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Les ailes du désir

À Berlin, avant la chute du mur, les anges Cassiel et Damiel veillent sur les humains et recueillent leurs monologues intérieurs et tout ce qui chez eux traduit une recherche de sens et de beauté. Ils ne voient le monde qu’en noir et blanc, et ne peuvent qu’assister aux événements, sans rien sentir, goûter, toucher. Ils ont vu le début de la lumière, des rivières, des animaux. Quand le premier homme est apparu, ils ont découvert avec lui le rire, la parole, la guerre. Damiel, qui a toujours ressenti le désir de porter la condition humaine, est si touché par Marion la trapéziste, si séduit par son âme qu’il décide de devenir humain et, par conséquent, mortel.



Réalisateur: Wim Wenders
Acteurs: Bruno Ganz, Peter Falk, Otto Sander
Année de production: 1987

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Le film est en noir et blanc.

Une main écrit la narration de DAMIEL. DAMIEL est un ange qui entend les pensées des humains.


DAMIEL

Lorsque l'enfant était enfant,

il marchait les bras ballants,

voulait que le ruisseau soit

rivière et la rivière fleuve,

que cette flaque soit la mer.

Lorsque l'enfant était enfant,

il ne savait pas

qu'il était enfant,

tout pour lui avait une âme,

et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l'enfant était enfant,

il n'avait d'opinion sur rien,

il n'avait pas d'habitudes,

il s'asseyait en tailleur,

démarrait en courant,

avait une mèche rebelle

et ne faisait pas de mines

quand on le photographiait.


Titre :
Les ailes du désir


Des nuages, un œil, une prise de vue du ciel de la ville de Berlin. L'ange DAMIEL se pose sur le toit d'une église et regarde les passants. Un ENFANT dans l'autobus voit DAMIEL et l'indique à son ami. DAMIEL entend les pensées des gens.


ENFANT

Regarde!


Un PASSANT avec un bébé accroché à son dos marche.


PASSANT 1

(En pensée)

La joie de lever la tête

vers la lumière, au grand air,

le joie du soleil

inondant les couleurs

des yeux des gens …


Une PASSANTE à bicyclette avec son enfant traverse la ville.


PASSANTE 1

(En pensée)

Enfin folle, enfin plus seule!

Enfin folle, enfin sauvée!

Enfin folle, enfin tranquille!


Un avion traverse le ciel. À son bord, plusieurs passagers dont les pensées résonnent dans tête de DAMIEL. DAMIEL échange un regard avec une PETITE FILLE dont les pensées le font sourire.


PETITE FILLE

(En pensée)

Il y a une petite maison avec

deux étages et une terrasse …

On va s'y baigner tous les jours …

Et l'homme qui habite là s'appelle …


DAMIEL se laisse envahir par les pensées de l'acteur PETER FALK qui est également dans l'avion, assis tout juste derrière la PETITE FILLE.


PETER FALK

(En pensée)

Incroyable, comme

j'en sais peu sur ce rôle.

Peut-être qu'on trouvera

pendant le tournage.

Un bon costume, et la bataille

est à moitié gagnée.

Berlin … Emil Jannings …

Kennedy … Von Stauffenberg …


HÔTESSE DE L'AIR

(À la PETITE FILLE)

Quel joli dessin!


PETER FALK

(En pensée)

C'était Berlin?

Qu'est-ce que ça change?

C'est arrivé.

Si grand-mère était là,

elle dirait: “Spazier” …

Tokyo, Kyoto, Paris, Londres,

Trieste,

Berlin …


Appuyé par de la musique, on entend différentes ondes sonores de radios, télévisions, tour de contrôle, etc. de langues allemandes.


Un plan de vue du ciel nous transporte à l'intérieur d'un appartement. Un ADOLESCENT et une VIEILLE FEMME sont dans la salle de séjour.


ADOLESCENT

(En pensée)

Il n'y a rien de bien à la télé.


VIEILLE FEMME

(En pensée)

Vous butez sur vos couleurs

et n'êtes jamais ponctuels.


Dans un autre logement, un HOMME entre et s'assoit dans le bureau.


HOMME

(En pensée)

La même odeur.

Mais plus poussiéreux.

Elle collectionnait tout.

Les tickets de métro.

Elle ne jetait jamais rien.

Mère. Ma mère.

Elle ne l'a jamais été

Mon père … était mon père.

Elle est morte.

Pas de larmes, pas de douleur.

Plus tard, peut-être.


Toujours dans un autre logement, un VIEILLE HOMME regarde la télévision pendant qu'on détecte un jeune adulte répéter un instrument de musique dans une pièce voisine. La FEMME DU VIEILLE HOMME est assise dans la cuisine


VIEILLE HOMME

(En pensée)

Mon Dieu,

que va devenir ce garçon.

Il ne pense qu'à la musique.

Qu'est-ce qu'il veut encore?

Je lui ai déjà acheté

une guitare.

Maintenant une batterie?

Je commence à en avoir marre.

Sera-t-il jamais raisonnable?

Ça commence à bien faire.

Je ne peux plus rien pour lui.


FEMME DU VIEILLE HOMME

Il n'a rien appris que le rock'n'roll.

Peut-être bien qu'il se trouvera un jour.


Les images nous transportent encore une fois dans un autre lieu. DAMIEL observe des enfants qui s'amusent avec un jeu vidéo et une maman qui chausse les pieds de sa petite fille.


DAMIEL

(En pensée)

Lorsque l'enfant était enfant,

ce fut le temps

des questions suivantes:

Pourquoi suis-je moi,

et pourquoi pas toi?

Pourquoi suis-je ici,

et pourquoi pas là?

Quand commence le temps,

et où finit l'espace?

La vie sous le soleil

n'est-elle pas qu'un rêve?

Ce que je vois, entends, sens,

n'est-ce pas simplement

l'apparence d'un monde

devant le monde?

Le mal existe-t-il vraiment,

et des gens qui sont

vraiment les mauvais?

Comment se fait-il que moi,

qui suis moi, avant de devenir,

je n'étais pas, et qu'un jour moi,

qui suis moi, je ne serai plus

ce que moi je suis?


Le regard de DAMIEL nous plonge à l'intérieur d'une ambulance qui circule à toute vitesse dans la ville. Un futur papa tient la main de la future maman. Les pensées des deux PARENTS s'entrecroisent. DAMIEL est là, invisible pour eux, et place sa main sur le ventre de la maman.


PARENTS

(Monologues intérieurs)

L'enfant a besoin d'oxygène.

À fond, dans le ventre.

Je ne peux pas l'aider.

Souffrir à sa place.

Ça fait mal! Ça va passer.

Ça y est presque.

Petite crevette, je suis

si heureuse de te voir.

De quoi auras-tu l'air?


D'autres voitures circulent sur le chemin et croisent l'ambulance. Différentes pensées parviennent à DAMIEL. Une FEMME TRISTE contre son mari, Une VEUVE seule dans sa voiture avec son chien.


FEMME TRISTE

Ordure!


MARI

(En pensée)

Avec les femmes,

tu vas foutre ta vie en l'air.


VEUVE

Blackie, je me suis perdue.

On allait au cimetière …


Quelques instants plus tard, dans un stationnement de concessionnaire de voitures, DAMIEL et CASSIEL, un autre ange, sont assis dans une voiture et discutent. CASSIEL lit un cahier de notes à DAMIEL.


DAMIEL

Alors?


CASSIEL

Lever du soleil 7 h 22,

coucher 16 h 28,

lever de la lune 19 h 04,

coucher …

Niveau de la Havel

et de la Spree …

Il y a 20 ans aujourd'hui,

un avion soviétique

s'écrasait à Spandau,

dans le lac.

Il y a 50 ans, c'était …


DAMIEL

L'Olympiade.


CASSIEL

Il y a 200 ans, N.F. Blanchard

survolait la ville en ballon.


DAMIEL

Comme les transfuges

l'autre jour.


CASSIEL

Et aujourd'hui:

Lilienthaler Chaussee,

un homme a ralenti le pas,

regardé par-dessus son épaule,

dans le vide.

À la poste 44, un homme

qui veut en finir aujourd'hui

a collé des timbres spéciaux

sur ses lettres d'adieux,

sur chacune un autre,

puis, dehors, a parlé anglais

à un soldat américain,

pour la première fois

depuis l'école, couramment.

À Ploetzensee, un détenu

avant de se jeter

la tête contre le mur,

a dit: “Maintenant!”

Au métro Zoo, le chef de quai,

au lieu du nom de la station,

s'est écrié “Terre de feu” …


DAMIEL

Beau!


