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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Herménégilde Chiasson : Artist and former Lieutenant Governor of NB

He is a poet, a painter, a filmmaker, a playwright – over the years, Herménégilde Chiasson has written roughly thirty stage plays, made fifteen films, written twenty-some literary works, and participated in hundreds of exhibitions. This immense body of work he has accomplished in his home in New Brunswick, immersed in Acadian culture.
In 2003 Chiasson received a call that would change his life – it was then-Prime Minister Jean Chrétien, requesting he become Lieutenant-Governor of New Brunswick, a position he would hold until 2009.



Réalisateur: Linda Godin
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

Début Générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

CARTE DE VISITE

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

Sur des images de L'ANIMATRICE GISÈLE QUENNEVILLE en compagnie de HERMÉNÉGILDE CHIASSON, GISÈLE QUENNEVILLE fait une présentation ainsi qu'une courte biographie de cet artiste multidisciplinaire. Tout au long de cette présentation biographique, des images d'archives défilent.


GISELE QUENNEVILLE

Il est à la fois poète et peintre,

cinéaste et dramaturge. Au fil des ans,

Herménégilde Chiasson

a écrit une trentaine de pièces.

Il a réalisé une quinzaine de

films. Il a participé à une

centaine d'expositions.

Il a écrit une vingtaine d'oeuvres

littéraires. Et tout cela,

il l'a fait chez lui, en Acadie.

Hermémégilde Chiasson

est né à Saint-Simon, dans la

péninsule acadienne. Son père

était pêcheur. Sa mère tenait

le magasin général. En 1967,

Herménégilde devient un des

premiers diplômés de la nouvelle

Université de Moncton. Mais

ses études ne se termineront pas là.

Il obtiendra un autre bac,

deux maîtrises et un doctorat.

Pourtant, Herménégilde

Chiasson n'a pas cherché

une carrière académique.

Il se dirige plutôt vers les

médias et les arts. Il peint,

il publie, il réalise. Et il

crée des institutions

culturelles acadiennes comme

les Éditions Perce-Neige,

la coopérative Aberdeen

et les Productions Phare-Est.

En 2003, Herménégilde Chiasson

reçoit un appel téléphonique

qui changera sa vie.

C'était le premier ministre de

l'époque, Jean Chrétien, lui

demandant de devenir

lieutenant-gouverneur du

Nouveau-Brunswick. Un poste

qu'il a occupé jusqu'en 2009.

(GISÈLE QUENNEVILLE rencontre HERMÉMÉGILDE CHIASSON chez lui, pour l'entrevue qui s'y déroulera soit à l'intérieur ou à l'extérieur de la maison.)


GISELE QUENNEVILLE

Herménégilde Chiasson, bonjour.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Bonjour.


GISELE QUENNEVILLE

Vous êtes un artiste.

Maintenant, si je vous demandais

si vous êtes peintre, poète,

dramaturge ou cinéaste,

quelle est la réponse à cette

question-là?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je pense qu'il n'y en a pas.

Je crois que toute ma formation

est en arts visuels.

C'est probablement là où j'ai appris

tout ce que j'ai fait par après,

parce que ç'a été comme

une espèce de base. Et j'ai

appliqué cette base-là à différents.

C'est un peu comme un athlète.

Je pense qu'il y a des athlètes

qui sont bons au baseball et

tout d'un coup, on les découvre

au basketball. Je pense que c'est

comme une base. Une fois qu'on

a appris un peu cette base-là,

on peut l'appliquer à d'autres

domaines.


GISELE QUENNEVILLE

Je pense que vos premiers

amours, c'est la peinture.

Comment vous avez découvert

la peinture ou comment la

peinture vous a découvert?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je pense que, dans ma famille,

il y avait toujours des gens

qui travaillaient dans ce sens-là.

Mon père dessinait toujours,

ma mère faisait de l'artisanat.

J'avais un frère,

à un moment donné, qui s'était

fait venir un ensemble de pots

de gouache avec lequel

il faisait de la peinture.

