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L'acte de tuer

Dans les années 60, plus d’un million d’individus soupçonnés d’être communistes ont été exécutés en Indonésie par des escouades de la mort. De ces groupes est née une organisation paramilitaire encore très influente dans les hautes sphères politiques du pays. Cinquante ans plus tard, l’ancien leader de l’une de ces escouades accepte – au nom de l’Histoire – de prendre part à un film cherchant à exposer les méthodes employées par celles-ci. Appelé à jouer son propre rôle, mais également celui de ses victimes, le bourreau a alors une tout autre perspective des gestes qu’il a perpétrés jadis au nom de ce qu’il croyait être le bien.



Réalisateur: Joshua Oppenheimer
Année de production: 2012

Accessibilité
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VIDÉO TRANSCRIPTION

Ce documentaire est réalisé sous forme d'entrevues. JOSHUA est la personne qui pose les questions. Les gens interviewés s'adressent souvent directement à lui, mais il reste toujours derrière la caméra. Les dialogues sont traduits en français de l'original indonésien.


Générique d'ouverture


Texte informatif :
Il est défendu de tuer; tout meurtrier est puni, à moins qu'il n'ait tué en grande compagnie, et au son des trompettes. Voltaire


Des danseurs indonésiens dansent près d'une chute pour un film. Le réalisateur leur donne des instructions à travers un mégaphone.


RÉALISATEUR

Paix! Bonheur! Souriez!

1, 2, 3, 4!

Souriez à pleines dents!

Soyez beaux pour la caméra!

Souriez!

1, 2, 3, 4!

De la joie authentique!

De la beauté naturelle!

Pas du chiqué!

Voilà! Paix! Paix! Paix!


Titre :
L'acte de tuer


Texte narratif :
En 1965, le gouvernement indonésien a été renversé par la junte militaire. Tout opposant à la dictature militaire pouvait être accusé d'être communiste: membres d'un syndicat, fermiers sans terre, intellectuels, personnes d'ethnies chinoises. En moins d'un an, avec l'appui direct des gouvernements occidentaux, plus d'un million de “communistes” furent exécutés. L'armée recruta des paramilitaires et des gangsters pour se charger des exécutions. Ces hommes sont toujours au pouvoir et continuent de persécuter leurs opposants. Quand nous avons rencontré les meurtriers, ils se sont vantés de leurs actes. Pour comprendre leur attitude, nous leur avons demandé de reconstituer les scènes de meurtre comme ils l'entendaient. Par ce procédé ce film révèle un régime construit sur l'impunité.


ANWAR CONGO et HERMAN KOTO marchent dans la ville. HERMAN KOTO a un fusil dans une main et tient la main d'une petite fille dans l'autre.


Texte informatif :
Anwar Congo Tueur en 1965 Herman Koto Gangster et chef des paramilitaires


HERMAN KOTO s'arrête pour parler à une dame.


HERMAN KOTO

Je cherche une actrice

pour jouer une mère.

Des femmes âgées comme vous.

Vous voyez des stars à la télé?

Vous devez rêver d'en être une.


DAME

Merci, je n'y tiens pas.


HERMAN KOTO

Pourquoi pas?

Vous n'avez rien d'autre à faire.


DAME

Non, je suis occupée.


Plus tard, HERMAN KOTO parle à ANWAR CONGO dans la rue. Plusieurs personnes les entourent.


HERMAN KOTO

Ces femmes n'accepteront pas

de jouer des communistes.

Ça marchera si on les invite d'abord

dans votre maison.

Mais si on leur demande ici,

elles auront peur.

Les gens pourraient croire

qu'elles sont communistes.


ANWAR CONGO

Je ne suis pas d'accord.

Dans mon quartier,

tout le monde accepterait.


HERMAN KOTO

Alors, allons plutôt là-bas.

Ici, c'est pas possible.

Tout ce quartier était communiste.


Plus tard, HERMAN KOTO est dans un autre quartier de la ville et s'adresse à une foule de personnes rassemblée autour de lui.


HERMAN KOTO

On cherche des mères avec des enfants,

pour jouer des femmes communistes.

Vous essayez de nous empêcher

de brûler votre maison.

Finalement, on la brûle quand même.


HERMAN KOTO joue la comédie devant une foule d'enfants. Les enfants rient.


HERMAN KOTO

“Maman, ils ont brûlé notre maison!”

Voilà, comme ça c'est bien.

C'est pas grave si tu touches ses seins.

T'es encore qu'un gosse.


Plus tard, HERMAN KOTO, des membres de la police militaire, LA MÈRE et les enfants jouent la scène devant la maison. Plusieurs personnes regardent, dont ANWAR CONGO.


HERMAN KOTO

Prêts?

Tuez-les!


LA MÈRE

Non!


HERMAN KOTO

Détruisez leur maison!


LA MÈRE

Non, par pitié!


HERMAN KOTO

Brûlez-la!


POLICIER MILITAIRE

Tuez-les!


HERMAN KOTO

Pleurez!


LA MÈRE

Ne brûlez pas ma maison!


HERMAN KOTO

Continuez de pleurer!

C'est bon, coupez!


La foule applaudit.


Plus tard, HERMAN KOTO et ANWAR CONGO sont dans une hutte.


ANWAR CONGO

Que ça se passe au cinéma,

ou seulement à la télé,

c'est sans importance.

Mais on doit montrer la vérité.


HERMAN KOTO

La véritable histoire.


ANWAR CONGO

Montrer ce que nous sommes.

Comme ça, plus tard,

les gens se souviendront.

Pas besoin de faire un grand film,

comme la Rank Organization,

Paramount, ou la MGM.

À notre façon, étape par étape,

on va raconter l'histoire

de ce qu'on a fait

pendant notre jeunesse.


Plus tard, ANWAR CONGO mène l'équipe de tournage à travers un magasin puis en haut des escaliers arrière pour arriver sur un toit entouré de grillages.


ANWAR CONGO

Pardon.

Il y a des fantômes ici,

beaucoup de gens étaient tués là.

Ils ont péri de mort non naturelle.

Ils arrivaient en bonne santé.

Arrivés ici, ils étaient battus

et ils mouraient.

D'abord, on les battait

jusqu'à ce qu'ils crèvent,

mais ça faisait trop de sang.

Il y avait tellement de sang, ici.

Quand on nettoyait,

l'odeur était insoutenable.

Pour éviter le sang,

j'avais inventé un système.

Je peux vous montrer?


ANWAR CONGO demande à son ami de s'asseoir par terre. [ANWAR CONGO

Assieds-toi là.

Regarde par là-bas.

Ça doit être crédible.


ANWAR CONGO attache un fil de fer à un tuyau puis l'autre extrémité à un morceau de bois. Il entoure le fil autour du cou de son ami puis tire. L'ami fait semblant de mourir étouffé.


ANWAR CONGO

Voilà comment on fait

pour éviter que ça saigne trop.

J'ai essayé d'oublier tout ça

avec de la bonne musique,

en dansant, en gardant la pêche.

Un peu d'alcool, un peu de marijuana

Un peu de … Comment ça s'appelle?

Ecstasy.

Une fois que j'étais soûl,

je planais, je me sentais bien.


ANWAR CONGO chantonne et danse.


AMI D'ANWAR CONGO

Voilà un homme heureux!


Plus tard, ANWAR CONGO arrive dans le lobby d'un hôtel où plusieurs personnes l'attendent, dont des journalistes et SYAMSUL ARIFIN, Gouverneur de Nord Sumatra.


SYAMSUL ARIFIN

Anwar Congo,

du groupe des paramilitaires.

Vous avez entendu parler de lui?

Il travaillait au cinéma Medan.

Maintenant, je suis gouverneur,

alors s'il me menace, je le tue.


Plus tard, SYAMSUL ARIFIN et ANWAR CONGO sont assis ensemble dans une pièce de l'hôtel.


SYAMSUL ARIFIN

Tout le monde avait peur de lui,

sauf moi.

Il s'occupait de moi

quand j'étais gosse.

J'allais au collège.

J'étais le seul

à ne pas avoir peur de lui.

Pour moi, c'était pas un gangster.

Quand les gens entendaient son nom,

ils étaient terrifiés.


JOSHUA

Pourquoi?


SYAMSUL ARIFIN

C'était un des tueurs.

Maintenant, les enfants des communistes

commencent à parler,

en refaisant l'histoire.

L'un d'eux a écrit: “Je suis fier

d'être l'enfant d'un communiste.”

Ça ne durera pas.

Les gens ne l'accepteront pas.

Le communisme

ne sera jamais toléré en Indonésie.

Il y a trop de gangsters

et c'est très bien comme ça.

Le mot gangster vient de l'anglais:

“hommes libres”.

Les bandits veulent être libres d'agir,

même quand ils ont tort.

Quand on sait s'y prendre avec eux,

il n'y a plus qu'à les commander.


Plus tard, ANWAR CONGO et HERMAN KOTO sont devant le cinéma où ANWAR CONGO travaillait.


ANWAR CONGO

On était des gangsters,

sans vrai boulot.

On aurait fait n'importe quoi

pour de l'argent,

s'acheter de beaux vêtements.

Ça, c'est le cinéma où je travaillais.

Je me tenais là

et je revendais des places, en frimant.

Quand les films marchaient,

on vendait bien.