CASSIEL

Dans les collines un vieillard

lisait l'Odyssée à un enfant,

et son petit auditeur

a cessé de cligner des yeux.

Et toi? Que racontes-tu?


DAMIEL sort son cahier de notes.


DAMIEL

Une passante qui,

sous la pluie, a fermé

son parapluie d'un coup sec

et s'est laissée tremper.

Un écolier

qui décrivait à son maître

comment une fougère sort

de terre, et le maître étonné.

Une aveugle qui a cherché

des mains sa montre

en percevant ma présence …

Merveille de vivre en esprit

et d'attester pour l'éternité

le spirituel, rien que

le spirituel chez les gens.

Mais parfois je suis las

de mon existence d'esprit.

J'aimerais ne plus

éternellement survoler,

j'aimerais

sentir en moi un poids

qui abolisse l'illimité

et m'attache à la terre.

Pouvoir, à chaque pas,

à chaque coup de vent,

dire “maintenant,

maintenant, maintenant”

et non plus “depuis toujours”

et “à jamais”.

S'asseoir

à la table des joueurs

et être salué,

serait-ce d'un signe de tête.

Même quand nous participions,

nous faisions semblant.

Combattant l'un d'eux,

faire semblant de se laisser

démettre la hanche,

faire semblant

d'attraper un poisson,

faire semblant de s'asseoir

aux tables, de boire

et de manger, semblant encore,

se faire rôtir des agneaux,

servir du vin

dans les tentes du désert,

toujours faire semblant!

Je ne demande pas à engendrer

un enfant, planter un arbre,

mais ce serait

déjà quelque chose,

rentrant d'une longue journée,

de nourrir le chat

comme Philip Marlowe,

d'avoir la fièvre,

les doigts noircis

par le journal,

de ne plus être exalté par

l'esprit, mais par un repas,

par la courbe d'une nuque,

par une oreille.

Mentir! Comme on respire!

Sentir en marchant

sa charpente qui avance.

Deviner enfin, au lieu

de toujours tout savoir,

pouvoir dire “ah!”,

“oh!” et “aïe!”

au lieu de “oui et amen!”


CASSIEL

Et pouvoir aussi

s'exalter pour le mal:

en croisant les passants,

attirer à soi

tous les démons de la terre,

et les chasser dans le monde!

Être un sauvage!


DAMIEL

Ou enfin sentir ce que c'est

d'enlever ses chaussures

sous la table

et d'étirer les orteils,

pieds nus, comme ça.


CASSIEL

Rester seul!

Laisser survenir!

Garder son sérieux!

Nous ne pouvons être sauvages

qu'en gardant notre sérieux.

Ne rien faire que regarder,

rassembler, attester, conserver!

Rester d'esprit!

Garder la distance!

Rester en parole!


Un couple de CLIENTS qui magasine une voiture passe tout prêt.


FEMME CLIENTE

Regarde, un cabriolet.


HOMME CLIENT

On n'achète pas ça,

on le fauche!

Sinon on se le fait faucher.


FEMME CLIENTE

Imagine un peu:

on ouvre le toit,

on sort du smog!


HOMME CLIENT

Un bagnole de mac!


Les deux anges, DAMIEL et CASSIEL sont maintenant dans une bibliothèque. Des pensées fusant de partout parviennent jusqu'à eux. Certaines se distinguent bien et d'autres pas. Les deux anges marchent côte à côte pendant un moment et se séparent pour observer et entendre l'humanité devant eux. Cela dure un long moment.


JEUNE FILLE

(En pensée)

Walter Benjamin acheta en 1921

une aquarelle de Paul Klee …


DAMIEL croisant le regard de CASSIEL s'arrête au haut d'un escalier devant un VIEILLARD essoufflé qui termine de gravir les nombreuses marches.


VIEILLARD

(En pensée)

Raconte, muse, le conteur,

l'enfantin, l'antique,

dérivé au bord du monde,

et fais qu'en lui

se reconnaisse chaque homme.

Avec le temps,

ceux qui m'écoutaient

sont devenus mes lecteurs,

ils ne sont plus

assis en cercle,

mais à part soi, et

l'un ne sait rien de l'autre.


DAMIEL poursuit sa marche dans la bibliothèque et le VIEILLARD s'arrête et s'assoit sur une chaise avant de poursuivre sa montée de l'escalier qui a plusieurs paliers.


VIEILLARD

(En pensée)

Je suis un vieillard, à la voix cassée, mais

le récit s'élève

encore des profondeurs

et la bouche entrouverte

le répète,

avec force et évidence,

une liturgie où personne

n'a besoin d'être initié

au sens des mots et des phrases.


Un peu plus tard, dans le train. DAMIEL est à l'écoute des passagers.


PASSAGER1

Peut-être qu'elle n'a pas d'argent

pour voir un autre docteur.

Voilà quatre ans

que je ne l'ai pas vue,

deux qu'elle est malade.


PASSAGÈRE 1

Quand allez-vous prier

avec vos propres mots,

et pas pour la vie éternelle?


PASSAGÈRE 2

Ces petites qui font

de l'oeil aux hommes …


PASSAGER 2

Pourquoi est-ce que je vis?


PASSAGER 3

Qui est le premier à avoir

traversé le Wannsee à la nage?


PASSAGÈRE 3

Avec ma petite pension …


DAMIEL s'assoit près d'un quatrième passager et pose sa main sur son épaule.


PASSAGER 4

Tu es perdu,

mais ça peut encore durer.

Rejeté par tes parents,

quitté par ta femme,

ton ami dans une autre ville,

tes enfants ne se rappellent

que tes tics,

tu pourrais te gifler

en te voyant dans la glace …


Le PASSAGER 4 ne ressent pas la présence de DAMIEL mais ses pensées négatives deviennent positives au toucher de DAMIEL.


PASSAGER 4

(En pensée)

Qu'est-ce que c'est?

Que se passe-t-il?

Je suis encore là.

Si je le veux,

si seulement je le veux …

Je dois vouloir,

et je vais m'en sortir.

C'est moi

qui me suis laissé aller,

je peux aussi m'en tirer.

Il ne manquerait plus que ça.


Un peu plus tard, DAMIEL est dans une ruelle remplie de jeunes enfants. Entre autres, deux GARÇONS tentent de récupérer des pièces de monnaie avec un aimant dans une bouche d'égout. De jeunes ENFANTS discutent.


GARÇON 1

Regarde, deux marks!


GARÇON 2

C'est une capsule de bière!


GARÇON 1

Tu parles! Allez, tire!


GARÇON 2

Rien que 10 pfennigs.


ENFANT 1

“Vous pariez?”

était génial hier soir!


ENFANT 2

“Vous pariez?”

passait pas hier soir!


ENFANT 3

Il y a quelques jours,

il y a un mois.


Un PETIT GARÇON seul contre un mur regarde en direction de DAMIEL.


PETIT GARÇON

Je suis tout seul,

je fais la gueule,

jouer à trois,

ça serait la joie.


ENFANT 3

Et ils ont vécu

heureux jusqu'à …


La ruelle débouche sur un cirque ambulant. DAMIEL s'y dirige. À l'intérieur du chapiteau, une trapéziste répète un numéro de voltige sous le regard du DIRECTEUR. DAMIEL s'installe en hauteur sur une passerelle pour regarder MARION, la trapéziste.


DIRECTEUR

Marion, pas comme ça!

Avec élan, pas avec force!

Ne pendouille pas, vole!

Tu es un ange!


MARION

(Parlant des ailes dans son dos)

Putain de bordel de merde!

De bordel de merde!

Je ne peux pas voler

avec ces trucs.


DIRECTEUR

Bien sûr que si.

Avec des ailes,

c'est plus facile que sans.


MARION

Pas avec des plumes de poulet!


COLLÈGUE 1

Courage! Imagine que tu es une

colombe!


COLLÈGUE 2

Marion, pense aux mouettes

alors!


MARION

Et vous, bande de moineaux, à

quoi vous jouez?

On se croirait au bal des

pompiers!


DIRECTEUR

Ça suffit!

Concentre-toi, Marion!


COLLÈGUE 1

Il faut dire qu'elle travaille,

la volaille.

Fais un effort!


MARION

Bien sûr, je fais un effort.

Qu'est-ce que je fous ici!

Je vous serais

déjà tombée sur la tête

si je ne faisais pas

un effort!


Le GÉRANT du cirque se pointe.


GÉRANT

Venez voir.

Arrêtez tout.

On ne peut plus payer,

on est fauchés.

