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La collectionneuse

Délaissé par sa fiancée qui doit se rendre à Londres, Adrien décide de passer ses vacances à faire l’expérience d’une vie monacale dans le calme d’une grande maison. Mais à la villa il y a déjà deux occupants : Daniel, un ami artiste, et une jeune inconnu, Haydée. Cette dernière, qui collectionne les amants et rentre à des heures indues, trouble Adrien dans son projet ascétique.



Réalisateur: Éric Rohmer
Acteurs: Haydée Politoff, Patrick Bauchau, Daniel Pommereulle
Année de production: 1967

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
La collectionneuse


Texte narratif :
Premier prologue: Haydee


HAYDEE se promène en bikini le long d'une crique. Elle s'arrête de marcher et reste debout, les pieds dans l'eau.


Texte narratif :
Deuxième prologue: Daniel


DANIEL est dans son atelier et discute avec un AMI.


L'AMI DE DANIEL

Chacun doit aller

au bout de soi.

Les gens qui vont pas

au bout d'eux-mêmes

sont comme les Versaillais

qu'encerclent les gens

qui vont au bout d'eux-mêmes.


DANIEL rit.


L'AMI DE DANIEL

Les gens qui vont

au bout d'eux-mêmes

sont forcément encerclés.

Ils sont forcément agressifs.


L'AMI DE DANIEL prend dans ses mains une boîte de peinture cylindrique orné de lames de rasoir tout autour.


L'AMI DE DANIEL

Par exemple ça, c'est parfait. Oui.

On ne peut pas faire mieux.

C'est la peinture, hein?

La pensée,

entourée...


L'AMI DE DANIEL se coupe sur une des lames de rasoir.


L'AMI DE DANIEL

Aïe!

...par des lames de rasoir.

Je saigne. C'est-à-dire...

L'unité. L'unique!

Qui base sa cause sur rien.

Et qui est entouré

par sa propre pensée

comme par des lames de rasoir.

Impossible à tenir.

La preuve.


DANIEL

C'est fait exprès.

À part ta coupure,

mais ça, c'est fait exprès.

J'aimerais bien que les autres

se coupent, pas toi.


L'AMI DE DANIEL

T'aimerais bien que

la peinture coupe les doigts.


DANIEL

Non. Que les autres

se coupent, mais pas toi.

Tu es un tranchant,

alors tu n'as pas à te couper.

Ça m'ennuie.


L'AMI DE DANIEL

Moi, ça ne me gêne pas

de me couper.


DANIEL

Ça ne te fait pas mal?


L'AMI DE DANIEL

Je ne fréquente que les gens

qui sont dangereux.

Tu me fais beaucoup penser

à l'élégance des gens

de la fin du XVIIIe siècle,

qui étaient extrêmement soucieux

de leur apparence.

De l'effet qu'ils produisaient

sur les autres.

Cet effet, c'était déjà

une création.

C'était déjà le commencement

de la révolution.

La distance établie

par l'élégance

par rapport aux gens

non élégants

est capitale, parce qu'elle

établit une sorte de vide

autour de la personne.

C'est ce vide autour de

la personne que tu crées,

que tu crées avec les objets

aussi d'ailleurs.

Mais, en fin de compte, tu

pourrais très bien t'en passer,

de tes objets.

Tu es toi-même

la boîte de peinture

avec tes lames

de rasoir autour.

Comme Saint Juste l'était.

Les lames de rasoir,

c'est la parole.

Ça peut être le silence.

Ça peut être aussi l'élégance.

Un certain jaune.


Texte narratif :
Troisième prologue: Adrien


ADRIEN discute avec CAROLE et L'AMIE DE CAROLE sur la terrasse d'une villa.


ADRIEN

Peut-être que l'idée de style

est plus importante

que celle de beauté.


CAROLE

Quand il s'agit d'amour,

la notion de beauté

est tout de même essentielle.


L'AMIE DE CAROLE

On aime quelqu'un parce

qu'on le trouve beau.


CAROLE

Non. On le trouve beau

parce qu'on l'aime.


ADRIEN

Oui. Un homme peut être

très laid

et avoir une grâce infinie.

Si on l'aime, on transforme

automatiquement

sa laideur en beauté.


L'AMIE DE CAROLE

Moi, si je trouve quelqu'un

laid, il n'a pas de grâce.

Plus rien n'est possible.

C'est terminé tout de suite.


CAROLE

Terminé pour quoi faire?


L'AMIE DE CAROLE

Pour n'importe quoi.

Même pour des

rapports très superficiels.

Même pour boire un pot

cinq minutes avec lui.

Je peux pas.

S'il est laid, je m'en vais.

Enfin, est-ce que vous pouvez

avoir des rapports d'amitié

avec quelqu'un que

vous trouvez laid?


CAROLE

Mais la laideur et la beauté,

ça n'intervient pas

dans mon amitié.

Si j'ai de l'amitié

pour quelqu'un,

je ne le vois

ni beau ni laid.


L'AMIE DE CAROLE

De l'amitié, on en a pas

dans les cinq minutes.

Il faut se voir plusieurs fois,

non?

Comment vous faites pour voir

plusieurs fois

une personne que

vous trouvez laide?

Moi, je prends la fuite.

C'est pas possible.


CAROLE

Il est pas question

de laideur.

Dans la multitude des gens qui

sont beaux,

moi, je me sens concernée

uniquement

par ceux qui ont quelque chose

au-delà de leur beauté.

Si je voyais quelqu'un

d'une beauté absolue,

ça m'ennuierait.


L'AMIE DE CAROLE

Quand je dis beau, je ne parle

pas de la beauté grecque.

La beauté absolue,

ça n'existe pas.

Moi, pour que je trouve

quelqu'un beau,

il suffit parfois

d'une toute petite chose.

Quelque chose entre le nez

et la bouche,

ça pourrait suffire.


ADRIEN

Donc n'importe qui a

une chance de te plaire.


L'AMIE DE CAROLE

Non.


ADRIEN

Une chance au moins.


L'AMIE DE CAROLE

Non. C'est ça le drame.

Je trouve très peu de gens

beaux.

D'ailleurs, tu sais,

ça me limite incroyablement

dans mes relations,

parce que quand les gens

me répugnent,

je ne les revois plus.

Or, comme beaucoup de gens

me répugnent...


CAROLE

Ça vous arrive jamais

de changer d'opinion.


L'AMIE DE CAROLE

Non. La première chose

que je demande,

par exemple si on voit quelqu'un

pour aller dîner,

c'est pas qu'est-ce qu'il fait,

c'est est-ce qu'il est beau.


ADRIEN

Et les gens laids sont

irrémédiablement condamnés.


L'AMIE DE CAROLE

Oui.


ADRIEN

Au four.


L'AMIE DE CAROLE

Oui. Ils le méritent.

La laideur, c'est une insulte

pour les autres.

On est responsable

de son physique.

Par exemple, le nez bouge

ou vieillit

selon la façon dont on pense,

dont on parle.

D'ailleurs, quand je parle

de beauté,

je ne parle pas de beauté

immobile.

Les mouvements, l'expression,

la démarche,

tout ça, ça compte, non?


Plus tard, ADRIEN se balade avec CAROLE dans un boisé.


ADRIEN

Tu penses rester combien

de temps à Londres?


CAROLE

Cinq semaines au moins.


ADRIEN

Tes photos vont pas

te prendre tout le temps.


CAROLE

Non. Pas tout le temps.

J'ai plein d'amis à voir.

Et j'aime tout bien Londres

en juillet.


ADRIEN

Viens plutôt sur la côte.

Rodolphe me prête sa villa.


CAROLE

De toute façon, j'ai plein

de choses à faire.


ADRIEN

Tu viens de me dire

le contraire.

Viens au moins quelques jours.


CAROLE

Ça vaut pas la peine.

Pourquoi toi, tu ne viens pas

à Londres?


ADRIEN

Qu'est-ce que j'y ferais?

J'ai rien à y faire.


CAROLE

Mais qu'est-ce que tu vas

faire tout seul sur la côte?


ADRIEN

Je vais voir des gens

pour mes affaires.


CAROLE

Quelles affaires?

Moi, j'ai jamais tellement cru

à tes affaires, tu sais.


ADRIEN

Je dois assister à une vente,

traquer un commanditaire.

Un collectionneur d'antiquités

chinoises.

Il doit me financer une galerie

de peinture.


CAROLE

Tu crois pas qu'à Londres,

tu trouverais des gens

plus intéressants pour toi?


ADRIEN

Je ne vois que des gens

sérieux,

je ne fais que des choses

sérieuses.

D'ailleurs, viens, tu verras.


CAROLE

Moi, je viens pas.


ADRIEN

Pourquoi?


CAROLE

Parce qu'il faut bien

de temps en temps,

comme ça, qu'un de nous deux

fasse quelque chose de sérieux.


ADRIEN

Mais je suis sérieux.

Pourquoi tu te tires toujours

quand on pourrait être ensemble?

J'aimerais que tu viennes.

J'aimerais beaucoup.


ADRIEN embrasse CAROLE sur le front.


CAROLE

Pourquoi tu viens pas

à Londres?


ADRIEN

Je t'ai déjà dit,

je ne peux pas.


CAROLE

Bon, dans ce cas...


CAROLE se sépare d'ADRIEN et part de son côté. ADRIEN s'allume une cigarette et rentre dans la villa. ADRIEN se promène en pièce en pièce et observe les différents objets et bibelots qui décorent les lieux. Dans une des chambres, HAYDÉE fait l'amour à un homme. ADRIEN les surprend et quitte la pièce.


Texte narratif :
Fin des prologues


Deux semaines plus tard, ADRIEN retourne en jeep devant la villa.


ADRIEN

(Narrateur)

Dès mon arrivée,

Daniel m'avait annoncé

la mauvaise nouvelle.

Une fille logeait ici,

invitée par Rodolphe,

et troublerait notre repos.


ADRIEN et DANIEL se saluent.