Et il m'avait bien dit:

« Tu ne touches pas à ça,

c'est à moi. »


GISELE QUENNEVILLE

Et vous avez touché

quand même?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Oui.


GISELE QUENNEVILLE

Bien sûr.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Évidemment, lorsque c'est défendu,

c'est le signal pour le faire.

Et donc, c'est comme

ça, je pense, que j'ai commencé

à m'intéresser à la peinture.

Puis après ça, j'ai toujours été

fasciné par les images plus

que par les mots d'ailleurs.

Mais j'ai commencé à écrire,

ç'a été un peu comme un accident,

parce que, pour moi,

toute mon orientation,

toute ma formation était en

arts visuels. Et c'est vers là

que je me dirigeais.


GISELE QUENNEVILLE

Comment est-ce que l'écriture

est venue s'installer dans votre

paysage artistique?

- C'est vraiment étrange,

parce qu'au lancement du

premier livre des

Éditions de l'Acadie,

qui s'appelle : « Critères »,

de Raymond Leblanc, il m'avait

demandé si je voulais lire

des poèmes, parce qu'il savait

que j'écrivais. Et je suis allé

le soir et j'ai commencé

à lire et j'ai été tellement

pris par l'émotion de lire en

public, parce que finalement

écrire, c'est un acte qui est

vraiment très privé. Enfin,

jusque-là pour moi. Et là,

tout d'un coup, ça devenait

public et ça, j'ai vraiment

ressenti cette force-là.

Et dans la salle, il y avait

des gens qui m'ont dit:

« Toi, il faut que tu publies

absolument. » Et à partir de ce

moment-là, j'ai publié

mon premier livre, en 74.

Ça fait 40 ans de ça. Ça me

rajeunit pas.


GISELE QUENNEVILLE

Vous parlez de l'art public

par rapport à l'art privé.

Je pense que l'écriture et

la peinture, c'est très privé.

Mais à un moment donné,

vous avez commencé à faire du

cinéma; vous avez commencé

à faire du théâtre. Qu'est-ce

que ça vous a apporté, ça,

en tant qu'artiste?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je pense qu'il y a toujours

comme deux aspects à mon

travail. Il y a un aspect qui

est vraiment très privé et

solitaire. Écrire, c'est un acte

solitaire. La même chose

comme peindre ou faire des arts

visuels. Tandis que le théâtre

et le cinéma sont des arts

où on travaille avec beaucoup

de gens. Et c'est pas les choses

que j'aime le plus, finalement.

Du cinéma, je n'en

fais plus maintenant. Et

le théâtre, quand je dois aller

en salle de répétition, c'est

vraiment parce que le metteur

en scène va me dire: « Ce serait

bien que tu viennes voir où

on en est, ce qu'on a fait. »

Mais disons que c'est pas

une forme d'art que moi,

je pourrais pratiquer. J'ai

une grande admiration pour

ceux qui le font, qui ont

beaucoup de patience. Mais

c'est pas quelque chose que

je peux faire vraiment.


GISELE QUENNEVILLE

Votre démarche artistique

est-elle différente en peinture

qu'elle l'est en écriture?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

J'ai l'impression que c'est

un peu la même chose. Là,

par exemple, je travaille...

je publie une série de 12 livres

qui s'appelle « Autoportrait »,

qui obéit chacun à des

contraintes. Puis j'ai

l'impression que ça vient

des arts visuels. Parce que

dans les arts visuels, on est

toujours pris par soit des

formats ou des techniques,

des choses, finalement, où

il y a beaucoup de contraintes.

Tandis qu'en écriture,

évidemment, c'est l'ouverture

totale. Mais j'ai toujours

l'impression que trop de

liberté, ça me donne une espèce

de vertige avec lequel j'ai

de la misère à fonctionner.

Tandis que lorsque j'ai

une espèce de paramètre

au départ ou comme, je sais

pas, une armature ou une

partition, je peux m'éloigner

de ça. Mais au moins, je vois

ça un peu comme une fusée

porteuse qui va partir, qui

à un moment donné va tomber.

