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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Rodolphe Caron: Documentarian

For more than 25 years, Rodolphe Caron has been telling the stories of Acadia. Through his documentaries, he has introduced us to filmmaker Léonard Forest, sculptor Marie-Hélène Allain and the nuns of the Notre-Dame-du-Sacré-Coeur congregation. And yet, Caron isn´t a “true” Acadian. A native of Lac Baker in the northwest of New Brunswick, Caron is actually a Brayon, a reality he explores in his film Au pays du Madawaska.



Réalisateur: Joanne Belluco
Production year: 2016

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VIDEO TRANSCRIPT

Titre :
Carte de visite


On nous montre des images intérieures et extérieures d'une église acadienne.


RODOLPHE CARON (Narrateur)

Rodolphe Caron. Je suis

cinéaste, documentariste.

Ce qui m'intéresse, c'est

pouvoir apprendre quelque chose

de nouveau, des profils ou

des portraits de personnes.

C'est des êtres humains qui font

les choses et qui apportent

quelque chose à la société.

Moi, je suis un gars du

Madawaska. Je trouve que j'ai

un regard un peu extérieur.

Je suis originaire du nord-ouest

du Nouveau-Brunswick. Un petit

village qui s'appelle Lac-Baker,

aux frontières du Québec

et tout près des États-Unis.

L'Acadie, depuis plusieurs

années, c'est mon terrain

de... mon terrain de jeu.


GISÈLE QUENNEVILLE interviewe RODOLPHE CARON dans une salle d'exposition.


GISÈLE QUENNEVILLE

Rodolphe Caron, bonjour.


RODOLPHE CARON

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Rodolphe Caron, vos films sont

intimement liés à l'Acadie.

Vous racontez des histoires

d'Acadiens. Je pense notamment

au cinéaste Léonard Forest,

à la sculpteure Marie-Hélène

Alain, à la congrégation

Notre-Dame-du-Sacré-Coeur.

Comment vous

choisissez vos sujets?


RODOLPHE CARON

C'est un peu souvent un hasard

ou une phrase. Comme Léonard

Forest, c'est qu'il racontait

que quand il avait tourné un

de ses premiers films, pour

enregistrer le son, il y avait

un camion à l'extérieur

de la maison.

Il passait des fils dans les

fenêtres puis il racontait

que c'était enregistré sur

des grosses bobines 35mm.

Puis, je l'écoutais, puis,

je me disais: Wow! Ça ferait

un film intéressant. C'est

à ce moment-là précisément.

Il y en a d'autres, c'est

un concours de circonstances.

Marie-Hélène Alain, elle, c'est

qu'elle... j'avais entendu une

discussion. Elle était avec

quelqu'un qui se plaignait

des religieuses.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qui est elle-même religieuse.


RODOLPHE CARON

Elle-même religieuse. Et moi,

ça m'avait frappé parce que,

au lieu de dire: "Oui, mais

tu sais..." et de trouver

des raisons, elle

écoutait seulement.

Et jamais qu'elle lui a dit:

"Oui, mais, tu sais..." Et je me

suis dit: Wow! Quelle personne

qui peut, dans sa foi, qui peut

écouter quelqu'un et qui... je

sentais qu'elle écoutait. Elle

se fermait les yeux puis elle

écoutait puis elle avait de

la compassion pour cet homme-là.

Et je me suis dit: Wow! Quelle

personne! Puis après ça, bien,

j'ai vu ses oeuvres puis tout

ça. Elle parlait de ses oeuvres.

Et c'est mon épouse qui est,

la plupart du temps, ma

productrice, qui a dit:

"Elle, il faudrait qu'on fasse

quelque chose avec elle."

Ça fait que c'est

souvent un détail ou...


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il faut que ces

histoires-là soient des

histoires de l'Acadie?


RODOLPHE CARON

Non. Moi, ce qui m'intéresse

surtout, c'est les personnes.

