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Pour le meilleur et pour le pire

Hélène and Bernard wake up one ordinary morning. They have breakfast. He goes to work. She sees a friend with her daughter. They´re back together in the evening. The girl has grown up, spring has turned into fall, and the couple is 20 years older. Meanwhile, a mad woman is after them, they fight about a stranger who Bernard is convinced is having an affair with his wife…



Réalisateur: Claude Jutra
Acteurs: Monique Mercure, Monique Miller
Production year: 1975

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VIDEO TRANSCRIPT

Titre :
Pour le meilleur et pour le pire


HÉLÈNE et BERNARD PRUDHOMME sont couchés. Tandis que BERNARD PRUDHOMME ronfle, HÉLÈNE se réveille et enfile ses pantoufles. Au moment de sortir du lit, elle remarque que la main de BERNARD PRUDHOMME est accrochée à sa chemise de nuit. Elle réussit à se défaire de son étreinte et elle se rend dans la salle de bains où elle se brosse les dents et les cheveux. Elle revient ensuite au lit et se couche à côté de BERNARD PRUDHOMME. Elle active le réveille-matin et réveille BERNARD PRUDHOMME pour qu’il l’éteigne.


HÉLÈNE

Hum?


BERNARD PRUD’HOMME

Veux-tu me dire comment

tu fais pour être si belle

tous les matins?

C’est plate d’être obligé

d’aller travailler.

(L’enlaçant)

Ce serait si bon rester comme ça

un petit bout de temps.


HÉLÈNE

Oh... T’as le temps.

Regarde.


BERNARD PRUD’HOMME

7 h? Je l’avais mis pour 7 h 30.


HÉLÈNE

Je l’ai avancé.


BERNARD PRUD’HOMME

J’aurais pu dormir

une demi-heure de plus.


HÉLÈNE

Oh...


On entend les pleurs d’un bébé. Les pleurs de MARTINE proviennent d’une autre pièce.


HÉLÈNE

Tu y vas?


BERNARD PRUD’HOMME

Pourquoi moi?


HÉLÈNE

Hum...


BERNARD PRUDHOMME essaie d’embrasser HÉLÈNE qui se détourne.


HÉLÈNE

T’as mauvaise haleine.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, certain, je me réveille.

(Attrapant le visage d’HÉLÈNE)

Viens donc ici, toi.


HÉLÈNE

Martine pleure.

C’est tellement simple.

Monsieur travaille, il se lève

à la dernière minute,

il enfile la chemise

que j’ai repassée la veille,

il se fait servir

le petit-déjeuner,

puis il disparaît à son travail.

Si tu restais ici une journée,

une seule,

tu verrais ce que c’est,

le travail.


Les pleurs de MARTINE s’intensifient. BERNARD PRUDHOMME sort du lit.


HÉLÈNE

Où vas-tu?

(S’interposant entre BERNARD PRUDHOMME et la porte de la chambre)

Je te défends de toucher

à mon enfant.

T’es jaloux d’elle.

Depuis qu’elle est là,

tu me regardes même plus.

Elle nous sépare. D’ailleurs,

tu lui parles jamais.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, elle parle pas!


HÉLÈNE

Jamais tu lui touches.


BERNARD PRUD’HOMME

Une petite affaire

toute mouillée...


HÉLÈNE

Tu l’aimes pas. On dirait

qu’elle est pas à toi.

(Allant voir bébé MARTINE)

Oui, ma petite Martine chérie.

Non, faut pas pleurer, bébé.

Faut pas pleurer!


BERNARD PRUD’HOMME

Espèce de mère!


HÉLÈNE

Maman s’en vient.

Maman va changer la cou-couche.

Oui, oui.

(Prenant MARTINE dans ses bras)

Mais oui, mais oui, mais oui.

Bernard! J’ai plus de couches

propres. Vite, ça presse!


BERNARD PRUD’HOMME

Des couches? Où ça?


HÉLÈNE

Dans le garde-robe, à droite.


BERNARD PRUD’HOMME

Avec mes chemises?


HÉLÈNE

Dépêche-toi, elle fait caca

sur le coussin!


BERNARD PRUDHOMME trouve les couches et le réveille-matin se met à sonner de nouveau. BERNARD PRUDHOMME lui donne un coup de pied.


HÉLÈNE

(Arrivant dans la chambre à ce moment)

Les couches!


BERNARD PRUD’HOMME

(Lui lançant les couches au visage)

Tiens! Les v’là, tes couches.


Plus tard, BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE sont à table pour le déjeuner. MARTINE est dans sa chaise haute.


HÉLÈNE

Ça se règle, la campagne de

lancement du nouveau dentifrice?


BERNARD PRUD’HOMME

Non. Je suis à court d’idées.

Te rends-tu compte que

si je trouvais quelque chose

d’intelligent à dire sur le

dentifrice Diamond T, bien...

On serait riches. Peut-être.


HÉLÈNE

Ton dernier concept

était formidable.


BERNARD PRUD’HOMME

Ils sont pas de ton avis.


HÉLÈNE

"Elle a un sourire

qui dit oui,

elle emploie Diamond T."

Je trouve ça fantastique.


BERNARD PRUD’HOMME

Trop cher.


HÉLÈNE

Trop cher?

Une belle fille

sur fond blanc qui dit--


BERNARD PRUD’HOMME

Sur fond d’arbre.


HÉLÈNE

Pourquoi?


BERNARD PRUD’HOMME

On a décidé de pas jouer

sur le blanc,

parce que le blanc du fond

atténuerait le blanc du sourire.


HÉLÈNE

Et alors?


BERNARD PRUD’HOMME

Alors faut tourner en Espagne.


HÉLÈNE

En Espagne?


BERNARD PRUD’HOMME

Bien oui, à cause de l’hiver.


HÉLÈNE

C’est le printemps.


BERNARD PRUD’HOMME

Écoute, moi,

dans mon petit bureau,

j’en suis à "l’inception"

du concept, OK?

Avant qu’il soit au point,

il va falloir qu’il soit révisé

par les experts de l’agence,

à Montréal.

Approuvé par le service

des relations publiques

de notre client, puis...

Ça, c’est long, je te le jure.

Qu’il soit traduit en anglais

pour qu’on l’approuve à Toronto.

Qu’on le soumette

au bureau-chef à New York.

Qu’il soit inspecté par

le Bureau du contrôle des ondes

au gouvernement fédéral,

à Ottawa.

Eux autres, à leur tour,

doivent le soumettre

au Bureau fédéral américain

à Washington,

parce que nos ondes

traversent la frontière.

Donc, on peut pas tourner

avant l’hiver.

Il faudrait aller en Espagne,

ce qui fait que c’est trop cher.


HÉLÈNE

Chantage. T’as des idées,

et des bonnes.

C’est ça qui les emmerde.

C’est des administrateurs,

ils peuvent pas supporter

que tu leur sois supérieur,

que tu sois "un artiste".

(Apercevant leur chatte sur le bord de la fenêtre)

La chatte est enceinte.


BERNARD PRUD’HOMME

Comment ça?


HÉLÈNE

Je la vois qui revient.


BERNARD PRUD’HOMME

Je t’avais pourtant défendu

de la laisser sortir.


HÉLÈNE

T’as rien à me défendre.

Quand t’es pas là, je fais

ce que je veux dans la maison.


BERNARD PRUD’HOMME

La laisser sauter de balcon

en balcon au 14e étage.

Elle va se tuer, c’est sûr.


HÉLÈNE

Elle se tuera,

c’est son affaire.

Ça fait deux jours qu’elle est

partie. L’avais-tu remarqué?


BERNARD PRUD’HOMME

Non.


HÉLÈNE

Il n’y a plus rien qui

t’intéresse dans la maison.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien oui. Tout m’intéresse.

Surtout toi, bébé.


HÉLÈNE

Mmm... Ça fait longtemps

que tu m’as pas appelée bébé.


BERNARD PRUD’HOMME

Il est quelle heure, là?


HÉLÈNE

Il est 8 h 30 passé,

t’as deux minutes de retard.


BERNARD PRUDHOMME se lève aussitôt et enfile son manteau.


HÉLÈNE

Avant que tu partes, on a deux

ou trois choses à discuter.

Le propriétaire a téléphoné

de nouveau pour le bail.

On le renouvelle, oui ou non?


BERNARD PRUD’HOMME

Tu sais bien que oui.


HÉLÈNE

Bon, bien moi, je lui ai pas

donné de réponse,

mais si on renouvelle,

il faut que toi tu l’appelles

pour lui dire qu’il fasse

réparer les tuyaux,

parce que moi j’en ai assez de

faire la vaisselle, le lavage

et de prendre ma douche avec un

filet d’eau qui sort du robinet.


BERNARD PRUD’HOMME

OK, je vais l’appeler.


HÉLÈNE

Les vacances que tu m’as

promises, tu y penses?


BERNARD PRUD’HOMME

Bien oui.


HÉLÈNE

Le printemps achève.


BERNARD PRUD’HOMME

Écoute, je vais t’appeler

du bureau à midi, d’accord?


HÉLÈNE

Non. Pas à midi.


BERNARD PRUD’HOMME

Pourquoi?


HÉLÈNE

Je répondrai pas au téléphone.


BERNARD PRUD’HOMME

Pour quelle raison?


HÉLÈNE

J’en aurai pas envie.

T’as trois minutes de retard.

Bernard, tu dis pas

bonjour à Martine?


BERNARD PRUDHOMME soupire et va saluer MARTINE.


BERNARD PRUD’HOMME

(Saluant MARTINE)

Salut, bébé.

(Saluant HÉLÈNE)

Salut, bébé.


HÉLÈNE

Ça serait pas mieux:

"Elle emploie Diamond T,

son sourire dit:

Maybe"?


BERNARD PRUDHOMME entre dans l’ascenseur pour descendre au stationnement. Une image de l’extérieur de l’immeuble où habitent BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE est présentée et cette image passe graduellement de la couleur au noir et blanc. BERNARD PRUDHOMME entre dans sa voiture et essaie de la faire démarrer, sans succès. En regardant devant lui, BERNARD PRUDHOMME a une hallucination. Il aperçoit une femme vêtue de noir qui tient un chat blanc. LA FOLLE regarde sans émotion BERNARD PRUDHOMME qui s’efforce de chasser cette image de ses pensées. Il essaie de démarrer sa voiture, qui refuse de démarrer et se rend sur le trottoir pour héler un taxi.


BERNARD PRUD’HOMME

Taxi!

Taxi!

Hé! Taxi! Taxi! Taxi!

Maudit...

Ah!


Un taxi roule alors sur le trottoir et s’arrête tout près de BERNARD PRUDHOMME.


BERNARD PRUD’HOMME

Tabarnak!

(Entrant dans le taxi)

Vous chauffez, vous, monsieur.


CHAUFFEUR DE TAXI

Oui, monsieur.

Où est-ce qu’on s’en va?


BERNARD PRUD’HOMME

Place Bonaventure,

s’il vous plaît.


CHAUFFEUR DE TAXI

OK.

On commence à avoir

du beau temps, hein?

Une chance! On a quasiment pas

eu de printemps.

Moi, je dis ça, parce que

comme chauffeur de taxi,

quand il fait mauvais,

on fait plus d’argent.

Moi, j’aime bien mieux

quand il fait beau.


On entend à la radio une VOIX MASCULINE.


VOIX MASCULINE

34, Parthenais,

pas d’appartement. Over.

Un gars de la Sûreté

t’attend à la porte,

fais attention à toi,

ha, ha!

1440, Saint-Marc,

appartement 14.

14! Ça fait deux fois que

je vous le dis, monsieur,

écoutez donc quand je parle.

4850, Côte-des-Neiges,

appartement 1408.


BERNARD PRUD’HOMME

Qu’est-ce qu’il dit?


CHAUFFEUR DE TAXI

Quoi?


BERNARD PRUD’HOMME

Taisez-vous, écoutez.


VOIX MASCULINE

4850, Côtes-des-Neiges,

appartement 1408, compris?


BERNARD PRUD’HOMME

C’est chez nous.


CHAUFFEUR DE TAXI

Quoi?


BERNARD PRUD’HOMME

C’est mon adresse. Quelqu’un

qui appelle un taxi chez nous.

Appartement 1408!


CHAUFFEUR DE TAXI

Où voulez-vous aller, vous là?


BERNARD PRUD’HOMME

C’est ma femme.

Elle appelle un taxi.

Elle a pas d’affaire.


CHAUFFEUR DE TAXI

Qu’est-ce que vous dites?

Quoi?


BERNARD PRUD’HOMME

C’est ma femme...


CHAUFFEUR DE TAXI

Quoi?!


BERNARD PRUD’HOMME

C’est ma femme!


CHAUFFEUR DE TAXI

Qu’est-ce qu’il y a?


Le CHAUFFEUR DE TAXI, qui ne portait plus attention à la route, n’a pas remarqué la voiture qui s’est arrêtée devant lui. Ainsi, il entre en collision avec elle. Le CHAUFFEUR DE TAXI sort immédiatement de son véhicule et va voir si la CONDUCTRICE est blessée.


