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Le météore

Pierre, la quarantaine purge une peine de prison de quatorze ans d’emprisonnement. Sa mère lui rend visite chaque semaine. La femme de Pierre tente de refaire sa vie. Des destins liés par un crime, la culpabilité et la solitude, des naufragés de l’amour et du désir qui se meurent de sortir la tête hors de l’eau pour respirer la vie.



Réalisateur: François DELISLE
Acteurs: François Papineau, François Lachapelle, Domnique Leduc
Année de production: 2013

Accessibilité
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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Le météore


Des images d'une grosse chute d'eau se succèdent. On entend la voix de PIERRE en narration.


PIERRE

(Narrateur)

La teinture

de ses cheveux s'efface.

Le blanc repousse en dessous

du blond.

Pourquoi elle tient

à cette couleur-là?

Ici aussi, on tient à des choses

inutiles.

On s'accroche.

Aujourd'hui, ma mère

m'a rendu visite.

Elle m'a parlé d'une tante

qui vient d'apprendre

qu'elle a un cancer.

Elle s'en sortira pas.

Trois mois, pas plus.

Moi, j'en ai encore

pour neuf ans... et 121 jours.

Cette femme-là, c'est une femme

qui a fait sa vie.

C'est qu'elle se dit

pour supporter ça,

pour attendre la souffrance.

Finalement, ma tante est

peut-être la seule personne

qui peut comprendre ce que c'est

d'être ici.

Quand elle m'a entendu dire ça,

ma mère m'a demandé d'avoir

un peu de compassion.

La seule personne qui vient

me voir ici me ressemble,

elle, prise dans un corps

en ruine,

moi, pris entre quatre murs.

On fait la paire.

C'est ma mère, après tout.

Puis je suis son fils.

Depuis deux mois, elle ne me

parle plus de Suzanne.

Elle ne me demande plus si j'ai

des nouvelles d'elle.

Depuis deux mois, j'y pense

sans vraiment y penser.

Je pense à son silence.

À celui de Suzanne.


LA MÈRE de PIERRE est dans un taxi, assise du côté passager.


LA MÈRE

(Narratrice)

Ma soeur va mourir.

C'est la première

de la famille. Ça commence.

Ça me prend beaucoup de temps,

faire le chemin entre la maison

et la prison.

Puis maintenant, en plus

du fils,

je dois aller voir

ma soeur à l'hôpital.

Je suis fatiguée.

Des vacances, j'y ai pensé,

mais je suis prise ici.

J'aurais aimé revoir la Floride.

Je sais pas, ça fait longtemps.

C'est un homme, après tout.

Il peut s'organiser.

Rien que 15 jours.

J'aime pas ça aller le voir

la semaine;

y a trop de circulation.

Je n'aime plus conduire

comme avant.

La semaine, j'aime mieux

prendre un taxi.

Je ne conduis plus rien

que le dimanche.

C'est plus tranquille

sur les routes.

Il a beau me dire de rester

chez moi,

que c'est pas nécessaire

de se déplacer pour lui,

il sait pas ce que c'est.

Faut changer les pneus

de la voiture.

J'espère que le concierge

va pouvoir m'aider

à mettre mes pneus d'été

dans le coffre.

Au moins, c'est bientôt l'été.

Je vais profiter du balcon,

de l'air et du soleil

de fin de journée.

Je comprends pas pourquoi

le médecin lui a annoncé

la nouvelle de même:

"Le cancer s'est généralisé,

vous avez trois ou quatre mois

à vivre."

Moi, je sais pas, mais je

l'aurais pas pris comme

elle l'a pris,

aussi sereinement.

Il faut dire que j'ai pas eu

une vie achevée comme la sienne,

avec mon seul enfant

qui est en prison.


Des images d'un appartement vide se succèdent. On entend la voix de SUZANNE en narration.


SUZANNE

(Narratrice)

On n'était

déjà plus ensemble

quand Pierre

s'est fait enfermer.

Je suis restée deux ans

avec lui,

puis deux ans de plus

à essayer de me séparer de lui.

Je me suis toujours demandé

qu'est-ce qui nous unissait.

est la plus longue que j'ai eue.

Depuis qu'il est enfermé,

j'ai...

j'ai quand même toujours

gardé contact avec lui.

Il refusait qu'on se sépare.

Il le refuse encore.

Pendant que moi, pendant

nos breaks,

je cherchais à me rendre

disponible,

à trouver quelqu'un,

une échappatoire...

lui, il faisait comme si

on était un couple.

Deux ans ensemble,

deux ans à se séparer,

cinq ans à se voir

sporadiquement.

Neuf ans en tout.

Depuis deux mois, j'ai emménagé

dans un nouvel appartement.

Depuis deux mois, je ne lui

donne plus signe de vie.

C'est le commencement

du détachement,

une résolution, en fait.

Par besoin.

Un soulagement aussi.

J'aime les planchers

de l'appartement.

Y aura pas de tapis ici.

J'ai des boîtes à déballer.

J'ai presque rien gardé

des dernières années.

J'ai tout laissé derrière.

Aux poubelles.

Au recyclage, à l'Armée

du salut.

Je me demande s'il pense à moi.

Il va sûrement essayer

de m'appeler.

Je répondrai pas.

C'est une mauvaise habitude,

une dépendance, de la folie.

De ma part comme de la sienne.

Qu'est-ce qu'il m'a fait?

Rien, en fait.

Il a rien fait.

Et c'est dans ce rien-là

que je me suis perdue.


Des images de différents bouquets de roses colorées se succèdent. Les fleurs sont plongées dans l'obscurité.


LA MÈRE

(Narratrice)

La famille

est dispersée;

mes frères sont en Floride

l'hiver.

Ils doivent revenir,

c'est le printemps bientôt.

Je pense qu'ils vont revenir

plus tôt,

avant la mort de notre soeur.

On est quatre enfants;

ma soeur mourante est

la plus vieille.

Le voisin est mort

l'hiver passé.

Sa fille a décidé de pas

faire de cérémonie

avant le printemps parce que

sa famille était aussi dispersée

que la mienne.

Y a beaucoup de gens de mon âge

qui ne veulent plus vivre

l'hiver ici.

C'est bien, la chaleur.

Même si je serais pas plus

active là-bas qu'ici,

il me semble que c'est mieux

au chaud,

la vieillesse au chaud.

Pour revenir à mon voisin,

sa fille a décidé de reporter

les funérailles au printemps.

La famille étant dans le Sud

quand son père est mort,

c'était plus pratique d'attendre

le retour du beau temps.

Ils ont entreposé le corps

en attendant.

On ne se déplace plus

pour un mort.

Une mortalité, ça dérange

les plans,

même ceux de vieux comme moi

qui ont rien à faire.

La fille de mon voisin a vendu

l'appartement à un jeune couple.

Hier, ils ont installé

des bacs à fleurs

sur leur balcon.

L'été, je mettais des géraniums

sur le mien,

mais j'ai pas le pouce vert.

C'est difficile de faire pousser

des choses au sixième étage.

Bon, je vais prendre ma douche.

Ma journée doit bien commencer

à quelque part.

À mon âge, les journées

ne commencent plus,

elles ne finissent plus.

Endormie ou réveillée,

j'attends.

J'attends le dimanche,

ma prochaine visite à la prison.

J'attends le prochain

changement d'huile

de ma voiture.

Je suis toujours surprise

de voir les saisons passer.


Un coyote s'endort près d'un boisé.


PIERRE

(Narrateur)

Je ne compte plus

les jours depuis que je n'ai

plus de nouvelles d'elle.

J'ai essayé de l'appeler;

il n'y a plus de répondeur,

ce qui fait que...

la ligne sonne à l'infini.

Au téléphone, je fais semblant

d'écouter quelque chose,

pour pas avoir l'air abandonné.

