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The Flower of My Secret

The heartaches of celebrated sentimental fiction writer Leo, who is unable to fulfill the contract she entered into with her publisher.



Réalisateur: Pedro Almodovar
Acteurs: Marisa Paredes, Juan Echanove, Rossy de Palma
Production year: 1994

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VIDEO TRANSCRIPT

LA FLEUR DE MON SECRET est un film en langue originale espagnole, sous-titré en français. Seuls les sous-titres et les dialogues français sont transcrits dans ce document.


Titre :
La fleur de mon secret


Générique d'ouverture


Deux médecins, ROBERTO et FERNANDO s'adressent à une femme, MANUELA, dans le cadre d'un documentaire sur les dons d'organes.


ROBERTO

Nous avons fait l'impossible,

mais votre fils est mort.


MANUELA

Ce n'est pas vrai.

Je l'ai vu, il respirait.

Vous vous trompez.

Ça peut vous arriver.


ROBERTO

Pas cette fois-ci.


MANUELA

Je veux le voir.


FERNANDO

Les apparences sont trompeuses.

En le voyant,

vous aurez l'impression

qu'il respire.

En fait, c'est une machine

qui le fait respirer.


MANUELA

Écoutez, je vais l'emmener

ailleurs.

Je trouverai l'argent.

S'il y a un espoir...


FERNANDO

Il n'y en a pas.

La mort cérébrale

est difficile à comprendre.

C'est une machine

qui lui apporte de l'oxygène

et il a l'air de respirer,

mais son cerveau est mort.


MANUELA

Mais mon fils est costaud,

il n'a que seize ans...

Si vous dites qu'il respire,

c'est peut-être bien

qu'il respire...


ROBERTO

Mais ça, c'est le respirateur.


MANUELA

Excusez-moi, mais j'en doute.


FERNANDO

Malheureusement, nous

en avons la preuve.

Son dernier encéphalogramme

est plat. Ce qui signifie

la mort cérébrale.


MANUELA

Pourvu qu'il vive,

ça m'est égal qu'il

en sorte un peu idiot.


ROBERTO

Madame, votre fils est mort.

Il est mort.

Voulez-vous que nous

prévenions quelqu'un?


MANUELA

Je suis seule. Mon mari

est mort il y a deux ans.

Il y a ma belle-mère...

Un vrai boulet!

Il a fallu qu'elle lui offre

sa moto, à mon fils!

Foutue moto!

Je lui avais bien dit!

S'il t'arrive quelque chose,

moi je vais y rester!


FERNANDO

Ces choses-là arrivent

tous les jours.


MANUELA

Tous les jours?

Moi, j'ai pas un fils

qui meurt tous les jours!

Jurez-le-moi!


FERNANDO

Comment?


MANUELA

Jurez-moi que mon

fils est mort!


ROBERTO

C'est la première fois

qu'on nous demande ça.


FERNANDO

Ne juge pas.

Oui, madame, nous

vous le jurons.

Votre fils est mort.


MANUELA se mouche. Dans un coin de la pièce, un cameraman filme la scène.


L'émission se termine à la télévision. On voit MANUELA avec les deux MÉDECINS.


BETTY, une psychologue regarde l'écran puis se tourne vers une table de conférenciers.


Depuis la fenêtre de chez LEO, on a vue sur une cour d'école.


LEO dort chez elle. La fenêtre s'ouvre poussée par le vent qui fait tourner les pages d'un livre ouvert sur le sol.


LEO (Narratrice)

(Lisant un extrait surligné)

«... sans défense

face à la folie qui guette. »


Des pages dans les livres sont annotées. LEO est assise devant sa machine à écrire et tape.


LEO (Narratrice)

(En tapant à la machine)

Tous les jours,

je mets quelque chose

qui me vient de toi.

Là, les bottines d'il y a deux ans.

Tu avais dû me les enlever

un soir. Seule, je n'y arrivais pas.

Les voir ce matin

m'a fait penser à toi

et je les ai mises en ton honneur.

Mais elles me serrent.

Parfois ton souvenir,

comme ces bottines,

me serre le cœur

jusqu'à l'étouffement.


LEO force pour enlever ses bottines en vain. LEO reprend son écriture à la machine.


LEO (Narratrice)

je n'arrive pas à les enlever!


LEO est devant un bahut et compose un numéro de téléphone.


Ailleurs, un téléphone sonne.


Dans un local d'école de danse, un homme danse le flamenco.


LEO attend au téléphone que quelqu'un réponde.


LEO sort dans la rue et cherche un taxi.


Un jeune homme approche de LEO.


JEUNE HOMME

Tu peux me filer 1 000 pesetas?


LEO

Je les ai pas.


JEUNE HOMME

500? J'en ai besoin.


LEO

J'ai pas de monnaie.


JEUNE HOMME

S'il vous plaît.


LEO

Si tu m'aides à enlever

ces bottines, je te donne

5 000.


JEUNE HOMME

Ça marche!

On va sur les escaliers?


LEO

Où ça?


JEUNE HOMME

Là, à la fontaine.


LEO suit le JEUNE HOMME jusqu'à la fontaine.


JEUNE HOMME

Viens par là.

Assieds-toi là.

(Se penchant sur le pied gauche)

Celle-là?


LEO

Oui, celle-là d'abord.


JEUNE HOMME

(Enjambant la jambe de LEO)

Ça s'enlève comme ça.

(Tirant sur la botte)

C'est dur!

Pousse un peu, aussi!


LEO

Comment veux-tu que

je pousse?

Attends un moment.

Rends-moi ma jambe!


JEUNE HOMME

Tiens!


LEO

Regarde, le talon vers le bas.


JEUNE HOMME

Le talon vers le bas.


LEO

Et la pointe vers le haut.

Tu tires de là.


JEUNE HOMME

C'est que ça bouge pas...


LEO

Ah!

Écoute, s'il te plaît!

S'il te plaît!

Laisse tomber, va.

Ah!

Arrête.


Il commence à pleuvoir abondamment.


LEO

Ah... Ah!

Arrête, on va être trempés.


JEUNE HOMME

J'aime la pluie.


LEO

Pas moi.


JEUNE HOMME

Je vais demander à un pote

de m'aider.


LEO

(Fouillant sa poche)

Non, je te donne l'argent.

Tiens.


JEUNE HOMME

Merci et salut!


LEO

Ouache!


LÉO entre dans un bistro.


PROPRIÉTAIRE DU BISTRO

Quelle saucée, hein?


LEO

Un café-cognac, s'il vous plaît.

Je vais téléphoner.


LEO se dirige au fond du bistro pour trouver le téléphone. On lui apporte son café-cognac.


LEO

Merci.


FEMME

(Voix au téléphone)

Organisme des Transplantations.


LEO

(Parlant au téléphone)

C'est Leo, l'amie de Bettty.

Je peux lui parler?


FEMME

(Voix au téléphone)

Elle n'est pas là.

Elle est en séminaire.


LEO

(Parlant au téléphone)

À Madrid ou à l'extérieur?


FEMME

(Voix au téléphone)

À Madrid.

À l'hôtel-école de la Mairie.


LEO

(Parlant au téléphone)

Oui, comme toujours.


FEMME

(Voix au téléphone)

Elle en a jusqu'à ce soir.

Je lui dis quelque chose.


LEO

(Parlant au téléphone)

Non, merci.


LEO ferme le téléphone et finit son café.


Au séminaire, BETTY a noté sur un tableau, deux colonnes de mots. Sentiments et Comportements.


On glisse lentement vers la pièce où les deux médecins discutent avec MANUELA, toujours filmés par le cameraman.


ROBERTO

Votre fils se souciait-il

des problèmes de société?


MANUELA

J'en sais rien.

Enfin, il voulait être

objecteur de conscience.

Il était contre la violence,

l'intolérance, la guerre...


FERNANDO

Alors, il se préoccupait

des autres?


MANUELA

Bien sûr.


FERNANDO

Vous parliez de la mort?


MANUELA

De la mort?

Il n'avait que 16 ans!


ROBERTO

On vous dit ça

parce qu'il y a des gens

qui décident de faire

un don d'organes. Nous

voulions savoir si Juan...


MANUELA

Une greffe?

On peut donc encore

faire quelque chose?


FERNANDO

Beaucoup, mais pas pour

votre fils. Pour d'autres

malades.


ROBERTO

Comprenez-nous bien :

ses organes pourraient

sauver bien des vies.


FERNANDO

Dans son cas, où

tout est utilisable étant donné

son jeune âge et sa bonne

santé, cinq vies.


ROBERTO

Mais pour ça,

il nous faut votre accord.


MANUELA

Je vous en prie,

je souffre déjà assez.

Pourtant, une dame

m'avait prévenue...

Le mutiler, c'est trop.


ROBERTO

Ce n'est pas une mutilation,

mais une opération.

Il n'y paraîtra rien.


MANUELA

Je veux voir mon enfant!


FERNANDO

Réfléchissez un moment.

80% des familles consultées

donnent leur accord et

en tirent un réconfort.

On vous dit ça par expérience.


MANUELA

À qui donnerez-vous ses organes?


FERNANDO

À qui en aura besoin.


MANUELA

Mais pas à un Arabe,

par exemple?