Mais quand les communistes

faisaient la loi,

les films américains étaient interdits.

Ils n'en voulaient pas.

Alors, nous les gangsters,

on gagnait moins.


HERMAN KOTO

Le public ne venait plus.

Les films de Hollywood marchaient bien.

Sans ces films,

les gangsters faisaient moins d'argent.

“On crevait la dalle”, comme on dit.


ANWAR CONGO

Quand on voyait des trucs pêchus,

comme les films d'Elvis,

on quittait la salle avec le sourire,

en dansant sur la musique.

Nos mains, nos pieds

suivaient le rythme.

On restait dans l'esprit du film.

On sifflait les filles qui passaient.

C'était super.

On se foutait du regard des autres.

Ici, c'était le bureau

des paramilitaires

où j'assassinais les gens.

Je voyais le gars qui était interrogé.

Je lui filais une cigarette

en continuant à danser et à rire.

C'était comme si on tuait

dans l'allégresse!


Plus tard, ANWAR CONGO, HERMAN KOTO et certains de leurs amis sont dans un bar.


ANWAR CONGO

Quand ma mère vivait encore,

parfois, je pleurais dans mon sommeil.

Elle accourait pour me réveiller.

“Avant de dormir, lave-toi les pieds!

Dis tes prières, fais pas que dormir!”

Je sais que mes cauchemars

sont causés par ce que j'ai fait.

Tuer des gens qui voulaient pas mourir.

Je les ai forcés à mourir.


HERMAN KOTO chante accompagné par un homme qui joue de la guitare.


HERMAN KOTO (Chantant)

À quoi rêves-tu, mon amour?

En es-tu si incertaine?


Le lendemain, ANWAR CONGO entre chez IBRAHIM SINIK.


IBRAHIM SINIK

T'es une star, maintenant!

Incroyable!

Ce type est une star!


Texte informatif :
Ibrahim Sinik Éditeur de journaux


IBRAHIM SINIK

Joshua, filme les photos!

C'est le beau-père du président,

Sarwo Edhie.


ANWAR CONGO et IBRAHIM SINIK montrent les photos encadrées accrochées au mur.


ANWAR CONGO

Je les présente un par un.


IBRAHIM SINIK

Lui, c'est le président.


ANWAR CONGO

Là, c'est lui avec le président.

Ibrahim Sinik est célèbre

dans tout le pays!

Nous, les gangsters, on le protège.

Longue vie à lui!

Mais n'oublie pas de partager ton fric!


IBRAHIM SINIK

Demande plutôt du fric à Joshua.

Après tout, il vient de Londres!


JOSHUA

Vous interrogiez des communistes

à votre journal?


ANWAR CONGO

Il cherchait toujours

à avoir de l'information.

Quand on l'avait obtenue,

il disait: “Coupable!”

On les emmenait et on les tuait.


Plus tard, IBRAHIM SINIK est à l'imprimerie.


JOSHUA

Quand vous interrogiez des communistes

dans vos bureaux,

quelles questions leur posiez-vous?


IBRAHIM SINIK

Quelle que soit la question,

on changeait leur réponse,

pour donner d'eux une mauvaise image.

En tant qu'éditeur de journal,

mon travail était de faire en sorte

que la population les déteste.


JOSHUA

Et votre relation avec l'armée?

L'armée?


IBRAHIM SINIK

Aucune relation formelle.

Une fois qu'on avait capturé

les jeunes communistes

et qu'on les avait bien tabassés,

on les livrait à l'armée,

mais ils n'en voulaient pas.

Ils nous disaient:

“Balancez-les dans le fleuve.”


JOSHUA

Vous avez un souvenir précis

de ce que l'armée disait?


IBRAHIM SINIK

Ce n'est pas moi qui emmenais les corps.

Pourquoi j'aurais fait le sale boulot?

Pourquoi j'aurais tuer des gens?

J'avais pas à le faire.

Un signe de moi et ils étaient morts.


Les Jeunesses Pancasila marchent en uniforme dans la ville.


Texte narratif :
Les Jeunesses Pancasila sont l'une des plus puissantes organisations paramilitaires d'Indonésie. Cette organisation a joué un rôle majeur dans les exactions de 1965-1966.


Précédée d'une escorte policière, YAPTO SOERJOSOEMARNO, le chef des Jeunesses Pancasila arrive en voiture. Quand il descend de voiture, la foule l’acclame.


LA FOULE

Jeunesses Pancasila!


YAPTO SOERJOSOEMARNO s'assoit avec d'autres militaires. ANWAR CONGO vient les saluer.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Comment ça va, Anwar?

Le grand Anwar Congo!


YAPTO SOERJOSOEMARNO monte dans un Jeep aux couleurs des Jeunesses Pancasila et fait le tour du parc où sont rassemblées les troupes. Les membres saluent leur chef en chantant l'hymne des Jeunesses Pancasila.


CHOEUR (Chantant)

Jeunesses Pancasila

Au service de la nation

Toutes voiles dehors

Nous allons de l'avant!


Texte narratif :
L'organisation compte plus de trois millions de membres en Indonésie.


YAPTO SOERJOSOEMARNO monte sur scène devant la foule de membres et de partisans.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Pancasila!


LA FOULE

Pour toujours!


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Tous les membres

des Jeunesses Pancasila

sont des héros.

L'extermination des communistes,

le combat contre les néo-communistes,

les extrémistes d'extrême gauche …

Tous ceux qui veulent

détruire notre pays …

Ce n'est pas seulement la tâche

de l'armée et de la police.

Nous, membres des Jeunesses Pancasila,

avons le devoir de nous impliquer.

Devant ces menaces contre la nation,

nous devons agir.

On dit que les Jeunesses Pancasila

sont une organisation de gangsters.

Si on est des gangsters,

je suis le plus grand des gangsters!


Plus tard, YAPTO SOERJOSOEMARNO joue au golf.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Eh, merde!


JOSHUA

Comment les Jeunesses Pancasila

ont-elles exterminé les communistes?


YAPTO SOERJOSOEMARNO

On les a tous tués.

Voilà comment ça s'est passé.

Je peux jouer, maintenant?


YAPTO SOERJOSOEMARNO continue de jouer au golf.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Narrateur

Il y a trop de démocratie.

C'est le chaos.

Démocratie de mes deux!

Les choses se passaient mieux

sous la dictature militaire.

Meilleure économie,

meilleure sécurité …

Les gangsters sont libres.

Ils veulent profiter de la vie,

avec style.

Relax and Rolex.


Sur le terrain de golf, YAPTO SOERJOSOEMARNO parle à la jeune fille qui est sa caddie.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Sérieux, t'as un grain de beauté

sur la chatte. C'est vrai, en plus.


ANWAR CONGO joue aux quilles.


ANWAR CONGO

Vous avez vu ça!

Un strike, un massage.


ANWAR CONGO regarde les images de l'entrevue qu'il a réalisée plus tôt avec HERMAN KOTO, un autre homme et une petite fille.


ANWAR CONGO

(Provenant de la télévision)

Il y a des fantômes ici,

beaucoup de gens sont morts là.

Ils ont été battus

à mort.

Assieds-toi là.

Ça doit être crédible.


ANWAR CONGO commente les images pour ses compagnons qui regardent avec lui. ANWAR CONGO est assis sur une chaise, les autres sont assis par terre.


ANWAR CONGO

Jamais j'aurais porté un pantalon blanc.

Je portais jamais de blanc.

Que des couleurs sombres.

Je suis sapé comme pour un pique-nique!

Mon jeu devrait être plus violent.

Je devrais aussi

me teindre les cheveux en noir.


ANWAR CONGO

(Provenant de la télévision)

Voilà, il est mort.


JOSHUA

Ça vous fait quoi de regarder ça?


ANWAR CONGO

Ça me fait quoi?

À l'époque, je me sentais plus libre.

Les hommes s'adoucissent

en vieillissant, mais les jeunes …

Surtout moi, parce que je regardais

plein de films sadiques.

Ça nous influençait.

On était encore plus cruels

que dans les films.


HERMAN KOTO

Je connais un bon endroit

pour tourner une scène de torture.

Derrière l'école, dans les vieux WC.


ANWAR CONGO

Mais les voisins vont entendre.


HERMAN KOTO

Ils me connaissent.

Je les regarde et ils détalent.


HERMAN KOTO, ANWAR CONGO et les autres continuent de regarder l'entrevue. Dans la télévision, ANWAR CONGO recrée la façon dont ils se débarrassaient des corps des victimes.


ANWAR CONGO

T'as vu ça, je ricane.

Ça va pas.

J'ai merdé.


Plus tard, ANWAR CONGO se fait teindre les cheveux en noir.


ANWAR CONGO

J'étais influencé

par les films de Marlon Brando,

Al Pacino …

Mes acteurs préférés.

Aussi, les westerns de John Wayne.


Plus tard, ANWAR CONGO, HERMAN KOTO et d'autres membres de la police militaire se préparent à jouer dans une reconstitution d'une scène de torture.


ANWAR CONGO

J'ai apporté des fringues de chez moi.

Ça exprimera mieux ma vision des choses.

Change de chemise.

Mets-en une blanche.


ANWAR CONGO place un chapeau sur la tête d'un de ses amis.


ANWAR CONGO

Tu vas être mignon avec ça!

