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Conte d'automne

Magali, viticultrice de 45 ans, se sent isolée dans sa campagne depuis que son fils et sa fille sont partis. Une de ses amies, Isabelle, lui cherche à son insu un mari à l’aide de petites annonces. D’autre part, Rosine, la petite amie de son fils, veut lui présenter son ancien professeur de philosophie, Etienne, avec qui elle a eu une liaison



Réalisateur: Éric Rohmer
Acteurs: Béatrice Romand, Alain Libolt, Didier Sandre
Année de production: 1997

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Générique d'ouverture


Titre :
Conte d'automne


Dans la cour arrière d'une maison, ISABELLE, son mari JEAN-JACQUES, sa fille ÉMILIA et GRÉGOIRE, son gendre, mangent autour d'une table en buvant du vin.


GRÉGOIRE

Il est vraiment bon.

Mais en principe,

ce sont mes parents

qui doivent s'occuper du vin.


ISABELLE

Oui, mais ça les ennuierait

qu'on prenne quelques

bouteilles de chez Magali?

Je sais pas, une quarantaine,

par exemple.


GRÉGOIRE

Vous voulez que je leur dise?


JEAN-JACQUES

Ce serait gentil.


ÉMILIA

Maman, ça va compliquer

les choses.


GRÉGOIRE

Mais non, surtout si ça fait

plaisir à ton amie.


ÉMILIA

C'est l'amie de ma mère.

C'est pas du tout la mienne.

Je suis en froid avec elle.


JEAN-JACQUES

Ce sera l'occasion

de vous réconcilier.


ÉMILIA

Elle y tient pas

et moi non plus.


ISABELLE

Oui, bien moi,

ça me gêne un peu

que ma meilleure amie ne vienne

pas au mariage de ma fille.


ÉMILIA

Elle ne viendra que si

on lui achète son vin.


ISABELLE

Oh, Émilia, ça suffit.


ÉMILIA

De toute façon, vin ou pas,

elle ne voudra pas venir.

Elle ne quitte jamais

sa campagne.

Je sais même pas si elle a

une robe à se mettre.


ISABELLE

Mais quelle langue de vipère!

Écoute, c'est mon affaire,

pas la tienne.

Si tu veux, tu seras pas obligée

de lui parler.

Je lui demanderai même pas

de te féliciter.

Tu pourrais comprendre

que pour elle,

c'est l'occasion de sortir

un peu.


ÉMILIA

Mais elle n'y tient pas.


ISABELLE

Mais qu'est-ce que tu en sais?


ÉMILIA

Bon, bien, je ne dis

plus rien, hein.


GRÉGOIRE

Mais qu'est-ce que tu as

contre elle?


ÉMILIA

Rien! Sinon qu'on a eu

des mots,

il y a deux ans,

quand j'ai bêtement accepté

d'aller faire les vendanges

chez elle.

Elle a un caractère de cochon.

Pire que moi.

Tu vois ce qui t'attend?

Bon.

Je ne dis plus rien.

Si elle veut m'embrasser,

je lui tendrai ma joue

sans rancune.


GRÉGOIRE

Aucune


ÉMILIA

Quoi?


ÉMILIA

Je dis aucune.

Sans rancune aucune.


ÉMILIA

Tu es bête.

Je t'adore.


ÉMILIA embrasse GRÉGOIRE sur la joue.


Plus tard, ISABELLE se rend en voiture devant la maison de MAGALI. ISABELLE sort de sa voiture et salue MAGALI, qui est en compagnie de ROSINE.


ISABELLE

Magali?

Bonjour!

Ça va?


MAGALI

Bonjour.


ISABELLE et MAGALI se font la bise.


ISABELLE

ROSINE)

Bonjour.


ROSINE

Bonjour.


MAGALI

Rosine, Isabelle.


ISABELLE

Bonjour, Rosine.


ROSINE

MAGALI)

Bien, bon après-midi.


ROSINE fait la bise à MAGALI et part en vélo.


MAGALI

Pédale bien.


ROSINE

Oui.


ROSINE s'en va.


MAGALI

Comment tu la trouves?


ISABELLE

Elle est adorable.

Qui est-ce?


MAGALI

La nouvelle petite amie

de Léo.


ISABELLE

Et lui, il est pas venu?


MAGALI

Non. La vigne ne

l'intéresse pas.

Elle, si. Elle est curieuse

de tout.

Elle s'intéresse à tout.

C'est une fille très bien.

Trop bien, même.


ISABELLE

Trop bien?


MAGALI

Oui, Léo est mon fils,

mis ça ne m'empêche pas

de voir ses défauts.

Il y a au moins cinq ans

de différence d'âge mental

entre elle et lui.

C'est d'autant plus étrange

qu'elle était amoureuse

de son prof de philo.

Bien oui. Elle aime

les hommes âgés.

Et je crains qu'elle ait choisi

Léo que par dépit.


ISABELLE

On va à la vigne, là?


MAGALI

Si tu veux.

Tiens, rentre,

ça va être chaud, hein.


ISABELLE et MAGALI montent dans la voiture de MAGALI.


Plus tard, ISABELLE et MAGALI se promènent au vignoble de MAGALI en discutant.


MAGALI

C'est dans pas longtemps.


ISABELLE

Hein?


MAGALI

C'est dans pas

longtemps, la vendange.

Il est beau, il est sain.


ISABELLE

Oui.


MAGALI

Tu vois.

Je passe pour une fada,

mais regarde.

Regarde comme il est beau.


MAGALI montre une grappe de raisins à ISABELLE.


ISABELLE

Oui, il est superbe.


MAGALI

Je produis deux fois moins

que les autres.

Moi, ce qui m'intéresse,

c'est pas la quantité.

Moi, je veux un vin

qui vieillit bien, regarde.


ISABELLE

Oui, ton vin de 89 était

super bon.


MAGALI

Oui et tu vois,

ce qui m'intéresse,

c'est de prouver

que le Côtes-du-Rhône

est un vin de garde.

Un peu comme le bourgogne,

tu vois.

En fait, j'en ai d'autres,

des bouteilles, hein.

Mais je les garde pour les faire

vieillir encore plus.

À mes risques et périls.


ISABELLE

Mais jusqu'à quand?


MAGALI

Je sais pas.

Pour l'instant, il vieillit

bien, et même très bien.


ISABELLE

Si tu veux garder

tes 40 bouteilles--


MAGALI

Non, je te dis!

À dire vrai,

c'est une expérience.

Je pense pas qu'il s'améliore

vraiment, celui-là.

Du moins... pas cette cuvée.

Je pense pas.


ISABELLE et MAGALI se promènent un peu plus loin dans le vignoble.


MAGALI

Voilà. Là, c'est

chez le voisin.

Alors comme tu peux voir,

c'est nickel, tu vois.


ISABELLE

Oui, c'est pas du tout

comme chez toi.


MAGALI

Ah non. Il a pas

un brin d'herbe

entre les plans.

Rien du tout.


ISABELLE

Et toi, pourquoi tu fais ça?


MAGALI

Eh bien, moi, cette année,

je me fais beaucoup critiquer.

Mais qu'est-ce que tu veux? J'ai

décidé que c'était comme ça.

Bien, je fais ça parce que...

Écoute, si tu veux pas d'herbe,

t'es obligé de mettre

de l'herbicide

et l'herbicide, eh bien,

ça gâte le goût du vin.


ISABELLE

Mais tu n'étouffes pas

tes grappes, là?


MAGALI

Ah, bof!


ISABELLE désigne une des grappes.


ISABELLE

Regarde, c'est pas terrible,

ça, quand même.


MAGALI

C'est un peu pourri.

J'aurais dû biner davantage

en avril ou en mai.

Mais qu'est-ce que tu veux?

On peut pas tout faire.

Regarde, y a un avantage.

On trouve de la petite

roquette.

Tu peux la mélanger à ta salade,

c'est divin.

C'est très, très bon.


ISABELLE

Ça sent pas bon.


MAGALI

Tu aimes pas?


ISABELLE

Non, j'ai des...

J'aime bien,

mais ça sent pas bon.

Et ça, ces petites fleurs,

qu'est-ce que c'est?


MAGALI

Ça, c'est du muflier sauvage.


ISABELLE

Ah, c'est joli.


MAGALI

Oui.


ISABELLE

Comment tu dis

que ça s'appelle?


MAGALI

Muflier sauvage.

C'est mignon, non?


ISABELLE

Ah, je te demande ça,

mais tu sais, de toute façon,

j'aurai oublié demain

ce que tu me dis.


MAGALI

Ah bon!


ISABELLE

C'est pas que c'est

une question de mémoire,

c'est l'attention.

Moi, je n'aime pas que...

à la campagne,

que mon attention soit trop

fortement mobilisée.

Tu vois, y a un truc

dont j'ai horreur,

c'est d'aller à la cueillette

aux champignons.


MAGALI

Et les fraises? Les fraises

des bois, tu aimais ça?


ISABELLE

Un peu, pas trop.


MAGALI

Tu préfères fouiner

dans tes librairies

et tes bibliothèques.


ISABELLE

Non, non, pas du tout,

tu te trompes.

Je suis libraire.

Pas bouquiniste.


MAGALI

Je sais.


ISABELLE

Mais c'est ma nature.

Je suis rêveuse à la campagne

comme en ville.

Mais une chose que je trouve,

c'est que les gens de la

campagne sont moins rêveurs

que ceux de la ville.


MAGALI

Écoute, non...

Tu te trompes.

Ils rêvent.

Mais tu sais,

ils rêvent d'argent.

Ce qui est idiot, hein.

Parce que c'est pas à la

campagne qu'on en trouve.

À moins d'être vraiment...

tu vois, très, très gros.

Écoute, tu vas penser que c'est

prétentieux ce que je te dis,

mais je me considère beaucoup

plus comme un artisan

que comme une exploitante.

Quel mot affreux, écoute,

exploitante.

Je n'exploite pas la terre.

Je l'honore.

T'as compris?


ISABELLE

Tiens donc.


ISABELLE et MAGALI se rendent en voiture au sommet d'une colline.


ISABELLE

Tiens, regarde, on commence

à voir le Ventoux dans la brume.


MAGALI

Hum-hum.


ISABELLE

Il fait chaud.


MAGALI

Ouais.


ISABELLE

Et par là, ça va où?

Ça descend où?


MAGALI

Oh, attention.

Par là, c'est escarpé.

Faudrait pas que tu tombes.

Fais bien attention.


ISABELLE

Dis donc, c'est du genévrier,

ça, hein?


MAGALI

Non, c'est du cade.


ISABELLE

Ah. À côté.

Il y a des serpents ici?


MAGALI

J'en ai jamais vu.


ISABELLE

Non, attends, on dit qu'il y

en a dans la Garrigue.


MAGALI

Des vipères?


ISABELLE

Bien oui.


MAGALI

T'as peur?


ISABELLE

Bien sûr.

J'ai peur des bêtes

et des reptiles surtout.


MAGALI

Et des guêpes?

Et des abeilles?


ISABELLE

Pas tellement.


MAGALI

T'as tort.

C'est pourtant ce qu'il y a

de plus dangereux.


ISABELLE

Ah, tu dis des bêtises.


MAGALI

Attention!

Tu bouges pas, hein.

T'avances pas, tu recules pas.

Voilà.


Le chandail d'ISABELLE est coincé dans un buisson de ronces.


ISABELLE

Ah!


MAGALI

Eh bien, oui, ne t'en fais

pas, je sais, je sais le faire.


MAGALI détache le chandail d'ISABELLE du buisson.


ISABELLE

Merci.


MAGALI

Voilà.

Tu feras attention

la prochaine fois.

Voilà.


ISABELLE

Merci.

T'es drôlement habile, hein.


MAGALI

Ouais, mais je...

J'ai pas de poigne.

Je suis pas tellement habile,

tu vois.

Parce que pour les gros

travaux...


ISABELLE

T'as les mains très fines,

c'est tout.


MAGALI

Heureusement, y a Marcel.

Enfin, il est vieux.

Il va partir.

Eh oui, tu te moques, mais

on a besoin d'aide.


ROSINE et ÉTIENNE discutent devant la maison d'ÉTIENNE, à la campagne.


ROSINE

Les vendanges ont

commencé ici?


ÉTIENNE

Depuis hier.


ROSINE

Chez Magali, c'est la semaine

prochaine.


ÉTIENNE

Magali?


ROSINE

La mère de Léo.


ÉTIENNE prend, ROSINE dans ses bras et la caresse. ROSINE se laisse d'abord faire, puis repousse ÉTIENNE.


ROSINE

Non.


ÉTIENNE

Je n'allais pas loin!


ROSINE

Trop. Tu sais ce qu'on a dit.


ÉTIENNE

Qu'on resterait amis.


ROSINE

Sans plus.


ÉTIENNE

Ce n'est pas un plus.


ROSINE

Si.


ÉTIENNE

C'est pas facile

de n'être qu'amis.

Je ne vois pas toujours

très bien la frontière.


ROSINE

Moi, je la vois,

fais-moi confiance.


ÉTIENNE

Et puis les situations

ne sont pas symétriques.

Tu as un copain, je suis seul.


ROSINE

C'est que tu le veux.


ÉTIENNE

Ça ne se trouve pas comme ça,

une femme.

À mon âge.


ROSINE

Tu parles.

Tu rends folles

toutes tes élèves.


ÉTIENNE

Et ça me mène à quoi

sinon à des regrets?

Et au mieux à des amitiés qui,

ne t'en déplaise,

n'ont rien de pur.