Les autres, quand ils ont

la permission d'appeler,

ils parlent à des gens,

à des êtres humains.

Pas moi.

Ici, c'est toujours

la même chose.

Puis c'est pire depuis

son silence.

Je m'accroche à une idée de...

une idée d'elle puis moi

ensemble.

Ensemble après ma peine.

Depuis un bout, je suis obligé

de vivre la nuit puis

de dormir le jour.

Je vis une double peine,

en fait.

Une double peine

que je m'inflige moi-même.

Pour réussir à passer à travers,

passer à autre chose.

L'oublier.


Un aigle noir est debout sur un perchoir.


PIERRE

(Narrateur)

L'orientation de ma fenêtre

donne plein sud.

Là où y a le plus de soleil.

Ce qui fait que je dors mieux

quand y a de la pluie

ou des nuages.

Je dors mieux à couvert.

Y a beaucoup de bruits

en ce moment.

Ça m'arrive de les répertorier

dans ma tête.

Un après l'autre.

Les claquements de porte,

l'intercom,

les clés des

screws,

la cour intérieure.

Demain, je demande la permission

de l'appeler.

Il faut pas que je lâche.


L'aigle picore les bracelets autour de ses pattes.


MAX est assis au pied de la statue du parc Jeanne-Mance, à Montréal. Il fume une cigarette. Le nez de MAX est tout éraflé.


MAX

(Narrateur)

Aujourd'hui, c'est mieux

qu'hier.

Bien, fait beau au moins.

Mon stock va arriver avec

mon burger dans pas long.

J'ai faim.

En gros, ça me fait gagner

encore... mille.

Le fait de gagner du cash,

ça me fait une pause.

Mais je vais arrêter de dealer

au parc bientôt.

Il va me donner un poste

de fournisseur;

c'est ça qu'il m'a dit.

Quand je travaillais

à l'épicerie,

j'avais de l'argent qui entrait

chaque semaine dans mon compte,

ma petite paie de wrapper.

Puis dans ma poche,

bien, c'était de l'argent

de la business.

J'ai commencé comme watcher,

pour me payer de quoi fumer,

métro Saint-Michel.

Faire de l'argent rapide

puis pas se priver.

T'sais, se faire plaisir.

J'ai une chicks,

ma plotte, depuis que je deale

full time.

Un deal, ça paie notre crib.

Faut que ça tourne, c'est ça,

la business.

Y a un nouveau watcher,

il s'appelle Bilo.

C'est un Latino.

Il checke bien son spot.

Je le connais pas bien encore.

Lui... il a une petite fille,

il paraît.


MAX regarde autour de lui.


MAX

(Narrateur)

Il arrive-tu? J'ai faim.


SUZANNE dort sur le dos au milieu d'un lit.


SUZANNE

(Narratrice)

Je lui en veux

tellement!

Je pensais m'en sortir

facilement,

comme si de rien n'était.

Comme si rien s'était passé.

Mais...

j'avais pas prévu vivre ça

comme ça.

Maintenant que j'ai emménagé,

que tout est prêt pour qu'une

nouvelle vie commence enfin,

je sais ce que ça veut dire

n'être que l'ombre de soi-même.


Dans un rêve, SUZANNE se voit s'enfoncer dans une forêt embrumée.


SUZANNE

(Narratrice)

Me connaissant, je sais

que je pourrais rôder

dans son quartier

en espérant le croiser

sur la rue,

dans un bar près de chez lui.

Je le sais, je l'ai déjà fait.

Faire semble d'être surprise,

cacher mon envie de tomber

dans ses bras,

de finir dans un lit avec lui

puis de tout recommencer.

J'hallucine que je suis

amoureuse d'un homme libre,

d'un homme innocent.

Mais Pierre est pas

dans son appartement,

il se promène pas dans la rue.

Il est en prison.


Un téléphone sonne dans l'autre pièce. SUZANNE ouvre les yeux.


SUZANNE

(Narratrice)

Je dors pas.


Le téléphone continue de sonner.


SUZANNE

(Narratrice)

Je me traîne tant bien que mal

au travail, à faire mes heures,

à faire mon temps...

À la limite de la neurasthénie.

Sinon, je reste chez moi

à surfer sur Internet,

sur des sites de rencontre.

Comme une voyeuse minable.

À visionner des vidéos pornos

aussi.


SUZANNE se lève et regarde par la fenêtre. Il fait jour.


SUZANNE

(Narratrice)

Amazing Blonde

fucked and facialized.

Gangbanged by three Blacks.

Shemale fuck-fist.

Gorgeous Lesbians playing

with a Dildo.

Des images et des sons qui ne

me font plus rien, à la longue.

Ces vidéos-là me font penser

à Pierre. La porno est

la seule sexualité

qu'il peut avoir en dedans.

Même s'il a déjà fait allusion

à ce qui se passait aux heures

de douche, là-bas.

Ma nièce de 16 ans vient passer

quelques jours ici.

Elle va me sortir de moi-même.

Devenir tante Suzanne m'arrange.


LA MÈRE de PIERRE est dans une voiture. Il pleut à l'extérieur.


LA MÈRE

(Narratrice)

Je me rends au parloir

aujourd'hui.

Il est 8 h 20.

Là, je viens de me lever.

Je vais aller prendre ma douche.

Je vais prendre un thé.

Je vais me préparer

tranquillement

pour le parloir

de cet après-midi.

Je vais lui apporter

du nouveau linge.

Quand je l'imagine

dans sa cellule,

surtout quand c'est l'hiver,

rien qu'un drap sur lui,

il a beau avoir 40 ans,

moi, ça me fait mal.

C'est l'heure.

Même le dimanche,

y a un peu de circulation.

Je pars en avance.

Je ferme la porte...

Souvent, j'oublie de barrer

la porte

ou je laisse les clés

dans la serrure.

Personne est jamais entré

chez moi.

Y a rien à prendre.

Refaire chaque fois le chemin

entre ici et la prison...

J'espère qu'il se rend compte

de ce que je fais pour lui.

C'est pas un enfant

qui a manqué d'amour.

Comme je lui ai toujours dit

que je l'aimais,

maintenant, j'ai l'occasion

de lui prouver.

Faut quand même que je me force

à y aller.

Y a une file à l'entrée

des visiteurs.

C'est là que je commence

à maquiller mes émotions,

toutes les fois.

La file est beaucoup

plus agréable et colorée

quand c'est l'été.

J'aime mieux ça quand

il fait beau;

les gens sont plus détendus,

y a moins d'impatience.

Y a des mères, y a des femmes,

y a des filles.

Dans la file aujourd'hui,

y a rien qu'un homme.

Plus la file avance, plus les

gens entrent dans la prison,

plus je pense

au parloir fantôme.

Pierre est comme ça: il vient

pas toujours au parloir.

C'est un drame pour moi.


SUZANNE discute avec un interlocuteur inconnu dans un café. Elle est très sérieuse et regarde à peine son interlocuteur dans les yeux. On entend la voix de PIERRE en narration.


PIERRE

(Narrateur)

Ils viennent

de distribuer le paquet

hygiénique:

papier de toilette, pâte

à dents,

rasoirs jetables, savon.

Ma mère me rend visite

aujourd'hui.

Ils vont venir

me chercher bientôt.

Ça devrait être l'heure.

À son âge, endurer ça!

Les procédures à chaque fois.

Pour venir ici, il faut

le vouloir, être décidé.

À regarder ma mère aller,

je sais pas bien qui va gagner

entre sa fatigue puis

son énergie.

Le screw

vient m'ouvrir.

Je vais presque jamais à

l'extérieur de ma cellule

ou en dehors de mon secteur

depuis que je ne sors plus

dans la cour.

c'est se faire fouiller.