EN CHOEUR

Montjoie!


Plus tard, ADRIEN et DANIEL discutent ensemble sur le balcon de la villa.


ADRIEN

Maïté?


DANIEL

Haydée.


ADRIEN

Je ne vois pas.

D'ailleurs, je confonds

toutes ces filles

dans une même indifférence.


DANIEL rit.


ADRIEN

Enfin, pour un mois,

24 jours.

C'est quel genre?


DANIEL

Bécassine, tête ronde.

Poil ras.

Charmante.


ADRIEN

Elle est d'ici?


DANIEL

En principe, oui.

Elle fait la manche,

à droite à gauche.

Parfois, elle vient

avec des types.


ADRIEN

C'est typique de Rodolphe,

des coups de ce genre-là.

Il se fait toujours accrocher

par les gens les plus naturels.

D'ailleurs, s'ils nous

emmerdent,

on les foutra tous à la porte.

Et elle avec.


Le lendemain, ADRIEN est seul dans sa chambre.


ADRIEN

(Narrateur)

J'avais envie d'être seul.

Et la présence de Daniel

ne me pesait nullement.

Vivant tout au long de l'année

sans horaire ni date,

je songeais à m'inventer

une règle.

L'aspect monacal de ma chambre

m'y conviait.


ADRIEN ouvre la fenêtre de sa chambre. Le soleil se lève.


ADRIEN

(Narrateur)

D'abord, me lever tôt.

Je n'avais jamais abordé l'aube

qu'à revers,

au sortir des mes nuits

blanches.

Il s'agissait maintenant

pour moi de lire le matin

dans le vrai sens

et de l'associer à l'exemple

de la quasi-totalité

des êtres sur Terre.

À l'idée de l'éveil

et du commencement.

Sensation vivifiante

et oppressante tout à la fois.


ADRIEN sort de la villa et se promène dans le boisé avoisinant.


ADRIEN

(Narrateur)

Il m'importait de décaler

d'un tiers de journée

le rythme de ma vie

et de me trouver le soir

assez fourbu

pour ne plus céder

à la tentation de sortir.

Et à quoi donc voulais-je

m'occuper?

Justement, à ne rien faire.

J'avais envie de prendre pour

une fois de vraies vacances,

car mon travail commençait

où cessait celui des autres.

Aux soirées, aux weekends,

sur les plages,

à la montagne.

Mais cette année, une seule

affaire m'intéressait.

Celle de ma galerie

de peinture.

Tout s'effaçait devant elle

et le stade de la préparation

étant déjà passé,

je n'avais plus qu'à attendre.


ADRIEN traverse le boisé et se rend sur le bord de la crique.


ADRIEN

N'ayant donc pour

la première fois depuis 10 ans

plus rien à faire du tout,

j'avais entrepris de ne

rien faire effectivement.

C'est-à-dire de pousser

l'inoccupation

à un degré jamais atteint

au cours de mon existence.

Je m'efforçais même

de ne plus penser.

J'étais enfin seul

devant la mer,

loin du rythme des croisières

et des plages,

réalisant un rêve très cher

de mon enfance

et d'année en année différé.


ADRIEN enlève son chandail, se met les pieds dans l'eau et reste immobile.


ADRIEN

(Narrateur)

J'aimais que le regard que

je portais sur elle

fut le plus vide possible.

Exempt de toute curiosité

de peintre ou de naturaliste.

Car peut-être, si j'avais suivi

l'une de mes pentes,

aurais-je passé ma vie

à collectionner

et à herboriser.


ADRIEN se baigne dans l'eau.


ADRIEN

Je m'abandonnais

à la seule fascination

des mouvements de l'ombre

et de la lumière,

jusqu'à entrer

dans une léthargie

que le bain prolongeait.

Cet état de passivité,

de disponibilité totale

semblait fait pour se poursuivre

bien au-delà

de l'espèce d'euphorie

où vous met

le premier contact

de la saison avec la mer.

Je m'imaginais très bien

coulant pendant tout un mois

mes journées dans le même moule.


ADRIEN sort de l'eau.


ADRIEN

(Narrateur)

C'est pourquoi la présence

de tout autre que Daniel

m'était insupportable.

La seule femme au monde

que j'aurais aimé avoir

auprès de moi était absente.

J'en avais pris mon parti.

C'était sans trop de peine,

je dois dire,

que j'écartais au loin

et pour toujours, croyais-je,

sa pensée.

Mais je n'en étais pas encore

à tolérer

la présence d'une autre,

a fortiori d'une des minables

petites protégées de l'ami

Rodolphe.


ADRIEN rejoint DANIEL sur le balcon de la villa. DANIEL lit le journal en écoutant de la musique.


ADRIEN

Le monde appartient

à ceux qui se lèvent tôt.

Tous les matins,

je vais me baigner

avec le soleil levant.


DANIEL

Et moi, à midi.


ADRIEN entre dans la villa, trouve le livre «Jean-Jacques Rousseau, œuvres complètes» et retourne au balcon le montrer à DANIEL.


ADRIEN

Tu lis ça?


DANIEL

Non! Tu peux le prendre.


Plus tard, ADRIEN s'étend à l'ombre d'un arbre pour lire son livre.


ADRIEN

(Narrateur)

Cette recherche du rien,

du vide,

Daniel la poursuivait

à sa manière,

beaucoup plus franche et brutale

que la mienne.

Et je le considérais sur ce

point un peu comme mon maître.


Un autre jour, ADRIEN et DANIEL sont à l'extérieur en robe de chambre. ADRIEN est debout, tandis que DANIEL est assoupi sous un arbre.


DANIEL

Rien?


ADRIEN

Rien.


DANIEL

Rien, rien?


ADRIEN

Absolument rien.

Positivement rien.

D'ailleurs, depuis que je suis

arrivé, je n'ai rien fait.

Je fais même de moins en moins.

Je veux en arriver

au rien absolu.


DANIEL

C'est très difficile.

Il faut une application

et un soin énorme.


ADRIEN

Tandis que moi, ça me vient

tout naturellement.

C'est ma pente.


DANIEL

Oui. Mais suivre sa nature,

c'est plus éreintant que

de la contrer.

D'ailleurs, tu ne fais pas rien,

tu lis.


ADRIEN

Mais si je ne lisais pas,

je penserais.

Et penser, au fond,

c'est la chose la plus pénible

et la plus accaparante qui soit.

Je crois qu'on pense

toujours trop.

L'important, c'est pas de

penser, mais de participer.

Un bouquin, ça me fait penser

dans une certaine direction

qui est celle du bouquin.

Ce que je ne veux pas,

c'est penser dans ma direction

à moi.

Je veux me laisser mener.

Je veux faire comme l'Arabe,

dans la rue, il ressent la rue,

tandis que nous,

on pense au but.

C'est l'Arabe qui a dit:

"Un est le premier chiffre

du nombre

qui ne se termine jamais."


DANIEL

Une idée, c'est un flash.

On a que trois ou quatre idées

vraies dans sa vie.

Les gens qui pensent toujours,

ça n'existe pas.

Regarde les montres molles

par exemple.


ADRIEN

Oui, c'est ça.

Je ne cherche rien.

Si je trouve un bouquin,

je le lis.

Si c'est Rousseau,

je lis Rousseau,

mais je pourrais tout aussi bien

lire Don Quichotte.

Et si une fille me tombe

dans les bras

et qu'elle est jolie,

je la prends.

Encore que pour l'instant,

je n'ai aucune envie

d'avoir une histoire

avec une fille.


DANIEL

Et si Haydée vient

dans ton lit?


ADRIEN

Ah, oui. La fille?

Elle est venue dans le tien?


DANIEL

Non. Il y a toujours

quelqu'un.

Mais ça, c'est son côté

architecte.


ADRIEN

Ça n'empêche rien.


DANIEL

Elle n'est pas encore

à ce stade.


DANIEL

À l'intérieur d'un laps de temps

de 24 ou 48 heures,

elle est même remarquablement

fidèle.



ADRIEN

(Narrateur)

Et voici que trois ou quatre

jours après mon arrivée,

à 2 h du matin...


ADRIEN se réveille et entend du bruit provenant de l'autre côté de sa chambre. ADRIEN tape sur le mur.


Le lendemain matin, ADRIEN est de retour de sa baignade. Il se dirige vers la villa.


ADRIEN

(Narrateur)

En rentrant du bain vers midi,

j'aperçus la fille à sa fenêtre

en compagnie d'un garçon

de son âge.


HAYDÉE et CHARLIE sont accotés une des fenêtres de la villa.


Plus tard, ADRIEN lit sur une chaise à l'extérieur. Plus loin, HAYDÉE et son amant se promènent le long de la villa.


ADRIEN

(Narrateur)

Puis un peu plus tard,ils descendirent sur la pelouse.

D'après une description que

m'avait faite Daniel,

je m'attendais à trouver

une autre fille

que j'avais aperçue

chez Rodolphe.

Collante et horripilante

à souhait.


HAYDÉE et CHARLIE s'arrêtent devant un petit groupe de poules.


HAYDÉE

Si on tuait des poules?


HAYDÉE et son amant lancent des roches sur elles en rigolant.


ADRIEN

(Narrateur)

Celle-ci ne lui ressemblait

que par la coiffure

et son visage à cette distance

ne me disait rien.

Il est vrai que je suis médiocre

physionomiste.

Mais qu'importait, puisque

du train où elle allait,

je ne lui accordais à elle

non plus guère de chance

de vivre en bonne entente

avec moi.


Une des roches atterrit aux pieds d'ADRIEN. HAYDÉE esquisse un geste d'indifférence.


HAYDÉE

Oh...


ADRIEN

(Narrateur)

Mais elle m'avait déjà

identifié comme l'intrus,

qui, 15 jours plus tôt,

chez Rodolphe à la campagne,

avait pénétré dans sa chambre.


Plus tard, ADRIEN, DANIEL, HAYDÉE et CHARLIE sont sur le balcon de la villa.