ROSINE

C'est parce que tu aimes ça.

Tu adores te complaire

dans l'ambiguïté.


ÉTIENNE

Pas pour tout.

Oui, peut-être

pour ce que j'appellerais...

les extras de la vie.

La part à moitié rêvée,

à moitié agie.

Mais pour la part solide.

Je ne dis pas forcément

la part profonde.

Les deux le sont.

J'ai horreur de l'ambiguïté.

Si je décide de vivre

avec une femme,

elle sera sans doute plus jeune.

Il y aura entre nous,

crois-moi,

une différence d'âge

raisonnable.


ROSINE

Dix ans? Quinze ans?

Au moins, comme je te connais.


ÉTIENNE

En tout cas, ne me crois pas

abonné aux jeunes filles.

Toi, tu disais préférer

les vieux.

Cette année, tu te paies

un minet.


ROSINE

Léo, c'est une transition.

Pour le moment, je butine.

Mais ça ne durera pas.

Ça m'a amusée de passer

d'un extrême à l'autre.

Mais... avec lui, y a pas de...

y a pas de complicité

intellectuelle,

pas d'affinités.

Même pas de vraie tendresse.

Je l'aurais déjà laissé tomber

s'il y avait pas sa mère.


ÉTIENNE

Tu écoutes les mères

maintenant?


ROSINE

Non, c'est pas ça

que je veux dire, mais...

Je m'aperçois

que je tiens à elle

beaucoup plus qu'à lui.

Au fond, c'est elle que j'aime.

Le coup de foudre,

ç'a été avec elle.


ÉTIENNE

C'est à cause de la mère

que tu as choisi le fils?


ROSINE

Non, mais quand

je l'ai rencontrée,

ç'a tout de suite été

le grand amour.


ÉTIENNE

Comment ça?


ROSINE

Il y a pas entre nous

de rapports de fille à mère.

Bien que d'une certaine façon,

je remplace sa fille

qui est partie.

Je sens pas

la différence d'âge.

C'est un peu comme avec toi.

Tu vois, si je te remplace,

c'est pas par mon copain,

mais par sa mère.


ÉTIENNE

Tu vas me rendre jaloux.


ROSINE

Tu aurais raison de l'être.


ÉTIENNE

Et vous parlez de quoi?


ROSINE

De philo.


ÉTIENNE

Ah!


ROSINE

Oui. Et plus qu'avec toi.

Elle lit beaucoup.

Elle est loin d'être inculte.

Elle me dit

sur la nature,

sur la vie, sur la pensée

des choses bien plus profondes

que celles que tu peux me dire.

Ça t'épate?


ÉTIENNE

Effectivement. Je m'attendais

à tout sauf à ça.


ROSINE

Et puis je me sens...

plus à l'aise avec elle,

excuse-moi, qu'avec toi.

Parce qu'il y a pas de désir.

Elle me fait ses confidences,

je lui fais les miennes.


ÉTIENNE

Tu lui as parlé de moi?


ROSINE

Non. Du moins,

très vaguement.


ÉTIENNE

À cause de son fils?


ROSINE

Sûrement pas.

Même si je voulais, je pourrais

pas parler de nous.

On comprendrait pas.

Nos rapports sont inclassables.


ÉTIENNE

Viens sur mes genoux.


ROSINE

Non, c'est vulgaire!


ÉTIENNE

Parce que classable?


ROSINE

Oui!


ÉTIENNE

Dans quoi?


ROSINE s'assoit sur les genoux d'ÉTIENNE.


ROSINE

Dans la catégorie prof

qui séduit son élève.


ÉTIENNE

Quand j'étais ton professeur,

il ne s'est rien passé.


ROSINE

Hum. Et c'est pour ça que

j'ai attendu d'être en fac.

Tu n'as plus été mon prof, mais

tu le restes quand même.


ROSINE se relève.


ROSINE

Quand je te parle de vulgarité,

c'est pas au sens mondain,

mais au sens moral profond.

Si ton destin est de séduire

tes élèves,

assume-le avec noblesse,

avec courage, avec grandeur.

Change de fille chaque année,

sans remords ni regret.

Si par contre, tu veux

une femme pour la vie,

choisis-la comme telle

dès le départ.

Et pas dans tes élèves,

plutôt ailleurs.


ÉTIENNE

Oui.

Mais où?


ROSINE

À toi de trouver.


ÉTIENNE

D'accord. Mais on parlait

de notre amitié.

Ça n'a rien à voir avec ça.


ROSINE

Si, je te dis, à cause

de la dissymétrie.

Pour le moment, c'est vrai,

la pure amitié n'est pas

possible.

Je me sens même beaucoup

moins forte

que l'année dernière

en face de toi.


ÉTIENNE prend le visage de ROSINE à deux mains.


ÉTIENNE

Alors...

Tu veux me faire dire

que je t'aime?

Que je t'aime pour la vie?


ROSINE se dégage et prend son vélo.


ROSINE

Mais tu ne le crois pas

toi-même.

J'ai eu tort de venir chez toi!

Ça me servira de leçon.


ÉTIENNE

T'en vas pas comme ça.


ROSINE

Je pars pour une durée

indéterminée

qui dépend de toi uniquement.

Je te propose que

nous ne nous voyions plus

avant que tu te sois trouvé

une femme.

C'est simple, net, tout à fait

réalisable.


ÉTIENNE

Et si j'ai plus envie

de te voir à ce moment-là?


ROSINE

Ça prouverait que notre amitié

est une chose fragile

qui n'a plus besoin d'être

continuée.


ROSINE embrasse ÉTIENNE et s'en va.


ISABELLE est dans sa librairie. Elle enfile son manteau et parle à MARIE, son employée.


ISABELLE

Marie, je reviens en fin

d'après-midi.


MARIE

Au revoir.


ISABELLE

À tout à l'heure.


ISABELLE va visiter MAGALI à son vignoble.


ISABELLE

Salut. Ça va?


MAGALI

Je suis contente.

Je t'ai pas fait dépêcher?


ISABELLE

Bof!


MAGALI montre à ISABELLE un grand panier de raisins récoltés.


MAGALI

T'as vu?


ISABELLE

Ouais. C'est beau.

C'est superbe. T'as du blanc,

du noir.


MAGALI

Bien oui, c'est pour toi.


ISABELLE

Ah, t'es gentille.


MAGALI

Tu l'avais aimé l'année

dernière.

Celui-là est beau aussi.


ISABELLE

Et la récolte?


MAGALI

Bonne. Elle sera bonne.

Mais quel travail!

Tant mieux. Ça m'empêchera

de penser.


ISABELLE

Oh, là, tu as

des idées noires.


MAGALI

Oh oui, de temps en temps.

L'autre jour,

j'étais toute gaie.

Peut-être à cause de Rosine.


ISABELLE

Tu vas pas me faire croire

que ton bonheur dépend

de cette fille.

Si encore c'était la tienne.


MAGALI

Je n'ai plus ma fille.


ISABELLE

Moi non plus, c'est

dans l'ordre des choses.


MAGALI

Oui, mais Valentine

représentait plus pour moi

qu'Émilia pour toi.


ISABELLE

Ah bien, qu'est-ce que

t'en sais?


ISABELLE et MAGALI entrent dans la maison de MAGALI. Elles vont à la cuisine et préparent la table.


MAGALI

Ce que je peux te dire,

c'est que j'ai pour Rosine

un sentiment tout à fait

différent.

Elle ne la remplacera pas.

Il y a un an,

quand Valentine est partie

vivre avec son copain,

eh bien, j'ai pensé naïvement

que Léo pourrait la remplacer.

En fait, la glace n'a pas fondu

entre lui et moi, au contraire.

Et puis, j'ai rencontré Rosine.

Bon, elle ne comble pas

mon vide.

Elle m'apporte quelque chose

d'autre...

de calme, d'apaisant.

Avec Valentine,

c'était toujours l'orage.

C'était passionné.

Maintenant,

ma seule passion est

le travail.


ISABELLE

Mais elle te faisait souffrir.


MAGALI

Eh oui, elle me faisait

souffrir!

Je n'approuvais jamais

ce qu'elle faisait.

J'ai détesté tous ses copains.

Tiens.


MAGALI tend un panier de pain à ISABELLE, qui le dépose sur la table.


ISABELLE

À l'égard de mon futur gendre,

je n'ai pas de sentiments

de cette sorte.

Pourvu qu'Émilia soit heureuse

avec lui, c'est le principal!

Tu sais que tu devrais t'occuper

un peu plus de toi.


MAGALI

Bien, c'est ce que je fais.

Je travaille pour oublier.

Oublier ma solitude.


Plus tard, ISABELLE et MAGALI sont à une table à l'extérieur de la maison. Elles ont terminé leur repas.


ISABELLE

Tu veux bien que je te dise

quelque chose?


MAGALI

Oui.


ISABELLE

Moi, je crois que ce qui te

manque,

ce sont pas tes enfants.

Sur ce point,

tu n'es ni moins bien ni mieux

vêtue que moi.


MAGALI

Tu veux dire un homme?


ISABELLE

Tu ne crois pas?


MAGALI

Oui. Je crois que

t'as parfaitement raison.


ISABELLE

Ah, alors, c'est simple.


MAGALI

Simple... Mais c'est

ce qu'il y a de plus difficile.

À mon âge, c'est plus difficile

que de trouver un trésor

sous les vignes.


ISABELLE

Mais tu es super belle!

Je sais pas pourquoi tu dis ça.


MAGALI

Les hommes ne pensent pas

comme toi.

Ils préfèrent les petites

jeunes.

Et puis ils sont tous pris.


ISABELLE

Mais non,

pourquoi les hommes

seraient-ils tous pris

et pas les femmes?

T'as jamais lu les annonces

matrimoniales

dans les journaux?


MAGALI

Et pourquoi je les lirais?

Tu les lis, toi?


ISABELLE

Bien oui, ça m'est arrivé.

C'est parfois drôle.


MAGALI

Mais c'est tous des crétins,

c'est tous des obsédés

là-dedans.


ISABELLE

Y a pas que des obsédés

et des crétins,

y a aussi des gens très bien

qui, dans la société moderne,

se retrouvent seuls,

aussi seuls que toi.

Ton cas est loin d'être unique.


MAGALI

Alors si je comprends bien,

tu voudrais que moi aussi,

je passe une petite annonce?

Jamais de la vie je ferais ça,

jamais.


ISABELLE

Mais j'ai jamais dit ça!

Mais pourquoi pas au fond?


MAGALI

Tu sais bien que c'est

de l'arnaque

purement et simplement.


ISABELLE

Pas forcément. Moi, je connais

une fille

qui s'est mariée comme ça.


MAGALI

Et elle est heureuse?


ISABELLE

Apparemment, oui.

Disons autant que moi.


MAGALI

Tant mieux.

Les miracles, ça existe,

mais pour les autres.

Pas pour moi.


ISABELLE

Oh là là! Faut que j'y aille.


ISABELLE se lève.


MAGALI

Attends. Je vais te donner

du raisin.

Et puis je me vois pas

en train de passer mon temps

à donner des rendez-vous

à des types plus affreux les uns

que les autres.

Avec une chance sur 1000,

que dis-je, sur 10 000,

de tomber sur la perle rare.

Et puis c'est le principe même

qui me déplaît.


ISABELLE

Ah, mais ça n'a rien

de déshonorant.


MAGALI

J'aurais l'impression

de me vendre.

Je pourrai jamais aimer

quelqu'un

que j'ai connu comme ça.

Oui, ça n'a rien

de déshonorant, mais...

Non, franchement, continue pas,

sinon, je vais me mettre

en colère.


ISABELLE

Ah, mais arrête! Moi,

je disais ça pour t'aider.


MAGALI

Merci, mais...


MAGALI pleure.


ISABELLE

Mais arrête!


MAGALI

T'es gentille, mais...

Tu vois juste.

T'as touché mon point sensible.

J'ai besoin de rencontrer

un homme

et puis je veux rien faire

pour ça.


ISABELLE

Moi, je peux t'aider.


MAGALI

Oui, tu peux m'aider.

À la rigueur, tu pourrais

me présenter

quelqu'un de ton entourage.

Tu connais beaucoup de gens,

toi.


ISABELLE

Oui, oui, je connais beaucoup

de gens.

Mais enfin, ceux que je connais

sont tous pris.

Mais il faut réfléchir à ça.

Regarde, à la librairie,

par exemple,

il y a plein de... il y a plein

d'hommes tout seuls

qui passent, des touristes.

C'est un peu idiot,

ce que je te dis.

Parce que c'est difficile,

effectivement.

Je vais pas leur dire:

"Je cherche...

j'ai une copine

qui est toute seule."

Mais il faut réfléchir.

Je vais réfléchir à ça.

Et on va trouver une solution.

D'accord?


MAGALI

D'accord.

Bonne soirée.


MAGALI serre ISABELLE dans ses bras.


ISABELLE

Je pense à toi.


MAGALI

Ouais.


Plus tard, ISABELLE est de retour à sa librairie, où attend MARIE derrière le comptoir.


ISABELLE

Merci, hein. Vous pouvez

y aller maintenant.


MARIE quitte la librairie. ISABELLE ouvre le journal à la section des petites annonces.


En soirée, ISABELLE soupe avec JEAN-JACQUES.


JEAN-JACQUES

Je me demande si

en fin de compte,

on ne ferait pas mieux

de grouper tout le monde

de l'autre côté.