ROBERTO

Nous les donnerons

à qui en aura le plus besoin,

sans distinction de race

ou de position sociale.


MANUELA

J'ai lu qu'il y a des Arabes

très riches et qu'il y a un gros

trafic.


FERNANDO

Dans le Tiers-Monde, peut-être.

En Espagne, nous avons

un pain de campagne...


ROBERTO

Plan de campagne.


FERNANDO

Un plan de campagne...


ENSEMBLE

Plan de campagne pour

les dons d'organes.

Nous travaillons dans

la plus grande transparence.


MANUELA

Ils resteront à Madrid,

au moins?


FERNANDO

La loi ne nous autorise

pas à répondre.


MANUELA

Je ne sais pas.

Laissez-moi y réfléchir.

Je n'ai pas la tête à ça.

Je veux voir mon fils.


ROBERTO

On ne peut pas attendre.

Malheureusement, le temps

presse. Il faut vous décider

très vite.


FERNANDO

Prenez votre temps.

Si nous pouvons vous aider,

faites-le-nous savoir.

Nous sommes aussi là pour ça.

Nous aurions même dû

commencer par là.


MANUELA

Il n'est jamais trop tard...

Allez...


MANUELA et les MÉDECINS se lèvent et passent dans le bureau de BETTY.


BETTY

Manuela, tu as été géniale.


MANUELA

La larme un peu facile, non?


BETTY

Pas du tout!

Tu joues de mieux en mieux.

Je vais rembobiner!

J'arrêterai

si vous avez des commentaires.

(S'adressant aux médecins qui s'assoient parmi les séminaristes)

Toi, Roberto, ça été?


ROBERTO

Horrible!

Surtout quand elle

refusait de comprendre.


MANUELA

Mais je ne refusais rien!

Moi, je suis infirmière,

mais beaucoup n'y connaissent

rien.


BETTY

La mort cérébrale

est difficile à comprendre.


La porte de la pièce s'ouvre et LEO entre.


BETTY

Le parent est alors

en pleine crise de deuil

et est prêt à se

raccrocher à toute

lueur d'espoir.

On ne peut pas parler

de don tant qu'il n'a pas

compris et accepté la mort.


LEO n'entre pas dans la pièce et referme la porte.


BETTY

(Voix à travers la porte)

Il faut donc l'expliquer

clairement et avec tact.


On retourne dans la salle de séminaire ou le débat se poursuit.


FERNANDO

L'histoire de l'Arabe

m'a démonté.

Ça m'a rendu furieux.


BETTY

Parce que tu jugeais

Manuela.


MANUELA

Pas moi, la mère!

Moi, je suis pas raciste.


BETTY

Ton rejet était

compréhensible.


FERNANDO

Et quand j'ai dit : « pain »

au lieu de « plan »,

je savais plus où me mettre...


MANUELA

Je faisais dans ma culotte!


BETTY

Manuela!

Ça ne m'étonne pas!

Mais vous ne devez

pas juger. C'est fondamental.

Le chagrin et la peur

justifient la réaction

la plus outrée.


LEO est assise près de la porte de la salle de séminaire. Elle attend.


Les séminaristes sortent les uns derrière les autres.


LEO se lève, entre dans la salle et avance vers BETTY.Î [BETTY

Leo!

Leo, qu'est-ce que tu fais là?


LEO

Il fallait que je te voie.

Ça ne sera pas long.


MANUELA

Des problèmes?


LEO

Non. Il pleut...


MANUELA

Il était temps!


BETTY

Manuela, tu m'attends

au bar?


MANUELA

Aurevoir, Leo.


BETTY

Alors, qu'est-ce qu'il y a?


LEO

Aide-moi à enlever

ces bottines.

Je n'y arrive pas.


BETTY

Leo, enfin!


LEO

Ne me regarde pas

comme ça.

Je n'ai personne.

Ma bonne est de sortie.

Je l'ai appelée, mais

pas trouvée.


BETTY

Allez, allez...

Tu es trempée.


LEO

Quelle journée, BETTY,

si tu savais!


BETTY

Assieds-toi.

Allez, donne ce pied...

(Forçant sur la chaussure)

Dis donc, c'est dur!


LEO

Si.

C'est un cadeau de Paco.

Ce soir-là, c'est lui

qui avait dû me les enlever.


BETTY réussit à enlever la première botte.


BETTY

L'autre.


BETTY semble avoir trouvé le truc pour enlever la seconde chaussure.


LEO

Ouf!


BETTY

Ça ne peut pas durer.


LEO

Durer quoi?


LEO fouille dans son sac et sort d'autres chaussures plus confortables.


BETTY

Encore des bottines?


LEO

Mais faciles à enlever,

celles-là.


BETTY

Tu es trop fragile.


LEO

Que veux-tu que j'y

fasse?


BETTY donne ses affaires à LEO comme pour la pousser à s'en aller.


LEO

Merci.


BETTY

On dîne ensemble, ce soir?


LEO

Si tu peux, volontiers.

Ne t'en fais pas,

je ne vais pas si mal.


LEO et BETTY dînent ensemble,dans un petit resto.


LEO

Si je continue,

je vais finir Alcoolique

Anonyme.


BETTY

Tu es allée voir mon

ami du journal, Angel?


LEO

Pas encore.


BETTY

Ça ne t'intéresse plus&


LEO

Si, mais ça me gêne.


BETTY

Mais c'est un très bon ami

et charmant!

Promets-moi que tu iras

demain.


LEO

Bon.

Tu lui as dit qui j'étais?


BETTY

Non. Dis-le-lui, toi,

si tu veux.


LEO

À part boire,

tout me semble

tellement difficile!


BETTY

Leo, sors au lieu de

rester à attendre que

Paco appelle.


LEO

Je n'y arrive pas.


BETTY

Eh bien, demandons

l'aide d'un spécialiste.


LEO

Je n'en ai aucun besoin.

J'ai juste besoin de Paco.


BETTY

Leo, tu n'es pas seule

à avoir des problèmes

conjugaux.


LEO

Tu parles d'une consolation!


À son retour à la maison, LEO trouve BLANCA, sa bonne, dans la cuisine.


LEO

Blanca, j'avais quelque

chose à te dire, mais quoi?


LEO jette des dossiers dans la poubelle.


BLANCA

Prenez votre phosphire.


LEO

Ah, si!

La mémoire, zéro,

mais je me sens

comme une chienne

en chaleur.

Le phosphore est

aphrodisiaque.


BLANCA

C'est quoi ça?


LEO

Ça me revient.

Si Monsieur appelle,

dis-lui de rappeler ce soir.

S'il te demande, mens

et dis-lui que je vais très

bien.


On sonne à la porte. LEO part pour ouvrir, mais BLANCA la retient.


BLANCA

C'est mon petit qui monte

les bouteilles.


LEO

Oh, là, là, je suis en retard...


LEO court vers l'avant de l'appartement. BLANCA se dirige vers la porte.


ANTONIO

Hola maman!

Tu le lui as dit?


BLANCA

Non.


ANTONIO

T'attends quoi?


BLANCA

Je ne peux pas,

elle a besoin de moi, là.


ANTONIO

Maman, ça n'arrive

pas tous les jours.

Elle ne se représentera

pas de sitôt.


BLANCA

Tant que j'ai pas vu

ce contrat...


ANTONIO

Toi, tu répètes.

Je me charge du reste.


BLANCA

C'est ça qui me chiffonne.

Qu'un producteur te donne

une somme pareille sur parole.


ANTONIO dépose les courses dans le réfrigérateur.


BLANCA

Tiens, descends la poubelle.

Il ne te demande...

rien en échange?


ANTONIO trouve les dossiers annotés dans la poubelle. Ce sont des débuts de roman.


ANTONIO

Qu'est-ce que tu vas chercher?


BLANCA

Pourquoi moi?

Ça fait un bail

que je n'ai pas dansé.

Et j'ai les reins en

compote.


ANTONIO

Maman, arrête.

C'est toi la meilleure.


BLANCA

J'étais la meilleure.

Mais depuis le temps!


LEO se trouve devant l'immeuble du journal El Pais.


ANGEL discute avec un homme près des presses où le journal est imprimé. Un employé lui fait signer un document.


ANGEL

(S'adressant à l'employé)

Merci.


HOMME

C'est l'endroit que je préfère.


ANGEL

Oui, c'est le cœur et les

artères.


HOMME

Si ça ne marche pas,

le pays non plus...


LEO arrive derrière les deux hommes.


LEO

Pardon?


ANGEL

Si?


LEO

Angel?


ANGEL

C'est moi.


LEO

Leo.


ANGEL

Leo qui?


LEO

L'amie de Betty.


ANGEL

Ah, si! Betty m'a parlé

de vous. Que puis-je pour

vous?


LEO

Je sais, c'est

de l'audace de ma

part, mais j'aimerais

écrire pour votre journal

sur la littérature.

Vous voyez que c'était

beaucoup d'audace...


ANGEL

Un peu d'audace ne fera

pas de mal au supplément.


ANGEL et LEO marchent dans les locaux de la rédaction.


ANGEL

Qu'est-ce que j'ai lu de vous?


LEO

Rien.


ANGEL

J'ai l'air inculte?


LEO

Non, mais je n'ai rien publié.