Et le satellite, lui, il va

continuer. Alors j'ai

l'impression souvent que

ce que je fais, c'est un peu

ça. C'est-à-dire au départ,

c'est comme s'il me faut

un plan, quelque chose qui soit

vraiment très précis, maniaque,

presque. Et puis après ça,

lorsque je commence

à travailler, bien ça, ça

devient comme secondaire.


GISELE QUENNEVILLE

Vous parlez de ce projet

d'écriture que vous avez entamé

en début d'année.

Ces 12 récits, je pense, ces

12 livres. Il y en a un pour

chaque mois. Et le titre de

chacun est la première lettre

finalement des lettres qui

forment votre prénom.

Alors, comment est-ce que

ce projet-là a vu le jour?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

À un moment donné, j'ai eu

une résidence d'écriture

à l'Université d'Ottawa.

Et c'est ça, j'avais pas de

projet. Et j'avais ce projet-là

que j'avais conçu à un moment

donné, le Jour de l'An, je

pense, en me disant:

« Cette année, je vais écrire un

livre par mois, juste pour voir

si je suis capable de le faire. »


GISELE QUENNEVILLE

Je vois très bien le carcan

que vous vous imposez.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Mais en fait, on était rendu

à ce moment-là, au mois de

septembre, parce que ma

résidence commençait en

septembre. Et donc, j'ai

commencé à écrire un livre

par mois effectivement.

Puis après ça, j'ai continué.

Donc ils ont pas été écrits

à partir de janvier jusqu'en

décembre, ils ont été écrits

en fait de septembre au mois

d'août. Et le livre du mois d'août,

c'est l'année où j'ai été nommé

lieutenant-gouverneur,

donc ce livre-là a été écrit

dans la voiture

du lieutenant-gouverneur.

Mais donc, après ça, j'ai dû

remettre ce projet-là sur

la glace un peu, parce que :

être lieutenant-gouverneur,

c'est quand même quelque chose

qui nous mobilise. Et c'est ça,

donc maintenant, je les publie,

un à tous les mois.


GISELE QUENNEVILLE

Vous êtes très prolifique,

je pense qu'on peut dire ça.

Je pense que vous faites

une exposition par année.

Vous venez d'écrire... vous

écrivez encore beaucoup.

Vous avez votre atelier. Il y a

des toiles partout chez vous.

Pourquoi en faire autant?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

J'ai l'impression qu'on est

la première génération

d'artistes à être formés en

Acadie et à avoir choisi de

vivre en Acadie.

C'est peut-être l'idée aussi

de se fendre en quatre pour,

à ce moment-là, faire comme si

on est plusieurs, comme une

espèce de camouflage.

Mais non, je crois que c'est ça.

Je pense que l'Acadie va

toujours continuer de vivre et

d'exister, en autant qu'on va

émettre. Mais je pense aussi

que... au fond, le seul plaisir

que j'ai véritablement, c'est de

faire les choses. Après, ce qui

arrive à ces choses-là, c'est

un peu comme des enfants

qu'on met au monde. On n'a pas

vraiment le contrôle dessus.

Alors, tout ce qui est à côté,

pour moi, c'est de la distraction.

Mais au fond, là où je suis

le plus heureux, là où j'ai l'impression

d'être intensément vivant,

c'est lorsque j'écris, lorsque je

fais de la peinture. Je sais pas,

ça me donne une idée

d'être intensément là. Et ça,

c'est un grand bonheur.

(À l'atelier de peinture de HERMÉNÉGILDE CHIASSON l'entrevue pour parler de la peinture.)


GISELE QUENNEVILLE

Monsieur Chiasson, on est

dans votre atelier de peinture.

Vous passez combien de temps

ici dans une semaine ordinaire?

Est-ce que vous venez ici

tous les jours?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Non, je viens pas ici tous

les jours. Lorsque j'ai une

exposition, c'est vraiment

le moment où je vais surtout

produire. Et là, évidemment,

je passe énormément de temps.

