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Conte d'été

A Dinard, pendant les vacances d’été, Gaspard attend Léna. Il rencontre Margot, une étudiante en ethnologie qui travaille comme serveuse dans un restaurant. Dans une soirée où Margot l’entraîne, il fait la connaissance de Solène.Entre les trois, le coeur de Gaspard balance-t-il vraiment ?



Réalisateur: Éric Rohmer
Acteurs: Melvil Poupaud, Amanda Langlet, Aurélia Nolin
Année de production: 1995

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Générique d’ouverture


Quelqu’un sifflote.


Fin générique d’ouverture


Titre :
Conte d’été


Texte narratif :
Lundi 17 juillet


GASPARD est sur un bateau qui arrive au port. GASPARD récupère sa guitare et son sac et pose pied-à-terre. Il traverse ensuite la ville et se rend devant un portail qu’il déverrouille et entre ensuite dans une maison. Il monte à l’étage et range ses vêtements dans une armoire. Plus tard, il se rend à une terrasse près de la plage.


VOIX D’ENFANT

Ouais!

On va vite en courant!


GASPARD s’assoit seul pour manger un morceau et boire une bière. Plus tard, en soirée, GASPARD rentre chez lui à pied en passant devant quelques bars. Revenu chez lui, il sort sa guitare et commence à en jouer.


Texte narratif :
Mardi 18 juillet


GASPARD se promène près de la plage, s’arrête et revient sur ses pas. Plus tard, il se rend à la crêperie du clair de lune. Un CHANSONNIER y joue une chanson.


CHANSONNIER

♪ S’en vont le soir

se promener jolies ♪

♪ Le long de la cale Horie

lonla ♪

♪ Le long

de la cale Horie lonla ♪

En regardant

vers la mer jolie ♪

♪ En regardant vers la mer ♪

♪ Elles ont vu

trois navires lonla ♪

♪ Elles ont vu

trois navires... ♪


Un CLIENT interpelle la serveuse.


CLIENT

Pardon!


MARGOT

Oui. Alors, tu as choisi?


CLIENT

Je veux bien une chocolat

Chantilly, s’il te plaît.


MARGOT

Et un peu de gingembre avec?


CLIENT

Non, ça ira.


MARGOT

Ouais, j’arrive.


CHANSONNIER

♪ J’te souhaite une bonne

arrivée lonla ♪

♪ J’te souhaite

une bonne arrivée ♪


MARGOT

(S’adressant à GASPARD)

Vous avez terminé?


GASPARD

(Sur un ton blasé)

Ouais, ouais.


MARGOT

Vous désirez un café?


MARGOT

Non.


GASPARD

L’addition?


CHANSONNIER

♪ Encore meilleure arrivée ♪

♪ Et si mon mari n’y est pas

jolie ♪♪


Texte narratif :
Mercredi 19 juillet


GASPARD est à la plage et se promène parmi les gens qui sont étendus sur des serviettes, quand une femme l’interpelle. Il s’agit de MARGOT, la serveuse qu’il a vue quelques jours plus tôt à la crêperie du clair de lune.


MARGOT

(Revenant de l’océan)

Bonjour.


GASPARD

(Ne la reconnaissant pas)

Bonjour. On se connaît?


MARGOT

Vous me reconnaissez pas?


GASPARD

On s’est vus à Rennes?


MARGOT

Mais non, ici, hier soir!

Au restaurant!


GASPARD

Ah! C’est vous qui serviez?

Je vous reconnaissais pas

avec les cheveux mouillés.


MARGOT

Je sais. Ça me change.

Mais je m’en rends pas compte.


GASPARD

(Se dirigeant vers l’océan)

Bon, bien moi, j’y vais.


MARGOT s’installle sur une serviette et GASPARD va se baigner. Quelques instants plus tard, alors que GASPARD revient de sa baignade, il passe devant MARGOT et s’arrête devant elle sans s’en apercevoir.


MARGOT

Elle était bonne?


GASPARD

L’eau? Un peu froide.


MARGOT

J’aime bien.


GASPARD

C’est limite.


MARGOT

C’est la première fois

que vous venez par ici?


GASPARD

À Dinard, oui, mais

la Bretagne, je connais:

je suis de Rennes.


MARGOT

Et moi, de Saint-Brieuc.

Vous attendez quelqu’un?


GASPARD

Maintenant, non.

Pas précisément, non.


MARGOT

Asseyez-vous.


GASPARD

Mes affaires sont là-bas.


MARGOT

Allez les chercher.


GASPARD revient avec ses affaires et s’assoit à côté de MARGOT.


MARGOT

Tu es seul ici?


GASPARD

Pour l’instant, oui.


MARGOT

En vacances?


GASPARD

Bien oui.


MARGOT

Je veux dire:

pas pour le boulot.

Moi, je travaille,

comme tu sais.


GASPARD

Non, non. Moi, je suis

un vulgaire vacancier.

Et je vais travailler

à partir du 15 août.


MARGOT

Où ça? Ici?


GASPARD

Non. À Nantes,

dans un bureau d’études.

Je viens de passer

ma maîtrise de math.


MARGOT

Ah! Moi, mon DEA d’ethnologie.


GASPARD

D’ethnologie?


MARGOT

Oui.

Ça a l’air de t’étonner.

Tu me prenais pour une bonniche?


GASPARD

Non, pas spécialement.

En été, y a plein d’étudiants

qui font des petits boulots.


MARGOT

Et toi, tu en as fait?


GASPARD

Non. Moi, j’ai la chance

de faire des maths

et c’est assez facile de...

trouver des cours particuliers

ou des intérims

dans des entreprises.


MARGOT

Tu veux être ingénieur?


GASPARD

Non, non.


MARGOT

Informaticien?


GASPARD

Non. Je préfère enseigner.

Je gagnerai peut-être moins,

mais au moins,

j’aurai du temps libre.


MARGOT

Ah! Mais c’est sympa!


GASPARD

Peut-être. J’ai pas du tout

envie d’organiser ma vie

en fonction de l’argent.


MARGOT

Et moi, si je l’avais,

j’aurais raté la mienne.


GASPARD et MARGOT quittent la plage et se baladent.


GASPARD

Tu veux faire quoi

exactement?

Ton doctorat,

ça te donnera quoi?


MARGOT

Rien du tout.

Même pas forcément le droit

de faire de la recherche.

Enfin, j’ai ma petite idée,

mais...

c’est trop tôt pour en parler.

Après mon bac, j’avais envie

de me dépayser.

Je suis allée au Viet Nam,

en Malaysie,

et je suis tombée amoureuse

d’un garçon

qui avait une situation

en France.

On a même failli se marier.

Je n’avais plus envie

de partir du tout.

C’est alors

que je me suis aperçue

qu’il y avait mille fois

plus de choses à dire

sur la Bretagne

que sur l’Indonésie

et que j’ai décidé de faire

ma thèse sur les gens d’ici.

En particulier

sur les descendants

des anciens terre-neuvas.

On a beaucoup écrit

sur la Bretagne bretonnante,

mais moins sur les Gallos.

J’étais tellement prise

par mon sujet

que quand je me suis séparée

de mon mec,

l’idée m’est même pas venue

de repartir.

Et... le plus fort,

c’est que j’ai ensuite connu

un garçon

qui est actuellement

aux antipodes.

Au sens propre du terme!

Il est coopérant en Polynésie.

En me débrouillant,

j’aurais pu le suivre.

Mais non. J’attends fidèlement

qu’il revienne,

comme une femme de marin.

J’ai la chance de gagner

un peu d’argent

en travaillant au resto,

avec ma tante.

Donc je suis assez libre.

Demain, je vais voir un ancien

marin qui a été à Terre-Neuve.

Et qui habite près des bords

de Rance.

Si tu veux venir...

T’as une voiture?


GASPARD

Non.


MARGOT

Moi, j’en ai une.

C’est à 20 km. C’est pas loin.


GASPARD

D’accord.


Texte narratif :
Jeudi 20 juillet


GASPARD et MARGOT sont à voiture et se rendent près des bords de Rance pour voir un ancien marin.


GASPARD

Le folklore m’intéresse pas

en lui-même.

Je suis plus doué

enfin, je crois

pour composer que pour jouer.

Mais on n’invente jamais rien

tout à fait.

Le rock américain a puisé

dans le blues et la country,

qui est elle-même inspirée

par de vieilles ballades

irlandaises.

En Bretagne aussi, y a

une tradition très riche.

Tu connais?


MARGOT

Très mal.

J’aime pas tellement.

Le biniou, c’est toujours

la même chose;

ça me casse les oreilles.


GASPARD

Non, c’est pas vrai!

Y a des choses très belles.

Les airs des bardes,

par exemple.


MARGOT

Ah! Ça, je connais pas.


GASPARD

Et les chansons de marins

qu’on passe au restaurant.


MARGOT

Tu as remarqué?


GASPARD

Ouais. Je remarque

toujours la musique.

C’est toi

qui les avais choisies?


MARGOT

Oui. J’avais acheté

la cassette

en relation

avec mon travail d’ethno.

Et toi, ça t’inspire?


GASPARD

Disons qu’aujourd’hui, y a...

un courant de rock celtique

et un autre de rock marin

et j’irais plutôt

dans cette voie-là.

J’ai envie d’écrire une chanson

dans le genre de Valparaiso.

Tu connais?


MARGOT

Oui.


GASPARD ET MARGOT

(Chantant)

♪ Hardi les gars

vire au guindeau ♪

♪ Goodbye farewell ♪

♪ Goodbye farewell ♪

♪ Hardi les gars

adieu Bordeaux ♪

♪ Hourra oh Mexico ooooh ♪

♪ Et nous irons à Valparaiso ♪

♪ Haul away ♪

♪ Hé hou là tchalez ♪

♪ Où d’autres y laisseront

leurs os ♪

♪ Hale matelot

et ho hisse et ho ♪

♪ Oh oh oh ♪♪


Plus tard, GASPARD et MARGOT sont assis avec L’ANCIEN MARIN et discutent.


L’ANCIEN MARIN

Y a beaucoup de gens

qui chantaient à bord!

Mais c’étaient plutôt

des chants de distraction,

si vous voulez. Ça n’était pas

des chants de travail.

Contrairement aux navires

de commerce,

les navires qui faisaient

le long cours,

les voiliers qui faisaient

le long cours autrefois,

là, vous aviez des chants

qui rythmaient le...

le travail, soit de...

de remonter l’ancre

et hisser des voiles. Nous,

on disait: virer les voiles.

On ne hisse que le pavillon.

Et... donc, c’était,

si vous voulez, une...

c’était perdu, nous.

Les chants de manœuvre

n’existaient plus.

Par contre,

pour curer les reins...

curer les reins,

que je vous explique,

c’était creuser des tranchées

dans le sel dans la cale

pour saler la morue,

quand elle avait été tranchée,

nettoyée et ainsi de suite,

elle était descendue

dans la cale,

affalée dans la cale,

et là, elle était salée

une à une. Et à plat.

Donc, pour lui donner la place,

à la morue, il fallait...

creuser un rein.

Et alors, là, y avait des chants

qui rythmaient le...

d’abord le mouvement des pelles,

et qui comptaient

en même temps les pelles.

Chaque couplet valait

tant de pelletées de sel.


MARGOT

Alors, on m’a dit que

vous chantiez... très bien.

Est-ce que vous pourriez

nous chanter quelque chose?


L’ANCIEN MARIN

Bien, y avait... le chant

qui était le plus fréquent,

c’était un chant ironique,

si vous voulez, c’était...

une moquerie, si on veut, d’un

capitaine qui était boiteux.

Et on avait toujours tendance

à donner des surnoms, alors.

Se moquer des gens qui avaient

des... des petites anomalies.

Et on l’appelait Haletapatte.

Haletapatte, parce

qu’il tirait la patte.

Et tirer, c’est haler, hein,

en termes marins.

Alors, c’était:

(Chantant)

♪ Haletapatte si tu continues ♪

♪ Des marins

tu n’en auras guère ♪

♪ Haletapatte si tu continues ♪

♪ Des marins

tu n’en auras plus ♪

♪ Connais-tu Haletapatte ♪

♪ Grand pêcheur du Banquereau ♪


L’ANCIEN MARIN

(Donnant des explications)

Le Banquereau,

c’est un des bancs qui...

qui est juste en dessous de...

du Canada, quoi.

Entre Saint-Pierre-et-Miquelon

et le Canada.

Alors, j’étais rendu à...


L’ANCIEN MARIN

(Poursuivant sa chanson)

♪ Connais-tu Haletapatte ♪

♪ Grand pêcheur du Banquereau ♪

♪ Qui du matin au soir ♪

♪ Engueule ses matelots ♪

♪ Haletapatte si tu continues ♪

♪ Des marins

tu n’en auras guère ♪

♪ Haletapatte si tu continues ♪

♪ Des marins

tu n’en auras plus ♪♪


Plus tard, GASPARD et MARGOT rentrent.


MARGOT

Viens dîner ce soir.

Je t’invite.

Je pourrai pas le faire

tous les soirs,

ma tante serait pas d’accord,

mais de temps en temps.


GASPARD

Non, t’en fais pas pour moi.

T’es gentille, mais...

j’habite chez des gens

qui sont pas là

et je peux très bien

faire la cuisine.