BERNARD PRUD’HOMME

Aïe...


BERNARD PRUDHOMME sort à son tour du taxi. Il marche péniblement.


CONDUCTRICE

Oui, mais moi

je vous ai vu dans le miroir.


BERNARD PRUD’HOMME

(Allant rejoindre le CHAUFFEUR DE TAXI)

Monsieur.

Qu’est-ce que je vous dois?


CHAUFFEUR DE TAXI

Oh, laissez-faire. J’ai assez

de trouble de même.

Merci quand même.


Quelques instants plus tard, BERNARD PRUDHOMME se rend à son travail en courant. En sortant de l’ascenseur, il se remémore les paroles d’HÉLÈNE, plus tôt ce matin.


HÉLÈNE

Appelle-moi pas

à l’heure du midi.

Je répondrai pas au téléphone.

J’en aurai pas envie.


BERNARD PRUD’HOMME

(Réfléchissant)

Où est-ce qu’elle est? Puis

qui c’est qui garde le bébé?

Elle a un amant, c’est sûr.


Quelques instants plus tard, BERNARD PRUDHOMME est en réunion. L’image d’une femme, dans le cadre de la campagne publicitaire pour le dentifrice, est projetée sur un écran, tandis que MONSIEUR PRIMEAU, le patron, commente l’image.


MONSIEUR PRIMEAU

En gros, les arbres sombres

font ressortir les dents.

Et le sourire,

c’est-à-dire Diamond T,

représente le consentement.

Je voudrais seulement

que M. Prud’homme soit là

pour vous en parler.

Je vous jure que

l’ingéniosité du concept

et les méthodes de diffusion

qu’il suggère

sont vraiment

d’un intérêt exceptionnel.

Excusez-moi, je...

je reviens tout de suite.


MONSIEUR PRIMEAU entre dans un bureau et s’adresse à l’employé qui s’y trouve.


MONSIEUR PRIMEAU

Prud’homme!

Mais... où est Prud’homme?


L’employé indique à MONSIEUR PRIMEAU que celui qu’il cherche est derrière la porte. En effet, BERNARD PRUDHOMME est derrière la porte et parle au téléphone.


BERNARD PRUD’HOMME

Bonjour, patron.


MONSIEUR PRIMEAU

Prud’homme, mais qu’est-ce

que vous faites là?


BERNARD PRUD’HOMME

Je m’excuse, patron. Je

voulais venir ce matin, mais...


MONSIEUR PRIMEAU

Mais nom de Dieu,

venez à la réunion!


BERNARD PRUD’HOMME

Je peux pas.


MONSIEUR PRIMEAU

Quoi?


BERNARD PRUD’HOMME

J’ai des ennuis.


MONSIEUR PRIMEAU

De grâce, Prud’homme...


BERNARD PRUD’HOMME

Des ennuis graves.


BERNARD PRUDHOMME explique la situation à MONSIEUR PRIMEAU en la lui murmurant à l’oreille pour éviter que l’employé entende la conversation.


MONSIEUR PRIMEAU

Vous êtes sûr?


BERNARD PRUD’HOMME

Pratiquement.


MONSIEUR PRIMEAU

Depuis longtemps?

Et vous savez qui?


BERNARD PRUD’HOMME

Non.


MONSIEUR PRIMEAU

Bien, vous repenserez

à tout ça tout à l’heure.

Mais les gens de Hotgate sont

là! C’est la vraie catastrophe!


BERNARD PRUD’HOMME

(Sortant du bureau)

Excusez-moi.


MONSIEUR PRIMEAU

Prud’homme!


L’image redevient en couleur, alors que LOULOU, la voisine qui habite au-dessus de l’appartement d’HÉLÈNE, joue du violoncelle. LOULOU est avec HÉLÈNE qui a apporté son téléphone à fil depuis chez elle.


HÉLÈNE

Martine est à la maternelle.

C’est son premier jour,

pauvre petit chou.

Quand je suis allé la conduire

en taxi ce matin,

j’avais le cœur gros.

Comme si je la reverrais

plus jamais.

Ça me fait mal, ce que tu joues.


LOULOU

C’est ça qui est bon...


HÉLÈNE

Ça me fait pas mal,

ça me fait peur.


LOULOU

Peur de quoi?


HÉLÈNE

Je sais pas.

Je crois que j’ai peur

d’avoir peur.


LOULOU

T’es folle.


HÉLÈNE

Quand Bernard est parti

ce matin--


LOULOU

Il est parti?


HÉLÈNE

Pour le travail.

Il était pas comme d’habitude.

Il l’est jamais!

Il change tout le temps.


LOULOU

Ha! Et tu te plains.

Mais c’est ça le bonheur!

Pourvu que ça change!


HÉLÈNE

Pour le pire?


LOULOU

Pire que quoi?

Et tu crois que c’était lui

au téléphone tout à l’heure?


HÉLÈNE

Qui d’autre?


LOULOU

Bien, je sais pas...

Oxfam, le MLF...

Le Parti Québécois... Ah!


HÉLÈNE

À midi?


LOULOU

Pourquoi pas?


HÉLÈNE

Il m’avait dit qu’il

m’appellerait à cette heure-là.


LOULOU

Oh, alors là, c’est pas lui.


HÉLÈNE

Je lui avais dit

que je répondrais pas.


LOULOU

Oh, bien dans ce cas-là,

"c’est" lui.


HÉLÈNE

Je suis à sa merci.

Je l’aime tellement que...

je le déteste.


LOULOU

T’es folle.

J’ai été mariée pendant 15 ans.

Depuis que c’est fini,

si tu savais tout ce qui

m’est passé entre les jambes.

Mais je reviens toujours

au violoncelle.

Un homme, en fin de compte,

c’est la même chose.

Un beau morceau que je fais

vibrer entre mes cuisses...


HÉLÈNE

Ça te rend heureuse?


LOULOU

Non.

Ça désennuie.


On entend alors la sonnerie d’un téléphone.


HÉLÈNE

(Inquiète)

C’est le mien ou le tien?


LOULOU

Attends.


Le téléphone de LOULOU et celui d’HÉLÈNE sont côte-à-côte.


HÉLÈNE

C’est le mien!


LOULOU

C’est le tien!


HÉLÈNE

Tu crois que c’est lui?

Est-ce que je réponds?


LOULOU

Attends.

(Répondant au téléphone en prenant un accent)

Hello?

Quel numéro

demandez-vous, monsieur?

C’est bien ça, mais il n’y a

pas de Mme Prud’homme ici.

Cherchez donc dans l’annuaire.


L’image est alors en noir et blanc, alors que BERNARD PRUDHOMME raccroche.


BERNARD PRUD’HOMME

Décidément...


LA FOLLE

(Apparaissant à ce moment derrière lui)

Je vous aime.


BERNARD PRUD’HOMME

(Réfléchissant)

Coudonc, elle va-tu

me lâcher, elle?

Je te dis que ça commence bien

une journée, ça.

Pourvu qu’il y ait pas

de tremblement de terre.


BERNARD PRUDHOMME revient ensuite dans son bureau.


BERNARD PRUD’HOMME

(Sursautant en apercevant l’employé)

Oh!

Tu m’as fait peur.

Mon vieux, le monde

s’écroule autour de moi.

Ma femme.

Puis ce matin,

j’ai fait une bêtise.

Irréparable, je crois bien.

Est-ce que Primeau est là?

Il faut à tout prix

que j’évite de le voir.

Dans la salle de conférence,

de l’autre bord,

il y avait Primeau,

et Ouellet, et Desjardins,

et deux gars de Toronto,

et toute la gang de Hotgate.

Ils m’attendaient.

Je suis pas venu.

Il y a rien que moi qui était

au courant de leur campagne.

C’est moi qui l’avais faite.

Primeau, il doit être en maudit.


L’employé appuie sur un bouton et des panneaux s’ouvrent sur la salle de conférence où se trouve MONSIEUR PRIMEAU et les autres pour la réunion.


MONSIEUR PRIMEAU

Alors, Prud’homme, avez-vous

la conscience claire?


L’image revient à la couleur, alors qu’HÉLÈNE est étendue sur des coussins chez LOULOU. HÉLÈNE a elle aussi apporté son téléphone.


LOULOU

Pauvre petite fille,

tu fais donc pitié.

Tiens, je vais te servir

un petit peu de thé.

C’est d’ailleurs pour ça

que t’es venue, non?


LOULOU s’installe à la table et sort d’une théière qu’apportée HÉLÈNE du papier à rouler et de la marijuana.


LOULOU

Tu prends des maudites chances.

Si jamais quelqu’un voulait

se faire une tasse de thé,

il aurait une vraie surprise.


HÉLÈNE

J’aurais donc dû répondre.


LOULOU

C’est pas possible

de se mettre dans cet état-là

pour son mec.


LOULOU allume le joint et va le porter à HÉLÈNE.


LOULOU

Le bonheur est fait

d’un tas de petites choses.

Oh, que c’est facile

d’être bien.

C’est si facile que c’est con.

Toi, t’es niaiseuse.

Franchement, tu me fais chier.

Oh! Le mot est lâché.

Je vais lâcher la chose.


LOULOU prend le téléphone et se dirige vers la salle de bains.


LOULOU

Ça t’apprendra à venir à 12 h 30.

Tu le sais pourtant

que c’est mon heure.

J’apporte le téléphone avec moi.

Parce que, comme de raison,

c’est toujours à ce moment-là

que ça sonne.


HÉLÈNE

Loulou?


LOULOU

Je te préviens,

ça me prend un bon dix minutes.

Je ferme la porte,

je t’entends pas.


HÉLÈNE prend son téléphone et appelle LOULOU.


LOULOU

Allô?


HÉLÈNE

Loulou, j’en peux plus.


LOULOU

Hélène? Ah bien, ça,

c’est fort.

T’es pas gênée!

Je suis occupée.

Chez moi, à part de ça.

Tant que ça, c’est pas fait,

ma journée est pas commencée,

ça fait que, ma cocotte,

tu serais gentille

de me laisser la sainte paix,

s’il vous plaît, OK?


L’image est en noir et blanc, alors que BERNARD PRUDHOMME marche en repensant à ce que lui a dit HÉLÈNE plus tôt ce matin-là.


HÉLÈNE

Elle emploie

Diamond T,

son sourire dit: Maybe.

Appelle-moi pas

à l’heure du midi.

Je répondrai pas au téléphone,

j’en aurai pas envie.


BERNARD PRUDHOMME s’arrête alors devant un téléphone public et compose un numéro.


BERNARD PRUD’HOMME

Allô, bébé? T’es là?


VOIX FÉMININE

Vous n’avez pas

complété la composition

du numéro désiré

dans les délais requis.


BERNARD PRUDHOMME compose de nouveau le numéro de téléphone, quand il aperçoit un homme, plus loin.


BERNARD PRUD’HOMME

(Réfléchissant)

Hé, je le connais moi,

ce gars-là.

Je l’ai vu rien qu’une fois,

mais je l’ai pas oublié.

Elle non plus, d’ailleurs.

Quand je pense qu’elle

aurait pu marier ça.

Comment est-ce

qu’il s’appelle, donc?

Voyons...

Ah oui, Gerry. Gerry, c’est ça.

Ouais, ouais, ouais, ouais...


BERNARD PRUDHOMME suit alors cet homme jusque dans un bar où ARISTOTE, le barman, s’adresse à lui.


ARISTOTE

Cherchez-vous quelqu’un,

monsieur?


BERNARD PRUD’HOMME

Mêlez-vous donc

de vos affaires, vous.


ARISTOTE

Qu’est-ce que vous désirez,

monsieur?


BERNARD PRUD’HOMME

Euh... Un scotch.


ARISTOTE

Double?


BERNARD PRUD’HOMME

Bof...


ARISTOTE

Et voilà, monsieur.


BERNARD PRUD’HOMME

(S’asseyant au bar)

Oui, je cherche quelqu’un.

Un gars qui a l’air...

ordinaire.

Bien ordinaire.

Je pense qu’il s’appelle Gerry.


ARISTOTE

Gerry qui?


BERNARD PRUD’HOMME

Gerry quelque chose.

Vous l’avez pas vu?

(Réfléchissant)

Supposons qu’il m’aurait vu

et qu’il m’aurait reconnu.

Qu’est-ce qu’il ferait?

Les toilettes. Bien oui! Ha!

Il s’est caché

dans les toilettes.

Bon...

Où c’est qu’elles sont

les toilettes astheure?


BERNARD PRUDHOMME se lève pour se rendre aux toilettes et au moment d’entrer, deux hommes en sortent en le poussant.


BERNARD PRUD’HOMME

(Réfléchissant)

Espèce de brute.


BERNARD PRUDHOMME s’installe ensuite à l’urinoir.


BERNARD PRUD’HOMME

(Réfléchissant)

Coudonc, qu’est-ce que

je fais ici, moi?

J’ai pas envie

de pisser pantoute.