Mais c'est assez étrange.

Il y a des artistes pour qui

c'est vraiment une pratique,

à tous les jours, ils vont dans leur

atelier, ils font des choses.

Mais comme moi, je fais

énormément de choses, alors

j'ai plutôt tendance de faire ça

par période. Alors, lorsque

j'ai une exposition, par

exemple, évidemment, je vais

passer beaucoup de temps ici.

J'adore ça, c'est vraiment

un bel espace. L'acoustique

est super beau. On met

de la musique.


GISELE QUENNEVILLE

Ça inspire, hein?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Et on oublie tout.


GISELE QUENNEVILLE

Et est-ce que vous notez

que votre style évolue?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Oui. Chaque fois, c'est

la même chose. Comme

les livres d' « Autoportrait ».

Il y a comme une espèce de contrainte.

Comme par exemple, cette

expo-là, je m'étais dit:

« J'aimerais travailler avec

le langage. » Le moteur émotif,

c'était un peu le fait que

mon père était analphabète.

Mon père savait absolument pas

écrire, même pas son nom.

Et donc, à un moment donné,

il y a un organisme qui

s'occupe de l'alphabétisation

qui m'a demandé si je voulais

faire une peinture pour la

promotion. Et j'ai pensé à mon

père qui faisait toujours ces

genres de petites scènes-là,

un peu comme au théâtre.

Et c'est ça, j'ai commencé

à découper des arbres dans

du bois. Et donc, ça a fait

des petites scènes. Puis après

ça, à l'arrière, évidemment,

c'était comme une espèce de

blocage. Tout... la lecture

ou les mots. Parce que moi,

toute ma vie a été dans les

mots, alors que mon père,

pour lui, c'était juste... je

sais pas, des signes abstraits

sur une feuille de papier.


GISELE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que votre père

penserait de ce que

vous êtes devenu?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je crois qu'il aimerait ça.

Je pense qu'il aimerait ces

oeuvres-là, parce que oui,

il avait vraiment un côté

bricoleur. Il aimait beaucoup

faire des choses avec ses

mains. Et je pense que j'ai

hérité ça de lui. Alors, c'est

un peu comme un hommage à lui.

(De retour à la maison d'HERMÉNÉGILDE CHIASSON, l'entrevue se poursuit.)


GISELE QUENNEVILLE

Monsieur Chiasson, on parle

de vous comme étant un artiste

acadien, un poète acadien,

un cinéaste acadien. À quel

point est-ce que votre

territoire définit qui vous

êtes et ce que vous faites?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je crois que c'est central

dans ce que je fais. Je me

souviens, à un moment donné,

je suis allé à Paris pour six mois

pour un repos, un voyage vacances,

et j'ai écrit deux pages.

Et après ça, je me suis interrogé

pourquoi j'avais fait si peu de

choses en six mois. Et je me

suis rendu compte que c'est

parce que j'étais devenu

un consommateur. Et je crois

que le fait de vivre ici, ça me

justifie dans mon rôle de

producteur. Parce qu'au niveau

de la consommation, il y a

peut-être moins de choses que

dans une grande ville comme

Paris. Et en plus de ça... et ça,

c'est toujours présent

quand j'entre dans une

bibliothèque ou dans un Salon

du Livre ou dans un endroit

où il y a beaucoup de

manifestations, je me dis:

« Il y a tellement de choses,

pourquoi est-ce que je

rajouterais un autre livre sur

la pile? »

Tandis qu'ici, évidemment,

ça se justifie.

J'ai l'impression que le fait

de vivre en Acadie, pour moi,

c'est ce qui m'inspire.

En même temps, c'est ce qui

me donne une fonction

jusqu'à un certain point.


GISELE QUENNEVILLE

Diriez-vous que vous êtes

militant?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je l'ai été, je le suis

peut-être moins maintenant.

Je suis moins militant dans

mes oeuvres que je l'ai été

autrefois. Au théâtre,

peut-être plus que dans toutes

les autres formes d'art.