Mais je suis sûr

que certaines personnes

voudront rester seules

et venir de ce côté-ci

du jardin.

Alors il faudrait peut-être

mettre quelques tables.

Qu'est-ce que tu en penses?


ISABELLE

Euh... des tables?

Excuse-moi, j'ai pas très bien

suivi ce que tu disais.

Je pensais à autre chose.

Tu parlais de quoi?


Plus tard, ISABELLE se lève au beau milieu de la nuit, se rend à la cuisine et écrit quelque chose sur un papier.


Le lendemain, seule à la librairie, ISABELLE rédige une petite-annonce dans le journal en la lisant à voix haute.


ISABELLE

Bon. Allez.

Quarante-cinq ans.

Veuve.

Un intervalle.

Euh... deux grands enfants.

Deux... grands... enfants.

Alors virgule

et un intervalle.

Gaie,

vive,

sociable,

virgule.

Mais isolée dans campagne...

...cherche homme aimant...

Pas aimant.

Cherche homme...

épris de beauté physique

et morale.


À la terrasse d'un café, ROSINE et son AMIE AUGUSTINE discutent.


AMIE DE ROSINE

J'espère surtout que t'auras

pas Gambuto cette année en éco.

C'est tout ce que

je te souhaite.


ROSINE

Ouais, on m'a déjà prévenue.


AUGUSTINE

Il est d'un soporifique,

c'est incroyable.


ROSINE

Non, mais ça m'étonne pas.

Mais j'ai déjà--


LÉO arrive derrière ROSINE.


LÉO

Bonjour.


AUGUSTINE

Bonjour.


ROSINE

Bonjour.


ROSINE

AUGUSTINE)

Je me suis déjà renseignée.

Surtout lui, si tu peux éviter,

évite.


ROSINE

Tu me cherchais?


LÉO

Plus ou moins.

Écoute, je t'ai téléphoné

dix fois,

mais ou bien

ça ne répondait pas

ou bien Augustine me disait

que tu étais sortie

et tu ne me rappelles jamais.


AUGUSTINE

C'est vrai, c'est incroyable.

Chaque fois qu'il appelle,

il tombe sur moi et je crois

qu'il commence

à en avoir

un petit peu marre.


AUGUSTINE se lève et fait la bise à ROSINE.


AUGUSTINE

Bon, moi, je vais vous laisser.

Alors je t'embrasse.


ROSINE

Oui, à ce soir.


AUGUSTINE

Et à ce soir, OK.


AUGUSTINE fait la bise à LÉO.


AUGUSTINE

LÉO)

Désolée, salut.


AUGUSTINE s'en va.


ROSINE

Bien, assieds-toi. Tu veux

boire quelque chose?


LÉO

Non, je ne reste pas.

Tu aurais pu me rappeler.


ROSINE

Oui, mais tu es absent

toi aussi.

Il faut absolument

que je trouve du travail

avant la reprise des cours.

Mes parents payent tout juste

ma part de loyer.


LÉO

Habitons ensemble.


ROSINE

Non.


LÉO

Pourquoi?


ROSINE

Parce que.

Je suis trop jeune.

J'ai pas envie

de commencer

la vie de couple.

Ça me suffit que j'aille

de temps en temps chez toi.


LÉO

De temps en temps?

Des temps très espacés.


ROSINE

Oui, c'est comme ça,

les vacances sont finies.

Je dois travailler doublement

par-dessus le marché.


LÉO

Oui, le jour.


ROSINE

La nuit, je me repose,

je dors.


LÉO

Tu pourrais dormir avec moi.


ROSINE

Le samedi.


LÉO

Tu ne m'aimes pas?


ROSINE

Je t'aime autant que je peux

aimer quelque actuellement.


LÉO

Pourquoi actuellement?

Tu aimes toujours ton prof?


ROSINE

Non, je l'ai pas oublié.

Je ne veux pas l'oublier,

d'ailleurs.

Rassure-toi, nous avons décidé

de ne plus dormir ensemble.

Nous avons même décidé

de ne plus nous revoir

avant un certain temps.


LÉO

Pourquoi?


ROSINE

Afin de nous revoir

simplement en amis.


LÉO

En amis?! Je ne crois pas.


ROSINE

Moi, j'y crois. Je veux

que tu y croies, sinon...


LÉO

Sinon quoi?


ROSINE

Ne parlons plus de ça.


ROSINE pose de la monnaie sur sa table et se lève.


ROSINE

Tu sais que je vais aller

vendanger chez ta mère?


LÉO

Pour ce que ça te rapportera.


ROSINE

Peu importe.

Pour l'instant,

je n'ai rien d'autre.

Puis j'adore Magali.

Tu pourrais venir aussi.


LÉO

Non, je n'aime pas ça.

D'ailleurs, mes cours ont

commencé.


ROSINE

Tu pourrais venir le soir

et rester dormir.


LÉO

Avec toi? Tu n'es pas

un peu folle?


ROSINE

Pourquoi pas? Tu sais,

la dernière fois,

j'ai dormi dans ton lit.


LÉO

T'as rêvé de moi, j'espère.


ROSINE

Non. J'ai pas rêvé.

J'étais trop fatiguée.

J'aimerais y dormir

de nouveau, mais...

mais à côté de toi.


LÉO

Non, vraiment, ça me gêne.


ROSINE

À cause de ta mère?

Elle serait ravie.


LÉO

Te laisse pas faire par elle.

Elle est très vampirique.


ROSINE

Je vois pas de vampirisme

là-dedans.


LÉO

Je ne veux plus que ma mère

ait droit de regard sur ma vie.

Elle a failli bousiller celle

de ma soeur.


ROSINE

Ta vie, elle ne fait

que l'approuver.


LÉO

Qu'elle l'approuve

ou qu'elle la désapprouve,

ça me gêne autant.


ROSINE

Alors nous nous verrons moins.


LÉO

À samedi alors.


ROSINE

En principe, oui.


ROSINE et LÉO s'en vont chacun de leur côté.


Au verger de MAGALI, ROSINE recueille les grappes de raisins avec MAGALI.


MAGALI

Ça, c'est de la pourriture

noble.


ROSINE

Ouais.

T'as vu comme elles sont

belles.

Ça donne envie d'en manger,

hein.


ROSINE prend des photos de MAGALI.


Un matin, MAGALI regarde les photos prises par ROSINE.


MAGALI

Elle est rigolote, celle-là.


ROSINE

Laquelle?


ROSINE observe attentivement la photo.


ROSINE

Ouais, non celle-là,

elle est bien.

Mais il y en a une autre

que je préfère.

Celle-là. Celle-là,

je la trouve... Non?


MAGALI

Ça fait un peu gamin.


ROSINE

Non.

Euh...

Il y en a une autre.


ROSINE feuillette parmi les photos développées. MAGALI remarque une photo d'ÉTIENNE.


MAGALI

Qui est-ce?

C'est ton prof, hein?

Il est pas mal.

Je comprends que Léo soit

jaloux.

Il est marié?


ROSINE

Non.

Mais il a un fils de 15 ans.


MAGALI

Et il court comme ça après

ses petites élèves.


ROSINE

C'est moi qui ai couru

après lui.

C'est quelqu'un de très bien.


MAGALI

N'empêche...

Il pourrait être ton père.


ROSINE

Mais pas le tien.


MAGALI

Et alors?


ROSINE

Alors?


ROSINE sourit à MAGALI.


MAGALI

Mais qu'est-ce que

vous avez toutes?

Tout le monde veut me marier.


ROSINE

Et toi, tu veux pas?


MAGALI

Mais si!

Je veux bien d'un homme,

mais à beaucoup de conditions.

Tellement de conditions

que celui-ci,

je ne crois pas

qu'il les remplisse.

Et je doute, moi aussi,

que je lui plaise.


ROSINE

Pourquoi?


MAGALI

Pour la simple raison

qu'il ne voudra pas vivre

avec une paysanne.


ROSINE

D'abord, t'es pas

une paysanne.

Et puis il adore la nature.

Il a une maison de campagne

avec un jardin.


MAGALI

Et puis je suis trop vieille

pour lui.


ROSINE

Mais tu parais pas ton âge.

Il aime les jeunes, d'accord,

mais la jeunesse qu'il cherche,

la jeunesse de corps

et d'esprit,

tu l'as 1000 fois plus

qu'une fille de 20 ans

qui deviendrait dadame

dans quelques années.

Il y a des femmes qui ont

le privilège de ne pas vieillir.


MAGALI

Je dis pas non plus

qu'il me plaît.


ROSINE

Oui, mais tu dis pas

qu'il te déplaît.

Je viendrai un jour avec lui,

tu veux bien?


MAGALI

Tu me préviens,

que je sois présentable.

Parce que tu sais, ce genre

de petite machination,

je n'y crois pas beaucoup.


ROSINE

C'est pas une machination,

c'est une simple présentation.


MAGALI

Oui.

Mais à quoi bon?

Tu sais bien

que ça peut pas marcher.

Et que dirait Léo?


ROSINE

Il ne s'intéresse pas

à ta vie.


MAGALI

Oui, mais là, quand même!

Si ton ex devient ton beau-père,

je comprends que ça le gêne.

Et toi, ça te gênera

encore plus.


ROSINE

Non, au contraire.

Je ne resterai pas éternellement

avec Léo.

Il faut voir les choses

en face.


MAGALI

Et tu vas être jalouse de moi.

Et moi, je risque de l'être

de toi aussi.


ROSINE

Mais non, Étienne,

c'est fini fini.

La différence d'âge

qui ne me choquait pas

quand j'étais plus jeune

me choque maintenant.

Je veux simplement

qu'il me garde son amitié.

Et il ne le fera que s'il est

amoureux d'une autre femme.


MAGALI

Je vois.

Tu es très intéressée.


ROSIE rit.


ROSINE

Oui, mais j'ajouterais...

j'ajouterais que si l'amitié

que j'ai pour cette femme

est au moins égale à celle

que j'ai pour lui,

la petite trace de désir

qui subsiste en moi

disparaîtra tout à fait.

Il sera tabou pour moi et

je serai taboue pour lui.

Ah, si c'était possible,

qu'est-ce que je serais

heureuse!


MAGALI soupire.


MAGALI

Tu vois pas que tu rêves?

Tu m'inquiètes.


ROSINE

Bien, c'est mon droit!


MAGALI

T'es encore plus folle

que moi.


Plus tard, ROSINE va à la rencontre d'ÉTIENNE.


ÉTIENNE

Bonjour.


ROSINE

Bonjour.


ÉTIENNE

Tu sais, si tu ne m'avais pas

appelé,

je ne t'aurais pas appelée.

Mais tu me manquais

horriblement.


ROSINE

Il s'est passé à peine

deux semaines.


ÉTIENNE

Oui, mais je croyais

qu'il allait s'en passer

beaucoup plus.

Tu allais me manquer.

Et cette pensée m'était

insupportable.

J'ai l'impression de te revoir

après une très longue absence.


ÉTIENNE caresse le visage de ROSINE. ROSINE retire la main d'ÉTIENNE et s'éloigne.


ROSINE

Laisse.


ÉTIENNE

Tu ne crois toujours pas

qu'on soit capables

de se revoir en amis?

Moi, je le suis.


ROSINE

Eh bien, moi, pas tellement.


ÉTIENNE

Tu veux dire que toi aussi...


ROSINE

Non.

Ne te fais pas d'illusions.

Pas d'amitié possible

si tu n'as pas trouvé.


ÉTIENNE

Je ne te comprends pas.

Ça ne t'a pas empêchée

de me téléphoner.


ROSINE

C'est justement pour ça.

Pour hâter le processus.


ÉTIENNE

Mais ça prendra du temps

et du temps.

Des mois, des années.


ROSINE

Pas forcément.

J'ai peut-être trouvé

pour toi.

J'ai trouvé une femme

que tu intéresses.


ÉTIENNE

Quel âge a-t-elle?


ROSINE

Quarante et un peu plus.

Elle en fait dix de moins.


ROSINE montre la photo de MAGALI à ÉTIENNE.


ÉTIENNE

Effectivement.


ROSINE

Tu ne trouves pas

qu'elle me ressemble?


ÉTIENNE

Elle est brune,

les cheveux frisés.

Mais l'expression est

très différente.


ROSINE

Elle ne te plaît pas?


ÉTIENNE

J'ai pas dit ça.

Mais je me décide pas

sur une photo.


ROSINE

Je te demande pas de te

décider tout de suite.


ÉTIENNE

Tu dis que je l'intéresse?

Elle me connaît?


ROSINE

Je lui ai montré ta photo.


ÉTIENNE

Et tu lui as dit qui j'étais

par rapport à toi?


ROSINE

Très, très vaguement.


ÉTIENNE

Comment la connais-tu?


ROSINE

C'est la mère de Léo.


ÉTIENNE

Non, mais tu es folle!

Je ne marche pas!


ROSINE

Pourquoi?


ÉTIENNE

Mais c'est évident, enfin!

Je ne me vois pas ton beau-père.


ROSINE

Mais j'aurai déjà quitté Léo.


ÉTIENNE

Et sa mère?


ROSINE

Ah non, elle, je continuerai

à la voir.

Et plus souvent encore

si tu es là.


ÉTIENNE

Je ne me vois pas l'amant

de ton amie.


ROSINE

Je préfère que tu le sois

d'une amie

que d'une ennemie.


ÉTIENNE

Mais j'aurai envie

de la tromper avec toi.


ROSINE

C'est justement cette envie

que je voudrais

te faire passer.