ANGEL

Ah?


LEO

Je comprends bien

qu'être l'amie de Betty

ne suffit pas.

J'ai apporté quelques

textes. Comme ça, vous

aurez une idée.

Mais je vous prends votre

temps.


ANGEL

Vous ne me prenez

rien du tout.

Allons dans mon bureau.


LEO

Où sont les toilettes?


ANGEL

La porte là.


LEO

Merci.


LEO entre dans les toilettes et prend une gorgée d'alcool d'une flasque qu'elle sort de son sac.


LEO entre dans le bureau d'ANGEL.


ANGEL

Ce roman « La Chambre

froide », il est de vous?


LEO

Oui, bien sûr.


ANGEL

Il n'est pas signé.


LEO

J'ai oublié.


ANGEL

Un café?


LEO

Merci.


ANGEL

Depuis quand écrivez-vous?


LEO

Depuis que j'ai dix ans.

Nous avons dû partir

en Estrémadure.

Nous vivions dans une

rue d'analphabètes.

En échange de trois sous,

je lisais et j'écrivais

les lettres des voisines.

Depuis, je n'ai pas

cessé de lire et d'écrire.


ANGEL

Épatant!

Vous avez une spécialité?


ANGEL verse de l'alcool dans les cafés.


LEO

Je préférerais ne parle

que de ce que j'aime

et éviter la littérature espagnole.

Et...


ANGEL

Une autre condition...


LEO

Si. Utiliser un pseudonyme.


ANGEL

Pas de problème.

Quels auteurs aimez-vous?


LEO

Surtout des femmes.

Aventureuses, suicidaires,

folles... Djuna Barnes,

Jane Bowles, Dorothy Parker,

Jean Rhys, Flannery O'Connor,

Virginia Woolf, Edith Warton,

Isak Dinesen, Janet Frame...

C'est le sujet d'un des articles,

Douleur et vie, c'est pour ça

que je les cite d'une traite.


ANGEL

Moi aussi, j'aime les

femmes écrivains.


LEO

Tant mieux.


ANGEL

Que pensez-vous

d'Amanda Gris?


LEO

Qui vous dit

que c'est une femme?


ANGEL lève les épaules.


LEO

Personne ne sait

qui c'est ni n'a vu

sa photo.


ANGEL

Maintenant que vous

le dites... Mais c'est

un genre typiquement

féminin. De Barabara

Cartland aux feuilletons

vénézueliens...


LEO est mal à l'aise.


ANGEL

Vous n'aimez pas

la littérature sentimentale...


LEO

Si, mais je ne crois pas

que cette littérature-là

traite des sentiments.

Il n'y a ni douleur

ni déchirement, juste

de la complaisance

et de la sensiblerie.


ANGEL

C'est votre opinion,

pas la mienne.

(Tendant un livre de Amanda Gris.)

Vous pouvez me

développer tout ça

en cinq feuillets?


LEO

Ce n'est pas moi

qu'il vous faut.

Je déteste Amanda Gris.


LEO met ses lunettes de soleil.


ANGEL

Encore mieux.

Pour ce type de

phénomène, nous

publions un pour et

un contre.

Le deuxième serait

le vôtre.


LEO

Je ne veux écrire contre

rien. Il y a déjà trop

de choses négatives

dans ma vie.

Je ne veux pas en rajouter

et encore moins être payée

pour ça.


LEO se lève et s'apprête à quitter le bureau d'ANGEL.


ANGEL

Mais quel con!


LEO roule en voiture et gare sa voiture devant un immeuble d'appartements.


LEO sonne à la porte de chez sa soeur.


ROSA

(Voix dans l'interphone)


LEO

Rosa, c'est Leo.


ROSA

(Voix dans l'interphone)

Oh! Entre!


ROSA rejoint LEO dans l'escalier.


ROSA

Leo.


LEO

Rosa.


ROSA

(Prenant un sac que tient LEO)

C'est quoi ça?


LEO

Des habits.


ROSA

C'est pas nécessaire.


LEO

Ils ne feront peut-être

pas l'affaire.


ROSA

Bien sûr que si!

Et quasiment neufs!


En entrant dans l'appartement la MÈRE DE LEO lui saute au cou.


MÈRE DE LEO

Ma petite fille!



LEO

Ça va, maman?


MÈRE DE LEO

Comme ci comme ça.


ROSA

Elle a pas trop le moral.


MÈRE DE LEO

Le temps! Et Madrid!


ROSA

Et les nerfs qu'elle

a en boule! Elle s'énerve

pour rien.


MÈRE DE LEO

Tais-toi, face de pou!

Pour ta sœur, tout est nerfs

et imaginations.


LEO

Allons... C'est le temps.

Moi, c'est pareil.


MÈRE DE LEO

Moi, j'ai les jambes,

on dirait du plomb!


LEO

Tu devrais sortir.

Tu vas t'encroûter.


MÈRE DE LEO

Eh oui, un petit croûton!


LEO

Tu ne la sors pas?


ROSA

Mais elle ne veut pas sortir!


MÈRE DE LEO

Pour me faire zigouiller

par un skinhead ou

écraser par une voiture?

On dirait que les skinheads

en ont après moi.


ROSA

Tu m'étonnes!

Tu les traites de cochons

et de hippies!

Et y en a que deux

au quartier...


MÈRE DE LEO

Skinheads ou yppies,

moi je n'y vois goutte...


ROSA

Si elle allait chez l'oculiste.]


LEO

Tiens, le nouveau

Amanda Gris...


ROSA

Oh...


MÈRE DE LEO

Mais je ne peux plus

lire ni faire de crochet...


ROSA

Eh bien moi, si!

Quelle belle anthologie!


ROSA se lève pour déposer le livre avec sa collection d'Amanda Gris.


MÈRE DE LEO

Viens. Ces chaises

m'esquintent le coccyx.

Mais elles plaisent

à ta sœur, avec leurs

dorures. On dirait

une gitane...


LEO et sa mère se déplacent au salon.


MÈRE DE LEO

Je me tourne les pouces.

Je n'y vois goutte.


ROSA

L'oculiste me dit

qu'elle doit se faire opérer.


MÈRE DE LEO

Elle y tient à sa salle

d'opération!

Eh bien, je n'en veux pas!

Tant que je vivrai,

je dirai non.

Morte, faites de moi

ce que vous voudrez.


LEO

Ne dis pas ça1


MÈRE DE LEO

(Mettant des lunettes noires)

Je ne vous encombrerai

pas longtemps!


ROSA

Tout ça pour aller

chez l'oculiste!


MÈRE DE LEO

Leo, une opération,

c'est comme un melon.

Avant d'ouvrir,

tu ne sais pas s'il est bon

ou s'il n'est pas bon.


LEO

(Riant)

Tu as bien raison.


ROSA

Une vrai philosophe!


MÈRE DE LEO

Eh bien, la philosophie

s'en va au cabinet.

Elle est constipée.

Sans glycérine,

pas de crotte!

(S'adressant à ROSA en se levant)

Pousse-toi!

Je saute pas à la perche,

moi!


ROSA

Tu as vu comment elle est...


LEO

Terrible!


ROSA

Aucune patience.

Si elle fait pas sa crotte,

elle se met un suppositoire.

Je ne t'ai rien offert!

Où ai-je donc la tête!

Je te fais à manger.

(Se rendant à la cuisine)

Tu veux un café?

J'en fais...


LEO

Si, gracias.


ROSA

Si on la contrarie,

elle sort ses griffes.

Elle devient très agressive.


LEO

C'est l'âge.

Ici, elle étouffe.


ROSA

Elle devient comme

sa sœur, les tantes et

la grand-mère.

Toutes folles.

Maman a ça dans le sang.

(Approchant un plat)

Tiens des calmars.


LEO

(Repoussant le plat)

Non, juste un café.

Nous aussi, on va finir

pareil, on est du même sang.


ROSA

Elle s'habille comme

une clocharde.

Un peu de flan?

Léger comme tout.

Tu ne vas pas me dire non...


ROSA sort un flan du réfrigérateur.


LEO

(Tendant une liasse de billets)

Tiens, prends ça.


ROSA

C'est trop.


LEO

Ne commence pas.


ROSA

Bon, jusqu'à ce que

Santiago trouve du travail.


LEO

Comment va-t-il?


ROSA

Mal.

Il bricole et il boit

de plus en plus.

Et avec Maman,

je suis prise entre deux feux!


LEO

Je devrais la prendre

avec moi.


ROSA

Tu n'y penses pas!


LEO

C'est trop pour toi!


ROSA

Moi, j'ai l'habitude.


MÈRE DE LEO

(Entrant dans la cuisine)

Alors? On me critique...

Ne l'écoute pas,

j'ai toute ma tête.

Si mes pattes marchaient

aussi bien!

Quelles mains glacées.


LEO

Maman, et la robe

de chambre que je t'ai

offerte?


MÈRE DE LEO

Elle est bien trop belle!


LEO

Mais il faut la porter!


MÈRE DE LEO

Elle est bien mieux rangée.


ROSA

On dirait une clocharde.

Elle me fait honte.


MÈRE DE LEO

Avec ta sœur,

ça va jamais.

Elle a les mêmes lubies

que ma pauvre sœur.