Parfait!


L'HOMME

C'est quoi, cette merde?


ANWAR CONGO

Une petite coquetterie.

Ça épouse bien ton corps.

C'est parfait!


HERMAN KOTO

Celui-là, c'est pour le Big Boss.


HERMAN KOTO donne un chapeau de cowboy rose fluo à ANWAR CONGO qui le met avec joie.


ANWAR CONGO

Il est top!

Vous savez

où j'ai trouvé l'inspiration?

Je regardais toujours

des films de gangsters

où on tuait avec un fil de fer.

Ça va plus vite, le fil de fer.

Quand tu serres bien le fil,

la victime peut pas l'attraper.

Ça le lacère.


Plus tard, dans une pièce sombre, HERMAN KOTO, ANWAR CONGO et les autres recréent une scène de torture. Les hommes sont habillés en habit. ANWAR CONGO porte un feutre sur la tête. HERMAN KOTO place un couteau sur la joue de PANG, qui joue le communiste.


HERMAN KOTO

C'est bien d'être communiste, hein?

On dit: “ Oui, monsieur!”


ANWAR CONGO

Tu veux une clope, Pang?


PANG

Non.


ANWAR CONGO

Tiens, un cigare néocolonialiste.

Prends une taffe.

Mets-le-toi dans le nez

si tu veux pas fumer.


HERMAN KOTO

Regarde-le!


ANWAR CONGO

Regarde-moi.


HERMAN KOTO

Dans les yeux!


Les hommes placent PANG sur une table. ANWAR CONGO place un fil de fer sur la gorge de PANG puis se couche sous la table pour mieux pouvoir tirer. ANWAR CONGO se relève.


ANWAR CONGO

On fait une pause, Joshua.

C'est la prière du soir.


PANG se relève. HERMAN KOTO détache le bandeau qui cache les yeux de PANG.


ANWAR CONGO

Le bandeau est pas trop serré?


PANG

Non, c'est bon.

Il est bien ajusté.


ANWAR CONGO

Même à la fenêtre, on crève de chaud.


Dehors, l'appel à la prière se fait entendre. Les hommes ne prient pas. ANWAR CONGO fait les cent pas dans la pièce.


ANWAR CONGO

Les droits de l'Homme!

J'en ai rien à cirer

des droits de l'Homme.

“On veut des droits!”

“On veut des droits!”

Dans le temps, ça n'existait pas.

On faisait la révolution.

C'est pas une excuse.

En Argentine, par exemple,

les généraux ont fait un coup d'État.

On les a accusés

de violer les droits de l'Homme.

Moi, je suis un gangster.

Un homme libre.

Un gangster de cinéma.

Moyennement éduqué.

Un type marginal.

Marginal.

Des types comme moi,

il y en a partout dans le monde.


Le lendemain, ANWAR CONGO est dans une voiture. Il regarde ses dents dans le rétroviseur.


ANWAR CONGO

Les dents toujours nickel.

Il y avait plein de communistes chinois.

J'avais un gros carnet

avec tous les noms.

J'allais les voir et je leur disais:

“Combien tu me payes?”

Ils me disaient:

“Pitié, monsieur, je suis vieux.”

On les rackettait.

On les tuait pas.

Par contre,

s'ils payaient pas, on les tuait.

Ils peuvent pas tout avoir, non plus.

La bourse ou la vie.


SAFIT PARDEDE, Commandant paramilitaire local, se promène dans un marché avec HERMAN KOTO.


SAFIT PARDEDE

Ils sont coriaces, ces Chinois.

Parfois, ils m'insupportent.


SAFIT PARDEDE s'arrête chez un marchand chinois qui lui compte une liasse d'argent.


SAFIT PARDEDE

Vous parlez bien le chinois.

Quand j'ai besoin d'argent,

rien ne vaut un vieil ami.

Avec les autres,

quand il y a pas le compte, je refuse.


SAFIT PARDEDE s'arrête chez un autre marchand chinois. Le marchand lui serre la main en lui donnant une liasse d'argent.


SAFIT PARDEDE

Salut Lung. Serre-moi la pince.

Ça fait un bail.

J'ai besoin d'argent.


LUNG

Pourquoi moi?


SAFIT PARDEDE va voir encore un autre marchand.


SAFIT PARDEDE

Je te demande gentiment.

Les autres, je réclame même pas.

Je frappe.

Un uppercut au plexus!

C'est de bon cœur, au moins?

Alors, merci beaucoup.

Notre organisation prévoit

un grand rallye. On a besoin d'argent.

Plus que d'habitude.

Il nous faut un gros montant.

Pas la somme habituelle.


Le MARCHAND met de l'argent dans une enveloppe et la donne à SAFIT PARDEDE.


SAFIT PARDEDE

Tu te fous de ma gueule?

Donne-moi plus, sinon …


MARCHAND

Je vous en prie …


SAFIT PARDEDE

Jamais j'accepte si peu.


Le MARCHAND met plus d'argent dans l'enveloppe.


MARCHAND

Voilà.


SAFIT PARDEDE

C'est pas assez, je te dis.

Qu'est-ce qui va pas, le Chintok?


HERMAN KOTO

T'es un père pour nous.

Alors, crache l'oseille.

C'est pour la bonne cause.

Compte les biffetons,

mets-les dans l'enveloppe.


Le MARCHAND donne plus d'argent à SAFIT PARDEDE.


Lors d'un rassemblement des Jeunesses Pancasila, JUSUF KALLA, Vice-président d'Indonésie, revêt un manteau au couleurs des Jeunesses Pancasila et donne un discours.


JUSUF KALLA

L'esprit des Jeunesses Pancasila,

que la population accuse

de gangstérisme …

Les gangsters sont des gens

qui travaillent hors du système,

pas pour le gouvernement.

Le mot “gangster” vient de:

“homme libre”. Cette nation

a besoin “d'hommes libres”!

Si tout le monde travaillait

pour le gouvernement,

nous serions une nation de bureaucrates.

Ce serait l'inertie.

Les gangsters font bouger les choses.

Des hommes du secteur privé,

libres et efficaces.

Faites travailler vos muscles!

Les muscles ne servent pas

à tabasser les gens.

Même si parfois,

il faut bien les tabasser un peu!

Allez, Pancasila!


FOULE

Pour toujours.


JUSUF KALLA

Pancasila!


FOULE

Liberté!


À un passage à niveau, un train passe. Les voitures et motos sont arrêtées et un enregistrement joue.


VOIX FÉMININE

Pendant le passage du train,

nous vous informons

que les règlements de la circulation

sont faits

pour protéger votre vie

et celle de votre famille.

Nous vous informons également

que, selon la loi …


Plus tard, ANWAR CONGO montre de vieilles photos à HERMAN KOTO et un autre homme.


ANWAR CONGO

Là, c'est moi, Anwar Congo.


HERMAN KOTO

C'est toi, ça?


ANWAR CONGO

Regarde, je roule un pétard.


HERMAN KOTO

Tu fumes de la beu.


ANWAR CONGO

C'est moi, ça.

Chemise à motifs, pantalon camouflage,

chaussures compensées.

Trop classe, non?


AUTRE HOMME

Voilà ce que tu devrais porter

pour la scène du studio.


HERMAN KOTO

Et pour la scène de tuerie, un jeans.


ANWAR CONGO

Pour tuer, je portais un jeans.

Pour tuer, il faut toujours

porter un pantalon épais.

Comme ça.


AUTRE HOMME

Et un motif à carreaux?


ANWAR CONGO

Oui, mais alors petits, les carreaux.

Pour faire cool,

j'imitais les stars de cinéma.

Mais pas Elvis Presley.


AUTRE HOMME

Herman, je vais te fabriquer

une robe d'enfer!


Plus tard, HERMAN KOTO dirige des acteurs qui pratiquent pour leur rôle.


HERMAN KOTO

Plus d'énergie!


ACTEUR

On est prêts, patron!


HERMAN KOTO

Brûlez-les tous!


FEMME

Voilà, on y est.


HERMAN KOTO

Criez: “Qu'est-ce qui se passe, maman?”

Laissez-nous en paix!

Regardez, tout le monde.

Anwar, montre-nous comment on tue.

Toi! Viens là!


HERMAN KOTO tire SUNARDI de la foule. SUNARDI était chef d'escadron de la mort en 1965.


SUNARDI

Qu'est-ce que vous faites?

Qui a dit que j'étais communiste?


SUNARDI joue la comédie. ANWAR CONGO le pousse par terre. SUNARDI se débat. [HERMAN KOTO

Retenez-le.


Plusieurs hommes retiennent SUNARDI.


ANWAR CONGO

Torturez-le! Tuez-le!


Plus tard, SURYONO, le voisin d'ANWAR CONGO, fait semblant d'interroger un suspect.


SURYONO

Vous m'entendez?

Arrête de nier!

T'es communiste!


LE SUSPECT

D'accord, c'est bon!


Des enfants essaient de protéger le suspect.


JEUNE GARÇON

Lâchez notre grand-père!


SURYONO

Emmène-le, je m'occupe des enfants.


LE SUSPECT

Arrêtez, je vous en prie!


SURYONO

Assieds-toi ou j'écrabouille le gosse!


JEUNE GARÇON

Lâche-moi!


SURYONO

Si tu tiens à tes enfants,

dis-nous la vérité!