DANIEL

Haydée, tu connais Adrien?


HAYDÉE

Oui. Il me semble.


DANIEL

Ah bon?


HAYDÉE

On a dû se rencontrer

chez Rodolphe.


ADRIEN

Ah, oui.

Je vois.


DANIEL

Dommage que Rodolphe

ne soit pas là cette année.

Mais je sais qu'il hait

les voyages.


CHARLIE s'approche d'ADRIEN et lui serre la main.


CHARLIE

Charlie.


Plus tard, ADRIEN, DANIEL, HAYDÉE et CHARLIE discutent à une table sur le balcon de la villa.


CHARLIE

Si je vous dis ça, c'est que je

m'y connais quand même un peu.

Mon père est dans les bateaux.

Il a inventé le premier yacht

en matière plastique.


ADRIEN

Ah, oui?


CHARLIE

Et vous, qu'est-ce que

vous faites?


ADRIEN

Comment?


CHARLIE

Dans la vie, quoi?


ADRIEN

Je suis médecin.


CHARLIE

En médecine générale?


ADRIEN

Non. Je suis spécialiste

de la vue.

D'ailleurs, ce qui me frappe

chez vous,

c'est que vous supportez mal

la lumière du jour.


CHARLIE

Vous parlez sérieusement?


ADRIEN

C'est une première impression,

mais mes premières impressions

sont toujours justes.


CHARLIE

Ah, bon?


ADRIEN

Montrez-moi vos lunettes.


CHARLIE sort ses lunettes de la poche de sa chemise et les remet à ADRIEN.


ADRIEN

On vous les a prescrites?


CHARLIE

Non. C'est des lunettes

de soleil.

Je les ai achetées comme ça.


ADRIEN

Vous savez que c'est très

dangereux d'acheter comme ça

la première camelote venue.


CHARLIE

Mais c'est pas de la camelote.

Je les ai payées 15 000 francs.

Elles sont polaroïds.


DANIEL se retient pour ne pas rire.


ADRIEN

Oui. Mais la polarisation,

c'est comme l'extrapolation.

Une théorie entièrement

dépassée.

Aujourd'hui, on en revient

à la vieille théorie

selon laquelle la seule

protection efficace

contre le soleil,

c'est la couleur.

Et vice versa.

Voyez celles que j'ai prescrites

à Daniel.


ARIEN remet les lunettes de DANIEL à CHARLIE.


ADRIEN

Y a deux couleurs.

Le bleu et le magenta.

Toutes deux sont très efficaces

contre les rayons nuisibles.


CHARLIE

Qu'est-ce que c'est

le magenta?


DANIEL et HAYDÉE rient.


Plus tard, ADRIEN est réveillé au beau milieu de la nuit par le bruit que font HAYDÉE et CHARLIE dans l'autre chambre.


ADRIEN

(Narrateur)

Le vacarme reprit

la nuit suivante.


ADRIEN cogne contre le mur de sa chambre.


ADRIEN

(Narrateur)

Je décidai que cette nuit

serait la dernière.


ADRIEN

Silence, mademoiselle.


Le lendemain matin, CHARLIE sort sur le balcon de la villa. DANIEL vient le voir.


DANIEL

Mon vieux, vous êtes prié

de vider les lieux.


CHARLIE

Non, mais j'ai rien à voir

avec vous.

Je vous connais pas.


ADRIEN rejoint DANIEL et CHARLIE.


ADRIEN

Monsieur, vous avez troublé

mon repos.

C'est regrettable.

La raison est au plus fort.


HAYDÉE rejoint le reste du groupe.


CHARLIE

Oui, oui.

Je m'en vais.

HAYDÉE)

Finalement, mon père ne rentrera

pas avant huit jours.

Tu viens chez moi?


HAYDÉE

Non.


HAYDÉE

Tu vas pas rester

avec ces charlots.


HAYDÉE

Si.


CHARLIE s'en va. HAYDÉE sert une tasse de café à ADRIEN.


ADRIEN

(Narrateur)

Docile, Haydée n'invitait

plus personne.

Le soir, vers 8 h, elle

se contentait de téléphoner.


Le soir, ADRIEN est allongé sur le balcon. HAYDÉE parle au téléphone non loin de lui.


HAYDÉE

(Au téléphone)

Prends le petit chemin

pierreux. La maison est à 200 m.

Non, pas la route,

le petit chemin.


ADRIEN

Yak-yak!


HAYDÉE

(Au téléphone)

Bon, tu me diras ça

tout à l'heure.

D'accord. À tout à l'heure.

Je t'embrasse.


HAYDÉE raccroche. ADRIAN se lève et raccroche le combiné à nouveau.


Plus tard, un jeune homme vient chercher HAYDÉE à la villa.


HAYDÉE

(Au téléphone)

Elle rentrait le plus souvent

à l'aube,

au moment où je me levais.


Le lendemain, un autre JEUNE HOMME reconduit HAYDÉE à la villa.


HAYDÉE

(Au JEUNE HOMME)

Au revoir. Merci.


ADRIEN

(Narrateur)

Le garçon qui la raccompagnait

n'était pas forcément celui qui,

la veille au soir,

était venu la chercher.


JEUNE HOMME

À ce soir.


HAYDÉE

Oui, oui. Au revoir.


ADRIEN

(Narrateur)

Et comme elle passait

sa journée à dormir,

nous nous voyions très peu.


HAYDÉE et ADRIEN se croisent sur l'escalier de la villa.


ADRIEN

(Narrateur)

Mais un soir,

en quête de chauffeur,

elle fit appel à mes services.


Un soir, ADRIEN est allongé sur le balcon pendant qu'HAYDÉE parle au téléphone derrière lui.


HAYDÉE

(Au téléphone)

Allô. Est-ce que Werner

est là, s'il vous plaît?

Vous savez pas

quand il va rentrer?

Dites-lui que Haydée

a téléphoné.

Haydée.

(Épelant son nom)

HAYDÉE. Merci.


HAYDÉE raccroche.


HAYDÉE

ADRIEN)

Tu peux me conduire?


ADRIEN

Pour quoi faire?


HAYDÉE

J'ai rendez-vous.


ADRIEN

Avec lequel?


HAYDÉE

Connais pas.


ADRIEN

Arrange-toi pour que

le suivant ait une voiture.


HAYDÉE

Tu peux pas?


ADRIEN

Si, je peux,

mais je ne veux pas.


HAYDÉE fait la moue et s'en va.


ADRIEN

Haydée.


HAYDÉE

Quoi?


ADRIEN

Ma pauvre chérie, je trouve

que tu manques de tenue.

Regarde Daniel et moi.

Nous avons trouvé le bonheur

dans la vertu et la vie simple.


HAYDÉE

On prend son bonheur

où on peut.


ADRIEN

Tu viens te baigner demain

à 7 h?


HAYDÉE

D'accord.


HAYDÉE s'assoit sur une chaise et lit un magazine de bandes dessinées.


Le lendemain matin, ADRIEN cogne à la porte de la chambre d'HAYDÉE.


ADRIEN

Haydée.


HAYDÉE

Oui?


ADRIEN

Haydée!


HAYDÉE

Oui.


Plus tard, ADRIEN et HAYDÉE se rendent au bord de l'eau et se mettent en maillot de bain.


ADRIEN

(Narrateur)

Haydée me prit donc au mot.

Ce qui ne me déplut pas

tellement, je dois dire.

La situation en était éclaircie.

Comme Daniel, elle ferait partie

de ma solitude.

Puisqu'elle était là,

mieux valait l'annexer.

C'est pourquoi je mis d'emblée

nos relations sur le plan

de la plus franche camaraderie.

Je savais pourtant qu'elle

aurait souhaité de moi

exactement le contraire.

Que je lui fasse

une cour mi-insolente,

mi-cérémonieuse.

C'était assez dans ma manière.

Avec tout autre fille

bien entendu.


ADRIEN et HAYDÉE vont dans l'eau. Plus tard, ils se font bronzer sur le sable. DANIEL vient les rejoindre.


ADRIEN

(Narrateur)

Mais le fait est que,

pendant quelques jours,

nous vécûmes très agréablement

tous les trois,

attachés à l'observation

scrupuleuse

de nos emplois du temps

respectifs

et à l'accomplissement

des tâches domestiques,

dont nous grossissions

l'importance à plaisir.


Dans la cuisine de la villa, ADRIEN, DANIEL, HAYDÉE et UNE BONNE préparent le repas.


ADRIEN

(Narrateur)

Haydée se révélait comme

une fille très vivable

et très apte à se mettre

tout de suite à notre diapason,

sans pour autant démarquer

nos allures et nos tiques.


DANIEL parle à LA BONNE en italien.


ADRIEN

(Narrateur)

Toutefois, il y avait

je ne sais quoi de boiteux

dans la situation

et qui ne m'échappait pas.

Bien que Haydée dissimulât

très habilement

ce qu'à tort ou à raison,

je supposais être son jeu.

Et cette réserve de sa part,

précisément, m'irritait.

Je pris donc le risque

de tout brusquer

et, par crainte de me laisser

insidieusement mollir,

optai pour l'irréparable.


ADRIEN et HAYDÉE arrivent en jeep dans un pré non loin de la villa. Ils débarquent de la jeep.


ADRIEN

On s'assied ici?


HAYDÉE

Oui.


ADRIEN

Tiens, attrape.


ADRIEN lance une couverture à HAYDÉE. HAYDÉE et ADRIEN s'allongent sur la couverture.


ADRIEN

Tu sais ce qu'il y a

de plus mauvais,

c'est le vin de Provence.

Il est infect.

Alors je n'en bois plus.

Ouais.


ADRIEN caresse la jambe d'HAYDÉE avec son doigt.


ADRIEN

On a toujours tort

de boire ce qu'on aime pas,

d'accepter les choses

qu'on aime pas.

De voir des gens qu'on aime pas.

On a tort de caresser

une fille qu'on aime pas.

C'est même la suprême

immoralité.