Tout comme elle!


ROSA

C'est toi qui tiens d'elle!

Et des tantes et

de la grand-mère!


MÈRE DE LEO

C'est tout?


LEO

Arrêtez avec vos gènes!


MÈRE DE LEO

Je retournerai au village.

Là, je gênerai plus.


ROSA

Qui t'a dit que tu gênais?


MÈRE DE LEO

Après manger,

si je m'assoupis,

il faut qu'elle me réveille!


ROSA

Sinon, elle dort mal.


MÈRE DE LEO

Bouge-toi! Bouge-toi!

Et quoi encore?

De l'aérobique?

Si je pouvais mourir

bientôt, je ne dérangerais

plus.

Où est-ce qu'elle l'a mis?


ROSA lève les yeux au ciel pendant que sa mère crie dans son dos.


MÈRE DE LEO

Il faut qu'elle cache tout.


ROSA

Tu cherches quoi?


MÈRE DE LEO

Les poivrons.


ROSA

Ils sont devant ton nez!


MÈRE DE LEO

Tu vois que j'avais raison...

Je n'y vois goutte.


ROSA

Aveugle ou pas,

elle veut retourner

au village.

Et tout de suite!


MÈRE DE LEO

Je n'aime pas Madrid!


LEO

Maman, tu ne peux pas

rester seule au village.

Il faudra trouver

quelqu'un pour la maison

et la nuit.


MÈRE DE LEO

C'est ça.

Et qu'elle fouille dans

mes placards et mange

mes boudins!

(Emballant ses poivrons)

Tiens, des poivrons grillés.


LEO

Tu sais bien que j'ai

une cuisinière.


MÈRE DE LEO

Elle cuisine, la gitane?


ROSA

Raciste!


LEO

Divinement.

Et elle repasse!

Paco di qu'elle repasse

comme personne.


MÈRE DE LEO

En tout cas, à la guerre

on prend sûrement moins

soin de lui, hein?


ROSA

Encore un peu de flan?


LEO

Non, non.


ROSA

Je te l'emballe.


LEO

Te dérange pas.


MÈRE DE LEO

Tu as l'air esquintée.


ROSA

Je te mets aussi

les calmars.


MÈRE DE LEO

S'en aller à la guerre!

Comme si on n'avait

pas assez de soucis!


ROSA

Et puis la tortilla.


MÈRE DE LEO

Je prie pour lui,

pour qu'il ne lui arrive rien.


LEO

Prie aussi pour moi.


MÈRE DE LEO

Bien sûr, ma fille,

pour toi d'abord.


ROSA

Mais pour moi, non.


MÈRE DE LEO

Tu es athée!


ROSA

Et alors?

Je ne t'empêche pas

de prier!

(S'adressant à LEO)

Un petit biscuit?


MÈRE DE LEO

À propos, j'ai besoin

d'un petit coup de main

pour la taxe, au village.


LEO

Ah! Si.

Tiens.


LEO

Et puis c'est l'anniversaire

du petit, bientôt.


ROSA

Il n'a besoin de rien.


MÈRE DE LEO

Il aurait bien besoin

d'un jean, il porte

toujours le même.

Et c'est déjà un petit homme.

Et puis il est sérieux!

Pas écervelé comme sa sœur,

qui ne lave même pas ses

culottes!


ROSA

Sa grand-mère a le même

âge mental qu'elle!

Les calmars!


MÈRE DE LEO

Celle-là, c'est ma croix!


De retour chez elle, LEO écrit dans un carnet.


LEO

(Dans sa tête)

« Vous avez devant vous

une femme faite pour l'anxiété. »

Djuana Barnes.


Le téléphone sonne. LEO répond.


LEO

Si?


ANGEL

(Voix au téléphone)

Leo, c'est Angel.


LEO

Qui?


ANGEL

(Parlant au téléphone de son bureau)

Angel, du journal.

Je n'ai pas pu attendre

demain.

Vos deux essais et votre

roman m'ont enchanté.


LEO

Vraiment?


ANGEL

Énormément.


LEO

Vous ne me faites pas

marcher, là?


ANGEL

Moi?


LEO

Vous avez bu?


ANGEL

Oui, et quand je bois,

je ne mens pas.

Trouvez un pseudonyme

Douleur et vie

(Voix au téléphone)

doit paraître dans le

prochain numéro.

(Parlant au téléphone)

Je peux vous tutoyer?


LEO

(Parlant au téléphone)

Oui, tutoyez-moi.

Je veux dire... tutoie-moi.


ANGEL

J'adore le titre :

Douleur et vie.


LEO

C'est une chanson

de Bola de Nieve.


ANGEL

(Citant la chanson)

« S'il ne me reste plus

que douleur et vie,

mon amour,

ne me laisse pas vivre! »

Rapprocher le «feeling »

cubain et Djuna Barnes

est original et bien vu.


LEO

Oui, c'est ce qui m'a

intéressée.


ANGEL

Tu as un éditeur

pour le roman?

Sinon, je pourrais...


LEO

Je ne pensais pas

le publier...


ANGEL

Non?

Et pourquoi l'as-tu écrit,

alors?


LEO

Pour le plaisir.

J'aime écrire.


ANGEL

Bon, viens me voir

pour parler travail.

Excuse-moi pour

ce matin. Je ne suis pas

un mauvais type, mais

ça m'arrive d'être un

imbécile.


LEO

Bonsoir.


LÉO raccroche et compose un numéro.


PACO

(Voix au téléphone)

Si?


LEO

Paco... c'est moi.


PACO

(Voix au téléphone)

Leo! Quelle heure est-il?


LEO

Tôt.


PACO

(Voix au téléphone)

Tôt?

Il est presque minuit!

Je dormais.

Qu'est-ce qu'il y a?


LEO

Il y a que je suis contente

et que je voulais le partager

avec toi.

Ce matin, je suis allée

à...


PACO

(Voix au téléphone)

Leo, tu as bu?


LEO

Non, pourquoi?


PACO

(Voix au téléphone)

Je te trouve bien gaie,

compte tenu de l'heure...


LEO

À Madrid, il n'est pas

tard.


PACO

(Voix au téléphone)

À Madrid, il n'est

jamais tard. Mais ici,

c'est Bruxelles.


LEO

C'est vrai.

Je te rappelle demain

pour te raconter.


PACO

(Voix au téléphone)

(Bâillant)

Tout va bien?


LEO

Si, si. Oui, mon amour.

Je te mange la bouche.

À demain.


LEO est au bord des larmes en entendant la tonalité.


Au matin, les écoliers jouent dans la cour, sous la fenêtre de LEO.


UN HOMME

(Voix au téléphone en français)

Allô, oui?


LEO

Oui, est-ce que je peux parler

avec M. le lieutenant-colonel

Francisco Arcos,

s'il vous plaît?


UN HOMME

(Voix au téléphone en français)

Il n'est pas là actuellement.

Qui le demande?


LEO

Sa femme, de Madrid.

Oui. Dites-lui

que je l'ai appelé

et qu'il m'appelle,

s'il vous plaît.


UN HOMME

(Voix au téléphone en français)

Rien d'autre?


LEO

Non, non. Qu'il m'appelle.

Qu'il m'appelle!


UN HOMME

(Voix au téléphone en français)

Entendu. Au revoir.


LEO

Bon. Au revoir.


LEO rencontre ses éditeurs devant un chargement du dernier livre de AMANDA GRIS.


ALICIA

Leo! Finalement!

Regarde, déjà la

2e édition.


LEO

Très bien.


ALICIA

(Entrant dans l'entrepôt)

T'en as mis du temps.


LEO

J'étais occupée.

Je t'ai envoyé le

roman il y a une

semaine.


ALICIA

Oui, on l'a bien reçu.


LEO

Et?


ALICIA

Ce n'est pas un

roman d'Amanda Gris.

Pourquoi ce changement?


LEO

J'imagine que j'évolue.


ALICIA

Pourquoi?


LEO

Peut-être parce que

je suis vivante.


ALICIA

Mais puisque les ventes

ne baissent pas...

Notre collection

s'appelle : Amour véritable.

Et tu nous amènes

l'histoire d'une mère

dont la fille a tué son père

qui avait tenté de la violer,

et qui, pour l'occulter,

le congèle dans la

chambre froide d'un

restaurateur voisin.


LEO

Un cadavre, c'est très

encombrant et la mère

veut sauver sa fille.

Tu ne le ferais pas

pour ton fils?


ALICIA

Ne parlons pas enfants,

mais romans.

Les uns nous pompent

la vie, les autres nous

redonnent le goût de vivre.

Les gens achètent nos

livres pour oublier leur

misère et rêver d'un

monde meilleur, même

factice.

Un café?


LEO

Non, merci.


ALICIA

Ça ne fait rêver personne,

des chômeurs qui vivent

dans des taudis comme des

morts-vivants.


LEO va s'asseoir au bureau de TOMAS qui lit un document.


LEO

Holà, Tomas.


ALICIA

Personne ne s'identifiera

à une héroïne qui torche

le cul des malades, qui

a une belle-mère toxico

et un fils pédé, qui a

un faible pour les Noirs.

Tu es cinglée ou quoi?


LEO

Peut-être, mais c'est

la réalité.