Parce que le théâtre, j'ai

toujours pensé que c'était

un art public et politique.

Donc à ce moment-là, il y a

plus d'ouverture pour ce genre

de choses-là.


GISELE QUENNEVILLE

Vous avez été très occupé

durant les années 80. C'était

les grandes années en Acadie

où on bâtissait plein de choses.

Vous avez été impliqué

avec d'autres, bien sûr,

de la création, de la fondation

des Éditions Perce-Neige,

la coopérative Aberdeen,

la galerie Sans Nom,

les Éditions Phare-Est.

Qu'est-ce qui vous a poussé,

vous, à vouloir en faire autant

durant ces années-là?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je crois qu'il y avait comme

une espèce de ferveur qui se

dégageait des années 70,

de la création de

l'Université de Moncton.

Parce que les institutions acadiennes

sont nées de cette institution-mère

qu'est l'Université de Moncton.

Et ç'a été vraiment l'ouverture

à la connaissance et l'ouverture

au monde aussi.

On a commencé à voyager,

à rencontrer d'autres gens.

Et ça aussi, c'était vraiment

intéressant. Parce qu'au

départ, je dis toujours:

« C'est comme si on voulait

vraiment s'identifier à un

adjectif. » Comme s'il fallait

qu'on ait de l'art acadien, de

la littérature acadienne, etc.

L'adjectif était vraiment

important. Et à partir de ma

génération, on a commencé

à se détacher de ça en disant:

« Oui, c'est vrai, on est

acadien, bon, bien, il faut

qu'on fasse une autre

contribution. »

Et la contribution, c'était d'être

soit des écrivains ou des

artistes avant d'être des

Acadiens. Oui, on est acadien,

on sait ça, mais nous, on

voulait faire autre chose.

Alors j'ai l'impression que

oui, effectivement, les années 80,

ç'a été des années de construction.


GISELE QUENNEVILLE

On dit de vous que vous êtes

le père de la modernité acadienne.

(en riant)

Vous roulez les yeux.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

C'est lourd à porter.


GISELE QUENNEVILLE

Justement, est-ce que vous

êtes à l'aise avec une telle

étiquette?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Non, non, je suis pas le père

de la modernité acadienne.

Mais je pense que c'est quelque

chose dans lequel j'ai beaucoup

investi. Et peut-être qu'à ce

moment-là, on finit toujours

par développer des espèces

de superlatifs comme ça.

Mais non, je crois que la modernité,

c'est vraiment important. Puis

la modernité, pour moi, ça veut

pas dire avoir une voiture puis

l'eau courante, c'est beaucoup

plus que ça. C'est essayer

de trouver un langage commun

pour parler au reste du monde.

Et je pense que la modernité,

c'est un peu ça.


GISELE QUENNEVILLE

Vous avez souvent parlé

de la mythologie de l'Acadie

martyre, de l'Acadie déportée.

Est-ce que cette mythologie

existe encore aujourd'hui?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Oui, elle existe beaucoup

moins qu'autrefois, mais

je crois que oui, il y a

toujours... Je pense

que ça vient probablement

du poème « Évangéline »,

qui un moment donné, a été

un peu à l'aube de la

renaissance acadienne,

au XIXe siècle. Et Évangéline,

c'est un poème qui vient de

l'extérieur, c'est pas quelque

chose que les Acadiens ont

conçu, et qui a projeté

une vision très romantique,

très martyre, très triste

finalement de ce qu'est

l'Acadie. Mais je crois que

cette mythologie-là, oui,

elle existe effectivement.

Et elle nous nuit jusqu'à un

certain point, parce qu'elle

réductrice. Parce que, quand

on demande aux gens c'est quoi

l'Acadie, ils vont dire: « Oui,

les Acadiens sont arrivés

au début du XVIIe siècle,

ils étaient les premiers, ils

ont été déportés au milieu

du XVIIIe et ils sont revenus

après pour vivre leur destin. »

Donc c'est comme en trois

phrases qu'on peut réduire

l'histoire de l'Acadie. Dans

un destin qui est relativement

malheureux jusqu'à un certain

point. Pour ça, je crois que...