Demain on démonte,

roulottes à la remise,

la clé sous le paillasson,

pour cette année,

le cirque est mort.

Désolé.


MARION

(En pensée)

Voilà,

c'est fini. Même pas une saison.

J'aurai encore pas eu le temps

d'arriver quelque part.

Mon rêve de cirque, des

souvenirs pour dans 10 ans.

C'est ce soir le dernier soir

avec mon bon vieux numéro.

Et en plus, c'est la pleine

lune. Et la trapéziste se casse

la gueule... Tais-toi.


MARION

Je n'imaginais pas comme ça,

mes adieux au cirque.

Le dernier soir, pas un chat,

vous jouez comme des pieds

et je volète sous la tente

comme une poule au pot.

Et puis je redeviens serveuse.

Et merde!


L'image passe à la couleur pendant un court moment.


MARION

(En pensée)

Souvent,

je parle de moi que par gêne.

Des moments comme ça.

Des moments comme maintenant.

Attends un peu...

Et si c'était le temps, la

maladie. Comme s'il fallait

parfois se pencher pour

continuer à vivre.

Vivre. Un regard suffit.

Le cirque. Il me manquera.

C'est drôle, je ne ressens rien.

C'est la fin et je ressens rien.


L'image redevient en noir et blanc. MARION descend de son trapèze et quitte le chapiteau sous le regard de ses COLLÈGUES. DAMIEL suit MARION et se croit interpellé, mais comme il est invisible aux humains, il se ressaisit et continue de suivre MARION.


COLLÈGUE 1

Un ange passe!


COLLÈGUE 2

Marion!

Là, là, là, là, là.


MARION s'est arrêtée dehors et s'est assise sur le capot d'une voiture pour réfléchir.


MARION

(En pensée)

Tous ces gens que j'ai connus,

qui restent, et qui resteront.

Dans ma tête.

Ça commence. Ça s'arrête

toujours. C'était trop beau.

Enfin dehors, dans la ville.

Trouver qui je suis, qui je suis

devenue.

La plupart du temps, je suis

trop consciente pour être

triste. J'ai attendu une

éternité pour que quelqu'un me

dise un mot affectueux.

Puis je suis partie pour

l'étranger.


DAMIEL pose sa main sur l'épaule de MARION.


MARION

(En pensée)

Quelqu'un qui me dirait: "Je

t'aime tant aujourd'hui." Ce

serait tellement beau.

Je regarde devant moi, et le

monde se lève devant mes yeux...

... me monte au coeur.

Enfant, j'avais le désir de

vivre sur une île.

Une femme seule.

Puissamment seule.

Oui. Je veux ça.


Un accordéoniste vient s'asseoir tout près et joue de son instrument. MARION enlève les ailes de son dos et les installe sur celui de l'accordéoniste et quitte.


MARION

(En pensée)

Vidée. Incompatible.

Ma vie: la peur, la peur, la

peur, la peur, la peur.

La peur.

On regarde un petit animal,

perdu au coin d'un bois.

Qui es-tu? Je ne sais plus.

Mais je sais, je ne deviendrai

pas trapéziste.

Les décisions imprévues,

auxquelles on croit.


MARION se dirige vers sa roulotte et elle croise le DIRECTEUR. Ensemble, ils font quelques acrobaties. Chacun poursuit son chemin.


MARION

(En pensée)

Ne pas pleurer. Pas envie de

pleurer, mais alors pas envie du

tout. Ça arrive. C'est comme ça.

Ça va pas toujours comme on

veut. Le vide.


Dans la roulotte de MARION. Elle met un disque à jouer sur la table tournante. DAMIEL vient de pénétrer la roulotte. MARION s'allonge sur son lit.


MARION

(En pensée)

Ne plus penser à rien.

Être là. Perdue.

Ici, je suis étrangère,

et pourtant, tout est si

familier. De toute façon, je

risque pas de me perdre.

On arrive toujours au mur.

J'attendrai une photo de moi en

photomaton, et j'en sortirai

avec un autre visage.

Et ça, ce serait le début d'une

histoire.

Des visages, j'ai envie de voir

des visages.

Peut-être je trouve une place de

serveuse.

J'ai peur de ce soir.

C'est bête.

L'angoisse me rend malade.

Parce que seule une partie de

moi-même est dans l'angoisse et

l'autre n'y croit pas.

Comment pourrais-je vivre?

C'est peut-être pas ça la

question.

Comment dois-je penser?

Je sais si peu de choses.

Peut-être parce que je suis trop

curieuse.

Je pense souvent de façon si close.

Parce que je pense comme si je

parlais en même temps à

quelqu'un d'autre.

À l'intérieur des yeux fermés,

fermer encore les yeux.

Alors même les pierres se

mettent à vivre.

Être par les couleurs.


DAMIEL regarde les différentes photos sur le mur de la roulotte.


MARION

(En pensée)

Les couleurs.

Néons dans le ciel du soir.

Métro aérien rouge et jaune.


MARION enlève tranquillement son maillot de trapéziste. DAMIEL la regarde tendrement.


MARION

(En pensée)

Il me suffit d'être prête et

tous les hommes du monde me

regarderont.

Nostalgie. Nostalgie d'une vague

d'amour qui monterait en moi.

C'est ça qui ne cesse de me

rendre maladroite: l'absence de

plaisir.

Envie d'aimer.

Envie d'aimer.


MARION enfile une robe de chambre.

L'image passe à la couleur

pendant un court moment.]


Un peu plus tard, DAMIEL arrive sur les lieux d'un accident. Un MOTOCYCLISTE s'est fait frapper.


MOTOCYCLISTE

Tu n'as jamais vu crever quelqu'un?

Me voilà dans une flaque,

je pue l'essence.

Je ne peux pas disparaitre comme ça!

Ils sont tous là à me mater!

J'aurais dû te dire hier que je regrettais.

Et me voilà … J'ai encore …

j'ai encore tant à faire.


Pour calmer le MOTOCYCLISTE, DAMIEL appose ses mains sur la tête de ce dernier. Leurs discours ne deviennent qu'un pendant un certain moment.


DAMIEL ET MOTOCYCLISTE

Comme je sortais de la vallée

et des brumes dans le soleil …

L'incendie de la prairie,

les patates dans la cendre,

la remise à bateaux

loin dans le lac …

La Croix du Sud.

L'Orient lointain.

Le Grand Nord.

L'Ouest sauvage.


MOTOCYCLISTE

Le Grand Lac de l'Ours.

Les îles Tristan da Cunha.

Le delta du Mississippi.

Stromboli.

Les vieilles maisons

de Charlottenburg.

Albert Camus.

La lumière du matin.

Le regard de l'enfant.

Le bain dans la cascade.


Un homme vient au secours du MOTOCYCLISTE. DAMIEL poursuit sa route. Différentes images de la ville viennent soutenir son monologue intérieur. Des rues, des parcs, des trains.


DAMIEL

(En pensée)

Les taches des premières

gouttes de pluie.

Le soleil.

Le pain et le vin.

Le saut à cloche-pied.

La fête de Pâques.

Les veines des feuilles.

L'herbe ondoyante.

Les couleurs des pierres.

Les galets

sur le lit du ruisseau.

La nappe blanche au grand air.

Le rêve de la maison

dans la maison.

Le prochain qui dort

dans la pièce voisine.

La paix du dimanche.

L'horizon.

La lumière de la chambre

dans le jardin.

Le vol de nuit.

Le vélo sans les mains.

La belle inconnue.

Mon père.

Ma mère.

Ma femme.

Mon enfant.


De retour à la bibliothèque. CASSIEL observe le VIEILLARD qui se distrait avec une maquette du système solaire.


VIEILLARD

(En pensée)

Le monde paraît se noyer

dans le crépuscule,

mais je raconte,

comme au début,

dans ma monodie

qui me soutient,

par le récit épargné

des troubles du présent et

protégé pour l'avenir.


Le temps passe. Le VIEILLARD est à une table et feuillette un livre rempli d'images. Le VIEILLARD voyage dans ses souvenirs en regardant les images du livre. CASSIEL vient poser sa tête contre celle du VIEILLARD.


VIEILLARD

(En pensée)

C'en est fini

du grand souffle de jadis,

du va-et-vient

à travers les siècles.

Je ne peux plus penser

qu'au jour le jour.

Mes héros ne sont plus

les guerriers et les rois,

mais les choses de la paix

toutes égales entre elles,

les oignons qui sèchent

valant le tronc d'arbre …

Mais nul n'a encore réussi

à chanter une épopée de la paix.