ALICIA

La réalité!

On en a déjà bien assez

chez soi!

La réalité, c'est bon

pour les journaux et la télé.

Résultat, le pays est sur

le point d'exploser!

La réalité devrait être interdite!


TOMAS

Ne perds pas le fil.

Tu as beau avoir un

fils camé...


ALICIA

Ça te regarde?

À propos, c'est vrai

que l'autre jour, tu lui

as donné 5 000 pesetas?


LEO

Moi?

Je ne le connais même pas.


ALICIA

Lui te connaît de vue,

enfin c'est ce qu'il dit.

(Buvant son café en grimaçant)

Il est amer!

Il a dû me les voler,

mais il m'a juré

que tu les lui avais

données parce qu'il

t'avait aidée à enlever

des bottines.

Quelle idée1

Il va me rendre folle!


LEO

C'était ton fils?

Alors c'est vrai...


ALICIA

Si? C'était tellement

absurde que je l'ai cru.


TOMAS

Revenons à nos affaires.

Si Alicia commence

à parler de drogue,

on n'a pas fini!


ALICIA

Bien!


TOMAS

Leo, nous t'avons

engagée pour écrire

des histoires d'amour.


LEO

Il y en a une dans le roman.


ALICIA

Où ça?

Moi, je n'en ai vu aucune.


LEO

Celle du restaurateur

qui n'arrive pas à oublier

sa femme.


ALICIA

Celui qui décide de

faire assassiner sa

belle-mère parce qu'à

l'enterrement, il espère

voir sa femme et la

convaincre de revenir?


LEO

Oui, lui.


ALICIA

Et le meilleur moyen

pour retrouver une femme,

c'est de tuer sa mère?


LEO

Je me suis inspirée

d'un fait réel arrivé

à Puerto Rico.


ALICIA

Tu te fiches de moi ou quoi?


LEO

Non. Ça me désole

que ça ne vous ait pas plu.


TOMAS

Écoute, Leo.

Il y a un problème.


ALICIA

Un gros problème.


TOMAS

Tu t'es engagée

par contrat à nous livrer

cinq romans d'amour

par an pendant trois ans.

Pour mémoire :

« Des romans d'amour

et de luxe, cosmopolites.

Des scènes suggestives,

mais pas osées.

Sports d'hiver, soleil

radieux, banlieues chics.

Hauts fonctionnaires,

ministres, yuppies.

Pas de politique.

Pas de conscience sociale.

Des bâtards, autant que

tu veux. Et que ça

se termine bien. »


ALICIA

Le contrat spécifie aussi

les millions que tu reçois

comme avance.

Et tes conditions :

nous ne pouvons pas

utiliser ton vrai nom,

ni le révéler, ni montrer

de photos de toi.

Pas d'interviews.

Nous avons tout accepté

et respecté le contrat.


TOMAS

Mais pas toi.

C'est ça le problème.


LEO

C'est un problème

de couleur...


TOMAS

Les devinettes,

ce n'est pas mon fort.


LEO

Je n'arrive plus à écrire

en rose. Ce qui sort

est de plus en plus noir.


ALICIA

Ça fait vingt ans

que tu écris des romans

d'amour. Ça ne s'oublie

pas comme ça!


LEO

Le monde entier peut

changer du jour au

lendemain.

Je m'en vais.


ALICIA

Fais encore un effort

avant qu'on ne te poursuive

pour rupture de contrat.

Pense à ta villa,

à ton indépendance,

à tes voyages, à ton

collagène, tes liposuccions,

ta famille pauvre, ton

anonymat...


LEO

Adios, Alicia!


TOMAS

N'essaie pas de nous jouer

un sale tour!


LEO

Un sale tour?

Mais je ne cherche qu'à

être claire et sincère,

sans y être tenue par

contrat.


TOMAS

Appelle ton avocat,

il te dira à quoi tu t'exposes.


ALICIA

Ne pars pas comme ça!

Si on te poursuit,

on va savoir que tu es

Amanda Gris.

Remarque, ça ferait de

la pub pour une autre

anthologie.

Un bon petit scandale...

Quand on saura qui c'est,

qui est son mari!

Il faut la poursuivre, Tomas!


LEO sort par la porte de l'entrepôt.


LEO

(Voix intérieure)

La seule qualité d'Amanda Gris

est de se cacher derrière

un pseudonyme.


LEO rédige son texte pour le journal.


LEO

(Voix intérieure)

On ne sait rien

de sa technique littéraire.

Écrit-elle à la main ou

à la machine?

Truman Capote

distinguait les écrivains

des dactylographes.

On ne sait même pas

si Amanda Gris est une

bonne dactylo.

Son domaine est la

« fiction », mais sans

rapport avec la création

littéraire. Quand je dis :

« fiction », je veux dire :

« mensonge ».


ANGEL reçoit le texte de LEO par fax et le lit.


ANGEL

Dur!


LEO sonne à l'entrée d'un immeuble chic.


BETTY

Qui c'est?


LEO

C'est Leo. Tu m'ouvres?


BETTY

Leo, je partais.

Tu aurais dû m'appeler

avant.


LEO

C'était occupé!


BETTY

Tu pouvais attendre!


LEO

Si c'est comme ça,

je m'en vais.


BETTY

Je t'ouvre.


BETTY va ouvrir à LEO.


BETTY

Holà, Leo.


LEO

Holà, Betty.

Désolée de te dérangerai,

mais j'ai un gros problème.


BETTY

Moi aussi, figure-toi.

On pourrait faire un échange.


LEO

Merci!

Je te croyais mon amie...


BETTY

Une amie me demanderait

ce qui se passe!


LEO

Laisse-moi le temps!

Tu es la seule avec qui

je peux parler d'Amanda Gris.

C'est vrai, tu as l'air bizarre.

Qu'est-ce qui t'arrive?

Allez, viens là.

Raconte...


BETTY

Je ne peux pas te raconter.


LEO

Ah non?


BETTY

Non. C'est des problèmes

professionnels.


LEO

Eh bien, on fait la paire!

On prend un verre?


Le téléphone sonne chez BETTY.


LEO

Le téléphone...


BETTY

Quoi?


LEO

Il sonne. T'entends pas?


BETTY

Si, mais je préfère

nous servir à boire.


LEO

Je décroche?


BETTY

C'est bon, j'y vais.

(Prenant le téléphone)

Si?

Tiens! Quelle surprise!

Oui! Elle vient juste

d'arriver. Je te la passe.

Leo. C'est pour toi.


LEO se lève pour prendre le téléphone.


LEO

Qui c'est?


PACO

(Voix au téléphone)

Leo?


LEO

Paco!

Comment savais-tu

que j'étais là?


PACO

(Voix au téléphone)

Tu n'étais pas à la maison,

alors je me suis dit...


LEO

Quelle intuition!


PACO

(Voix au téléphone)

Comme tu me dis toujours

d'insister et de te chercher

partout!


LEO

C'est très bien.


PACO

(Voix au téléphone)

Tu avais une raison

spéciale de voir Betty?


LEO

Oui, une embrouille...

Je te raconterai.

Mais dis-moi,

il y a de roches?


PACO

(Voix au téléphone)

Oui, oui...


BETTY tend un verre à LEO.


LEO

Beaucoup?

Ici, on dirait le Canyon

du Colorado.


PACO

(Voix au téléphone)

Mais dis-moi,

que s'est-il passé?


LEO

J'ai rompu avec

mon éditeur.

Je t'épargnes les détails.

C'est compliqué et tu n'as

sans doute pas le temps.


PACO

(Voix au téléphone)

Non, pas là.

Mais dans trois jours,

tu le feras de vive voix.


LEO

Quoi?


PACO

(Voix au téléphone)

J'ai une permission

de vingt-quatre heures.


LEO

C'est vrai?

J'ai tellement besoin

de te voir!

Cette fois, tout ira bien,

je te le promets.

Pas comme à Bruxelles.


PACO

(Voix au téléphone)

J'espère.

Mon amour, ne pleure pas.


LEO

C'est l'émotion.

Je pleure de joie.

Ça y est, je ne pleure

plus. Tu vois,

je me contrôle.


PACO

(Voix au téléphone)

Oui, je vois.

Mes amitiés à Betty.


LEO

(Se tournant vers BETTY)

Amitiés de Paco.


BETTY

À lui aussi.


LEO

(Parlant au téléphone)

Amitiés de Betty.


PACO

(Voix au téléphone)

Comment va-t-elle?


LEO

Elle a des problèmes.


PACO

(Voix au téléphone)

Lesquels?


LEO

Elle ne peut pas me le dire.

(S'adressant à BETTY)

Qu'est-ce qui t'arrive?


BETTY

J'en ai marre.


LEO

(Parlant au téléphone)

Elle en a marre.

Et elle a des ennuis

de boulot aussi.


PACO

(Voix au téléphone)

Ah, si?


LEO

Apparemment.


PACO

(Voix au téléphone)

Bon, mon amour,

je te laisse.

Plein de baisers.


LEO

Moi aussi, trésor.

Et plein de roches.


BETTY

C'est bizarre qu'il

ait appelé ici.


LEO

Il sait qu'il n'y a que toi

que je vois.


BETTY

Il va venir?


