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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Christian Essiambre : comédien

Originaire de McKendrick, petite ville au Nord du Nouveau-Brunswick, Christian Essiambre avait de grandes ambitions lorsqu’il a quitté son Acadie natale pour faire carrière à Montréal. Mais, comme plusieurs, Christian Essiambre se rend compte que la compétition est féroce dans la grande ville et que son accent lui pose problème dans sa carrière de comédien. De ces obstacles nait son one man show, Les Trois exiles de Christian E., qui lui permet de se remettre sur pied, tant du point de vue de sa carrière que de sa santé. De retour au Nouveau-Brunswick, il nous fait part de ses réflexions sur ce parcours et ses détours inattendus.



Réalisateurs: Charles Pepin, Joanne Belluco
Année de production: 2016

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Carte de visite


Au Théâtre l'Escaouette, CHRISTIAN ESSIAMBRE est seul sur une scène et récite un monologue devant des bancs vides.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

"Je m'appelle Christian E.

Je viens d'un petit village

qui s'appelle McKendrick."

"McKendrick, c'est juste une rue

avec 500-600 habitants. On se

connaît pas mal tous. Juste

pour situer, c'est un petit

village juste à côté de

Campbellton, la ville la plus au

nord du Nouveau-Brunswick. Plus

haut que ça, c'est la Gaspésie.

Bien, après le pont, là, parce

qu'il faut traverser la Baie-des-Chaleurs.

Mon père aime bien

dire que c'est le plus long pont

et le plus court pont au monde.

McKendrick! C'est la plus

haute place habitée dans les

Maritimes. C'est assez haut,

c'est assez haut. Le soleil

se lève en bas de chez nous d'un

bord, puis il se couche en bas

de chez nous de l'autre bord."


GISÈLE QUENNEVILLE interviewe le comédien CHRISTIAN ESSIAMBRE sur la scène.


GISÈLE QUENNEVILLE

Christian Essiambre, bonjour.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, Christian, la pièce

qui t'a mis sur la

map, c'est

Les trois exils de Christian E.

Christian E., c'est toi.

Quels sont les trois exils?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Les trois exils... Il y a mon

enfance de McKendrick à Moncton.

Quand je suis parti, j'avais

peut-être 15-16 ans pour venir

travailler au Pays de la

Sagouine. Ensuite, je suis resté

ici peut-être huit, neuf ans,

je me rappelle plus trop.

J'ai travaillé au Pays de

la Sagouine quelques années.

Et là, je suis parti à Montréal

pour essayer de conquérir

la grande ville et la

belle province de Québec.

Puis le troisième exil, on

aime se dire que c'est l'exil

intérieur, que je suis parti, je

me suis un petit peu déconnecté

de moi-même quand je suis allé

là-bas. J'ai essayé de changer

ma façon de parler, j'ai essayé

de changer qui j'étais. J'ai

essayé de devenir Québécois.

Donc, je me suis un peu

déraciné de... vraiment

mes racines profondes.

Puis ça, c'est le troisième

exil, qu'on aime dire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Commençons, nous, avec

le premier exil, de McKendrick à

Moncton. C'est où, McKendrick?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

McKendrick...


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça doit pas être gros.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Non, on n'est pas beaucoup. On

est quelques habitants. Je sais

pas, c'est une petite rue. Puis

je dis, c'est pas un village

vraiment. C'est Val-d'Amours,

qui est à côté de Campbellton.

Fait que je commence tout le

temps par dire McKendrick.

Là, on fait hein? Val-d'Amours?

Hum... à côté de Campbellton?

Hum... Nouveau-Brunswick?

Ah oui, le Nouveau-Brunswick,

oui. Je sais c'est où.

C'est vraiment un petit village,

mais c'est une rue, finalement.

C'est juste qu'on est bien fier

de dire qu'on vient de là, parce

que c'est la plus haute place

habitée dans les Maritimes. Il y

a à peu près... C'est un chemin.

Ils appelaient ça le Seven Mile

Ridge. C'est vraiment un

ridge, puis c'est sept milles.

Mon grand-père s'est installé

sur le top de la montagne, son

frère s'est installé de l'autre

bord, puis ils ont commencé

à faire des enfants qui se sont

installés tout le bord de

la montagne. On vient d'un petit

village où tout le monde

se connaît, puis on est

bien proches.

Les trois exils de Christian E.

parle beaucoup de ma famille.