Tu choisis!


RÉALISATEUR

Coupez!

Magnifique!


Plus tard, ANWAR CONGO et HERMAN KOTO sont seuls.


ANWAR CONGO

Pourquoi les gens regardent James Bond?

Pour l'action.

Pourquoi ils regardent des films

sur les nazis?

Pour le pouvoir et le sadisme!

On fait ça très bien, nous.

On peut être encore plus sadiques.

Pires …

que dans les films de nazis.

Sans problème.

On ne voit jamais de films

où les gens sont décapités.

Sauf en fiction, mais c'est autre chose.

Moi, je l'ai fait pour de vrai.


ANWAR CONGO tourne une scène dans le campagne indonésienne.


ANWAR CONGO (Narrateur)

Ce qui est clair, c'est qu'aucun film

n'a jamais utilisé nos méthodes.

On peut faire un carton au box-office.

L'humour,

c'est un must.


JOSHUA (Narrateur)

L'histoire d'amour?


ANWAR CONGO (Narrateur)

On l'a.


HERMAN KOTO est déguisé en femme pour la scène.


HERMAN KOTO

Putain d'ombrelle!


ANWAR CONGO

Herman est cerné.

Il hurle: “Laissez-moi!

Laissez-moi!”

Pendant ce temps, on crie:

“Chienne de communiste!”

Continuez d'attaquer!


SAFIT PARDEDE joue la scène et s'avance vers HERMAN KOTO déguisé en femme.


SAFIT PARDEDE

Je vais te violer!

Je vais te tuer!

Depuis quand t'es enceinte?

Tu vas accoucher d'un communiste?


ANWAR CONGO (Narrateur)

Si le public est tout le temps stressé

et qu'on le divertit pas,

ça marchera jamais.


HERMAN KOTO est dans un autre déguisement de femme et chante.


HERMAN KOTO

Samedi soir, je suis allé au cinéma

Ho! Je vais pas tortiller du cul,

non plus!

J'ai vu le film toute seule,

avec une copine

Comme c'était complet

On a acheté nos places

aux gangsters revendeurs

C'était délicieux …


ADI ZULKADRY, Exécuteur en 1965, arrive en avion. ANWAR CONGO l'attend sur le tarmac.


ANWAR CONGO

Adi!

Et la famille, ça va?


ADI ZULKADRY

Très bien, merci.


ANWAR CONGO

Le vol s'est bien passé?


ADI ZULKADRY

La forme, Anwar?


ANWAR CONGO

Ça va.

La ville a bien changé.

J'ai essayé de t'appeler plein de fois.

Jamais de réponse.


Plus tard, ANWAR CONGO et ADI ZULKADRY se font maquiller comme s'ils étaient gravement brûlés.


ADI ZULKADRY

Il t'en faut plus sur le nez.


ANWAR CONGO

Tu te souviens de Soaduon?


ADI ZULKADRY

Bien sûr. Il est où?


ANWAR CONGO

Là-bas.

Soaduon Siregar.

Aujourd'hui, il se la ramène,

mais dans le temps, c'était un minable.


ADI ZULKADRY

Je me souviens de lui.


ADI ZULKADRY et ANWAR CONGO rient puis arrêtent soudainement. SOADUON SIREGAR arrive près d'eux.


ANWAR CONGO

Adi, je te présente Soaduon Siregar.


ADI ZULKADRY

Je me souviens de toi.


ANWAR CONGO

C'est un des journalistes

d'Ibrahim Sinik.

Comme on dit:

“En Arabie, les chameaux

ne visitent jamais la Mecque.”

Avoir un patron riche,

ça l'a pas rendu riche.

C'est comme moi.

Assieds-toi.


RÉALISATEUR

Interrogatoire communiste: prise 2.


HERMAN KOTO, ANWAR CONGO, ADI ZULKADRY et d'autres hommes sont autour d'une table.


ADI ZULKADRY

On donne la terre aux fermiers.

Des fertilisants, des semences,

des outils agricoles.


ANWAR CONGO

Dans le but de propager

le communisme, c'est ça?


ADI ZULKADRY

Précisément, on veut montrer

que les communistes

sont le meilleur parti.


ANWAR CONGO

Pourquoi recruter des gens

dans un parti hors-la-loi?


ADI ZULKADRY

À l'époque, c'était légal.


ANWAR CONGO

Vraiment?


ADI ZULKADRY

Avant 1965? Bien sûr!

Facile de dénigrer les communistes,

maintenant qu'on les a décimés.


Plus tard, ADI ZULKADRY et SOADUON SIREGAR sont assis ensemble.


ADI ZULKADRY

Les communistes

étaient moins cruels que nous.

On était les plus cruels.


SOADUON SIREGAR

La cruauté, c'est différent du sadisme.


ADI ZULKADRY

Absolument pas!


SOADUON SIREGAR

Non.


ADI ZULKADRY

Les deux sont synonymes.


SOADUON SIREGAR

Le sadisme, c'est autre chose.


ADI ZULKADRY

Tu joues sur les mots.


SOADUON SIREGAR

Pas du tout!


Plus tard, ADI ZULKADRY et ANWAR CONGO pêchent ensemble.


ADI ZULKADRY

Sa tête a cogné!

Parfois, je me dis:

si mon père était communiste

et qu'on l'avait tué,

je serais en colère.

Normal, non?

Pa exemple, si t'avais tué mon père,

je t'en voudrais à mort.

Imagine: tu tues mon père,

tu m'interdis d'aller à l'école,

tu m'empêches de travailler

et tu refuses même que je me marie.

C'est pas possible!

Il n'y a eu aucune excuse officielle.

Pourquoi c'est si dur de s'excuser?

Ce serait au gouvernement de s'excuser,

pas à nous.

Comme un remède qui atténue la douleur.

Le pardon.


ANWAR CONGO

Ils nous maudiraient en secret.

Ils nous maudissent déjà en secret.

S'ils le faisaient ouvertement …

On les arrêterait.

Alors, ils nous maudissent en douce.

Tu vois, Adi, finalement,

si je dors mal, c'est peut-être …

Quand j'étranglais les gens avec un fil,

je les regardais mourir.


ADI ZULKADRY

Avec les autres méthodes,

tu regardais aussi.


ANWAR CONGO

Oui, mais quand je m'endors,

ça me revient.

C'est ça qui provoque mes cauchemars.


ADI ZULKADRY

Tu te sens hanté

parce que ton esprit est faible.

T'as déjà vu un neurologue?


ANWAR CONGO

Si je voyais un neurologue,

ça voudrait dire que je suis fou.


ADI ZULKADRY

Non!

Les psys, c'est pas que pour les fous.

Ils ne traitent pas que la folie.

C'est des experts en nerfs.

Même moi, j'en ai vu un,

pour un petit AVC.

Tes cauchemars,

c'est un problème nerveux.

Consulte, ça coûte rien d'essayer.

Quand tu vois un psy,

tu parles, il parle,

et après, il te donne des vitamines

pour les nerfs.


ADI ZULKADRY et ANWAR CONGO sont dans voiture qui roule dans les rues de la ville.


ADI ZULKADRY

Tu te souviens de la campagne:

“Écrasez les Chinois”, en 1966?

Le long de la rue Surdiman,

j'ai poignardé tous les Chinois

que je croisais!

Je me souviens plus combien,

mais c'était par douzaines.

J'en croisais un, je le poignardais.

Jusqu'à la rue Asia,

où j'ai connu le papa de ma fiancée.

Tu te souviens qu'elle était chinoise?

“Écrasez les Chinois”, c'était devenu:

“Écrasez le beau-père!”

Lui aussi, je l'ai poignardé.

Parce qu'il était chinois!

Il est tombé dans un fossé. Je l'ai

frappé avec une brique, il a coulé.


Pendant qu'ils se font maquiller, ADI ZULKADRY et ANWAR CONGO se parlent.


ADI ZULKADRY

Tuer, c'est le pire crime

qu'on puisse commettre.

Le truc, c'est de trouver une façon

de ne pas ressentir de culpabilité.

Faut juste trouver le bon prétexte.

Par exemple,

si on me demande de tuer quelqu'un

et que c'est bien rémunéré,

alors bien sûr, j'exécute.

En un sens, ça se justifie.

Il faut arriver à se convaincre

de voir les choses comme ça.


Le RÉALISATEUR parle à HERMAN KOTO qui porte un déguisement de femme.


RÉALISATEUR

Au début, j'étais terrifié.

C'était des gangsters de première!

Comme toi et Anwar …

Terrifiant!

En faire un film, ça me choque!


ANWAR CONGO, HERMAN KOTO, SURYONO et un autre homme sont assis autour d'une table.


SURYONO

Vous voulez une histoire vraie?

J'en ai une bonne.


AUTRE HOMME

Raconte.

Tout doit être vrai dans ce film.


SURYONO

Il y avait un commerçant.

Le seul Chinois du quartier.

En fait, c'était mon beau-père.

C'était mon beau-père.

On vivait ensemble

depuis que j'étais bébé.

À 3 heures du matin,

on frappe à la porte.

Ils ont appelé mon père.

Maman lui a dit: “C'est dangereux!

Ne sors pas!”

Il est sorti quand même.

On l'a entendu crier: “Au secours!”

Puis, plus rien.