Donc, c'est quelqu'un

d'intéressant puis c'est

quelqu'un... Souvent, je trouve

qu'on vit dans un monde que

les mauvaises nouvelles voyagent

très vite. Et les choses

intéressantes, les choses

positives, on les

voit pas souvent.

Puis moi, je pense que j'ai

besoin, dans le fond, d'aller

dans les choses positives. J'ai

peut-être tendance à voir la vie

un petit peu noire. Mais pour

éclairer ma vie, c'est des films

comme ça que j'aime faire. Parce

que, moi, je passe de deux ans à

quatre ans sur un sujet.

Alors, si c'est un sujet qui est

sombre, non. Très peu pour moi.

Je suis pas capable de

faire des choses comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Une fois que vous avez choisi

votre sujet, c'est quoi

le processus de création?


RODOLPHE CARON

Je dirais que 80% de ce qu'on

apprend d'un sujet, on peut

l'apprendre dans une semaine

ou deux. L'autre 20% qui fait

l'essence du sujet, lui, il est

long. Lui, il est long

à aller chercher.

Alors, comme je travaille

beaucoup, j'ai travaillé

beaucoup avec l'ONF, on a un

temps de recherche, puis après

ça, il y a un temps mort avant

le tournage. Mais moi, je

continue à travailler

sur le sujet.

Et je trouve que c'est une... ça

prend du temps. Le petit 20%,

là, c'est ça qui prend le plus

de temps. Puis, c'est ça qui

donne la chaleur humaine. C'est

ça, moi, que je trouve qui passe

du reportage à devenir un

documentaire. C'est de pas juste

savoir qu'est-ce que la personne

fait. C'est de

comprendre la personne.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum!


RODOLPHE CARON

Et moi, c'est ça mon défi.

C'est ça que je trouve

intéressant. Et comme je suis

quelqu'un de lent de nature, de

passer deux ans sur un sujet,

ça me va parfaitement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien, justement, deux ans à

cinq ans. Dans certains cas,

même six ans pour

certains films.

Vous faites de la recherche

pendant tout ce temps-là? Vous

appro... vous approfondissez

avec votre invité? Qu'est-ce que

vous faites pendant ce temps-là?


RODOLPHE CARON

Bien, ça dépend. Souvent, il y

a beaucoup de temps morts, mais

parfois, c'est juste d'aller,

d'aller voir, de le rencontrer,

parler de n'importe quoi,

de la pluie et du beau temps.

Pour créer aussi un

lien de confiance.

Léonard Forest m'avait dit:

"On fait un film avec les gens.

C'est pas un... c'est pas...

On n'en fait pas ce qu'on veut.

On va jusqu'où la personne veut

aller." Moi, la chose qui

m'émeut le plus quand je fais

un documentaire avec quelqu'un,

c'est ce lien de confiance.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez déjà dit que

vos films n'étaient pas des

biographies. Si c'est pas

des biographies, c'est quoi?


RODOLPHE CARON

C'est plutôt des portraits.

Parce qu'une biographie, on va

faire la liste de ce que

la personne a fait. Tandis qu'un

portrait, c'est plutôt essayer

de comprendre la personne. On

n'a pas besoin de savoir...

Léonard Forest, par exemple, à

la fin, il y a un petit texte

qui dit qu'il a travaillé

sur plus de 100 films dans

sa carrière à l'ONF.

Mais on a touché certains films.

Et à travers de ça, j'ai essayé

de voir qui il était, lui,

à travers sa carrière

et sa façon de percevoir

le métier de cinéma.


GISÈLE QUENNEVILLE

Celui que vous avez fait plus

récemment, il y a quelques

années déjà, c'est

Pour la cause, qui est

un film que vous

avez fait pour l'ONF sur une

congrégation de religieuses

ici à Moncton en Acadie.

Pas une personne, mais un groupe

finalement de personnes.

Pourquoi un film là-dessus?


RODOLPHE CARON

Marie-Hélène Alain, que

j'étais à faire, je travaillais

sur le film avec elle...


GISÈLE QUENNEVILLE

Qui est religieuse

et sculpteure.