Justement, la première partie

du spectacle parle beaucoup

de cette partie-là de ma vie,

car ma mère est septième fille

de suite d'une famille de 15.

Ma mère a été élevée par sa plus

vieille soeur, qui a élevé

sa fille en même temps que sa

soeur. Toutes ses soeurs ont eu

des enfants et quatre des soeurs

ont eu quatre garçons dans la

même semaine. On a des photos de

ma mère qui est avec ses trois

soeurs, puis les quatre garçons,

puis mon grand-père et ma

grand-mère dans le journal,

c'était une grosse affaire?

Puis depuis qu'on est jeunes, on

fait des spectacles, les quatre

cousins ensemble. Ma tante, elle

avait une garderie, puis elle

faisait des spectacles à chaque

année qui s'appelait

Futures stars. Et mon autre tante,

qui était la mère d'un des

plus vieux cousins, elle,

elle écrivait, puis elle faisait

des marionnettes. Elle était

très artistique. Moi, je me suis

fait un peu élever par elle.

Elle gardait les quatre cousins,

puis on pratiquait des scènes,

je me rappelle, quand

j'étais tout jeune.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pour le fun, là?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

On se préparait pour

Futures stars à chaque année,

on préparait un numéro. Ma tante

l'écrivait, mon autre tante

était productrice de la patente.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça ressemblait à quoi,

ces numéros-là?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Bien, j'ai des cassettes

de ça à la maison. C'est assez

spécial. Le premier vidéo,

c'était New Kids on

the Block. C'était...

(Chantant en anglais)

♪ Hanging tough ♪

Puis on était les cinq cousins,

les casquettes à l'envers,

puis la musique jouait,

puis on faisait juste...


GISÈLE QUENNEVILLE

Là, vous gagniez à coup sûr.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

C'était pas une compétition,

c'était vraiment une soirée

amateur, si on peut dire,

avec des jeunes, puis c'était

animé par ma cousine qui, elle,

était plus vieille. Elle avait

14 ans. Puis à un moment donné

j'ai grandi là-dedans, en

regardant ma cousine animer ce

spectacle-là, qui était

Futures stars. À un moment donné, à

11 ans, j'ai commencé à l'animer

avec mon cousin, 12, 13 ans.

On l'a animé deux, trois ans

de suite. Puis on est allés

au secondaire, puis là, j'ai

commencé à faire du théâtre,

pour dire du vrai théâtre.

Il y avait des auditions.

C'était la grosse affaire

à chaque année. Et de là,

on allait au Festival de

théâtre jeunesse à Caraquet.

Ça, c'était la grosse affaire.

Toute l'année, on se préparait

et on avait donc hâte d'aller

présenter notre pièce en

compétition vraiment officielle.

Et à chaque année, Campbellton,

toutes les années que j'étais là

en tout cas, c'était toujours

soit le coup de coeur du public,

soit le prix des metteurs

en scène, qui étaient à l'époque

Diane Lauzier, Luc LeBlanc.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui, oui.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Déjà, moi, je les regardais,

c'était mes idoles. On se

faisait donner des beaux

commentaires par eux autres.

Puis on avait des prix. J'ai

gagné chaque année Meilleur

comédien dans un rôle de soutien

ou... Tu sais, c'était des

bonnes tapes dans le dos.

J'ai été bien entouré

dès mon jeune âge.


GISÈLE QUENNEVILLE

Puis là, à un moment donné,

t'es venu à Moncton?

Pour l'université?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Euh... Luc LeBlanc a "gradué"

à la même école que moi,

vient de McKendrick lui aussi.

Là, Luc est allé chez mes

parents. Il a dit: "Moi, j'ai

un char. J'en ai un autre à la

maison. J'ai un enfant. J'ai une

maison. Ma vie va très bien. Je

vis de mon métier. Je peux même

trouver une job pour votre gars,

là." J'avais 16 ans. Fait qu'il

m'a trouvé une place au Pays de

la Sagouine. Puis l'été de mes

16 ans, je suis parti au Pays de

la Sagouine. Ça continuait juste

dans tous les bons coups de main

que tout le monde autour

de moi me donnait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Tu faisais quoi au

Pays de la Sagouine?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Au Pays de la Sagouine, je

faisais Tom Pouce et Guillermo

de Andrea, qui étaient là à

l'époque. Puis René Poirier

m'avait trouvé une cabane

dans le fort. Je faisais...