Puis attendre.

Une pause dans mon deadlock

intentionnel.

J'ai le temps de penser

à ce que je vais lui dire.

C'est certain que je lui demande

de parler de Suzanne.

Elle m'a pas répondu quand

je l'ai appelée l'autre fois.

Avant, j'avais pas le droit

à des visites contact,

comme aujourd'hui.

Rien que des visites

sécuritaires.

Une vitre entre les deux.

C'est comme ça que j'ai vu

Suzanne la dernière fois,

À travers une plaque

de plexiglas.

Une vitre.

Parce que j'étais un prévenu

accusé de meurtre.

Qu'il y a eu une vie d'enlevée.

Ça reste gravé.

Y a une personne de décédée;

j'y pense.

J'y pense tous les jours.

S'il y avait pas eu de dope,

ça serait jamais arrivé.

Ça a mal tourné.

Je vais me rappeler longtemps

du ziploc dans quoi on a mis

ce qui me restait sur moi,

ce qui m'appartenait avant

d'entrer ici:

du petit change, mes clés,

mon portefeuille.

Je sais pas pourquoi je pense

souvent au ziploc.

Ziploc.

C'est un drôle de mot.

Un mot fait pour une place

comme ici.


SUZANNE arrête de parler et regarde au loin, peinée.


PIERRE attend seul dans la salle de visites de la prison.


LA MÈRE

(Narratrice)

Avant, j'avais honte

d'aller le voir en prison.

Je reconnaissais pas mon fils

ni ce qu'il avait fait.

Maintenant, s'il savait comment

il fait ma semaine

quand il me donne un petit signe

qu'il va bien,

même en dedans, enfermé.

Mais ce n'est plus un homme

en ce moment;

il ne sort plus

de sa cellule depuis des mois,

depuis qu'elle ne répond plus

à ses appels.

Il passe son temps à dormir,

assommé par les médicaments

qu'ils lui donnent

en dedans.

Quelle bande de caves!

Il m'a redemandé de l'appeler.

Il insiste.

Il m'a même pris la main.

J'ai fait mon possible

pour pas que ça paraisse,

je me suis retenue de pleurer.

Je suis sa mère, après tout.

J'ai un coeur, c'est mon enfant.

Faire 14 ans de prison

sans avoir de rapports

avec une femme...

Je parle de sexe, d'affection.

Je suis pas innocente,

c'est dur pour lui.

Mais est-ce qu'il pense à elle,

à Suzanne? C'est une femme

normale, belle.

Elle doit être sollicitée.

Faut pas être fou!

C'est plus difficile pour elle

que pour lui, finalement.

Lui, c'est clair, il peut pas.

Mais elle... elle, elle peut,

quand elle le veut.

Avec un autre homme.

C'est de leur âge.

Elle a perdu beaucoup de temps

avec Pierre.

Je la comprends de couper

le lien.

Elle ne veut plus l'attendre.

Moi aussi, j'ai fait le deuil

de l'attendre.

Je serai sûrement morte avant

qu'il sorte de là.

Je n'attends plus

sa libération.

Il se rend pas compte de ça.

Il pense qu'à lui.

Il ne veut plus que je lui

parle de la mortalité

dans la famille.

Ce qu'il comprend pas,

c'est que c'est de ma propre

mort que j'essaie de lui parler.


L'image devient toute blanche. On avance ensuite à l'intérieur d'un tunnel routier.


PIERRE

(Narrateur)

Après le parloir,

c'est la fouille intégrale.

J'ai toujours accepté

de me mettre nu.

Mais, au début,

je refusais les à-côtés:

de me tourner de dos au

screw,

de me pencher,

de montrer mon cul puis

de tousser.

Ou de sauter comme

une grenouille.

Puis, à chaque fois,

ça m'a donné du trou.

Cinq jours de trou.

C'est comme ça qu'on entre

du stock en dedans:

cellulaires, dope,

n'importe quoi.

Par le parloir, puis par le cul.

Même si ma vieille mère me

fournira jamais de dope

- ils le savent bien -,

ils m'obligent à faire

des à-côtés à chaque visite.

Je les fais.

J'ai pas le choix.

Au trou, on n'a rien.

Puis on est seul.

Seul au point qu'on n'a même

pas de miroir pour voir sa face.

À la fenêtre, tout ce qu'il y a,

c'est un petit hublot blindé.

Ensuite, y a une vitre.

Ensuite, y a un puits.

Puis, en haut du puits,

y a des grilles.

Le trou, c'est une prison

dans une prison.

C'est là que j'ai compris

qu'ici,

je suis rien qu'un corps,

puis que c'est mon corps

qui est puni.

Le gars en prison veut pas

pourrir dans un trou.

Le seul bien qui y reste,

c'est sa carcasse.

Dans le trou, on voit pas bien.

Y a personne qui vous regarde.

On finit par s'imaginer couvert

de boutons.

Un bouton, rien qu'un,

puis on pense à l'infection,

à la gangrène, tout de suite.

C'est là que je me suis dit

qu'ils auront pas de droit

sur mon corps.

C'est au trou que j'ai décidé

de m'occuper de mon corps.

C'est une chance, finalement,

parce qu'au trou,

y en a qui en sortent jamais.


Le tunnel se termine. Au bout, une lumière blanche englobe tout autour.


Quelques piétons circulent au coin d'une rue montréalaise. On entend la voix du GARDIEN en narration.


LE GARDIEN

(Narrateur)

Dans 15 minutes,

c'est la fin de la promenade.

Dans une heure trente,

c'est la fin de ma journée.

À tous les jours, mon but,

c'est d'arriver

À la fin de mon shift

puis de revenir chez nous.

Rien que ça: revenir chez nous.

Je devrais changer.

Les enfants grandissent.

Je suis de plus en plus raide

avec eux autres.

Je le vois. Ils se séparent

de moi. Sont loin.

Ça m'inquiète. C'est ingrat

d'être père.

C'est comme la job.

J'ai essayé d'élever mes enfants

du mieux que je pouvais,

mais la job est en moi.

Je le vois aujourd'hui.

Ça m'arrive de leur parler

comme à des détenus ici.

C'est oui ou c'est non,

pas de flafla.


LE GARDIEN rit.


LE GARDIEN

(Narrateur)

Ils ont l'air bien innocents

comme ça, dans la cour,

à marcher en rond, à jouer

au ping-pong.

Un des agents, y a trois jours,

s'est fait couper la joue

par un des gars

avec une lame de rasoir

attachée à une brosse à dents.

Faut se faire une carapace.

Ici, on montre pas nos émotions,

parce qu'on est des agents

des services correctionnels,

des gardiens de prison.

Y en a des corrects, ici,

mais y a des détenus pour qui

la vie n'a plus d'importance.

Comme partout, ici, c'est la loi

du plus fort.

Chacun son terrain.

Bon! C'est presque fini,

la promenade.

La cloche va sonner.

Je vais faire ma dernière ronde

puis je rentre chez nous.


On voit de très près les yeux de différents hommes. Les images d'yeux se succèdent.


PIERRE

(Narrateur)

Les murs sont épais, ici.

Mais, même si tout est

en béton armé,

c'est comme si on était

dans une maison de verre.

Quand les pas dans le couloir

s'arrêtent devant ma porte,

je sais qu'il y a quelqu'un

qui me regarde.

Je peux pas me cacher.

Aucun angle de la cellule

reste invisible.

Y a pas d'intimité.

C'est pas simple de dealer

avec ça au début.

Dans la nature, les animaux

se cachent; c'est un besoin.

Me semble.

Savoir qu'on est regardé

tout le temps,

ça change notre façon d'être.

Je m'y habitue.

Mais je ne fais plus de mimiques

comme avant.