RODOLPHE CARON

Qui est religieuse et

sculpteure, qui fait partie de

cette communauté-là, racontait

qu'elle était à Montréal. Elle

était étudiante dans les années

68, et qu'il y a beaucoup

d'étudiants qui lui disaient:

"Tu sais, les religieuses

m'ont fait ci, m'ont fait ça,

m'ont fait ci, m'ont fait ça,

m'ont fait ci, m'ont fait ça."

Puis une journée, elle s'est

fâchée, puis elle a dit...

Puis, elle me racontait ça. "Je

leur ai dit: 'Moi, il y a des

religieuses dans ma communauté,

je ne vais même pas à leur

cheville'." Et là, je me suis

dit: Si elle trouve qu'elle

ne va pas à la cheville de ces

femmes-là, ça doit être quelque

chose, ces femmes-là.

Et, j'ai, un moment donné,

Monique Simard, qui était

à cette époque-là à l'ONF,

a rencontré ces femmes-là

et elle a dit: "Ah bien là,

s'il veut faire un film sur

ce sujet-là, moi, j'embarque."


GISÈLE QUENNEVILLE

Et qu'est-ce qu'elles ont de

si spécial, ces femmes-là? Cette

congrégation en particulier? Et

je pense l'impact qu'elles ont

eu sur toute une génération

de femmes ici en Acadie?


RODOLPHE CARON

Au départ, elles se sont

séparé des Soeurs de la Charité

parce qu'elles voulaient

enseigner en français.

Et les Soeurs de la Charité,

c'était une communauté

anglophone, irlandaise. Puis,

elles ont demandé et demandé et

demandé pour pouvoir avoir une

formation en français pour

enseigner en français. Elles ont

dit non. Finalement, elles ont

décidé de se séparer. Souvent,

les hommes avaient le discours.

Il fallait sauver l'Acadie,

mais elles, sur le terrain,

avec les enfants, c'est elles

qui l'ont fait.


Des images intérieures de l'église vide se succèdent.


On nous présente un extrait du film «Pour la cause», de RODOLPHE CARON. Dans l'extrait, une religieuse est interviewée.


RELIGIEUSE

Me semble, moi, si on vient

pas à cette attitude-là de

vraiment inclure les personnes,

puis après ça, que chacun...

Parce que moi aussi,

j'ai à faire mieux.

Il y a pas seulement ceux-là qui

sont exclus. Moi aussi, j'ai mes

limites, puis je suis comme les

autres. J'ai à faire mieux. Mais

j'aimerais que tout le monde ait

aussi cette chance-là de pouvoir

être inclus et de faire mieux.


On nous présente un extrait du documentaire «Au pays du Madawaska», de RODOLPHE CARON. Dans l'extrait, des gens assis autour d'une table récitent un texte à l'unisson.


ENSEMBLE

Pas les Brayons.

Pas les Brayons. Je vous dis que

vous faisez chier l'Acadie, vous

autres! Y'a-tu quelqu'un qui

va venir nous expliquer une fois

pour toutes comment c'est que

ces maudits Brayons-là sont

toujours après se mêler

de nos affaires, nous

autres, les Acadiens?


L'entrevue entre RODOLPHE CARON et GISÈLE QUENNEVILLE se poursuit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Rodolphe Caron, vous vivez

depuis un certain nombre

d'années maintenant à Moncton,

mais vous n'êtes pas de Moncton.

Vous êtes ce qu'on appelle

ici un Brayon.

Pouvez-vous m'expliquer

c'est quoi un Brayon?


RODOLPHE CARON

Quand on regarde plutôt

l'histoire autour de 1825,

les Acadiens étaient

installés au Madawaska.

Il arrivait dans la région

les restes du Bas du fleuve.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum...


RODOLPHE CARON

Et c'était des pauvres.

C'est de là l'origine. Les gens

du Bas Madawaska, Saint-Basile

et Rivière-Verte, qui appelaient

les Canadiens français les

Brayons parce qu'ils étaient

habillés en brayons.

C'est une expression qui

existait en Acadie, être habillé

en brayons, c'était être

habillé en guenilles.