ADRIEN se lève.


ADRIEN

En somme, mon plus grand tort,

c'est de vouloir vérifier

mes impressions premières.

Par exemple, je savais que

les jambes d'une fille

dont le nez me déplaît,

me laissent froid.


HAYDÉE

N'y touche plus.


ADRIEN

D'ailleurs...


HAYDÉE

Quoi?


ADRIEN

Écoute, Haydée, je veux pas

te faire de peine,

mais que tu cours après moi,

ça me gêne.


HAYDÉE

Je te cours pas après.


ADRIEN

Mais si. Je vois bien quand

une fille s'intéresse à moi.

En d'autres circonstances,

tu pourrais m'avoir.

Je suis faible et trop gentil.

Il faut savoir être homme moral.

Et quand je pense à toi

comme à une fille avec qui

je devrais coucher,

je vois tous tes défauts.

Et pourtant, tu dois avoir

des qualités.


HAYDÉE

Tu crois?


ADRIEN

Hum-hum.


ADRIEN

Si tu t'attaquais plutôt

à Daniel.

Évidemment, il est infiniment

supérieur à toi.

Mais sa moralité est plus

élastique que la mienne.


HAYDÉE

On dirait qu'il y a que

vous deux au monde.

Ce ne sont pas les garçons

qui manquent.


ADRIEN

Je sais, Haydée.

Tu plais trop.

Nous avons les mêmes drames.


Un autre jour, dans la villa, ADRIEN passe devant la chambre d'HAYDÉE et la voit en train de dormir.


ADRIEN

(Narrateur)

Mes coups apparemment avaient

porté dans le vide.

Mais l'impression laissée

en elle comme en moi

par ma fausse manoeuvre

suffit à empoisonner

nos rapports.


Plus tard, ADRIEN est sur le bord de l'eau et enlève son chandail. En entendant HAYDÉE arriver, il se cache derrière des rochers. ADRIEN attend qu'HAYDÉE soit assez proche pour partir sans être vu.


ADRIEN

(Narrateur)

Mais ce petit jeu

de cache-cache,

loin de préserver le vide chéri

de mon existence,

y introduisait au contraire

un élément de drame

et de déséquilibre.

Il me forçait à m'intéresser

de plus en plus en elle.

Et Daniel sur ce point se

montrait fort mauvais maître,

fournissant par le mystère

de sa propre attitude,

un aliment substantiel

à ma réflexion.


De retour à la villa, ADRIEN rencontre DANIEL.


DANIEL

Haydée te cherchait.

Elle est allée à la plage.


ADRIEN

Ah, oui?

Pour quoi faire?


DANIEL

Je n'en sais rien.

Je n'ai aucune idée de

ce qu'elle veut faire avec toi.


ADRIEN

Écoute...

rends-moi un service.


DANIEL

Je veux bien la foutre dehors.


ADRIEN

Il s'agit pas de ça.

Daniel, prends-la.


DANIEL

Ah! Prends-la

toi-même

et fous-moi la paix.


ADRIEN

Si c'est un service

que je te demande.


DANIEL

Non, mon petit vieux.

C'est un genre de service

que je ne rends jamais.

Couche avec elle.

D'ailleurs à ta place...

je foncerais.


ADRIEN

Eh bien, vas-y.

Fonce.


DANIEL

Oh, non!

Je n'ai plus envie

de faire le moindre effort.

Tu sais, même si j'en avais

envie, je suis pas sûr du tout

que ça marcherait.


ADRIEN

Tu vas pas me faire croire

que tu aurais la moindre

difficulté

à troncher cette petite

sauteuse.


DANIEL

Si. Tu sais, y a déjà pas mal

de temps que j'ai décidé

de ne plus courir

après aucune fille.

Ça m'épuise complètement.

Mais toi, par contre,

puisqu'elle vient à toi,

prends-la!

Elle est tout à fait charmante.


ADRIEN

Justement.

J'en ai marre de

ces petites filles insensées

devant qui

tout le monde s'extasie.

Marre de ces filles

qu'on partage.

Ça me déprime.


DANIEL

Oh! La perversité,

ça m'intéresse encore.

Mais rien à voir avec

ce genre de petit boudin.


ADRIEN

Écoute.


DANIEL

Elle ne voudra pas de moi.


ADRIEN

Un peu de sérieux, Daniel.


DANIEL

Mais je suis sérieux.


ADRIEN

Oui.


DANIEL

Plus un type a de filles,

plus il m'est suspect.

Ce qui importe, ce n'est pas

de plaire, mais de déplaire.

Moi, ça me flatte.

C'est assez agréable de ne pas

faire partie de sa collection.


ADRIEN

Ils sont pas si mal

pour ce qu'elle est.


DANIEL

Oh, possible.

Ça n'a aucune importance.

Je me fous royalement de plaire

ou de déplaire à une fille.


ADRIEN

Mais tu ne ferais pas

un effort pour moi?


DANIEL

Oh, assez!


ADRIEN

Daniel, mon ami,

vous m'échappez.


DANIEL

Mais baisez-la, mon vieux!


En début de soirée, ADRIEN prend sa jeep pour aller en ville.


ADRIEN

Malgré ma vocation momentanée

d'ermite,

je ne m'étais pas complètement

retranché du monde.

J'acceptai donc un soir

une invitation à dîner.


À une marina, ADRIEN monte à bord d'un bateau où se tiennent déjà d'autres invités.


ADRIEN

(Narrateur)

Je ne me dissimulais pas

que cette sortie,

même justifiée par

des raisons d'affaires,

sonnait le glas de mes belles

résolutions des premiers jours.

Mes idées en furent pas mal

clarifiées

et je commençais à mesurer

l'immensité de ma bévue.


L'aube levée, ADRIEN est de retour à la villa.


ADRIEN

(Narrateur)

La querelle,

si querelle il y avait,

n'était pas

entre la fille et moi,

mais de moi à Daniel,

qui marquait visiblement

des points

dans l'assaut de nos ironies

et de notre dissimulation.

En rentrant à l'aube,

j'eus le pressentiment

que les jeux étaient truqués

et qu'il manquait au mien

une carte essentielle,

en l'espèce d'un fait précis,

qui allait justement,

dépassant mon attente,

m'être révélé à l'instant même.


En passant devant la chambre d'HAYDÉE, ADRIEN remarque que DANIEL et HAYDÉE dorment dans le même lit.


Le lendemain, ADRIEN, DANIEL et HAYDÉE sont sur le balcon, chacun de son côté.


ADRIEN

(Narrateur)

Le lendemain, Daniel bouda

ostensiblement la fille.

Moins pour m'égarer,

car il se doutait

de ma découverte,

que pour m'étonner.

Ce fut elle qui fit les frais

de ce nouvel assaut

et elle accusa le coup

beaucoup plus nettement

que lors de mes récentes

attaques. Ce qui me vexa.


Le soir, une voiture vient chercher HAYDÉE à la villa.


ADRIEN

(Narrateur)

En froid maintenant

avec l'un comme avec l'autre,

force lui fut de reprendre

son ancienne vie

et ses sorties nocturnes.


HAYDÉE

J'arrive.


HAYDÉE fait la bise à ADRIEN et se dirige vers la voiture.


ADRIEN

Tu es sur la mauvaise pente.


HAYDÉE passe devant DANIEL et celui-ci lui donne une tape amicale sur les fesses.


DANIEL

Très bonne pente.


Un autre jour, HAYDÉE, ADRIEN et DANIEL sont étendus dans un pré. HAYDÉE est sur une chaise longue, à l’écart des deux hommes.


ADRIEN

(Narrateur)

S'ouvrit alors une ère

d'hostilité franche,

qui fut celle peut-être

où nos talents respectifs,

le sien non moins

que les nôtres,

trouvèrent le mieux à s'exercer.


ADRIEN

J'ai trouvé la définition

de Haydée.

C'est une collectionneuse.

Haydée, si tu couches à droite

et à gauche,

comme ça, sans préméditation,

tu es l'échelon le plus bas

de l'espèce.

L'exécrable ingénue.


HAYDÉE ne réagit pas.


ADRIEN

Maintenant, si tu collectionnes

d'une façon suivie,

avec obstination,

bref, si c'est un complot,

les choses changent

du tout au tout.


DANIEL

Oui, mais elle collectionne

mal.


HAYDÉE

Je ne suis pas

une collectionneuse.


ADRIEN

Ne dis pas ça.

C'est ton seul mérite.


HAYDÉE

C'est entièrement faux.

Je cherche.

Je cherche pour essayer

de trouver quelque chose.

Je peux me tromper.


DANIEL

Elle ne collectionne pas,

elle prend ce qu'elle trouve.

D'ailleurs, elle ne sait pas

ce que c'est que l'éloignement.


HAYDÉE

Non. J'exploite.

C'est peut-être n'importe quoi.

Le principal, c'est que moi,

j'en tire quelque chose.


DANIEL

Non! Tu racles.

Et finalement,

tu n'arrives qu'à un tas.

Ça s'écroule parce qu'il n'y a

rien derrière.


HAYDÉE

Toi aussi, tu racles.


DANIEL

Moi, je suis un barbare.

Si j'ai couché avec toi,

c'est sans aucune attention.


HAYDÉE

C'est complètement illogique.

Tu me reproches de prendre

n'importe quoi,

et toi, tu t'en vantes.


DANIEL

Tu n'es pas barbare.

Tu n'as pas le droit

de te conduire en barbare.

Moi, si!

Il faut toujours être quelque

part en tuant quelque chose.

Que j'aie couché avec toi

ou non,

c'est exactement la même chose.

J'ai couché avec toi la première

seconde où je t'ai vue.


ADRIEN

Tu l'as vue où,

la première fois?


DANIEL

Elle dansait.

Et toi?


ADRIEN

Elle faisait l'amour.

Elle faisait l'amour,

au sens physique du terme,

avec un type, sur un lit.


HAYDÉE sourit.


ADRIEN

J'avais poussé la porte.