On me donnait quelques petites

indications. Il fallait que

je parle de certaines choses qui

étaient dans le fort par rapport

à l'Île-aux-Puces. Puis

à un moment donné, le reste,

on l'improvisait.

André Roy est venu travailler là

aussi. On avait d'autres amis

qui travaillaient là. Puis

on a commencé à bâtir des

petites histoires. Puis de fil

en aiguille, c'est venu aux

oreilles d'Antonine Maillet.

Et là, un jour, c'était rendu

Daniel Castonguay, qui était

directeur artistique à l'époque,

qui est arrivé avec le patron

du Pays et Antonine Maillet.

Puis ils ont fait: "On aimerait

voir ce que tu présentes aux

spectateurs." Parce que moi,

j'avais improvisé quelque chose

qui "avait" parti de cinq

minutes, qui était rendu une

affaire de 45 minutes. Les gens

faisaient la file pour rentrer

dans le fort. J'ai des très bons

souvenirs de ça, d'ailleurs.

Ils se sont assis là, les trois.

Puis ils m'ont demandé de faire

le numéro. J'étais tellement

nerveux. J'avais Antonine

Maillet, puis le

directeur artistique...


GISÈLE QUENNEVILLE

J'imagine.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Je comprenais pas ce qui

m'arrivait. C'était le deuxième

été que j'étais là. Et l'été

d'ensuite, Antonine a voulu

m'écrire un personnage, Tom

Pouce, qui était le fils d'un

autre personnage qui était

là, qui était devenu

l'ami de Citrouille,

qui était Luc LeBlanc.

Parallèlement à ça, je me suis

fait engager au Théâtre du

Bocage par Daniel Castonguay. Ça

a été un été que je ne referais

plus à l'âge que j'ai.


GISÈLE QUENNEVILLE rit.


GISÈLE QUENNEVILLE

À ce moment-là, quand t'as 16,

t'as 17 ans, ça va bien,

où est-ce que tu te

projettes dans l'avenir?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

(Propos en anglais et en français)

Top of the world! Je pensais

vraiment que j'étais en train

de péter tout, moi dans ma tête.

Il peut y avoir 1000 personnes

par jour qui passent au

Pays de la Sagouine, qui

t'applaudissent, qui viennent te

voir. T'es là toute la journée.

Tu fais des spectacles le soir.

Le monde vient: "Mais pourquoi

t'es pas à Montréal? T'es bien

meilleur que le monde qui est

là-bas. Tu devrais venir." Puis

t'as des Québécois qui viennent,

t'as des gens de la France qui

viennent, puis qui arrêtent pas

de louanger ce que tu fais.

Belle-Baie, qu'ils sont venus

tourner en Acadie, je jouais

le fils de Pascale Bussières.

Hé, Pascale Bussières.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pas n'importe qui, hein?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Je jouais le fils de Pascale

Bussières. J'étais une star dans

ma tête. J'étais comme ça:

Ça va passer à Québec, je

vais devenir une vedette.

J'avais parlé au réalisateur qui

avait fait la première saison.

Il m'avait dit: "Oui, je pense

que t'es à ta place." Mais tu

sais, je sentais une certaine

réticence, parce que lui,

il travaillait à Montréal, il

devait bien savoir que j'allais

pas péter toutes les cotes

d'écoute. Il me disait: "Oui,

mais tu sais, ça va te prendre

du travail." Mais moi, dans ma

tête, je m'en allais là-bas pour

la gloire. Et là, je suis parti

à Montréal. Et là, ça a fait

patate. Et là, j'ai été cassé

bien plus que n'importe qui

aurait pu essayer de me casser.

Je me suis cassé moi-même.

Je me suis mis là, puis j'ai

descendu aussi profond

que je suis monté haut.


Sur scène, CHRISTIAN ESSIAMBRE récite un extrait de son spectacle. Il s'adresse à un personnage imaginaire.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

"Écoutez, ça me fait plaisir de

payer 150 piastres de l'heure.

S'il vous plaît, madame,

lâchez-moi pas. Ça fait deux ans

que je suis déménagé icitte,

à Montréal, puis je pogne pas un

maudit contrat. La seule affaire

que j'ai réussi à pogner depuis

que je suis icitte, après me

faire accrocher le téléphone

au nez par tous les agents, là,

c'est de finalement réussir

à parler, à parler à un agent!

Pour me faire dire: "Hé, t'es

Acadien. Amène-moi une petite

caisse de homards, j'vais t'en

faire passer, des auditions."