Des fois, je me parlais

tout seul en faisant

des gestes.

Tout le monde fait ça,

se parler à voix haute.

Je ne le fais plus ici.

Je me suis discipliné

avec le temps.

Ma mère trouve que

j'ai l'air fatigué.

C'est rien. Moi,

je sais que je vais bien.

C'est les médicaments

qu'on me donne pour dormir.

Ça me dérange un peu l'allure,

mais c'est pas grave.

J'en ai besoin.

Je les garde pour moi.

Je pourrais les revendre,

mais...

je garde mes prescriptions

pour moi.

Ça se deale cher en dedans.

Tout ce qui peut se réduire

en poudre, ici, est revendu

puis sniffé. Doliprane, Prozac

Stilnox, n'importe quoi.


SUZANNE conduit sa voiture le long d'une route boisée. Le temps passe; c'est maintenant la nuit. La route devant SUZANNE devient de plus en plus floue.


SUZANNE a arrêté sa voiture et repose sa tête contre le volant. SUZANNE relève lentement la tête.


SUZANNE

(Narratrice)

J'ai rêvé que j'étais

une femme de prisonnier.

Que je revenais de la prison

de mon mari... cassée.

Les kilomètres qu'il fallait

que j'avale...

et les vidéos de nos enfants

que je tournais

pour qu'il puisse les voir

grandir.

À essayer d'oublier

cette place-là

quand je rentrais chez nous.

M'occuper des enfants,

lui parler au téléphone

tous les jours,

faire comme s'il était

en vacances quelque part.

Apprendre à s'en sortir.

Puis, un jour, être choquée

du fait qu'il est revenu,

qu'il va dehors tondre le gazon

de notre bungalow,

qu'il joue avec les enfants,

qu'il revient tout de suite

après.

Parce qu'on s'habitue au fait

que quelqu'un est pas là.

Sa mère m'a appelée hier.

Elle m'a dit que son fils

veut me parler,

qu'il souffre de mon silence.

Elle m'a surtout dit

qu'il me prend pour une conne

de penser qu'après

tout ce temps-là,

je restais là à l'attendre.

Quand y a rien entre nous.

Des enfants, qu'elle veut

sûrement dire par "rien".

Cette femme, qui a presque

80 ans, m'impressionne.

C'est d'elle que je m'ennuie

le plus, finalement.

Elle ne m'appellera plus.

Et elle veut surtout pas

que je l'appelle.

Elle me demande de l'effacer

et d'effacer aussi ce qui

nous lie, lui et moi.

Ce maudit lien! La faute!

Un matin, le laisser partir

saoul, complètement stone.

Le hit and run.


Dans un retour en arrière, une cycliste est étendue au bord d'une route de campagne. Elle est morte. PIERRE est debout à côté de la cycliste, vêtu d'un complet noir. Il regarde la cycliste avec tristesse. PIERRE traîne le corps de la cycliste le long des hautes herbes et la dépose un peu plus loin. PIERRE lave ses mains ensanglantées dans une flaque d'eau au milieu des hautes herbes. Un peu plus tard, PIERRE est adossé au tronc d'un arbre et regarde au loin.


Les images de plusieurs immeubles résidentiels se succèdent.


LA MÈRE

(Narratrice)

Je suis seule.

Quand Pierre a été arrêté,

puis tout le reste

qui a déboulé après,

surtout l'humiliation,

je savais pas quoi faire

avec ça.

On m'a abandonnée, comme si

j'étais coupable moi aussi,

pour l'avoir trop ou mal aimé,

je ne sais plus.

Puis, en fait, je ne veux plus

rien savoir de ça.

Je l'excuserai jamais, même

si c'est un accident,

même si c'est inconscient,

tuer quelqu'un;

y a pas de réparation à ça.

Mais je le renierai jamais;

c'est mon fils.

Je tue le temps.

Je suis pas innocente,

je le vois bien, ce que

je suis devenue,

ce que je fais pour tuer

le temps. C'est une job

à temps plein quand on est seul

face à face avec lui, le temps.

Je me fais des petits horaires,

le ménage de mon condo,

la ligne ouverte à la radio

le matin,

la lecture de mon journal,

les nouvelles du soir,

avant de manger,

d'aller me coucher.

Puis y a les visites

à la prison,

les changements d'huile

de mon auto,

le lavage des fenêtres

le printemps,

ma soeur à l'hôpital.

Je sais que c'est insignifiant,

tout ça.

J'étais pas une femme comme ça,

plus jeune.

Je travaillais, j'avais

une position,

je tuais pas le temps.

J'en avais pas assez.

Je n'ai plus l'énergie d'avant,

quand j'avais le contrôle,

de me battre.

Quand vient le soir,

que le soleil se couche,

c'est là que je trouve ça

le plus difficile.

Ordinairement, c'était le soir

que je revenais à la maison,

que je faisais le souper,

que je parlais de ma journée.

Je suis vieille.


Un bébé garçon est allongé sur des draps blancs. Le bébé est nu.


SUZANNE

(Narratrice)

Qui était le plus fier

quand on se promenait ensemble?

Je pense que, dans le temps,

c'était moi.

J'aimais ça quand on faisait

la grasse matinée.

Ça arrivait rarement.

Pierre s'activait

de bonne heure.

Mais, des fois,

il se laissait aller.

J'aurais dû y faire un enfant.

Le lien qui nous aurait unis.

Puis des fois visiter sa mère.

Elle m'aurait mieux connue.

Peut-être qu'elle m'aurait

aimée.

Et tout aurait été parfait

comme ça.

C'est peut-être pas possible

d'aimer quelqu'un pour toujours.

Mais ça meurt pas totalement;

ça se dissout.

L'amour, c'est comme le sel.


Sur de la pellicule Super 8, des scènes familiales des années 1960 se succèdent.


LA MÈRE

(Narratrice)

Les enfants de ma soeur

m'ont demandé de venir.

Elle est maintenant de retour

chez elle.

Chez elle, c'est un peu

comme chez moi, un condo,

dans une tour, sur le bord

d'une rivière, en banlieue.

Elle va finir ses jours

à la maison.

C'est maintenant comme ça

avec les jeunes médecins

et les hôpitaux d'aujourd'hui.

Ses enfants ont fait faire

des albums-photos

qui retracent toute la vie

de famille de leur mère.

Une dizaine de livres en tout.

C'est incroyable, ce

qu'ils ont fait.

C'est beau,

sa vie en photos.

Ça l'a rendue émotive.

Elle arrivait pas à parler.

J'ai vu ce que c'était,

avoir une vraie vie de famille,

les petits-enfants,

les belles-filles, les gendres,

les fêtes. Être grand-mère.

Tout ça, ça m'a bien ébranlée.

Personne m'a posé

de questions gênantes.

Je sens que tout le monde reste

bien respectueux de ce que

je vis.

Mais quand je vois ça,

d'un côté,

ma soeur si bien entourée,

et moi, seule de l'autre...

Je sais qu'elle est mourante,

que c'est peut-être déplacé

de dire ça...

mais pourquoi moi, j'ai pas eu

le droit d'avoir tout ça?

Qu'est-ce qu'elle a de plus

que moi, que j'ai pas?


Il neige abondamment sur une forêt au bord d'un lac gelé.


LA MÈRE

(Narratrice)

De la fenêtre de ma cuisine,

je vois la rivière en bas.

Les canards sont en couple.

Y en a qui restent là

tout l'hiver.

Sûrement à cause

du réchauffement de la planète.

J'ai pas le goût d'aller

ailleurs.

Je suis comme les canards,

je reste ici, en dedans.

Jamais plus jeune,

j'aurais pensé qu'à 78 ans,

ma vie se serait terminée

de même.

Quand vous savez

qu'il y aura pas d'après,

que vous verrez jamais

votre seul enfant libre

de votre vivant, à quoi

on se raccroche?