MARGOT

Bon, c’est triste d’être seul,

le soir.


GASPARD

Bientôt, je ne serai

plus seul,

j’ai des amis qui devraient

arriver demain ou après-demain.


MARGOT

Raison de plus

pour venir aujourd’hui!


GASPARD

Non, j’ai envie

de faire de la musique.

Et puis j’attends

un coup de téléphone.


MARGOT

Bon, eh bien,

à demain après-midi, alors.

Si tu es libre.


GASPARD

Si je le suis pas,

je t’appelle.


MARGOT

(Se dirigeant vers la crêperie Clair de lune)

Au revoir.


Après avoir quitté MARGOT, GASPARD rentre à la maison où il habite et joue de la guitare. Il enregistre une composition, quand le téléphone sonne.


GASPARD

Allô.

Maman, ça va?

Oui, non, mais j’étais parti...

faire une promenade sur les

bords de la Rance avec des amis.

Oui.

Oui.

Et y a pas de courrier pour moi?

Bon.


Texte narratif :
Vendredi 21 juillet


GASPARD marche derrière MARGOT à la plage. Il s’arrête pour regarder la foule qui s’y trouve. MARGOT le remarque et lui passe un commentaire.


MARGOT

Pas mal, cette fille!


GASPARD

Laquelle?


MARGOT

Celle que tu as regardée

là-bas!


GASPARD

Non, mais je regardais pas

les filles.


MARGOT

Tu devrais,

puisque tu es seul.


GASPARD

J’ai peut-être regardé

celle-là,

mais c’est pas pour la raison

que tu crois.

Tu sais, en fait, je suis venu

ici pour rencontrer quelqu’un.


MARGOT et GASPARD discutent en se baladant.


MARGOT

Oui, tu me l’as dit.


GASPARD

Mais je t’ai dit "des amis".

En fait...


MARGOT

C’est une fille.


GASPARD

On peut rien te cacher.


MARGOT

Ta petite copine?


GASPARD

Si tu veux,

mais pas exactement.


MARGOT

Et elle doit arriver quand?


GASPARD

Vers le 20.


MARGOT

Nous y sommes.


GASPARD

En principe, oui.


MARGOT

Elle vient te rejoindre,

si je comprends bien.


GASPARD

Non, c’est plutôt moi qui...

En fait, c’est plus compliqué

que ça.

Faudrait que je te raconte

ma vie.


MARGOT

Eh bien, raconte!


GASPARD

C’est pas très intéressant.


MARGOT

Mais si!


GASPARD

Bon, si tu veux,

mais je simplifie.

On s’est rencontrés

il y a quelques mois.

C’est une fille

très intelligente,

une sorte de surdouée.

Elle voulait préparer

l’ÉNA, mais...

maintenant, elle n’a plus envie.

Elle aime pas ce milieu.

On a beaucoup d’affinités.


MARGOT

Parce que tu es musicien?


GASPARD

Oui, entre autres.

Mais elle est pas

amoureuse de moi.

Je sens qu’elle me prend...

qu’elle me prend pas

tout à fait au sérieux.

Du moins, pour le moment.

On a fait

le projet de passer

les vacances ensemble

et puis, elle est partie...

avec sa sœur,

pour l’Espagne.

Mais en rentrant, elle doit

passer voir ses cousins,

qui ont une villa

pas loin d’ici,

du côté de Saint-Lunaire.

Elle m’a dit

qu’elle s’y ennuyait plutôt

et m’a proposé

de passer la voir.


MARGOT

Comme c’est charmant!


GASPARD

Et même de l’emmener...

en promenade à la pointe

de la Bretagne.

Jusqu’à Ouessant.

Je connais pas,

et elle non plus.


MARGOT

Eh bien, moi non plus.

Faudrait que j’y aille

un de ces jours.

Si jamais elle veut pas y aller,

pense à moi. Sûr?


GASPARD

Oui, oui, oui.


MARGOT

On sait peut-être

quand elle rentre.

Tu es allé voir

chez ses cousins?


GASPARD

Je vais te paraître

complètement idiot,

mais je sais même pas

où ils habitent.

Du côté de Saint-Lunaire,

c’est tout ce qu’elle m’a dit.

J’ai ni leur nom

ni leur numéro de téléphone.

Elle l’avait pas sur elle

quand on s’est quittés.

Elle devait m’envoyer

ses coordonnées, mais...

elle a pas écrit du tout.


MARGOT

Mais tu es venu quand même.


GASPARD

Tu me prends

pour un fou total, hein?


MARGOT

Non, au contraire.

Je trouve ça très beau.


GASPARD

Et le plus grave, c’est que

je suis même pas

tellement amoureux d’elle.


MARGOT

Ah?


GASPARD

Enfin, pas amoureux fou.

Mais si elle a pas écrit,

ça veut rien dire.

À Rennes, on se donnait

jamais de rendez-vous,

on se rencontrait

toujours par hasard.

C’est une habitude

qu’on a prise.


MARGOT

L’habitude du hasard!

Jolie comme formule!


MARGOT et GASPARD, peu de temps après, reviennent près de leur point de départ.


GASPARD

Oh moi, il faut que j’y aille.


MARGOT

Mais tu viens dîner!


GASPARD

Non, pas ce soir. J’ai envie

de faire de la musique.


MARGOT

Et tu attends

un coup de téléphone!

Ouais, eh bien, à demain, alors,

si tu es libre.

C’est samedi, mais

je te trouverai de la place.


Texte narratif :
Samedi 22 juillet


GASPARD est assis seul à une table de la crêperie du Clair de lune. Il observe MARGOT qui lui fait signe de se joindre à ses amis et à elle. MARGOT, voyant le refus de GASPARD, se dirige vers lui.


MARGOT

Tu viens avec nous?


GASPARD

Non, je vais me coucher.


MARGOT

Allez! Viens! C’est samedi!


GASPARD

Non, non.


MARGOT

On va à la Chaumière.


GASPARD

C’est quoi?


MARGOT

C’est une boîte,

à Saint-Lunaire.


GASPARD

D’accord.


Plus tard, GASPARD, MARGOT et ses amis sont dans une boîte de Saint-Lunaire et dansent au son d’une chanson.


VOIX MASCULINE 1

♪ L’amour ♪

♪ L’amour ♪

♪ Là où le vin pétille ♪

♪ Et les filles sont gentilles ♪

♪ Sous les baisers brûlants ♪

♪ Plaisir bataille

vive la canaille ♪

♪ Je bois je chante et je tue ♪

♪ Là où le vin pétille ♪

♪ Les filles sont gentilles

Sous les baisers brûlants ♪

♪ Plaisir bataille

vive la canaille ♪

♪ Je bois je chante et je tue ♪

♪ Là où le vin pétille ♪

♪ Et les filles

sont gentilles ♪♪


GASPARD observe une jeune femme, SOLÈNE, qui danse et, en retour, elle l’observe. Quand une seconde chanson commence, MARGOT danse avec un de ses amis, tandis que SOLÈNE danse avec celui qui l’accompagne.


VOIX MASCULINE 2

♪ Sa mère était une Kervarec ♪

♪ Une grosse puant du bec ♪

♪ Et qu’eut pas la chance ♪

♪ Avec Jean son premier homme ♪

♪ Bon garçon

mais faible d’esprit ♪

♪ Qui dans son grenier

se pendit ♪

♪ à recouvrance ♪

♪ Il s’appelait

Jean Quemeneur ♪

♪ Il était fils

d’une demi-sœur... ♪♪


GASPARD demeure en retrait. et observe MARGOT et SOLÈNE.


Texte narratif :
Lundi 24 juillet


GASPARD et MARGOT discutent en se baladant.


GASPARD

Je me demande

comment tu fais

pour te sentir à l’aise

avec tous ces mecs.


MARGOT

Je me sens bien

avec tout le monde.

Déformation professionnelle.


GASPARD

Comme hôtelière?


MARGOT

Mais non, idiot!

Comme ethnologue!


GASPARD

Ah!


MARGOT

Je suis curieuse des gens.

Il n’y a personne qui soit

tout à fait sans intérêt.


GASPARD

Si tu prends les gens en

particulier, je suis d’accord,

mais pas en groupe.

J’ai toujours eu horreur

des groupes.

D’abord, j’ai pas envie

de m’y intégrer

et ensuite, même si je voulais,

j’y arriverais pas.


MARGOT

Tu as beaucoup d’amis?


GASPARD

Oui, quelques-uns, mais...

des vrais,

on se voit séparément.


MARGOT

Des garçons?


GASPARD

Ouais.

Actuellement, comme fille,

je vois que Léna.


MARGOT

Tu n’as pas d’amies filles.


GASPARD

Si, maintenant: toi.


MARGOT

C’est la première fois?


GASPARD

Ouais, pratiquement.


MARGOT

Tu n’as pas l’air

de croire beaucoup

à l’amitié

entre garçons et filles.


GASPARD

Si! Pourquoi pas? Mais,

en général, ce que je cherche,

c’est plutôt une amoureuse,

pas une amie.


MARGOT

Et à défaut d’amoureuse?


GASPARD

Non, justement,

quand j’ai pas d’amoureuse,

je supporte moins les amies.


MARGOT

En somme, tu me supportes

uniquement à cause de ta...

Comment tu dis? Léna?


GASPARD

Ouais, Léna.


MARGOT

Je suis curieuse de voir

comment elle est.

T’as pas sa photo?


GASPARD

Si, mais dans mon sac.

Je te la montrerai

tout à l’heure.


GASPARD et MARGOT arrivent près de la côte et s’arrêtent quelques secondes.


MARGOT

(Pointant de l’autre côté de la côte)

Regarde. Par là,

on voit la crêperie.

Tu la vois?


GASPARD

Ah...


MARGOT

Alors là, tu as

l’île de Cézembre,

le Petit Bé,

le Grand Bé,

Saint-Malo,

qui est caché derrière,

et là tu as Saint-Servan

avec la tour Solidor.


GASPARD

Ah! Solidor!

C’est drôle, mes parents,

ils avaient un disque de...

Suzy Solidor.


MARGOT

Ah oui.


GASPARD

Qui chantait

des chansons de marins.

Elle a dû prendre le pseudonyme

à cause de la tour.


MARGOT

Bien oui. Sûrement.

C’est drôle.

Au fait, et ta photo?


GASPARD

Ah oui.


GASPARD fouille dans son sac et lui montre la photo de LÉNA.


MARGOT

Ah! Mais je la connais!

Elle venait avec une bande

jouer au volley.

C’est curieux, je vous vois pas

tellement ensemble.


GASPARD

Tu me vois avec qui?

Avec personne?


MARGOT

Non, au contraire.

Je te verrais

même assis

avec la fille de l’autre soir.


GASPARD

Quelle fille?


MARGOT

Tu sais bien!


GASPARD

(Parlant SOLÈNE)

Ah! Tu veux dire la...

brune avec la robe beige.

T’es folle.


MARGOT

Pourquoi? Elle est très bien.

Qu’est-ce qu’il te faut?


GASPARD

Peut-être, mais c’est pas

du tout mon genre.


MARGOT

En tout cas, je suis sûre

que tu es le sien.

Elle te regardait.


GASPARD

Mais non!

Tu me mènes en bateau.

C’est pas du tout le genre

de filles auxquelles je plais.

T’as vu les mecs

avec qui elle était?


MARGOT

J’ai surtout vu

qu’elle les a envoyés balader.


GASPARD

Qu’est-ce qu’il y a?


MARGOT

C’est beau d’être amoureux.


Texte narratif :
Mercredi 26 juillet


GASPARD et MARGOT se baladent le long de la plage et GASPARD cherche LÉNA du regard.


MARGOT

Tu sais que ça va faire

une semaine de retard.


GASPARD

Je t’ai dit:

c’est pas quelqu’un

qui a tellement

le sens de l’heure.

Ni de la date.


MARGOT

Et qui ait l’idée d’acheter

une carte postale.

Je sais, ce genre de gens,

ça existe.


GASPARD

Tu te fous de moi, hein?

Mais tu sais, d’une part,

je m’y attendais à moitié,

et d’autre part,

je me trouve très bien ici.

Je t’ai rencontrée.

Comme ça,

j’ai pas l’impression

de perdre mon temps.


MARGOT

Merci. Et si tu ne m’avais pas

rencontrée?


GASPARD

Ça, j’en sais rien.

De toute façon,

j’aime pas les si.


MARGOT

Elle est allée où exactement?


GASPARD

Faire un tour en Espagne,

pas à un endroit précis.


MARGOT

En bagnole?


GASPARD

Ouais.


MARGOT

Avec sa sœur, tu dis.


GASPARD

Oui. Et le copain de sa sœur.


MARGOT

C’est tout?


GASPARD

Dans une voiture...


MARGOT

Ah! Dans une voiture,

y a au moins quatre places.


GASPARD

Écoute, je sais, j’y ai pensé.

Ça m’étonnerait qu’elles aient

emmené un autre mec!

Puis de toute façon, toutes les

suppositions, je les ai faites.

Même les pires.

Alors, pourquoi en parler?


MARGOT

Tu es très philosophe.


GASPARD

Ouais, hein?


MARGOT

Et pas follement amoureux.


GASPARD

Tu vois, je te l’avais dit.

Si elle m’aime pas, tant pis.