"Moi, ce que je veux... Ce que

j'aimerais vraiment, c'est

apprendre à parler québécois.

(Parlant avec un accent québécois)

Je me souviens que je suis Acadien,

mais je parle en québécois."

"Je parle en québécois...

(Parlant de façon plus assurée)

Je parle en québécois."

"Bien, merci, madame."


L'entrevue entre CHRISTIAN ESSIAMBRE et GISÈLE QUENNEVILLE se poursuit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, Christian, parlons de Montréal.

Tu quittes Moncton, t'arrives

à Montréal. T'as des grands

espoirs. Qu'est-ce

qui est arrivé?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Euh, bien, c'est le... le gros

poisson dans le petit bocal.

Le petit poisson dans l'océan

d'artistes et de comédiens qu'il

y a là-bas. J'ai tout laissé

ce que j'avais ici, mes amis,

ma famille, ma carrière,

parce que ça allait quand

même assez bien, pour m'en aller

là-bas. Et je me suis retrouvé

rapidement face à moi-même,

sans travail, sans amis.

Sans rien. J'avais les mains

vides, puis j'avais jamais

pris le téléphone pour appeler

personne, parce que tout le

monde m'avait tout le temps

poussé dans le dos. Et je savais

pas comment m'y prendre pour...

J'étais zéro débrouillard.

Fait que je me suis retrouvé

dans un demi-sous-sol en

demi-dépression à jouer

au PlayStation, à m'inventer

une vie au travers de mes

personnages que je jouais.

Ma blonde était aux études

en médecine. Elle revenait tard

le soir. J'ai appris à cuisiner.

Je suis devenu un excellent

cook, ça, faut que je le dise,

parce que, tu sais, elle

revenait à 9h, 10h, puis là,

j'avais le souper, le ménage.

J'étais vraiment un homme à la

maison remarquable. Je pouvais

pas me trouver un agent. Ça m'a

pris quatre, cinq, six mois

à même rentrer en contact avec

quelqu'un qui voulait me parler.

Et un jour, Philippe Soldevila,

concours de circonstances, lui,

il avait appliqué pour une job

qu'il avait pas eue. Finalement,

il se retrouvait avec un an

devant lui. Je l'avais déjà

rencontré auparavant. On avait

travaillé ensemble sur un

spectacle sur la vie de son

père. Philippe est Espagnol,

c'est un spectacle sur la guerre

civile, etc. Et on avait

vraiment... Je disais qu'Andreï

avait allumé la flamme, Philippe

avait réallumé cette flamme de

création, vraiment de se poser

des questions, d'aller plus loin

que juste faire une performance.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi penses-tu que

ça a été si difficile pour toi

à Montréal? Est-ce que c'est

juste de ta faute à toi ou

il y a d'autres circonstances?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Les attentes. C'est sûr que

je m'étais mis des attentes.

Je veux pas dire, mais tu sais,

Montréal, il y a deux millions

d'habitants qui font leurs

petites affaires, leur petit

train-train quotidien. Moi,

je viens d'une famille, j'en

ai parlé, de cousins qui sont de

même. Tout le monde se dit allô.

Le monde par chez nous,

à McKendrick, on

drive, tout le monde se fait salut.

Je veux dire, ça dérange pas qui

tu croises, on se fait salut.

Je retourne chez nous voir mes

parents, puis j'ai la main dans

les airs. Je sais même plus qui

habite là, je fais salut à tout

le monde. C'est de même. Mais

à Montréal, d'avoir un contact

visuel avec des gens quand

tu marches sur Sainte-Catherine,

c'est pas la chose la plus

courante. Puis il y a eu

beaucoup d'affaires en même

temps qui ont été

tough. Ma blonde

était pas là pour moi,

mes parents étaient loin,

j'avais pas de travail, j'avais

plus de contact avec la société.

Fait que je me suis vraiment

enfermé, puis j'ai fait: Je suis

un loser. J'aurais dû jamais

m'en aller, j'aurais dû rester

chez nous, j'aurais dû rester

dans mes pantoufles. J'étais

heureux, j'étais bien. Je sais

pas pourquoi j'ai lâché tout ce

que j'avais créé qui était aussi

magnifique là-bas pour m'en

venir ici, pour faire quoi?

Pour devenir une star?