Mon fils est un criminel.

J'aimerais réparer le gâchis

qu'il a fait.

J'ai mal de ça,

de mon impuissance.

Je pense à elle, la mère

de celle qui est morte.

Ma peine vaut rien à côté

de la sienne.

Ça fait que j'endure que

mon coeur se torde à chaque fois

que je rentre en dedans

pour le parloir.

Mais entendre les cinq portes

se fermer à mesure que j'avance,

de me me faire sentir par le chien

détecteur, c'est ma peine à moi.

Quand Pierre a été pris avec

un téléphone cellulaire,

ils m'ont fouillée.

C'est pas moi qui ai fait

entrer ça en prison.

C'est certain.

Y a des caméras dans

tous les coins, y a un garde,

il fait le tour du parloir.

Je peux presque pas toucher

à mon fils.

Mais les gardiens ont été

corrects avec moi.

Ils sont polis, quand même.

Y a rien à dire.

Pierre a fait du trou pour ça.

Dix jours.

Avec le cellulaire,

il voulait parler à Suzanne.


Une jeune fille est à l'intérieur d'un train de banlieue. Elle regarde le paysage par la fenêtre du train. On entend la voix DU GARDIEN en narration.


LE GARDIEN

(Narrateur)

Ma fille a fait

une fugue de deux jours.

Elle est revenue hier.

Les deux jours passés

sans avoir de ses nouvelles

ont été longs, très longs.

Elle a 14 ans.

C'est une petite fille encore.

Je l'ai pas punie.

Autrement, je l'aurais fait...

parce que ma femme a éclaté.

Elle n'en peut plus

de vivre comme ça.

La fugue de ma fille,

pour ma femme,

c'était écrit dans le ciel.

Elle m'a demandé d'arrêter

de jouer à la police,

que j'étais rien

qu'un gardien de prison,

pas un guerrier

qui observe tout,

qui s'attend toujours au pire,

que le danger guette

partout où il va,

à l'épicerie, au centre d'achats.

Si je change pas,

elle va demander le divorce.

C'était sérieux.

Un wake-up call, comme on dit.

Je pense rien qu'à ça depuis.

Ça m'a sonné.

C'est vrai que je suis

plus nerveux qu'avant.

C'est vrai que je m'isole,

que je ne parle plus à personne,

que je reste loin de tout.

C'est ma vie de famille

qui prend le bord.

C'est vrai aussi

que deux gardiens ont été

assassinés le mois passé,

que le crime organisé veut

faire peur au système judiciaire

en nous prenant pour cibles.

Je l'ai pas inventé, ça!

C'est difficile de croire

en quelqu'un dans ce temps-là.

Y en a qui veulent

nous exploiter, nous manipuler.

Puis, en même temps, quand un

nouvel agent arrive

puis qu'il trouve

son premier bout de hasch,

il est fier de lui!

Il va le montrer à son boss,

qui lui dit d'aller le redonner

au détenu tout de suite.

"La dope, ça calme les gars.

On veut les garder comme ça,

calmes."


Un homme marche sur le bord d'une plage embrumée. Il lance sporadiquement des pierres à la mer.


PIERRE

(Narrateur)

Ici, on est

comme des enfants.

On nous dirige,

on nous surveille,

on nous donne des ordres.

Ils lisent le courrier

quand il passe à la censure.

Tout est programmé,

tout est su.

On pense leur en cacher,

la dope, le sexe.

Mais ils savent très bien

ce qui se passe.

J'ai déjà eu quelqu'un avec moi

dans ma cellule.

C'est gênant quand on se lave

on quand on va

à la toilette.

En plus des screws,

t'as quelqu'un

qui sait tout sur toi,

sur tes habitudes,

sur tes highs puis tes downs,

sur ta respiration, même.

Aussi j'ai déjà partagé

la cellule

avec quelqu'un qui était sale;

ça m'a marqué.

Des fois je mange

debout devant le miroir,

pour voir quelqu'un,

pour pas manger seul.

Quand je suis arrivé ici,

je mangeais à la cafétéria

comme tout le monde.

Puis j'ai su qu'un autre détenu

était en train de me faire

une réputation de violeur.

Je suis allé chercher

mon dossier,

je lui ai donné, en lui

demandant le sien.

Il me l'a jamais montré.

On m'a dit que je m'étais

conduit comme un boss.

Parce que je suis pas

comme les autres,

on me prend pour quelqu'un

qui a des choses à cacher.

Parce que je joke pas avec eux,

parce que je reste

dans ma cellule,

parce que je suis un solitaire

et que je suis bien comme ça.

Pour pas passer pour des sales,

ils s'inventent

une vie de criminel clean.

Pas de viols, pas de dope,

pas de prostitution.

Rien que des vols

des règlements de compte,

des affaires de même.

C'est des gars avec qui

je peux pas avoir de dialogue,

parce qu'ils ont

les plus beaux chars,

les plus beaux bateaux,

les plus belles femmes.

Je m'interdis cette vie-là.


MAX est debout dans un monte-charge qui descend lentement.


MAX

(Narrateur)

Au parc

en bas de l'Anse,

je vois 360 degrés

autour de moi.

Y a pas de danger ici pour moi.

La police peut essayer

de nous pogner,

puis, l'autre fois,

sont arrivés en cheval.

Tu jettes ton stock

dans le bois,

tu n'as plus rien sur toi,

t'es clean.

Ils peuvent rien faire.

Mais y a bien plus de polices

ces temps-ci.

Depuis que le Latino

s'est fait descendre.

Bilo, le Latino

qui avait un bébé,

un kid de 14 ans

l'a shooté dans le ventre.

Juste un regard

puis il lui a tiré dessus.

Le small deal,

j'arrête ça bientôt.

Il m'a dit que j'allais avoir

mon secteur à moi,

que je gagnerais assez pour

avoir un char qui a de l'allure.

Lui, il deale toutes les

dopes,toutes.

Pas rien que du weed.

Ça roule, sa business.

Y a de l'héro, blanc,

jaune, brune,

de l'ecsta,

du crystal meth, toute.

Cinq cents livres par mois,

tout est sell.

C'est du gros.

Je me fais beaucoup de cash.

J'en perds autant, faut dire.

Fuck it! Pas le choix.

Faut aussi que je mange,

que je m'habille.

Une chicks, ça coûte cher.

Puis à choisir entre

le deep shit puis le cash,

tu fais vite ton choix.

Tu vois les autres

profiter de leur jeunesse.

Mais quand t'as rien, tu veux

aussi en profiter, t'sais.


SUZANNE est dans sa chambre avec un autre homme. Ils sont nus, s'embrassent et se caressent.


SUZANNE

(Narratrice)

Depuis

deux semaines,

j'ai envie de faire l'amour.

Faire l'amour

avec n'importe qui.

Oublier Pierre.

Oublier la porte blindée

de la prison.

Me distraire.

M'imaginer être

quelqu'un d'autre,

être avec quelqu'un d'autre.

Je l'ai fait.

Mais ça reste toujours

un autre.


Des images d'une mine à ciel ouvert se succèdent.


PIERRE

(Narrateur)

Si on nie le sexe

en prison,

on nie aussi le sexe

à tout être humain.

On sait qu'il y a du sexe

en prison.

Y'a des capotes gratuites

à l'infirmerie.

Les screws ferment les yeux

là-dessus,

comme sur bien d'autres choses.

Un gars qui se masturbe

des années,

le jour qu'il aura une relation

avec une femme,

il va être obligé

de se finir à la main.

C'est certain.

Entre jouir puis

boire un verre d'eau,

c'est la même chose.

J'ai peur de ça.


SUZANNE est au milieu d'un champ.