Moi, je pense que c'est... moi,

c'est ma version. En fait, c'est

une région qui est un peu prise

en étau entre le Québec, les

États-Unis et les anglophones du

Nouveau-Brunswick et la forêt.

Et c'est une région qui, moi,

dans mon enfance, s'était

beaucoup tournée vers les

États-Unis parce que maman était

franco-américaine. Toute ma

parenté du côté de ma mère sont

Américains. Et il y a beaucoup

de la famille de mon père qui

sont rendus aux États-Unis.

Alors, nous, notre axe de

voyage, si on peut dire, c'était

le Madawaska et les États-Unis.

Moi, quand j'étais enfant, on

parlait pas de l'Acadie. Je

vivais dans un environnement

où on en parlait sans trop

prononcer les mots. Mon père

était dans la patente. C'était

francophone catholique.

Puis, avec les études, moi,

quand j'ai sorti de ma région,

je suis allé étudier à Matane.

Donc, je suis allé en Gaspésie.

Je suis allé au

Québec. Et c'est...


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc, pour vous, c'était plus

normal d'aller au Québec que

de venir dans le sud-est?


RODOLPHE CARON

Parce que je ne parlais

pas du tout anglais.

Et je voulais étudier en

photographie. J'ai fait un bac

en histoire à Edmundston. Et je

voulais étudier en photographie.

Donc, il se donnait le cours à

Matane et je suis allé à Matane.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes pas Acadien? Vous

vous sentez pas Acadien?


RODOLPHE CARON

En fait, ça dépend toujours...

L'identité, c'est quelque chose,

un sentiment d'appartenir

à quelque chose.

Et souvent, les Acadiens, ce qui

fait leur force, c'est qu'ils

vont définir c'est quoi un

Acadien. Moi, mes ancêtres ont

fait une ligne droite entre

Lac-Baker et Québec et tous mes

ancêtres sont là. Même ma petite

branche acadienne, c'est

quelqu'un qui est

arrivé au Kamouraska.

J'ai découvert l'Acadie,

j'étais, j'arrivais à 20 ans.

Alors, j'ai pas cette fibre-là.

Mais je vis dans une communauté

acadienne. Je fais des films sur

des Acadiens. J'ai des amis

acadiens. Quand on regarde

ça, je suis un francophone.

Moi, quand j'ai été... j'ai été,

un moment donné, président du

FRIC, le Front des réalisateurs,

et il y avait des gens, des

francophones de l'ouest, de

l'Ontario. Et je m'identifie

beaucoup à toute la

francophonie canadienne.

Alors, j'ai pas cette fibre-là.

Moi, quand je regarde le 15 août

puis tout ça, je regarde

ça comme un spectateur.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vraiment?


RODOLPHE CARON

Vraiment! J'essaie d'expliquer

des fois à des amis. Je dis:

"Mais c'est pas méchant, mais

c'est juste que l'identité,

si t'as pas le sentiment

d'appartenir", et Dieu sait,

comme je disais, les Acadiens

ont défini eux-mêmes

qu'est-ce que c'était.

Et moi, je disais: "Bon, bien,

l'Acadie, c'est la mer.

On n'a pas la mer chez nous."

On n'est pas de descendance

acadienne. Et il y a beaucoup

de choses qu'on n'a pas.

Ce qu'on a en commun, c'est de

vivre au Nouveau-Brunswick sur

un territoire où que, bien, on

est des francophones ensemble.

On me posait beaucoup la

question quand je

vivais au Madawaska.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


RODOLPHE CARON

Est-ce que vous êtes Acadien?

Est-ce que vous faites

des films acadiens? Souvent,

c'était la première question

qu'on me posait.

Et depuis que je suis à

Moncton, ça va faire huit ans

prochainement, on ne m'a jamais

posé la question si

j'étais un Acadien ou pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum!


RODOLPHE CARON

C'est comme si, quand t'es

rendu dans ce milieu-là, on

ne te pose plus la question.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez même fait un film,

n'est-ce pas, sur les

relations Acadiens...