Et d'autant plus que cette

mythologie-là, comme toutes

les mythologies, pour moi,

elle est un peu fausse, elle

est un peu exagérée.

Les travaux en histoire sont

très rares. Souvent, c'est

des livres qui ont été écrits

à l'extérieur de nous, comme

John Faragher, par exemple,

qui est un historien américain

qui a écrit :

(propos en anglais)

« A Great and Noble Scheme. »

Pour moi, ça donne

vraiment une ouverture vraiment

très, très différente de ce que

la mythologie propose.


GISELE QUENNEVILLE

Vous l'avez dit tantôt, vous

n'avez pas peur de critiquer

l'Acadie. Vous l'avez fait,

il y a quelques semaines à peine.

Ça crée des remous parfois.

Pourquoi la critique? Ou

qu'est-ce qui vous dérange

encore en Acadie aujourd'hui?

Qu'est-ce qu'on devrait changer?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Je crois que ce qu'on devrait

changer, c'est probablement

une importance sur le discours.

Comme moi, je suis écrivain.

Donc finalement, c'est sûr

que le discours, le langage,

la manière dont on s'exprime,

c'est vraiment important. J'ai

l'impression qu'on sort d'une

période où on a mis une très

grande emphase sur le folklore.

Tout le monde était à la

recherche des vieux mots

acadiens, tout ça. Et moi,

je me dis: « Oui, c'est

intéressant, mais ce qui est

intéressant surtout, c'est ce

qu'on dit avec ça. C'est pas

nécessairement sur la forme

ou la manière dont on le dit. »

Et donc, on est passé du

folklore au chiac. Maintenant,

le chiac est devenu comme

notre nouvel exotisme.

Et je trouve qu'encore là,

on fait dévier le discours,

sur l'accent, sur les mots

particuliers, tout ça. Et moi,

je trouve que ce qui rend

les choses intéressantes en art

comme dans la vie en général,

c'est ce qu'on a à dire.

Oui, c'est vrai, je veux dire,

la manière qu'on le dit, c'est

comme intéressant, mais tout

ça, c'est un bricolage. Une

communication, de toute

manière, c'est toujours un

bricolage. On choisit des mots

puis on essaie de faire passer

un message. Mais je pense qu'il

faut faire passer un message.

On parle pas juste pour faire

des bruits avec notre bouche

et être « cute » parce qu'on a

un accent charmant et

particulier. Pour moi, ça m'a

toujours agacé, ce côté-là.


GISELE QUENNEVILLE

Monsieur Chiasson, on connaît

l'artiste, le lieutenant-

gouverneur, mais on connaît

moins le papa et le grand-papa.

Vous êtes même grand-papa.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Oui, c'est ça, j'ai trois petits-enfants.


GISELE QUENNEVILLE

Ils sont où, ces petits-enfants-là?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Ils sont à Montréal.

Je les vois pas assez souvent.

Mais j'essaie de les voir et

de les gâter. Mais c'est pas

toujours facile à cause de la

distance. Et souvent, quand

je vais à Montréal, je suis

toujours un peu pressé.

Et j'essaie d'être le plus

rapidement possible à Montréal.

Je sais pas pourquoi, c'est

une ville qui a tendance à me

stresser ou à m'angoisser.

Mais je vois ma fille assez

régulièrement. Peut-être plus

régulièrement que mes petits-enfants.


GISELE QUENNEVILLE

Parce qu'elle, elle vient ici?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Oui, oui, elle s'arrange pour passer

entre deux semaines et un mois

par année ici.


GISELE QUENNEVILLE

Et les petits-enfants ont quel âge?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Ça varie de 21 à 14 ans.


GISELE QUENNEVILLE

Ah, alors ce n'est plus des

petits petits-enfants.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Non, c'est ça.


GISELE QUENNEVILLE

C'est des grands.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Ils sont plutôt autonomes.