LEO

Oui, dans trois jours.


BETTY

Il faudrait que vous

mettiez les choses au clair.

Ne crie pas, ne pleurniche pas,

écoute-le.

Comporte-toi en adulte.


LEO

Pas de bagarre, c'est promis!


BETTY

Et cette histoire de roches,

c'est quoi?

Tu lui as demandé

s'il y avait des roches.


LEO

C'est notre façon

de dire « je t'aime »

à mots couverts.

Un jour, au début

de notre mariage,

nous marchions dans

la rue et nous avons

vu une pub pour les

sanitaires Roches

qui disait : « C'est toi

que j'aime, Roche. »

Depuis, quand il y a des

gens et qu'on ne veut pas

parler devant eux, on dit

« Roche » pour « Je t'aime ».


De retour chez elle, LEO arrose ses fleurs en pot. BLANCA entre dans l'appartement en rapportant un manteau de la blanchisserie.


BLANCA

Madame?


LEO

Je suis là.


BLANCA

Je l'ai trouvé!


LEO

Enfin!


BLANCA

Vous l'aviez emmené

au pressing il y a

quinze jours.


LEO

J'avais complètement

oublié! Ma tête...

Je ne retrouve pas non

plus mes boucles en onyx.


BLANCA

Elles sont sur la commode.


LEO

Cherche-les, toi,

je ne les vois pas.


BLANCA

Je n'aime pas

qu'il manque des bijoux.


LEO

Moi non plus.


BLANCA

Personne n'entre ici

à part moi.


Le téléphone sonne.


LEO

Paco!


Le répondeur s'enclenche.


ANGEL

(Voix à travers le répondeur)

Léo, c'est Angel.


LEO

Quel dommage!


ANGEL

(Voix à travers le répondeur)

Tu vas venir? Dis-le-moi.


ANGEL

Où est ce foutu portable?


ANGEL

(Voix à travers le répondeur)

Je viens de lire dans un

entretien, Bigas Luna

prépare un film sur un sujet

qui ressemble beaucoup

à ta « Chambre froide »...


LEO

(Appuie sur le mains libres)

Je suis là, Angel.


ANGEL

(Dans son bureau)

Ta voix est bizarre...


LEO

C'est le haut-parleur.


ANGEL

(Dans son bureau)

Tu connais un scénariste

qui s'appelle Burès?


LEO

Non, ça ne me dit rien.


ANGEL

(Dans son bureau)

Son scénario ressemble

étrangement à ton roman

et Bigas Luna va le tourner.


LEO

Tiens! Quelle coïncidence!


ANGEL

C'est peut-être

un plagiat.


LEO

Ça m'étonnerait.

Personne ne l'a lu,

à part toi.


ANGEL

Mais tu as bien

déposé un copyright?


LEO

Non.


ANGEL

Mais comment ça?


LEO

Je ne pensais pas

le publier.


ANGEL

Mais enfin, Leo,

je ne te comprends pas...

Ce n'est pas toi le plagiaire?


LEO

Moi?


ANGEL

Je n'ai rien contre,

sauf si ça nous concerne.


LEO

Bon, à tout de suite.


ANGEL

Tu ne m'as pas répondu.


LEO

Maintenant que tu le dis...

J'arrive.


BLANCA

Je ne trouve les boucles

nulle part.


LEO sort de chez elle et hèle un taxi sur la rue.


LEO

Bonjour, je vais au 40,

rue Miguel Yuste.


LEO

(Ouvrant le journal)

Il l'a publié!

(Lisant le titre de son article)

« Amanda Gris, est-elle

une bonne dactylo? »

Paz Sufrategui.

(Lisant l'autre titre)

« Amanda Gris,

l'Alexandre Dumas

du roman sentimental. »

Pachy Derme

C'est qui, Pachy Derme?


ANGEL accueille LEO à sa sortie de l'ascenseur.


ANGEL

Bonjour, Paz Sufrategui.


LEO

Chut! Personne ne

doit savoir!

Merci de l'avoir publié.

Ça m'a fait un plaisir fou.

Qui est l'autre?

Celle qui écrit pour.


ANGEL

Pachy Derme?


LEO

Si.


ANGEL

Votre serviteur.


LEO

Pas possible!


ANGEL

Tu crois que j'exagère,

que je suis juste un peu

enveloppé?


LEO

Écrire est une chose

sérieuse, même pour

Amanda Gris.


ANGEL

Toi, tu ne t'es pas gênée!

Demain, il y a un

concours de cris.

Tu devrais venir

c'est inénarrable!

Tu vas vraiment t'amuser.


LEO

Je peux pas.


ANGEL

Tu préfères une manif

d'étudiants en médecine?

Tu pourrais faire un article.


LEO

Je suis occupée.

Mon mari rentre de voyage.


ANGEL

Ah! Il y a un mari?

Je savais bien « qu'un

abîme nous séparait »,

comme dirait Amanda Gris.


LEO

Ça me rappelle

« La Garçonnière » de

Billy Wilder.


ANGEL

Oui, à moi aussi.

Mais Shirley Mclaine

tombait amoureuse

de celui qu'elle croyait

aimer et pas de celui

qu'elle aimait vraiment.


LEO

Malheureusement,

je suis amoureuse de celui

que je crois aimer.


Blanca cuisine un repas pour LEO et PACO qui arrivera bientôt.


LEO

Blanca, comment

me trouves-tu?


BLANCA

Très sexy, madame.


LEO

Tu crois?

Je ne sais pas.


On sonne à la porte.


LEO

Paco!


BLANCA

C'est mon Antonio!


LEO

Quand il arrive,

tu t'en vas, jusqu'à

demain après-midi!


BLANCA

L'après-midi,

je répète avec mon fils.


LEO

Après-demain, alors.

Je veux être seule

avec mon mari.


BLANCA

Mais bien sûr!

Et baisez jusqu'à plus soif!


BLANCA ouvre la porte.


ANTONIO

Tout le monde attend.

Il ne manque que toi!


BLANCA

Qu'ils attendent!

Je travaille.


ANTONIO

Putain de merde!

Mais tu te prends pour qui?

Cette maison passe

en premier. Ton fils

devrait passer avant elle!


LEO

Que se passe-t-il?

Il y a eu un coup...


ANTONIO

J'ai un service à vous

demander.


BLANCA

Ne l'écoutez pas.


ANTONIO

Toi, la ferme!


LEO

Ne parle pas comme ça

à ta mère.


ANTONIO

Excusez-moi.


LEO

Je suis déjà assez tendue.

Je vais boire un verre.

Tu en veux un, Antonio?


ANTONIO

Si.


LEO

Bon, vas-y.

Tout le monde attend

dans la salle.

Un imprésario très important

doit venir.


BLANCA

Tu n'as pas à mêler

Madame à nos problèmes.


LEO

Attends un peu.

Tu dois l'emmener, c'est ça?


ANTONIO

Si.


LEO

Qu'attends-tu?


BLANCA

C'est que...


ANTONIO

Ça lui fout les jetons

de s'y remettre.


BLANCA

J'ai la paella à finir.


LEO

Je la finirai, voyons!


BLANCA

Vous avez la tête ailleurs...


ANTONIO

Tu y vas fort!


LEO

Allez!

Y a plus qu'à mettre

le riz, non?


BLANCA

Si Monsieur arrive avant,

couvrez-la avec du papier

alu. Il l'aime bien chaude.


LEO

Allez, bonne chance.


BLANCA

Vous aussi.


LEO

Que le ciel t'entende!


LEO termine son verre.


LEO

J'arrête de boire.


On sonne à la porte.


LEO court ouvrir.


PACO est là, en uniforme.


LEO l'embrasse avec passion.


PACO

Laisse-moi fermer la porte.


LEO se serre contre PACO.


LEO

Je resterais comme ça

jusqu'à ce que tu partes.


PACO entre avec ses bagages.


PACO

Blanca est là?


LEO

Non. Nous sommes seuls.

Où vas-tu?


PACO

À la cuisine.

J'ai des chemises à repasser.


LEO

Je te les repasserai.

Pas aussi bien qu'elle, mais...


PACO

On n'a déjà pas beaucoup

de temps!


LEO

C'est bien mon avis.

(Marchant vers la cuisine)

Regarde ce que je t'ai fait.


PACO

De la paella!


LEO

C'est moi qui l'ai faite.

Disons que c'est plutôt Blanca...

Moi, j'ai mis le riz.


PACO

Elle est froide.


LEO

Pas moi.

Je te la réchauffe.


PACO

Réchauffée, j'aime pas.


LEO

Je suis désolée!

Je ne savais pas quand tu

arriverais parce que tu n'as

pas eu la délicatesse

de me le dire.


PACO

Pardon. Ne te fâche pas.

Ça ne fait rien.


LEO

Alors, embrasse-moi.


PACO

Je vais me doucher.

Je suis comme ça depuis

ce matin.

Mais après, il faut qu'on parle.


LEO

J'ai plein de nouveautés

à te raconter.


PACO

Ah si!


LEO

Mais ça peut attendre.

D'abord la douche,

puisque tu y tiens.

Ensuite, on baise.

Après on se repose.

Et puis on rebaise.

Et après, on verra.


PACO est dans la douche. LEO l'attend dans la salle de bain.