RODOLPHE CARON

Oui. En fait, ce que je

voulais montrer, c'était les

différences qu'il y avait. Il y

avait tout simplement une raison

pour laquelle on est comme ça.

Et c'est ça, à travers ce

documentaire-là, que j'ai

essayé de faire ressortir, les

différentes raisons. C'est

pas les différences. C'est

l'acceptation des différences

qui fait, qui fait que les

choses peuvent bien aller.

Pour avoir fait ce film-là,

ça m'a beaucoup... J'ai fait la

paix avec moi-même et avec tout

ce, toute cette dynamique-là, si

je peux dire, de l'identité.


On nous présente un extrait du documentaire «Au pays du Madawaska», de RODOLPHE CARON. Dans l'extrait, on nous montre une forêt en hiver.


RODOLPHE CARON (Narrateur)

Quand je pense au Madawaska,

je pense vraiment à un

lieu physique que j'aime

physiquement. J'aime bien

d'autres places.

J'aime vivre à Montréal.

J'aime le Québec. J'aime le

Nouveau-Brunswick. J'aime

l'Acadie. Mais mes tripes, mes

racines profondes, puis des

choses qu'on peut pas

toujours expliquer non

plus rationnellement,

c'est le Madawaska.


L'entrevue entre RODOLPHE CARON et GISÈLE QUENNEVILLE se poursuit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Rodolphe Caron, quand vous

étiez jeune, est-ce que vous

saviez que vous vouliez

faire, vous vouliez

faire des documentaires?


RODOLPHE CARON

Non. C'est, en fait, je savais

pas qu'est-ce que je

voulais faire dans la vie.

La première chose que j'ai aimée

de ma vie, c'est l'histoire. À

l'école, c'est le premier cours

que je trouvais intéressant.

Puis, par la suite, quand

je suis allé au Collège St-Louis

pour étudier l'histoire, j'ai

découvert la photographie.

Je prenais des photos depuis

l'âge de 12 ans, mais quand

je suis entré dans une chambre

noire pour développer mon

premier film, ça a été, pfft!

Et là, ça a été vraiment, là,

le coup de foudre. J'ai aimé la

photo. J'aime encore la photo.

Ça a été mon premier grand

amour, la photo. Puis c'est

un peu par hasard que je suis

arrivé au documentaire. C'est

que j'avais travaillé sur un

projet étudiant pour faire,

je faisais de la photo.

Puis, pendant l'hiver, j'ai

un de mes amis qui m'appelle,

il dit: "On fait un documentaire

avec l'ONF qui va ouvrir ses

portes à Moncton. Est-ce

que tu serais caméraman?"

J'ai dit: "J'ai jamais vu une

caméra de ma vie. Ça fait quoi?"

Et là, il m'a dit: "Inquiète-toi

pas. Il y a quelqu'un qui va

tout venir nous montrer ça."

Et j'ai tourné un premier

documentaire à l'été 75. Puis,

j'étais, c'était l'assistant qui

installait tout, qui chargeait

les magasins, qui installait

la caméra. S'il avait été malade

une journée, je pouvais pas

tourner parce que je savais même

pas comment assembler la caméra.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, comment s'est passé,

fait le passage entre caméraman

à cinéaste, à réalisateur?


RODOLPHE CARON

En fait, c'est quand on

a fondé notre coop, Cinémarivie,

on a fondé, la première année,

on a fait beaucoup de réunions,

beaucoup de structures, beaucoup

de toutes sortes de choses.

Puis, un moment donné, on a dit:

"Bon, il faut faire un film. Il

faut réaliser, il faut essayer

de réaliser quelque chose."

Là, j'ai pensé: Bien, si

personne veut réaliser, je vais

réaliser mon film. Je l'ai fait

avec 12 000$. Un moment donné,

on a manqué de pellicule puis

tous les membres de l'équipe ont

sorti 20$. On a

mis sur la table.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est une coop après tout.


RODOLPHE CARON

C'est une coop. Une coop.