Je croyais que la pièce

était vide.


DANIEL

Toi donc, tu as couché

avec elle.

Tous les hommes ont couché

avec elle. La salope!

Or, cela dit, le collectionneur,

c'est vraiment un pauvre type

qui n'a en tête que

l'additionnel.

Jamais il n'arrivera à se

satisfaire d'un seul objet.

Il lui faudra toujours chercher

l'objet impact

parmi toute une série.

Il lui faudra toujours avoir

un ensemble.

Nous sommes bien loin

de la pureté là.

Ce qui est important,

c'est l'élimination.

Enfin, le gommage.

L'idée de collection est contre

l'idée de pureté.


Plus tard, ADRIEN, DANIEL et HAYDÉE sont au salon de la villa. HAYDÉE lit un livre intitulé «Le Romantisme allemand» et DANIEL fume en écoutant de la musique de yoga.


ADRIEN

(Narrateur)

Le sentiment que m'inspirait

Haydée ces jours-là

était au moins celui

de la curiosité.

C'était bien elle

en fin de compte

le pôle véritable

de mon intérêt.

Cette fille que j'avais d'abord

refusée,

puis acceptée comme un élément

du décor,

en devenait maintenant

le centre,

reléguant peu à peu Daniel

à l'arrière-plan.


ADRIEN

Haydée.


HAYDÉE

Hum?


ADRIEN

Tu sors pas ce soir.


HAYDÉE

Non, tu vois bien.


ADRIEN

Tu veux pas sortir avec moi?


HAYDÉE

Tu sors?


ADRIEN

Si tu veux.

Daniel.


DANIEL

Hein?


ADRIEN

On sort tous les trois?


DANIEL

Non.


HAYDÉE

Si, Daniel. Viens.


DANIEL

Je plane.

Je reste.

Sortez, tous les deux.


ADRIEN

Bon...

Eh bien, on y va.


HAYDÉE

D'accord.


ADRIEN et HAYDÉE s'en vont.


ADRIEN

(Narrateur)

Après une nuit sans histoire,

mais où la plupart des filles

rencontrées

servirent de repoussoirs

à ma cavalière,

l'heure à l'excitation

de l'insomnie aidant,

je me laissais aller à

brusquer légèrement

le cours des choses.


À l'aube sur une terrasse près d'une marina, ADRIEN flirte avec une JEUNE FILLE.


ADRIEN

Je me suis laissé dire,

mademoiselle,

que vous vous appeliez Fanchon.


JEUNE FILLE

C'est vrai, Fanchon, oui.


ADRIEN

Un beau prénom.


JEUNE FILLE

Oui.


ADRIEN

Et que vous veniez de Paris.


JEUNE FILLE

C'est exact, oui.


ADRIEN

Alors mes renseignements

sont justes.


JEUNE FILLE

Oui, c'est vrai.


À côté d'eux, HAYDÉE flirte avec un JEUNE HOMME.


HAYDÉE

Oui, mais j'ai un peu froid.


JEUNE HOMME

Mais il fait si chaud.


HAYDÉE

Adrien, va me chercher

ma veste, s'il te plaît.


ADRIEN se lève et fait signe à HAYDÉE de le rejoindre.


JEUNE FILLE

Allez.


HAYDÉE rejoint ADRIEN, qui lui montre le soleil se levant sur la marina.


ADRIEN

C'est beau.

C'est très beau.


HAYDÉE

Très, très beau.


ADRIEN

On se tire?


HAYDÉE

Oui, on se tire.


ADRIEN et HAYDÉE s'en vont.


ADRIEN

(Narrateur)

Comme nous n'avions pas

sommeil, je lui proposais,

avant de rentrer de faire

une balade dans la montagne.


ADRIEN et HAYDÉE font une promenade en jeep.


ADRIEN

(Narrateur)

Si Haydée suivait une ligne,

me disais-je,

elle la suivait bien.

Voudrait-elle me conquérir,

me faire rentrer coûte que coûte

dans sa collection,

qu'elle ne saurait

raisonnablement

mieux s'y prendre.

Et l'on pouvait concevoir

la suite de ses attitudes

et de ses actions

depuis que nous avions fait

connaissance,

y compris, bien entendu,

son intrigue avec Daniel,

comme le moyen le plus sûr,

sinon le plus rapide,

de provoquer en moi

un intérêt pour sa personne.

Elle était donc parvenue

à ses fins

à supposer

qu'elles fussent telles,

ce que j'admettais, dis-je,

bien volontiers.


Plus tard, ADRIEN et HAYDÉE se rendent au bord de l'eau.


ADRIEN

(Narrateur)

Au retour, nous avions décidé

d'aller nous baigner

dans notre crique habituelle.

C'est là que je voulus

m'assurer,

à mes risques et périls,

de la solidité

de ma construction.


ADRIEN

Tu sais, Daniel, dans le fond,

il est très facile à ravoir.


HAYDÉE

Il ne m'intéresse plus.


ADRIEN

Infiniment au-dessus de tout

ce que tu as pu rencontrer.


ADRIEN

Peut-être que tu as raison

pour ici.

De toute façon,

ce sont mes affaires.


ADRIEN

Oui, mais que vous soyez

en froid, ça me dérange.


HAYDÉE

Ce genre de situation m'amuse.

Un bonheur sans nuages,

quelle tristesse!


ADRIEN

Pour une fois

que tu as la chance

d'être aimée

par un être exceptionnel.


HAYDÉE

De quoi te mêles-tu?


ADRIEN

Écoute,

je suis venu

pour vivre dans la paix

et tu la troubles.


HAYDÉE

Si chacun vit pour soi,

je ne la dérangerai pas.


ADRIEN

Écoute, Haydée,

faisons la paix.


HAYDÉE

Nous ne sommes pas en guerre.


ADRIEN

Si.


HAYDÉE

C'est toi qui sans arrêt

relances la bataille.


ADRIEN

J'ai l'impression que

tu interprètes comme un style,

une attitude

fondamentalement amicale.


HAYDÉE

J'ai la même impression

avec toi.


ADRIEN

Donc il y a pas de problème.


HAYDÉE

Moi, je n'en vois pas.


HAYDÉE

Mais toi, tu aimes tellement

te torturer l'esprit.


ADRIEN

Dans la mesure où te ne m'es

qu'à moitié sympathique.


HAYDÉE

Nous sommes indifférents

et c'est très bien.

Ça n'empêche pas

de vivre ensemble.


HAYDÉE sourit à ADRIEN.


ADRIEN

Haydée...

Je me suis souvent demandé

ce que voulait dire ton sourire.


HAYDÉE

Rien.


ADRIEN

C'est ce que je pensais.


Plus tard, ADRIEN et HAYDÉE se font bronzer sur le sable.


ADRIEN

(Narrateur)

Il était désormais certain

qu'elle ne prendrait plus

le risque

de faire le moindre pas

vers moi.

Elle me forçait petit à petit

à m'engager, à me compromettre.


ADRIEN embrasse HAYDÉE, mais HAYDÉE le repousse. ADRIEN insiste à nouveau et HAYDÉE se lève et envoie du sable au visage d'ADRIEN avec son pied.


ADRIEN

Ah!


HAYDÉE part en courant et se réfugie dans les bras de DANIEL, qui venait rejoindre le groupe. ADRIEN se lève et rejoint DANIEL et HAYDÉE.


ADRIEN

On se baigne?


HAYDÉE

J'ai sommeil.

DANIEL)

Tu viens?


DANIEL emmène HAYDÉE en sifflotant. ADRIEN retourne dans l'eau.


Plus tard, HAYDÉE et DANIEL sont au salon. HAYDÉE caresse la jambe de DANIEL.


ADRIEN

(Narrateur)

Mais le couple

qu'elle formait avec Daniel

ne pouvait pas me laisser

l'esprit tout à fait en repos.

Leur complicité sentait

l'artifice.

Restait à savoir s'ils jouaient

le jeu à l'égard d'eux-mêmes

ou bien de moi.

Dans cette hypothèse-ci,

je revenais

à ma théorie première.

Mais pourquoi une fille

si facile perdait-elle son temps

à me gagner par le chemin

le plus détourné

alors que mes imprudences

lui ouvraient la voie directe?


De retour de sa baignade, ADRIEN va pour entrer au salon, mais fait demi-tour en voyant DANIEL et HAYDÉE.


ADRIEN

(Narrateur)

Je conte ici l'histoire

des moindres de mes soucis.

J'en avais en ce moment même

un de plus sérieux.

Celui d'organiser ma rencontre

avec mon collectionneur

d'antiquités chinoises

et, par-dessus le marché,

probable commanditaire

de la galerie de peinture

que je voulais ouvrir

la saison prochaine.

Tous ces préparatifs,

malgré l'importance de l'enjeu,

me prirent assez peu de temps.


ADRIEN revient de la ville. Il pose des vases asiatiques sur le foyer du salon. HAYDÉE entre au salon et examine un des vases.


ADRIEN

Comment tu le trouves?


HAYDÉE

Hum...


ADRIEN

C'est un vase chinois

très rare.

Ça fait trois ans

que j'essaye de l'avoir.


HAYDÉE

C'est plutôt hindou

ou siamois.


ADRIEN

C'est à cause des éléphants.

C'est un vase Song,

du Xe siècle,

juste avant que les éléphants

disparaissent de la Chine,

avant la montée du peuple.


ADRIEN désigne le deuxième vase.


ADRIEN

Et celui-là?


HAYDÉE

Celui-là,

il fait plus chinois.


ADRIEN

Parce qu'il est japonais.

C'est un Satsuma du XIXe siècle.

Il n'a aucune valeur,

je l'ai raflé en prime.

Je te le donne.


HAYDÉE

Merci, je le prends.


Plus tard, DANIEL se regarde dans le miroir en tapant du pied. Derrière lui, ADRIEN et HAYDÉE lisent chacun un livre.


ADRIEN

(Narrateur)

Entre Daniel et Haydée,

la situation se détériorait

vite,

chacun entendant rompre

à son avantage.