PIERRE

(Narrateur)

Y a de la porno partout ici.

Il faut beaucoup de force

pour pas être détruit par ça.

À force de s'imaginer

dans un film porno,

À force de ne plus être désiré,

À force de ne plus jamais

être caressé,

À force de ne plus

toucher un corps,

on détruit sa dignité

à petit feu.


PIERRE est à la mine à ciel ouvert et regarde les camions transformer la roche en fine poudre.


PIERRE

(Narrateur)

Le sexe est interdit ici.

Mais la porno est acceptée.

On interdit...

et on ferme les yeux en même temps

en même temps

sur ce qui se passe

dans les douches.

Sans le dire,

la prison dirige le sexe aussi.

Elle l'interdit,

elle l'accepte.

Elle dirige notre propre

sexualité à notre dépens.

On est des hommes

qui régressent.

J'ai peur de ça.

De régresser.

De devenir comme bien des

gars ici, brainless.

Quand je suis arrivé ici,

j'ai tout de suite compris ça.

Ma première nuit au pen,

je vais m'en souvenir longtemps.


SUZANNE est toujours au milieu du champ, de dos.


PIERRE

(Narrateur)

À mon premier jour,

ils m'ont mis dans une cellule

avec un autre détenu.

Dans l'après-midi, je l'ai vu

me regarder bizarrement.

Mais on s'est pas parlé.

Je savais pas dans quoi

j'avais mis les pieds.

J'étais vert.

La nuit, ma première nuit,

je commence à m'endormir.

Puis il a mis son genou sur

mon dos pour pas que je bouge.

Il m'a mis un linge

dans la bouche,

Il m'a pris les deux mains

pour les attacher

avec un bout de drap déchiré.

J'ai rien vu venir;

je ne pouvais plus bouger.

Il était couché sur moi.

Il a baissé mes culottes

pis il m'a mis de la crème

à mains dans le cul.

Puis il m'a enculé

pendant cinq minutes.

Il a éjaculé sur mon dos.

Étrangement,

j'ai pensé à Suzanne.

J'essayais de voir son visage.

Comme une bouée.


SUZANNE se retourne lentement.


PIERRE

(Narrateur)

Ça m'a sauvé

durant les cinq minutes.

Après, j'ai crié.

Personne est venu.

Il m'a menacé de mort.

Je me suis recouché.

Il s'est endormi.

Pas moi.

La nuit a passé.

Le matin,

j'ai parlé à un screw.

On est venu

me changer de cellule.

L'autre m'a menacé en me disant

qu'on allait se revoir.

Je l'ai jamais revu après.

Même pas

dans un autre secteur.

Je suis allé à l'infirmerie.

J'ai passé le test du sida.

On m'a donné des calmants.

Ils m'ont mis tout seul

dans une autre cellule,

la mienne depuis ce temps-là.

Cellule 145.

Matricule 165922D.


Un adolescent se promène torse nu dans une forêt.


LA MÈRE

(Narratrice)

Mon mari était heureux

d'avoir un fils.

C'était un beau bébé,

bien fait, en bonne santé.

C'était un petit garçon doux,

très colleux.

Mon mari l'a traîné partout

où il allait; il était fier.

Il l'amenait même

chez ses clients.

Je me souviens,

quand il voulait quelque chose,

il venait toujours me voir,

plus que son père.

Pierre était un aventurier.

Il se sauvait de la maison,

pas parce qu'il était pas bien, non.

Mais il voulait découvrir

des nouveaux quartiers,

des nouveaux parcs.


L'adolescent est assis sur un rocher au milieu d'un ruisseau.


LA MÈRE

(Narratrice)

Je sais pas ce qui lui trottait

dans la tête:

Il avait quatre ans, il partait

sur son tricycle rouge.

Moi, j'étais terrifiée:

perdre son enfant!

J'ai mis la police après lui

au moins sept fois.

Ils le retrouvaient

à des milles de la maison,

à un point qu'ils avaient

la photo de Pierre au poste.


L'adolescent nage dans le ruisseau.


LA MÈRE

(Narratrice)

Je me retournais deux secondes,

Pierre disparaissait.

On a dû l'attacher

dans la cour de la maison,

il était attaché à une corde

par un harnais.

Il pleurait,

c'était pas croyable.

Mais c'était la seule façon

pour moi de faire autre chose

que de le surveiller

pour pas qu'il fugue.

Mais Pierre réussissait

toujours

à se détacher

et à repartir ailleurs.

Je ne sais plus comment ça

s'est réglé.

Pierre, en vieillissant,

est devenu plus tranquille,

plus rêveur, je pense.

Il me parlait souvent

des rêves qu'il faisait.

Il disait qu'il rêvait le jour.

Quand je regarde ça

avec le recul,

c'était pas un enfant

à problème.

C'est dans sa nature

de vouloir aller ailleurs.

Après l'arrestation de Pierre,

mon mari a fait une dépression.

Il ne dormait plus.

Il ne s'occupait plus de rien.

Il s'est laissé mourir.

J'ai perdu mon fils puis mon

mari presque en même temps.

Là, je garde mon condo

pour Pierre,

même si ça devient pesant.

C'est tout ce qu'il aura

en sortant.

Il aura au moins 50 ans.


Dans son condo, LA MÈRE de PIERRE plie des nappes sur la table de la cuisine.


LA MÈRE

(Narratrice)

Je sais pas pourquoi

je reviens là-dessus:

Mon mari,

l'enfance de Pierre.

On n'était pas

des plus heureux,

mais on n'était pas

malheureux non plus.

Je repense souvent à tout ça.

C'est comme les parties sauvées

d'un puzzle incomplet.

Même si c'était bien ordinaire

comme vie,

faut bien que je m'accroche

à quelque chose.

Parce que je peux dire

que c'est ce jour-là

que tout s'est brisé.

Quand Pierre m'a dit

que c'était fini.

Je comprenais pas

de quoi il me parlait.

"Tu verras bien",

qu'il m'a dit.

Puis il a raccroché.

J'ai eu peur qu'il se tue.

À 11 h du soir,

un homme a appelé

et m'a demandé si j'avais vu

Pierre durant la journée.

Il était recherché.

Il avait tué quelqu'un

sur la route.

Un hit and run,

qu'on appelle ça.

Ils l'ont retrouvé

assez rapidement.

Des témoins avaient pris le

numéro de plaque de sa voiture.

Je découvrais un autre fils,

un homme de presque 40 ans

qui me fuyait du regard,

qui s'était drogué,

qui s'était saoulé,

qui avait tué quelqu'un

et qui ne se rappelait plus

de rien.

Il était accusé

de délit de fuite,

de conduite avec facultés

affaiblies ayant causé la mort,

de non-assistance

à personne en danger

et de possession de drogue.


LA MÈRE de PIERRE est assise sur son divan et regarde le vide.


LA MÈRE

(Narratrice)

Le jour où Pierre a tué,

je sais que c'est pas

avec sa tête qu'il a fait ça.

Il a un bon fond.


Des petites vagues s'écrasent contre des rochers enneigés.


PIERRE

(Narrateur)

Je suis un assassin.

Maintenant, j'existe seulement

en rapport

avec ce que j'ai fait.

Plus jamais en rapport

avec ce que je suis.

Elle avait 33 ans,

était mère de famille,

elle roulait à vélo,

elle allait au travail.

Il faisait beau.

Je revois sa mère quand on a

raconté les faits à la cour.

Les larmes de cette femme-là

suivaient les rides

de son visage.

Je revois aussi ma mère

faire la même chose.

Doucement, en silence.

Les mains sur les genoux.

Les deux femmes étaient dignes.

Je sais que les parents

ont voulu me voir

le soir qu'on m'a arrêté.

Ils voulaient comprendre.

Mes parents puis ses parents.