BERNARD PRUDHOMME reprend sa place au bar, quand JOHNNY, l’homme que cherche BERNARD PRUDHOMME, vient s’asseoir à côté de lui.


JOHNNY

Salut, Aristote!

Comment va ta femme?


ARISTOTE

Ça va.


JOHNNY

Good.


ARISTOTE

Vodka martini,

comme d’habitude?


JOHNNY

Oui!


ARISTOTE

Double?


JOHNNY

Bof...


BERNARD PRUD’HOMME

(Réfléchissant)

S’il est ici,

où est ma femme?

Il doit l’attendre. Oui.


JOHNNY

(Faisant un clin d’œil à ARISTOTE)

Je cherche une plotte.


BERNARD PRUD’HOMME

(Réféchissant)

C’est bien ça.


ARISTOTE

Pas grand-chose

pour le moment, monsieur.


JOHNNY

(Prenant une gorgée et s’étouffant)

Maudit, c’est pas de la vodka,

c’est de la gazoline!


JOHNNY s’étire le bras pour attraper une serviette. Il s’excuse à BERNARD PRUDHOMME au passage.


JOHNNY

Excusez.

Est-ce qu’on se connaît?


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, ça se pourrait.

Vous êtes pas Gerry, vous?


JOHNNY

Non, Johnny.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah! Johnny, bien sûr, oui.

Johnny... Johnny?


JOHNNY

Taillefer.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah oui?

Je suis venu attendre ma femme.


JOHNNY

Ah!


BERNARD PRUD’HOMME

Hélène.

Hélène Prud’homme.

Boivin, de son nom de fille.

Elle devrait être là,

je sais pas ce qui la retient.


JOHNNY

Mon cher monsieur, les femmes,

c’est pas un cadeau.

Moi, ça fait longtemps

que j’attends plus la mienne.

Astheure, j’attends

celle des autres.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah... Vous faites bien.

Vous en avez une, en ce moment?


JOHNNY

Mmm!

Oui! Un maudit beau bébé.

Ça fourre, ça, monsieur,

rien de meilleur.


BERNARD PRUD’HOMME

Vous connaissez le mari?


JOHNNY

Un vrai con.


BERNARD PRUD’HOMME

Moi, si ma femme me trompait,

ça me fâcherait pas.

Même, me semble

que ça me ferait du bien,

c’est pas que je l’aime pas,

non.

Toujours ensemble,

toujours les deux même.

Ça devient tannant, pas vrai?


JOHNNY

En ostie.


BERNARD PRUD’HOMME

Même que si ma femme

avait un amant,

moi, j’aimerais ça devenir

chum avec lui.


JOHNNY

Toi, mon homme,

tu cherches le trouble.


L’image est de nouveau en couleur, alors qu’HÉLÈNE et LOULOU sont étendues sur les coussins, visiblement affectées par le joint de marijuana qu’elles ont fumé.


HÉLÈNE

Hé... Regarde mon doigt.

Il est comme un bat

de baseball. Wouh!


HÉLÈNE et LOULOU rigolent en regardant le doigt d’HÉLÈNE.


LOULOU

Tu devrais fumer... au lit!

Ça te remonterait le moral!


HÉLÈNE

Il fume même pas, lui.


LOULOU

Pourquoi?


HÉLÈNE

Ça le rend malade.


LOULOU

Tu parles d’un con.


HÉLÈNE

Oh, oui...


LOULOU

Quelle heure est-il, là?


HÉLÈNE et LOULOU éclatent de rire.


HÉLÈNE

(Montrant son doigt)

Il est une heure. Ah! Une...


HÉLÈNE et LOULOU rigolent.


HÉLÈNE

(Retrouvant ses esprits)

Il faut que j’aille

chercher Martine.


HÉLÈNE se lève et sort de l’appartement de LOULOU.


HÉLÈNE

Bye, bye!


LOULOU

Salut, ma cocotte.


Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et un homme en sort. En le voyant, HÉLÈNE éclate de rire. L’homme passe ensuite devant LOULOU qui, à son tour, se met à rire. Pendant ce temps, l’image est une fois de plus en noir et blanc, alors que BERNARD PRUDHOMME est toujours assis au bar et discute avec JOHNNY.


BERNARD PRUD’HOMME

Qu’est-ce que tu fais

dans la vie, toi?


JOHNNY

Lumber.


BERNARD PRUD’HOMME

Lumberjack?


JOHNNY

Es-tu fou? National Lumber.

On déboise le pays et on vend ça

le plus cher possible

aux Américains.

C’est ça que je fais, vendeur.

Dans quelques années,

je me serai gardé

juste quelques planches

pour me construire

un chalet sur le bord d’un lac.

Et je m’en vais pêcher

de la truite

jusqu’à la fin de mes jours.

Avec une plotte.


BERNARD PRUD’HOMME

T’aimes ça?


JOHNNY

Les plottes?


BERNARD PRUD’HOMME

Non, la truite.


JOHNNY

Ah, oui.


BERNARD PRUD’HOMME

Coudonc, pourquoi est-ce que

tu viendrais pas en manger

chez nous ce soir. Avec une...

Avec ma femme.


JOHNNY

Qui c’est que t’es, toi?


BERNARD PRUD’HOMME

Moi?

Ha...


BERNARD PRUDHOMME se cache alors derrière le bar et continue la conversation en chuchotant.


BERNARD PRUD’HOMME

Tu vois le gars qui est là,

dans le grand fauteuil brun?


MONSIEUR PRIMEAU

Garçon!


JOHNNY

Celui avec la chemise rose?


BERNARD PRUD’HOMME

Oui. C’est mon patron.

Je veux pas

qu’il me voie.

(Demandant à JOHNNY de le rejoindre derrière le bar pour éviter de se faire voir)

Viens.

J’ai lâché la job à matin

et je suis bien content.


JOHNNY

Oh...


BERNARD PRUD’HOMME

Je suis Bernard Prud’homme.


JOHNNY

Enchanté.


BERNARD PRUD’HOMME

Comme ça, je te retrouve chez

nous ce soir vers les... 6 h?


JOHNNY

Ah, OK.


BERNARD PRUD’HOMME

Prends l’adresse.


JOHNNY

(Sortant un calepin de notes)

Oui.

Oui?


BERNARD PRUD’HOMME

Euh, c’est...

4850, Côte-des-Neiges.


JOHNNY

Oui.


BERNARD PRUD’HOMME

Appartement 1408.


JOHNNY

Oui.


BERNARD PRUD’HOMME

Prends le téléphone, en cas.


JOHNNY

735...


BERNARD PRUD’HOMME

Tu le connais?


JOHNNY

Bien non, c’est tous des 735

dans ce quartier-là.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah, oui... 735...

Voyons, c’est-tu bête.

5650!


JOHNNY

5650, OK.

Dans quoi tu travailles, toi?


BERNARD PRUD’HOMME

Dans la publicité.


JOHNNY

Ah, on le dirait pas.


BERNARD PRUD’HOMME

Je l’étais.


ARISTOTE

(Se penchant par-dessus le bar)

Monsieur?


BERNARD PRUD’HOMME

Oh, oui. C’est combien?


ARISTOTE

6,90 $.


BERNARD PRUD’HOMME

Non, non, c’est pour moi.


ARISTOTE

Merci.


BERNARD PRUD’HOMME

C’est correct.

Bon, ça fait que...

à tout à l’heure.


JOHNNY

Salut.


L’image est de retour en couleur, alors que LOULOU est à l’extérieur sur son balcon. Le balcon d’HÉLÈNE est juste en dessous. LOULOU met le téléphone d’HÉLÈNE dans un panier et s’apprête à le lui descendre. HÉLÈNE sort de chez elle et aperçoit dans une vitre le reflet de LA FOLLE.


HÉLÈNE

Ah! Loulou!


LOULOU

Qu’est-ce qui se passe?


HÉLÈNE

Vite, vite, vite!


LOULOU

(Descendant le panier)

Fais attention, là. L’as-tu?

Je t’appelle.

(Appelant HÉLÈNE)

Allô, la police?

Au cas où vous m’écouteriez,

je vous souhaite

un beau bonjour.


HÉLÈNE

Loulou, je l’ai vue.


LOULOU

Qui?


HÉLÈNE

La folle.


LOULOU

Où ça?


HÉLÈNE

Là, sur le balcon d’à côté.


LOULOU

Ça se peut pas.

L’appartement est vide!


HÉLÈNE

J’ai peur.


LOULOU

Je descends.


Le téléphone d’HÉLÈNE sonne à ce moment.


HÉLÈNE

Allô?

Bernard?

Bien voyons,

qu’est-ce qu’il y a?

Attends-moi, j’arrive.


L’image est en noir et blanc. BERNARD PRUDHOMME est assis dans un restaurant et fume une cigarette, quand HÉLÈNE vient le rejoindre.


BERNARD PRUD’HOMME

J’ai perdu ma job.


HÉLÈNE

Ah?


BERNARD PRUD’HOMME

Eh oui.


HÉLÈNE

Bien, viens-t’en.

Viens.

Comment ça se fait?


BERNARD PRUD’HOMME

J’ai fait une bêtise ce matin.

Je suis pas allé au meeting.

Un peu plus tard,

je suis revenu,

je pensais que c’était

fini, mais non.

Ils étaient tous là,

à me regarder.

M. Primeau s’est levé, les yeux

lui sortaient de la tête.

Il m’a dit: "Prud’homme,

avez-vous la conscience claire?"


HÉLÈNE

Qu’est-ce que t’as répondu?


BERNARD PRUD’HOMME

Mangez de la marde.


HÉLÈNE

C’est peut-être pas si grave.

Il a bien vu que t’étais

pas toi-même.


BERNARD PRUD’HOMME

Non, mais c’est moi-même

qu’il va mettre à la porte.


HÉLÈNE

Pas nécessairement.


BERNARD PRUD’HOMME

Oh, oui. C’est foutu.


HÉLÈNE

C’est pas foutu.


BERNARD PRUD’HOMME

Hé, j’ai oublié mes affaires.

Bon... J’irai les chercher

une autre fois.


HÉLÈNE

Moi, il faut que j’aille

chercher Martine.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien non, laisse-moi y aller,

pour une fois que j’ai le temps.


HÉLÈNE

D’accord, ça va te distraire.

Tu me déposeras au-


BERNARD PRUD’HOMME

Non, la voiture est au garage.

J’ai pas pu la sortir ce matin.


HÉLÈNE

Oh. Je vais prendre un taxi.


BERNARD PRUD’HOMME

Il faut économiser,

maintenant.

Le transport en commun.


HÉLÈNE

Mais qu’est-ce qu’ils aimaient

pas dans ton concept?


BERNARD PRUD’HOMME

Bof, ils voulaient ça

plus soft sell,

en misant sur le seuil

subliminal

plutôt que sur le plafond permis

de la stimulation

sexuelle incipiente.

C’est tout.


HÉLÈNE

Ça fait rien, c’était

un maudit beau commercial.

Si jamais je le rencontre,

ton M. Primeau,

je te...


BERNARD PRUD’HOMME

(Apercevant MONSIEUR PRIMEAU accompagné de deux hommes)

Là, c’est lui.


HÉLÈNE

Lequel? Moustache, lunettes?


BERNARD PRUD’HOMME

Oui.


HÉLÈNE va rejoindre MONSIEUR PRIMEAU et les deux hommes qui l’accompagnent.


HÉLÈNE

M. Primeau?


MONSIEUR PRIMEAU

Oui, c’est moi.


HÉLÈNE

Je sais que

pour un homme comme vous,

mettre une famille

dans la misère,

ça n’a aucune

importance.

Mais ce qui me désole,

c’est que dans votre maudite

petite compagnie

de broche à foin

il y avait un génie et vous

avez pas su le reconnaître.

Faut que vous soyez

joliment con.

Si je me laissais aller,

savez-vous

ce que je vous dirais?

Mangez de la marde.


HÉLÈNE vient rejoindre BERNARD PRUDHOMME.


HÉLÈNE

C’est foutu.


HÉLÈNE et BERNARD PRUDHOMME s’éloignent. Quelques instant plus tard, alors qu’HÉLÈNE entre seule dans l’immeuble où ils habitent, l’image est de retour en couleur. HÉLÈNE prend l’ascenseur et, lorsque les portes s’ouvrent, elle aperçoit un chat blanc, puis LA FOLLE.


LA FOLLE

S’il vous plaît,

j’ai une lettre pour votre mari.

Vous savez,

je l’ai beaucoup aimé.

Il avait un pénis intéressant.


HÉLÈNE prend la lettre et les portes se referment. Pendant ce temps, BERNARD PRUDHOMME rentrent à pied avec MARTINE. L’image est en noir et blanc, mais dès qu’ils entrent dans leur maison, l’image redevient en couleur. À l’intérieur, toutes les chaises sont sur les tables, tandis qu’HÉLÈNE fait du ménage.


HÉLÈNE

Bernard?

As-tu rencontré quelqu’un

dans l’immeuble?


BERNARD PRUD’HOMME

Qui?


HÉLÈNE

Quelqu’un.