Et je me ramasse avec...

rien. J'avais rien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que le fait d'être

Acadien a joué dans la balance?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Je... Moi, je remettais tout

en cause. Je... Je me disais:

Pourquoi il m'aime pas? Là,

j'allais faire des auditions.

À un moment donné, j'ai réussi

à me trouver un agent grâce

à Mélanie Maynard. Elle avait

travaillé sur Belle-Baie avec

moi. Elle a appelé son agent,

lui a dit que j'étais un bon

gars. Puis il a fini par me

prendre, de peine et de misère.

J'allais faire des auditions,

puis là, tout d'un coup, on

fait: "T'as un petit accent. Tu

viens du Bas-du-Fleuve? Tu viens

du Saguenay?" J'étais là:

"Non, non, je suis Acadien."

"Ah oui, OK, OK."


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça veut dire quoi, ça?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Et là, je sentais tout

de suite que c'était fini.

"Ah oui, OK, OK. Vous pouvez

recommencer?" Je recommençais,

mais je le sentais. Fait que là,

j'ai commencé à prendre

des cours de diction...


GISÈLE QUENNEVILLE

Pour te débarrasser

de ton accent acadien?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Je voulais parler québécois.

Je voulais vraiment devenir

Québécois. Je me suis dit: C'est

la seule façon que je vais m'en

sortir. J'ai pas fait les écoles

québécoises, je suis pas reconnu

ici. J'ai pas d'amis, j'ai

pas de contacts. Au moins,

si je deviens Québécois, à un

moment donné, il y a quelqu'un,

un Québécois, qui va vouloir

engager un Québécois, puis il va

se rendre compte que j'ai du

talent. Je peux pas croire que

pendant 25 ans, il y a du monde

qui m'a dit que j'étais bon, et

là, personne prend même la peine

de me regarder. Je pouvais pas

concevoir que personne pouvait

voir que j'étais bon. Fait que

j'ai commencé à me remettre

en question, à me demander

moi-même si j'étais bon,

puis je me trouvais plus bon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, parle-moi

de cette rencontre

avec Philippe Soldevila.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Ce coup de téléphone là a

changé ma vie. Philippe m'a dit:

"Quand est-ce qu'on fait ton

one man show?" Il a commencé...

Et là, moi, j'ai fait: "Mais de

quoi on parle?" Il dit: "Bien,

ton one man show, qu'on fait,

moi, puis toi ensemble."


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous vous connaissiez

d'avance?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Oui, mais il m'avait jamais

parlé de one man show. Ça,

c'est Philippe: direct. Il a été

direct au but, comme si on était

déjà engagés dans le projet.

J'étais là: "Mais

de quoi tu parles?"


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pourquoi il s'est

intéressé à toi?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Quand on allait faire des

tournées avec

Conte de la Lune,

moi, je suis allé en Espagne

avec lui, rencontrer sa famille.

Autour d'un feu, autour d'une

bière, après les

shows,avant

les shows,en répétition, j'ai

parlé beaucoup à Philippe de ma

mère, de mes quatre cousins...

Puis faut dire que Philippe

avait été là... Je lui avais

parlé de la mort d'un

de ces cousins-là. C'est pas

pour vendre des punchs des

Trois exils, mais tu sais.

Un de ces cousins-là est décédé.

C'est une des raisons pourquoi

je suis parti aussi de

ma maison, c'est parce que

quand mon cousin est décédé, les

autres, on était de même, puis

ça a explosé, parce que c'était

pas mal la pierre angulaire des

cousins. Puis Philippe savait

toutes ces affaires-là.

Fait que, il voulait écrire

un spectacle sur ma vie, sur ma

mère, sur mes cousins, sur d'où

je viens. Lui venant d'une belle

grande famille espagnole avait

été attiré par ma belle grande

famille aussi. Une fois par

semaine, je suis allé chez lui

une heure, deux heures. Un peu

comme une thérapie, genre, je

lui disais tout ce que j'aimais

pas de ma situation, ce qui

m'arrivait à Montréal, tout

ce que j'aimais pas de ce

que j'avais envisagé pour moi,

comment je me sentais niaiseux

d'avoir cru que j'étais une

mégastar. Puis un an de temps,

je suis allé chez lui et on a

commencé à jaser. Et un metteur

en scène, un collègue est devenu

un ami. Un ami est devenu un

meilleur ami. Je suis passé de

mon demi-sous-sol à sa maison.