ÉTIENNE

Évidemment, toi, ça t'est

égal, tu ne m'aimes pas.


ROSINE

Je t'aime d'amitié.


ÉTIENNE

Des mots.


ROSINE

Dans ce cas, je continue

à faire ce que j'ai dit.

Je ne te revois plus

avant que tu te sois trouvé

une femme.

Je t'en propose une,

tu n'en veux pas. Tant pis.


ÉTIENNE

Je ne comprends pas que toi,

qui es intelligente,

tu ne t'aperçois pas que

cette situation est chimérique

et profondément ridicule?


ROSINE

Je ne comprends pas, moi,

que toi,

qui es encore plus

intelligent,

tu sois aussi sensible

au ridicule.

Tu ne veux vraiment pas

la voir?


ÉTIENNE

La voir comment?


ROSINE

Bien, avec moi.

J'ai le droit de présenter

mes amis entre eux.


ÉTIENNE

Bon.

À condition que son fils

ne soit pas à là.

Comme ça,

il ne se passera rien.


Plus tard, ROSINE cogne à la porte de l'appartement de LÉO. LÉO va ouvrir.


LÉO

Ah, c'est toi?


ROSINE

Bien oui.

Tu m'attendais pas?

On avait dit aujourd'hui.


LÉO

Oui, mais tu n'as pas

confirmé.


ROSINE

Je confirme jamais.

Quand je dis quelque

chose, c'est sûr.


LÉO

Oui, mais moi, je n'étais pas

sûr d'être libre.

Alors hier, j'ai essayé

de te joindre.

Où étais-tu?


ROSINE

À divers endroits.


LÉO

Pas chez ma mère.


ROSINE

Tu l'as appelée?


LÉO

Ça ne répondait pas.

Elle devait être dans

les vignes. Tu y étais?


ROSINE

J'avais rendez-vous

avec Étienne à Montélimar.

Je m'en cache pas.


LÉO

Tu m'avais dit que c'était

fini avec lui.


ROSINE

Oui, mais on peut bien

se revoir en copains.


LÉO

Drôles de copains. Tu pourrais

trouver un autre mot.


ROSINE

Amis, si tu préfères.

J'ai le droit d'avoir

tous les amis que je veux.

Des jeunes, des vieux,

des beaux, des moches.

Tu n'as rien à dire.


LÉO

Moi, depuis que je te connais,

je ne revois plus Lisa.


ROSINE

Effectivement.

Je vois pas très bien ce que

vous auriez à vous dire.


LÉO

Bien, et lui, il dit quoi?


ROSINE

Des choses intéressantes.


LÉO

Que moi, je ne peux pas dire?


ROSINE

Mais c'est pas du même genre.


LÉO

Compte pas sur moi

pour te parler de philo.


ROSINE

Tu sais de quoi

nous avons parlé, hier?

D'amour. Fais pas cette tête.

Pas d'amour entre nous deux.


LÉO

D'amour en général?

Si ça t'amuse.


ROSINE

Non, entre lui

et quelqu'un d'autre.

Je te le dis

parce qu'il vaut mieux

que tu sois au courant,

mais...

mais jure-moi d'abord de ne

le répéter à personne.


LÉO

Je ne connais personne

avec qui j'ai envie de parler

de ces choses-là.


ROSINE

Si, peut-être.

Alors jure d'abord.


LÉO

Tu y tiens?


ROSINE

Oui. Dis: je jure...


LÉO

Je jure...


ROSINE

...de n'en parler à personne.


LÉO

...de n'en parler

à personne.


ROSINE

Alors tu devines pas

qui est la personne

en question?

Celle à qui il ne faut

rien dire,

celle dont il est amoureux

ou sur le point de l'être?


LÉO

Comment veux-tu que je sache?


ROSINE

Mais si!

Ta mère, voyons.


LÉO

Maman? Mais qu'est-ce que

tu inventes?

D'abord, il ne la connaît

même pas.


ROSINE

Pour le moment, ils ne se sont

vus qu'en photo, mais--


LÉO

Des photos? Mais de quoi

tu te mêles?

De quel droit

tu les as montrées?


ROSINE

Du droit que j'ai de montrer

les photos que j'ai prises.

J'ai montré les photos

à ta mère.

C'est elle qui l'a remarqué.


LÉO

Remarqué? Qu'est-ce que

tu veux dire?


ROSINE

Elle le trouve séduisant.

C'est un début.

Comme il la trouve séduisante

sur les photos.


LÉO

Tu vas finir? Je n'aime pas du

tout ce genre de plaisanterie.


ROSINE

Je ne plaisante pas.

Je veux le bien de Magali

et d'Étienne, c'est tout.


LÉO

Te mêle pas

de leurs affaires.

Ils sont assez grands

pour décider tout seuls.


ROSINE

Qu'ils décident.

Moi, je propose.


LÉO

Non, je te l'interdis!


ROSINE

Mais qu'est-ce que

ça peut te faire?


LÉO

Justement, ça me fait...

Ça me fait énormément.


ROSINE

Et pourquoi?


LÉO

Bien, parce que...

Ça me gêne.


ROSINE

Pourquoi?


LÉO

Tu devrais comprendre, enfin!

Ce n'est pas aux enfants

de s'occuper des affaires

des parents.


ROSINE

Mais je ne suis pas

sa fille.


LÉO

Bien, je suis son fils

et je ne veux pas entendre

parler de ça.


ROSINE

Très bien,

je ne t'en parlerai plus.


LÉO

De toute façon,

ça ne marchera pas.

Et si ça marchait, tu vois dans

quelle situation nous serions?

Ton ex comme beau-père?

Mais c'est monstrueux!


ROSINE

Monstrueux.

J'y avais pas pensé.


LÉO

Oui, je dis bien monstrueux.


ROSINE

Eh bien moi, je ne trouverais

ça monstrueux

que si j'étais encore amoureuse

d'Étienne.

Tu vois bien, c'est la preuve

que je ne le suis plus.


ROSINE embrasse LÉO sur la joue.


ROSINE

Tu me crois?


À la librairie, MARIE termine son quart de travail et s'en va.


MARIE

Au revoir.


ISABELLE

Oui, à demain.


ISABELLE trie le courrier. Elle y trouve un mot écrit: «Madame, votre annonce n'est pas conventionnelle. Permettez-moi de m'y reconnaître. J'espère ne pas vous décevoir. -Gérald 06.23.47.12.54»


ISABELLE

(À elle-même)

Oh là là! Très sûr de lui.

Enfin, au moins, c'est bref.

Pfft! Les autres sont

tellement nunuches!


ISABELLE décroche le téléphone et compose un numéro.


ISABELLE

(Au téléphone)

Allô!

Oui, c'est au sujet

de l'annonce.

Oui.

Oui, oui.

Oh non, pas le soir.

Oui, lundi, un déjeuner,

d'accord.

Vous serez à Pont Saint-Esprit?

Mais ça me va très bien, moi.


Le lundi, GÉRALD lit le journal dans un café. ISABELLE va à la rencontre de GÉRALD après avoir regardé autour d'elle pour le trouver.


GÉRALD

Bonjour.


ISABELLE

Isabelle.


GÉRALD

Gérald.


ISABELLE et GÉRALD se serrent la main.


GÉRALD

Asseyez-vous.

J'aurais dû me mettre plus

en évidence.

Je vous ai vue faire le tour

de la salle.


ISABELLE

Vous auriez pu

me faire signe.


GÉRALD

Mais je n'étais pas sûr

que c'était vous.

L'idée ne m'était même pas venue

que ce pouvait être vous.


ISABELLE

Je vous déçois?


GÉRALD

Non, au contraire!

Je n'imaginais pas

qu'une femme de la campagne

pouvait être aussi élégante.


ISABELLE

Mais j'y ai pas toujours vécu,

vous savez.

Ce n'est qu'à la mort

de mon père

il y a cinq ans que j'ai décidé

de reprendre son expl...

son vignoble.


GÉRALD

Ah, tiens...

Vous savez,

je suis fils de viticulteur.

J'ai passé les dix premières

années de ma vie

à gambader dans les vignes

en Algérie.

On a été rapatriés en 61.

À Lyon, j'ai fait des études

de droit

qui m'ont amené à travailler

dans des entreprises.

Le plus souvent à l'étranger.

Je suis retourné récemment

en France,

après avoir rompu avec ma femme

avec qui je vivais...

en Égypte.

Je suis ici dans la région

parce que j'ai trouvé un emploi.

Je ne connais personne...

à part mes collègues.

C'est très difficile

de se refaire une vie

quand on a perdu tout contact.

Mais vous?

Vous, comment se fait-il

qu'une femme...

belle et élégante comme vous ait

besoin de mettre une annonce?


ISABELLE

Moi aussi,

je suis comme vous.

Je suis née en Tunisie.

Je suis venue dans la Drôme,

j'avais sept ans.

Après mon bac, je me suis mariée

et puis je suis allée vivre

dans une petite ville

de Franche-Comté.

À la mort de mon mari,

je suis revenue ici,

chez mon père,

qui est mort depuis.

Puis je ne connais plus

personne.

Pendant un moment,

la présence de mes deux enfants

m'a donné l'illusion d'être

bien entourée.

Mais ils sont grands maintenant.

Ils m'ont quittée.

C'est plutôt vous

qui m'étonnez.

Un homme a plus de facilités

pour prendre l'initiative

qu'une femme.


GÉRALD

Détrompez-vous.

Bien sûr, je peux trouver

une chercheuse d'aventures.

Mais c'est pas ce qui

m'intéresse.


ISABELLE

Et vous n'avez jamais pensé

à mettre une annonce?


GÉRALD

Si. Mais...

Elles étaient banales

et je n'ai eu

que des réponses banales

de personnes banales.

Vous voulez déjeuner ici?


ISABELLE

Oui.


GÉRALD

(Au serveur)

Monsieur, s'il vous plaît,

on peut voir la carte?


Plus tard, du vin est apporté à la table.


GÉRALD

En voulez-vous?


ISABELLE

Non, merci.


GÉRALD

Je peux me servir?


ISABELLE

Bien sûr.


GÉRALD

Vous trouvez peut-être

qu'il manque un peu de corps.


ISABELLE

Non, pas vraiment.


GÉRALD

Votre vin à vous,

c'est du Côtes-du-Rhône,

Tricastin?


ISABELLE

Ah, c'est du Côtes-du-Rhône.


GÉRALD

Sur cette rive alors?


ISABELLE

Ah! Je vais pas vous le dire

maintenant quand même.

Je vous connais pas assez.

Comprenez ma prudence.


GÉRALD

Alors moi aussi,

je vais être très prudent.

Non, bon, voilà.

Je suis attaché commercial

dans une entreprise

de Montélimar.

Mon travail me permet de me

déplacer assez facilement.

En général, je suis

très occupé la journée.

Alors je vous propose que...

nous dînions un soir.

Comme ça, nous aurons plus

de temps.


ISABELLE

Le soir, c'est assez difficile

pour moi.


GÉRALD

Pourquoi?


ISABELLE

Disons que j'aime pas

conduire la nuit

parce que... sur la route,

on peut croiser des biches

et c'est-


GÉRALD

Des biches?!


ISABELLE

Oui, j'ai... une copine qui

s'est pris une biche une fois.

Et moi aussi, j'ai failli

m'en prendre une.

C'est assez dangereux.

C'est vrai.

Je préférerais pas.


GÉRALD

Je pourrais passer

vous prendre en voiture.

Dans ce cas-là, faudrait que

vous me donniez votre adresse.


ISABELLE

Alors... pareil.

Excusez-moi,

mais je préférerais

qu'on se voie dans la journée.


GÉRALD

Bon.

Vous connaissez la gare

de Lague...


ISABELLE

Hein?


GÉRALD

Comment ça s'appelle déjà?

La gare de...

La Garde Adhémar.


ISABELLE

Oui, c'est très joli.


GÉRALD

C'est un bel endroit.

Je vous propose de déjeuner

ensemble samedi prochain.


Le samedi suivant, ISABELLE mange à une terrasse avec GÉRALD. Le vent souffle dans les cheveux d'ISABELLE.


GÉRALD

Vous avez trop de vent.


ISABELLE

Non, ça va du moment

qu'ils sont pas attachés.

Ça fait plus campagne, non?


GÉRALD

(Rire gêné)

Euh... non.


ISABELLE renverse du sel sur la table.


ISABELLE

Oh, excusez-moi.

Je suis maladroite.


GÉRALD

Non, vous n'êtes pas

maladroite.


ISABELLE

Bien si.


GÉRALD

Mais non!


ISABELLE

Curieusement,

je suis plus douée

pour les gros travaux

que pour les petits.


GÉRALD

Ah.


ISABELLE

Oui, c'est à cause de mes

mains. Elles sont grandes.


GÉRALD

Elles sont très belles.

Elles sont pas abîmées du tout.


ISABELLE

Oh, mais c'est parce que

je mets dans gants.

Je mets des gants puis j'ai...

J'ai un ouvrier à l'année.

Et j'ai des saisonniers.

Beaucoup de monde.


GÉRALD

Vous avez combien d'hectares?


ISABELLE

Dix.


GÉRALD

Dix!


ISABELLE

Oui.


GÉRALD

Vous arrivez à vous en tirer

avec un terrain aussi petit?


ISABELLE

(Gênée)

Euh... j'ai une nouvelle

parcelle.

Ça doit faire beaucoup plus.

Puis excusez-moi, j'ai pas

la mémoire des chiffres.