HÉLÈNE regarde dans le corridor et referme la porte.


HÉLÈNE

(Saluant MARTINE)

Bonjour, ma cocotte.

Donne-moi tes affaires.

Comment ça a marché

les mathématiques, aujourd’hui?


MARTINE

On a plus de mathématiques.


HÉLÈNE

Comment ça?


MARTINE

Les élèves ont voté contre.


HÉLÈNE

Oh...


HÉLÈNE fredonne et continue de faire du ménage, pendant que BERNARD PRUDHOMME se sert un verre.


BERNARD PRUD’HOMME

Veux-tu me dire

qu’est-ce que c’est, ça?


HÉLÈNE

Quoi donc?


BERNARD PRUD’HOMME

Tout ça.


HÉLÈNE

C’est pas parce que

tu travailles pas

que je vais arrêter moi aussi.

Le chômeur s’adonne

à la boisson?

Il boit parce

qu’il travaille pas,

après ça, il travaille pas

parce qu’il boit.


BERNARD PRUD’HOMME

Ça fait même pas deux heures

que j’ai perdu ma job,

j’ai déjà mon étiquette imprimée

sur le front: "chômeur".


HÉLÈNE

Ce qui compte, c’est pas

le temps que ça t’a pris

pour perdre ta job,

c’est le temps

que ça va te prendre

pour en trouver une autre.


BERNARD PRUD’HOMME

Où est-ce qu’est la chatte?


HÉLÈNE

Elle est repartie.


BERNARD PRUD’HOMME

Encore?

(Regardant par la fenêtre)

Elle va se tuer, c’est sûr.


BERNARD PRUDHOMME prend une assiette, en guise de cendrier, qu’il dépose sur la télévision que vient de nettoyer HÉLÈNE.


HÉLÈNE

Non, non. Pas là.

(Déposant l’assiette ailleurs)

Là.

Laisse ça là, c’est sa place.


BERNARD PRUD’HOMME

Je fume.


HÉLÈNE

Quand tu voudras secouer

ta cigarette,

tu la secoueras là.


BERNARD PRUDHOMME s’assoit plus loin. Il est songeur.


HÉLÈNE

À quoi penses-tu?

C’est ça. Un moment

d’inattention

et on s’aperçoit tout à coup

qu’on descend la côte.

Mais ça se passera pas comme ça.

Je vais y voir je te le promets.

Bois ton verre et profites-en.

C’est le dernier.

Je vais pas laisser la gangrène

envahir notre foyer.

Ni l’alcool ni le découragement.

Tu te lèveras à la même heure

que d’habitude

et ton travail sera de chercher

du travail.

Pendant ce temps-là, on mangera

trois fois par jour,

sur nos réserves.

C’est moi qui contrôlerai

les dépenses.

Et la maison sera à l’ordre

comme si tout se passait

normalement.


BERNARD PRUDHOMME a le regard rivé sur l’assiette, pendant qu’HÉLÈNE lui parle. Il entend un son aigu strident et s’imagine prendre l’assiette et la fracasser.


HÉLÈNE

(Prenant l’assiette pour nettoyer le meuble)

Une place pour chaque chose,

et chaque chose à sa place.

(Redéposant l’assiette sur le meuble)

Bien, moi aussi j’y pense,

depuis des années, tous

les jours, toute la journée.

Et ce matin, matin fatidique,

juste après ton départ,

je me suis rendu compte d’une

chose.


BERNARD PRUDHOMME se lève et, tandis qu’il écoute HÉLÈNE lui parler, il se rend près du meuble et s’y adosse. Avec sa main derrière son dos, il essaie d’attraper l’assiette, mais ne la trouve pas.


HÉLÈNE

(Continuant de lui parler)

C’est pas très joli.

C’est même dégoûtant.

Mais c’est le résultat de je

sais pas combien d’années

de misère et de frustration.

Je suis frigide.

(Criant)

M’écoutes-tu, Bernard?!

Je suis frigide!


BERNARD PRUD’HOMME

(Remarquant l’assiette dans la main d’HÉLÈNE)

Bien oui, t’es frigide.


HÉLÈNE

C’est tout l’effet

que ça te fait?

Eh bien, ça, ça fait plaisir

à une femme.

(Déposant l’assiette sur le meuble)

À une épouse.

J’étais jeune, j’étais belle,

j’étais riche.


BERNARD PRUD’HOMME

Riche?


HÉLÈNE

Riche de toutes mes

aspirations de jeune fille,

de tout mon potentiel de femme!


BERNARD PRUDHOMME rigole.


HÉLÈNE

Qu’est-ce que t’as fait

de tout ça, Bernard? Hein?


HÉLÈNE ouvre la fenêtre et s’assoit sur le bord pour nettoyer la vitre extérieure.


BERNARD PRUD’HOMME

Attention!


HÉLÈNE

J’aurais pu vivre. Vivre!

J’étais faite pour ça,

mais j’étais avec toi.

Puis, Martine est venue...

Je voyais la vie se rapetisser

sous mes yeux.


BERNARD PRUD’HOMME

Qu’est-ce que tu racontes?


HÉLÈNE

Laisse-moi.

Laisse-moi! Laisse-moi tomber!


BERNARD PRUD’HOMME

Hélène, tu sais bien que

je te laisserai jamais tomber.


HÉLÈNE

Tout s’offrait à moi!

Les garçons se précipitaient

autour de moi!

Pourquoi est-ce que

je t’ai choisi?


LOULOU, entendant la conversation, sort sur son balcon.


LOULOU

Hélène!


HÉLÈNE

Quoi, Loulou?


LOULOU

Ça va?


HÉLÈNE

Ça va très bien, laisse-nous.

Puis après... tous les amants

que j’aurais pu avoir!

J’ai résisté, maudite folle!


HÉLÈNE tombe en bas de la fenêtre.


BERNARD PRUD’HOMME

Hélène!


HÉLÈNE

(S’accrochant au bord de la fenêtre)

Ah!

Lâche-moi, maudit salaud!

Je veux pas que tu me touches!

Ôte tes mains de sur moi!

Non!


BERNARD PRUD’HOMME

(Retenant HÉLÈNE par les mains)

Hélène!


HÉLÈNE

J’en ai assez, tu comprends?

J’ai jamais pu baiser

avec les autres,

alors je veux plus baiser

avec toi!

Je veux plus baiser

avec personne!

Tu m’écoutes pas!

Je parle toujours dans le vide!


BERNARD PRUD’HOMME

Lâche pas.


BERNARD PRUDHOMME remonte HÉLÈNE.


HÉLÈNE

Oh...

Oh, t’as pas eu de chance

de m’épouser.


BERNARD PRUD’HOMME

On pourrait pas parler

de ça à l’intérieur?


HÉLÈNE

Oh...

Oh...


BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE s’assoient par terre.


HÉLÈNE

Je suis trop vieille pour toi.

Les femmes vieillissent

plus vite que les hommes.

On peut pas empêcher ça.


BERNARD PRUD’HOMME

C’est pas vrai, ça.

De nos jours, les femmes

sont plus belles

que les jeunes filles.


HÉLÈNE

Quelles femmes?


BERNARD PRUD’HOMME

Toi.


HÉLÈNE

Facile à dire.

On voit beaucoup

de jeunes femmes

courir après un beau vieux.

On a encore jamais vu

un jeune homme

courir après une belle vieille.


BERNARD PRUD’HOMME

La solution,

c’est peut-être de...

vieillir à deux,

en restant du même âge.


HÉLÈNE

Tu devrais changer

de littérature.


BERNARD PRUD’HOMME

Écoute, quand même,

cette nuit...

c’était pas mal.

Je me demande à quelle heure

t’as constaté

que t’étais frigide.


HÉLÈNE

Je l’ai pas constaté,

je l’ai décidé.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah...


HÉLÈNE

J’ai vu la folle, ce matin.


BERNARD PRUD’HOMME

Où ça?


HÉLÈNE

Deux fois.

Ici, sur le balcon

de l’appartement vide.

Puis après, dans l’ascenseur,

elle m’a remis une lettre.


BERNARD PRUD’HOMME

Pour qui?


HÉLÈNE

Pour toi.


BERNARD PRUD’HOMME

Fais voir.


HÉLÈNE

Je l’ai plus.


BERNARD PRUD’HOMME

Où est-elle?


HÉLÈNE

Je l’ai brûlée.


BERNARD PRUD’HOMME

Tu l’as lue et tu l’as brûlée?

T’en avais pas le droit.


HÉLÈNE

Oui, ça me concernait.

La lettre commençait par:

"Dites à votre femme que..."

Puis une phrase

que je peux pas te dire.

Une phrase...

Elle a tout compris de moi.

Ce que je savais depuis

que je suis toute petite.

Elle me disait ce que j’aurais

dû faire depuis toujours

et que j’ai jamais pu faire.

Ça me prendrait deux heures

au plus et tout serait réglé.

Définitivement.


BERNARD PRUD’HOMME

Quoi?


HÉLÈNE

Je peux pas te le dire.

Faudrait que je le fasse

d’abord et...

je peux pas le faire.


BERNARD PRUD’HOMME

Où est-ce qu’elle a pêché ça?


HÉLÈNE

Les fous comprennent

des choses.

Ça fait peur.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien là.


HÉLÈNE

T’as plus peur que moi.

Tu l’aimais.


BERNARD PRUD’HOMME

Ça, c’est pas vrai.

Je te l’ai dit mille fois.

Je l’ai baisée, d’accord, mais

j’avais mis cartes sur table.

J’avais dit: "On baise, mais..."


HÉLÈNE

Je sais, je sais.

Tu l’as dit mille fois.

Mais on sait jamais

ce qu’on fait.

À cause de ça, on vivra plus

jamais en paix, ni toi ni moi.


BERNARD PRUD’HOMME

Ils auraient jamais dû

la laisser sortir de l’asile.


HÉLÈNE

Hum!


BERNARD PRUD’HOMME

Je l’ai connue avant toi,

alors tu fais des histoires.


HÉLÈNE

Je fais des histoires?


BERNARD PRUD’HOMME

Si je me souviens bien,

quand je t’ai connue,

t’étais pas une première

communion, toi non plus.


HÉLÈNE

Eh bien?


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, si je me trompe pas,

avant moi,

il y avait eu dans ta vie

un dénommé...

(Regardant sa montre)

5 h 30, mon Dieu.

J’avais oublié, j’ai invité

quelqu’un.

Un ami. Il va arriver

d’une minute à l’autre.


HÉLÈNE

Mais t’es fou, regarde-moi.


BERNARD PRUD’HOMME

As-tu de la truite au moins?


HÉLÈNE

De la truite?


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, grouille-toi,

fais quelque chose!


HÉLÈNE

C’est qui?


BERNARD PRUD’HOMME

Tu verras bien.


HÉLÈNE

Il va trouver ça charmant,

notre appartement.

T’aurais pu me le dire!


HÉLÈNE passe dans la chambre pour s’habiller.


BERNARD PRUD’HOMME

Avec tout ce qui nous arrive,

on oublie l’essentiel.


BERNARD PRUDHOMME replace les meubles, quand on sonne à la porte.


BERNARD PRUD’HOMME

Oui, oui!

J’arrive! Ce sera pas long,

Johnny!

(Ouvrant la porte)

Salut, Johnny.


JOHNNY

Salut!

Je suis pas en retard, toujours?


BERNARD PRUD’HOMME

Ah, non!

Tu serais même en avance.


JOHNNY

Oh, ça fait rien,

occupez-vous pas de moi.


BERNARD PRUD’HOMME

(Indiquant le bouquet de fleurs)

C’était pas nécessaire.


JOHNNY

Ne t’en fais pas,

je les ai pas payées,

je connais la fleuriste,

elle fait un bouquet de restes.

Dis-le pas à ta femme.

Ah...

(Entrant dans l’appartement et regardant par la fenêtre)

Ta femme est pas là?


BERNARD PRUD’HOMME

Oui, oui, elle vient.


JOHNNY

(S’esclaffant)

Déjà?


HÉLÈNE

(Arrivant à ce moment)

Bonjour, monsieur.


JOHNNY

Ah, bonjour, madame.


HÉLÈNE

Mais où est mon mari?


JOHNNY

Je le sais pas.

Je pensais qu’il viendrait

en même temps que vous.


BERNARD PRUD’HOMME

(Arrivant à ce moment)

Hélène, je te présente Johnny.


JOHNNY

Ah...


BERNARD PRUD’HOMME

Johnny Brisebois.


JOHNNY

Non, Taillefer.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah oui, pardon.


JOHNNY

C’est correct, c’est correct.


BERNARD PRUDHOMME invite JOHNNY à s’asseoir.


JOHNNY

Ah!

Paraît que vous avez

de la bonne truite?


BERNARD PRUD’HOMME

Je m’excuse, Johnny,

on n’en a plus.


JOHNNY

Ah, maudit.

T’aurais dû me le dire!

Parce que j’en ai de la bonne,

j’aurais pu l’apporter.