PACO ferme la douche et aussitôt, LEO ouvre le rideau pour l'essuyer.


LEO

Viens, je t'aide.

Ça y est?


LEO s'agenouille pour essuyer les jambes de PACO et pose sa bouche sur la serviette à hauteur de son pénis.


PACO

Doucement!

On va aller au lit.


LEO

Si. Il faut que tu

me remettes à jour.

Sinon, je vais sauter

sur le premier venu!

C'est à cause du phosphore.


PACO

Le phosphore?


LEO se relève et PACO lui tourne le dos.


LEO

Mais oui...

J'en prends pour ma mémoire.

C'est aphrodisiaque.

Si tu tardes à revenir,

je vais devenir un

écrivain érotique.

Qu'est-ce qu'il y a.


PACO

Rien.


LEO

J'ai l'impression que

tu me fuis.


PACO

Mais non.

Mais j'ai quelque chose

à te dire.


LEO

Quoi?


PACO

Calme-toi.


LEO

Je suis très calme.


PACO

Pas vraiment.


LEO

Alors, tu me le dis,

oui ou merde?


PACO

Promets-moi d'être

raisonnable.


LEO

Je ne le suis pas?


PACO

Pas de cris, pas de larmes.


LEO

(Montant le ton)

Personne ne crie,

personne ne pleure!

Dis-le-moi!


PACO

Je n'ai pas toute une

journée.

Je dois être à l'aéroport

dans deux heures.

Un avion m'emmène à Split.


LEO

Deux heures?


PACO

Ils ont avancé la relève.


LEO

C'est pas vrai!


PACO

Le conflit a repris.


LEO

(Retenant ses larmes)

Tu l'as dit!


PACO

Leo, ne fait pas l'enfant.

Je suis militaire, j'ai un devoir.


LEO

Et tes devoirs comme mari?


PACO

Tu avais convenu

de geler nos différends

pour la durée du conflit.


LEO

Désolée, mais je ne

suis pas de glace.

Tu ne peux pas me garer

comme une voiture.


PACO

Essaie de comprendre

la situation.


LEO

Y a rien à comprendre.

Ton travail passe avant

moi, c'est tout.


PACO

J'essaie de sauver la vie

de tas de gens!


LEO

Pourquoi pas la mienne?


PACO

Je parle de personnes

innocentes, des gens qui

n'ont rien à manger,

qui se font tuer,

qui n'ont ni électricité,

ni médicaments, ni espoir!


LEO

Tu parles de moi!


PACO

Tu es le comble

de l'égoïsme!

Arrête de ne penser qu'à

toi une seconde!


LEO

Non. Tu es un salaud

de prendre les malheureux

Bosniaques pour excuse!

Tu t'es porté volontaire

pour la Mission de Paix

pour fuir la guerre

que tu devais affronter ici!

Et la seule victime de cette

guerre, c'est moi.

À partir du moment où

tu as décidé de rentrer

dans les Forces de l'Otan,

tu t'es éloigné de moi.


PACO entre dans la salle de bain et ferme la porte, pendant que LEO continue de parler seule, assise sur le lit.


LEO

Tu aurais très bien pu

rester au Ministère

si tu avais voulu,

au moins le temps

de résoudre nos problèmes.

(Retenant ses larmes)

Mais tu ne pensais

qu'à me fuir.

Aie le courage de le

reconnaître!

Réponds-moi!


LEO se retourne et remarque que PACO a quitté la pièce.


Insultée, LEO saisit un cadre de verre composé de billes et le fracasse sur le sol. Les billes s'échappent et roulent sur le plancher.


LEO écrit à la machine pour évacuer son stress.


LEO

(Voix intérieure)

Je te hais!

Si seulement je pouvais

continuer de te haïr!

Cette haine m'aiderait

à l'arracher de ma vie!

Mon Dieu, je ne crois

pas en toi, mais aide-moi.


PACO a remis son uniforme.


LEO

Tu t'en vas déjà?


PACO

Si.


LEO

Paco, s'il te plaît,

je te parle.


PACO

Quoi?


LEO

Tu ne vas rien manger?


PACO

Non.

Rien d'autre?


LEO

Eh bien si.

Tu me dois encore trente

minutes des deux

heures qui me reviennent.


PACO va chercher son bagage.


LEO

Paco, je te supplie de

m'accorder au moins

24 heures!

Où et quand tu voudras.

Mais vite. Décide!


PACO

24 heures comme celles

qu'on vient de passer,

c'est au-dessus de mes forces.


LEO

On ne peut pas parler

calmement, comme deux

adultes?


PACO

(Ramassant ses affaires)

Non.


LEO

Paco. Avant de partir,

dis-moi où nous en

sommes.


PACO

Je ne sais pas.


LEO

Je dois savoir si tu as

le moindre intérêt

à sauver notre couple.

Moi, malgré tout, oui.


PACO sort son bagage sur le palier.


LEO

Dois-je interpréter

le fait d'ouvrir la

porte comme une

réponse négative?


PACO

Leo, ne me harcèle pas.

Ne vois-tu pas que je

suis bloqué?


LEO

Le grand stratège,

supposé être un

spécialiste des conflits...


PACO

Oui, mais aucune guerre

n'est comparable à toi.


PACO se dirige vers l'escalier, mais LEO le rattrape.


LEO

Paco!

Parfois, j'ai un peu

de mal à piger.

Réponds-moi donc

une bonne fois pour

toutes.

Existe-t-il une possibilité,

même infime, de sauver

notre relation?


PACO

Non. Aucune.


PACO descend l'escalier et LEO pleure en silence en le regardant partir.


LEO rentre chez elle et ouvre la pharmacie. LEO renverse le contenu d'un flacon de pilules dans une assiette et s'apprête à avaler les pilules quand elle est interrompue par le téléphone.


ROSA

(Voix à travers le répondeur)

Leo, ma chérie, tu es là?

Ou tu es occupée?


LEO, entends la voix sur le répondeur et choisit de ne pas répondre et d'avaler les cachets.


ROSA

(Voix à travers le répondeur)

C'est pas urgent,

mais je veux te parler.

Juste un moment, d'accord?

Tu m'appelles, hein?

T'es sûre que t'es pas là?


LEO s'étend sur son lit et s'endort.


Plus tard, le téléphone sonne et le répondeur s'enclenche.


MÈRE DE LEO

(Voix à travers le répondeur)

Leo! Ma petite Leo!

Tu n'es pas là?

J'attends, hein?

Au cas où tu décroches.


LEO se réveille.


LEO

Maman... maman?


MÈRE DE LEO

(Voix à travers le répondeur)

J'ai eu des mots avec

ta sœur et je m'en vais.

Je voulais te dire au revoir.

J'ai le moral à zéro.

J'ai la tension à tomber

par terre! Téléphone-moi

et ne fais pas attention

à ce que te dit ta sœur.

Tu n'es pas là?

J'aurais bien aimé

m'épancher un peu avec toi.

Je n'y vois goutte.

Ta mère.


LEO vomit sur le plancher de sa chambre en courant vers la salle de bain.


LEO se relève de la baignoire, la douche coule sur ses vêtements trempés.


Un hurlement sort LEO de sa torpeur.


la télévision diffuse un concours de cris.

Plusieurs femmes crient

les unes après les autres

devant une foule.]


LEO est au bar et prend un café.


LEO se bouche les oreilles, énervée par les cris qui sortent de la télé.


PROPRIÉTAIRE

Vous voulez que je

change?


LEO

Oui, s'il vous plaît.


À l'autre chaîne, une femme d'un certain âge chante.


La chanson redonne espoir à LEO. LEO essuie quelques larmes. Des manifestants entrent dans le bar pendant que LEO sort.


Dans la rue, des centaines de personnes défilent. Des tracts tombent du ciel. LEO tente de se frayer un chemin et se fait bousculer par la foule. LEO trouve un endroit pour s'isoler, mais est obsédée par les slogans de la foule.


Sur la vitrine devant elle, on peut lire : Je t'aime, Roche. LEO s'effondre en larmes et repart à travers la foule. ANGEL suit les manifestants et tombe face à face avec LEO.


ANGEL

Leo, qu'est-ce qui t'arrive?

Leo! Leo!


LEO s'évanouit dans les bras d'ANGEL.


Tous les manifestants portent des blouses blanches, ce sont des médecins. Ils chantent et scandent des slogans de contestation. ANGEL se faufile pour amener LEO ailleurs.


Le temps passe, les feuilles tombent sur l'air de Ay amor, de Bola de Nieve.


Sur le mur de l'édifice de la librairie FNAC, une immense affiche de l'Anthologie d'Amanda Gris couvre le mur de plusieurs étages.


LEO est étendue sur un lit et se réveille chez ANGEL.


ANGEL apporte un plateau déjeuner et s'assoit au bord du lit.


ANGEL

Bonjour. Alors,

comment te sens-tu?


LEO

Très mal.

Qu'est-ce qu'on fait là?


ANGEL

On est dans mon

nouvel appartement.


LEO

Je ne me souviens de rien.


ANGEL

Moi, si.

D'absolument tout,

et je vais te faire chanter.


LEO

Chanter?


ANGEL

Regarde par la fenêtre.


LEO regarde la ville en contrebas.