J'étais enfermé

dans une cellule, au poste,

fou furieux,

complètement parti.

Je criais comme une bête.

Je fessais dans les murs

puis dans la porte

à chaque fois

qu'une police passait.

J'ai vomi, j'ai pissé.

On m'a ramassé plus tard

dans le fond de la cellule.

Dans ma marde.

Suzanne avait aidé la police

à me retrouver.

Elle s'est jamais pardonné

de m'avoir laissé partir

en voiture ce matin-là.

On était invités à un party.

LE party.

Là où tous les wannabes de la

ville vont une fois par année,

sur une petite île privée.

Il y avait beaucoup de monde,

des femmes, du fric.

J'ai beaucoup bu.

Puis j'ai pris...

je ne sais plus trop quoi.

J'ai vu Suzanne

avec un autre homme.

Après, c'est le black-out.


L'image devient noire.


De la glace sur l'océan se fait briser à toute vitesse.


PIERRE

(Narrateur)

Au début, je refusais

d'être ballotté

à gauche, à droite, à l'aveugle.

Je cherchais les coins,

les angles,

pour m'éclater le crâne,

pour dégueuler ma colère.

Je voulais tout oublier.

Mais j'ai été trop lâche.

J'ai eu peur de passer

à travers les murs.

Parce que rien ne peut effacer

la misère des gens

que j'ai brisés.

Même pas ma mort.

Je me réveille, des années

après, usé, vieilli

par la prison, avec le souvenir

de cette femme-là, gravé.

Y a pas de pardon possible,

je sais.

Le temps qui me reste à vivre,

je vais porter ce moment-là

en moi, gravé.

Y a des milliards de gars

sur Terre.

Des gens qui ont rien, qui sont

privés de tout, sans affection,

incapables de nourrir

leurs propres enfants.

Puis ça reste des gens

honnêtes.

Fait que moi...

j'ai pas d'excuses.

Même fatigué, épuisé, à plat,

je me rendrai pas.

J'affronte la vie.

Pour cette femme-là,

ses parents, sa famille.

Pour ma mère.

Suzanne.

Pour mon père, qui est mort.

À cause de ma faute.


La nuit, LE GARDIEN conduit un autobus avec deux prisonniers.


LE GARDIEN

(Narrateur)

Ma femme m'a traîné

en thérapie de couple.

Je l'ai pas dit à personne

encore.

Elle a beaucoup parlé.

J'ai parlé, moi aussi.

Un peu.

J'ai avoué que

ça m'avait fait du bien.

J'essaye d'être

un autre homme pour elle.

D'être un autre père

pour les enfants.

Je veux pas me retrouver seul.

Je me calme.

Le mieux que je peux.

Même si j'ai pas une job

qui m'aide pour ça.

À part les shifts de nuit,

qui sont plus tranquilles

- quoique, l'autre nuit,

avec la tentative de suicide

du petit dealer...

- icitte, on a les dents

serrées tout le temps.

Si un gardien est compromis

par un des gars,

s'il brise une petite règle,

disons qu'il poste une lettre,

rien qu'une petite lettre,

pour un des détenus, sans

la faire passer par la censure,

en pensant bien faire,

pour le mettre de son côté,

une fois qu'il le fait, il a

mis la main dans un engrenage

qui peut le bouffer

complètement.

Il est tagué comme faible

par les gars.

Ils le tiennent.

Puis ils peuvent le manipuler

en le menaçant.

Ils ont rien qu'à le dénoncer

à la direction,

puis l'agent perd sa job!

C'est déjà arrivé.

On finit par les reconnaître,

ces détenus-là.

On fait attention à ce qu'on fait.

Mais y en a des corrects.

On peut avoir une relation qui

a de l'allure avec eux autres.

On finit par connaître

la famille, les enfants,

leur mère, quand on est

de garde au parloir.

C'est bien beau, tout ça,

mais là,

j'essaye de laisser la job

à la job

puis de pas faire rentrer ça

à la maison.

Y a une raison pour quoi

les prisons sont loin de tout:

loin des yeux, loin du coeur.


MAX est assis à l'arrière de l'autobus, les mains menottées.


MAX

(Narrateur)

On était en char

puis on visitait

mon nouveau territoire.

J'allais devenir un fournisseur

comme lui, dealer du coke,

comme il me l'avait promis

dans Côte-des-Neiges.

Plus jamais du p'tit deal

la montagne, dehors, au frette.

C'était big.

Je voulais gros.

Puis un char a bloqué la rue.

Puis un autre.

Des cops sont sortis

de partout.

Mon boss a sorti son gun

puis il a tiré tout de suite,

cinq coups.

J'ai rien vu venir.

J'avais un gun, moi aussi,

j'ai pas eu le temps de shooter.

Mon boss s'est fait descendre.

Il a reçu

dans la tête, direct dedans.

J'ai eu peur.

J'ai gelé raide là.

J'avais six guns de cops

braqués sur moi.

Là... ils vont me juger.

En attendant, ils m'ont

transféré dans une prison

loin de la ville,

fuckin' nowhere.

Je sais pas comment ma mère

va pouvoir venir me voir ici.

Elle conduit même pas.

J'ai pas beaucoup dormi.

Je sais pas où ils m'emmènent,

dans quel secteur.

Low, medium, max, je...

Je me sens pas bien.


PIERRE est assis à l'avant de l'autobus.


PIERRE

(Narrateur)

Y a un des screws

qui est gentil avec moi.

C'est lui qui a amené

le jeune dans ma cellule.

Ça fait des années

que je suis seul.

Ils ont décidé ça,

sans me le demander.

Comme tout le reste.

Le screw m'a dit que

j'allais être

une bonne influence

pour le jeune.

C'est la première personne qui

me dit que je suis un bon gars.

C'est la première fois qu'on

est attentionné avec moi.

Ça m'a fait un drôle d'effet.

J'ai comme pas eu le choix

de faire de la place

pour le jeune.

J'étais presque content.

Le jeune m'a pas parlé.

J'ai vite vu que c'était le

genre qui sait même pas écrire,

mais qui peut t'expliquer

comment fausser

une carte de crédit,

détourner un système d'alarme,

le genre de petit frappé

qui sait rien faire

sauf ramasser du cash.

Il était pas question pour moi

de jouer au père.

La bonté en prison, c'est

pour les faibles.

Tout le monde calcule la force

ou la faiblesse de l'autre.

Faut faire croire qu'on est

capable de violence.

Au moins ça: faire croire.

Il est allé manger

à la cafétéria

avec les autres du secteur.

Moi, je suis resté en dedans,

comme d'habitude.

En revenant, il est allé

directement dans sa couchette,

au-dessus de moi.

Le jeune pleurait.

Je l'entendais.

J'ai pas voulu le déranger.

J'ai regardé la télé,

j'ai pris mes pilules

puis je me suis endormi.

À trois heures du matin,

je me suis réveillé trempé.

Trempé de sang.

Au travers du matelas,

le sang du jeune avait fini

par traverser

puis me couler dessus.

J'ai crié de toutes mes

forces pour que les screws

arrivent.

Toute ma vie, je vais me

souvenir de l'image

de la lame de rasoir

sur la table, rouge de sang.

Je l'ai pas revu depuis.

Mais le screw m'a dit

qu'il avait survécu.


Le soleil se couche sur la banlieue.


LA MÈRE

(Narratrice)

Hier, je suis allée

à l'épicerie,

c'est le temps des fraises,

celles que Pierre aime tant,

les fraises de l'île d'Orléans.

Je me suis arrêtée devant

l'étalage et j'ai pleuré.

Pas capable de m'arrêter.

Les gens me regardaient

bizarrement.

Personne est venu me voir.

On devait me prendre

pour une vieille folle.