Il m'a ouvert un... Il m'a

ouvert moi-même. Il m'a fait

m'ouvrir. Finalement, après

un an, on s'est retrouvés

avec 160 pages d'histoires.

C'est là qu'on est allés creuser

vraiment. Puis il a fait:

"Ça, on n'a pas le choix de le

mettre. Ça fait partie de toi.

Il faut que tu t'avoues que

tu te prends pour un autre.

Faut que tu t'avoues que dans ta

tête, t'es une mégastar. Depuis

que t'es petit, on te met ça

en toi, puis il faut que ça

sorte..." Il y a une scène dans

Les trois exils où je m'engueule

moi-même, mais c'est mon cousin

qui m'engueule, puis qui me dit

tout ce que j'ai jamais osé me

dire moi-même. Ça, ça a été un

exutoire pour moi. La plus belle

rencontre que j'ai pu faire

avec Philippe, ça a été de

me rencontrer moi-même,

ma vraie personne.

Philippe a réussi à me faire

faire face à moi-même.


Sur scène, CHRISTIAN ESSIAMBRE récite un extrait de son spectacle.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

"Là, je descends, puis je me

fais pousser par tous les amis

qui se dépêchent vite, vite pour

rentrer dans le métro. Je dis:

'Eille, les chums, arrêtez de

pousser. C'est pas gentil.'

Les amis devaient être fatigués

à cause du stress de la grande

ville. C'est pas grave.

J'attends le prochain métro,

puis je choisis le wagon avec

le plus d'amis. Je rentre,

je dis: 'Bonjour, les amis!' Là,

je me rends compte que tous mes

amis, y ont déjà des meilleurs

amis que moi.

Meilleur ami iPad, meilleur ami

journal, meilleur ami téléphone.

C'est pas grave. Bye, les amis."


CHRISTIAN ESSIAMBRE joue un autre extrait de son spectacle.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

"Sais-tu pourquoi

tu le sais pas, Christian?

Parce que t'étais pas là,

man. Parce que toi, là, t'étais parti

faire ton ostie de clown, pour

faire rire des inconnus, pendant

que tes cousins, pendant que ta

propre famille était en train

de dealer avec... avec la mort

de Jeff. C'est toi qui nous

as lâchés. C'est toi qui nous as

crissés là. Fait que là,

rembarque dans le

truck.

Puis avant que tu continues à te

faire du petit théâtre dans ta

tête, tu auras que j'ai parlé

à matante Linda à matin.

Marc, là, ils l'ont trouvé en

Alberta, avec son bicycle sur le

bord de la Transcanada. Il a pas

décidé d'aller rejoindre

Jeff. C'est un ostie

d'accident niaiseux."

"On a parqué le

truck sur le

bord de la mer à Bouctouche..."

"... où c'qu'on voit

la dune à perte de vue.

On a regardé les hérons,

les balbuzards pécher.

On a écouté les maudits

goélands énervés."

"Je pense que c'est la première

fois que je me suis fermé

la gueule aussi longtemps."


L'entrevue entre CHRISTIAN ESSIAMBRE et GISÈLE QUENNEVILLE se poursuit.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est une pièce qui a eu un

grand succès à travers le pays,

qui a remporté des prix, qui a

fait d'un bout à l'autre du

Canada. Est-ce que la réaction

à ce spectacle-là, à Montréal

ou au Québec, a été différente

de quand tu la jouais à Moncton,

à Winnipeg ou à Toronto,

par exemple?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Oui. Oui, étrangement, cette

pièce-là a un écho universel.

Je parle toujours à mon

personnage face au public.

Fait que le public réagit

un peu comme le personnage.

C'est vraiment un dialogue

avec le public.

Quand je l'ai joué à Moncton, ça

a été une explosion d'émotion

évidemment. Il y avait 60

personnes de ma famille dans

la salle. Puis là, je me disais:

Mon Dieu, ça marchera jamais

à Québec. C'était fait pour ici.

On aurait dû jamais "booker"

ça ailleurs. On s'entend que

j'étais fragile. Je me remettais

en question. Je savais plus

vraiment... J'avais plus la

confiance que j'avais de mes

16 ans. Finalement, on est allés

à Québec. Et là, ça a marché...

quasiment mieux,

bizarrement. À différentes

places, totalement, là. C'était

plus autant drôle. Il fallait

que je prenne un petit peu

plus mon temps pour que les

images soient créées, parce

qu'évidemment, je parle de plein

de choses de par ici. Ça fait

que le monde de par ici, je dis:

"Pointe-à-la-Croix", ils font:

"Ah, Pointe-à-la-Croix!"