Ils l'ont emmené.

On n'a pas dormi de la nuit.


AUTRE HOMME

Tu avais quel âge?


SURYONO

11 ou 12 ans.

Je m'en souviens très bien.

C'est impossible à oublier.

On a retrouvé son corps

sous un fût de pétrole.

Le fût était sectionné en deux

et le cadavre était dessous.

Comme ça.

Sa tête et ses pieds

étaient recouverts de sacs,

mais un pied dépassait.

(Riant)

Ce matin-là,

personne n'a osé venir nous aider.

On l'a enterré comme une chèvre,

sur le bord de la route.

Mon grand-père et moi,

on a transporté le corps

et on a creusé sa tombe.

Personne ne nous a aidés.

J'étais qu'un enfant.

Après, toutes les familles communistes

ont été forcées de s'exiler.

On nous a entassés dans un bidonville,

à l'orée de la jungle.

C'est pour ça, en fait,

que je suis jamais allé à l'école.

J'ai dû apprendre par moi-même

à lire et à écrire.

Pourquoi on parlerait pas de ça?

Je jure que je ne critique pas

votre travail.

C'est juste du contenu pour le film.

Je vous promets, c'est pas une critique.


HERMAN KOTO

Écoute, tout est déjà planifié.


AUTRE HOMME

On peut pas tout raconter non plus.

Le film finirait jamais!


ANWAR CONGO

Ton histoire est trop compliquée.

Ça demanderait des jours à tourner.

Peut-être qu'on peut l'intégrer.


SURYONO

Ça motiverait les acteurs.


Plus tard, les hommes se préparent à tourner leur scène. SURYONO joue le rôle du communiste. HOMME CHEMISE BLANCHE joue le rôle de l'interrogateur.


ADI ZULKADRY

Nous croyons

que cet homme est communiste.

On décide de le tuer.

Les réactions fusent.

Quelques-uns prient.


HOMME CHEMISE BLANCHE

Allez, prie!


ADI ZULKADRY

“Dieu aide-moi!”


HOMME CHEMISE BLANCHE

Comment tu lui annonces

qu'il va mourir?

Durement ou doucement?


ADI ZULKADRY

J'essaie de leur faire accepter

l'idée de la mort.


HOMME CHEMISE BLANCHE

Anwar, montre-nous

comment on torture.


ANWAR CONGO s'approche de SURYONO avec une machette.


HOMME CHEMISE BLANCHE

Comment je m'en sers?

Je dois lui faire peur?


ANWAR CONGO donne la machette à HOMME CHEMISE BLANCHE.


ANWAR CONGO

Oui.


HOMME CHEMISE BLANCHE

J'utilise vraiment ça?


ADI ZULKADRY

Supplie-le de pas le faire.


ANWAR CONGO

Maintenant, prends l'écharpe

et bande-lui les yeux.


SOADUON SIREGAR

Josh me demande tout le temps:

“Tu bossais dans le même bureau,

comment t'as pu ne pas voir?”

Je vous l'affirme:

je n'ai jamais rien vu.

Maintenant que je vois

votre reconstitution,

je réalise à quel point

vous étiez des rusés.

Même moi, un journaliste

qui a pourtant les sens bien aiguisés,

je n'ai jamais rien su!


ADI ZULKADRY

Je suis scié.

On n'a jamais caché ce qu'on faisait.

Vraiment, tu savais rien?

Ça m'étonnerait.


SOADUON SIREGAR

Sérieux, je savais pas.


ADI ZULKADRY

On était dans le même bureau

et ça se passait au grand jour.


SOADUON SIREGAR

Jamais rien vu.

Vous étiez des petits malins

et je montais jamais dans votre bureau.


JOSHUA

Votre directeur organisait les tortures.


SOADUON SIREGAR

Non!


JOSHUA

Il le dit lui-même!


SOADUON SIREGAR

C'est faux!


ADI ZULKADRY

Lui et les autres chefs

décidaient qui on allait tuer.

Je dis pas que t'es un menteur,

mais en toute logique …


SOADUON SIREGAR essaie d’interrompre ADI ZULKADRY.


JOSHUA

Continue, Adi.


ADI ZULKADRY

Je le traite pas de menteur, Joshua,

mais ce gars,

un journaliste qui se distancie

comme ça des événements,

c'est un classique!

Logiquement, des actes

qu'on commettait au grand jour,

comment il pouvait ne pas savoir?

Même les voisins savaient!

Ils ont été des centaines à mourir.

C'était un secret de polichinelle.


Un des acteurs s'approche de SURYONO avec un verre d'eau.


ACTEUR

Bois.


HOMME CHEMISE BLANCHE

Prends de l'eau.


ACTEUR

Bois!

C'est pas du poison.

Allez, bois.

Ça va te rafraîchir.


ADI ZULKADRY

Donne-lui une cigarette.

Laisse-le fumer.


ANWAR CONGO

C'est sadique, Adi.


ADI ZULKADRY

Interroge-le sur ses activités.


SURYONO pleure.


SURYONO

Ayez pitié!

Je vous en prie.


HOMME CHEMISE BLANCHE

Tu crois qu'on doit le tuer?


SURYONO

Attendez.

Vous pouvez transmettre

un message à ma famille?


HOMME CHEMISE BLANCHE

Bien sûr.


SURYONO

Je peux leur parler une dernière fois?


HOMME CHEMISE BLANCHE

Pas question.


L'ACTEUR enroule une corde autour du cou de SURYONO et tire.


ADI ZULKADRY

C'est bon.

Tirez.

Baisse un peu la tête.


ACTEUR

Il est mort.


ADI ZULKADRY

Emballez-le.


Après la scène, les hommes restent sur le plateau.


ADI ZULKADRY

Écoutez,

si on arrive à faire ce film,

ça dissipera toutes les rumeurs

sur la cruauté des communistes.

C'est nous les plus cruels!


ANWAR CONGO

On incarne la cruauté!


ADI ZULKADRY

Si le film est un succès,.

Il faut comprendre chacun de nos gestes.

Le sujet, ce n'est pas la peur.

Ça s'est passé il y a 40 ans.

Il y a prescription.

Ça n'a rien à voir avec la peur.

C'est une question d'image.

Toute la société dira:

“On s'en doutait, ils ont menti

sur la cruauté des communistes.”

Ce n'est pas un problème pour nous,

c'est un problème pour l'Histoire.

Toute l'Histoire sera inversée.

Pas à 180 degrés, à 360 degrés!

À condition de réussir cette scène-là.


HERMAN KOTO

Mais pourquoi cacher notre histoire

puisque c'est la vérité?


ADI ZULKADRY

Non, l'enjeu, c'est que …

tout ce qu'Anwar et moi

avons toujours raconté est faux.

Les communistes n'étaient pas cruels.


HERMAN KOTO

Mais c'est la vérité!


ADI ZULKADRY

Complètement d'accord.

Tout ce qui est vrai ne doit pas

nécessairement être rendu public.

Même Dieu a des secrets.

Je suis conscient

que nous avons été cruels.

C'est tout ce que j'ai à dire.

Maintenant, c'est à vous de voir.


JOSHUA est dans la voiture avec ADI ZULKADRY.


JOSHUA

Sans vouloir vous mettre mal à l'aise,

je m'interroge.

En insinuant qu'il s'agit d'une guerre,

vous n'êtes pas hanté comme Anwar.

La convention de Genève définit pourtant

vos actes comme des crimes de guerre.


ADI ZULKADRY

Je ne suis pas entièrement d'accord

avec ces lois internationales.

Quand Bush était au pouvoir,

Guantanamo se justifiait.

Saddam Hussein

avait des armes de destruction massive.

Sous Bush, ça allait,

mais plus maintenant.

La Convention de Genève, c'est peut-être

la moralité d'aujourd'hui,

mais demain, on aura la Convention

de Jakarta, Genève, terminé!

Ce sont les vainqueurs

qui définissent les crimes de guerre.

Moi, je suis un gagnant.

Je fais mes propres définitions.

Je ne me soumets pas

aux règles internationales.

Tu sais, toute vérité

n'est pas nécessairement bonne à dire.

Parfois, c'est mieux de se taire.

Comme le fait de rouvrir cette affaire.

Même si ce que tu découvres est vrai.


JOSHUA

Mais pour les familles,

des millions de victimes,

si la vérité sort au grand jour,

c'est bien.


ADI ZULKADRY

D'accord,

mais le meurtre originel, alors?

Caïn et Abel?

Pourquoi se focaliser

sur les communistes?

Les Américains ont tué les Indiens.

Qui les a punis pour ça?

Punissez-les, eux!

Pour moi, rouvrir ce dossier,

c'est de l'incitation à se battre.

Je suis prêt.

Si le monde veut la guerre perpétuelle,

je suis prêt.

Si vous voulez qu'on se batte,

je suis prêt.


JOSHUA

Et si on vous assignait

devant la Cour des Droits de l'Homme

à La Haye?


ADI ZULKADRY

Maintenant?


JOSHUA

Oui.


ADI ZULKADRY

J'irais.

Je suis pas coupable, mais j'irais.

Ça voudrait dire

que je serais une star!

Je suis prêt!

Je t'en prie,

fais-moi assigner à La Haye.


HERMAN KOTO déguisé en femme regardent les danseuses qui jouent une scène.