Pourquoi la paix

ne peut-elle pas

exalter à la longue,

ne se laisse-t-elle pas

raconter?

Renoncer?

Si je renonce,

l'humanité perdra son conteur.

Et si jamais

l'humanité perd son conteur,

elle perd du même coup

son enfance.


Un peu plus tard, dans un coin désert et détruit de la ville, CASSIEL marche la main sur l'épaule du VIEILLARD qui semble perdu.


VIEILLARD

(En pensée)

Je ne retrouve pas

Potsdamer Platz.

Ici?

Ça ne peut pas être ça.

Potsdamer Platz,

il y avait là le café Josti,

j'y venais l'après-midi

faire la conversation,

prendre un café

et regarder le public,

après avoir fumé mon cigare

chez Loese et Wolf, marchands de tabac réputés.

Ici, juste en face.

Ça ne peut pas être

Potsdamer Platz.

Et personne

à qui demander.

C'était … une place animée.

Des tramways,

des omnibus à chevaux, et …

deux autos: la mienne

et celle du chocolatier.

Le magasin Wertheim aussi

était ici.

Et puis …

soudain …

des drapeaux sont apparus …

Toute la place

en était couverte …

Et les gens n'étaient

plus du tout aimables,

la police non plus.

Je n'abandonnerai pas

tant que je n'aurai pas

retrouvé Potsdamer Platz!


Un fauteuil perdu dans un champ sert de moment de repos au VIEILLARD qui retourne dans ses souvenirs. CASSIEL le regarde s'assoir.


VIEILLARD

(En pensée)

Où sont mes héros?

Où êtes-vous, mes enfants?

Où sont les miens, les obtus,

ceux des origines?

Appelle-moi, muse,

le pauvre chantre immortel

qui, abandonné des mortels

qui l'écoutaient,

perdit la voix:

lui qui, de l'ange du récit

qu'il était,

devint l'aède

ignoré ou raillé

au-dehors, sur le seuil

du no-man's land.


Un peu plus tard. CASSIEL a quitté le VIEILLARD et est maintenant sous un viaduc à observer une PROSTITUÉE.


PROSTITUÉE

20 marks, 40 marks, 80 marks.

En une semaine je pourrais

en avoir 500. Vers le sud!

Quelle idée débile de me

mettre ici. Trop de trafic.

Connard, ça fait

trois fois qu'il passe.

Me tirer d'ici.

Si quelqu'un me reconnaît,

je me fais jeter du lycée.

Là, j'aurais besoin de Klaus,

il se serait occupé de moi.

Il était trop bon.

C'est pour ça qu'il est crevé.


CASSIEL continue sa marche. Il embarque dans une voiture qui semble être un taxi.


CASSIEL

(En pensée)

Reste-t-il des frontières?

Plus que jamais!

Chaque rue

a sa propre barrière.

Entre les lignes,

il y a un terrain vague,

camouflé par une haie

ou un fossé.

On y tombe

sur des chevaux de frise,

on est frappé

par des rayons laser.

Les truites dans l'eau

sont des torpilles.

Chaque maître de maison,

chaque propriétaire,

cloue son nom sur la porte

et étudie le journal

comme un maître du monde.

Le peuple allemand a éclaté

en autant de mini-États

qu'il y a d'individus.

Et les États isolés

sont mobiles:

chacun emmène le sien avec soi

et, si on veut y pénétrer,

exige un droit de passage:

une mouche enfermée dans

de l'ambre, ou une flasque.

Et ce n'est que la frontière,

mais on ne peut

aller plus avant

dans chaque mini-États

qu'avec ses mots de passe.

L'âme allemande d'aujourd'hui

ne peut être conquise

et dirigée que par celui

qui approchera chacun d'eux

avec ses mots de passe.

Par bonheur, nul n'en est

actuellement capable.

Ainsi, chacun

part pour l'étranger

et brandit aux quatre vents

sa cime d'État.

Ses enfants aussi

agitent déjà leur crécelle

et tirent leur merde

en cercles autour d'eux.


Le taxi arrête tout près du plateau de tournage où PETER FALK discute avec un JEUNE COMÉDIEN sous le regard de CASSIEL.


PETER FALK

C'est ça, le livre

dont vous me parliez?

“Das Double”?

Hitler avait un double, ou …

Il y avait deux Hitler?


JEUNE COMÉDIEN

Non. Hitler

est revenu

du front de l'Est et …

il est mort avant

d'atterrir dans les Alpes.


PETER FALK

Et Goebbels a fait jouer

Hitler par un acteur.


JEUNE COMÉDIEN

Pour empêcher qu'on sache …


PETER FALK

Une question. Cette histoire,

je ne la trouve pas

très plausible.


Un ASSISTANT passe donner une indication aux acteurs.


ASSISTANT

Une heure avant le prochain plan.


JEUNE COMÉDIEN

Elle est plus réaliste

que notre film!


PETER FALK

Je vais vous expliquer.

Les gens aiment

les histoires policières,

alors tous les prétextes

sont bons pour en faire.

C'est débile, d'accord,

mais ça aussi, c'est débile!


Une photographe, ERIKA vient photographier PETER FALK et le JEUNE COMÉDIEN.


PETER FALK

Erika, fiche-moi la paix!


PETER FALK

(Au JEUNE COMÉDIEN)

Désolé.


PETER FALK s'éloigne du JEUNE COMÉDIEN en attirant ERIKA vers lui.


PETER FALK

Un mot, chérie.

On a assez de photos.

S'il te plaît,

plus de photos.


ERIKA quitte. PETER FALK interpelle la costumière, HELEN au passage.


PETER FALK

Helen, je vous cherchais,

je ne peux pas

porter ce chapeau!


HELEN

Il vous va très bien!


PETER FALK

Essayez-le!

Mettez-le.


HELEN

On en a d'autres là-bas,

essayez-les.


PETER FALK

On va trouver un chapeau

pour aller avec cette tête.


HELEN et PETER FALK se dirigent vers la salle des costumes et tentent de trouver un chapeau qui convient mieux.


HELEN

Quel genre vous voulez?


PETER FALK

Je veux avoir l'air

allemand, anonyme,

je veux me fondre

dans la foule.


HELEN

Là, on dirait Humphrey Bogart.

Essayez celui-là.

Celui-là?


PETER FALK

C'est pour l'opéra.


HELEN

Vous avez l'air d'un rabbin!


PETER FALK

Celui-là, ça, sur la 42ème Rue …

c'est un bookmaker.

Trouvez-moi un bon chapeau!

Je suis déguisé,

je veux passer inaperçu.

C'est ridicule, ces chapeaux,

des chapeaux de gangsters.


HELEN

Ça, c'en est pas un.


PETER FALK

Là, je me marie.

Ça, c'est pour …

aller aux courses, à Londres.


HELEN

Celui-là est bien.


PETER FALK

Peut-être.

Ça se pourrait.

Possible.


HELEN

C'est bon. Vous avez l'air

d'un grand-père.


PETER FALK

(Révisant une scène et se regardant dans un miroir)

Charlie Chan,

honorable fils,

pas très intelligent …


PETER FALK se promène sur le plateau en attendant de tourner sa prochaine scène. Il réfléchit.


PETER FALK

(En pensée)

Columbo n'avait pas

de chapeau. Un sacré costume.

C'était mon manteau à moi.

Peter, où est ton imper?

Nettoyé, brûlé.

Qu'est-ce qu'il y a, Peter?

Pourquoi tes pensées

s'égarent-elles?

Je vais manger

une sole meunière ce soir.

Les Allemands font

la sauce meunière?

Peut-être des spaghettis

avec sauce tomate au pesto.

Les Allemands font le pesto?


DAMIEL est aussi sur le plateau de tournage. Il regarde les ACTEURS se préparer et attendre qu'on les appelle pour tourner. Les ACTEURS sont vêtus d'habits de police allemande ou portent une étoile juive à leur manteau.


ACTRICE 1

(En pensée)

...will never change.

Ça ne changera jamais.


ACTEUR 1

(En pensée)

Ils étaient élégants,

les frères.

Ils s'y connaissaient.


VIEIL ACTEUR

(En pensée)

La seule chose qui me manquera

du dehors, du royaume de la lumière,

ce seront les moineaux.


ACTRICE 2

(En pensée)

L'argent fait le bonheur.

Comment vivre?


ACTEUR 2

(En pensée)

L'Homme au casque d'or

est un bluff!

Vous n'êtes pas d'ici.

Vous êtes tous des réfugiés.


JEUNE ACTRICE

(En pensée)

Je suis là depuis ce matin,

j'ai froid et je m'ennuie.