Ça fait que ça a été mon premier

film. Quand j'ai eu fini,

j'ai dit: "Plus jamais je ne

réaliserai de film. C'est trop,

trop compliqué, trop difficile."

Puis, c'est revenu un deuxième.

Puis après ça, un troisième.

Puis... Mais la première, en

fait, la grande majorité de mes

films, la majorité, la grande

partie de ma carrière, je l'ai

faite avec des films

à petit budget.

Et des films avec des équipes

qui avaient pas d'expérience,

tout ça. C'est autour de...

c'est autour de l'an 2000 que

j'ai commencé à avoir des

outils plus professionnels.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parliez tout à l'heure de

l'ONF, de l'Office national du

film, qui a ouvert un studio ici

en Acadie à peu près au moment

où vous commenciez votre

carrière. Quel a été l'impact de

l'ouverture de ce studio

Acadie sur les cinéastes, les

documentaristes comme vous?


RODOLPHE CARON

Bien, je pense avant ça, il

y en avait pas. Bien, il y avait

Léonard Forest qui

était à Montréal.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum!


RODOLPHE CARON

Parce que c'était là que ça se

passait. Et c'est Léonard qui a

fait qu'il y a eu un studio ici.

C'est ça. Il a commencé à y

avoir des films puis tout ça.

C'était des petits budgets.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, vous aviez l'ONF, mais

vous avez quand même mis sur

pied cette coopérative.

C'était nécessaire, ça?


RODOLPHE CARON

C'est parce que l'ONF menaçait

de fermer les portes du studio

en Acadie. Ça brassait un peu

trop, là. Puis là, l'ONF...


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais comment ça brassait?

Je comprends pas.


RODOLPHE CARON

C'est qu'on faisait des films

sur les problèmes qu'il y avait

en Acadie. Un peu comme Léonard

Forest avait fait avec

Un soleil pas comme ailleurs.

À Montréal, on trouvait que

c'était trop

dérangeant. Alors...


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était des films

revendicateurs.


RODOLPHE CARON

Revendicateurs, oui.

Exactement. Puis, ils ont dit:

"Bien là, on devrait peut-être

fermer ça, ce bureau-là."

Et nous, on s'est dit: Bien là,

on a commencé à goûter à ça. Si

l'ONF ferme ses portes, on fait

quoi? Alors, on s'est, on s'est

fondé une coop. On savait pas

dans quoi on s'embarquait.


RODOLPHE CARON rit.


RODOLPHE CARON

Mais on a fait, on a fait quand

même des films. Parce que de

toute... ce qu'il faut dire,

c'est dans toute l'histoire,

ça fait une quarantaine d'années

que l'ONF a ouvert ses portes,

l'ONF a fait très peu de

documentaires au nord-ouest

du Nouveau-Brunswick.

À ma connaissance, ils en ont

fait deux ou trois

seulement en 40 ans.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous avez pu vivre

de votre métier de cinéaste?


RODOLPHE CARON

Très difficilement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous faites des films qui sont

des documentaires, je pense

qu'on peut dire traditionnels.


RODOLPHE CARON

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous êtes

une voix en disparition?


RODOLPHE CARON

Je pense que oui.

On donne moins de temps pour

la recherche. Moi, je dis

toujours que quand je fais un

documentaire, quand je termine,

je suis un de deux qui

connaît le mieux le sujet.

Dans ma formation ou mon intérêt

pour l'histoire, je tiens

beaucoup à ce que les choses

soient le plus proches de

la réalité possible.

Et je suis moins porté vers

le côté esthétique. Aussi, c'est

qu'aujourd'hui, bon, il y a

toutes sortes... on veut que

ce soit plus intéressant

visuellement puis tout ça.

Je sais pas si je suis... Je

me sens un peu comme un cinéaste

d'une autre époque. Honnêtement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum!


RODOLPHE CARON

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il y a une histoire

que vous auriez voulu raconter

que vous n'aviez

pas pu raconter?


RODOLPHE CARON

Oh mon Dieu! à peu près 80%

de mes projets ont été refusés.