HERMAN KOTO

Ça va être chaud.

Très chaud.

J'adore! Que du bonheur.

Pour quelqu'un comme moi, c'est sain.


HERMAN KOTO pose avec sa famille pour une photo.


PHOTOGRAPHE

Admirez le paysage, madame.

Souriez!

Une autre. Souriez!


HERMAN KOTO pose dans plusieurs déguisements devant plusieurs fonds de photos.


HERMAN KOTO (Narrateur)

On m'a demandé

de me présenter au parlement.

“Pourquoi moi?”

Ils ont dit: “Tu peux y arriver!”

Je me suis dit: “Pourquoi pas?”

En fait, je suis le candidat idéal,

tout le monde me connaît.


HERMAN KOTO se pratique à faire des discours devant un miroir en écoutant des discours de Barack Obama. Sa femme et sa fille le regardent. HERMAN KOTO lève le poing en l'air.


FEMME DE KOTO

Ne ferme pas le poing.


HERMAN KOTO

Tais-toi!

J'y suis presque!


FEMME DE KOTO

Ne ferme pas le poing.


HERMAN KOTO

J'entends pas la télé!


FEMME DE KOTO

Mais …


HERMAN KOTO

Arrête!

Tais-toi!

Tu m'énerves! Ferme-la!


HERMAN KOTO est dans une voiture à toit ouvert et roule dans les rues de la ville en parlant dans un mégaphone.


HERMAN KOTO

Vive le Parti Patrons et Travailleurs!

Je m'appelle Herman.

Je me battrai

pour les droits des travailleurs.

Le jour des élections, votez pour moi!


HERMAN KOTO se promène dans le quartier pour convaincre les gens de voter pour lui.


HERMAN KOTO (Narrateur)

Si je suis élu, je siégerai

à la Commission du bâtiment.

J'obtiendrai de l'argent

de tout le monde.

Par exemple, si un immeuble

est trop court de 10 centimètres,

je pourrai demander

d'abattre l'immeuble.

On me suppliera: “Ne nous dénoncez pas.

Voici votre argent.”

Même si l'immeuble n'a aucun vice,

si je les menace, ils paieront.

Et pas des petites sommes.

Dans un pâté de dix immeubles,

chacun rapporte 10 000 dollars.

Faites le compte.

Ça fait déjà 100 000 dollars.

Et ça, c'est pour un seul quartier!


ANWAR CONGO est dans une voiture.


ANWAR CONGO

En fait, le parlement devrait être

l'endroit le plus respectable

de la société.

Mais quand on voit ce qui s'y passe …

C'est ni plus ni moins

qu'une bande de voleurs …

avec une cravate.


MARZUKI, un membre du parlement de Nord Sumatra, et ANWAR CONGO sont devant une maison.


JOSHUA

À quel type d'activités illégales

s'adonnent les Jeunesses Pancasila?


MARZUKI

Le jeu.


ANWAR CONGO

Les casinos, les boîtes de nuit.

Les supermarchés.


MARZUKI

Ça, c'est pas illégal.

On fait qu'assurer leur sécurité.


JOSHUA

Et les activités illégales?


MARZUKI

Les casinos.


JOSHUA

Quoi d'autre?


MARZUKI

La contrebande.

Pêche illicite, coupe de bois, jeu.

S'ils ne paient pas,

on les fait chanter.


MARZUKI arrive sur scène devant une foule en liesse.


ANIMATEUR

Bienvenue à notre candidat Marzuki!


MARZUKI

Longue vie à notre parti!


HERMAN KOTO se promène dans les rues en voiture et parle dans un mégaphone.


HERMAN KOTO

Je suis prêt!

Qu'est-ce que je dois dire, déjà?

Ma première phrase, c'est quoi?


AMI D'HERMAN KOTO

“Je suis Herman.”


HERMAN KOTO

Je suis Herman!


AMI D'HERMAN KOTO

Debout, ça sera mieux.


HERMAN KOTO

Mesdames, messieurs.

Ensuite?


AMI D'HERMAN KOTO

“Je suis Herman

du parti Patrons et Ouvriers.”


HERMAN KOTO

Je suis Herman

du parti Patrons et Ouvriers.


HERMAN KOTO va voir un homme qui ne porte pas de chandail.


HOMME

Y a des tee-shirts gratuits?


HERMAN KOTO

Non. Voici ma carte, madame.


HERMAN KOTO donne sa carte à une femme qui passe par là.


HOMME

Des tee-shirts! Des cadeaux!


La DIRECTRICE DE CAMPAGNE d'HERMAN KOTO va voir les gens.


DIRECTRICE DE CAMPAGNE

Ne vous inquiétez pas,

on reviendra avec des cadeaux.

Priez pour qu'il soit élu.


Plus tard, la DIRECTRICE DE CAMPAGNE parle à HERMAN KOTO.


DIRECTRICE DE CAMPAGNE

À ceux qui réclament des cadeaux,

dites qu'ils en auront,

si vous l'emportez.

Dites-leur qu'on filme, aujourd'hui.


HERMAN KOTO

N'oubliez pas.


HERMAN KOTO va voir une femme et lui donne une carte.


FEMME

Une carte, c'est tout? Et les cadeaux?


HERMAN KOTO

Ça viendra, ça viendra …


FEMME

Si vous êtes élu?

Dis donc, coco!

Tu te crois où?


HERMAN marche dans les rues.


HERMAN KOTO (Narrateur)

Certains partis

distribuent des pots-de-vin.

En fait, ils le font tous.

Quand vous voyez des milliers de gens

aux meetings,

ils sont tous payés pour être là.

Pour eux, c'est comme un boulot.

Pas payés, ils ne viennent pas.

Entre eux, ils se demandent tous:

“T'as touché combien?”

Les chefs, c'est pareil.

Ils touchent juste un peu plus.

Aujourd'hui,

plus aucun candidat ne croit

aux idées qu'il défend.

On est tous devenus

des stars de séries télé.

Nos âmes ressemblent

à une séries télé.

Ils sourient tous, comme ça,

mais au fond, ils ont la haine.

Ils se disent: “Quelle foutue merde!”


HERMAN KOTO est couché dans son lit avec sa fille. Les deux mâchent de la gomme et font des bulles.


Texte narratif :
Herman n'a pas été élu au parlement.


ANWAR CONGO est dans une ferme. Il s'approche des canards avec un petit garçon.


PETIT GARÇON

Il est où, le blessé?

C'est lequel qui est infirme?


ANWAR CONGO

Celui-là.


PETIT GARÇON

Pauvre petit canard.


Le PETIT GARÇON prend le canard par le cou.


ANWAR CONGO

Lâche-le, tu lui fais mal.

Il est faible, tu lui as cassé la patte.

Arrête.

C'est qu'un bébé.

Dis-lui: “Pardon, petit canard.”


PETIT GARÇON

Pardon, petit canard.


ANWAR CONGO

C'est bien.

Dis-lui que c'était un accident:

“J'ai eu peur, alors je t'ai frappé.”

Dis-lui: “C'était un accident.”

Plus fort.


PETIT GARÇON

Pardon, canard.


ANWAR CONGO

Caresse-le un peu.


ANWAR CONGO parle à SOADUON SIREGAR qui se fait maquiller pour une scène.


ANWAR CONGO

Aujourd'hui, le communisme

est devenu un fantôme.

On l'a tué

et il s'est transformé en fantôme.


SOADUON SIREGAR

Il te hante.


ANWAR CONGO

Il me hante.


Plus tard, SOADUON SIREGAR est déguisé en fantôme du communisme.


JOSHUA

Ça te traumatise de voir ça?


ANWAR CONGO

S'il m'apparaissait pendant la nuit,

je serai terrifié.

Comme si les fantômes me haïssaient.

Dans mes rêves,

ils ont une voix menaçante

et un rire terrifiant.

Essaie de rire.


ANWAR CONGO et SOADUON SIREGAR tournent leur scène de cauchemar.


RÉALISATEUR

Cauchemar d'Anwar, prise 2.

Moteur.

Ça tourne.


ANWAR CONGO

Je croyais t'avoir tué!

Ça va pas, ma réplique?


HERMAN KOTO

Lève-toi, tout simplement

et dis:

“Pourquoi t'es toujours vivant?”

C'est pourtant pas compliqué.


RÉALISATEUR

Action!


ANWAR CONGO

Je … Je croyais t'avoir tué!


ANWAR CONGO est dans un train.


ANWAR CONGO

Pourquoi je retourne là-bas?

Parce que …

ça m'a profondément affecté.

La méthode d'exécution

était très différente.

C'est pour ça que je fais encore

des cauchemars.

Est-ce que c'est

parce que je t'ai raconté

mon histoire avec autant de sincérité?

Est-ce la vengeance des morts?

Je me souviens avoir dit:

“Descends de la voiture.”

Il m'a demandé:

“Où m'emmenez-vous?”

Puis, il a refusé

de continuer à marcher.

J'ai vu Roshiman

m'apporter une machette.

Spontanément, j'ai marché vers lui

et je lui ai tranché la tête.

Mes amis ne voulaient pas regarder.

Ils ont couru vers la voiture

et j'ai entendu ce son …

Son corps était tombé

et son regard était fixe.


ANWAR CONGO est à genoux par terre dans la forêt.