Plus tard, GÉRARD et ISABELLE se promènent ensemble. Ils s'approchent d'un belvédère.


GÉRALD

C'est peut-être la plus belle

vue de la région.


ISABELLE

Ah, mais la vallée du Rhône,

ça devait être bien plus beau

avant.

Quand il n'y avait pas

toutes ces routes,

ces voitures,

ces chemins de fer.

C'est un peu défiguré

quand même.

Et ces usines là-bas.


GÉRALD

On voit même les cheminées

de la centrale.


ISABELLE

Oh, mais on les voit partout.

On les voit de chez moi

d'ailleurs.


GÉRALD

Alors vous habitez où

exactement?


ISABELLE

J'habite par là.


GÉRALD

C'est vague.


ISABELLE

C'est déjà une précision.


Un petit potager se trouve près du belvédère. GÉRALD l'examine.


GÉRALD

Érine.

Livèche.

Ail. Ail.

Pissenlit, ortie, oignon.

Verveine.

Elle est bizarre,

cette verveine.

On dirait pas de la verveine.

On dirait presque de l'asperge.

Non l'asperge est à côté.

Venez voir.


ISABELLE

Ah oui, tiens.

Et ça,

c'est du muflier sauvage.

Non, parce que je connais

parce que ça pousse

entre les plants de vigne.


GÉRALD

Du muflier?


ISABELLE

Bien oui.


GÉRALD

Vous êtes plus calée que moi.


ISABELLE

Oui, peut-être.


GÉRALD

Vraiment, vous voulez pas

qu'on se voie un soir?


ISABELLE

Non, j'ai dit

que je ne pouvais pas.


GÉRALD

Bon, bien...

Écoutez, si vous n'y voyez pas

d'inconvénient,

nous pourrions même dîner

chez moi, mais...

Non, c'est moche.

Je suis mal installé.


ISABELLE

Ah bon.


GÉRALD

Ou chez vous.

J'apporterais des provisions

et je ferais la cuisine.

Ou nous la ferions ensemble.

Je vous fais toujours peur?


ISABELLE

Non, c'est pas ça.

Mais mon fils est à la maison

en ce moment.

Et puis ses cours

ont pas encore repris.

C'est un peu embêtant.

Il a pas l'habitude que je

reçoive des gens comme ça.


GÉRALD

Bon. Dans ce cas,

revoyons-nous à Montélimar.

Un midi.

J'aurai un peu plus

de temps libre...

dans une dizaine de jours.

Vous m'appellerez?


ISABELLE

Bien sûr.

Je vous téléphonerai.


ROSINE et MAGALI regardent des photos de MAGALI. Elles sont installées à l'extérieur de la maison.


MAGALI

Là, je me trouve plutôt mieux

que sur celles de l'autre jour.

Là, je fais mon âge.


ROSINE

Oui, mais moi,

je te vois plus jeune.


MAGALI rit. ISABELLE vient à la rencontre de MAGALI et de ROSINE.


MAGALI

Ah.


ISABELLE

Écoute, j'étais tout près

de chez toi,

alors j'ai eu envie

de passer te voir.


MAGALI

Merci.

Assieds-toi.


ROSINE

Bonjour.


ISABELLE

Bonjour.


ROSINE et ISABELLE se font la bise.


ISABELLE

Je vous dérange pas?


MAGALI

Non, on vendange pas

aujourd'hui.

Il faut attendre quelques jours

pour les autres parcelles.


ISABELLE

Dis donc, tu seras libre

le samedi du mariage?


MAGALI

Tu tiens vraiment

à ce que je vienne?


ISABELLE

Oh, arrête.

Tu avais promis.


MAGALI

Oui, mais ces temps-ci,

je suis dans mon travail.

Puis ça m'ennuie de m'habiller.


ISABELLE

Mais ça te ferait une pause.

Puis t'es pas obligée

de rester longtemps.


MAGALI

Je ne connais plus

personne.

Et puis je suis très timide.


ISABELLE

Tu exagères.

Viens avec Léo. Il y aura

pas mal de ses amis.

ROSINE)

Venez, vous aussi.


ROSINE

Merci.

D'ailleurs,

j'étais dans la classe

du frère d'Émilia.


ISABELLE

Victor?

Alors vous devez connaître

beaucoup de ses copains?


ROSINE

Oui, Justin,

Bénédicte.


ISABELLE

C'était sa petite amie.

Enfin, un moment.

MAGALI)

Bon bien, tu vois?

Tu peux pas refuser.


MAGALI

Mais je refuse pas.

Je dis simplement que ça tombe

mal en cette saison.

Mais enfin, il y a rien

de grave.

Si on buvait un verre?


ISABELLE

Volontiers.


MAGALI et ROSINE se lèvent et partent chercher à boire. ISABELLE en profite pour jeter un coup d'oeil aux photos de MAGALI. Elle en prend une et la met dans son sac à main.


Un peu plus tard, ISABELLE est devant chez elle et parle sur son téléphone portable.


ISABELLE

(Au téléphone)

Allô, Gérald?

C'est Isabelle.

Bien, je vous rappelle

pour vous dire

que c'est d'accord

pour aujourd'hui.

Ce matin, je fais des courses

à Montélimar.

Et voyons-nous à 12 h 30.

Au Garden, place des Com?

Eh bien, d'accord, d'accord.

À tout à l'heure.


Une fois à l'intérieur, ISABELLE se fait accoster par ÉMILIA.


ÉMILIA

Maman?

Il y a la librairie

qui a téléphoné.


ISABELLE

Encore?


ISABELLE décroche le téléphone et appelle à la librairie.


ISABELLE

​[Au téléphone]

Marie?

Oui, c'est Isabelle.

Qu'est-ce qui se passe?

Bon, écoutez.

Il est dans la réserve,

au pied de l'escalier.

Derrière le colis Hachette.

Écoutez, je peux pas passer

pour le moment.

Débrouillez-vous.


ISABELLE raccroche.


ÉMILIA

Maman, tu te donnes

trop de peine.

Je peux y aller à Montélimar.


ISABELLE

Mais non, j'y vais, là,

de toute façon.


ÉMILIA

Mais je peux t'accompagner.


ISABELLE

À quoi ça me servirait?


ÉMILIA

Je peux aller

chez le fleuriste

et toi, chez le confiseur

ou l'inverse.


ISABELLE

Non, écoute, les préparatifs

du mariage, c'est mon affaire.

Et puis je pars, là, tout de

suite. Tu n'es pas prête, toi.


Plus tard, ISABELLE rencontre GÉRALD au café de Montélimar.


GÉRALD

Je vais vous dire,

j'aime beaucoup l'architecture

industrielle en général,

et en particulier

dans la région.

Je trouve qu'elle s'inscrit

parfaitement bien.

Si vous prenez la...

la centrale. Les trois...

les deux cheminées

du Tricastin,

ça ne me gêne absolument pas,

ça ne me choque pas.


ISABELLE

Moi, ça me dérange

profondément.

D'ailleurs, on ne peut

que voir ça. On a pas...

le regard n'a pas d'autre choix.

Et c'est...

Tandis que si on se promène au

bord de l'Ardèche, par exemple,

moi, ça m'apporte un repos,

un contact avec la nature

que là, j'ai pas.

Cette vallée du Rhône qui

est complètement éventrée

par les travaux,

les routes, les grues.

Il y a que ça a voir

et c'est épouvantable.


GÉRALD

Mais non. Moi, je vois

une vallée qui vit.


ISABELLE

Oui, bien moi, ça m'agresse.


GÉRALD

Écoutez, on est pas obligés

d'être d'accord sur tout.

C'est quand on veut

vivre ensemble, non?


ISABELLE regarde GÉRALD sans rien dire.


GÉRALD

Pourquoi me regardez-vous

comme ça?

On dirait que vous me jaugez?


ISABELLE

Jauger ou juger?


GÉRALD

Les deux.

Alors? Le résultat?


ISABELLE rit.


ISABELLE

Et le vôtre?


GÉRALD

Mon examen n'est pas terminé.


ISABELLE

Le mien l'est presque.


GÉRALD

Positif ou négatif?


ISABELLE

Non. Je parlerai après vous.


GÉRALD

Trop tôt, je vous dis.

Vous êtes déconcertante.

Je n'arrive pas très bien

à vous situer.


ISABELLE

Mais écoutez, ça fait pourtant

deux semaines qu'on se connaît.


GÉRALD

C'est peu... dans votre cas.


ISABELLE

Eh bien, pour moi,

c'est assez.

Non, mais je vais vous aider.

Est-ce que je corresponds

à votre type de femme?


GÉRALD

Je n'ai pas de type.


ISABELLE

Bien, on en a tous

plus ou moins un.


GÉRALD

Quand on est jeune.

Mais à mon âge,

ça ne veut plus rien dire.

Je cherche une femme avec

qui j'aurais du plaisir à être.

Ça peut pas se trouver

en deux secondes.


ISABELLE

Eh bien, moi, figurez-vous,

je crois au sentiment immédiat.

Je sais, vous, la première fois

que vous m'avez aperçue,

au restaurant,

vous avez même pas pensé

que je pouvais être celle

que vous attendiez.

Ça veut dire que je ne

correspondais pas à l'image

que vous vous étiez faite.


GÉRALD

Je ne m'étais

fait aucune image.

Simplement,

je m'attendais à...

une femme moins élégante.


ISABELLE

Moins grande.


GÉRALD

Non, pourquoi?


ISABELLE

Parce que je suis plus grande

que la moyenne.


GÉRALD

Mais c'est très bien.


ISABELLE

En général...

vous aimez les femmes

plus petites?


GÉRALD

Je vous dis, je n'ai

pas d'idée générale.


ISABELLE

Bon, alors les femmes

que vous avez eues,

étaient-elles aussi

grandes que moi?


GÉRALD

Euh... non, aucune.


ISABELLE

Alors vous les trouviez pas

trop petites?


GÉRALD

De même que je ne vous

trouve pas trop grande.

Je vois pas très bien à quoi

sert cet interrogatoire.


ISABELLE

Bien non, mais laissez-moi

faire. Vous verrez.

Préférez-vous les brunes?


GÉRALD

Je les préfère

et je les épouse.

Ma femme était brune.


ISABELLE

Et les yeux bleus. Est-ce que

vous préférez les yeux bleus?


GÉRALD

Ah... vous avez fini?


ISABELLE

Non, mais c'est important!


GÉRALD

Si vous voulez savoir,

je n'ai connu jusqu'ici

que des brunes aux yeux noirs.

Je pourrais avoir

envie de changer.

Mais pour être tout à fait

franc, je...

Je me sens peut-être moins

à l'aise avec les yeux bleus.

Je n'aime pas les nordiques.

Mais vous n'avez

rien d'une nordique.

Mais tout ça, je vous dis,

n'a absolument aucune

espèce d'importance.


ISABELLE

Pour moi, si.

Moi, j'aime

qu'on m'aime d'emblée.

Mon mari m'a aimée d'emblée,

avec ma taille, mes cheveux,

mes yeux bleus.

Et sachez-le,

eh bien, il continue à m'aimer

comme au premier jour,

après 24 ans de mariage.


GÉRALD

(Hébété)

Quoi?

Qu'est-ce que

vous me racontez?

Votre mari, il est mort,

vous m'avez dit.


ISABELLE

Je vous ai menti.

Il est bien vivant.

Et puis j'ai pas l'intention

de le quitter ni de le tromper.


GÉRALD

Alors là, je ne comprends pas.

Pourquoi cette comédie?


ISABELLE

Vous voulez savoir

pourquoi je suis là?

Bien comme ambassadrice

d'une charmante brune

aux yeux noirs,

pas trop grande...

et vraiment viticultrice.

Moi, je suis libraire.


GÉRALD

Ambassadrice,

ça veut dire quoi?


ISABELLE

Ça veut dire que je viens

à sa place.


GÉRALD

Et pourquoi pas elle?


ISABELLE

Disons qu'elle a pas le temps.

C'est les vendanges.


GÉRALD

Curieux.

Elle aurait pu attendre

pour son annonce.


ISABELLE

C'est moi qui l'ai rédigée.

Elle croit pas aux annonces.


GÉRALD

Et... elle cherche un homme?


ISABELLE

Eh oui, mais elle pense

qu'il tombera du ciel.


GÉRALD

Grâce à un bon ange, oui.

C'est gentil de votre part.


ISABELLE

Je sais, c'est... c'est

un peu cavalier à votre égard.

Je vous jure que

vous perdrez pas au change.

Et j'ai préparé un petit plan

pour vous faire rencontrer.


GÉRALD

Ah non, non. Attendez.

Pas tout de suite.

Je suis encore

dans ma surprise.


ISABELLE

Vous voulez voir sa photo?


GÉRALD hésite, puis met ses lunettes. ISABELLE lui montre la photo de MAGALI.


ISABELLE

Voilà.

Non, mais première

impression, hein.


GÉRALD

Oui, effectivement...

Elle a un regard intéressant.


ISABELLE

Et c'est votre type?


GÉRALD

Bien ça le serait peut-être

si j'en avais un.


ISABELLE

En tout cas, plus que moi.


GÉRALD

Mais avec vous,

on ne se pose pas la question!

C'est vous qui avez tenu

absolument à la soulever.

Vous m'avez bien eu, hein.

Je m'attendais à tout,

mais vraiment pas à ça.

Vous voyez, d'un côté,

je me sens soulagé

parce que je sentais

qu'il y avait quelque chose

qui clochait.

Je n'arrivais pas à situer.