Je crois pas

que je puisse aimer une fille

qui n’est pas amoureuse de moi.

Et comme il n’y en a aucune

qui m’aime,

eh bien, je n’aime personne.


MARGOT

Tu veux que je te dise

ce que je crois?

Je ne crois pas qu’elle t’aime,

je ne crois pas

que tu l’aimes non plus

et je me demande même

si elle existe.


GASPARD

T’as vu sa photo.


MARGOT

Une photo, ça ne prouve rien.

Elle existe peut-être,

mais vous vous connaissez

à peine

et ce n’est pas uniquement

pour elle que tu es venu.


GASPARD

Car tu penses que,

dans ce cas,

je serais le dernier des idiots.

Eh bien, je le suis.

Maintenant, je sais pas

si tu me comprends bien.

D’une façon générale,

dans la vie,

je cherche pas à conquérir

à tout prix.

À provoquer le hasard.

Par contre, j’aime que ce soit

le hasard qui me provoque.

Tu comprends?


MARGOT

Par exemple?


GASPARD

Par exemple, le jour même

où elle m’a dit

qu’elle serait vers le 20

à Dinard,

j’ai rencontré, par hasard,

si je puis dire,

un ami qui est d’ici

et qui m’a offert sa chambre

pour les vacances.

Ce genre de situation,

ça m’excite.

Ça peut susciter l’événement

comme ça peut ne rien susciter.

Tu trouves ça fou?


MARGOT

Pas du tout.

Au fond, moi aussi,

j’ai ce genre de comportement.

Si je me suis intéressée

à la Bretagne,

c’est que des occasions se sont

présentées au moment voulu.

Et pour mes amours,

les circonstances ont été

plutôt contre moi,

mais finalement, ça ne s’est

pas si mal arrangé.

Ça m’a permis de comprendre que

je tenais à mon indépendance.

Mon dernier copain

est archéologue.

Je me vois pas l’accompagner

dans ses prospections,

ni lui, dans les miennes.


GASPARD

Mais vous risquez

d’être toujours séparés!


MARGOT

Pas toujours. Un peu.

C’est pas si mal.


GASPARD

Et tu l’aimes?


MARGOT

Bien sûr.

Mais je le connais pas

encore assez.

J’ai pas envie

de m’engager trop.

De toute façon,

quand il sera de retour,

on restera un bon bout de temps

en France. Alors, on verra.

Mais tes problèmes

ne sont pas les miens.


texte narratif

(Jeudi 27 juillet)


MARGOT et GASPARD se baladent sur la plage et discutent.


MARGOT

À ta place,

au lieu de poireauter,

je chercherais tout simplement

une fille pour l’été.


GASPARD

D’une part,

ça m’intéresse pas

et d’autre part, même si je

voulais, je trouverais pas.


MARGOT

Pourquoi?


GASPARD

C’est mon destin.

Je ne réussis jamais les choses

auxquelles je ne crois pas

profondément.


MARGOT

Et tu crois profondément

à Léna.


GASPARD

C’est la question

que je me pose.


MARGOT

Tu réfléchis trop.

Tu vois, y a plein

de jolies filles par ici!


GASPARD

Peut-être,

mais je les connais pas.

Et c’est pas mon genre

d’aborder des inconnues.


MARGOT

Mais la fille de l’autre soir,

tu la connais.

Tu lui diras bonjour

si tu la rencontres?


GASPARD

Oui, si elle me regarde.

Et après?


MARGOT

Qui ne tente rien n’a rien!


GASPARD

Je crois pas tellement à ça.

Du moins,

en ce qui me concerne.

Si la fille ne m’est pas

a priori favorable,

plus j’en fais, moins ça marche.


MARGOT

Avec moi, c’est le contraire.

Le premier garçon

avec qui j’étais

me plaisait pas tellement

au début.

S’il ne s’était pas donné

un peu de mal,

ça n’aurait pas marché.


GASPARD

Mais ça a pas tenu.


MARGOT

Ça a tenu trois ans!


MARGOT et GASPARD continuent de se balader en silence pendant un moment.


MARGOT

Avec l’autre, c’est moi

qui me suis donné un peu de mal.

C’est mieux.

J’aime prendre l’initiative.


GASPARD

Moi aussi.


MARGOT

Qu’est-ce que tu racontes?

Tu viens de dire le contraire.


GASPARD

Non, j’aime prendre

l’initiative.

Je me donne du mal.

Quand je sens qu’il y a

une possibilité, même infime.

Ce qui

n’empêche pas que je rêve

d’être comme tous ces mecs

qui ne se donnent aucun mal et

qui tombent toutes les filles.


MARGOT

Crois-moi,

ils se donnent du mal.

Même s’ils n’en ont pas l’air.


GASPARD

Et puis,

il y a une espèce de mal

que je ne veux absolument pas

me donner.


MARGOT

Quoi?


GASPARD

M’intégrer à un groupe.


MARGOT

Mais tu sais, Solène est

une fille très indépendante.


GASPARD

Solène? Ah oui! La fille

de l’autre soir? Tu la connais?


MARGOT

Oui, un peu.

Elle est de Saint-Brieuc,

comme moi.


GASPARD

On l’a pas revue sur la plage.


MARGOT

Bien sûr.

Elle fait de l’intérim

dans une banque là-bas.

Elle ne vient que le samedi.

Elle avait un petit copain ici,

mais je crois

qu’elle a plus ou moins rompu.


GASPARD

Et alors, elle cherche

un mec pour l’été?


MARGOT

J’imagine.


GASPARD

Ça m’étonnerait

qu’elle l’ait pas déjà trouvé.


MARGOT

C’est que

c’est une fille difficile!

Mais ça n’est pas

une raison pour toi.


GASPARD

Non, bien sûr.

À tout prendre,

j’ai toujours eu plus de chance

avec les filles difficiles.


MARGOT

Léna?


GASPARD

Ouais, par exemple.

Enfin, si on veut.


MARGOT

À quoi tu penses?


GASPARD

À rien.

Remarque, si.

Je peux bien te le dire.

Comme tu l’as deviné,

Léna n’est qu’un prétexte.

Je cherche simplement

une fille pour l’été.

Je suis prêt à prendre

la première venue,

mais comme

il n’y en a aucune qui vient,

je me console

en rêvant à la plus belle.


MARGOT

Ne sois pas cynique.

Ça ne te va pas.


GASPARD

Mais je plaisante!


MARGOT

Au fond, pas tant que ça.


GASPARD

Ça veut dire quoi?


MARGOT

Ça dit très bien

ce que ça veut dire.


Texte narratif :
Vendredi 28 juillet


MARGOT et GASPARD se baladent et discutent.


GASPARD

Tu vois, mon seul problème,

surtout quand je suis

en face d’un groupe,

c’est pas tellement

de communiquer, comme on dit,

mais d’être.


MARGOT

Être ou n’être pas.


GASPARD

Oui, c’est la question.

C’est peut-être pédant

de dire ça, mais c’est vrai.


MARGOT

C’est vrai de tout le monde!

Un seul en face d’un groupe

ne fait pas le poids.


GASPARD

Non, je connais des gens

qui s’intègrent très bien

et qui en existent davantage.

Moi, j’ai l’impression que

le monde existe autour de moi,

mais pas moi.

Je n’existe pas.

Je suis transparent, invisible.

Je vois les autres,

mais ils ne me voient pas.


MARGOT

Tu as de la chance!

J’aimerais bien, parfois.


GASPARD

Mais je suis pas comme toi!

Je suis pas curieux

de n’importe qui.

J’ai pas envie d’observer.

Je suis même pas observateur,

je ne suis rien.


MARGOT

Mais non!


GASPARD

Tu vois, même si je suis

avec le type le plus moche,

le plus insignifiant,

c’est lui que les filles

remarquent.

Pas moi.

Et c’est pas parce que

j’en fais pas assez,

parce que, plus j’en fais,

moi ça marche.


MARGOT

Tu as fini de te débiner?

Si c’est pas de l’orgueil, ça!


GASPARD

Non, mais comprends-moi,

c’est pas qu’on

me trouve affreux...

ou débile.

C’est plutôt qu’on n’arrive pas

à me classer dans une catégorie.

Par exemple, je fais jeune...

on aimerait me trouver

tout doux, tout mignon...

et on s’aperçoit

que je le suis pas.

Alors, on dit comme toi

que je suis cynique.


MARGOT

Mais non!


GASPARD

Mais si!

Et pourtant, au fond,

tu es la seule fille à qui

je ne sois pas antipathique.

Parce que même Léna...


MARGOT

Ah! Assez!

Si tu continues,

tu vas finir par le devenir.

Tu dis que tu fais jeune...

c’est vrai.

Alors, prends patience.

Ton jour viendra.


GASPARD

Vraiment, tu crois?


MARGOT

Bien sûr.

Y a des gens

qui perdent en vieillissant.

Toi, tu es du genre qui gagne.


GASPARD

Qu’est-ce qui te fait dire ça?


MARGOT

Mon intuition.

Féminine ou pas.


GASPARD

Remarque, on me l’a déjà dit;

pas une fille, un graphologue,

qui avait l’air assez sérieux.

Il m’a dit que je me révélerais

que vers 30 ans.

Dans tous les domaines:

affectif,

physique, intellectuel.

Ça m’a impressionné.


MARGOT

Je le crois, moi aussi.

Tu trouveras une fille

qui t’aime et que tu aimes,

mais pas tout de suite.

C’est peut-être pour ça

qu’on n’a pas envie

de s’attacher à toi.

On a envie d’attendre.

Avec moi...

on se précipitait et...

moi aussi, je me précipitais.

À 18 ans, je rêvais d’être

une femme, tout de suite,

d’avoir un enfant.

Ensuite,

j’ai appris la patience.

Et puis, depuis quelques mois,

je me sens de nouveau pressée.


GASPARD

C’est parce que

tu es impatiente

que ton copain revienne.


MARGOT et GASPARD s’arrêtent et s’assoient dans l’herbe pour discuter.


MARGOT

Mais surtout

de savoir si je l’aime.

Je suis sûre que tu trouveras

une fille très bien.

Beaucoup mieux que ta... Léna.

Je la connais pas, mais à la

façon dont tu m’en parles...


GASPARD

En attendant,

je vais pas vivre

une existence d’ectoplasme.


MARGOT

Tu veux dire: de chrysalide?


GASPARD

C’est pas mieux.


MARGOT

Eh bien...

réalise-toi à moitié

si tu ne le peux pas pleinement.

Peut-être que tu arriveras

aux trois quarts d’existence,

avec un petit effort!


GASPARD

Je t’adore parce que tu aimes

me mettre en boîte

sur les points

où j’aime m’y mettre aussi.


MARGOT

Parce qu’il y en a

sur lesquels tu n’aimes pas

qu’on t’y mette?


GASPARD

Des tas.


MARGOT

Quoi, par exemple?


GASPARD

Je le dis pas. Même à toi.

Je le dis pas même à moi,

c’est inavouable.


MARGOT

Et Léna? Elle te taquine

sur tes points faibles?


GASPARD

Elle, oui, hélas.


MARGOT

Elle se rend compte

que ça te vexe?


GASPARD

Non, heureusement.

Elle le fait en toute innocence.

C’est pas

qu’elle ne soit pas fine,

mais elle a pas

le même humour que toi.

Alors, des fois,

pour brouiller les pistes,

je fais semblant d’être...

vexé par des choses

sans importance.


MARGOT

Et elle marche?


GASPARD

Ouais.


MARGOT

T’es un beau

petit malin, toi!


MARGOT et GASPARD s’embrassent rapidement.


MARGOT

Comme ça, tu pourras pas dire

que t’as entièrement perdu

ton temps avec moi!


GASPARD essaie d’embrasser MARGOT à nouveau, mais celle-ci se dérobe.


MARGOT

C’était purement symbolique.

Et ça le restera!


GASPARD

C’est bien comme ça

que je le prenais.


MARGOT

Bon, bien alors,

tout est clair.


Tandis que GASPARD et MARGOT se remettent en marche, GASPARD se met à siffloter.


MARGOT

Qu’est-ce que tu siffles?

C’est de toi?


GASPARD

Non.

Enfin oui, mais disons

que c’est pas encore au point.


Plus tard, dans la soirée, GASPARD est dans sa chambre et réécoute son enregistrement en essayant d’y coller de paroles.


GASPARD

(Marmonnant)

♪ Fille de corsaire ♪

♪ On m’appelle

la flibustière ♪♪


Texte narratif :
Samedi 29 juillet


GASPARD se promène le long de la plage et croise SOLÈNE qu’il avait vu dans un bar l’autre jour.


SOLÈNE

Bonjour.


GASPARD

Bonjour.


SOLÈNE

Tu n’aurais pas vu Renan,

par hasard?


GASPARD

Qui?


SOLÈNE

Renan.

Un des mecs qui étaient avec

nous en boîte, l’autre soir.

Un grand brun,

qui fait du canoë-kayak.


GASPARD

Non. De toute façon,

j’ai vu aucun de tes copains.

Ils descendent jamais aussi tôt.


SOLÈNE

Je sais bien.

En fait, je le cherche pas.

Je le fuis, plutôt.


GASPARD

Alors, dans ce cas...


SOLÈNE

Disons que j’ai pas très envie

d’aller avec eux aujourd’hui.

Et toi?

Qu’est-ce que tu fais?