D'où le manège

de ces derniers jours.

Mais Daniel sut prendre

les devants

et se réservait un baisser

de rideau très dans sa manière.


HAYDÉE

Arrête.


DANIEL continue de taper du pied en regardant HAYDÉE dans le miroir.


HAYDÉE

Arrête!


DANIEL continue de taper du pied.


HAYDÉE

Ça suffit.

C'est bientôt terminé?

J'ai rarement vu

un type aussi con.

Je me demande de plus en plus

ce que je fais ici.


DANIEL

Silence, petite conne,

tu m'énerves!

Tu n'as pas le droit

à la parole.

Tu as eu l'immense chance

que nous nous intéressions à toi

tous les deux.

Adrien a bien raison.

Tu vas très bien avec tous

les petits mecs qui te sautent.

J'ai cru un moment qu'il y avait

en toi un petit quelque chose,

un tremplin pour te sortir

de ton abjecte insignifiance.

Haydée, ce qui m'a fasciné,

c'est ton insignifiance.

Je ne pense même pas

que tu sois laide

et au fond, ce qui a pu

m'attirer en toi,

c'est certains moments

de laideur franche,

dans les traits, dans le regard.

Là, tu émeus

parfois un tout petit peu.

Mais quand tu es jolie,

quand tu es ravissante,

alors là, ma petite,

permets-moi de rire.

Tu représentes le degré

le plus bas, le plus dégradé,

le plus absent de la beauté.


HAYDÉE s'allume une cigarette.


DANIEL

Écoute-moi bien.

Chaque rayon de lumière a

un point d'extrême brillance

et un point d'extrême faiblesse.

Il s'agit donc de l'intercepter.

On ne peut pas le faire

fonctionner dans le vide.

On peut le faire tomber

en droite ligne,

le réfléchir ou le défléchir,

le rassembler et l'étaler,

l'arrondir comme une bulle

de savon,

le faire briller ou le bloquer.

À son point d'extrême

faiblesse, c'est l'obscurité.

Tu es définitivement

irrécupérable.

Si. Peut-être pour un peintre

impressionniste. Et encore.

Cela dit, je n'ai pas trop perdu

mon temps avec toi.

Je ne peux pas

me permettre de le perdre.

Je m'arrête.

Bonsoir.

Je pars demain.

Je suis invité pour une

croisière aux Îles Seychelles.


ADRIEN

C'est dommage.

Mon ami Sam,

ce collectionneur

dont je t'avais parlé,

il doit venir demain après-midi.


DANIEL hausse les épaules et quitte la pièce.


HAYDÉE

Complètement fou,

ce petit peintre.

Moi aussi, j'ai perdu

assez de temps avec lui.

Des énormes mots artificiels,

j'en ai plein le cul.

Je fous le camp.

Je resterai pas une minute

de plus dans cette maison.


HAYDÉE prend le téléphone et le décroche.


HAYDÉE

(Au téléphone)

Allô? Est-ce que Félix est là,

je vous prie?

Non, ça ne fait rien,

je rappellerai, merci.


HAYDÉE raccroche.


ADRIEN

Si tu as quelque part

où aller, je peux te conduire.


HAYDÉE décroche le téléphone et compose un autre numéro. Comme personne ne répond, HAYDÉE raccroche.


HAYDÉE

D'ailleurs, je ne pars pas.

Cette maison est aussi bien

la mienne que la vôtre.

Je peux écrire à Rodolphe

pour vous faire partir.


HAYDÉE

Et tu crois que Rodolphe

attachera la moindre importance

à ce que tu dis.


HAYDÉE ne dit rien. Elle esquisse un sourire. ADRIEN lui retourne son sourire.


ADRIEN

Tu peux être sûre que Daniel a

passé son après-midi

à mettre au point

sa petite sortie.

Tu l'as cru?


HAYDÉE

Qu'elle soit vraie ou fausse,

ça m'est parfaitement égal.

J'ai horreur

de ce genre de scène.

De toute façon, c'est fini.


HAYDÉE

Je reste ici et je ne vous

parlerai pas,

ni à l'un ni à l'autre.

Je m'installerai

dans la pièce d'en face.


ADRIEN

Comme tu voudras.

Haydée...


HAYDÉE

Hum?


ADRIEN

Bon, nous avons été

très méchants.

Haydée!


HAYDÉE ne répond pas.


ADRIEN

Haydée, tes histoires avec

Daniel, ça ne me regarde pas,

mais moi,

pourquoi m'en veux-tu à moi?


HAYDÉE

Tais-toi, c'est toi qui as

fourré des idées connes

dans la tête de Daniel.


ADRIEN

Des idées? Quelles idées?

J'ai pas d'idées.

Je n'ai pas cessé de dire

du bien de toi.


HAYDÉE

Je peux faire ma publicité

toute seule.


ADRIEN

Écoute, la seule chose

que je te reproche peut-être,

c'est d'avoir un peu moins

d'humour qu'il ne faudrait.

Je ne critique jamais que

les gens que j'aime bien.

Si je pensais vraiment du mal

de toi, j'irais pas te le dire.


ADRIEN verse du vin dans des verres.


ADRIEN

Buvons à notre réconciliation.


ADRIEN donne un verre à HAYDÉE.


ADRIEN

Pardonne-moi, Haydée,

j'ai été très méchant.


HAYDÉE

Même pas.


ADRIEN

Si. Tu me pousses au crime,

mais moi, je ne sais pas refuser

les perches qu'on me tend.

Ce qui m'irrite chez toi, c'est

pas du tout ce que tu penses.


HAYDÉE

Je ne pense rien.


ADRIEN

Oui.

Ce qui m'irrite chez toi,

c'est que tu ne sais pas

ce que tu veux.

Et j'ai mis longtemps

à m'en rendre compte.


HAYDÉE

Il est possible que

je n'ai pas ce que je veux.

Mais je sais très bien

ce que je veux.


ADRIEN

Et tu veux quoi?


HAYDÉE

Avoir des rapports possibles

et normaux avec les gens.

Je sais pas

comment je m'y prends,

mais c'est toujours

très difficile pour moi.

Dans ce domaine, j'ai

très rarement ce que je veux.

Au fond, je ne l'ai jamais eu.


ADRIEN

Et Daniel, tu le voulais?


HAYDÉE

Je le voulais bien,

mais pas vraiment,

je n'appelle pas ça vouloir.

Ce que j'aurais voulu,

c'est être amie avec lui

et peut-être avec toi.


ADRIEN

Avec moi aussi?


HAYDÉE

Hum.


ADRIEN

Tu sais, à ma manière,

je t'aime bien, même beaucoup.


HAYDÉE

Tu ne cesses de me critiquer

et Daniel me critique

à cause de toi.


ADRIEN

Il est assez grand pour

se faire une opinion tout seul.

Et puis il y a une chose

qui a tout faussé au départ.

Tous ces gens impossibles

que tu amènes.


HAYDÉE

J'ai jamais amené personne.


ADRIEN

Et ce type au début?


HAYDÉE

Oh, celui-là...


ADRIEN

Et ceux qui viennent

te chercher?


HAYDÉE

S'ils sont assez cons

pour venir me chercher,

c'est leur affaire.

Je ne suis pas sortie

depuis 15 jours.


ADRIEN

Je ne dis plus rien

depuis 15 jours,

je n'ai rien dit ce soir.


HAYDÉE

Tu n'as pas pris ma défense.


ADRIEN

Tu sais, je suis paresseux.


HAYDÉE

Tu serais bien content

si je m'en allais.


ADRIEN

Pas du tout,

tu es tout à fait charmante.


HAYDÉE

Tu me trouves moche.


ADRIEN

J'ai jamais dit ça.

J'ai dit qu'à ta manière,

tu n'étais pas mon genre,

mais dans ton genre,

tu es parfaite.


HAYDÉE

(Souriant)

Dans le genre inférieure?


ADRIEN

Dans le genre entre les deux.

D'ailleurs, mon goût n'est pas

forcément le bon.


HAYDÉE

Hypocrite.


ADRIEN

C'est pas de l'hypocrisie,

c'est du charme.


ADRIEN caresse la main d'HAYDÉE.


ADRIEN

Crois pas que je te méprise,

Haydée.

Bien au contraire,

je te trouve infiniment

supérieure à tous tes amants.


HAYDÉE

Ce ne sont pas mes amants,

je n'ai pas d'amants.

Et si j'avais des amants,

ce ne serait pas ceux-là.

D'ailleurs, je suis libre

de voir qui je veux.


ADRIEN

Non. Tu n'es pas libre.

De même que moi,

je ne suis pas libre

de m'attaquer à une fille laide.


HAYDÉE

Moi?


ADRIEN

Ton cas est

entièrement différent.

Avec des filles comme toi,

j'ai toujours plus ou moins

perdu mon temps.

Mais tu es l'exception

à la règle

et je sens qu'avec toi,

je ne le perdrai peut-être pas

tout à fait.

Bref, tu es une fille

dangereuse. Tu me crois pas?


HAYDÉE sourit.


ADRIEN

Et pourtant, j'ai du mal

à comprendre

que tu aies pu croire

un seul instant...

que tu me déplaisais.


HAYDÉE

Bon, bien, c'est fini

pour ce soir. J'ai sommeil.


ADRIEN

On va se coucher?


HAYDÉE

Quel plaisir!

J'en ai fini avec vous deux!


ADRIEN

Avec moi,

ça n'a jamais commencé.


HAYDÉE

Si, trop.


HAYDÉE quitte la pièce.


Le lendemain, ADRIEN présente ses vases asiatiques à SAM, le collectionneur. Les jambes nues, HAYDÉE boit du café derrière eux.


ADRIEN

(Propos en anglais.)

Look at the ears.

They're made out

of the same foliage

these elephants eat.


SAM

Il a été cuit à une

température relativement basse,

300 ou 400 degrés.


ADRIEN

Vous croyez?