GISELE QUENNEVILLE

D'accord, alors ils veulent

rien savoir de grand-papa.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Peut-être pas.

(en riant)

J'espère pas.


GISELE QUENNEVILLE

Monsieur Chiasson, en 2003,

vous avez été nommé

lieutenant-gouverneur du

Nouveau-Brunswick.

Tout un honneur.

Une consécration pour vous?

Comment vous avez

réagi à cette nomination-là?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

D'abord, c'était une surprise

totale, parce que...

C'est ça, les gens te disent,

la gendarmerie m'avait

téléphoné pour me dire

qu'ils faisaient une

vérification sur mon dossier.

Puis ensuite, j'ai pensé: «  Ah,

de toute manière, ils nomment

jamais personne du domaine

culturel dans ces fonctions-là

la plupart du temps. »

Et j'ai été le premier surpris,

vraiment, lorsque... Puis après ça,

je suis parti parce que je

devais participer au

Symposium de Baie-Saint-Paul,

un symposium de peinture.

Ils m'avaient demandé si je voulais

un chalet, je leur avais dit:

« Non, non, non, je veux vraiment

la paix puis je veux être tranquille. »

Et c'est ça, un moment donné,

un matin, ils m'ont dit:

« Le bureau du premier ministre

te cherche, il faut absolument

que t'appelles à Ottawa », et tout

ça. Alors, j'ai pensé: « Ah non! »


GISELE QUENNEVILLE

Ah non? Vraiment?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Bien, quelque part, j'avais

dit oui, parce que je trouvais

que c'était important.

Parce que toute ma vie, j'ai

été plus ou moins porte-parole

pour les arts et la culture.

Je trouve que c'est vraiment

important. Et je me suis dit:

Si jamais j'étais dans cette

fonction-là, je pourrais faire

la promotion des arts et

de la culture. Et c'est ce que

j'ai fait durant six ans. Chaque

fois que j'avais une occasion,

je parlais de la culture, à quel

point c'était important.


GISELE QUENNEVILLE

Pas tout le monde était

d'accord avec votre nomination.

Même parmi les Acadiens,

parmi les vôtres, il y en a qui

vous ont traité de traître

et de profiteur d'avoir accepté

ce poste de représentant de la reine.

Est-ce que ça a fait mal, ça?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Ça, ça m'a vraiment déstabilisé.

Les trois premiers mois,

j'étais comme... Et j'ai

eu un mal de dos, ce qui est

assez étrange quand c'est

un mal qui revient à certains

moments donnés dans ma vie.

Je sais pas trop pour quelle

raison. Et j'avais un ami

autochtone qui m'a dit:

« Tu sais, la maladie ou

les problèmes qu'on a avec

notre corps, c'est toujours

une métaphore. »

Et il a dit: « Ça, c'est

tous les couteaux qui

te sont plantés dans le dos. »

Et pour moi, effectivement,

ç'a été très dur ce moment-là.

Et c'est assez étrange,

parce que lorsque je suis parti,

ç'a été la consécration.

Mais je pense

que ce qu'on m'a reproché...

Au départ, il y avait une

demande pour avoir des excuses

de la Couronne pour la

Déportation. Et moi, j'ai jamais

été dans ce discours-là,

mais jamais de ma vie.

Je veux dire, j'ai toujours

fonctionné en me disant:

« Le passé, c'est le passé.

On ne va pas réécrire

l'histoire. La seule chose

qu'on peut changer, c'est

l'avenir. »

Et c'est ce que j'ai dit.

J'ai repris finalement...

Mais peut-être que les

circonstances avaient changé.

Et le fait de le dire dans

cette position-là, c'était...

Comme je l'ai dit souvent,

dans plusieurs, plusieurs

discours lorsque j'étais

lieutenant-gouverneur:

« les sociétés comme les individus

vivent de rêves et d'idées.

Et lorsqu'on n'a plus de rêves

et qu'on n'a plus d'idées,

on entre dans des crises,

on entre dans toutes sortes

de problèmes. Mais je pense

que c'est fondamental de

pouvoir rêver et de pouvoir

réfléchir à notre avenir. »

Donc, c'est un peu dans cette

optique-là que j'avais accepté.