VIEIL ACTEUR 2

(En pensée)

Le vent dans le visage,

le premier air enneigé,

l'eau dans la rigole,

le balcon avec la belle étrangère …


ACTEUR 3

(En pensée)

Ce sont peut-être des vrais.

Ils en ont l'air.

Ils prenaient la bouffe

des chiens, dans les camps.

Ça vous changerait les idées.

Vous réjouissez pas trop vite.


Les images sont en couleurs.


VIEILLE ACTRICE

(En pensée)

Le Français ...

je l'ai rencontré dans la rue.

“Berlin, ça donnera plus rien”,

il m'avait dit ça.

La maison était

à moitié tombée.

Il restait encore

quelque chose.

Pour combien de temps?

Je vois encore cette femme

qui se tenait là-haut

dans les ruines,

et qui secouait les couettes.


Les images redeviennent en noir et blanc.


VIEILLE ACTRICE

(En pensée)

Quand était-ce donc?

Mai … juin 45.


PETER FALK arrive devant la VIEILLE ACTRICE et lui demande s'il peut la dessiner. Elle accepte d'un signe de tête.


PETER FALK

Je peux vous dessiner?

Un instant, très rapide.

Ne bougez pas!


PETER FALK

(En pensée)

Je me demande

si elle est juive.

Quel gentil visage!


VIEILLE ACTRICE

(En pensée)

Est-ce que c'est bien fait,

ce qu'il peint là?


PETER FALK

(En pensée)

Quelle narine.

Dramatique.

Ces gens sont

des figurants, des extras,

ils sont tellement patients.

Ils restent assis là.


VIEILLE ACTRICE

(En pensée)

Peut-être qu'il va m'en faire cadeau.


PETER FALK

(En pensée)

Ces humains sont des extras,

des extra-humains.


VIEILLE ACTRICE

Très bon, très joli portrait!


PETER FALK

(En pensée)

L'étoile jaune

signifie la mort.

Pourquoi ont-ils

choisi le jaune?

Tournesols.

Van Gogh s'est suicidé.

Ce dessin est dégueulasse.

Et alors?

Personne ne le verra.

Un jour tu feras

un bon dessin.

J'espère, j'espère.


Un peu plus tard, sur le plateau de tournage.


ASSISTANT

Action pour les cascadeurs!

Stop!


PETER FALK vient discuter avec le RÉALISATEUR.


PETER FALK

Encore une interview,

la télé de Berlin.


RÉALISATEUR

Tu as le temps. Je vais faire

un gros plan de toi

après ce plan subjectif,

mais tu as tout le temps.


PETER FALK

J'arrive, les gars.

On la fait tout de suite.


PETER FALK

(En pensée)

Qu'est-ce qu'il y a Peter?

“La vie …

si je ne l'avais pas,

elle me manquerait.

Dit le général à la putain.”


DAMIEL se rapproche de CASSIEL. Les deux étaient sur le plateau de tournage.


DAMIEL

Viens, je vais

te montrer autre chose.


Au cirque, DAMIEL, entouré d'enfants, est assis dans les estrades et CASSIEL se tient debout tout près. Le spectacle commence. Il y a une chèvre sur un tonneau, des clowns, des musiciens, etc.


DAMIEL

(En pensée)

Lorsque l'enfant était enfant,

il se gavait d'épinards,

de petits pois, de riz au lait

et de chou-fleur bouilli.

Il mange tout cela à présent,

et pas seulement

parce qu'il est forcé.

Lorsque l'enfant était enfant,

il s'est réveillé un jour

dans un lit inconnu,

et à présent

ça lui arrive toujours,

beaucoup de gens

lui paraissaient beaux,

et à présent ça n'arrive

plus que par chance,

il avait une image claire

du Paradis,

et à présent

il le devine tout au plus,

ne pouvait jamais imaginer un néant,

et aujourd'hui

il tremble à son idée.

Lorsque l'enfant

était enfant,

il jouait avec enthousiasme,

et à présent,

il est à son affaire

comme jadis

seulement quand cette affaire

est son travail.


Une acrobate grimpe tout au haut d'une grande corde et fait de la haute voltige. La foule est en délire. Des ballons tombent du ciel et les enfants se précipitent pour les crever en dansant et en faisant la fête avec les artistes du cirque.


Un peu plus tard. CASSIEL et DAMIEL ont quitté le cirque et se promènent dans Berlin. Ils se parlent à travers leurs pensées sans bouger les lèvres.


CASSIEL

(Dialogue intérieur)

Te souviens-tu,

notre première venue ici?


DAMIEL

(Dialogue intérieur)

L'Histoire n'avait pas commencé.

Nous avons vu passer matin

et soir, et nous avons attendu.

Il a fallu longtemps

pour que le fleuve trouve

son lit, que l'eau stagnante

se mette à couler.

Vallée du fleuve primitif!

Un jour,

je me souviens encore,

le glacier a vêlé

et les glaces ont fait route

vers le nord.

Un arbre passe, encore vert,

avec un nid vide.

Pendant des myriades d'années,

seuls les poissons bondirent!

Puis vint le moment où

l'essaim d'abeilles se noya.


CASSIEL

(Dialogue intérieur)

Après, les deux cerfs se sont

battus sur cette rive.

Puis la nuée de mouches,

et les ramures, descendant

le fleuve comme des branches.

Seule l'herbe

s'est toujours redressée,

poussant sur les cadavres

des chats sauvages,

des sangliers, des buffles.

Te souviens-tu comme un matin

est sorti de la savane,

l'herbe collant au front,

l'être à notre image,

longtemps attendu, le bipède,

dont le premier mot

a été un cri:

était-ce “ah”, “oh”,

ou un simple gémissement?

Nous avons enfin pu rire

de cet homme,

pour la première fois,

et de son cri, de l'appel

de son successeur, nous avons

appris à parler.


Toujours en discussion, DAMIEL et CASSIEL continuent de marcher dans la ville. Cette fois, ce n'est plus leurs pensées qui sont entendues, mais bien les mots qui sortent de leurs bouches.


DAMIEL

Une longue histoire!

Le soleil, les éclairs,

le tonnerre dans le ciel,

et en bas, sur terre,

les feux, les bonds,

les rondes, les signes,

l'écriture.

Puis l'un d'eux

jaillit du cercle

et courut droit devant lui.

Tant qu'il courait

tout droit,

obliquant parfois

peut-être de jubilation,

il semblait libre, et

nous avons pu rire avec lui.

Mais alors, soudain,

il courut en zigzag,

et les pierres volèrent.

Avec sa fuite commençait

une autre histoire,

l'histoire des guerres.

Elle dure à ce jour.


CASSIEL

Mais la première aussi,

celle de l'herbe, du soleil,

celle des bonds

et des cris, dure encore.

Sais-tu encore comme fut

élevée un jour la chaussée

qui vit le lendemain

la retraite napoléonienne

et fut ensuite

couverte de pavés

aujourd'hui envahis d'herbes

et affaissés

comme une voie romaine,

avec les traces des tanks?


DAMIEL

Nous n'étions

même pas spectateurs:

depuis toujours,

nous étions trop peu.


On retourne dans les pensées de DAMIEL ET CASSIEL. On voit différentes images de la ville, des parcs, des immeubles, des gens qui attendent, des voitures, etc.


CASSIEL

(Dialogue intérieur)

Tu veux vraiment …


DAMIEL

(Dialogue intérieur)

À moi-même,

me conquérir une histoire!

Ce que mon intemporel

regard d'en haut m'a appris,

le transmuer pour soutenir

un coup d'oeil abrupt,

un cri bref,

une odeur âcre.

J'ai été assez longtemps

au-dehors.

Assez longtemps absent.

Assez longtemps

hors du monde.

En avant dans

l'histoire du monde, même

pour tenir une pomme

à la main!

Vois, les plumes,

là-bas sur l'eau,

déjà disparues.

Vois, les traces de frein

sur l'asphalte,

le mégot qui roule,

le fleuve primitif

qui se tarit,

et seules les flaques

du présent frémissent encore.

À bas le monde

derrière le monde!


De retour sur le plateau de tournage avec PETER FALK. PETER FALK regarde un autre acteur pour le dessiner.


PETER FALK

(En pensée)

Un problème de dessin

intéressant:

cet homme a des yeux

de raton-laveur.

Mais son chapeau est bien.

Quels cernes sous les yeux …

Ah, il s'inquiète.

Je me demande si ce que je fais

plaît au réalisateur.

Ils disent toujours

“formidable!”

Quoi qu'on fasse.