"Charlo", "Ah, Charlo".

Là-bas, il fallait que

j'explique Pointe-à-la-Croix,

le pont. Je dis ces choses-là

ici aussi, mais tout de suite,

on a l'image. Et étrangement,

ça a réagi autant sinon mieux

à Québec. Ensuite, on est allés

à Sudbury. Et là, c'était comme

Moncton. Tout d'un coup, j'avais

l'impression de jouer devant mes

pairs, ma famille, puis tout

ça. Je sais pas qu'est-ce qui

c'est passé là-bas. Je sais

pas si c'est parce qu'il y a

beaucoup de Québécois qui sont

exilés, qui sont partis à

Sudbury dans le temps des mines

ou des Ontariens. J'ai aucune

idée, mais j'avais l'impression

de jouer devant chez nous.

Ensuite, on est allés à Toronto.

Et là, c'était une autre partie

du spectacle qui marchait.

C'était la partie du petit

gars perdu en ville, parce que

probablement qu'il y a plein

de monde à Toronto qui a vécu la

même situation que moi. Ça a un

écho vraiment différent partout

où on va, mais à chaque fois,

c'est accueilli au-delà

de mes attentes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je sais qu'une grosse partie

du spectacle, c'est ta famille.

Comment ta famille a réagi à ce

spectacle-là? De voir sur scène

ce que toi, tu as vécu de

plus difficile dans ta vie?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Oui... Euh...

C'est drôle, parce que mon

cousin... Je dis "mon" parce que

c'est le seul des quatre qui est

encore en vie. Le spectacle

parle beaucoup de la mort de mes

deux cousins. Il est venu voir

le spectacle, puis évidemment,

(Pointant les sièges de la salle)

il y avait 250 personnes ici.

Puis David, je sais exactement

où est-ce qu'il était assis,

parce que je l'ai senti tout

le long du spectacle. Là,

j'en parle, puis c'est drôle,

parce qu'on fait ça ici,

puis c'était ici la première.

Puis David, je m'en rappelle,

il pleurait, puis il

pleurait, puis tu sais...

Tout ce qui... Tout ce que moi,

j'avais eu de la difficulté

à passer au travers en trois ans

de création, lui, je lui ai

lâché comme une tonne de briques

dans une heure et demie.

Quand j'ai fini le spectacle, je

suis parti en bas ici. Je suis

parti à la course. J'ai enlevé

mon costume, puis je suis tombé

en petite boule en pleurant

toutes les larmes de mon corps,

parce qu'il fallait que ça

sorte, fallait que j'en parle

à ma famille, fallait que mes

parents, mon frère... Il y avait

beaucoup de mon frère dans la

pièce. Fallait que tout le monde

entende ce que j'avais là,

puis qui était profond,

qui fallait qui sorte.

C'est des gens tellement,

tellement résilients. Puis

j'imagine que je dois avoir un

petit peu de ça, parce que j'ai

eu des années vraiment

rough.

Et aujourd'hui, j'ai la tête

haute comme ma mère, comme

ma tante, comme mon autre tante.

Puis c'est un hommage à eux que

j'ai voulu faire en faisant

ce spectacle-là. Je sais que

ça a été peut-être difficile

d'entendre certaines choses

que j'ai dites, mais...

le but premier de ce

spectacle-là a été de faire

un hommage à cette famille-là,

à ces gens-là qui m'entourent,

qui ont fait qui

je suis aujourd'hui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Christian, qu'est-ce que

ça signifie pour toi, l'exil?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Euh... Je pense... que c'est

vraiment se perdre pour mieux se

retrouver. En tout cas, dans mon

cas, ça a été vraiment ça. C'est

de quitter tous ses repères,

justement, de lâcher ses

pantoufles pour essayer de se

confronter, puis d'essayer de se

retrouver soi-même et pas tout

ce que la société, la famille,

les amis ont mis un petit peu

sur toi pendant des années et

des années. Puis moi, ça a été

la plus belle chose que j'ai pu

faire. Même si je m'en "ai"

voulu pendant des années

de l'avoir fait,

c'est d'être parti.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bon, le mot "exil",

c'est quitter, c'est partir,

justement. Chez les Acadiens, il

y a toute la notion historique

de déportation également.