Mais de votre part,

je suis un peu déçu.

Bien oui, même, pour l'instant,

très déçu.

Je faisais plus que commencer

de m'intéresser à vous.

Pardon si je vous choque,

mais j'avais envie

de vous aimer.

Je suis frustré.


ISABELLE

Oh, allez.

Arrêtez vos bêtises.

Moi, je vous propose

d'en aimer une autre

qui sera possible celle-là.

Je comprends

que vous soyez vexé,

mais si ça marche,

je vous aurai pas

fait perdre votre temps.


GÉRALD

Et si ça ne marche pas?


ISABELLE

Bien, tant pis.

Tant pis pour vous

comme pour moi, hein.

Le temps, il y a mille façons

de le perdre.

Celle-là... c'est pas

plus bête qu'une autre.

Moi, c'est un petit jeu

qui m'aura plutôt amusée.

Bien que ce soit

un jeu assez dangereux.


GÉRALD

Pour moi ou pour vous?


ISABELLE

Pour moi, en tout cas.

C'est tout de même

assez risqué de donner

des rendez-vous d'amour

à un homme plutôt attirant.

Moi, j'aurais pu tomber

amoureuse de vous.


GÉRALD

Je ne suis pas votre type.


ISABELLE

Mais je n'ai plus de type

depuis que j'ai trouvé le mien,

il y a 24 ans.

Et maintenant, je crains plus

les hommes

qui sont à l'opposé de mon mari

que ceux qui lui ressemblent.


GÉRALD

Je suis si différent?


ISABELLE

Non, pas assez

pour être dangereux.


GÉRALD

Vous savez, je ne suis

pas du tout sûr

que votre brunette

me plaise plus que vous.

Je crains que la comparaison

ne joue pas en sa faveur.


ISABELLE

Vous cessez de parler de moi

ou même de penser à moi.

Moi, mon rôle est terminé,

maintenant. Je n'existe plus.

Allez, à vous de vous

débrouiller avec Magali.


GÉRALD

Elle s'appelle Magali?

Magali.

J'aime bien. Isabelle,

c'est votre vrai nom?


ISABELLE

Oui, sur ce point,

j'ai pas menti.


GÉRALD

Et elle, qu'est-ce

qu'elle dit, elle?

Qu'est-ce qu'elle dit

de tout ça?


ISABELLE

Qu'est-ce que vous croyez?

Je fais ça à son insu.

L'idée même de mettre

une annonce,

ça lui est complètement

insupportable.


GÉRALD

Quand vous me présenterez,

qu'est-ce que vous direz?


ISABELLE

Je ne vous présenterai pas.

Je ferai en sorte que vous vous

rencontrerai par hasard. Si.

Je marie ma fille, samedi

en huit. Vous venez à la fête.

Magali sera là.


GÉRALD

Mais je suis pas invité.


ISABELLE

Bien, je vous invite.


GÉRALD

À quel titre?


ISABELLE

Mais j'ai pas besoin

de me justifier.


GÉRALD

Bien... et moi?


ISABELLE

On vous posera pas

de questions.

Et si on vous en pose,

vous dites n'importe quoi.

Vous dites pas la vérité,

bien sûr.

Magali sera seule,

un peu perdue.

Presque autant que vous.

Vous savez, prenez ça...

prenez ça comme un amusement.

Je suis sûre que ça marchera

comme ça. Encore mieux.


GÉRALD

Vous savez...

J'ai l'esprit plutôt

romanesque, hein.

J'ai mené jusqu'ici une vie

qu'on peut dire d'aventures,

d'aventures beaucoup plus

périlleuses et incertaines,

alors...

celle-ci ne m'effraie pas.


ROSINE et ÉTIENNE marchent dans une petite rue.


ÉTIENNE

C'est tout de même gênant

d'arriver sans être invité.


ROSINE

Personne ne te

demandera rien.


ÉTIENNE

Y aura beaucoup de monde.

Je suis plutôt connu

dans la région.

Et la fille a été mon élève.


ROSINE

Tu courais après elle?


ÉTIENNE

Oui, bien sûr.

C'est elle qui n'a pas voulu.


ROSINE

C'est vrai?


ÉTIENNE

Mais non.


ROSINE

Mais tu lui offriras

un cadeau.


ROSINE

Mais on saura que

je suis venu avec toi.


ROSINE

Et alors? J'ai le droit

de venir avec qui je veux.


ÉTIENNE

Tu viens avec Léo.


ROSINE

Non, il vient avec sa mère.

Mais je te comprends, si ça

te gêne, on peut intervertir:

je viens avec Léo

et tu viens avec sa mère.


ÉTIENNE

Alors il faut

que je la rencontre avant.


ROSINE

Pas forcément.

Si tu restes près d'elle,

on croira que tu es venu avec.

Je te présente et

je vous laisse ensemble.


ROSINE aperçoit ISABELLE et GÉRALD en train de discuter un peu plus loin.


ROSINE

Mince!

Tournons-nous.


ÉTIENNE

Qu'est-ce qu'il y a?


ROSINE

Le couple là-bas; la femme,

c'est la mère d'Émilia.


ÉTIENNE

Tu crois qu'elle nous a vus?


ROSINE

Possible.

De toute façon...


ÉTIENNE

Tu sais, toi et moi, c'est

le secret de polichinelle.


ROSINE

Mais non c'est pas ça

que je veux dire.


ÉTIENNE

Mais c'est quoi?


ROSINE

Rien. Je... je ne veux

pas la gêner. C'est tout.


ÉTIENNE

Pourquoi? Tu crois que...


ROSINE

Je ne crois rien

et je ne sais rien.

Mettons que je n'ai rien dit.


ÉTIENNE

T'as trop d'imagination,

ma petite.


ISABELLE et GÉRALD s'en vont chacun de leur côté.


Plus tard, ÉMILIA et GRÉGOIRE sortent de l'église en nouveaux mariés, sous les applaudissements de la foule.


TOUS

Vive les mariés!

Vive les mariés!


Au cours de la réception, GÉRALD va à la rencontre de MAGALI. Il se heurte contre un des invités.


GÉRALD

Oh, pardon.


MAGALI est devant une table couverte de bouteilles de vin et déguste un verre.


MAGALI

Vous voulez goûter?


GÉRALD

Oui. Pourquoi pas?


MAGALI

Je vous sers.


GÉRALD

Merci.


GÉRALD hume le vin.


MAGALI

Vous connaissez?


GÉRALD lit l'étiquette de la bouteille.


GÉRALD

"Domaine de la ferme

du moulin."

Non. Non...

C'est près d'ici?


MAGALI

Oui, en face,

en Ardèche. Là-bas.


GÉRALD

Hum...


GÉRALD goûte au vin.


MAGALI

Vous aimez?


GÉRALD

Il a bien vieilli.

Quelle année?

(En lisant sur la bouteille)

80... 89.

Eh bien, pour un vin

de la région,

c'est tout à fait exceptionnel.


MAGALI

Je suis d'accord avec vous.


GÉRALD

Il est aussi bon

qu'un Gigondas

que j'ai bu avant-hier.


MAGALI

Excusez-moi de faire

ma publicité, si je puis dire,

mais c'est mon vin.

Je suis viticultrice.


GÉRALD

Non?


MAGALI

Oui.


GÉRALD et MAGALI rient.


GÉRALD

Je suis fils de vigneron.

Mais pas d'ici.

Mes parents sont

rapatriés d'Algérie.


MAGALI

Et les miens de Tunisie.


GÉRALD

Ah.


MAGALI

Ils m'ont acheté ce vignoble,

qu'ils m'ont légué.


GÉRALD

Ah, les miens ont

abandonné la vigne

pour les affaires.

Et moi, actuellement,

je travaille dans une boîte

de Montélimar.

Mais ah...

la campagne me manque.


MAGALI

Vous savez...

Il y a pas beaucoup de gens

qui sont capables

de vous dire ça.

Vous me faites

un très grand plaisir.


GÉRALD

Bien, il suffit pas d'être

connaisseur pour l'apprécier.


MAGALI

Oui, mais l'opinion

d'un connaisseur

me flatte, forcément.

Vous me trouvez enfantine, hein?


GÉRALD

Pas du tout. Non, non.

Moi, j'aime les gens

qui ont la fierté

de ce qu'ils font.

Oui.


GÉRALD et MAGALI rient.


MAGALI aperçoit ROSINE plus loin et la salue.


MAGALI

GÉRALD)

Ah.

Vous permettez?


GÉRALD

Je vous en prie.


MAGALI va voir ROSINE


ROSINE

Ça va? Ça fait longtemps

que t'es arrivée?


ROSINE présente ÉTIENNE à MAGALI.


ROSINE

Étienne, Magali.


MAGALI

Bonjour.

Vous êtes son professeur.

Je vous ai vu sur ses photos.


ÉTIENNE

J'ai été.


MAGALI

Oh c'est moche!

Ils ont coupé la haie

qui cachait les usines!


ROSINE

C'est vrai que chez toi,

c'est plus beau.

C'est plus préservé.


ÉTIENNE

Vous êtes en Ardèche,

je crois?


MAGALI

Oui.


ÉTIENNE

C'est certainement

plus sauvage.


MAGALI

Sauvage, non. C'est cultivé.

C'est la vraie campagne.


ÉTIENNE

Et vous cultivez la vigne?


MAGALI

Oui, je suis viticultrice.


ROSINE s'éloigne pour parler à une autre invitée.


MAGALI

Si j'étais un homme,

je dirais vigneron.

Mais vigneronne,

c'est pas trop joli.


ÉTIENNE et MAGALI rient.


ÉTIENNE

Non.

Pourquoi pas?

Et ça vous demande

beaucoup de travail?


MAGALI

Énormément.

Surtout en cette saison.

Je sais même pas

si je vais pouvoir

encore rester longtemps

ce soir.


ROSINE revient.


ROSINE

Ce soir, tu vendanges pas.


MAGALI

Oui, mais ma pensée

est ailleurs.


ROSINE

Tu aurais préféré

ne pas venir?


MAGALI

Oui et non.

Je pouvais pas faire

cet affront à Isabelle.

On aurait pu vendanger

aujourd'hui,

mais ça n'a aucune importance.

Il fera beau demain.

Alors je préfère me reposer

ce soir, à la maison.


ROSINE

Mais tu as le temps,

il fait pas encore nuit.


MAGALI

Oui, mais les jours

sont courts, déjà.

Tu sais où est Léo?

Il a disparu tout à coup.


ROSINE

Il est allé chez un copain,

voir le match de foot à la télé.


MAGALI

Allé? Comment?


ROSINE

Avec la voiture.


MAGALI

Ma voiture?!

Mais comment je vais rentrer?


ROSINE

Étienne...

Étienne va te reconduire.


MAGALI

Non, je ne suis pas

à une heure près,

ni même à deux heures.

Vous n'avez pas faim?


ÉTIENNE

Non. On s'est bien servis

tout à l'heure.


MAGALI

Bien moi, si, j'ai faim.

Je retourne au buffet,

si vous le permettez.


MAGALI s'en va.


ROSINE

Je sais pas

ce qu'elle a aujourd'hui,

mais le moins

qu'on puisse dire,

c'est qu'elle est pas

de bon poil.


ÉTIENNE

J'ai pas l'impression

que je l'intéresse

particulièrement.


ROSINE

Pourtant, tu avais l'air

de lui plaire beaucoup

sur la photo.

Je pense que c'est pour toi

avant tout qu'elle est venue.

Tu as peut-être dit

quelque chose qui lui a déplu.


ÉTIENNE

Mais quoi? Tu étais là,

tu sais bien

que je n'ai rien dit!


ROSINE

Bizarre.


ÉTIENNE

Oh. Tu permets?


ROSINE

Oui.


ÉTIENNE s'éloigne pour parler à une JEUNE FILLE.


JEUNE FILLE

Bonjour!


De son côté, MAGALI cherche GÉRALD parmi les invités.


GÉRALD est à l'intérieur. Il trouve ISABELLE dans la cuisine.


GÉRALD

Ah. Excusez-moi,

je vous cherchais.


ISABELLE

Alors vous l'avez vue?


GÉRALD

Le plus difficile est fait.


ISABELLE

Ah bon. Venez par là.


ISABELLE emmène GÉRALD dans une chambre.


GÉRALD

Voilà. Nous nous

sommes parlé.

Le premier contact a été

en tous points parfait.

Elle ne se doute

absolument de rien.


ISABELLE

Mais alors, pourquoi

vous êtes pas resté avec elle?


GÉRALD

Malheureusement, quand

la conversation commençait

à vraiment démarrer,

une jeune fille est arrivée

et elle l'a entraînée vers

un homme, un homme de mon âge.


ISABELLE

Je vois qui c'est.

C'est Rosine,

la petite amie de son fils,

avec son prof de philo.

Je les ai aperçus

l'autre jour à Montélimar.

De toute façon, ils vont

pas la retenir longtemps.

Vous allez la retrouver, va.

L'essentiel, c'est

qu'elle vous plaise.

Alors, elle vous plaît?


GÉRALD

Disons que... possible.

Même très possible.


ISABELLE

Bien.

Tandis que moi,

j'étais classée impossible.


GÉRALD

Évidemment. Mariée.


ISABELLE

Oh non. Grande aux yeux bleus.


GÉRALD

Taisez-vous!

Vous n'allez pas vous vexer,

tout de même?


ISABELLE

Si, si. Je voudrais que

tous les hommes m'aiment.

Surtout ceux que j'aime pas.