BERNARD PRUD’HOMME

Ça fait rien,

on a d’autres choses.

Pas vrai, Hélène?

Excusez-moi.


BERNARD PRUDHOMME se lève et va regarder dans le réfrigérateur.


BERNARD PRUD’HOMME

Hum...

Hélène?


HÉLÈNE

(Allant le rejoindre dans la cuisine)

Qui c’est, ça?


BERNARD PRUD’HOMME

Il faut appeler

le delicatessen,

faire monter

quelque chose.

Du smoked meat.

(Allant rejoindre JOHNNY)

J’espère que t’aimes ça,

le smoked meat, Johnny.


JOHNNY

Moi? Ah, ce que tu veux.


BERNARD PRUD’HOMME

Avec des patates, des

cherry peppers, sans cérémonie, OK?


JOHNNY

Ah, ce que tu veux!


BERNARD PRUD’HOMME

(S’adressant à sa femme avant de prendre le téléphone pour commander de la nourriture)

Occupe-toi de lui.


BERNARD PRUD’HOMME

(Parlant au téléphone)

Allô, oui, le 1408.

Pourriez-vous apporter

un plateau de smoked meat?

Pour trois personnes.

Avec des

cherry peppers

et des patates frites.

Oui. Allô? Faites ça vite,

ça presse.

OK, merci.

(Allant retrouver JOHNNY et HÉLÈNE au salon)

Bon, bien ça y est,

tout est réglé.

Le temps de prendre un petit

apéritif. Qu’est-ce que tu veux?


JOHNNY

Oh, avec du smoked meat,

moi, de la bière.

C’est ce qu’il y a de mieux.


BERNARD PRUD’HOMME

T’aimerais pas mieux

un scotch pour commencer?


JOHNNY

Oh!


BERNARD PRUD’HOMME

(Parlant à voix basse au téléphone dans la cuisine)

Allô, oui, c’est le 1408

encore.

Pourriez-vous me monter

une caisse de bière avec ça?


JOHNNY

Belle journée.

Belle journée d’été.


HÉLÈNE

Eh oui, on n’a pas vu passer

le printemps.


JOHNNY

Non...

Hum...

Vous avez cassé une vitre?


HÉLÈNE

C’est mon mari.


JOHNNY

Comment

est-ce qu’il a fait ça?


HÉLÈNE

Avec son talon.


JOHNNY

Avec son talon...


BERNARD PRUD’HOMME

Ah...

Du bon St. Leger!

Ça, ça remonte son homme.


JOHNNY

OK.

Merci.


BERNARD PRUD’HOMME

Veux-tu un peu d’eau?


JOHNNY

Non, non, comme ça.


HÉLÈNE se racle la gorge pour indiquer à BERNARD PRUDHOMME qu’il ne lui a rien offert.


BERNARD PRUD’HOMME

En veux-tu, ma chouette?


HÉLÈNE cale son verre d’un trait.


BERNARD PRUD’HOMME

Santé.


JOHNNY

Santé...


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, c’est ça qui est

chez nous, mon Johnny.


JOHNNY

Ouais... C’est bien correct.

Ouais, vous avez

une belle vue, hein.

C’est haut, mais c’est beau.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah, pour être haut,

c’est haut.


JOHNNY

Mais c’est beau.

C’est bien beau.

Ça doit être cher.


BERNARD PRUD’HOMME

Pour les services qu’on a...

Tu sais qu’on a une piscine

sur le toit, un sauna.

On a le câble, tiens.


BERNARD PRUDHOMME allume la télévision. Cette télévision, dont l’écran est en couleur, est une boîte de plastique blanche et noire, ce que ne manque pas de remarquer JOHNNY.


BERNARD PRUD’HOMME

(Allumant la télévision)

Montréal, Toronto, Sherbrooke,

les canaux américains.


JOHNNY

Blanc et noir à l’extérieur

et en couleur en dedans.

Wow! T’as un beau stéréo.


BERNARD PRUD’HOMME

Oh! C’est bien ordinaire,

mais pour la grandeur

de l’appartement, c’est parfait.

30 Watts par canal.


JOHNNY

Oh, c’est bon, c’est bon.

Moi, j’ai 80 Watts

et c’est trop.

Je peux pas le faire jouer

assez fort, ça dévisse

les poignées de porte. 30 Watts,

c’est tout ce qu’il te faut.


BERNARD PRUD’HOMME

J’ai les écouteurs.

Ça, c’est le fun.

Électrostatiques,

coussins hydrauliques.

Quand je rentre chez nous

le soir, après le travail,

je me mets ça

et j’écoute de la musique.


JOHNNY

Qu’est-ce que t’écoutes?


BERNARD PRUD’HOMME

Oh, n’importe quoi.

Bach.


JOHNNY

Bach?


BERNARD PRUD’HOMME

Jean-Sébastien.


JOHNNY

Ah oui, oui, oui!


On entend un fracas.


JOHNNY

Qu’est-ce que c’est que ça?


HÉLÈNE

C’est ma fille.


JOHNNY

(Parlant de la photographie de famille dans l’étagère)

Ah, bien oui, j’avais vu ça

que t’avais une fille.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien oui.

Une belle petite fille.

Notre cocotte.


JOHNNY

Belle petite fille.


HÉLÈNE

Martine...

Martine!

On a de la visite.

On va manger bientôt.

Vas-tu venir manger

avec nous autres?

As-tu faim?

Veux-tu quelque chose?


MARTINE joue au baseball dans sa chambre. Elle frappe la balle en direction du mur, avant de se tourner vers sa mère et de la viser avec la balle. HÉLÈNE referme la porte et revient au salon.


HÉLÈNE

Ah, c’est pas drôle

les devoirs de famille,

n’est-ce pas, monsieur...

Brisebois?


JOHNNY

Non, Taillefer, madame.


HÉLÈNE

En tout cas.

Est-ce que vous êtes marié,

M. Taillefer?


JOHNNY

Oh, oui. La corde au cou.


HÉLÈNE

Je veux pas être indiscrète.


JOHNNY

Pas du tout madame,

il y a pas de gêne.


HÉLÈNE

À bien vous regarder, là,

il me semble que

je vous ai jamais vu.


JOHNNY

Oh, ça se pourrait.

Tout est possible.


HÉLÈNE

Je dis ça, parce que

si je vous avais vu,

je m’en souviendrais.

Je vous trouve...

Sympathique.


BERNARD PRUDHOMME se lève à ce moment et quitte la pièce. En retrait, il écoute la conversation.


JOHNNY

Oh... Vous êtes

bien aimable, madame.


HÉLÈNE

Mon mari a pas

tellement d’amis.

Il m’a jamais parlé de vous.


JOHNNY

Bien, c’est peut-être--


HÉLÈNE

Je trouve ça correct

qu’un homme ait des amis

que sa femme ne connaisse pas.


JOHNNY

Bien, je vais vous dire,

madame,

les hommes, ensemble,

on est des chums,

on parle de nos affaires,

on fait des farces, tout ça...

Mais quand vient

la vraie affaire...


HÉLÈNE

La vraie affaire?


JOHNNY

Bien...

Tu sais ce que je veux dire.


À ce moment, on entend sonner à la porte.


HÉLÈNE

Excusez-moi.

Bernard!


BERNARD PRUD’HOMME

Oui?


HÉLÈNE

Viens nous rejoindre,

pour l’amour.

Ça sonne, l’épicerie.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien oui.


HÉLÈNE

As-tu de l’argent?


BERNARD PRUD’HOMME

Non. Toi?


HÉLÈNE

Je vais aller voir

dans la chambre.


JOHNNY

(Allant voir la fenêtre)

Son talon...


On entend sonner une fois de plus.


HÉLÈNE

Entrez!


Le LIVREUR entre avec l’épicerie et la dépose dans la cuisine.


HÉLÈNE

(S’adressant à BERNARD PRUDHOMME)

On n’a plus un sou.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah...


HÉLÈNE

Qu’est-ce qu’on fait?

On met ça sur le compte?


BERNARD PRUD’HOMME

Bonne idée.


HÉLÈNE arrive dans le salon et surprend JOHNNY en train de donner des coups de pieds.


HÉLÈNE

Ça va?


JOHNNY

Ah! Ça va, ça va.


HÉLÈNE

On met ça sur le compte.


Le LIVREUR regarde HÉLÈNE en souriant.


HÉLÈNE

Bernard?


BERNARD PRUD’HOMME

Oui?


HÉLÈNE

As-tu le pourboire, au moins?


BERNARD PRUD’HOMME

Euh... Oui.


Le LIVREUR fait un clin d’œil à BERNARD PRUDHOMME.


HÉLÈNE

Parlez-moi de vous.

De votre femme.

Elle est jalouse?


JOHNNY

Ah!


BERNARD PRUDHOMME demeure dans la cuisine et épie la conversation.


HÉLÈNE

Aïe, aïe, aïe...

Des enfants?


JOHNNY

Deux.


HÉLÈNE

Comme vous savez, Bernard

et moi, nous avons un enfant.

Une fille.

Hum...

(Invitant JOHNNY à la suivre)

Oh, venez voir.

Un objet qui a l’air de rien,

mais qui pour moi veut

dire beaucoup.

Quand ils se sont rencontrés,

ma mère a donné ça à mon père.


HÉLÈNE montre à JOHNNY un bracelet.


JOHNNY

Votre père portait ça?


HÉLÈNE

Voyons, c’est pour femmes.

C’est mon héritage.

Vous rendez-vous compte que nous

sommes les derniers survivants

d’une espèce?


BERNARD PRUD’HOMME

Souper!


HÉLÈNE

D’une espèce qui disparaît.

Bernard et moi,

nous sommes un couple.

Un couple!

C’est étrange, tout de même.

Vous trouvez pas?


JOHNNY

Ah, oui...


BERNARD PRUD’HOMME

Ah...


JOHNNY et HÉLÈNE viennent retrouver BERNARD PRUDHOMME à la table.


JOHNNY

Wow! Ça a l’air bon, hein?

Votre femme...

Ta femme était justement

en train de me dire...

de me dire...

Qu’est-ce que

vous me disiez, donc?


HÉLÈNE

Oh, on bavardait.

Je disais à M. Taillefer

que je sais rien de lui.

Mais il est très secret.

J’ai pas pu lui arracher

grand-chose.


JOHNNY

Oh... Je parle pas beaucoup.

Ma femme s’en plaint.

Mais elle, c’est tout

ce qui l’intéresse, parler.

Même quand... Même quand

c’est pas le temps!


HÉLÈNE

Je crois qu’elle a raison,

vous parlez pas assez.


JOHNNY

Mais je suis tanné

de l’entendre, par exemple.


HÉLÈNE

Qu’est-ce que c’est, ça?


JOHNNY

Des cherry peppers.

Vous connaissez pas ça?

C’est bon, goûtez-y.


BERNARD PRUD’HOMME

Attention, c’est fort.


HÉLÈNE

Ah, du nouveau!

Faut prendre ça pendant

que ça passe, hein?


BERNARD PRUD’HOMME

Pas avez les doigts!


HÉLÈNE

Pourquoi?


BERNARD PRUD’HOMME

Parce que!


HÉLÈNE se met une poignée de ces piments forts dans la bouche.


HÉLÈNE

Une autre fois, vous viendrez,

je vous ferai un vrai

bon souper.

Un souper à ma manière.

Vous direz à votre femme...

(S’étouffant)

Oh! Oh!


JOHNNY

Buvez de l’eau!


HÉLÈNE

Ah!


BERNARD PRUD’HOMME

La bière est froide.

Bois ça.


HÉLÈNE

Oh!

(Prenant une gorgée)

Oh! Elle est bouillante!


JOHNNY

De la mie de pain.


HÉLÈNE

Ah!

Ah! Oh!

Oh! C’est chaud!


On entend le son d’une trompette.


JOHNNY

Qu’est-ce que c’est que ça?


BERNARD PRUD’HOMME

La petite fille,

dans sa chambre.


JOHNNY

Ah! Elle mange pas?


BERNARD PRUD’HOMME

Ah, bien j’y avais pas pensé.

Je vais lui préparer

quelque chose.


HÉLÈNE

Qu’est-ce que c’est

que votre maudite cochonnerie?

Vous auriez pas pu

me le dire? Oh!


BERNARD PRUD’HOMME

(Se levant avec une assiette pour MARTINE)

Euh...


JOHNNY

(Prenant l’assiette)

Je vais y aller, moi.


BERNARD PRUD’HOMME

Oh!


JOHNNY

Son nom, déjà?


BERNARD PRUD’HOMME

Martine.


JOHNNY frappe à la porte de chambre de MARTINE.


JOHNNY

(Ouvrant la porte)

Martine?


MARTINE est debout sur une étagère et joue de la trompette.


JOHNNY

(Déposant l’assiette à ses pieds)

As-tu faim?


JOHNNY revient à la table.


BERNARD PRUD’HOMME

Là, Hélène, tu devrais

te laver les doigts.


HÉLÈNE

J’ai pas mal aux doigts,

j’ai mal dans la bouche.