SAM

Je le sais.

(En regardant HAYDÉE)

Tout le monde sait que c'est

une des caractéristiques

des vases de cette époque.


ADRIEN

Moi, ce que j'aime,

ce sont les oreilles.


DANIEL entre au salon, décroche le téléphone et compose un numéro. ADRIEN et SAM poursuivent leur conversation.


ADRIEN

(Propos en anglais.)

Gallery's first show

will be on him.

But I'm afraid...


DANIEL parle très fort au téléphone.


DANIEL

Allô taxi?

Je voudrais une voiture

au domaine de Bertaud,

route de Ramatuelle.

Dans combien de temps?

Cinq minutes? Merci.


DANIEL raccroche.


ADRIEN

Je peux te conduire.


DANIEL

Non, non, c'est pas la peine.


ADRIEN

(Propos en anglais.)

Sam, meet Daniel.

DANIEL)

Je te présente Sam.


DANIEL

C'est ça, ton collectionneur?

SAM)

Monsieur, je ne m'intéresse pas

aux collectionneurs.

Comme j'ai rarement l'occasion

d'en voir un,

je me permets de vous dire que

vous êtes complètement ridicule.


ADRIEN

Suffit, Daniel.


DANIEL

Je n'aime pas

les collectionneurs!


HAYDÉE regarde la scène, amusée.


ADRIEN

SAM)

(Propos en anglais.)

He's in one of his mood,

I'm afraid.


DANIEL

Je n'aime pas

les collectionneurs!

Leur vue m'est insupportable.

Adrien!

Je n'ai pas envie d'entrer

dans tes petites intrigues.

Je n'ai pas besoin de flatter

les gens, surtout pas ceux-là.


DANIEL quitte la pièce.


DANIEL

Haydée, viens,

j'ai deux mots à te dire.


HAYDÉE suit DANIEL.


SAM

(Propos en anglais.)

Your friend is as perverse

as you are.


ADRIEN

Il a seulement voulu faire

un éclat.

En réalité, c'est à la fille

qu'il en veut.


SAM

Elle est ravissante.

C'est sa petite amie?


ADRIEN

Non, non.


SAM

La vôtre?


ADRIEN

Non plus.

Elle habite ici.

Couche un peu à droite

et à gauche,

enfin beaucoup.

C'est une collectionneuse.


SAM

Collectionneuse?

Nous avons quelque chose

de commun.

Vous êtes dans sa collection?


ADRIEN

Non.


SAM

Vous devriez.


ADRIEN

Vous voulez y être?


SAM

Moi?


ADRIEN

Pourquoi pas?

C'est la fille la plus facile

du monde.


SAM

Je n'aime

que les filles difficiles.


ADRIEN

Sam, avouez

qu'elle vous plait.


SAM

La question n'est pas là.

Il faut que moi je lui plaise.


ADRIEN

C'est chose faite.

Elle fait tout

ce que je lui dis de faire.


SAM

Toujours ce côté machiavélique

chez vous.


SAM

Vous dites ça parce

qu'elle est partie avec l'autre.


ADRIEN


Non. Sûrement pas.


On entend le bruit d'une portière de voiture et d'un moteur qui démarre.


SAM

Vous êtes sûr?


HAYDÉE revient au salon.


ADRIEN

(Narrateur)

Avant de partir, j'allais

trouver Haydée dans sa chambre

pour lui expliquer la marche

des opérations.


HAYDÉE se maquille dans sa chambre. ADRIEN frappe à sa porte.


HAYDÉE

Oui?


ADRIEN

Je peux entrer?

Écoute, il veut absolument

nous inviter à coucher chez lui

ce soir.

Moi, ça m'ennuie parce que j'ai

un rendez-vous très important

demain, demain matin.

Mais toi, tu pourras y aller.

Je passerai te reprendre

après-demain.


HAYDÉE

Qu'est-ce que je dois faire

au juste avec lui?


ADRIEN

Ce que tu voudras.

Mais ça le vexerait

si tu refusais,

surtout après la sortie

de Daniel.


HAYDÉE

En somme, je suis en prime

pour le vase.


ADRIEN

Y a pas que le vase.

J'ai un grand projet

de financement avec lui,

financement d'une galerie

de peinture.

Ce qui compte en affaires,

c'est de créer

un certain climat.

Un climat favorable.


HAYDÉE

J'adore rendre ce genre

de service, surtout à toi.

D'ailleurs, je me sens plus

en sécurité avec lui

qu'avec toi.


ADRIEN

Ce qui peut s'entendre

dans les deux sens.


HAYDÉE

J'en vois qu'un.


ADRIEN

(Narrateur)

Bien entendu, tout ce complot

n'était qu'un bluff de ma part,

de la part de Sam qui adorait

se prêter

à ce genre d'invention,

de la part d'Haydée enfin,

dont la promptitude à me suivre

m'avait ravi

et resserrait nos liens

1 000 fois mieux

que nos confidences truquées

de la veille.


ADRIEN escorte HAYDÉE jusqu'à la voiture de SAM. La voiture quitte la villa. ADRIEN les suit en jeep.


Plus tard, ADRIEN, HAYDÉE et SAM sont au salon de SAM.


ADRIEN

(Narrateur)

La soirée fut sans histoire

et le moment venu,

chacun récita

scrupuleusement le rôle appris.


ADRIEN

Bon, bien,

il faut qu'on se tire.

J'ai un rendez-vous très

important ce matin à Nice.


SAM

Restez ici,

j'ai une chambre pour vous.


ADRIEN

C'est très gentil,

mais j'ai horreur de dormir

que deux ou trois heures.

J'aime autant passer

une nuit blanche.

D'autant plus qu'il faudrait

que je raccompagne notre amie.


SAM

Faites ce que vous voulez.

Moi, je garde Haydée.


SAM dévore HAYDÉE des yeux.


ADRIEN

HAYDÉE)

Ça ne t'ennuie pas?


HAYDÉE

Pas du tout.


ADRIEN

Eh bien, entendu.


SAM

Qu'est-ce que vous aimerez

pour le petit déjeuner?

Des oeufs ou des cornflakes?


HAYDÉE

Des oeufs au plat

avec du fromage râpé

et plein, plein de cornflakes.


Le lendemain, ADRIEN gare sa jeep en ville.


ADRIEN

(Narrateur)

Je passais la matinée

à dormir

et une course

que je ne pouvais plus différer

entama mon après-midi,

si bien que je décidais

de le terminer en ville.

Pour la première fois

depuis le début de mon séjour,

je m'ennuyais.

Et cela étant, je préférais

m'ennuyer dehors

plutôt qu'à la maison.

J'éprouvais

une impatience aiguë

de revoir Sam et Haydée,

tout en sachant que je n'avais

rien à attendre

puisqu'il ne se passerait rien,

mais le plaisir qu'ils avaient

pris l'un et l'autre

à jouer la comédie m'irritait.

C'était eux qui se trouvaient

maintenant

au centre des événements,

même si l'événement faisait

défaut et moi, en exil.

Cela me rendait jaloux

et je sentais le ridicule

qu'il y avait à l'être,

si peu que ce fût.

Car qu'elle puisse me manquer

de quelque manière,

je n'étais certainement pas

près de l'admettre.

Et pourtant,

je la sentais plus proche

de moi que jamais.

Impossible à confondre

dans la masse des autres filles

que j'aurais toutes,

ce soir-là,

rejetées à l'exception d'elle

dans les ténèbres extérieures.


En début de soirée, ADRIEN retourne en direction de la villa de SAM.


ADRIEN

(Narrateur)

Et quand arriva l'heure du

départ pour la villa de Sam,

j'étais dans le même état

d'énervement,

de hargne contre moi-même

et le reste du monde.


Sur la route, un HOMME à côté de sa voiture fait signe à ADRIEN de s'arrêter. L'HOMME s'exprime avec un fort accent anglais.


HOMME

Vous parlez l'anglais?


ADRIEN

Non.


HOMME

Pouvez-vous m'indiquer

la meilleure route

pour aller à la mer,

s'il vous plaît?


ADRIEN

C'est... par là.


HOMME

Mais la mer, c'est par là.


ADRIEN

(Propos en anglais.)

Listen, if you know better

than I do,

why don't you just get there?


ADRIEN redémarre.


ADRIEN

(Narrateur)

Pour m'accueillir, Sam et

Haydée avaient mis au point

une comédie tout à fait propre

à me dérider,

mais où je vis surtout le fruit

d'une complicité qui m'agaça.


Arrivé à la villa, ADRIEN rejoint SAM et HAYDÉE sur le bord d'une piscine.


ADRIEN

(Propos en anglais.)

Well, well, well, Sam,

how are you?


SAM

(Propos en anglais.)

Fine and you?


ADRIEN

HAYDÉE)

Ça a été une bonne soirée?


HAYDÉE

Charmante.


ADRIEN

(Narrateur)

Sam s'ingénia à me poursuivre

durant toute la soirée

sur ce qu'il jugeait

mes points faibles.

Il comptait m'

humilier

devant la fille.


ADRIEN, SAM et HAYDÉE sont au salon de SAM.


ADRIEN

Oui, ne rien faire et penser

en ne faisant rien,

c'est éreintant.

C'est vrai, le travail,

c'est plus facile.

On suit une pente.

Il y a une paresse du travail.

Le travail est une fuite

en avant,

une espèce de bonne

conscience qu'on s'achète.


SAM

Évidemment, vous êtes l'être

le moins paresseux

que je connaisse.


ADRIEN

Il y a plus de dix ans que

j'ai pas pris de vacances.


SAM

Oui, bien sûr, vos vacances

sont permanentes.


ADRIEN

Non. Enfin, oui et non,

pas tout à fait.


SAM

Ce qui m'amuse le plus

chez vous,

c'est que vous voulez

toujours vous justifier.


ADRIEN

Non. Contrairement

à ce que vous pensez,

j'ai pas du tout

mauvaise conscience.


SAM

Vous êtes un menteur.