Excusez-moi, je dis

n'importe quoi.

J'ai dû boire un coup de trop.

Enfin, reconnaissez

que j'ai du flair.


GÉRALD

Oui. Il tient

parfois du hasard.


ISABELLE

Oh, bien non,

c'est pas un hasard.

C'est mon oeuvre, quand même.

Eh bien, bonne chance.


ISABELLE rit.


GÉRALD

Pourquoi vous riez?


ISABELLE

Parce que je suis heureuse

pour elle,

pour vous et... pour moi.


GÉRALD

Vous vous moquez de moi.


ISABELLE

Non.

Mais vous avez l'air

tout décontenancé.

Gardez pas cet air niais

devant elle.


GÉRALD

Niais?


ISABELLE

Oh, pardon, non.

Allez, allez vite la rejoindre.


GÉRALD va pour sortir de la chambre, mais ISABELLE le retient.


ISABELLE

Vous permettez?


ISABELLE fait la bise à GÉRARD. Elle tient GÉRARD dans ses bras.


ISABELLE

Vous tremblez.

Vous avez pas peur, au moins?


GÉRALD

Si. Comme à 18 ans.


Sans se faire voir par ISABELLE et GÉRARD, MAGALI ouvre la porte de la chambre, aperçoit GÉRARD dans les bras d'ISABELLE et ferme la porte aussitôt.


ISABELLE

Mais qui est là?

Mais entrez!

GÉRARD)

Vous allez me compromettre.


GÉRALD

Ah bien, c'est vous!


ISABELLE

Bien c'est vous aussi!

Allez. Non. Allez, filez vite.


ISABELLE fait sortir GÉRALD de la chambre.


Dehors, ROSINE retrouve MAGALI assise seule sur une chaise.


ROSINE

Magali!

Où étais-tu passée?

Je t'ai attendue puis

je t'ai cherchée au buffet.


MAGALI

Ça va.

Je n'ai plus faim, hein.

Excuse-moi pour tout à l'heure,

mais je crois pas que ton prof

voulait tellement me parler.


ROSINE

J'en sais rien.

Il a fait un effort.

C'est plutôt toi qui n'as pas

relancé la conversation.


MAGALI

C'est ça.

Il s'était forcé, par politesse.

Le coeur n'y était pas.

Qu'est-ce qu'il t'a dit?


ROSINE

Rien.

Il m'a quittée pour parler

à des gens.

En fait, à une

de ses anciennes élèves.


MAGALI

Bien sûr. Je suis

trop vieille pour lui.


ROSINE

Mais non!


MAGALI

Mais si!

Ce sont des choses

qui se sentent tout de suite.

Léo n'est pas revenu?


ROSINE

Non, je crois pas.

Mais tu peux bien

rester encore un peu.

Étienne pourra toujours

te reconduire.


MAGALI

Non, pas question.


ROSINE

Mais je viendrai avec vous.


MAGALI

Non. Je suis pas

si pressée.

Je préfère rester comme ça,

un moment, à l'écart.

Ça me fait rien d'être seule.

Mais toi, te crois pas obligée.


ROSINE

Je suis seule, moi aussi,

si ça peut te consoler.


MAGALI

Consoler?

J'y ai jamais cru, à ton prof.

Quand on aime les jeunes

filles, c'est pour la vie.

Et même, en vieillissant,

on les choisit de plus

en plus jeunes.


ROSINE

Qu'est-ce que tu racontes?

C'est faux.

Étienne n'est pas comme ça.

C'est moi qui ai couru

après lui, je te dis.

Je suis certaine qu'il cherche

actuellement une femme,

pas une gamine.


MAGALI

Et la fille en rouge

qu'il regardait?


ROSINE

Tu l'as remarquée?


MAGALI

C'est celle

qu'il est allé rejoindre.


ROSINE

Mais elle est plus vieille

que moi.


MAGALI

Et infiniment plus jeune

que moi.


ROSINE

Elle était là,

avec ses copains.


MAGALI

N'en parlons plus.

Ça ne marche pas.

C'est enterré

et sans importance.

Excuse ma brusquerie,

mais je suis comme ça.

Autant être honnête

tout de suite.

Pour le moment,

je n'ai d'autre intérêt

que ma vigne.

Je ne veux plus penser

aux hommes du tout.


ROSINE

Mais l'un n'empêche pas

l'autre.


MAGALI

Mais si! Depuis que

j'ai repris le vignoble,

à chaque fois,

mais à chaque fois

que je fais l'effort

de m'intéresser à un homme,

ça ne marche pas.

Ou bien il me déçoit,

ou bien je le déçois,

ou bien les deux.

Si jamais ça devait marcher,

ça serait absolument

indépendant de moi.


ROSINE

Je ne pense pas

qu'aucun homme

aille te chercher

dans ta campagne.

Tiens, par exemple, aujourd'hui,

tu as une occasion de t'amuser

qui ne t'arrive pas

une fois par an.

Profites-en.


MAGALI

Écoute, tu sais bien

que tous les hommes

qui sont là sont pris. Non?


GÉRALD passe non loin de MAGALI et de ROSINE. Il salue MAGALI.


MAGALI

ROSINE)

Tu le connais?


ROSINE

Non. Mais c'est à toi

qu'il a souri.


MAGALI

Oui, peut-être.

Enfin, si.

On a échangé deux mots

au buffet tout à l'heure,

avant que tu arrives.


ROSINE

Bien, va le rejoindre.

Excuse-moi, je savais pas.


MAGALI

Mais j'ai rien à lui dire.

Et je suppose que s'il avait

quelque chose à me dire,

il se serait arrêté.


ROSINE

Mais il attend peut-être

que je te quitte.


MAGALI

Mais non, je te dis.

On a parlé comme ça.


ROSINE

Tiens, lui, il est pas mal.

Il te plaît pas?


MAGALI

Je t'ai dit.

Pour le moment, je ne veux pas

m'intéresser aux hommes.


ROSINE

Il se retourne encore.

Je suis sûre

qu'il veut te parler.


MAGALI

T'as fini?

Mais mêle-toi

de ce qui te regarde!

Moi, je ne tiens pas à marcher

sur les plates-bandes des autres.


ROSINE

Des autres? Quelles autres?

C'est un ami d'Isabelle?


MAGALI

Je n'en sais rien et puis

je ne veux pas le savoir.


ROSINE

Pourquoi? Tu supposes?


MAGALI

Je suppose rien.

Je pense que si elle avait

voulu me le présenter,

elle l'aurait déjà fait.

Elle n'a d'idée que me marier.

Pire que toi.


ROSINE réfléchit.


MAGALI

Tu as l'air songeur.

À quoi penses-tu?


ROSINE

Je me demande si je dois

te le dire, mais...

au fond, pourquoi pas?

Ce type, je l'ai déjà vu

avec elle.


MAGALI

Où ça?


ROSINE

La semaine dernière,

comme j'étais à Montélimar

avec Étienne, on les a croisés.

Ils ne nous ont pas vus.


MAGALI

Et qu'est-ce qu'ils faisaient?


ROSINE

Ils parlaient. Il la

raccompagnait à sa voiture.


MAGALI

Y a rien de mal à ça.


ROSINE

Je t'ai pas dit

qu'il y avait du mal.

Seulement, quand je croise

par hasard deux personnes,

je m'abstiens de le crier

sur les toits.

Les ragots vont si vite.


MAGALI

Moi, je suis muette

comme la tombe

puis je vois personne.

Mais toi, je te trouve

bien curieuse.


ROSINE

Curieuse n'est pas le mot.

Je dirais plutôt...

affabulatrice.

Chaque fois que je vois un homme

et une femme ensemble,

j'imagine toujours le pire.

Enfin, ou le meilleur,

le meilleur roman.

Quand je vois cette femme

si belle,

si aimable, si entourée,

je peux pas m'empêcher

de me poser des questions.

Par exemple, l'autre jour,

à Montélimar,

lorsque je les ai vus arriver,

mon premier réflexe

a été de me tourner.

Mais pas pour me cacher,

pour ne pas les gêner.

Alors que je ne les gênais

probablement pas

puisque le type est là

aujourd'hui.


MAGALI

Oui... oui.


ROSINE

Je parle trop?


MAGALI

Oui, dans ce cas... oui.


ROSINE

Excuse-moi, mais j'aime pas

te voir triste.


MAGALI

Bien, je suis pas triste!

Qui t'a dit que j'étais triste?

J'ai aucune raison

d'être triste!


ROSINE

Moi, j'ai deux raisons

puisque deux hommes

m'abandonnent.

J'ai envie de faire

la folle ce soir.

Rien que pour les narguer.

Tu viens avec moi?


MAGALI

Non. Je suis bien ici.

Et toi, va t'amuser.

Et si tu vois Léo,

ramène-le-moi vite.

J'ai envie de rentrer.


ROSINE

Tu ne veux vraiment pas

qu'Étienne te raccompagne?


MAGALI

Non. Je t'ai dit non.


ROSINE s'éloigne. ISABELLE va rejoindre MAGALI.


ISABELLE

Mais tu boudes?

Qu'est-ce qui va pas?


MAGALI

Rien. Ça va très bien.

Je regardais le coucher

de soleil.


ISABELLE

Non, il sera derrière toi,

là-bas.

Pas devant.


MAGALI

Vous avez un parc

magnifique.


ISABELLE

Avec Jean-Jacques,

on dit le jardin.

Bien c'est vrai

qu'il est grand.

C'est pourquoi, tu vois,

on a préféré grouper

les gens là-bas,

pour pas qu'ils soient

trop dispersés.

Et puis ça laisse un endroit

pour ceux qui veulent

être tranquilles.


MAGALI

Je me sentais un peu coincée

dans cette foule.

Depuis que je vis

à la campagne,

j'en ai perdu l'habitude.

D'ailleurs, je vais pas

tarder à rentrer.

Et je serais déjà rentrée,

si mon fils m'avait pas pris

ma voiture

pour partir je ne sais où

avec des copains.


ISABELLE

Tu veux vraiment rentrer?


MAGALI

Excuse-moi c'est pas

parce que...


ISABELLE

Non, je te reproche rien.

Il y a là quelqu'un justement

qui s'en va.

Il peut te ramener puisque

tu es sur sa route.

Viens avec moi.


MAGALI se lève et suit ISABELLE, qui l'emmène devant GÉRALD.


ISABELLE

GÉRALD)

Pardon. Est-ce que je peux

vous présenter quelqu'un?


GÉRALD

Oui!


ISABELLE

Magali, Gérald.


MAGALI

Nous nous étions vus

au buffet tout à l'heure.


GÉRALD

Oui.


ISABELLE

Est-ce que vous pouvez

la raccompagner?


MAGALI

Je veux pas vous déranger.


GÉRALD

Ah non, mais ça ne me dérange

absolument pas.

De toute façon,

je dois rentrer.


ISABELLE

Et puis elle est

sur votre chemin.


GÉRALD

Je peux très, très bien

faire un détour,

je ne suis pas pressé.


MAGALI

C'est très, très gentil.


GÉRALD

Mais alors, allons-y.


MAGALI et GÉRALD partent ensemble. Plus tard, ils discutent en voiture.


MAGALI

Vous êtes un ami d'Isabelle?


GÉRALD

"Ami" c'est beaucoup dire.

Nous ne nous connaissons

que depuis peu.


MAGALI

Je la connais depuis

toujours. Ou presque.

Dès mon arrivée en France.

J'avais sept ans.

On a fait toutes

nos classes ensemble.

On s'est perdues de vue

puis retrouvées.

C'est une femme très bien.

Son mari est très bien aussi.

Leur couple est très uni.

Il ne faudrait pas le mettre

en danger parce que...

Maintenant que leur fille

s'en va...


GÉRALD

Vous parlez comme si j'avais

des vues sur elle.

Qu'est-ce qui

vous fait dire ça?


MAGALI

Rien. Je parle en général.


GÉRALD

Ah, vraiment?

Là, excusez-moi,

mais je tiens à préciser

les choses.

Ça serait pas vous, par hasard,

qui avez poussé, tout à l'heure,

la porte du salon?


MAGALI

Je voulais pas vous déranger.


GÉRALD

Il fallait rentrer.

Nous ne faisions rien de mal.

Notre attitude était amicale,

sans plus.

Vous n'avez rien à craindre,

je respecte Isabelle.

De toute façon...

elle n'est pas mon genre

de femme

et je suppose que je ne suis

pas du tout son genre d'homme.


MAGALI

Je vous crois, je vous crois.

La seule chose qui m'a étonnée,

c'est qu'Isabelle,

qui ne me cache rien

en général,

ne m'ait jamais parlé de vous.

Enfin...

Puisque vous dites que vous

vous connaissez depuis peu...


GÉRALD

Trois semaines, exactement.

Nous nous sommes rencontrés

trois fois en tout et pour tout.


MAGALI

Pour affaires?


GÉRALD

Enfin, oui... si l'on veut.

En tout cas, pour une affaire

qui ne concerne pas du tout

nos sentiments respectifs

vis-à-vis de l'un de l'autre.


MAGALI

Qui concernerait

une tierce personne?


GÉRALD

Pas du tout.

Vous m'excuserez de ne pas

en dire davantage,

mais j'ai promis

de garder le secret.

En tout cas, soyez

entièrement rassurée

sur la nature de mes relations

avec votre amie.


MAGALI et GÉRALD restent un moment silencieux.


GÉRALD

Où dois-je vous conduire

exactement?


MAGALI

(Froide)

Je sais pas.