J'ai laissé le carrosse là,

plein de choses dedans.

Je suis revenue à la maison

les mains vides.

C'est la première fois que

ça m'arrive en public.

Les fraises de l'île d'Orléans,

Pierre peut pas en avoir

en prison.

J'ai rien mangé depuis.

J'ai bu un peu d'eau.

J'ai pas faim, de toute façon.

J'ai eu une vieillesse

liée à un crime,

défaite par le regard

des autres sur moi.

J'ai vécu coupable.

J'ai pas été une bonne mère

pour mon enfant.

Chaque semaine,

je vais le voir au parloir,

je suis celle qui attend de

revoir son sourire, même forcé.

Je suis celle qui compte

les minutes

comme si c'étaient

les dernières.

Je suis celle qui sort

en pleurant.

Moi aussi, je suis fatiguée.

Moi aussi, je suis angoissée.

J'aimerais ça que

ma soeur guérisse.

J'aimerais ça qu'on révise

la sentence de Pierre,

qu'il sorte plus tôt.

J'aimerais ça,

aller le chercher,

y aller avec Suzanne,

s'il le faut.

Mais ça se passera pas

comme ça.

Je le verrai jamais sortir.


La nuit est tombée.


Le jour se lève sur le Mont-Royal, à Montréal.


SUZANNE

(Narratrice)

Y a quelqu'un dans

ma vie depuis deux mois.

À date, j'ai réussi à organiser

mes émotions, à les calmer.

Je lui cache ma panique

de me retrouver

dans une relation sans névrose,

qui marche.

J'ai effacé Pierre de ma vie.

C'est maintenant un fantôme,

un parfait inconnu

pour celui qui est avec moi.

J'ai perdu toute compassion

ou sympathie pour lui.

Il ne m'intéresse plus.

J'ai aucune nostalgie.

J'en parle jamais.

Ça fait des mois que

je subis en silence

les contrecoups de ma vie

passée avec lui.

Chaque moment de bonheur

ouvre une porte

sur le malheur

dans lequel je me suis perdue.

Je fais l'amour.

Je pense pas l'avoir vraiment

fait avec Pierre.

Y avait une mise en scène,

un détachement nécessaire

pour lui.

De la peur, finalement.

Hier, le passé a refait

surface.

J'ai répondu à mon portable

pendant qu'on marchait

sur le mont Royal.

Il faisait beau.

Je lui tenais la main.

J'aurais dû laisser

le téléphone à la maison.

On m'a annoncé la mort

de la mère de Pierre.

Elle est morte sans raison

apparente, seule, chez elle.

Ils essayaient de rejoindre

le fils en prison,

mais ils y arrivaient pas.

Ils m'ont demandé de lui

annoncer la nouvelle.

Je suis la belle-fille,

après tout.

J'étais sans mots.

J'ai fini par dire oui.

J'ai tout de suite téléphoné

à la prison.

Ils m'ont pas autorisée

à lui parler.

J'ai supplié, j'ai

supplié; ils m'ont répondu

que l'aumônier

se chargerait de lui apprendre

la nouvelle.

C'était tout ce

qu'ils pouvaient faire.

Après avoir fermé mon portable

et l'avoir jeté dans mon sac,

il m'a regardée

sans poser de questions.

J'ai pleuré.

Et il m'a prise dans ses bras.


Des nuages traversent le ciel. La lune se lève.


PIERRE

(Narrateur)

J'ai le ventre serré.

J'ai une boule dans la gorge.

J'ai un poids de 15 tonnes

sur le foie.

J'ai le mal de mer.

Les murs de ma cellule me

donnent le vertige.

Ma mère est morte hier soir.

Elle est peut-être décédée

bien avant.

Ça faisait moins d'une semaine

que je l'avais pas vue.

Il paraît qu'elle était assise

dans le fauteuil du salon,

devant la télé.

J'ai des regrets.

Je vois ce que c'est, d'avoir

des enfants puis de les aimer.

On m'a donné

une autorisation exceptionnelle.

Je vais pouvoir me rendre

à l'enterrement.

C'est la première fois que

je vais sortir d'ici

depuis qu'on m'a enfermé.

On y va demain matin.

Je dis "on", parce qu'un screw

va m'escorter.

Je me rapproche de la fenêtre.

Un screw vient de passer

devant la porte.

Il fait sa ronde, contrôle.

Il regarde par le judas.

Je me couche sur le plancher

et me colle contre le mur

pour voir le ciel

qui change de couleur.

Le ciel est toujours beau.

Parce qu'il est toujours libre,

sans limites.

Même gris.

Je rêve.

Il me reste rien que ça.

Comme quand j'étais petit

puis je rêvais la nuit,

le jour, tout le temps.

Je me rappelle d'avoir dit

à ma mère que je rêvais éveillé.

Elle avait mis ses doigts

dans mes cheveux

puis elle m'avait regardé

en souriant doucement.

Elle me prenait pas au sérieux.

Puis c'est tant mieux.


Des nuages flottent sur un ciel levant. Puis, le soleil se couche peu à peu sur une plage. Une musque d'orgue retentit.


PIERRE

(Narrateur)

On m'a apporté un habit.

Il est gris.

Trop grand pour moi.

Je le mets pour ma mère.

Elle aimait ça

me voir habillé en homme.

Je sais pas quelle allure j'ai.

Je m'en fous.

C'est le gentil screw

qui m'escorte aux funérailles.

C'est un homme

qui a l'air triste.

Je crois pas que c'est

la mort de ma mère

qui lui donne cet air-là.

Avant de sortir, j'aurais aimé

ça qu'on me redonne le ziploc

que j'ai laissé à la greffière

avant d'être incarcéré.

Mais non.

C'est bien le signe que je

reviens en dedans tôt ou tard.

Quand on a passé la dernière

grille de la prison,

que la voiture avançait

sur le long chemin d'accès,

j'ai compris que

le monde extérieur

s'était pas effondré

comme un château de cartes.

Je regarde mes poignets

menottés.

Je sens la chaîne à mes pieds.

Je ferme les yeux.

J'oublie tout autour de moi.

Le voyage est long.

Je vois pas les changements

de paysage,

les buildings qui ont poussé,

la banlieue qui s'étend,

les nouveaux modèles

de voitures,

mais je pense à ma mère.

À sa mort,

comme à un sacrifice.

Elle était morte pour

que je puisse sortir plus tôt,

un matin d'été.


Le jour, le vent souffle dans des arbres.


PIERRE

(Narrateur)

Arrivé au cimetière,

le screw m'enlève les menottes

et les chaînes,

par respect pour ma mère.

Il me suit de près

jusqu'au trou.

Toute la famille est là.

Même sa sœur mourante est

venue assister à la cérémonie.

Suzanne aussi.

Elle est seule.

Ils me dévisagent tous.

Sauf Suzanne,

qui me regarde pas.

Une odeur agréable

monte vers moi.

Une odeur que je reconnais pas.

Autour de moi, le vent fait

onduler l'herbe à mes pieds.

Le cercueil de ma mère

descend lentement dans le trou.

Je lève la tête.

Au loin...

un chemin s'enfonce

dans un petit bois.

Je fais un pas en avant.

Puis un autre.

Je cours.

Je cours vers le sentier.

Je cours de toutes mes forces.


L'image devient noire. Des éclairs déchirent un ciel ennuagé.


PIERRE

(Narrateur)

La terre bascule.

Je ferme les yeux.

Tout ce qui a jamais touché

mes yeux...

illumine l'intérieur

de mes paupières.

Je perds la vie.

Mais la vie est belle.

Parce que je suis plein

de tout ce que la vie offre

sans limites à ceux qui sont

plus heureux que moi.

J'arrive.


Un enfant tient un feu de Bengale allumé devant son visage.


Fin du film

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