GASPARD

Je vais me baigner.


SOLÈNE

Tout seul?


GASPARD

Bien, oui.


SOLÈNE

T’attends personne.


GASPARD

Peut-être Margot, mais

je pense pas qu’elle vienne.

Le samedi,

elle est très occupée.


SOLÈNE

Tu sais qu’on se connaît,

elle et moi.

On est toutes les deux

de Saint-Brieuc.

C’est ta copine?


GASPARD

Non, non, non.

Non, non, je l’ai rencontrée

la semaine dernière,

au restaurant.


SOLÈNE

L’un n’empêche pas l’autre.


GASPARD

Bien, dans ce cas-ci,

on se voit parfois sur la plage,

c’est tout.


SOLÈNE

Mais... t’es tout seul ici?

T’es chez tes parents?


GASPARD

Non. Non, même pas.

Ça t’étonne?

Non, une occasion.

Un ami m’a passé sa chambre

et j’en profite.

Mais c’est la première fois

que je viens ici

et je connais personne.


SOLÈNE

Sauf Margot.

J’ai pas tellement envie

d’aller me baigner ce matin.

Si on allait à Saint-Malo?

J’ai une voiture.

Je t’emmène.


GASPARD

Qu’est-ce qu’on y fera?


SOLÈNE

On pourra toujours se baigner!

La mer sera plus haute.

Puis j’ai un oncle, là-bas,

qui a un bateau.

On pourrait faire un tour en mer

cet après-midi!


GASPARD

Bien, ça me gêne,

je le connais pas.


SOLÈNE

Il te gênera pas du tout.

Lui et ma tante

sont des gens très ouverts.

Je leur amène toujours

plein de copains.


Plus tard, GASPARD et SOLÈNE se baignent à la mer, ensuite de quoi ils prennent un repas sur une terrasse.


SOLÈNE

À la tienne!


Après le repas, SOLÈNE et GASPARD arrivent chez l’oncle et la tante de SOLÈNE.


GASPARD

(Prenant une guitare qui est posée contre le mur)

C’est ton oncle qui joue?


SOLÈNE

Non. Maiwen. Sa femme.

Touche pas trop.


GASPARD

T’inquiète pas,

je m’y connais.


GASPARD accorde la guitare et joue en sifflotant un air.


GASPARD

Tu connais?


SOLÈNE

Non. Je vois pas.


GASPARD

(Chantant)

♪ Je suis une fille

de corsaire ♪

♪ On m’appelle la flibustière ♪


SOLÈNE

Ah! Mais c’est une chanson

de marins!


GASPARD

Tu la connais pas.


SOLÈNE

Non. Celle-là, je vois pas.

C’est joli.

Continue, si tu sais la suite.


GASPARD

Je la sais

pour la bonne raison

que c’est moi qui l’ai composée.


SOLÈNE

Non!


GASPARD

Si, si.

Tiens, tu sais lire la musique?


SOLÈNE

Ouais, je me débrouille.

J’ai fait partie d’une chorale.


GASPARD lui remet des feuilles de musique. SOLÈNE s’exerce à répéter la mélodie.


GASPARD

Voilà, c’est ça.


SOLÈNE

C’est ça?


SOLÈNE chantonne.


GASPARD

Non, c’est pas ça.

Voilà, c’est ça.

Et puis tu continues.

Voilà, c’est ça.


SOLÈNE

Quatre fois?


GASPARD

Non, trois fois.


SOLÈNE

Ah ouais.


GASPARD

Et tu laisses...

Voilà, c’est ça.

Ça repart...


SOLÈNE

Après...


SOLÈNE chantonne la mélodie et GASPARD l’accompagne pour la lui montrer correctement.


GASPARD

Ça monte. Voilà.


SOLÈNE

Ouais.


GASPARD

Ça continue. Ça monte encore.

Voilà!


SOLÈNE

Ah ouais, c’est bécarre, ça.


GASPARD

Voilà, c’est ça!


SOLÈNE

Ouais.


GASPARD

Voilà. Et à la fin...


SOLÈNE

Un point d’orgue, là?

On reste combien de temps?

Un temps?


GASPARD

Ouais...

Voilà! T’arrives à lire

toutes les paroles et tout ça?


SOLÈNE

Ouais.


GASPARD

On essaye?


SOLÈNE

Ouais.

On essaie.


SOLÈNE

♪ Je... ♪


GASPARD

Oui, c’est ça.


SOLÈNE

(Chantant)

♪ Je suis une fille

de corsaire ♪

♪ On m’appelle la flibustière ♪

♪ J’aime le vent j’aime... ♪

♪ J’aime la houle ♪

♪ Je fends la mer

comme la foule ♪

♪ La foule ♪

♪ La foule ♪

♪ Vite vite mon joli bateau ♪

♪ Il ne sera jamais trop tôt ♪

♪ Pour voguer

vers San Francisco ♪

♪ En passant par Valpa-

(Hésitante)

♪ En passant par Valparaiso ♪

♪ Et gagner les Aléoutiennes ♪

♪ En traversant

les mers Indiennes ♪

♪ Il faut que j’aille

au bout du monde ♪

♪ Pour savoir si

la Terre est ronde ♪♪


SOLÈNE

(Commentant après coup)

C’est génial!

C’est vraiment de toi?


GASPARD

Oui, oui, oui.

Ahem!

T’as une très jolie voix.

J’aime bien écrire des chansons;

ça me change des maths.

En général, c’est plutôt

le genre blues.

Mais l’autre jour,

en entendant un vieux marin,

ça m’a donné une idée.

Pour les paroles,

c’est plus difficile.

À Rennes, je travaille

avec un ami qui est...

qui est poète.

Si tu la trouves pas trop

ringarde, je te la donne,

parce que la fille

pour qui je l’avais écrite,

je pense pas que ça lui plaise.


SOLÈNE

Margot?


GASPARD

Non, une autre.


SOLÈNE

C’est ta copine?


GASPARD

Si l’on peut dire, oui.


SOLÈNE

"Si l’on peut dire"? Pfft!

Alors, laisse-la tomber.


GASPARD

C’est bien

ce que je vais faire, si...


SOLÈNE

Si quoi?


GASPARD

Si elle rentre pas.

Elle est partie

et elle m’a même pas écrit.


SOLÈNE

Elle est où?


GASPARD

En Espagne.


SOLÈNE

Avec un mec?


GASPARD

Non, quand même.

Elle est avec sa sœur.


SOLÈNE

Et elle rentre quand?


GASPARD

Elle devrait être ici

depuis huit jours.


SOLÈNE

Oh! Alors, raison de plus

pour la laisser tomber.


SOLÈNE pose sa tête sur l’épaule de GASPARD qui lui caresse le bras.


GASPARD

C’est ce que je fais,

pratiquement.

Et toi, t’as un mec?


SOLÈNE

J’en ai deux.

J’ai laissé tomber le premier

la semaine dernière

et l’autre... aujourd’hui.


SOLÈNE et GASPARD s’embrassent et, à ce moment, ALAIN, l’oncle de SOLÈNE et MAIWEN, sa tante, entrent à ce moment.


SOLÈNE

Est-ce que Gaspard

peut venir avec nous

sur le bateau,

cet après-midi?


ALAIN

Ouais, avec plaisir.


MAIWEN

Ouais. Sûr.


SOLÈNE fait les présentations d’usages.


SOLÈNE

Alain.


GASPARD

Gaspard.


ALAIN

Bonjour.


SOLÈNE

Maiwen.


Plus tard, sur le bateau, L’ACCORDÉONISTE joue une musique sur laquelle SOLÈNE ajoute les paroles de la chanson de GASPARD.


SOLÈNE

♪ Je suis une fille

de corsaire ♪

♪ On m’appelle la flibustière ♪

♪ J’aime le vent

J’aime la houle ♪

♪ Je fends la mer

comme la foule ♪

♪ La foule ♪

♪ La foule


ENSEMBLE

♪ Vite vite mon joli bateau ♪

♪ Il ne sera jamais trop tôt ♪

♪ Pour voguer

vers San Francisco ♪

♪ En passant par Valparaiso ♪

♪ Et gagner les Aléoutiennes ♪

♪ En traversant

les mers Indiennes ♪

♪ Il faut que j’aille

au bout du monde ♪

♪ Pour savoir si la Terre

est ronde ♪


SOLÈNE

♪ Je n’aime pas

qu’on me déplace ♪

♪ Je ne cède jamais ma place ♪

♪ Je vogue toujours

en droite ligne ♪

♪ Blanche et légère

comme un cygne ♪

♪ Un cygne ♪

♪ Un cygne ♪


ENSEMBLE

♪ Vite vite mon joli bateau ♪

♪ Il ne sera jamais trop tôt ♪

♪ Pour voguer

vers San Francisco ♪

♪ En passant par Valparaiso ♪

♪ Et gagner les Aléoutiennes ♪

♪ En traversant

les mers Indiennes ♪

♪ Il faut que j’aille

au bout du monde ♪

♪ Pour savoir si la Terre

est ronde ♪♪


SOLÈNE

Ouais!


Plus tard, de retour à la maison, ALAIN, MAIWEN, SOLÈNE, GASPARD et L’ACCORDÉONISTE sont à table.


ALAIN

Alors, bienvenue au club,

cher Gaspard.


MAIWEN

Au nouveau marin!


ALAIN

Bien, je sais pas...


ALAIN

Et à notre petite nièce...


GASPARD

Et à notre accordéoniste.


ALAIN

... qui est de retour.


L’ACCORDÉONISTE

Ça m’a fait bien plaisir.


GASPARD

À l’accordéon.


ALAIN

Pas mal, hein,

le petit tour en mer.

Mais alors, à propos

de musique, comment...

on vient à écrire

une chanson pareille?

Aujourd’hui, y a que du rock

et tout, c’est incroyable!


GASPARD

Non, mais en fait, je fais du

tout ça, en général. Je fais...

Ça a rien à voir, mais je

fais plutôt genre blues...

Là, j’ai une guitare classique,

mais d’habitude, je joue plutôt

sur... autre chose, quoi.


L’ACCORDÉONISTE

Je m’en suis aperçu!


GASPARD

T’as trouvé ça?


L’ACCORDÉONISTE

Que tu me mettes trois

bémols à la clé, d’accord,

parce que je peux jouer

en mineur, c’est bien.

Mais alors, que tu me

colles de bécarres partout,

avec des touches qui existent

pas dans mon accordéon,

eh bien, je suis pas d’accord.


GASPARD

Mais c’est... toi,

tu joues typiquement.


L’ACCORDÉONISTE

Typiquement en diatonique.

Alors, il manquait des notes,

effectivement.

Alors, c’est pour ça qu’on a

fait la la la...

Cela dit, fallait faire

la la la.


GASPARD

Mais c’était mieux,

parce que ça donnait

un autre côté...


L’ACCORDÉONISTE

Ça allait bien

avec les couleurs locales.


ALAIN

Enfin, une fille de corsaire,

flibustière...

C’est curieux comme idée,

quand même. Non?

Enfin, j’insiste,

mais vraiment...


GASPARD

Oui, non, mais je...

C’est vrai qu’en fait,

quand j’écris d’autre musique,

j’ai pas la même ambition.

C’est vrai que là, je voulais

écrire une chanson

qui soit une chanson de marin,

mais qui soit pas une réversion

d’un ancien thème, par exemple.

J’ai pas essayé de reprendre

un vieux thème de chanson

pour le moderniser.

J’ai plutôt essayé de me mettre,

moi, dans la peau

d’un marin...


MAIWEN

Une fille de corsaire.


GASPARD

... qui écrirait une chanson.


ALAIN

Mais c’est pas une chanson

de marin, cette chanson.


SOLÈNE

Mais non, c’est pas

une chanson de marin,

c’est une chanson d’amour.

Il l’a écrite pour une fille,

en fait.


MAIWEN

Bien sûr, pour toi.


ALAIN

Il l’a écrite pour toi?


SOLÈNE

Non, même pas.

Non, pour une autre.

C’est pas grave,

il me l’a donnée quand même.

C’est gentil.


GASPARD

En fait, je l’ai écrite...


SOLÈNE

C’est bon, cherche pas.

Te justifie pas, hein.


GASPARD

Non, mais je l’avais écrite

pour une fille, c’est sûr.


SOLÈNE

C’est pas la peine d’en parler

non plus pendant tout le repas.

Ha! Ha! Ha!


Plus tard, SOLÈNE et GASPARD regardent un livre d’images.


ALAIN

(Arrivant à ce moment)

Bon, eh bien, on va

se coucher, nous. Bonsoir.

Vous saurez vous débrouiller.

Tu connais la maison, Solène.


SOLÈNE

Hum-hum. Pas de problème.


ALAIN

Bonne nuit.


GASPARD

Bonne nuit.


SOLÈNE

Bonne nuit.


Dès qu’ALAIN a refermé la porte, SOLÈNE referme le livre et elle embrasse GASPARD.


SOLÈNE

Écoute...

C’est pas à cause de mon oncle;

il s’en fout.

Mais j’ai un principe.

Ouais. Contrairement

à ce que tu crois peut-être,

je suis une fille à principes.

Et je couche jamais

avec un garçon

la première fois

que je le rencontre.


GASPARD

Je suis comme toi,

j’aime attendre.