GISELE QUENNEVILLE

Donc un début de mandat

difficile, mais j'imagine que

vous gardez quand même

des bons souvenirs, des bons

moments, des moments chers

de ces années comme

lieutenant-gouverneur.

Quels sont les moments

que vous gardez avec vous?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Souvent, il y a des moments,

dans des choses vraiment

très banales, souvent très

simples où j'ai été vraiment

touché. Mais évidemment,

tout le reste, le protocole,

pour moi, c'est du surréalisme.

Je regardais ça, je me disais...

Des fois, je me disais:

« C'est vraiment incroyable

que je sois là. »


GISELE QUENNEVILLE

Pourtant, ça a l'air le fun

être lieutenant-gouverneur.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Oui, on est aux premières loges.

Je veux dire, on peut aller

n'importe où et...

Mais j'ai essayé de ne pas

m'habituer à cette espèce

d'aisance-là, d'avoir un chef,

d'avoir une voiture, etc.

Parce que je savais qu'après,

j'allais revenir à ma vie ordinaire.

Et donc, c'est ça, j'ai essayé

de conduire ma voiture

le plus possible, même

si c'était interdit.

J'avais un contrat pour enseigner

à l'Université de Moncton et

on m'a dit: « Tu peux encore

enseigner un semestre,

mais tu ne peux pas enseigner

par après, parce qu'il pourrait

y avoir des controverses puis

des fois des étudiants », etc.

Alors finalement, j'ai dit:

« Oui, oui, sûrement. »

Mais j'ai continué à le faire.

Et j'ai pris l'argent pour faire

une bourse et j'ai continué

à faire des choses que j'aurais

pas dû faire si j'avais été

un vrai lieutenant-gouverneur.


GISELE QUENNEVILLE

Vous avez pas été un vrai

lieutenant-gouverneur?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Pas toujours.


GISELE QUENNEVILLE

Est-ce que six ans comme...

Parce que vous, c'était six ans

finalement. Normalement,

c'est un mandat de cinq ans,

mais le vôtre a été prolongé

d'une année pour que vous

puissiez assister au

Congrès mondial acadien

de cette année-là.

Est-ce que six ans, c'est assez?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Euh, oui, oui. Dans mon

esprit, ça devait être cinq ans.

J'avais monté mon niveau

d'énergie pour cinq ans.

Surtout que moi, je suis pas

vraiment une personne publique.

Je suis quelqu'un d'assez privé.

Les choses que je fais,

l'écriture et la peinture, c'est

des activités qui sont assez

privées. Alors d'être toujours

projeté comme ça, constamment

dans l'oeil public, d'avoir à

faire des discours...

C'est assez étrange, mettons.


GISELE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que les prochaines

cinq années vous réservent?


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

J'ai l'impression que je vais

retrouver ma liberté peut-être

de plus en plus. Je vais

probablement voyager beaucoup

plus et je vais faire des choses

à plus longue haleine.

Parce que j'ai l'impression que

souvent, je fais les choses qui

sont assez urgentes. C'est

comme s'il y a toujours une

urgence quelque part. Et la

poésie, je pense que ça

correspond un peu à ça.

C'est-à-dire, c'est des courts

textes qu'on peut écrire très

rapidement. Donc il y a comme

toujours une urgence. Et je

comprends qu'en littérature

acadienne, ç'a été comme la

première parole. Mais j'ai

l'impression que maintenant,

j'aimerais faire des choses

comme, je sais pas, écrire

un roman, par exemple, dont

on parlait tantôt. C'est sûr,

ça, c'est des oeuvres

de longue haleine.


GISELE QUENNEVILLE

Eh bien, j'ai hâte de vous

lire, de vous relire à nouveau.

Herménégilde Chiasson,

merci beaucoup.


HERMÉNÉGILDE CHIASSON

Merci à vous.

(Générique de fermeture)

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