GÉRALD

Vous ne savez pas

où vous habitez?


MAGALI

Mais je ne suis pas sûre

d'avoir envie de rentrer

chez moi tout de suite.


GÉRALD

Dans ce cas-là,

nous pourrions prendre

un verre quelque part

ou même... même dîner,

si vous voulez.


MAGALI rit.


MAGALI

Mais il est trop tôt.

J'ai pas faim et j'ai pas soif.

Passez par Pierrelatte.


GÉRALD

Alors vous acceptez?


MAGALI

Non. Au contraire.


GÉRALD

Allons au café.

Nous pourrons parler

à notre aise.


MAGALI

J'ai pas envie de parler.

Allons à la gare.


GÉRALD

À la gare?


MAGALI

Hum.


GÉRALD

Pour quoi faire?


MAGALI

Je vais prendre le train.


GÉRALD

Pour où?


MAGALI

Pour Orange.


GÉRALD

Je croyais que vous habitiez

du côté de Bourg-St-Andéol?


MAGALI

Je vais voir ma fille.


GÉRALD

Ah. Mais vous ne

m'en aviez pas parlé.


MAGALI

Eh bien, je vous en parle.

J'ai bien le droit de changer

d'avis, après tout.


GÉRALD

Vous êtes sûre que vous ne

voulez pas parler un peu?


MAGALI

Je n'ai rien à vous dire.


GÉRALD

Moi, si.


MAGALI

Gardez-le pour vous.

Excusez-moi.

J'ai passé une journée

éprouvante.

Je suis d'une humeur de cochon

et je crains de faire passer

toute ma hargne sur vous.

C'est là, la gare.


GÉRALD

Mais si vous voulez vraiment

aller à Orange,

je peux vous y conduire.


MAGALI

Non.

Continuez, je vous dis.

Allez, allez!


GÉRALD

Bon.

Qu'est-ce qui vous prend

tout à coup?


MAGALI

J'ai envie d'être seule

et de réfléchir dans le train.


GÉRALD

Vous êtes sûre qu'il y en a un

à cette heure?


MAGALI

Oui, je connais la ligne.


GÉRALD

Moi, ça m'ennuie

de vous laisser comme ça,

en pleine conversation.


MAGALI

Non... au contraire.

Tant mieux.

Aujourd'hui, je vous dirais

que des bêtises.


GÉRARD arrête sa voiture en face de la gare. MAGALI sort de la voiture.


GÉRALD

Alors on se revoit bientôt?


MAGALI

Je sais pas.


GÉRALD

Bon, bien, je n'insiste pas.

Au revoir.


MAGALI

Au revoir.


MAGALI ferme la porte de la voiture et s'en va.


Plus tard en soirée, ROSINE et ÉTIENNE sont assis à une table durant la réception. ÉTIENNE regarde la JEUNE FILLE danser.


ROSINE

Tu ne danses pas?


ÉTIENNE

Tu veux danser?


ROSINE

Pas spécialement.

(En parlant de la JEUNE FILLE)

Tu as toujours eu du goût.

Elle est très jolie.


ÉTIENNE

C'est une ancienne élève.


ROSINE

Je m'en doute.


ÉTIENNE

Une fille très brillante.

Elle prépare son DEA.

Elle m'a demandé-


ROSINE

Quelques conseils, je sais.


ÉTIENNE

Tu as fini?


ROSINE

C'est toi qui ne finis pas,

si tu vois ce que je veux dire.


ÉTIENNE

Eh bien, si. Pour moi,

ce soir c'est fini.

Je rentre. Tu veux

que je te raccompagne?


ROSINE et ÉTIENNE se lèvent et s'en vont. Au stationnement, ils croisent LÉO.


ROSINE

Léo!

Ta mère est partie.


LÉO

Quoi?


ROSINE

Elle est rentrée chez elle.


LÉO

Mais comment?


ROSINE

Quelqu'un l'a raccompagnée.


LÉO

Elle devait être furieuse.


ROSINE

Plutôt. Tu ferais mieux

de passer la voir.


LÉO

Je vais lui téléphoner.

Et toi, pourquoi tu pars?


ROSINE

Étienne s'en va,

j'en profite.

Je t'ai dit, ce soir,

je dors chez mes parents.


LÉO

Je peux t'y conduire.


ROSINE

Non, non, te donne pas

cette peine.


LÉO

Excuse-moi. Je pensais

revenir plus tôt.


ROSINE

Tu es tout excusé.

En tout cas, vis-à-vis de moi.

Avec Magali,

tu te débrouilleras.


ROSINE embrasse LÉO.


ROSINE

Bonne soirée.

Ne bois pas trop.


LÉO

T'inquiète pas, je conduis.

Après tout, je vais peut-être

rentrer, moi aussi.

ÉTIENNE)

Bonsoir.


ÉTIENNE

Bonsoir.


Plus tard, ROSINE et ÉTIENNE discutent en voiture.


ÉTIENNE

Je ne vois pas du tout

ce que tu peux me reprocher.

J'ai été froid, d'accord.

Mais la froideur

est venue d'elle,

avant même que j'ouvre

la bouche.


ROSINE

Possible, mais curieux.


ÉTIENNE

Je peux savoir

ce qu'elle a dit de moi?

Vas-y ça me vexera pas.


ROSINE

Mais rien, je t'assure.

Elle m'a juste dit

que les hommes

ne l'intéressaient pas

en ce moment.


ÉTIENNE

Eh bien, moi non plus,

les femmes

ne m'intéressent pas.

Ce me sera très difficile

de me guérir de toi.


ROSINE

Hypocrite.

Et la fille en rouge?


ÉTIENNE

Il n'y a rien.

Je ne la reverrai

sans doute plus.


ROSINE

N'empêche que tu préfères

lui faire la conversation

plutôt qu'avec une femme que-


ÉTIENNE

Une femme que j'ai senti

tout de suite hostile!

C'est une très belle idée

de vouloir réunir

deux personnes que tu aimes;

très belle, mais puérile.

J'ai voulu te faire plaisir.

Tu vois le résultat?

On force pas comme ça

les gens à s'aimer.


À la gare de train, le soir, MAGALI se dirige vers un taxi.


MAGALI

Bourg-St-Andéol. La Ferme

du moulin, vous connaissez?


LE CHAUFFEUR DE TAXI

Oui. Montez.


MAGALI

Non. Excusez-moi.

St-Paul-Trois-Châteaux?


LE CHAUFFEUR DE TAXI

On va où vous voulez.


MAGALI monte dans le taxi.


Sur la route, GÉRALD arrête sa voiture et fait demi-tour.


ISABELLE est au téléphone dans sa maison.


ISABELLE

(Au téléphone)

D'accord, d'accord.

Ah, ils comprendront,

je leur transmettrai.

C'est gentil d'avoir appelé.

Oui. Oui.

D'accord. Au revoir.


ISABELLE raccroche. MAGALI entre chez ISABELLE.


ISABELLE

Ah, tu étais pas partie?


MAGALI

Si. Mais je reviens.

Isabelle, dis-moi.

Je veux en avoir le coeur net.

Qui est ce type?


ISABELLE

Gérald?

Mais c'est un type très bien!

Attends, vous vous êtes pas

disputés, quand même?


MAGALI

Je veux savoir qui c'est.

Comment le connais-tu?


ISABELLE

Comme ça.

Mais je t'assure que

c'est vraiment un type bien.


MAGALI

Par annonce.


ISABELLE

Oh là là!

Mais qu'est-ce que

tu vas chercher, ma pauvre?

Moi, je connais

un tas de gens.


MAGALI

C'est pas ce que tu disais.

Je suis sûre que c'est

par annonce.


ISABELLE

Non, je te dis!

Non, pas du tout.


MAGALI

Si c'est par annonce,

tu peux me le dire.

Au fond, il y a

rien de mal à ça.


ISABELLE

Bon. Bien oui...

Je te l'avoue,

c'est par annonce.

T'inquiète pas, c'est moi qui ai

passé l'annonce, c'est pas lui.


MAGALI

Eh bien, bravo.

Tu as eu la main heureuse.

L'ennui, c'est que je crains

d'avoir tout compromis.


ISABELLE

Oh, écoute, qu'est-ce qui

s'est passé? Vous vous êtes...


MAGALI

Même pas.

Je l'ai quitté sous un prétexte

quelconque.

J'avais un besoin absolu

de savoir la vérité

au risque de tout perdre.

J'en ai eu le pressentiment

dans la voiture,

mais je voulais pas le dire,

parce qu'il aurait nié

et que ça m'embêtait

qu'il mente.

Et puis...

j'étais très énervée.

Excuse-moi.

Furieuse contre toi.

Et je craignais que ma colère

ne se porte sur lui.

Il fallait que je sache,

que je réfléchisse.

Alors je suis partie.

Et maintenant,

je me sens soulagée.

Peu importe que toi,

tu l'aies racolé par annonce,

ce qui compte c'est que moi,

je l'ai remarqué

sans savoir rien de ça.


ISABELLE

Alors il te plaît?

Fantastique!


MAGALI

Ne nous emballons pas.

Disons simplement

qu'il est possible et même...


ISABELLE

Très possible.


MAGALI

Hum-hum.


ISABELLE

Ah c'est incroyable.

C'est ce qu'il dit de toi,

mot pour mot.


MAGALI

Non.


ISABELLE

Si, si, si.

Si, exactement.


MAGALI

Mais voilà...

J'ai peut-être tout gâché.


ISABELLE

Mais non! C'est un garçon

très intelligent, très sensible.

Il aura certainement

compris ta réaction.


MAGALI

Tu as l'air de bien

le connaître. Hein?


ISABELLE

Je l'ai vu trois fois.

C'est tout, mais ça me suffit.


MAGALI

Tu sais pourquoi j'étais

si furieuse contre toi?


ISABELLE

Bien oui, à cause

de l'annonce.


MAGALI

Non.

Avant même que j'y aie pensé?


ISABELLE

Euh...

Alors pourquoi?


MAGALI

Tu t'en doutes pas?

Je n'ose pas te le dire.

Je m'étais imaginé...

je vous avais surpris

tous les deux au salon.


ISABELLE

Ah... en train

de nous embrasser.

Et toi, t'as supposé...


MAGALI

Non.

J'arrivais pas à imaginer ça

de ta part.

J'étais très choquée

et absolument démoralisée

à l'idée que le seul homme

que j'aie remarqué

depuis x temps,

c'était toi, ma meilleure amie,

qui lui avais mis

le grappin dessus.


ISABELLE

Bien oui. Bien moi,

je suis un peu choquée

que ma meilleure amie

puisse supposer de telles choses

de moi.

Mais que tu es bête, à la fin!

Si je l'ai embrassé,

c'est parce qu'il venait

de me dire que tu lui plaisais

et que ça avait l'air

de marcher entre vous.

Enfin, j'étais

vraiment heureuse!


MAGALI sanglote.


MAGALI

Bien moi, j'ai peur.

J'ai peur de lui avoir déplu.

Je fais que des gaffes.

Il doit être complètement

dégoûté de moi. Tu comprends?


ISABELLE

Mais non!

Allons, tu es bête...

Arrête.


MAGALI pleure. GÉRALD entre chez MAGALI.


ISABELLE

Attention, il est là.


MAGALI se retourne. ISABELLE et MAGALI rient.


ISABELLE

GÉRALD)

Bien, vous en faites

une drôle de tête.

Alors vous êtes revenu

pour moi ou pour elle?


GÉRALD

Excusez-moi,

mais vous comprenez

que je n'aime pas tellement

être mené en bateau.


ISABELLE

Allez, je vous mène pas

en bateau.

Du moins, plus maintenant.

Vous êtes revenu pour elle

et elle, pour vous.

C'est merveilleux. Non?

Allez, je vous laisse.


MAGALI

Non, reste.

Je suis revenue

pour toi d'abord.

Parce que j'avais

des choses à te dire.

Et j'ai pas fini.


GÉRALD

Dans ce cas-là,

c'est moi qui vous laisse.

MAGALI)

Au revoir, madame.


MAGALI

Au revoir, monsieur.

Excusez-moi. Tout à l'heure,

j'étais odieuse.


GÉRALD

Oh non. Moi, si j'avais été

à votre place, j'aurais

fait pareil.

La preuve, c'est qu'ensuite,

nous avons fait pareil.

Nous... nous sommes retournés

tous les deux.


GÉRALD et MAGALI rient.


MAGALI

Bon. À très bientôt.

Les vendanges sont terminées,

mais venez pour la reboule.


MAGALI serre la main de GÉRALD.


GÉRALD

Ah, la reboule.


MAGALI

Oui, c'est le repas

de fin de vendanges.


GÉRALD

Entendu. J'y serai.

Au revoir.


MAGALI

Au revoir.


GÉRALD

ISABELLE)

Au revoir.


ISABELLE

Au revoir.


GÉRALD s'en va.


ISABELLE

Pourquoi t'es pas sortie

avec lui?

Hum? Pourquoi?


MAGALI

Je me sens pas en forme

pour séduire quiconque

ce soir.

S'il tient à moi,

si je tiens à lui,

on se reverra.

Allez, je rentre, hein?

Il faut que je retrouve

mon fils,

il a les clés de la voiture.

Il est revenu, j'espère.

Celui-là, alors...


MAGALI et ISABELLE quittent la pièce.


Dans le jardin, ISABELLE danse avec JEAN-JACQUES parmi les invités du mariage. L'orchestre interprète une chanson italienne.


Générique de fermeture.

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