SOLÈNE

Bon.

Tu prends le canapé-lit?

Je monte.

Bonne nuit.


GASPARD

Bonne nuit.


SOLÈNE quitte la pièce.


Texte narratif :
Dimanche 30 juillet


GASPARD et SOLÈNE se rendent à la plage. SOLÈNE s’étend sur une serviette et GASPARD lui applique de la crème solaire. GASPARD et SOLÈNE se baladent ensuite dans la ville et lorsqu’ils quittent en voiture, SOLÈNE aperçoit MARGOT qui traverse à une intersection.


SOLÈNE

Margot?


MARGOT

Bonjour.


SOLÈNE

Bonjour.


MARGOT

(Saluant GASPARD qui paraît alors timide)

Bonjour.

(S’adressant à SOLÈNE)

Tes copains te cherchaient

hier.


SOLÈNE

Oui, je sais.

J’étais à Saint-Malo.

On est allé se faire un tour

en bateau avec mon oncle.

Si tu veux,

viens un de ces jours.


MARGOT

Non, c’est gentil,

mais avec le resto,

j’ai pas trop de temps.

Bon, il faut que j’y aille.

Amusez-vous bien.


SOLÈNE

Ciao!


SOLÈNE et GASPARD arrivent devant une maison et descendent de voiture.


GASPARD

(Impressionné)

Wow! C’est super chez toi!


SOLÈNE

Tu rigoles,

c’est pas chez moi.

C’est chez une amie.

Tu vas voir,

je dors dans la cuisine.


GASPARD et SOLÈNE entrent dans la maison. Tandis que GASPARD contemple la mer de la fenêtre, SOLÈNE arrive vêtue uniquement de ses sous-vêtements. GASPARD s’empresse de la rejoindre et de l’embrasser. SOLÈNE l’embrasse à son tour et le repousse gentiment.


SOLÈNE

De toute façon,

il faut que je parte.

(Enfilant une robe)

Puis je t’ai dit:

jamais la première fois.


GASPARD

Tout à fait d’accord.


SOLÈNE

Ha! Ha! Tu me fais rire,

Gaspard.

Je t’adore.

Tu sais...

À partir du 5 août,

je suis en vacances.


GASPARD

Tu viendras ici?


SOLÈNE

Certainement pas.

Et toi?


GASPARD

Je prends un boulot

le 15 à Nantes.

En principe, je devrais rester

ici jusque-là,

mais c’est pas sûr.

T’iras où?


SOLÈNE

Je sais pas.

J’ai envie de me balader un peu.


GASPARD

Loin?


SOLÈNE

Pas forcément.

Je connais très peu

la Bretagne.

Et pourtant, j’y suis née.


GASPARD

Je parie que t’es jamais allée

à Ouessant.


SOLÈNE

Non.

J’aimerais bien.

On y va?


GASPARD

Euh...


SOLÈNE

Je t’emmène.

J’ai des copains à Brest

qui pourront nous loger.

Même si t’es fauché.


GASPARD

Non, mais c’est pas

une question d’argent.


SOLÈNE

Alors?


GASPARD

Laisse-moi réfléchir.


SOLÈNE

Mais réfléchir à quoi?

T’as peur de ta copine?

Elle est pas là.


GASPARD

Oui, mais elle peut rentrer.


SOLÈNE

Dans ce cas, à toi de choisir.

Et tout de suite.

Je veux pas être la remplaçante.

C’est oui ou non maintenant.

Alors?


GASPARD

(Réfléchissant)

Attends.


SOLÈNE

Non. Un...

Deux... trois.


GASPARD

Bon, disons oui.


SOLÈNE

Pas "disons oui",

oui tout court.


GASPARD

Oui tout court.


SOLÈNE

Oui?


GASPARD

Oui, oui. Je dis oui.


SOLÈNE

C’est bien d’accord?


GASPARD

Mais oui, oui, oui.


SOLÈNE

Parce que si tu te défiles,

inutile qu’on se revoie.

Là-dessus,

je suis intransigeante.


GASPARD

C’est encore

un de tes principes?


SOLÈNE

Et pour celui-là,

pas d’exception non plus.


Texte narratif :
Lundi 31 juillet


GASPARD vient rejoindre MARGOT sur une terrasse.


MARGOT

Bonjour.

Alors, mon coquin?


GASPARD

T’avais raison,

elle est très sympa.


MARGOT

Sympa seulement?


GASPARD

Bah... entre autres choses.


MARGOT

Alors, te voilà rassuré.


GASPARD

Rassuré sur quoi?


MARGOT

Sur l’existence

des filles sympas.

Sur ta propre existence,

comme tu disais.


GASPARD

Oui, pour s’en tenir

à ce point de vue.


MARGOT

Ça te laisse tout rêveur.


GASPARD

Bon, qu’est-ce qu’on fait?


MARGOT

On veut pas en parler?

Je comprends.

Mais tu veux bien qu’on continue

à se voir quand même?


GASPARD

T’es folle.

De toute façon, elle est pas là

de la semaine.


MARGOT

Ha! Bien, c’est ça alors,

je suis la remplaçante.

Et même la remplaçante

de la remplaçante.

T’es bien organisé, toi.


GASPARD

Bon, on y va?


MARGOT et GASPARD se baladent sur la plage et discutent.


GASPARD

Tu vois, j’ai pas envie

d’en parler,

mais j’en parle quand même.

Je ressens tellement

le contraire

de ce que je te disais

ces jours-ci

que je peux pas

le garder pour moi.


MARGOT

Tu as envie de le crier

sur tous les toits?

Ou plutôt aux quatre vents?


GASPARD

Non, non.

Le dire à toi, tout simplement.


MARGOT

Tu jubiles?


GASPARD

Bien oui.


MARGOT

Tu triomphes.


GASPARD

Non, triompher,

c’est pas le mot.


MARGOT

Mais si, tu triomphes.

Y a qu’à te voir.

Et moi qui te prenais pour

un pauvre petit amoureux transi

avec tes airs de chien battu.


GASPARD

J’avoue que je me suis trompé

sur Solène.


MARGOT

Finalement, c’est ton genre.


GASPARD

Non, mais...

on a beaucoup de points

communs.

Certainement plus qu’avec Léna.


MARGOT

Et alors, qui tu choisis?


GASPARD

Tu vois, au début,

si je me suis laissé faire,

c’était avant tout

pour me venger de Léna.

Ou plutôt pour essayer

de me mettre dans sa peau

quand elle se laisse courtiser.

Pour ne pas dire plus.

J’en avais marre

d’être en position d’infériorité

par rapport à elle.

J’avais envie qu’à son tour,

elle ait quelque chose

à me reprocher.

Et puis maintenant,

je m’intéresse à Solène

pour elle-même.


MARGOT

Et alors?


GASPARD

Alors, j’ai pris une décision.

Si Léna n’est pas rentrée

avant la fin de la semaine,

je pars avec Solène

pour Ouessant.


MARGOT

Ah oui?


GASPARD

Ah oui, elle a très envie

d’y aller.


MARGOT

Bien, mon petit vieux,

tu te couvres.

Si c’est pas l’une,

ce sera l’autre.


GASPARD

Mais non, dis pas ça!


MARGOT

Finalement, pour toi,

toutes les filles

sont équivalentes.


GASPARD

Mais je te dis le contraire.


MARGOT

Tu me déçois.

Je t’aurais jamais cru capable

de te laisser embobiner

par une fille aussi vulgaire.


GASPARD

Mais enfin,

elle est pas vulgaire!

Et puis, c’est toi qui m’as jeté

dans ses bras.


MARGOT

Ça, c’est le comble!

Tu n’as même pas le courage

de tes opinions.

J’avais bien raison

de parler de remplaçante.

Tu me dégoûtes.

Tu es comme tous les mecs,

tu ne vois pas plus loin

que ta petite vanité.

Tu ne prends pas de risque.

Il suffit qu’une fofolle

te tombe dessus

pour que tu te prennes

pour le roi des tombeurs.

Je me demande vraiment

ce que je fais avec toi.


GASPARD

Mais enfin, Margot...


MARGOT se sauve en courant.


GASPARD

Margot?

Margot!

Tu déformes tout ce que je dis.


GASPARD rattrape MARGOT et lui attrape le bras.


MARGOT

Je déforme rien du tout!

J’ai bien entendu.

Mais...

Lâche-moi un peu!


GASPARD

Excuse-moi, je t’ai fait mal?


MARGOT

Oui.


GASPARD

Toi aussi, tu m’as fait mal.


MARGOT

Tant mieux.


GASPARD

On va pas se quitter

comme ça, bêtement.


MARGOT

Oui, bêtement.

Tu vois, ce qui te sauve

quand même, c’est ta bêtise.

J’ai même pas envie

de te prendre au sérieux.

Les garçons sont cons,

mais qu’ils sont cons!

Une fille a beau être nulle,

débile, demeurée,

ça descend jamais

à ce niveau-là.


GASPARD

T’as raison, je suis con.

Je me suis mal exprimé;

c’est pas du tout

ce que je voulais dire.

Au contraire...


MARGOT

Tais-toi, ça suffit.

J’ai compris,

n’aggrave pas ton cas.


GASPARD

Non, je voulais dire

qu’il était pas question

que je trahisse Léna.

À moins qu’elle ne me trahisse.


MARGOT

Tu m’amuses.

Tu veux toujours te justifier.


GASPARD

Parce que

je veux que tu saches

que je n’ai jamais proposé

à Solène d’aller à Ouessant.

C’est arrivé comme ça

dans la conversation.

Il me serait jamais venu

à l’idée

de proposer à deux filles

à la fois.


MARGOT

À deux filles?

À trois. Tu m’oublies.


GASPARD

Mais c’était pour rire.


MARGOT

Ah oui!

Avec les autres,

c’était sérieux,

mais avec moi, c’est pour rire.

L’amitié, c’est pour rire,

mais la bagatelle,

ça, c’est sérieux.


GASPARD

Tu n’es pas libre.


MARGOT

Qu’est-ce que tu en sais?

Au resto, je peux me trouver

une remplaçante

du jour au lendemain.


GASPARD

Bon, eh bien, allons-y alors.


MARGOT

Tu serais bien embêté

si je disais oui.


GASPARD

Non, parce que je me suis mis

dans une situation

tout à fait inextricable.


MARGOT

Compte pas sur moi

pour la débrouiller.

On fait la paix?

Excuse-moi.

J’ai des réactions

très imprévisibles.

Mais surtout, n’en tire pas

des conclusions.

C’est pas parce qu’on est amie

avec un garçon

qu’on serait pas aussi

susceptible

que si on est amoureuse.

Je m’étais fait une certaine

idée de toi, c’est tout.

Faut que je m’habitue.


GASPARD

Je te déçois?


MARGOT

Non. Au contraire.

Je m’aperçois que tu n’es pas

aussi godiche

que tu t’en donnes l’air.

Tu plais aux filles.


GASPARD

Oui, mais pas

à celle que je veux.


MARGOT

Tu la veux vraiment?


GASPARD

T’as raison, je sais pas.

J’attends, je verrai.


MARGOT

Il faudra bien choisir.


GASPARD

Ça, j’en doute.


MARGOT

J’aimerais bien que tu aies à

choisir, ça te ferait les pieds.


GASPARD

Je te parie que j’aurai

même pas à choisir.

J’aurai ni l’une ni l’autre.


MARGOT

Qu’est-ce que c’est

que cette assurance négative?

Tu penses pas un mot

de ce que tu dis.

Je te déteste, y a des moments

où j’ai envie de te mordre.


GASPARD

Eh bien, vas-y.


MARGOT

Que diraient

tes petites amies?


MARGOT fait semblant de lui mordre le cou, mais elle lui colle plutôt un baiser sur les lèvres.


MARGOT

Ça au moins,

ça ne laisse pas de trace.

Mais c’est à utiliser

à doses homéopathiques.


Texte narratif :
Mardi 1er août


GASPARD parle au téléphone avec MARGOT. Il est couché dans son lit et vient sans doute de se réveiller.


MARGOT

Allô, Gaspard? C’est Margot.


GASPARD

Bonjour. Ça va?


MARGOT

Je te réveille?


GASPARD

Non, non, non.


MARGOT

Je t’appelle parce que

je pourrai pas venir

cet après-midi.

J’accompagne ma tante

à Saint-Malo faire des courses.

Alors, à demain, d’accord?


Plus tard, GASPARD se rend à vélo à Saint-Lunaire près de la plage.


LÉNA, la femme qu’il attendait, vient rejoindre GASPARD.


LÉNA

Gaspard?


GASPARD

Je pensais que tu ne viendrais

plus. T’es là depuis quand?


LÉNA

Je viens d’arriver.

Je voulais t’appeler.


GASPARD

T’as reçu ma lettre?


LÉNA

Oui, mais seulement quand

je suis rentrée à Rennes.

Je savais pas

si t’étais encore ici.


GASPARD

T’aurais pu

me donner ton adresse.


LÉNA

Je te l’ai pas donnée?

C’est vrai.

De toute façon, j’étais pas là.

Tu vois, on se retrouve

sans même que j’aie besoin

de te faire signe.

C’est beaucoup mieux.

Tu es beau. Bien bronzé.

Juste ce qu’il faut.

Qu’est-ce que tu fais

maintenant?


GASPARD

Rien, je passais par là.