BERNARD PRUD’HOMME

Ça, c’est correct,

c’est fait pour ça,

mais si par accident tu te

mettais le doigt dans l’œil.


JOHNNY

Ou ailleurs.


HÉLÈNE

Laisse-moi donc tranquille.

C’est toi qui te mets le doigt

dans l’œil,

à cœur de journée.


JOHNNY

Oh, faites-vous-en pas.

Ça fait mal une minute,

puis après ça, c’est bon.


HÉLÈNE

Qu’est-ce que vous disiez

à propos de votre femme?


JOHNNY

Oh, rien de spécial.

Ma femme est bien correcte.

Pour dire vrai,

j’ai été chanceux,

je suis tombé sur un bon numéro.


HÉLÈNE

C’est beau l’amour.


JOHNNY

Ah, j’aurais pu trouver pire.

En fait, ça a passé bien juste.

Celle que je fréquentais juste

avant elle,

comment est-ce que je vous

dirais bien ça?

Elle était bien faite et sexy,

mais elle voulait rien savoir.

Moi, j’en pouvais plus, j’avais

la langue longue de même.

Elle me dit: "Johnny, c’est pas

parce que je veux pas,

c’est parce que je 'peux' pas."

J’y demande: "Il y a-tu

quelqu’un d’autre?"

Elle me fait signe que oui.

Moi, j’étais sûr de mon coup,

j’y dis:

"Essaie donc, pour voir,

une nuit. Rien qu’une."

Elle me dit OK.

Mes amis. On est restés

stallés là toute la nuit.

Couchés tout nus dans le même

lit, pas moyen de rien faire.

Elle était barrée

comme un coffre-fort

et c’est l’autre

qui avait la clé.

Quand j’ai vu ça, j’ai bien dû

laisser tomber l’affaire.


HÉLÈNE

Qui c’était,

l’autre qui avait la clé?


JOHNNY

L’infirmière.


Tous éclatent de rire.


HÉLÈNE

(Essuyant ses larmes avec ses yeux.)

Ouch! Aïe!


BERNARD PRUD’HOMME

Le doigt dans l’œil,

je l’avais dit!

Tabarnak!


JOHNNY

Il faut qu’elle se rince

l’œil avec de l’eau.


HÉLÈNE

Oh!


JOHNNY

Les toilettes?


BERNARD PRUD’HOMME

C’est là.


JOHNNY

(Accompagnant HÉLÈNE)

Ah. Venez!

Venez, je vais vous rincer

l’œil.


HÉLÈNE

Ouch!


BERNARD PRUD’HOMME

(Réfléchissant)

Pauvre fille...

Elle a besoin de rêves,

de poésie.

Est-ce que je peux

lui donner ça, moi?

Moi qui me débat à cœur de

jour dans le dentifrice pour...

pour lui donner un toit.

Pour élever son enfant.

Comment est-ce que je pourrais

la faire rêver?

Elle cherche ailleurs,

c’est normal.

Elle se tourne vers le passé,

vers son Johnny d’autrefois...

... pour partager sa solitude.

Eh oui...


BERNARD PRUDHOMME enfile ses écouteurs et écoute de la musique, pendant que JOHNNY et HÉLÈNE sont dans la salle de bains.


HÉLÈNE essuie ses yeux.


HÉLÈNE

Oh... C’est fini.

Ça fait moins mal.

(Se regardant dans le miroir)

J’ai les yeux rouges.

Comme si j’avais de la peine.


JOHNNY

(Regardant HÉLÈNE de près)

Quand on se regarde

comme il faut,

on a toujours les yeux de même.


HÉLÈNE s’assoit sur la toilette et JOHNNY s’assoit sur le bord du bain en face d’elle.


HÉLÈNE

Mon Dieu...


JOHNNY

Qu’est-ce qu’il y a?


HÉLÈNE

En vous regardant,

j’ai pensé à quelque chose

qui revient de très loin.


JOHNNY

Quoi?


HÉLÈNE

Je sais pas. Je le sais plus.


Pendant ce temps, BERNARD PRUDHOMME écoute sa musique en faisant de grands gestes, à mi-chemin entre de la danse et des mouvements de chef d’orchestre.


HÉLÈNE

Vous m’avez toujours pas dit

ce que vous faites ici.


JOHNNY

Est-ce que c’est nécessaire

de vous le dire?


HÉLÈNE

Plus je vous regarde,

plus je pense...


JOHNNY

(Prenant la main d’HÉLÈNE)

Quoi?


HÉLÈNE

Plus je vous trouve con.


JOHNNY

C’est la vie.


HÉLÈNE

Il commence à être temps

que vous partiez.


JOHNNY

Si vous voulez.


BERNARD PRUDHOMME, qui écoute toujours de la musique, s’imagine un concept pour la campagne publicitaire du dentifrice Diamond T. Il voit sa femme HÉLÈNE à l’extérieur, près d’une forêt. Elle envoie la main à JOHNNY, plus loin, et les deux courent ensuite l’un vers l’autre, avant de s’enlacer. La musique s’arrête soudainement.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah!


HÉLÈNE

Johnny veut te dire bonsoir.


BERNARD PRUD’HOMME

Tu t’en vas déjà?


JOHNNY

Oui.


BERNARD PRUD’HOMME

Salut, mon Johnny.


JOHNNY

Salut.


BERNARD PRUD’HOMME

Je pense que je saurai

jamais ton nom.


JOHNNY

Moi, j’ai jamais su le tien,

et je veux pas le savoir.


HÉLÈNE

Veux-tu me dire qui c’est,

cet énergumène-là?

D’où il sort?


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, il y a toujours

un bout à faire l’hypocrite.


HÉLÈNE s’en va dans la chambre.


BERNARD PRUD’HOMME

(Allant la rejoindre)

Fais-moi pas croire

que tu le connais pas.

Depuis le temps que tu m’en

parles, de ton fameux Johnny.


HÉLÈNE

Mon pauvre chou!

C’était pas Johnny,

c’était Gerry!

Gerry Dupont.


BERNARD PRUD’HOMME

Gerry...

Bien oui.

Me semblait, aussi.


HÉLÈNE

Depuis le temps

que j’ai pas pensé à lui.

(Enfilant sa chemise de nuit)

Il était con, lui aussi.

Pas comme celui-là.

Il aurait pu être le premier.

Moi, je l’aimais, j’étais prête.

J’aurais donc voulu

qu’il me prenne,

mais au dernier moment, il m’a

dit de sa voix langoureuse,

"Es-tu sûre que tu veux?"

Il m’a demandé la permission.

Je l’ai regardé dans

ses grands yeux niaiseux

et je lui ai dit: "Toi,

mon Casanova de broche à foin,

va donc te rhabiller,

t’es un maudit lâche."

Je suis restée pognée avec

ma virginité entre les jambes.

Après ça, elle m’est remontée

dans la tête.

J’ai jamais pu m’en débarrasser.

C’était ça, mon Gerry.


BERNARD PRUD’HOMME

L’as-tu revu?


HÉLÈNE

Non.


BERNARD PRUD’HOMME

Pourquoi?


HÉLÈNE

(Enfilant un bonnet de nuit)

Il a crissé son camp

dans la marine marchande.


BERNARD PRUD’HOMME

Tu ressembles

à Charlotte Corday.


HÉLÈNE

C’était quoi,

le gag de ce soir?

Où est-ce que t’étais allé

pêcher ça, ce marsouin-là,

qui voulait manger de la truite?

Tu voulais me prendre

en faute, hein?

Tu m’as tendu un piège?

Es-tu jaloux?


BERNARD PRUD’HOMME

Écoute, je suis pas un gars

à faire des drames.

S’il y a quelqu’un

qui t’intéresse, bien...

gêne-toi pas pour moi.


HÉLÈNE

Oh, oui, le vieux système.

Jeter un os très loin à

un chien qu’on tient en laisse.


À ce moment, on sonne à la porte.


HÉLÈNE

Qui c’est, ça?

Johnny, je suppose.

Il a dû oublier quelque chose,

c’est son genre.

Qu’est-ce qu’il avait?

Un parapluie? Une serviette?

Un imperméable? Cherche!

Oh...


HÉLÈNE va ouvrir la porte.


HÉLÈNE

(Apercevant LA FOLLE)

Tiens, tiens!

Salut.


LA FOLLE recule dans le corridor où elle est suivie par HÉLÈNE qui la pousse.


HÉLÈNE

Ça va bien?

Hein?

(La giflant)

Oh! Ah! Oh!


HÉLÈNE lui donne ensuite quelques claques, puis la frappe de plus en plus fort. LA FOLLE tombe par terre dans un coin.


BERNARD PRUDHOMME assiste à la scène en retrait et, quand HÉLÈNE s’en va, il assène quelques coups de pieds à LA FOLLE.


BERNARD PRUD’HOMME

Et c’est plus la peine

de revenir.

Je veux plus te voir.


BERNARD PRUDHOMME rentre chez lui. HÉLÈNE a ouvert la fenêtre.


BERNARD PRUD’HOMME

(Se blottissant sur le canapé)

Je suis fatigué.

Oh...


HÉLÈNE

(Sortant sur le balcon)

(Réfléchissant)

Oh! Maudit que c’était bon...

La rage en moi.

Eh que je suis enragée!

Je l’ai toujours été.

Enragée contre tout.

Absolument tout.

Mais quand ça s’échappe

et que ça explose,

oh, ça fait du bien.

Ça dure une seconde, mais...

Wow!

Le monde est en feu.


BERNARD PRUD’HOMME

Hélène.

Hélène.


HÉLÈNE

(Revenant à l’intérieur)

Pendant une seconde,

j’ai pas pensé à toi, Bernard.

Pas du tout.

Te rends-tu compte?

J’étais bien.


BERNARD PRUD’HOMME

J’ai peur.

J’ai toujours peur.

Si cette maudite peur-là

pouvait me lâcher.

Viens près de moi.


HÉLÈNE s’assoit à côté de lui.


BERNARD PRUD’HOMME

Ha...

C’est pas croyable,

tout de même,

le chemin qu’on a fait

ensemble.

Quand je pense à comment

ça a commencé.

Ton petit orteil croche.

Je l’ai vu

quand je t’ai rencontrée

pour la première fois,

sur la plage.

T’avais peur de nager.

T’avançais tranquillement.

Moi, je regardais tes pieds.

Au commencement, je pensais

que c’était

à cause des reflets

dans l’eau,

mais aussitôt, t’as poussé

des petits cris

et t’es revenue en courant.

Là, sur le sable,

j’ai bien vu que ton petit

orteil était vraiment croche.

Et t’es partie.

Moi, j’étais fasciné.

Je voulais absolument

revoir cet orteil-là.

Pas moyen.


HÉLÈNE

Certain.

J’avais honte.


BERNARD PRUD’HOMME

Voyez-moi où est-ce que

la honte va se loger!

Quelle honte est-ce qu’il

pouvait y avoir à faire plaisir?


HÉLÈNE

Je savais pas, Bernard.


BERNARD PRUD’HOMME

Beau dommage.

Toujours est-il

que j’étais assez tanné

de pas voir cet orteil-là...

... que je t’ai mariée.


HÉLÈNE

Tu m’as épousée pour ça?


BERNARD PRUD’HOMME

Fallait bien.


HÉLÈNE

Alors, t’as fini par le voir.


BERNARD PRUD’HOMME

Ouais...


HÉLÈNE

T’étais content?


BERNARD PRUD’HOMME

Ça m’a écœuré.

Combien t’as

de paires de pantoufles?


HÉLÈNE

Une bonne quinzaine.


BERNARD PRUD’HOMME

Qui t’a donné ça?


HÉLÈNE

Toi.


BERNARD PRUD’HOMME

Pourquoi, tu penses?

Par peur! Parce que j’ai peur

de le revoir, ton petit orteil.

Je suis prêt à te donner

toutes les chaussures

et toutes les pantoufles

de la Terre par peur

qu’une bonne fois tu te

déciderais à marcher nu-pied.


HÉLÈNE

Tu devrais pas me dire ça.

Si une bonne fois je voulais

te faire vraiment peur,

j’aurais juste à sortir

mon pied et faire...

Bouh!


BERNARD PRUD’HOMME

Hélène!

Fais pas de farce plate.


HÉLÈNE

Peut-être bien qu’après ça,

ce serait fini pour de bon.

Mon Dieu, mon Dieu.

Quand je pense que toute

ma vie se cachait

dans le fond

de ma chaussure gauche.

Drôle de Cendrillon.

Drôle de prince charmant.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien voyons.

Il n’y avait pas rien que ça.


HÉLÈNE

Si j’avais pas eu un panaris

quand j’étais petite,

je t’aurais pas épousé, mais au

moins je t’aurais pas écœuré.


BERNARD PRUD’HOMME

Peut-être que t’aurais

trouvé le moyen

de m’écœurer

sans qu’on se connaisse.


HÉLÈNE

Si tu crois qu’ils sont mieux,

mes souvenirs!


BERNARD PRUD’HOMME

Lesquels?