Vous avez une mauvaise

conscience

de n'avoir pas d'argent.


ADRIEN

Écoutez, Sam, vous avez déjà

entendu parler des Tarahumara.

Quand les Indiens de Tarahumara

descendent dans les villes,

ils mendient.

Ils s'arrêtent devant les portes

des maisons

et se mettent de profil

avec un air de mépris souverain.

Qu'on leur donne

ou qu'on leur donne pas,

ils se retirent toujours au bout

d'un même laps de temps.

Sans dire merci.

Moi, quand je mendie,

c'est de profil.

D'ailleurs, on est toujours

esclave des autres.

C'est vrai, je trouve moins

déshonorant de loger chez un ami

que d'être appointé par l'État.

La plupart des gens

qui travaillent aujourd'hui

font un travail superflu.

Les trois quarts des activités

sont déjà

des activités parasitaires.

C'est pas moi

qui suis un parasite.

Le bureaucrate

et même le technicien.


SAM

Si j'avais deux mètres

de haut et un profil d'aigle,

moi aussi, je me sentirais

plus proche de Dieu.

Vous êtes un vrai nostalgique

de l'ancien temps.

Moi, je suis bien content

avec le monde moderne.


ADRIEN

Je suis aussi moderne

que vous, Sam.

Seulement, ce qui compte

dans le temps qui vient,

c'est pas le travail,

c'est la paresse.

Tout le monde s'accorde

pour dire

que le travail n'est

qu'un moyen,

on pare d'une civilisation

du loisir.

Quand on y arrivera, on aura

perdu tout sens du loisir.

Il y a des gens qui travaillent

40 ans pour se reposer ensuite.

Et quand ils tiennent enfin

leur repos,

ils savent pas qu'en faire

et ils en meurent.

Sincèrement, je crois

que je sers mieux

la cause de l'humanité

en paressant qu'en travaillant.

C'est vrai.

Il faut avoir le courage

de ne pas travailler.


SAM

Plus de courage

que d'aller dans la lune?


ADRIEN

Évidemment, on peut aussi

aller sur la lune.

À la fois fascinant

et méprisable.


SAM

Si je dois écouter

votre monologue ce soir,

je dormirai ici

sur ce fauteuil.

Votre attitude est

comme un petit enfant

qui se sent tout à fait

satisfait avec sa vie médiocre.

Allez dans la lune, Adrien.

Allez sur Jupiter aussi.

Allez vite.

Et quand vous y arriverez,

écrivez-moi une carte postale

si vous avez assez d'argent

pour en acheter.


ADRIEN

(Propos en anglais et en français.)

Listen here, you old vilain.

J'ai toujours regretté

de n'être pas riche.

Mais si j'étais riche, ce que

vous appelez mon dandysme

serait de la facilité.

Ça manquerait

totalement d'héroïsme.

Or, je ne conçois pas un dandy

sans héroïsme.


Un silence s'installe. HAYDÉE se lève et se sert un verre d'alcool.


SAM

HAYDÉE)

Vous trouvez que

son monologue métaphysique

est autant

intéressant que Tarzan.


HAYDÉE

Faites pas attention

à ce qu'il dit,

il dit des mots

pour s'écouter parler.


ADRIEN

Oui, elle a raison.


SAM sourit. Il veut s'emparer d'HAYDÉE, mais celle-ci s'éloigne. Pour taquiner SAM, elle se place derrière une petite table où repose le vase chinois.


SAM

Attention!


HAYDÉE fait tomber le vase par accident. Le vase se brise en mille morceaux. HAYDÉE rit. Furieux, SAM se lève et va vers HAYDÉE.


SAM

Très intelligent.


SAM gifle HAYDÉE.


HAYDÉE

Aïe.


ADRIEN

Sam.


HAYDÉE quitte la pièce.


ADRIEN

Elle est insortable.


SAM

Vos chambres sont au premier.


ADRIEN

Bonsoir.


ADRIEN quitte la pièce et rejoint HAYDÉE à la salle de bain.


ADRIEN

Haydée.


HAYDÉE esquisse un sourire moqueur en voyant ADRIEN.


ADRIEN

Et tu ris?

On en casse pas un vase Song.


HAYDÉE

Moi, je casse ce qui me plait.

D'ailleurs, il te l'a déjà payé.


ADRIEN

Tout de même, on casse pas

un vase Song.


HAYDÉE

Mais je l'ai pas fait exprès.


ADRIEN sourit.


HAYDÉE

Toi aussi, tu trouves ça drôle.


ADRIEN

Un vrai collectionneur

t'aurait tuée.

Tu es impossible, j'aurais dû

me méfier de toi.

Je savais bien

que tu étais insortable.


HAYDÉE

T'avais pas à me laisser jouer

deux jours avec lui.


ADRIEN

Qu'est-ce qu'il t'a fait?


HAYDÉE

Rien.


ADRIEN

Il t'a embêtée?


HAYDÉE

Pas du tout.

Il m'a emmenée faire du bateau.

Hier soir, on est allés

au casino, très charmant.


ADRIEN

C'est qu'il n'ait rien tenté

qui te vexe?


HAYDÉE

Si je te disais que j'ai

couché avec, tu me croirais?


ADRIEN

De toi, je croirais tout.

Je sais bien que si tu dis oui,

ça veut probablement dire non

et que ça peut aussi vouloir

dire oui.


ADRIEN et HAYDÉE s'embrassent.


ADRIEN

Tu es une petite salope

sans morale.


HAYDÉE

Ce qui est sûr,

c'est que c'est pas ta morale

que je suivrais.


ADRIEN et HAYDÉE s'embrassent à nouveau.


ADRIEN

Moi non plus.

D'ailleurs, j'ai envie de faire

une entorse à ma morale ce soir.

J'ai sommeil.

Si on montait?


HAYDÉE

Non, rentrons.


Plus tard, ADRIEN et HAYDÉE retournent vers la villa en jeep.


ADRIEN

(Narrateur)

Le sort en était jeté,

cette fille aurait été

la plus forte,

car j'en revenais

une fois de plus à ma théorie.

Tout se passait

comme si elle n'avait agi

depuis trois semaines

qu'en fonction de moi

et de ma possession.

Daniel, Sam

et maintenant le vase brisé,

autant de jalons pour elle

dans la conquête

de ma précieuse personne.

La forteresse de moralisme

dont je me protégeais jusqu'ici

s'écroulait.

Puisque j'étais venu

dans la maison de Rodolphe

pour chercher l'agrément,

pourquoi dans les huit jours

qui me restaient à y vivre,

ne pas rendre

le plus agréable possible

mes rapports avec Haydée?

La perspective d'une liaison

aussi nettement située

dans l'espace et le temps

comblait mes voeux secrets

d'aventure absolue.

Une semaine justement,

c'était la durée idéale

à quoi j'aurais aimé borner

mes amours occasionnels,

jusque-là condamnés

à n'être que d'un soir

ou à se perdre dans les sables.


En chemin, la jeep d'ADRIEN croise une décapotable occupée par deux JEUNES HOMMES.


JEUNE HOMME 1

Mais c'est Haydée.

Haydée?


HAYDÉE

ADRIEN)

Attends une seconde.


ADRIEN arrête sa jeep.


JEUNE HOMME 1

Tu viens avec nous?


HAYDÉE

Où?


JEUNE HOMME 1

On va chez Lorenzo.


HAYDÉE

À Rome?


JEUNE HOMME 1

Bien non, dans sa villa

à San Felice.


HAYDÉE

Je peux pas maintenant.


JEUNE HOMME 2

Prends l'adresse.


HAYDÉE

Attends.


HAYDÉE va chercher son sac dans la jeep d'ADRIEN et en sort un calepin.


JEUNE HOMME 2

C'est à San Felice.


Une voiture s'arrête derrière la jeep d'ADRIEN. Ne pouvant pas passer, le chauffeur de la voiture klaxonne à répétition.


JEUNE HOMME 2

Partons.


HAYDÉE

Je te dis que je peux pas

maintenant.


JEUNE HOMME 1

Laisse-le tomber.


HAYDÉE

Donne-moi l'adresse.


Le chauffeur continue de klaxonner.


JEUNE HOMME 2

Partons.


HAYDÉE

Je peux pas partir comme ça.


Le deuxième JEUNE HOMME retire son chandail. Le chauffeur continue de klaxonner. ADRIEN démarre sa jeep.


ADRIEN

(Narrateur)

Au moment même

où je démarrais,

je n'avais d'autre intention

que de dégager la route

et peut-être de couper court

aux atermoiements de Haydée.

Mais très vite, je compris

que je ne m'arrêterais pas

et que j'étais en train de

prendre, pour la première fois,

la décision vraie.

Cette histoire est celle

de mes revirements.

Ma rêverie s'effaçait d'un coup

pour faire place à celle

dont je m'étais bercé

les premiers instants

de mon séjour.

Ce fameux plan de vacances,

voilà maintenant l'occasion

de le réaliser.

Le calme,

la solitude,je les avais enfin à discrétion.

Ils ne m'étaient pas

seulement donnés.

Je me les donnais moi-même

par une décision

où s'affirmait enfin ma liberté.

Je jouissais de mon succès

en attribuant à moi seul

et non plus au hasard le mérite.

Je me laissais envahir

par le sentiment

d'une indépendance délicieuse,

d'une totale disposition

de moi-même.


ADRIEN retourne à la villa et entre dans sa chambre.


ADRIEN

(Narrateur)

Mais quand je fus de retour

dans le vide et le silence

de la grande maison,

une angoisse m'étreignit,

je ne pus dormir.


Plus tard, ADRIEN est assis sous un arbre et ne fait rien. Il se lève et retourne à la villa. Au salon, il s'empare du téléphone et hésite un moment avant de composer un numéro.


ADRIEN

(Au téléphone)

Allô, aéroport de Nice?

Je voudrais savoir

à quelle heure

il y a des avions pour Londres.

Aujourd'hui, oui.


Fin du film

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