LÉNA

Tu me cherchais, j’espère?


GASPARD

Bien non, je pensais

que tu ne viendrais plus.


LÉNA

Bien voilà, je suis là.

Ça t’embête?

Ah, tu avais peut-être

d’autres projets.

Tiens, y a mes cousins

qui sont sur la plage.


GASPARD et LÉNA se rendent sur la plage pour rejoindre les cousins et jouer au volleyball.


LÉNA

(Embrassant GASPARD)

Tu te débrouilles

pas si mal.


Plus tard, GASPARD et LÉNA se baladent sur la plage.


LÉNA

Comme je suis contente

de te retrouver!

Tu voudras peut-être pas

me croire,

mais j’ai beaucoup pensé

à toi ces derniers temps.

Tu n’es pas quelqu’un

qu’on oublie facilement.

Je dirais même que...

j’aime mieux de loin

que de près.


GASPARD

Alors, je m’en vais.


LÉNA

Que tu es vaniteux!

C’est un compliment.

Je voulais dire que...

tu tiens le coup de loin.

Comme un bon tableau.


GASPARD

J’avais compris.


LÉNA

Alors qu’il y a des types

qui s’effondrent.

Comme les gens que j’ai

rencontrés ces derniers temps.


GASPARD

Quels gens?


LÉNA

À commencer

par l’ami de ma sœur.

Il est pas méchant au fond,

mais agaçant,

tu peux pas savoir.

C’est le genre de type

qui veut jamais être d’accord

avec personne.

Il suffit qu’on dise blanc

pour qu’il dise noir.

Je me demande comment ma sœur

peut le supporter.

Encore, quand je suis là,

c’est moi qui prends les coups.


GASPARD

J’imagine que tu sais

répondre.


LÉNA

Tu penses. Et comment!

Au début,

j’étais piquée au jeu.

Si jeu il y a.

En fait d’humour,

le mec, il en a guère.

Mais à la fin, c’est éreintant;

deux semaines à ce régime.

Je me demande comment

je n’en suis pas sortie

complètement idiote.


GASPARD

Deux semaines?


LÉNA

Je t’ai pas dit.

Je les ai quittés

au bout de 15 jours.

Comme ils rentraient en France

pour filer vers l’Italie.


GASPARD

Mais tu n’es pas rentrée.


LÉNA

J’avais besoin

de changer d’air.

Alors j’ai fait un crochet

du côté de chez des amis

à qui j’avais vaguement promis

d’aller les voir.


GASPARD

Ah oui? Qui?


LÉNA

Tu les connais pas.

Enfin, je crois pas.


GASPARD

Et c’était où?


LÉNA

Près de Grasse.


GASPARD

Ah, chez ton ex chez

qui tu étais il y a deux ans.


LÉNA

Pas chez lui,

chez des amis à lui.

Mais cette année,

il était pas là.

Et c’est fini entre nous,

rassure-toi.


GASPARD

T’aurais pu m’écrire.


LÉNA

Je pensais pas rester.

Puis tu es tellement jaloux.

Tu t’imagines toujours

des choses.


GASPARD

Et alors, là-bas, tu t’es plu?


LÉNA

Là, pas tellement.

J’ai jamais vu des gens

aussi collants.

Tu sais, c’est pas drôle du tout

d’avoir à longueur de journée

trois ou quatre types

qui vous courent après.


GASPARD

Trois ou quatre!


LÉNA

Au moins trois.

Pas trop mal.

Le quatrième, passons.

Y a des jours

où je rêve d’être bête et moche.

Presque toujours dans ma vie,

j’ai rencontré que des garçons

qui foncent sur moi.

Jamais des gens à qui

je peux parler normalement.

Tu vois, je trouve vraiment

dommage

que 99 fois sur 100, quand

un garçon parle à une fille,

faut toujours qu’il ait

une idée derrière la tête.


GASPARD

Quelle idée?


LÉNA

Une idée, une arrière-pensée.

Ne fais pas l’idiot, tu sais

très bien ce que je veux dire.


GASPARD

Je crois pas que ce soit mal

de penser.


LÉNA

Pfft! Ne sois pas cynique.

Ça ne te va pas.


GASPARD

Tiens! Cynique? Pourquoi?


LÉNA

Oui, cynique.

Comme les autres.

Alors qu’avec toi, en général,

on peut parler.


GASPARD

Et avec les autres?


LÉNA

Il est extrêmement rare

que je rencontre un garçon

dont la conversation

consiste en d’autres choses

que d’essayer

de se mettre en valeur.

Pour parader.

Comme un coq dans la basse-cour.

Et avec les trois là-bas,

ça prenait des proportions...


GASPARD

Tu savais les remettre

à leur place.


LÉNA

Bien sûr.

Mais c’est fatigant d’être

toujours sur la défensive.

Puis il y a autre chose.

Ce n’est pas seulement

à cause d’eux.

Je me suis mis à détester

le Midi.

J’avais envie de fraîcheur,

de brume,

de sable mouillé.

La mer sans marée,

c’est triste.

Quand est-ce qu’on va

à Ouessant?


GASPARD

Quand tu veux. Demain.


LÉNA

Tu plaisantes,

je viens à peine d’arriver.


GASPARD

Avant lundi en tout cas;

après, ce n’est plus possible.

C’est trop tard.


LÉNA

Tu sais ce que j’ai trouvé

là-bas, en Provence?

Je dormais dans une chambre

où il y avait un tas de vieux

bouquins.

Des Jules Vernes,

des romans d’aventures...

Je suis tombée sur une histoire

qui se passe à Ouessant.

C’est raconté par un gamin

dont l’oncle est

ramasseur d’épaves.


GASPARD

Le Secret des eaux.

Dans la Bibliothèque Verte.


LÉNA

Ah, tu connais?


GASPARD

Et comment!

Ça a été mon livre de chevet.

Je le sais presque par cœur.

Je peux te décrire

tous les personnages.

Le père Mengham, avec

son chapeau melon,

le capitaine Prigent,

le parrain,

Corsen, Le Loir

Marie Naour...


LÉNA

C’est pas enfantin.

C’est le prix Goncourt.


GASPARD

Non, pas le livre, l’auteur.

André Savignon.

Mais pour un autre bouquin:

Les Filles de la pluie.

Ça se passe aussi à Ouessant,

mais c’est pas du tout

pour les enfants.

C’est très noir, très déprimant.

Sur la condition des Illiennes.

Je te le passerai.


LÉNA

Oh, il faut absolument

qu’on aille là-bas.

(Chantant)

♪ Je pars pour de longs mois ♪

♪ En laissant Margot

hissez haut ♪

♪ Santiano ♪

♪ D’y penser

j’avais le cœur gros ♪

♪ En doublant les feux

de Saint-Malo ♪♪


GASPARD

Qu’est-ce que tu chantes?


LÉNA

Santiano. Tu connais pas?


GASPARD

Si, si, bien sûr, oui.


LÉNA

C’est de circonstance,

regarde.

(Pointant au loin)

On voit un petit peu

dans la brume,

Saint-Malo là, juste devant.


GASPARD

Ah oui.


LÉNA

Tu devais pas m’écrire

une chanson de marin?


GASPARD

Si, mais c’est pas

encore au point. Je...


LÉNA

Fais vite, avant que je parte.


Plus tard, GASPARD et LÉNA mangent avec des amis et les cousins de LÉNA, CÉDRIC et THOMAS.


GASPARD

Et toi, tu travailles dans

tout ce qui est commercial?

Le... Tu fais une école

de commerce?


THOMAS

Je travaille

dans le commerce, oui.


GASPARD

Ah oui.


THOMAS

Je reviens de New York.

Je travaillais pour une

entreprise française là-bas.


GASPARD

Ah oui.


THOMAS

Dans le plastique.

J’ai essayé un peu

dans la musique, mais...

très vite, j’ai abandonné.

En fait, c’était pas ma voie

vraiment.


LÉNA

Vous êtes riche et tout?


CÉDRIC

C’était bien ce que

tu faisais quand même.


AMI 1

Oui, mais ce n’est plus

la peine de...


THOMAS

Ouais, des fois,

c’était... amateur.

J’aurais jamais

pu en vivre vraiment.

Tu cherches pas du tout

à en faire ta vie.


GASPARD

Si, je peux en faire ma vie.

Ça change rien.

Je peux en faire ma vie

sans que ça devienne absolument

un produit commercial, quoi.


THOMAS

Tu crois que tu peux arriver

à vivre de la musique

sans vraiment entrer

dans le système.


Plus tard, alors que le soir est tombé, LÉNA se lève de table.


LÉNA

Bon moi, je vais me coucher.

Je suis fatiguée.


AMIE 1

Déjà?


LÉNA

Oui. Je suis nase.

Bonne nuit.


CÉDRIC

Bonne nuit.


GASPARD

On se voit demain?


LÉNA

Ouais, bien...

Écoute, on n’a qu’à se donner

rendez-vous à La Potinière.

Tu sais, c’est derrière

les grands hôtels.


GASPARD

À quelle heure?


LÉNA

2 h, c’est bon?


LÉNA et GASPARD s’embrassent.


AMIE 1

Qu’est-ce que tu fais,

Gaspard?


GASPARD

Bien, je vais...

je vais rentrer, moi.


CÉDRIC

Tu viens pas avec nous

à La Chaumière?


GASPARD

Non. Non, je dois me lever tôt

demain matin.

Merci, hein.


AMIE 1

Rentre bien.


ENSEMBLE

Au revoir, à la prochaine.


GASPARD

Bonne nuit.


AMIE 2

Alors? La suite?


CÉDRIC

Je sais pas, on pourrait aller

prendre un verre.


Plus tard, GASPARD est dans sa chambre et joue de la guitare.


Texte narratif :
Mercredi 2 août


GASPARD se balade en vélo et se rend chez MARGOT. Il s’arrête devant le portail fermé.


GASPARD

Margot?


MARGOT

Bonjour.


GASPARD

J’ai essayé de t’appeler.


MARGOT

Je dormais.


GASPARD

Aujourd’hui, c’est moi

qui pourrai pas venir.


MARGOT

Léna.

Alors, tu vois que t’avais pas

de raison de désespérer.

Et qu’est-ce que tu vas faire

avec l’autre?


GASPARD

Pas de problème.

Et tant mieux que je me sois pas

trop engagé avec elle.

Même pas engagé du tout.

Solène, elle est charmante,

ravissante et tout.

Mais Léna, c’est l’unique.

Elle représente pour moi

un idéal.

Même si elle n’est pas

tout à fait la femme idéale.

C’est mon type de femme.

Quelque chose que je ressens

de façon tellement directe

que je peux pas l’expliquer.


MARGOT

Je t’ai jamais vu aussi

exalté.


GASPARD

Peut-être que si j’avais pas

rencontré Solène,

je saurais pas à quel point

je tiens à Léna.

Puis ça m’a donné

de l’assurance.


MARGOT

Ah oui?

Tu es très brillant. J’en suis

très heureuse pour toi.


GASPARD

C’est pour ça

que je t’en parle.

Je sais que tu ne le prendras

pas mal comme l’autre jour.


MARGOT

J’ai pris mal quoi?


GASPARD

Rien, rien.

Admettons que j’ai rien dit.


À ce moment, une VOIX FÉMININE appelle MARGOT depuis la maison.


VOIX FÉMININE

Margot?


MARGOT

Oui.

(S’adressant à GASPARD)

On m’appelle.

À tes amours.


MARGOT rentre et GASPARD s’en va. Quelques instants plus tard, GASPARD est sur la terrasse de La Potinière, où il avait rendez-vous avec LÉNA. Sauf qu’elle ne se présente pas. GASPARD rentre et essaie alors de l’appeler.


GASPARD

(S’adressant à un homme au bout du fil)

Bonjour, pourrais-je parler

à Léna, s’il vous plaît.

(S’adressant à LÉNA)

Léna!


LÉNA

Gaspard?


GASPARD

Oui.


LÉNA

Excuse-moi.

J’ai pas pu te joindre.

On a dû changer de programme.

Je suis dépendante des autres;

j’ai pas de voiture.

Mais demain, je viendrai. Sûr.


Texte narratif :
Jeudi 3 août


GASPARD va rejoindre LÉNA sur la plage.


LÉNA

Excuse-moi pour hier.

Comment veux-tu que je fasse

pour te joindre?

Tu n’es jamais chez toi et

je suis rarement à la maison.

Quand j’y suis, le téléphone

est mobilisé par mes cousins.

De toute façon, je t’ai dit.

Je ne suis pas tout à fait

libre. J’ai des obligations.

Quand Cédric et Thomas

me proposent quelque chose,

je peux rarement refuser,

je suis leur invitée.

D’autant plus que ce sont

des choses intéressantes.

Demain, on va à Jersey.

Ils ont un copain anglais qui

les invite à un tournoi de golf.


GASPARD

Tu joues au golf.


LÉNA

Non.

Je connais un peu, puis

j’aimerais bien apprendre.

Et puis dimanche, il y a une

garden-party.


GASPARD

Tu rentres quand?


LÉNA

Bien, lundi.

À moins que ce soit mardi.

Parce que si...


GASPARD

Et notre voyage?


LÉNA

On aura le temps,

la semaine sera pas finie.


GASPARD

Mais tu te rends pas compte!