Des cadeaux pour les enfants …

peut-être des cadres de photos.

Suis-je meilleur acteur

qu'autrefois?


Un peu plus tard, CASSIEL est à nouveau en train d'observer le VIEILLARD qui est toujours dans un coin désert et détruit de la ville.


VIEILLARD

(En pensée)

Seules les voies romaines

mènent encore au loin,

seules les traces les plus

anciennes mènent plus loin.

Où est ici le col?

Même le pays plat,

même Berlin

a ses cols cachés,

et là seulement

commence mon pays,

le pays du récit.

Pourquoi tous

ne voient-ils pas

dès l'enfance les passages,

portes et interstices,

en bas su terre

et en haut au ciel?

Si chacun les voyait,

il y aurait une histoire

sans meurtre ni guerre.


Le regard de CASSIEL se dirige sur le haut d'un très grand édifice. Un JEUNE HOMME se prépare à sauter en bas de l'immeuble.


JEUNE HOMME

Dix mille fois j'y ai pensé,

cette fois, je le fais.

Drôle, que je sois si calme.

Mes chaussettes rouges …

Brumeux et froid.

Mis un pull pour le froid.

Le blouson est bien.

Une occasion.

La poche se déchire.

C'est elle qui me l'a donné.

Du gravier sur le toit,

pour quoi faire?

Pour qu'il ne s'envole pas?

L'avion tourne en rond

sur Berlin … va s'écraser.

Toujours eu chaud aux mains.

Bon signe.

Ça crisse sous mes pieds.

Quelle heure?

Le soleil se couche déjà.

Logique, l'ouest.

Je sais déjà où est l'ouest.

Alors, je prenais toujours

le métro vers l'Est.

Achetais un carnet,

gagnais un mark.

Le soleil dans le dos,

à gauche de l'étoile.

C'est bien:

le soleil et une étoile.

Ses petits pieds!

Elle sautillait en dansant …

si mignonne!

Nous étions tout seuls.

A-t-elle déjà ma lettre?

Je ne veux pas

qu'elle l'ait déjà lue!

Berlin, ça ne me dit rien …

Havel, un fleuve ou un lac?

Jamais compris.

L'Est? En fait,

l'Est est partout.

Marrant, ils crient.

Ça m'est bien égal!

Toutes ces pensées …

Ne plus penser du tout.

Je m'en vais, et pourquoi?


Le JEUNE HOMME se suicide en sautant.


CASSIEL

Nein!!!


L'image est en couleur. De sa chambre d'hôtel, PETER FALK se regarde en entrevue à la télévision.


PETER FALK

(À la télévision)

Vous voulez l'histoire?

L'histoire, c'est 45,

Berlin, la guerre.

Je suis

un détective américain,

un Germano-Américain m'engage,

le fils de son frère

est en Allemagne, je dois

le retrouver en Allemagne.

Le frère est mort, la famille

perdue, les retrouver.


L'image redevient en noir et blanc. On voit différents lieux et plusieurs humains en peu de secondes. Les images s'entremêlent rapidement. Ce qu'on peut distinguer, c'est une femme qui se fait battre par un homme et une ENFANT qui hurle.


ENFANT

Maman! Maman!


De retour au cirque. Dans sa roulotte MARION est seule juste avant d'entrer en scène pour la dernière fois. Il n'y a que DAMIEL qui la regarde.


MARION

(En pensée)

J'y arriverai jamais ce soir.

Pas de trapèze les soirs de

pleine lune.

Pas la dernière fois.

La toute dernière fois.

Je pense que je dois arrêter ce

rêve.

Fini le cirque.

Fini.

De nouveau.

Le soir tombe dans ma tête.

La peur.

Peur de la mort.

Pourquoi pas la mort?

L'essentiel parfois: n'être rien

que beau.

Se regarder dans le miroir,

c'est se regarder penser.

Qu'est-ce que tu penses alors?

Je pense que j'ai bien encore le

droit d'avoir peur.

Mais non plus d'en parler.

Tu n'es toujours pas devenue

aveugle.

Le coeur bat toujours.

Et voilà que tu pleures.

Tu voudrais pleurer comme une

toute petite fille qui a un gros

chagrin.

Tu sais pourquoi tu pleures?

Pour qui?

Pas pour moi.

Moi je ne sais plus.

J'aimerais savoir.

Je sais rien.

J'ai un petit peu peur.

C'est parti.

Ce n'est plus là.

C'est leur opinion.


MARION

(Se regardant dans le miroir)

C'est pas grave.


Sous le chapiteau du cirque. Un magicien fait entrer son assistante dans une malle et c'est MARION qui en ressort. MARION s'accroche à un câble qui la monte jusqu'à son trapèze afin qu'elle entame son numéro. La foule applaudit. DAMIEL est là, sous le trapèze, il regarde MARION pendant qu'elle exécute différentes figures.


Le spectacle est terminé. Les artistes sont en train de boire, dehors, dans le parc des roulottes. Certains chantent, d'autres fument. Tout le monde a du plaisir. DAMIEL est là à les regarder. MARION est parmi eux.


MARION

(En pensée)

Pouvoir dire simplement,

comme un instant:

"Je suis joyeuse.

J'ai une histoire, et je vais

continuer à en avoir une."


À la bibliothèque. Il n'y a plus grand monde. CASSIEL quitte le lieu.


Dans un bar de la ville, des clients rassemblés à écouter le groupe de musique. MARION est parmi les clients et danse lascivement. DAMIEL est près de MARION et tente de la toucher. CASSIEL arrive dans le bar.


Un peu plus tard, on aperçoit brièvement CASSIEL, assis à côté d'une femme dans une buanderie. L'image devient brièvement en couleur et retourne au noir et blanc rapidement. MARION est dans son lit. MARION rêve. DAMIEL voyage entre le rêve et la réalité de MARION.


MARION

(En pensée)

Lorsque l'enfant était enfant,

ce fut le temps

des questions suivantes:

pourquoi suis-je moi,

et pourquoi pas toi?

Pourquoi suis-je ici,

et pourquoi pas là?

Quand a commencé le temps,

et où finit l'espace?

La vie sous le soleil

n'est-elle pas qu'un rêve?


Dans un autobus de la ville, CASSIEL est calme et passe près du champ où se trouvait le VIEILLARD. Maintenant, c'est PETER FALK qui marche dans ce coin détruit de la ville.


PETER FALK

(En pensée)

Marcher …

Marcher et voir.

Si tu étais là, grand-mère!

Ça doit être la gare

dont on m'a parlé,

avec ce drôle de nom,

pas la gare

où les trains s'arrêtaient,

mais la gare

où la gare s'est arrêtée.


Un groupe de CITOYENS allemands croise PETER FALK.


CITOYEN 1

C'est pas Columbo?


CITOYEN 2

Je crois pas.

Pas avec ce manteau minable!


CITOYEN 3

Il se promène pas

dans la boue!


Dans l'autobus de la ville. CASSIEL est seul. DAMIEL vient rejoindre PETER FALK qui s'est arrêté près d'un kiosque de nourriture pour dessiner. PETER FALK parle à DAMIEL.


PETER FALK

Je ne te vois pas,

mais je sais que tu es là.

Je le sens.

Tu traînes dans les parages

depuis que je suis ici.

J'aimerais voir ton visage,

te regarder dans les yeux,

te dire comme on est bien ici.

Rien que de toucher …


L'employé du kiosque regarde PETER FALK du coin de l'oeil.


PETER FALK

C'est froid, c'est bon.

Fumer. Boire un café.

Et faire les deux à la fois,

c'est fantastique.

Dessiner.

On prend un crayon

et on fait une ligne épaisse,

puis une ligne légère,

et les deux font

une bonne ligne.

Ou quand on a froid aux mains,

on les frotte …

C'est bon, ça fait du bien.

Il y a tant de bonnes choses.

Mais tu n'es pas là.

Moi, je suis là.

J'aimerais que tu sois là.

Que tu puisses me parler.

Parce que je suis un ami.

Compañero.


PETER FALK tend la main comme lors d'un « bonjour » de politesse. DAMIEL glisse sa main pour répondre mais PETER FALK ne le ressent pas. DAMIEL quitte. CASSIEL et DAMIEL se rejoignent à l'intérieur d'une cour extérieure de prison.


CASSIEL

Alors?


DAMIEL

Je vais entrer dans le fleuve.

Vieille maxime humaine,

souvent entendue,

que je comprends enfin.

Maintenant ou jamais,

instant du gué,

mais il n'y a pas d'autre rive,

il n'existe que le fleuve.