ANWAR CONGO

Au retour, je me suis demandé pourquoi

je ne lui avais pas fermé les yeux.

Ça m'obsède. Pourquoi

je ne lui ai pas fermé les yeux?

C'est la source de tous mes cauchemars.

Ces yeux que je n'ai pas fermés

ne cessent de me regarder.

C'est ce qui me perturbe toujours.


HERMAN KOTO tourne une scène dans laquelle il tranche la gorge d'un mannequin pendant que la foule hurle devant lui.


FOULE

Tranchez-lui la gorge!

Coupez-lui la tête!


Dans un rassemblement, une jeune fille blonde vient prendre une photo avec YAPTO SOERJOSOEMARNO.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Vous l'avez eue? Elle est bonne?

Merci.


JEUNE FILLE

Merci, monsieur.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Une si belle fille, c'est plutôt moi

qui devrais vous remercier.


La JEUNE FILLE s'en va. YAPTO SOERJOSOMARNO se rassoit avec ses amis.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Dommage qu'elle se teigne en blonde,

elle a l'air d'une pute.


AMI DE YAPTO

Raconte-lui, dans la voiture.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Il s'est passé quoi?


AMI DE YAPTO

Il y avait une fille …

Elle a sucé six mecs.

Pas une goutte de sperme par terre.


YAPTO SOERJOSOEMARNO

Six mecs?


AMI DE YAPTO

Elle a tout avalé.

Quand le dernier a éjaculé,

elle suçait toujours.

Comme si elle en redemandait.


ANIMATEUR

Mon Dieu,

faites que notre grande organisation

soit le pilier de cette nation.


Le BRAS DROIT DE YAPTO est dans un marécage. Il y garde des singes en cage.


BRAS DROIT YAPTO

Tu veux savoir le prix de cette terre?

200 millions de dollars.

Je l'ai donné aux oiseaux,

pour qu'ils soient heureux.

Comme moi, je suis heureux.

Tout le monde craint les paramilitaires.

Quand un homme d'affaires

convoite une terre habitée par des gens,

s'il doit payer plein pot, ça fait chier.

Nous, on peut l'aider

à résoudre son problème.

Comme les gens nous craignent,

quand on arrive, ils nous disent:

“Prenez la terre,

donnez-nous ce que vous voulez.”


BRAS DROIT YAPTO montre des bibelots en cristal qu'il collectionne.


BRAS DROIT YAPTO

Une rose.

Édition très, très limitée.

Un éléphant. Aussi très limité.

J'achète des souvenirs

dans chaque pays que je visite.

Hongrie.

2 250 dollars.


HERMAN KOTO et ANWAR CONGO tourne une scène dans laquelle seule la tête d'ANWAR CONGO est visible.


ANWAR CONGO

Tu m'as coupé la tête.

Tu dois être furieux

et triste, à la fois.

Sadique.


HERMAN KOTO

Regarde ton sang.

Regarde ce que j'ai trouvé

dans tes entrailles.

Regarde ça.

C'est ton foie.

Il est pourri.


HERMAN KOTO mord dans un morceau de viande ensanglanté. ANWAR CONGO a un haut-le-cœur.


ANWAR CONGO se fait maquiller sous le regard des autres.


ALI USMAN

Même maquillé,

il ressemble à un Éthiopien!


SAFIT PARDEDE

Tanzanie.

Comme Idi Amin.


ALI USMAN

Idi Amin Dada.


RÉALISATRICE

Caméra 3 sur Citra!

Gros plan sur Citra pour l'ouverture.

Tout le monde est prêt?

Générique.


ANWAR CONGO est avec CITRA sur le plateau de l'émission Dialogue Spécial.


Texte informatif :
Télévision nationale indonésienne Dialogue spécial


CITRA

De retour à l'émission Dialogue spécial

de TVRI.

On rencontre des gangsters de cinéma

qui tournent un film

commémorant la répression

des communistes.

Je m'entretiens d'abord

avec la star du film, Anwar Congo.

On applaudit Anwar Congo.

À l'époque, les gangsters du cinéma

étaient très réputés.

Quelle est l'origine du mot “gangster”?


ANWAR CONGO

En fait,

gangster veut dire “homme libre”.

C'est pour ça que le thème du film

est une chanson intitulée “Born Free”.


CITRA

Donc, vous emmeniez les communistes

dans votre bureau.


ANWAR CONGO

C'est exact.

Après les avoir interrogés,

on décidait

qu'ils ne méritaient pas de vivre

et on devait les exécuter.


CITRA

Et vos méthodes d'exécution

s'inspiraient des films de gangsters?


ANWAR CONGO

Parfois, oui.


CITRA

Incroyable!

Il s'est inspiré du cinéma!


ANWAR CONGO

Chaque genre a ses codes.

Dans les films de mafia,

ils étranglent leurs victimes

dans des voitures

et se débarrassent des corps.

On a fait comme eux.


CITRA

Vous voyez,

Anwar et ses amis ont développé

une méthode unique et efficace

pour exterminer les communistes.

Plus humaine, moins cruelle et

moins sadique, sans violence excessive.

En fait, vous les avez éradiqués.


Dans la régie, HOMME VESTE BLEUE et HOMME MANTEAU écoutent l'émission.


HOMME MANTEAU

Combien de gens il a tués?


HOMME VESTE BLEUE

Environ 1000.


HOMME MANTEAU

Comment il arrive à dormir?

Ça doit le hanter, non?


HOMME VESTE BLEUE

Il y en a plein qui sont devenus fous.


HOMME MANTEAU

Tu m'étonnes.


HOMME VESTE BLEUE

Ils se sont surtout enrichis.

En volant les autres.


HOMME MANTEAU

Mais tuer tous ces gens,

ça les a aussi rendus fous.


Sur le plateau, l'entrevue se continue.


CITRA

Quel message faites-vous passer

aux jeunes dans ce film?


ALI USMAN

Ils doivent se souvenir

de leur histoire.

Ne jamais oublier.

Surtout,

Dieu est contre les communistes.


CITRA

C'est vrai, Dieu hait les communistes!

Grâce à Lui, ce film sera magnifique!

D'après le général Sarwo Edhie,

deux millions de communistes

ont été massacrés.

Pourquoi les enfants des victimes

n'ont-ils jamais songé à se venger?


ANWAR CONGO

Ce n'est pas qu'ils ne veulent pas.

Ils ne peuvent pas!


SAFIT PARDEDE

Parce qu'on les exterminerait tous!


HERMAN KOTO parle aux figurants sur le plateau à Kampung Kolam.


HERMAN KOTO

C'est le seul site

du tournage de ce film

qui reçoit la visite

d'un ministre du gouvernement.

Il vient spécialement

pour vous motiver et vous soutenir.

Soyez fier!

Le monde entier verra ça.


Texte narratif :
En 1965, les jeunesses Pancasila ont massacré les habitants de Kampung Kolam.


HERMAN KOTO

Londres, au Royaume-Uni.

Oubliez Jakarta.

Jakarta, c'est rien!


SAKHYAN ASMARA, Ministre de la Jeunesse et des Sports, arrive sur le plateau. Il salut chaleureusement ANWAR CONGO.


SAKHYAN ASMARA

Super!

Les assassins sont tous là.


SAKHYAN ASMARA s'adresse aux figurants.


SAKHYAN ASMARA

Improvisez pour exprimer votre fureur.

Vous scandez:

“Écrasez les communistes!”


FIGURANTS

Écrasez les communistes!


SAKHYAN ASMARA

Exterminez-les!

C'est bon, on la tourne.


RÉALISATEUR

Attaque de Kampung Kolam. Prise 1.


SAKHYAN ASMARA

Aucun communiste ne doit s'échapper.


FIGURANTS

À mort, les communistes!


SAKHYAN ASMARA

Massacrez-les!

Prêts à l'attaque?


ANWAR CONGO

Ne faites pas de prisonniers!

Massacrez-les tous!

Brûlez leurs maisons!


SAFIT PARDEDE

Tuez les communistes!

Taillez-les en pièces!


ANWAR CONGO

Exterminez-les à la racine!


HERMAN KOTO

Coupez-leur la tête! Brûlez-les!

Tuez-les tous!


FIGURANTS

À mort! À mort!


HERMAN KOTO

Coupez!


SAKHYAN ASMARA parle dans un mégaphone pour s'adresser à toute l'équipe.


SAKHYAN ASMARA

Joshua et l'équipe,

je m'adresse à vous

en tant que dirigeant

des Jeunesses Pancasila.

Ce que nous venons de voir

n'est pas représentatif

de notre organisation.

On ne doit pas avoir l'air de bêtes

assoiffées de sang.

C'est mauvais pour notre image.

Il faut exterminer les communistes,

les éradiquer totalement,

mais avec moins de cruauté.

Ce qu'on vient de filmer,

c'est très pénible pour moi.

Surtout de voir mon image

au milieu de ce carnage.

Tu comprends, Joshua?

C'est du vécu.

C'est ce qu'on veut tous, non?


JOSHUA

Évidemment.


SAKHYAN ASMARA

Tu vois,

la scène qu'on vient de tourner,

garde-la.

Elle te servira à montrer

à quel point on peut être féroces!

En fait, on peut l'être encore plus!

Il faut l'interpréter comme

une représentation de notre fureur,

si quelqu'un s'avisait

de venir perturber la vie de notre pays.