Si on part mercredi,

ce n’est plus possible!

Moi, je prends mon travail

lundi.

Faut absolument que je sois

à Nantes samedi

pour une question de clé

de la chambre où je loge.

Et que je passe à Rennes

prendre mes affaires.


LÉNA

Bien mercredi, jeudi,

vendredi, trois jours, ça va.

Tu sais bien qu’on peut pas

se loger en pleine saison

à Ouessant.

On y passera la journée.

Mais qu’est-ce que tu veux

qu’on fasse là-bas?

J’ai dit que j’aimerais voir

l’île mais pas y rester.


GASPARD

C’est pas ce que tu disais.


LÉNA

Je n’ai rien dit.


GASPARD

Et puis, j’aime pas

être coincé par le temps.

Rentre au moins dimanche soir.


LÉNA

Impossible.


GASPARD

Si tu voulais vraiment...


LÉNA

Ça ne dépend pas de moi.

Prends pas cet air consterné.

Trois jours,

c’est amplement suffisant.


GASPARD

Je te dis, j’ai horreur de

faire les choses dans la hâte.


LÉNA

Pour un garçon qui ne se veut

pas comme les autres,

je trouve que tu manques

terriblement

d’esprit d’aventure.

J’aime pas ce côté timoré,

bureaucratique, chez toi.


GASPARD

Bureaucratique.

Ça, c’est le comble.

Un voyage, ça se prépare.

Demande aux navigateurs.

Ce sont des bureaucrates, eux?


LÉNA

Tu n’en es pas un.

Tu n’es qu’un vulgaire touriste.


GASPARD

Eh bien,

j’assume ma condition.

Avec un peu de chance,

on aurait pu trouver à se loger.

Et puis, j’ai une tante.


LÉNA

J’ai dit que j’aimerais pas

y rester!


GASPARD

Je finis

par croire que c’est

avec moi que tu veux pas rester.

On devait passer une partie

des vacances ensemble.

Et je ne t’ai pour ainsi dire

pas vue.


LÉNA

Je te le répète:

Je suis chez mes cousins

et je leur dois du temps.

Et ils trouvent que

tu m’en prends beaucoup.


GASPARD

Non. Ils ont leurs petites

nanas

et ils comprennent très bien

que t’aies un mec.


LÉNA

Ce qu’ils ne comprennent pas,

c’est que ce mec soit toi.


GASPARD

Et alors?


LÉNA

Alors, rien.

Je te dis ce qu’ils pensent.

Ils ne comprennent pas,

mais pas du tout,

que je puisse m’intéresser

à un type comme toi.

Ils trouvent disons...

Ils trouvent que tu ne fais pas

le poids.

Ils ne croient pas que,

si on va à Ouessant,

on puisse y aller en copains.


GASPARD

C’est leur opinion qui compte

ou la tienne?


LÉNA

C’est-à-dire que...

Ils pensent que je suis

ta "petite amie".

Et dans ce cas, moi-même

je veux pas être méchante,

mais je trouve aussi

que tu fais pas le poids.


GASPARD

Et alors?


LÉNA

Alors, rien.

Mais ça me met

dans une situation désagréable.

Si tu m’aimais tant soit peu,

tu devrais comprendre.

Je t’aimerais beaucoup mieux

si tu te comportais uniquement

en ami.


GASPARD

Tu sais bien

que tu es plus qu’une amie.


LÉNA

Peut-être.

C’est dommage.


GASPARD

On était bien avant-hier.

Tu le regrettes?


LÉNA

C’est toi qui me le fais

regretter.

C’est le moins

qu’on puisse dire.


GASPARD essaie de lui prendre la main.


LÉNA

Non!


GASPARD

Je veux simplement

te prendre la main.


LÉNA

Non.


GASPARD

Le bras alors, ou l’épaule.


LÉNA

J’ai dit non!

Tu vas me lâcher!


GASPARD

Même la main.

Mais je fais rien!


LÉNA

Non!


GASPARD

Mais pourquoi?


LÉNA

Parce que c’est comme ça.

J’ai pas de comptes à te rendre.

Pourquoi faut-il toujours

que je sois moi

qui fasse ce que tu fais,

pas toi ce que je veux, moi?


LÉNA sanglote.


LÉNA

Et ce que je dis à toi,

je le dis aux autres!

Je suis infiniment supérieure

à tous ces mecs

qui tournent autour de moi.

Je ne vois pas pourquoi

je ferais ce qu’ils veulent.

Je vois pas pourquoi

ils m’imposeraient leur volonté.

Je ne veux faire cadeau

à personne...

absolument personne,

de la moindre parcelle

de ma liberté.

Ou alors à celui que j’aimerai.

Quand je l’aurai trouvé.

J’ai cru aimer deux garçons.

Je me suis trompée.

Je ne me tromperai pas

une troisième fois.


GASPARD essaie d’enlacer LÉNA qui se défile.


LÉNA

Laisse-moi, surtout laisse-moi!

Laisse-moi, je te dis. Rentre!


LÉNA se pousse en courant.


LÉNA

Si tu fais un pas de plus,

je te reverrai jamais!


GASPARD la regarde s’éloigner et s’en va.


Texte narratif :
Vendredi 4 août


GASPARD et MARGOT sont en voiture.


GASPARD

Tu disais

qu’on ne se verrait plus,

tu vois, je suis libre

comme l’air.


MARGOT

Mais Léna revient demain.


GASPARD

Non.

Peut-être seulement lundi.


MARGOT

Et votre voyage alors?


GASPARD

À Ouessant,

c’est plutôt compromis.

Hier, on s’est séparé

en d’assez mauvais termes

C’est toujours comme ça

avec elle.

Un jour, c’est tout blanc;

un autre, tout noir.

Mardi, c’était le jour le plus

blanc depuis que je la connais

et hier, presque le plus noir.

Enfin, très gris.


MARGOT

Et alors, vous ne partez pas.


GASPARD

En principe oui,

mais pour une journée,

je vois pas l’intérêt.

En admettant qu’elle se défile

pas au dernier moment.


MARGOT

Vas-y avec Solène.


GASPARD

Jamais de la vie.


MARGOT

Pourquoi pas,

si l’autre te laisse tomber?


GASPARD

J’ai promis à Léna,

et je m’aperçois

qu’elle y tient.


MARGOT

Tu disais l’autre jour

que, si elle ne venait pas...


GASPARD

Oui, bien, elle est venue.

Et puis, toi-même, ça t’avait

mise en colère,

et t’avais parfaitement raison.


MARGOT

Au fait, tu devais pas

voir Solène demain?


GASPARD

Si, j’ai rendez-vous à 10 h.


MARGOT

Tu iras?


GASPARD

Mais bien sûr.

Pour lui expliquer et pour voir.


MARGOT

Pour voir quoi?


GASPARD

Pour voir la différence.

Et me redonner le goût d’aimer

Léna. Par contraste.


MARGOT

Et si c’est le contraire

qui se produit?


GASPARD

Eh bien, tant pis.

C’est que je n’aime plus Léna.

Et c’est pas exclu du tout.


MARGOT

Et alors, tu partiras

avec Solène.


GASPARD

Pas pour Ouessant,

en tout cas.


MARGOT

Même si tu laisses

tomber Léna?


GASPARD

Si jamais j’y vais,

ce sera avec toi.


MARGOT

Ce serait pas mieux

vis-à-vis d’elle.


GASPARD

Ah si.


MARGOT

Évidemment, je ne compte pas.

Qu’est-ce que tu as tout à coup

contre elle?

Tu délirais avant-hier.


GASPARD

Rien.

Sinon qu’elle a raison.

J’ai aucune chance avec elle.

Elle me l’avait déjà dit,

mais cette fois, je le crois.


MARGOT

Et comme amie?


GASPARD

Je t’aime mieux.

Infiniment mieux.


MARGOT

Pourquoi est-elle arrivée

si tard?


GASPARD

Je sais pas,

elle était avec des mecs.


MARGOT

Des amants?


GASPARD

Non, même pas.

Enfin, j’espère.

Je lui pose pas de question.


MARGOT

Et elle, elle t’en pose?


GASPARD

Non plus.

Elle est trop occupée

d’elle-même.


Plus tard, GASPARD et MARGOT se baladent en forêt.


MARGOT

Tu lui as parlé de Solène?


GASPARD

À Léna? Bon, t’es folle.


MARGOT

Tu es pas mal dissimulateur,

toi aussi.


GASPARD

J’aimerais mieux être

tout à fait franc avec elle,

mais c’est pas possible.

Elle ferait une montagne

de rien.

Et puis, le premier jour,

c’était tout à fait idyllique.

J’allais pas apporter

les nuages.

Et le second, ça tournait

à l’orage,

j’allais pas le faire éclater.

Puis j’aime pas mentir.


MARGOT

Qu’est-ce que tu racontes?

Raison de plus pour parler.


GASPARD

Non, parce que si je parle

pas, elle me questionne pas

et j’ai pas à mentir.

Alors que si je parle,

comment tu veux

que je lui dise la vérité,

alors que moi-même,

je la connais pas?

Est-ce que Solène me plaît,

est-ce qu’elle me plaît pas?

Répondre,

ça me forcerait d’exagérer

dans un sens ou dans l’autre.


MARGOT

Et de moi, tu lui as parlé?


GASPARD

Bien non.


MARGOT

Là, tu n’avais rien à cacher.

Et j’espère que tu sais

ce que tu penses de moi.


GASPARD

Bien sûr,

mais on avait d’autres choses

à se dire.


MARGOT

Des choses plus importantes

que tes promenades

avec la petite serveuse.


GASPARD

Arrête, j’aime pas

que tu parles comme ça.


MARGOT

D’accord.

Mais si tu lui parlais

d’autres filles,

ça te rendrait peut-être plus

intéressant.


GASPARD

Mais je cherche pas

à me rendre intéressant.

Je veux qu’elle s’intéresse

à moi d’elle-même.

D’ailleurs, actuellement,

mon problème n’est pas là.

C’est pas de savoir

si elle m’aime,

mais de savoir si moi,

je l’aime.

Même quand nous étions

si bien mardi,

c’était trop beau.

C’était pas vrai.

J’étais pas moi.

Je vais te dire une chose

qui va te faire plaisir.

Y a qu’avec toi que je suis moi.

Avec Solène non plus

je ne me suis pas senti

moi-même.

J’étais comme dans un voyage.

Où plutôt comme voyageant

dans une histoire.

Comme essayant de m’identifier

à un personnage

qui n’est pas moi.


MARGOT

Et avec Léna?


GASPARD

Je joue aussi un personnage

que je me suis fabriqué

pour elle.

Pour faire face à son ironie.

Elle m’y oblige.

Elle me voit

d’une certaine manière.

Et que j’accepte ou refuse,

je dois sortir de moi.


MARGOT

Avec moi non plus,

tu n’es jamais le même.

Je ne cesse

de changer d’avis sur toi.

Au début, je t’avais pris

pour un amoureux transi.

Puis pour un dragueur maladroit.

Puis pour plus malin

que tu ne le paraissais.

Puis pour coquin plutôt.

Puis pour pas si coquin que ça.

Brave au fond,

mais malin quand même.


GASPARD

Y a de ça.

Alors, avec moi,

tu ne te sens pas à l’aise.


MARGOT

Si, tout à fait bien.


GASPARD

Tu te sens toi-même?


MARGOT

Oui.

Il y a là rien d’extraordinaire.

C’est plus facile

d’être soi-même

avec un ami qu’un amoureux.

Parce qu’il y a pas

de comédie à jouer.


GASPARD

Finalement, je crois pas

que ce soit tellement

intéressant

d’aller à Ouessant

pour un voyage d’amour.


MARGOT

À mon avis, non.


GASPARD

Alors, viens avec moi.


MARGOT

Encore!

Et mon travail,

qu’est-ce que tu en fais?


GASPARD

Tu peux te libérer,

tu disais.


MARGOT

Peut-être.

Mais tu as promis à d’autres.

Elles n’ont pas refusé.


GASPARD

Bien moi, je les refuse.

C’est toi que je choisis.

J’ai envie de tout sacrifier

pour toi.


MARGOT

Mais moi, je ne veux

que tu sacrifies rien.


GASPARD

En fait, je te sacrifie rien.

Elles vont toutes les deux

se défiler.

C’est l’idée d’être remplaçante

qui te gêne?


MARGOT

Non.

Je suis au-dessus de tout ça.

Tu vois...

j’ai envie d’aller à Ouessant.

J’ai envie de partir quelques

jours, de prendre l’air.

De quitter ce restaurant.

De passer quelques journées

entières avec toi.

Même si c’est risqué.

Mais...

ce serait pour toi

qu’un pis-aller.

Et je veux à aucun prix

être un pis-aller.

Plus tard,

quand ça n’aura pas marché.

En hiver,

c’est la meilleure saison.


GASPARD et MARGOT s’embrassent.


GASPARD

Qu’est-ce qu’il y a?

Tu pleures?


MARGOT

Non, je ris.


GASPARD

Pourquoi?


MARGOT

Parce que ça me fait rire,

ta situation.

T’es comme un clochard

qui se réveille milliardaire.

Trois filles en même temps,

tu crois pas que c’est un peu,

beaucoup, non?


Texte narratif :
Samedi 5 août


GASPARD va rejoindre en courant SOLÈNE. Elle l’attend près d’une statut.