En avant dans le gué du temps,

dans le gué de la mort.

Nous ne sommes

pas encore nés: descendons!

Regarder, pas d'en haut,

mais à hauteur d'oeil.

D'abord, je prendrai un bain,

puis je me ferai raser,

par un barbier turc,

qui me massera aussi

jusqu'au bout des doigts.

Puis acheter un journal

et le lire,

des gros titres à l'horoscope.

Le premier jour,

je me ferai servir.

Pour les demandes,

je renvoie au voisin.

Si on me bouscule,

on s'excusera.

Je me ferai bousculer

et je bousculerai.

Dans le café plein,

le patron me trouvera une table.

Une voiture s'arrêtera

et le maire m'emmènera.

Je serai familier à chacun,

suspect à personne.

Je ne dirai pas un mot

et comprendrai chaque langue.

Tel sera mon premier jour.


CASSIEL

Mais rien de tout ça

ne sera vrai.


L'image devient en couleur une toute petite fraction de seconde pendant que l'on voit le visage de DAMIEL. CASSIEL regarde le sol et remarque que DAMIEL a laissé des traces de pas dans le sable. Il n'est pas supposé comme ils sont des anges.


DAMIEL

Je la prendrai dans mes bras,

elle me prendra dans ses bras.


DAMIEL s'évanouit. CASSIEL le prend dans ses bras. L'image devient à nouveau en couleur.


Un peu plus tard. DAMIEL se réveille dans un parc. Il n'est plus invisible à l’oeil des humains. Des ENFANTS lui ont lancé un morceau d'armure de chevalier. DAMIEL se lève, ramasse l'armure et marche.


ENFANT

Je crois qu'il est saoul.


DAMIEL

En route!


Après un moment, DAMIEL s'aperçoit qu'il a du sang qui coule derrière la tête. Il lui goûte et semble heureux.


DAMIEL

Un goût …

Je commence à comprendre.


DAMIEL croise un PASSANT. Il l'arrête pour lui montrer le sang qu'il a au bout des doigts. Ils sont à côté d'un tas de gros tuyaux d'aqueduc jaunes qui longe un mur de béton rempli de graffitis.


DAMIEL

C'est du rouge?


PASSANT

Vous vous êtes blessé?


DAMIEL

Ça va bien aujourd'hui?

Et les tuyaux?


PASSANT

Ils sont jaunes.


DAMIEL

(Pointant un graffiti)

Et lui, là?


PASSANT

Gris-bleu.

Lui, orange. Ocre.


DAMIEL

Ocre ou orange?

Jaune, rouge … Et lui?


PASSANT

Lui, vert.


DAMIEL

Et ça, sur les yeux?


PASSANT

C'est bleu.


DAMIEL

Il fait très froid?


PASSANT

Ça va passer.


DAMIEL

J'aimerais tant boire un café.


PASSANT

Vous n'avez pas d'argent?


Le PASSANT donne de la monnaie à DAMIEL et continue sa route.


DAMIEL

Je suis content que

ça aille si bien aujourd'hui.

C'est beau!


DAMIEL s'arrête prendre un café au kiosque ambulant.


DAMIEL

Café.


EMPLOYÉ

Avec du lait et du sucre?


DAMIEL

Noir.


DAMIEL boit le café d'un trait et continue sa route.


DAMIEL

(En pensée)

Lorsque l'enfant était enfant,

les pommes et le pain

suffisaient à le nourrir,

et il en est toujours ainsi.

Lorsque l'enfant était enfant,

les baies tombaient

dans sa main comme seules

tombent des baies,

et c'est toujours ainsi.

Les noix fraîches

lui irritaient la langue,

et c'est toujours ainsi,

sur chaque montagne

il avait le désir

d'une montagne

encore plus haute,

et dans chaque ville le désir

d'une ville

plus grande encore,

et il en est toujours ainsi.

Dans l'arbre, il tendait

le bras vers les cerises,

exalté

comme aujourd'hui encore,

était intimidé

par les inconnus,

et il l'est toujours.

Il attendait

la première neige

et il l'attend toujours.

Lorsque l'enfant était enfant,

il a lancé un bâton contre

un arbre, comme une lance,

et elle y vibre toujours.


DAMIEL s'arrête dans une boutique d'antiquités. Il vend son armure et s'achète un manteau, un chapeau et une montre. Un PETIT GARÇON lui demande une indication.


PETIT GARÇON

Comment je fais

pour aller à l'Akazienstrasse?


DAMIEL

Remonte la Potsdamer

jusqu'à Kleistpark,

à droite dans Grunewald,

passe Elssholz et Gleditsch,

ne tourne pas dans Golts,

ça va à Winterfeldtplatz,

mais à gauche, et tu y es.


Sur le plateau de tournage. DAMIEL vient pour y entrer mais un GARDIEN le réfère à une autre porte.


GARDIEN

Entrée réservée à l'équipe.

Les figurants, à l'autre entrée.


DAMIEL se dirige à la bonne porte des figurants. Un PORTIER lui interdit l'entrée.


DAMIEL

Figurant!


PORTIER

Tu parles. Ils veulent tous

des autographes!


DAMIEL

Sale flic!


DAMIEL longe la grille et aperçoit PETER FALK.


DAMIEL

Hé, compañero.


PETER FALK

Je suis si heureux

de te voir!

Ça va?


DAMIEL

Très bien!


PETER FALK

Je m'attendais

à quelqu'un de plus grand.


DAMIEL

Encore plus grand?


PETER FALK

Combien de temps?


DAMIEL

Des minutes. Des heures.

Des jours.

Des semaines. Des mois.

Le temps!


PETER FALK

Je te passe quelques dollars,

pour voir venir.


DAMIEL

J'ai de l'argent.

J'ai vendu quelque chose.


PETER FALK

L'armure.

Combien tu en as eu?


DAMIEL

200 marks.


PETER FALK

Tu t'es fait rouler.

Mais ça arrive.

Je vais te dire un truc.

Ça remonte à trente ans.

23ème Rue et Lexington.

Le prêteur m'en a donné

500 dollars.


DAMIEL

Tu étais …


PETER FALK

Yeah.


DAMIEL

Tu es …

Toi aussi!


PETER FALK

Nous sommes beaucoup.


Un ASSISTANT vient chercher PETER FALK.


ASSISTANT

Je vous cherchais partout.

On est prêts.


PETER FALK

J'arrive.


PETER FALK donne la cigarette qu'il fumait à DAMIEL.


DAMIEL

Tu n'es pas le seul.

Qu'est-ce que tu vas faire?


DAMIEL

Il y a une fille …


PETER FALK

Une fille, bien!


PETER FALK se dirige sur le plateau. DAMIEL l'interpelle avant de le perdre de vue.


DAMIEL

Attends!

Tu voulais m'en dire plus!

Je veux savoir!

Tout savoir!


PETER FALK

Tu dois trouver tout seul.

C'est ce qu'il y a de beau!


Le cirque a démonté complètement son installation. L'équipe au complet est en voiture, avec les roulottes et les cages. MARION reste seule en plein centre du terrain. RACHID, un collègue, lui dit au revoir.


RACHID

Allez, Marion!

T'en fais pas, hein?

Ça va aller.

Je t'enverrai des cartes

postales avec la tour Eiffel

dessus!

À la saison prochaine, hein?

Et n'oublie pas le cirque

Alekan!


MARION

Salut, Rachid.

À l'année prochaine.


RACHID

Au revoir, ma petite Marion.

Je te fais mille bisous!

Je t'envoie un petit colis?

Qu'est-ce que je mets dedans?

Des petits camemberts?

Ha! Ha! Ha!

Allez, mille bisous, Marion.

Au revoir, Marion!


MARION

Ciao, Chico.


RACHID

Mille bises!


L'image redevient en noir et blanc. CASSIEL est perché au haut d'une statue, La colonne de la victoire. Il entend les pensées de MARION qui est toute seule au centre du terrain vague laissé par le cirque.


MARION

(En pensée)

Je ne pourrais pas

dire qui je suis, je n'en ai pas

la moindre idée.

Je suis quelqu'un sans origine,

sans histoire, sans pays.

Et j'y tiens.

Je suis là, je suis libre.

Je peux tout m'imaginer.

Tout est possible. Je n'ai qu'à

lever les yeux et je redeviens

le monde.

Maintenant, sur cette place.

Un sentiment de bonheur que je

pourrais avoir toujours.


CASSIEL s'approche de MARION et disparait. Un avion passe dans le ciel. L'image redevient en couleur. DAMIEL court dans la ville et arrive à l'endroit précis où se trouvait MARION. MARION n'est plus là. DAMIEL s'assoit sur le sol. Deux JEUNES GARÇONS viennent le voir.