Est-ce que pour toi, ces

deux mots, ces deux contextes

se rapprochent en quelque sorte?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Peut-être. Peut-être dans

le sens où je me suis sûrement

"autodéporté" moi-même. Et là,

c'est drôle, parce que je suis

pas revenu en charrette,

mais je suis revenu l'année

passée, après dix ans

d'"autodéportation",

d'exil parmi les Québécois,

je suis revenu à la maison.

Euh... Tu sais, c'est sûr que

ça fait de nous des... On s'est

fait déporter. On est revenus.

Ça fait de nous autres

du monde qui veut être là

en tabarouette, là, tu sais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Après tout le succès que t'as

connu au Canada, mais beaucoup

au Québec, à Montréal en

particulier, t'aurais pu rester.

T'aurais pu, je pense, faire

carrière là-bas, je sais pas.

Pourquoi revenir?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Euh...

Je suis encore dans cette

réflexion-là. Je le sais pas.

Comme quand je suis parti, je

suis parti sur un coup de tête,

je suis revenu sur un coup de

tête. Puis à la naissance de mon

deuxième enfant, ça s'est fait

tellement vite. Je sais même pas

comment l'expliquer. On était

en char, moi puis ma blonde.

Ma blonde est médecin, puis

le Dr Barrette était en train

de parler d'une réforme où ma

blonde devait travailler plus,

sinon elle perdait 30% de son

salaire. On venait d'avoir un

deuxième enfant. Moi, j'étais

en train de donner du coude pour

essayer de faire ma place. On

avait un couple d'amis qui était

en train de déménager. On se

retrouvait avec seulement un

couple d'amis. On était en char.

On a parlé. Puis, là, j'ai dit:

"On pourrait peut-être revenir

à Moncton." Et là, ma blonde a

fait: "On revient par chez nous?

Mais tu m'avais dit qu'on va..."

Là, j'ai dit: "Ah, c'est drôle

que tu réagis comme ça. Je

pensais que tu m'avais dit que

toi tu voulais plus revenir."

Puis, là, tous les deux, on

a fait: "Bien, là, peut-être..."

On s'amenait à Moncton, on était

rendus à Moncton. On visitait

des maisons. Le mois d'après,

ma blonde avait trouvé un poste.

J'étais en train de faire des

boîtes. Et dix ans comme ça,

sur une drive de char, on est

revenus en Acadie. Fait que,

je sais pas ce que ça veut dire

pour ma carrière, mais à toutes

les fins de semaine, quand mes

enfants jouent avec... Il y a

à peu près neuf cousins qui sont

ici, puis la maison est pleine,

puis ça court. Je parle avec

mes beaux-frères, puis mes

belles-soeurs, puis mon frère

qui est un petit peu moins loin.

Mes parents sont plus souvent

en ville que lorsque j'habitais

à Québec. Ça me fait chaud

au coeur et je me dis:

Je retrouve ce que j'avais quand

j'étais jeune. Puis je pense

que j'ai fait le bon choix,

mais on se reparlera

dans une couple d'années.


GISÈLE QUENNEVILLE

T'as fait pas mal

de chemin depuis ton premier

départ pour le Québec.

Il y a eu la pièce. Depuis

un certain temps, tu participes

à des émissions. T'as fait de la

télé. Tu fais d'autres théâtres.

T'es devenu papa également.

Le Christian Essiambre qui est

parti à Montréal il y a quand

même une dizaine, douzaine,

d'années, peut-être même plus,

qu'est-ce qu'il penserait

du Christian Essiambre

qui devant moi aujourd'hui?


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Euh... Écoute, je suis pas sûr

qu'il comprendrait vraiment

qu'est-ce qui s'est passé avec

ce gars-là. Si le Christian

de mes 20 ans existait encore,

je pense qu'il serait quelque

part dans un fosset. Tu sais,

puis ce Christian Essiambre là,

s'il y avait pas été de ma

blonde, du monde qui m'a

entouré, qui ont continué à

m'appuyer même si j'ai fessé

le fond du baril, ce Christian

Essiambre là, je pense qu'il est

parti quelque part. Mais en même

temps, j'ai encore, puis je le

dis, là, j'ai encore en dedans

de moi à quelque part le

feeling, qui s'en va avec

le temps, que je pourrais être

une star. Mais je le veux plus.

C'est plus ça que je veux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Christian Essiambre,

merci beaucoup.


CHRISTIAN ESSIAMBRE

Merci.


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