GASPARD

Ça va?


SOLÈNE

Ça va.

Mais je te préviens

tout de suite,

je n’ai plus de voiture,

j’ai bousillé la mienne.

Alors, on ira en train.

Ça doit faire dans les

200 balles par personne.

On partage.

D’accord?


GASPARD

Malheureusement, j’ai

un petit problème avec Ouessant.


SOLÈNE

Avec Ouessant?


GASPARD

Oui, j’avais déjà promis

à quelqu’un d’autre.


SOLÈNE

À qui?

À ta copine?

Fallait me le dire.

Si tu veux y aller avec elle...

je m’en vais. Au revoir.


GASPARD

Non, mais attends,

je t’explique.

J’irai pas avec elle.

De toute façon, on est plus

ou moins brouillés.


SOLÈNE

Elle est rentrée?


GASPARD

Oui, et ça va plutôt mal.


SOLÈNE

Alors, où est le problème?


GASPARD

Je te dis,

je lui avais promis.


SOLÈNE

À moi aussi, t’as promis.


GASPARD

Oui, mais à elle avant.

Excuse-moi,

j’aurais dû te le dire.


SOLÈNE

Mais si c’est fini

entre vous.


GASPARD

Ça m’ennuie, précisément

parce que c’est fini

de lui faire cette crasse.


SOLÈNE

Je vois pas de crasse

là-dedans.

Si tu la plaques, tu n’as

plus d’engagements avec elle.


GASPARD

Et si on allait ailleurs?


SOLÈNE

Ça changera rien.


GASPARD

Si, à Guernesey ou à Sercq.


SOLÈNE

Je connais tout l’archipel.

On avait dit à Ouessant.

Pourquoi changer?

Y a pas de raison.

À moins que tu veuilles

ménager la fille.

Au cas où tu espères

te raccommoder avec elle.

Dans ce cas-là,

compte pas sur moi.

J’ai l’air d’une fille facile,

mais je suis très exigeante.

Sur certains points.

Quand je me donne,

je me donne entièrement,

et j’exige qu’on se donne

entièrement.

Je supporte pas

qu’on joue le double jeu.

Les mecs sont tous des tordus.

Ils veulent prendre

aucun risque.

Quand ils tiennent une fille,

ils la lâchent pas

avant d’être sûrs de l’autre.


GASPARD

Et toi, l’autre jour, tu m’as

dit que t’avais deux mecs.


SOLÈNE

J’ai pas dit

que j’en avais deux,

mais que j’en laissais

tomber deux.

C’est pas pareil.

L’un qui était vraiment mon mec.

Et l’autre...

par qui j’essayais vaguement

de le remplacer.

Tu vois...

je crains pas de les lâcher

tous les deux à la fois.

Maintenant je suis seule.

Mais toi...


GASPARD

Je suis seul aussi.


SOLÈNE

Tu mens.

Elle est ici.

Elle est chez toi?


GASPARD

Mais non, je te dis.

Y a jamais rien eu entre nous.

Elle est à Saint-Lunaire,

chez ses cousins.


SOLÈNE

Tiens...

Ce serait pas par hasard

une fille blonde assez mince,

avec des cheveux raides?

Et ses cousins, ce serait pas

Cédric et...


GASPARD

Thomas.


SOLÈNE

Tiens.

Cette fille te plaît.


GASPARD

Ça t’étonne?


SOLÈNE

Rien ne m’étonne.

Bon.

Eh bien, dans ce cas,

vas-y avec elle.


GASPARD

Non, mais j’ai pas envie,

même si elle voulait.

La question n’est pas là.

C’est une question de principe.

T’as des principes; moi aussi.


SOLÈNE

Drôle de principes.


GASPARD

Si j’allais à Ouessant avec

un copain ou une copine-copine,

ça me gênerait pas.

Mais avec toi,

c’est pas pareil.

Je préférerais aller ailleurs.


SOLÈNE

Je vois pas la différence.


GASPARD

Tu sais, j’avais encore

proposé à une autre fille.

À Margot, parce que ce n’est

qu’une amie.


SOLÈNE

Eh bien, mon petit vieux...

tu perds pas de temps.

Me voilà en 3e position.

Moi qui te croyais naïf.


GASPARD

Vas-y, dis

que je suis cynique.


SOLÈNE

Cynique, toi?

Ha non.

Non, si quelqu’un n’est pas

cynique, c’est bien toi.

Non, t’as plutôt l’esprit tordu.

Si t’avais promis à Marco,

je comprendrais.

L’amitié, c’est sérieux.

Peut-être même plus

que l’amour.

Bon. Assez parlé.

Réponds à ma question:

on y va ou pas?


GASPARD

Tu veux vraiment pas aller

ailleurs?


SOLÈNE

Mais quelle tête de mule!

Tu veux y aller ou non?

Aller à Ouessant.


GASPARD

Oui, puisque tu y tiens.


SOLÈNE

Pas de regret?


GASPARD

Contrairement

à ce que tu penses,

je suis pas quelqu’un d’indécis.

Je t’ai dit que j’avais

un problème, il est résolu.

Dans ce cas, partons.

Demain matin.


SOLÈNE

Non.

J’ai des choses à faire demain,

ici et à Saint-Malo.

Disons lundi.


GASPARD

Pas après, parce que moi,

je ne peux que jusqu’à vendredi.


SOLÈNE

Bien, ça ira.

On prendra le train normal.

Et mardi, on embarque.

Même par tempête.

On a le pied marin,

tous les deux.


SOLÈNE commence à chanter très fort.


SOLÈNE

(Chantant)

♪ Je suis une fille

de corsaire ♪

♪ On m’appelle la flibustière ♪

♪ Je suis une fille ♪

♪ d’Ouessant ♪

♪ Je fais ♪

♪ Se retourner les passants ♪♪


SOLÈNE

(Embrassant GASPARD)

Bon. Faut que je te quitte.

J’ai promis à des tas de gens

de passer les voir.

Ce soir, je suis invitée

à une fête,

mais je peux pas t’emmener.

Je t’appellerai demain.

Pas le matin,

parce que je dormirai,

mais disons vers...

À 2 h 30. Précises.

Si t’es chez toi.


GASPARD

J’y serai.


SOLÈNE embrasse GASPARD et chacun rentre chez soi.


Texte narratif :
Dimanche 6 août


GASPARD joue de la guitare et regarde l’heure. Il est un peu plus de 2 h 30. Le téléphone sonne ensuite.


GASPARD

Allô.


LÉNA

Ah, tu es là.


GASPARD

Oui, bien sûr.

C’est Léna?


LÉNA

Tu croyais que c’était

quelqu’un d’autre?


GASPARD

Non, non.

Mais t’es pas à Jersey?


LÉNA

En ce moment, oui.

Mais je prends le bateau

dans une heure.

Tu as raison,

si on veut aller à Ouessant,

vaut mieux partir demain.


GASPARD

Mais je pensais que tu ne

voulais plus y aller.


LÉNA

Qu’est-ce que tu racontes.

J’ai plus envie que jamais.

Tu m’entends?


GASPARD

Oui, oui, je t’entends.

Alors...


LÉNA

J’espère que tu m’en veux pas

pour l’autre jour.

J’étais de mauvaise humeur.

Maintenant, je te promets

d’être d’un caractère d’ange.

Tu me crois pas?


GASPARD

Si, si, si.


LÉNA

J’ai envie de te voir ce soir.

Dînons ensemble.

Zut, je n’ai plus de pièces.

Tu m’entends?


GASPARD

Oui, mais euh...


LÉNA

Bon, alors à la Potinière

à 8 h 30.


GASPARD raccroche et réfléchit quand le téléphone sonne de nouveau.


GASPARD

Allô.


SOLÈNE

Gaspard?


GASPARD

Oui, c’est moi.


SOLÈNE

Et moi, c’est moi.

Je t’ai appelé

il y a un instant.

Mais c’était occupé.


GASPARD

Tes visites

se sont bien passées?


SOLÈNE

Oui, mais c’est pas fini.

Et ce soir, il faut absolument

que j’aille à une fête.

Viens avec moi.


GASPARD

À Dinard?


SOLÈNE

Non, à Saint-Malo.

On pourra dormir

chez mon oncle.

Tu prends tes affaires.

Rendez-vous à 8 h, chez lui.

Oui, oui, j’arrive!

On m’appelle. Je t’embrasse.


GASPARD raccroche et réfléchit. Il prend ensuite le téléphone et appelle MARGOT.


VOIX FÉMININE

(Répondant au téléphone)

Oui, allô.


GASPARD

Oui, bonjour.

Pourrais-je parler à Margot,

s’il vous plaît.


VOIX FÉMININE

Elle est en cuisine, Margot.


GASPARD

Ah, la dérangez pas.

C’est Gaspard.

Vous pouvez lui dire de me

rappeler le plus tôt possible?


VOIX FÉMININE

Bien sûr.


GASPARD

D’accord.

Je vous remercie, madame.

Au revoir.


GASPARD raccroche et réfléchit quand le téléphone sonne de nouveau.


GASPARD

Allô.


THIERRY

Allô, Gaspard? Salut.

C’est Thierry. Ça va?

Bon, finalement, j’ai quelque

chose pour toi.

Tu sais, le magnéto 8 pistes

dont je t’avais parlé,

le type veut bien le vendre

et c’est vraiment une affaire.

Donc, il peut te faire

3000 tout de suite

et le reste dans 6 mois.


GASPARD

Ah oui? Bien, c’est parfait.

Avec ce que j’ai mis de côté

et ce que je gagnerai

le mois prochain, ça va.

Juste, mais ça va.


THIERRY

Seulement, dans ce cas,

tu comprends, faut faire vite.

Faut absolument que tu sois là

demain matin à La Rochelle.


GASPARD

Demain matin?

Ah, mais euh...

Non, finalement, ça va.

Non, ça tombe même très bien.

Je pars tout de suite.


THIERRY

À demain.


GASPARD

Merci.


GASPARD a à peine le temps de raccrocher que le téléphone sonne de nouveau.


GASPARD

Allô.


MARGOT

Allô, Gaspard? C’est Margot.

Qu’est-ce qu’il y a?


GASPARD

Maintenant ou tout à l’heure?

Parce que c’est

pas du tout pareil.

Maintenant, je suis gai.

Tout à l’heure, j’étais triste.

En deux minutes,

ma vie a changé.

Je t’expliquerai.

Je prends le bateau de 17 h.

Tu me retrouves à l’embarcadère?


Plus tard, MARGOT rejoint GASPARD à l’embarcadère.


GASPARD

Au fond, si je me suis laissé

faire par Solène,

c’est parce que j’étais persuadé

que Léna me filerait entre

les doigts au dernier moment.

Mais quand j’ai vu qu’elle

rentrait de Jersey

exprès pour ça, j’ai eu honte.


MARGOT

C’est bien fait pour toi.

T’avais qu’à pas courir

deux lièvres à la fois.


GASPARD

Trois.


MARGOT

Tu me comptes

maintenant?


GASPARD

Au téléphone, c’est pas

tellement facile de se décider.


MARGOT

Alors, tu pars sans rien dire.


GASPARD

Je leur écrirai.


MARGOT

Et tu leur diras quoi?


GASPARD

La vérité.

Que j’ai eu une occasion

de magnéto 8 pistes,

et que la musique

passe avant tout.

Ce sont des filles bien,

elles comprendront.


MARGOT

Et s’il y avait pas eu

la musique, tu aurais fait quoi?


GASPARD

Alors là,

je sais vraiment pas.

C’est la première fois de ma vie

que je me retrouve dans

une situation de ce genre.

Jusqu’alors, les choses

s’étaient tranchées

d’elles-mêmes.

Une fois encore,

ça se tranche de soi-même.

Comme ça, on pourra aller

à Ouessant tranquillement.

Tous les deux,

quand tu voudras.


MARGOT

Je t’ai pas dit,

ce n’est plus possible.

J’ai reçu une lettre de mon

copain. Il rentre en septembre.

Alors, j’irai avec lui.

Il avait très envie d’y aller,

lui aussi.

Je suis désolée.


GASPARD

Tu vois, j’avais raison

quand je disais qu’il m’arrivait

jamais rien.

Même de faire une balade

innocente avec une fille.

C’est mon destin.


MARGOT

Non, c’est parce que

tu l’as bien cherché.


GASPARD

Mais non.


MARGOT

Si.

Tu méditeras là-dessus.

Bon.

Faut y aller.

Tu sais, je vais

de temps en temps à Rennes.

On pourra se revoir.

Bon, bonne chance pour tout.


GASPARD

J’oublierai jamais

nos promenades.


MARGOT

Moi non plus.


MARGOT et GASPARD s’embrassent. GASPARD monte sur le bateau. MARGOT le salue de la main.


Le bateau dans lequel se trouve GASPARD recule et on entend une chanson.


VOIX MASCULINE

(Chantant)

♪ Je pars pour de longs mois ♪

♪ En laissant Margot ♪

♪ Hissez haut ♪

♪ Santiano ♪

♪ D’y penser

j’avais le cœur gros ♪

♪ En doublant

les feux de Saint-Malo ♪

♪ D’y penser

j’avais le cœur gros ♪

♪ En doublant

les feux de Saint-Malo ♪♪


Générique de fermeture

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