JEUNES GARÇONS

Qu'est-ce que tu fais là?


DAMIEL

Je suis assis.


JEUNES GARÇONS

Tu es triste?


DAMIEL

Non.


JEUNES GARÇONS

Tu es malade?

Qu'est-ce que tu as?


DAMIEL

Un manque.


DAMIEL attache le soulier d'un des deux JEUNES GARÇONS.


DAMIEL

Un double nœud,

il n'y a que ça qui tienne.


JEUNES GARÇONS

Manque de nourriture

peut-être, ou manque de boisson.


Les JEUNES GARÇONS poursuivent leur route. L'image redevient en noir et blanc. CASSIEL arrive derrière DAMIEL.


DAMIEL

(Dialogue intérieur)

Elle n'est pas partie,

Cassiel, je le sais,

je la retrouverai,

quelque chose arrivera,

qui comptera, cette nuit.

Elle m'apprendra tout.

Il y a d'autres soleils

que celui qui est au ciel!

Dans la nuit profonde,

le printemps

commencera aujourd'hui.

Il me poussera d'autres ailes

que les anciennes,

des ailes qui pourront

enfin m'étonner.


L'image est en couleur. Devant un commerce d'électronique, DAMIEL s'arrête pour observer PETER FALK à la télévision. Pendant ce temps, PETER FALK est en ville et s'achète un café dans un petit kiosque extérieur. MARION est là également.


PETER FALK

I'll have a coffee, please.

Danke.


MARION

PETER FALK)

Lieutenant.

Je parie que vous savez

trouver les gens.


PETER FALK

Je sais comment les chercher,

je ne les trouve pas toujours.

Vous cherchez quelqu'un?


MARION

Je ne sais pas.

Je veux trouver quelqu'un.


CASSIEL, l'image en noir et blanc, les observe de loin et les entend.


PETER FALK

Garçon, fille?

Homme? Femme?

Homme.

Vous connaissez son nom?

Vous savez où il habite?


MARION

Je ne sais rien.


PETER FALK

C'est un cas difficile.


MARION

Je dois y aller. Bonsoir.


PETER FALK

Bonne chance!


MARION quitte. CASSIEL s'est approché et PETER FALK lui parle. CASSIEL apparaît toujours en noir et blanc.


PETER FALK

Je ne te vois pas,

mais je sais que tu es là.

Je le sens.

J'aimerais voir

ton visage, parce que j'ai

tant de choses à te dire.

Je suis ton ami.

Compañero.


MARION marche dans la rue. DAMIEL, également. DAMIEL s'arrête devant une affiche annonçant un spectacle de musique. DAMIEL est dans la salle de spectacle et observe les gens pendant que le groupe de musique interprète différentes chansons. MARION est parmi les spectateurs. CASSIEL monte sur scène, l'image passe au noir et blanc et redevient en couleur lorsque CASSIEL n'est plus dans l'image. CASSIEL entend les pensées du CHANTEUR.


CHANTEUR

(En pensée)

Encore une chanson

et c'est fini.

Mais je ne parle pas

de la fille.


CHANTEUR

(Au spectateur)

Je vais vous parler

d'une fille.


Le CHANTEUR entame un nouveau morceau. DAMIEL se promène parmi les spectateurs et se dirige au bar. MARION danse près de la scène et traverse la salle bondée de spectateurs pour se rendre au bar. CASSIEL est en réflexion et s'appuie le front contre un mur. Au bar, MARION vient faire face à DAMIEL. Sans parler, il lui tend un verre. MARION boit une petite gorgée et redonne le verre. DAMIEL vient pour l'embrasser et MARION l'arrête en mettant sa main sur sa poitrine.


MARION

Un jour,

ça doit être sérieux.

J'ai beaucoup été seule,

mais je n'ai jamais

vécu seule.

Quand j'étais avec quelqu'un,

j'étais souvent contente,

mais je prenais tout

pour un hasard.

Ces gens étaient mes parents,

mais d'autres

auraient pu l'être.

Pourquoi celui aux yeux bruns

était-il mon frère,

et non celui aux yeux verts

du quai en face?

La fille du chauffeur de taxi

était mon amie,

mais j'aurais pu aussi bien

passer le bras

au cou d'un cheval.

J'étais avec un homme,

amoureuse,

et j'aurais aussi bien pu

le planter là

et partir avec l'inconnu

que je croisais dans la rue.

Regarde-moi

ou ne me regarde pas.

Donne-moi la main,

ne me la donne pas.

Non, ne me donne pas la main

et regarde loin de moi.

Je crois que c'est

la nouvelle lune ce soir,

pas de nuit plus calme.

Il n'y aura pas de sang versé

dans toute la ville.

Je n'ai jamais joué

avec quelqu'un

et pourtant je n'ai jamais

ouvert les yeux et pensé:

maintenant,

c'est sérieux.

Enfin ça devient sérieux.

C'est ainsi que j'ai grandi.

Moi seule,

étais-je si peu sérieuse?

Le temps,

est-il si peu sérieux?

Je n'ai jamais été solitaire:

ni seule, ni avec d'autres.

Mais j'aurais aimé

être enfin solitaire.

La solitude, ça veut dire:

je suis enfin entière.

Je peux le dire maintenant,

car ce soir

je suis enfin solitaire.

Il faut en finir

avec le hasard.

Nouvelle lune de la décision.

Je ne sais pas

s'il y a un destin,

mais il y a la décision!

Décide-toi.

C'est nous qui sommes

le temps, à présent.

La ville entière,

non, le monde entier

prend part à notre décision.

Nous deux sommes

plus que deux, désormais.

Nous incarnons quelque chose.

Nous voilà

sur la place du peuple,

et toute la place

est pleine de gens

qui rêvent

de la même chose que nous.

Nous déterminons

le jeu pour tous!

Je suis prête.

C'est à ton tout, maintenant.

Tu as le jeu en main.

Maintenant ou jamais.

Tu as besoin de moi.

Tu auras besoin de moi.

Il n'y a pas d'histoire

plus grande que la nôtre,

celle de l'homme

et de la femme.

Ce sera une histoire

de géants,

invisibles, transmissibles,

une histoire

de nouveaux ancêtres.

Vois, mes yeux,

ils sont l'image

de la nécessité,

de l'avenir de tous

sur la place.

La nuit dernière

j'ai rêvé d'un inconnu,

de mon homme.

Avec lui seul

je pouvais être solitaire,

et m'ouvrir à lui,

m'ouvrir toute,

toute pour lui,

le laisser entrer en moi,

tout entier,

l'entourer du labyrinthe

de la joie commune.

Je le sais, c'est toi.


DAMIEL embrasse MARION.


Plus tard, MARION répète un numéro de voltige à la corde suspendue et c'est DAMIEL qui la fait tourner.


DAMIEL

(En pensée)

Il est arrivé quelque chose,

qui continue d'arriver,

qui me lie.

C'était vrai dans la nuit et c'est vrai le jour,

plus encore à présent.

Qui était qui?

J'étais en elle,

et elle était autour de moi.

Qui au monde peut affirmer

qu'il a jamais été ensemble

avec un autre humain?

Je suis ensemble!

Ce n'est pas un enfant mortel

qui a été conçu,

mais une image commune,

immortelle.

Cette nuit,

j'ai appris à m'étonner.

Elle est venue

me ramener chez moi,

et j'ai trouvé ce chez-moi.

Il était une fois …

Il était une fois,

et donc il sera.

L'image que nous avons conçue

accompagnera ma mort.

J'aurai vécu

dans cette image.

Ce n'est que l'étonnement

devant nous deux,

l'étonnement devant

l'homme et la femme,

qui a fait de moi un humain.


Une main écrit les pensées de DAMIEL.


DAMIEL

(En pensée)

Je

sais

maintenant

ce

qu'aucun

ange

ne sait.


L'image est en noir et blanc. CASSIEL est assis au sommet de la statue La colonne de la victoire. CASSIEL entend les pensées du VIEILLARD qui marche toujours, perdu dans ce coin détruit de la ville.


VIEILLARD

(En pensée)

Nomme-moi les hommes,

femmes et enfants,

qui me chercheront,

moi, leur conteur, chantre

et porte-parole,

car ils ont besoin de moi

plus que de rien au monde.


Texte narratif :
À suivre.


Dédicace : Ce film est dédié à tous les ex-anges et tout particulièrement à Yasujiro, François et Andrej.


Générique de fermeture



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