HÉLÈNE

Je sais pas,

je m’en souviens plus.

Je me souviens d’un soir

où on était sortis.

C’est pas arrivé tellement

souvent, hein.

J’étais jeune mariée.

Tes amis m’avaient fait des

compliments toute la soirée.

Je pensais que t’étais

fier de moi.

Bien non, quand

on est rentrés, tu...

tu m’as dit que

je me maquillais trop!

Tu m’as traitée de putain!

D’agace-pissette!

Ce soir-là, je t’ai dit

que j’étais enceinte.

J’étais tellement heureuse.

Mais tu m’as engueulé!

Tu m’as dit: "Tu savais bien

qu’on devait attendre

au moins trois ans!"

Je te jure que ça commence bien

un mariage, ça!


BERNARD PRUD’HOMME

Bon, le pleurnichage.


HÉLÈNE

Non, mon vieux,

tu peux pas te vanter

de me voir pleurer souvent!

Je pleure toute seule.


HÉLÈNE ET BERNARD PRUD’HOMME

"Quand j’étais petite fille",

je le savais...


BERNARD PRUD’HOMME

... c’est toujours pareil. Chaque

fois qu’on parle sérieusement,

tu... tu brailles

et tu retombes en enfance.

Ton enfance, mon cul.


HÉLÈNE

Bon, si tu veux pas

m’entendre, je vais me taire.

On va rester là,

l’un à côté de l’autre,

sans se parler.


BERNARD PRUD’HOMME

Bonne idée.


HÉLÈNE

C’est "ça" qui

est toujours pareil.


HÉLÈNE va fermer les rideaux et s’installe devant la télévision. BERNARD PRUDHOMME s’installe à côté d’elle et enfile ses écouteurs pour écouter de la musique.


HÉLÈNE

Bernard.

(Criant)

Bernard!


BERNARD PRUD’HOMME

(Retirant ses écouteurs)

M’as-tu parlé?


HÉLÈNE

Éteins ça, que je te parle.

Tu sais ce qui t’emmerde?

On se connaît tellement

qu’on a plus rien à se cacher.

On n’a plus rien à se dire,

on s’est tout dit mille fois.

Il n’y a plus aucune surprise.

C’est plate!

(Soupirant)

Si on voulait...

au moins, on pourrait mettre

un peu de soleil, là-dedans.


BERNARD PRUD’HOMME

Du soleil?


HÉLÈNE

On peut pas changer

ce qu’on pense,

mais on peut changer

la manière de le dire.

Un peu de tendresse,

de fantaisie.

Comme dans les comédies

musicales, hein?

En voyage de noces à New York,

tu m’avais emmenée voir

Rio Rita!

J’étais émerveillée.


BERNARD PRUD’HOMME

T’avais mal aux dents.


HÉLÈNE

Et les films. Tu te souviens?


BERNARD PRUD’HOMME

Katharine Hepburn.


HÉLÈNE

Cary Grant.


BERNARD PRUD’HOMME

Irene Dunne.


HÉLÈNE

Gary Cooper.


BERNARD PRUD’HOMME

Ginger Rogers!


HÉLÈNE

Fred Astaire!


BERNARD PRUD’HOMME

Ah!

Those were a very good

time, after all.


HÉLÈNE

Ah, yes... Weren't they.


BERNARD PRUDHOMME commence à chanter.


BERNARD PRUD’HOMME

Those were very good times

after all ♪


HÉLÈNE

(Chantant)

♪ Oh yes weren't they ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Comme ça on peut vraiment

tout se dire ♪


HÉLÈNE

♪ Ça fera pas mal ♪


ENSEMBLE

Ça fera pas mal ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ T’es bien moins belle

que tu parais ♪


HÉLÈNE

♪ Tu es simplement laid ♪

♪ Personne ne t’aimera jamais

autant que je te hais ♪

♪ Si on pouvait savoir

ce qui m’arrive chaque soir ♪

♪ Le comble de la platitude ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Une mauvaise habitude ♪

♪ T’es plus morte que la pierre

dessus ma tombe au cimetière ♪

♪ J’ai horreur de ton con ♪

♪ Un gouffre de putréfaction ♪


HÉLÈNE

♪ Ton outil branle

dans le manche ♪

♪ Tous les jours

même le dimanche ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Qu’est-ce qui m’afflige

le plus ♪

♪ Ton visage ou bien ton cul ♪


HÉLÈNE

♪ Mais, t’es-tu vu

te jeter dessus ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Fais la grenouille

que je vide mes couilles ♪


HÉLÈNE

♪ Tu me fais mal ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Ça m’est égal ♪

♪ Ça marche bien

change pas de main ♪

♪ Tourne-toi pas comme ça ♪


HÉLÈNE

♪ Je n’en peux plus ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Mais continue ♪


HÉLÈNE

♪ Dis-moi que tu m’aimes ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Oui j’t’aime de même

mais lâche pas tout de suite ♪

♪ Un peu plus vite

tiens-moi bien ♪

♪ J’sens que ça vient ♪


La chanson se termine alors que BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE s’enlacent.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah!

Arrête!


HÉLÈNE

Maudit air bête!


HÉLÈNE s’éloigne, mais BERNARD PRUDHOMME la ramène vers lui. Ils commencent à danser.


HÉLÈNE

♪ J’en voudrais encore

mais t’es comme mort ♪

♪ Tu dors tu dors

tu dors encore ♪

♪ J’ai l’air d’une folle trois

gouttes de colle dans le corps ♪

♪ Ça m’écœure de bonheur ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ Oh ça c’est rien

attendons à demain ♪


HÉLÈNE

♪ C’est pas fini ♪

♪ C’est pour la vie ♪


ENSEMBLE

♪ C’est pas fini

c’est pour la vie ♪


HÉLÈNE

♪ C’est pas fini ♪


BERNARD PRUD’HOMME

♪ C’est pas fini ♪


ENSEMBLE

♪ C’est pour la vie ♪

♪ C’est pour la vie ♪

♪ C’est pas fini

c’est pour la vie ♪

♪ C’est pas fini

c’est pour la vie ♪

♪ C’est pas fini

c’est pour la vie ♪

♪ C’est pas fini

c’est pour la vie ♪

♪ C’est pas fini

c’est pour la vie ♪

♪ Ooo C’est pas fini

c’est pour la vie ♪


BERNARD PRUDHOMME continue de danser, alors qu’HÉLÈNE s’arrête.


HÉLÈNE

Bernard?


BERNARD PRUD’HOMME

Qu’est-ce qu’il y a?


HÉLÈNE

Si on sortait?


BERNARD PRUD’HOMME

À cette heure-ci?


HÉLÈNE

Pourquoi pas?

Il n’est pas si tard.

Ça fait si longtemps.


BERNARD PRUD’HOMME

C’est une idée.


HÉLÈNE

Qu’est-ce que je vais mettre?


BERNARD PRUD’HOMME

Bien, mets ta...

robe noire aux fleurs roses.

Celle des noces de ta sœur.


HÉLÈNE

C’est bien trop vieux.


BERNARD PRUD’HOMME

C’est tellement vieux

que c’est revenu à la mode.


HÉLÈNE

OK.


BERNARD PRUD’HOMME

Dis-moi...

Je porte-tu mon tuxedo?


HÉLÈNE

Ça serait le fun.


BERNARD PRUD’HOMME

Wow!


BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE se rendent dans la chambre pour s’habiller.


HÉLÈNE

Douh!


BERNARD PRUD’HOMME

En avant les braves!

(Aidant HÉLÈNE à attacher sa robe)

Serre ton ventre.


HÉLÈNE

Oh!

(Remarquant que sa robe, trop ajustée maintenant, est déchirée)

Oh...


BERNARD PRUD’HOMME

(Essayant de nouer son nœud papillon)

Oups!


HÉLÈNE change de chaussures en faisant attention de ne pas montrer ses orteils. Elle s’assoit ensuite sur le lit.


HÉLÈNE

(Déçue)

Alors...

On se couche?


BERNARD PRUD’HOMME

C’est aussi bien.

C’est l’heure du dodo?

Comme dirait ma grand-mère:

"As-tu pris toutes tes

précautions, mon enfant?"

(Regardant par la fenêtre)

Hé, c’est l’hiver!

Ils sont peut-être en Espagne

en train de tourner

leur commercial.

Elle emploie Diamond T.

Son sourire dit quoi?


HÉLÈNE

Maybe.


BERNARD PRUD’HOMME

Oh!


HÉLÈNE

Son sourire dit oui.


BERNARD PRUDHOMME embrasse HÉLÈNE sur la joue.


BERNARD PRUD’HOMME

(Bâillant et se mettant au lit)

Demain est un autre jour.


À ce moment, on entend sonner à la porte.


BERNARD PRUDHOMME se remémore une conversation qu’il a déjà eu avec HÉLÈNE.


BERNARD PRUD’HOMME

Qui c’est ça, donc?


HÉLÈNE

Bien c’est le chum de Martine.

Voyons, Bernard. Il vient tous

les soirs à la même heure.

Tu le sais.


On entend alors de la musique à tue-tête. BERNARD PRUDHOMME sursaute.


BERNARD PRUD’HOMME

Pas de repos

pour le père de famille.


HÉLÈNE

Pour ce que ça t’occupe.

Si t’étais un vrai père

de famille, t’irais leur dire

de se tenir tranquilles

ou de s’en aller.


BERNARD PRUD’HOMME

L’agence Dominion.

Tu sais, ceux qui m’avaient volé

un slogan il y a deux ans là?

Je vais aller les voir demain.


HÉLÈNE

Je te vois d’ici. Tu vas

convoquer un lunch d’affaires,

ils vont te dire non gentiment,

et c’est toi qui vas

payer le dîner.


BERNARD PRUD’HOMME

Bon... C’est tout

organisé d’avance.

J’ai manqué mon coup

avant d’avoir commencé.


HÉLÈNE

Puis tu vas aller voir Leo

qui va t’enfoncer dans

la merde encore plus.


BERNARD PRUD’HOMME

Qu’est-ce que Leo vient faire

là-dedans veux-tu me dire?


HÉLÈNE

Chaque fois que t’es mal pris,

c’est Leo qui--


BERNARD PRUD’HOMME

Tu m’énerves! Vas-y donc,

toi, chercher une job

pour gagner le pain

de la famille.


HÉLÈNE

Oh, si je pouvais!

Je suis prisonnière entre mes

quatre murs et mon plafond

avec ta fille sur les bras.


BERNARD PRUD’HOMME

"Ma" fille.


HÉLÈNE

En parlant de filles,

tu vas aller voir Leo,

tu vas prendre une brosse

de trois jours

dans un motel avec les filles.


BERNARD PRUD’HOMME

Quoi?


HÉLÈNE

Hypocrite!

Si tu penses que je le sais

pas ce qui se passe

pendant tes mystérieux

voyages d’affaires.

Quand tu disparais je sais pas

où pendant une semaine.


BERNARD PRUD’HOMME

Deviens-tu folle?


HÉLÈNE

Ose donc prétendre que tu

baises pas à droite et à gauche!

Un mâle! Un coq!

Il te faut toute la basse-cour

comme aux autres, pas vrai?


BERNARD PRUD’HOMME

Maudite bonne idée,

j’y avais pas pensé.


HÉLÈNE

Alors, t’es impuissant.

Toutes les nuits dans ce lit-là

sans qu’il se passe rien.

Des nuits d’insomnie.


BERNARD PRUD’HOMME

Tu dors comme une marmotte.


HÉLÈNE

Jure-moi que t’as jamais baisé

depuis qu’on est mariés!

Jure-le ou je sors

et je fais le trottoir.


BERNARD PRUD’HOMME

Écoute, Hélène, franchement!


HÉLÈNE

J’appelle Leo.

Il va m’en trouver

un client, lui.

Il demandera pas mieux.


HÉLÈNE prend le téléphone et compose un numéro.


BERNARD PRUD’HOMME

Accusations, chantages,

menaces, je suis tanné!


La musique s’arrête aussitôt.


HÉLÈNE

M’as-tu parlé?


On entend alors sonner à la porte.


BERNARD PRUD’HOMME

C’est-tu la musique ça

ou bien la sonnette?


HÉLÈNE

Je pense que ça sonne.


BERNARD PRUD’HOMME

Encore?


HÉLÈNE

Bien oui.


BERNARD PRUDHOMME va ouvrir la porte.


LOULOU

Qu’est-ce qui se

passe pour l’amour?


BERNARD PRUD’HOMME

Pour l’amour.


HÉLÈNE cherche quelque chose dans la bibliothèque. Elle jette par terre tout ce qui lui tombe sous la main.


HÉLÈNE

Tous les hommes

sont des cochons.


BERNARD PRUD’HOMME

Elle fait sa crise...

périodique.


LOULOU

Ah oui?


BERNARD PRUD’HOMME

Je peux monter?


LOULOU

Non.


BERNARD PRUD’HOMME

Ce serait facile.

J’ai rien qu’à faire

une crise de nerfs

puis à claquer la porte.


LOULOU

Je suis pas toute seule.