Ça fait qu'il y a beaucoup

d'histoires que j'ai

pas pu raconter.

Il y a des films que j'aurais

aimé faire que je sais que

je ne pourrai pas faire.

Dont un qui se passe pas

au Nouveau-Brunswick, qui est

au Québec, sur un artiste qui

s'appelle René de Rouyn,

qui lui, son travail, beaucoup,

c'est sur l'identité.

J'avais vu une conférence

à l'université de Moncton

et quand j'ai entendu cette

conférence-là, je me suis dit:

Wow! Lui, pose-lui des questions

que moi j'aimerais

chercher des réponses.

Parce que, dans le fond, ce qui

fait un film intéressant, c'est

quand nous, on est intéressé

à un sujet et on veut comprendre

quelque chose. Moi, je suis

quelqu'un qui a un peu de

difficultés d'attention. Donc,

je me perds facilement dans mes

pensées, mais quand je travaille

sur un projet de film, c'est

là que je "focusse"

le plus sur le sujet.

Et là, je suis capable de garder

une réflexion. Et ce qui est

difficile quand on fonctionne

comme ça, c'est que ça vient

qu'on n'a plus de

vie en dehors de ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum!


RODOLPHE CARON

C'est que le film nous occupe

complètement. On peut être

dans une fête de famille.

On est juste là à moitié.

Parce qu'on est pris dans le

sujet. Mais il y a beaucoup

de sujets que je dois faire

mon deuil de ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes en train de faire

le montage de ce que vous avez

dit allait probablement être

votre dernier documentaire.


RODOLPHE CARON

Probablement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pas n'importe quel

documentaire, pas n'importe

quel sujet, c'est Viola Léger,

ce monument de l'Acadie.

C'est un sujet qui vient de vous

ou c'est une commande? Comment

vous avez vécu ce tournage-là?


RODOLPHE CARON

En fait, c'est pas une

commande. C'est que, dans les

derniers films que j'ai faits,

quand ils étaient présentés,

ils étaient présentés au FICFA,

Viola était toujours une

des personnes qui venaient

me féliciter.

Et je sentais qu'elle aimait

mes films. Parce que j'ai

jamais travaillé avec

des grandes vedettes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum!


RODOLPHE CARON

Et là, étant donné que Viola

venait tellement me féliciter.

Puis, un moment donné, j'ai dit:

"Mais, Viola, il y a personne

qui vous a jamais demandé

pour faire un film avec vous?"

Ouais... Puis là, elle m'a donné

toutes sortes de raisons.

Puis j'ai dit: "Si moi, je vous

demandais?" Elle dit: "Ah,

bien ça, ça serait pas pareil."

Elle était vraiment intéressée.

Puis, quatre ou cinq ans

plus tard, on le fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Si vous ne faites plus de

documentaires après ce film,

qu'est-ce que vous allez faire?


RODOLPHE CARON

Bien, il y a une période

de deuil. Il faut faire le deuil

d'un métier que tu aimes. Mais

après ça, j'aimerais faire

de la photo. J'aimerais revenir

à la photo. Moins compliqué.

Aujourd'hui, le documentaire,

c'est compliqué. Ça te prend

des droits. Ça te prend

ci, ça te prend ça.

Puis, aussi, c'est que comme

ça me prend plusieurs années, en

vieillissant, bien là, tu dis:

"Est-ce que dans trois ans,

je serai assez en forme

pour continuer à le faire?"

Tandis que la photo, c'est

beaucoup plus à court terme.

Puis, c'est un... Moi, je suis

un solitaire de nature. Alors,

je vais retourner dans mes

choses à moi. La seule chose

qu'il y a, c'est que plus que ça

va, plus que je suis conscient

que c'est le temps que j'arrête.


GISÈLE QUENNEVILLE

En attendant, vous avez encore

du montage à faire. Et on a très

hâte de voir ce film sur Viola

Léger. Rodolphe Caron,

merci beaucoup.


RODOLPHE CARON

Merci.


Générique de fermeture


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