SAFIT PARDEDE est dans une hutte avec un autre homme.


SAFIT PARDEDE

Quand elles sont jolies,

je les viole toutes.

Surtout à l'époque

où on dictait notre loi.

Je les baise!

Toutes celles que je rencontre,

je leur défonce le cul.


AUTRE HOMME

T'es une femme communiste?

Tu caches quoi, là-dessous?


SAFIT PARDEDE

Voilà, c'est le principe.

Quand t'en trouves une de 14 ans …

Le délice!

Je la préviens: “Tu vas vivre l'enfer,

mais pour moi, ça va être le paradis!”


HOMME CASQUETTE parle aux femmes qui vont jouer dans le film.


HOMME CASQUETTE

Il faut nous résister.

Personne n'aime être torturé,

on est d'accord?

Si vous avez un moyen

de sauver votre peau, faites-le.

Et si vous pouvez vous enfuir, courez!


HOMME CASQUETTE s'adresse à tout le monde en parlant dans un mégaphone.


HOMME CASQUETTE

Attention, tout le monde!

Quand vous jouez, pensez aux caméras.

Allez, mesdames. On pense positif!

Si vous pensez positif,

votre jeu sera sensationnel

et la scène sera réussie.

Positif. Pensez positif!


Les acteurs tournent la scène de massacre.


RÉALISATEUR

Coupez!

Bakti! Apporte de l'eau!


Une femme a de la difficulté à se relever, elle semble avoir réellement souffert durant la scène. Les enfants qui ont joué dans la scène pleurent réellement.


ANWAR CONGO

Laissez-la souffler un peu.


HERMAN KOTO est avec sa fille.


HERMAN KOTO

Febby, t'as bien joué,

mais là, faut arrêter de pleurer.

Tu me fais honte!

Les vraies actrices pleurent uniquement

pendant la scène.


ANWAR CONGO est sur le lieu de tournage.


ANWAR CONGO

Je regrette.

Honnêtement,

je ne pensais pas

que ça serait si horrible.

Mes amis me disaient

d'être plus sadique,

mais quand j'ai vu les femmes,

les enfants …

Imaginez l'avenir de ces enfants.

Ils ont été torturés.

Maintenant, on brûle leurs maisons.

C'est quoi, leur avenir?

Ils vont nous maudire à jamais.

C'était tellement, tellement …


Il fait nuit. ANWAR CONGO pêche.


JOSHUA

Quand tu penses au “karma”,

qu'est-ce que ça évoque pour toi?

De quoi as-tu peur?


ANWAR CONGO

Le “karma”, c'est comme …

une loi de la nature.

Une loi qui vient directement de Dieu.

Toute cette obscurité …

C'est comme vivre

aux confins du monde.

Autour de nous,

il n'y a que l'obscurité.

C'est terrifiant.


ANWAR CONGO et HERMAN KOTO jouent une scène dans laquelle ANWAR CONGO est torturé pour de l'information.


ANWAR CONGO

Frappe sur la table.

Pour me faire peur.

Tu frappes d'abord sur la table.

Fort.


HERMAN KOTO

Alors comme ça, on veut interdire

les films américains en Indonésie?

Ça rime à quoi, au juste?

Ta gueule!

T'essaies de faire quoi?


ANWAR CONGO

Je t'en prie …


HERMAN KOTO

Arrête avec ce ton amical!

On n'est pas tes potes!

Réponds aux questions!

Dépêche-toi ou je te casse les jambes!

Dana, pose-lui la question.


DANA

Où exercez-vous vos activités,

ailleurs qu'à Titi Kuning?


ANWAR CONGO

Hamparan Perak.


DANA

Quel grand communiste!


HERMAN KOTO

Vite!

Tu nous fais perdre notre temps!

Lève la main ou je la coupe!

Regarde-moi ça!

De l'or!

Retire ta montre!

Pose-la sur la table.

T'as quoi d'autre?

Une bagouze.

C'est de l'or?

Parle ou je te taillade la gueule.

Parle.

Dis-nous tout!


ANWAR CONGO

Pitié, non …


HERMAN KOTO

Je le ferai pas, mais parle!


RÉALISATEUR

Coupez.


ANWAR CONGO prend une pause et boit de l'eau. Il a l'air épuisé.


ANWAR CONGO

C'est bon, on la tourne.


HERMAN KOTO place doucement un bandeau sur les yeux d'ANWAR CONGO.


HERMAN KOTO

J'enroule ce collier

autour de ton cou.


HERMAN KOTO place le fil de fer autour du cou d'ANWAR CONGO puis tire. ANWAR CONGO fait signe d'arrêter.


HERMAN KOTO

Ça va?


ANWAR CONGO

Pas le deuxième tournage.

J'en peux plus …


HERMAN KOTO enlève le bandeau des yeux d'ANWAR CONGO et lui éponge le visage.


HERMAN KOTO

Apporte-lui de l'eau.


HERMAN KOTO prend une bouteille d'eau et aide ANWAR CONGO à boire.


HERMAN KOTO

Bois.


ADI ZULKADRY magasine dans un centre commercial.


ADI ZULKADRY

(Narrateur)

On leur enfonçait du bois dans le cul

jusqu'à ce qu'ils en crèvent.

On leur brisait la nuque avec du bois,

puis on les pendait.

On les étranglait avec du fil de fer.

On leur tranchait la tête.

On leur roulait dessus en voiture.

Tout était permis.

La preuve, c'est qu'on a assassiné

sans jamais être punis.

Ceux qui sont déjà mort,

on ne peut rien faire.

Il faut l'accepter.

Peut-être que je me justifie simplement,

mais j'ai réussi.

Ni culpabilité, ni dépression.

Jamais de cauchemars.


Des danseurs dansent devant une chute avec HERMAN KOTO qui est déguisé en femme et ANWAR CONGO. Deux communistes tiennent un fil de fer. Un des communistes remet une médaille à ANWAR CONGO.


COMMUNISTE

Pour m'avoir exécuté

et envoyé au Ciel.

Merci mille fois pour tout.


ANWAR CONGO est chez lui et il regarde le film qu'il vient de terminer.


ANWAR CONGO

C'est magnifique, Joshua.

Vraiment très bon.

Jamais je n'aurais pu imaginer

participer à un projet aussi grandiose.

Ce qui me rend le plus fier,

ce sont ces chutes d'eau qui expriment

la profondeur des sentiments.

Tu sais, cette scène

où on m'étrangle avec le fil de fer.

Tu l'as ici?


JOSHUA

Celle où on t'étrangle?


ANWAR CONGO regarde la scène en question.


ANWAR CONGO

Tu peux la mettre, s'il te plaît?

Yan?

Je veux qu'il voie ça.

Yan?


ANWAR CONGO se lève et cherche son petit-fils.


FEMME DE CONGO

Il est déjà au lit.


ANWAR CONGO revient au salon avec ses deux petits-fils.


ANWAR CONGO

Yan, viens voir la scène

où grand-papa se fait torturer.

Ami, viens voir grand-papa

battu et ensanglanté


JOSHUA

Mais c'est bien trop violent.


ANWAR CONGO

Regardez ça.

Grand-papa qui se fait tabasser.

Monte le son.


JOSHUA

C'est trop violent, Anwar.

T'es sérieux?


ANWAR CONGO

Mais si, ça va aller.

T'as pas peur, Yan?

C'est que du cinéma. Regarde bien.

Grand-papa a l'air si triste.

Tu trouves pas, Yan?


AMI

Ça fait trop peur.


ANWAR CONGO

C'est triste, non?

C'est grand-papa.

Grand-papa se fait frapper

par une grosse brute.

Il m'explose la tête.


Les deux petits garçons s'en vont. ANWAR CONGO continue de regarder la scène en grimaçant.


ANWAR CONGO

Les gens que j'ai torturés,

tu crois qu'ils ressentent

ce que je ressens maintenant?

Je me sens comme ceux que j'ai torturés,

parce que ma dignité

a été annihilée.

C'est à ce moment précis

que la peur s'installe.

Soudainement,

la terreur s'empare de mon corps.

Elle m'enveloppe.


JOSHUA

Tu sais, ceux que tu as torturés

ont ressenti bien pire.

Toi, tu sais que c'est un film.

Eux savaient qu'ils allaient mourir.


ANWAR CONGO

Mais je le ressens, Josh.

Au plus profond de moi.

Tu crois que j'ai péché?

J'ai fait subir ça à tant de gens, Josh.

(Pleurant)

Tout est en train de remonter,

c'est ça?

J'espère vraiment que non.

Je veux pas, Josh.


ANWAR CONGO retourne sur le toit clôturé. Il fait nuit.


ANWAR CONGO

C'est ici qu'on a torturé

et exécuté

tous ceux qu'on capturait.

C'est mal, je sais,

mais je devais le faire.


ANWAR CONGO vomit. Plus tard, il s'assoit et montre le fil de fer et un sac en toile.


ANWAR CONGO

Ça,

c'est l'un des moyens les plus simples

pour enlever une vie humaine.

Et ça,

on s'en servait

pour emporter

les corps des victimes.

Sans ces sacs,

les gens auraient peut-être compris.


ANWAR CONGO vomit de nouveau. Il se lève et s'en va.


Générique de fermeture


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