BERNARD PRUD’HOMME

Oh...

C’est qui?


LOULOU

Leo.


BERNARD PRUD’HOMME

Ça tombe bien,

je veux lui parler.


LOULOU

Il y a pas rien que lui.


HÉLÈNE

(Trouvant des revues pornographiques)

Ah... Oh...

Ah!


BERNARD PRUD’HOMME

Eh bien, ça recommence.


HÉLÈNE

(Les lançant à ses pieds)

Tiens, cochon!

C’est à ça que tu penses

quand tu me fais l’amour?


LOULOU

Qu’est-ce que ça peut faire

pourvu qu’il se passe des

choses. À qui penses-tu, toi?


HÉLÈNE

Dégueulasse!

Mais c’est pas ça

que je cherchais.


HÉLÈNE s’en va dans la chambre.


LOULOU

Est-ce qu’elle a

quelque chose à trouver?


BERNARD PRUD’HOMME

Peut-être.


LOULOU

Où ça?


BERNARD PRUD’HOMME

Devant moi.


BERNARD PRUDHOMME fait une caresse à LOULOU.


LOULOU

Idiot.

(Se défaisant de l’étreinte dès qu’HÉLÈNE revient)

Écoute, cocotte,

j’étais juste venue

chercher de quoi fumer.


HÉLÈNE

De quoi fumer?


LOULOU

Du tabac.

On en manque en haut.


HÉLÈNE

Ah... Ah, j’ai des cigarettes.


LOULOU

T’aurais pas des cigares?


HÉLÈNE

Des cigares?


LOULOU

J’en fume de temps

en temps. Tu savais pas?


BERNARD PRUD’HOMME

Euh, je pense

qu’il m’en reste.


HÉLÈNE

Où?


BERNARD PRUD’HOMME

Euh, regarde donc

dans le tiroir du téléphone.


HÉLÈNE

(Trouvant un papier)

Le voilà!

Le voilà, ce que je cherchais!

Essaie donc de m’expliquer ça.

Hein?

Explique-moi un peu

cette photo-là.

Regarde un peu pour voir

comment il va s’en sortir.

Hum...


BERNARD PRUD’HOMME

C’est toi, ça.

C’est la première fois que je

t’ai rencontrée. Plage idéale.


HÉLÈNE

Wô!

(Retournant dans la chambre)

Bonsoir, Loulou.

Je me couche.


LOULOU

Bien, vous allez pouvoir

parler de ça tranquillement.


BERNARD PRUDHOMME essaie d’embrasser LOULOU qui l’en empêche.


LOULOU

Fais pas le con.


Avant de sortir, LOULOU regarde BERNARD PRUDHOMME, qui porte un pyjama brun et des pantoufles.


LOULOU

Tu me fais penser

à la Troisième Suite de Bach

pour violoncelle seul.


Dans la chambre, HÉLÈNE observe le bracelet qu’elle a reçu en héritage.


BERNARD PRUD’HOMME

(Arrivant à ce moment)

On s’amuse avec

les bijoux de famille?


HÉLÈNE

Naaa!

Peux-tu s’il te plaît

m’expliquer ça?


BERNARD PRUD’HOMME

Ça?

C’est une jeune fille adorable

que j’ai déjà connue.


HÉLÈNE

Salaud.

J’ai changé.


BERNARD PRUD’HOMME

Si peu.

Même caractère.


HÉLÈNE

J’ai vieilli.


BERNARD PRUD’HOMME

Moi aussi.


HÉLÈNE

Même caractère.


BERNARD PRUD’HOMME

Et la lune de miel continue.


HÉLÈNE

Fais donc des farces

tant que tu voudras.

Ma vie est un désastre.

J’ai tout misé sur toi et je me

suis fait fourrer royalement.

Je sais très bien.

Mais j’ai une nouvelle

à t’annoncer par exemple.

Une fois pognée,

j’ai décidé de te "tougher"

jusqu’au bout.

Cherche pas à t’évader!

Je suis pognée,

mais t’es pogné avec moi.

Mets ça dans tes papiers.

Le divorce, c’est

comme le mariage.

C’est un contrat

qui se signe à deux.

Tente pas ta chance,

tu l’auras pas.

C’est un avocat qui me l’a dit.

Et ça, pour une raison

bien simple,

t’as absolument rien

à me reprocher.

Je suis capable de mentir

autant que toi.

Fais venir le juge ici ce soir

et je vais lui prouver

noir sur blanc

que je suis l’épouse

la plus heureuse du monde.

T’as toujours voulu

paraître charmant.

Ça te revient dans la face.

T’es légalement charmant.

Ça saute aux yeux.

Irresponsable, mais charmant.

Quant à ta fille, elle est

un peu difficile, mais...

c’est une bonne fille.

Toi et moi, nous avons

contracté le mariage parfait.

Prépare-toi à vivre avec ça

jusqu’à ta mort.

M’écoutes-tu au moins?


BERNARD PRUD’HOMME

Je t’entends.


HÉLÈNE

Je sais pas combien de temps

il nous reste ensemble,

mais je t’annonce que

le plus gros de ce temps-là,

je vais l’employer à me venger.

J’ai rien d’autre à m’offrir

et je m’en priverai pas.

Tu vas souffrir,

je te le promets.

À toute heure du jour

et de la nuit.

Le spectacle de ta misère

me tiendra lieu de bonheur.

Qu’est-ce que t’en dis?


BERNARD PRUD’HOMME

Tu vas peut-être faire

semblant de pas me croire...

mais tu viens de me rendre

un maudit service.


HÉLÈNE ouvre la bouche pour parler, mais BERNARD PRUDHOMME intervient.


BERNARD PRUD’HOMME

Non, c’est mon tour!

Ça fait un bout de temps

que je navigue dans la brume.

Mais tu viens

de chasser la brume.

Je vois l’enfer.

Un enfer qu’on voit, ça vaut

mieux que rien voir.

Ouf...

Je me sens bien.

J’ai même pas envie de boire.

Ni de fumer.

Ni même d’écouter de la musique.

Depuis le temps qu’on se

dévisage tous les deux

puis qu’on s’écoute...

c’est toujours pareil!

Il y a du nouveau.

T’as fait le point.

Et maintenant que je sais

où est-ce qu’on est,

j’essaie de me souvenir

d’où on est partis.


HÉLÈNE

Des poèmes de ce genre-là,

j’écoute plus ça.


BERNARD PRUD’HOMME

(Attrapant HÉLÈNE par les poignets)

Écoute,

quand on s’est embarqués,

c’était pour quel voyage, hein?

Qu’est-ce qu’on s’était

dit sur la passerelle?


HÉLÈNE

Où veux-tu en venir?

Fais ça vite, ça presse!


BERNARD PRUD’HOMME

Je cherche une phrase.

Un de nous deux l’avait dite

d’abord, puis l’autre l’avait

dite tout de suite après.


HÉLÈNE

Bernard, attention

à ce que tu vas dire!


BERNARD PRUD’HOMME

Je t’aime!

C’est ça qu’on avait dit.

(Murmurant)

Je t’aime.


HÉLÈNE

Tais-toi!

Tais-toi, je veux plus entendre

ça. Jamais, jamais.


BERNARD PRUD’HOMME

Si tu veux pas l’entendre,

tu peux peut-être le dire.


HÉLÈNE

Laisse-moi,

laisse-moi, salaud.

Salaud! Cochon!

Ah!

Jamais!

Jamais, tu m’entends? Je

repasserai plus jamais par là.

N’importe quel enfer,

mais pas celui-là.

Plutôt que ça,

je suis prête à mourir.

Je suis prête à te tuer.


BERNARD PRUD’HOMME

Menteuse.


HÉLÈNE

C’est toi qui me

traites de menteuse?

Hein?


HÉLÈNE sort un pistolet de derrière la télévision et le braque sur BERNARD PRUDHOMME. Elle tire une fois en l’air, puis se met à tirer sur des objets dans l’étagère.


MARTINE

(Alertée, arrive à ce moment)

Qu’est-ce qu’il y a?


HÉLÈNE

C’est rien ma chouette.

Papa et maman se chicanent.


MARTINE

(Retournant dans sa chambre)

Ah...


BERNARD PRUD’HOMME

Ça, je n’avais pas prévu ça.


HÉLÈNE

Oui, mais c’est comme ça.


BERNARD PRUD’HOMME

Tu tires ou tu tires pas?


HÉLÈNE

J’attends encore un peu.

Je voudrais te voir avoir peur.


BERNARD PRUD’HOMME

Au point où j’en suis...

(Levant les mains pour se rendre)

qu’est-ce que je risque?


BERNARD PRUDHOMME baisse les mains rapidement et réussit à désarmer HÉLÈNE et à s’emparer du pistolet.


HÉLÈNE

Ah!


BERNARD PRUD’HOMME

Qu’est-ce que je fais

avec ta maudite bebelle?


HÉLÈNE

Tire.


BERNARD PRUD’HOMME

Oui?

(Pointant l’arme vers HÉLÈNE)

Es-tu sûre que tu veux?


HÉLÈNE

Demande-moi pas

la permission, ostie.

Tire.


BERNARD PRUDHOMME détourne le regard et tire.


HÉLÈNE

Ah!


BERNARD PRUD’HOMME

(S’agenouillant, paniqué, au-dessus d’HÉLÈNE, étendue au sol)

Hélène.

Hélène!


HÉLÈNE

(Ouvrant les yeux)

Assassin!


On entend alors une VOIX FÉMININE en provenance du corridor.


VOIX FÉMININE

Qu’est-ce

qui se passe?


HÉLÈNE va dans le corridor où une foule de curieux est rassemblée. Quelques instants plus tard, BERNARD PRUDHOMME vient la rejoindre.


HÉLÈNE

J’ai ouvert la porte.

J’ai eu tellement peur.

Je suis rentrée...

et puis...

je sais plus.


HOMME1

Un homme ou deux hommes?


POLICIER

(Arrivant à ce moment)

Qu’est-ce qu’il

y a, là? Qu’est-ce qui se passe?


HÉLÈNE

J’ai entendu quatre coups

de feu, monsieur... Plutôt cinq.

Puis je suis sortie.

Je les ai vus courir.

Vers l’escalier, par là.


POLICIER

(S’adressant à son collègue)

Va donc dans

le couloir voir ce qui se passe.


HOMME1

Mais qu’est-ce que c’est

au juste que t’as vu?


BERNARD PRUD’HOMME

Laissez-la donc tranquille,

elle est énervée.

Viens.


BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE rentrent chez eux.


HÉLÈNE

Ah...

Ah...

Hum...


BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE s’embrassent longuement avant de se coucher sur le plancher et de commencer à faire l’amour. À ce moment, une porte s’ouvre et MARTINE et son copain surprennent HÉLÈNE et BERNARD PRUDHOMME qui détournent alors le regard.


HÉLÈNE

Oh!


MARTINE

(S’adressant à son copain)

Viens-t’en.


MARTINE enjambe ses parents et se rend à la porte d’entrée.


MARTINE

Je m’en vais.


BERNARD PRUD’HOMME

Est-ce que tu vas revenir?


MARTINE

Qu’est-ce que ça peut

bien vous faire?


MARTINE et son copain sortent de l’appartement. HÉLÈNE sanglote. BERNARD PRUDHOMME commencent alors à ramasser tout ce qui traine sur le plancher.


HÉLÈNE

Laisse.

Je m’occuperai de ça demain.


BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE se rendent alors dans leur chambre.


HÉLÈNE

(Inquiète)

Mon Dieu!

Le pistolet.


BERNARD PRUD’HOMME

Ah... Je l’ai jeté

par la fenêtre.

Pas fou...

Où est-ce que t’avais pris ça?


HÉLÈNE

Il faut que j’appelle Leo.

C’est lui qui me l’avait prêté.


BERNARD PRUD’HOMME

Leo?


HÉLÈNE

Avec quatre balles...

et une balle blanche.


BERNARD PRUD’HOMME

Sacré Leo!


HÉLÈNE

Tiens!

La chatte est revenue.


BERNARD PRUD’HOMME

Bien oui.

Minou, minou, minou.

Elle va retrouver

son petit coin.


HÉLÈNE

Dans tout ce désordre.


BERNARD PRUD’HOMME

Regarde!


HÉLÈNE

Quoi?


BERNARD PRUD’HOMME

Ma montre.


Les aiguilles de la montre de BERNARD PRUDHOMME tournent sans arrêt.


HÉLÈNE

Elle est détraquée.


BERNARD PRUD’HOMME

Ben là.

Bon...

J’éteins.


HÉLÈNE

Tu lis pas?


BERNARD PRUD’HOMME

Je suis fatigué.


HÉLÈNE

Bon.


BERNARD PRUDHOMME et HÉLÈNE s’allongent ensuite face à face.


HÉLÈNE

Pousse un peu tes pieds.


BERNARD PRUD’HOMME

C’est ma place.


HÉLÈNE

Mais ils sont froids.


BERNARD PRUD’HOMME

Bon...


Générique de fermeture

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