LEO

J'ai dû boire et trop parler.


ANGEL

Si. Tu m'as révélé

« la fleur de ton secret »,

comme dirait Amanda Gris.


LEO soupire de découragement.


ANGEL

Oublie que je suis journaliste.

Mais à une condition.


LEO

Laquelle?


ANGEL

Promets-moi de ne

pas recommencer

et de me faire partager

ton secret.


LEO pleure en se cachant la tête sous le bras.


ANGEL

D'accord?


LEO

D'accord.


LEO rentre chez elle avec ANGEL.


BETTY

(Se précipitant à la porte)

Leo!


LEO

Betty! Tu m'as fait peur.


BETTY

Peur, moi?

C'est un comble!


LEO

Et tu continues.

Que fais-tu là?


BETTY

Je t'ai cherchée toute

la nuit. Où étais-tu?


LEO

Moi?


BETTY

J'ai appelé partout :

les hôpitaux, les flics...


LEO

Ne crie pas, j'ai mal au crâne.


ANGEL

Une bière pour nous

requinquer?


LEO

Non, merci, je ne bois plus.


ANGEL

Et toi? T'as besoin

d'un calmant.


LEO

Y en a plus.

Je les ai tous pris, hier.


BETTY

J'avais donc bien raison,

tu en as avalé un tube

entier.


LEO

Un demi-tube,

mais j'ai pas envie

de parler de ça.


BETTY

Tu ne veux jamais parler

de « ça » ni que personne

n'en parle.


LEO

Tu as quelque chose

à me dire.


BETTY

Si j'ai quelque chose à te dire?

Je suis entrée comment, hein?

Qui m'a donné les clefs?

Paco!

Et l'autre jour, tu ne t'es

pas étonnée qu'il me téléphone?


LEO

C'était pas à moi?


BETTY

Non. Quand vas-tu

donc regarder la réalité

en face? Que faut-il

faire pour que tu acceptes

la réalité?


LEO

Qu'on ne me la cache pas.


BETTY

Comment voulais-tu?

S'il suffit de bottines

pour te ficher par terre.

Que fais-tu?


LEO ouvre la fenêtre toute grande, mais BETTY la referme aussitôt.


BETTY

Voilà des années

que Paco essaie

de te parler!

Mais au premier mot,

tu pousses des hurlements.


LEO

Paco n'est pas si cruel.

Tu n'avais qu'à me le dire,

toi. Tu es experte...


BETTY

Experte? En quoi?


LEO

En mauvaises nouvelles.

Tu organises même

des séminaires.


BETTY

Je te le dis.


LEO

Très bien.

Voilà, tu me l'as dit.

Maintenant, va-t'en,

je t'en prie.


BETTY

Non. Je ne m'en irai pas.

J'ai rompu avec lui,

si tu veux savoir.

Et je l'ai fait pour toi.

(Sanglotant)

Quand il m'a raconté

votre dispute d'hier soir,

je lui ai reproché de

t'avoir laissée seule

dans cet état.

Il me répétait

que c'était ton état normal.

Mais te connaissant,

j'imaginais bien

comment tu te sentais!

J'ai pris ses clefs et

je suis venue te tenir

compagnie.

En voyant le vomi et

le tube vide, j'ai cru le pire.

(Pleurant)

Tu ne peux pas savoir

mon angoisse!


LEO

Il le sait, lui?


BETTY

Si. Il a téléphoné

ce matin de l'aéroport,

avant de monter

dans l'avion.


LEO

Il va vraiment à Split?


BETTY

Si. Il doit déjà y être.


LEO

Depuis quand êtes-vous

amants?


BETTY

Quelque temps avant

qu'il décide d'aller

à Bruxelles. Il est venu

me voir. Vous étiez

en pleine crise et

il ne supportait pas

de te voir souffrir.

(Pleurant)

Il ne t'aimait plus,

mais n'osait pas

te le dire.

Il recourait à moi

comme ton amie et

psychologue. Étant

ton amie, justement,

je ne pouvais pas

le prendre comme patient.

Je lui ai indiqué un confrère,

mais j'ignore s'il est allé.

Paco a continué de venir

me voir. Il venait en ami,

ça le soulageait. Et puis,

sans savoir comment,

un jour, on s'est retrouvés

dans les bras l'un de l'autre.


Le téléphone sonne.


BETTY

Le téléphone...


LEO

Oui, je l'entends bien.


BETTY

Tu ne décroches pas?


LEO

Non.

Décroche, toi.

C'est pour toi.


ANGEL observe la scène avec beaucoup de compassion.


LEO

Dis-lui que j'ai réapparu

et que j'ai compris.

Mais attends que je sorte.


LEO se lève et se réfugie dans les bras de ANGEL.


BETTY

(Répondant au téléphone)

Si?


MÈRE DE LEO

(Voix au téléphone)

Leo, c'est toi?


BETTY

Non, ce n'est pas Leo.


MÈRE DE LEO

(Voix au téléphone)

C'est sa maman.

Passez-la-moi,

je veux lui parler.


BETTY

Tout de suite.

Leo. Ta mère.


BETTY apporte le téléphone à LEO.


LEO

Merci.

(Parlant au téléphone)

Si maman,

j'allais justement de

rappeler.


ANGEL fait mine de s'éloigner, mais LEO le retient.


MÈRE DE LEO

(Parlant au téléphone, ROSA à ses côtés)

Ma petite fille, quel malheur!


ROSA

(Agrippant le téléphone)

Leo!


MÈRE DE LEO

(S'adressant à ROSA)

Tais-toi, face de pou!

(Parlant au téléphone)

Je rentre chez moi au village,

parce que charbonnier

est maître chez soi.


LEO

Je viens avec toi.

Je passe te prendre

tout de suite.


MÈRE DE LEO

Tu viens? Quelle joie!


ROSA prend le téléphone.


ROSA

Personne ne l'a mise dehors!


MÈRE DE LEO

Bien sûr que si. Ton mari.


ROSA

Il lui a juste dit que chez lui,

il buvait quand ça lui chantait.

Elle l'avait traité de poivrot!


MÈRE DE LEO

C'en est un!

(Voix au téléphone)

Tu n'as pas deux sous

de jugeotte.


LEO éloigne le téléphone aigrie par les cris.


ROSA

(Voix au téléphone)

Parle plutôt pour toi!


La MÈRE DE LEO cherche à reprendre le téléphone.


MÈRE DE LEO

(S'adressant à ROSA)

Tu voudrais peut-être

que je n'ouvre pas la bouche?

(Parlant à LEO au téléphone)

Elle me traite comme un chien!


LEO

Ne criez pas...


MÈRE DE LEO

(Voix au téléphone, criant)

On te dit de pas crier, Rosa!


LEO

J'arrive.


ROSA

(S'adressant à sa mère)

Passe-la-moi.

Leo?

Elle a raccroché.


MÈRE DE LEO

Qu'est-ce qu'elle a?

Elle était bizarre.

Je m'inquiète pour elle.


ROSA

Et moi, pour toi.

Tu me tueras!


MÈRE DE LEO

Si tu venais avec nous?


ROSA

Comment veux-tu?


MÈRE DE LEO

Et moi, comment veux-tu

que je te laisse comme ça?


ROSA

Tu vas me rendre folle.


MÈRE DE LEO

Tu sais qui tu me rappelles?

Ma sœur. Tu es pareille,

pareille.

Que Dieu ait son âme.

Ces beaux grands yeux de folle...


La voiture de LEO roule vers la campagne.


LEO et sa mère sont assises sur la banquette arrière.


MÈRE DE LEO

(Ouvrant une casserole)

Tortilla?


LEO

Non.


MÈRE DE LEO

Et une lichette de lomo?


LEO

Non, maman, je ne peux pas.


MÈRE DE LEO

Depuis que tu 'est mise

en tête de maigrir,

tu t'es ternie.

Je ne voulais pas

te le dire.

(S'avançant vers la banquette du conducteur)

Angel, ne vous mettez pas

au régime.


ANGEL

N'ayez crainte, j'adore manger.


MÈRE DE LEO

Vous êtes très bien

comme ça.

Petite, elle était potelée.

Quand elle est née,

elle pesait cinq kilos

deux cents, après deux

jours de couches.

Elle est née toute étouffée!

Grâce à Dieu, ma belle-mère

qui était un dragon,

a dit de la sortir dans la cour.

Mais il gèle, j'ai dit.

Il fait un froid,

dans ces cours, en hiver!

Eh bien, grâce au dragon,

on a sorti la petite,

elle a réagi et a été sauvée.

(Se tournant vers LEO)

Tu te rappelles?


LEO

Maman, comment veux-tu

que je me souviennes?


MÈRE DE LEO

Non, je parle de la poésie

que j'ai dite au village.

« Que la matinée est belle,

Leo. La lumière du soleil

scintille, les fleurs donnent

leurs arômes, les arbres

leurs murmures.

Chantant de branche en

branche, volettent sans trêve

les oisillons joyeux dont

les trilles m'enchantent.

On entend le bêlement

tendre des troupeaux

de moutons qui, tels des

flocons, se détachent

dans l'herbe. »


LEO se retourne pour pleurer en silence.


MÈRE DE LEO

(Continuant de déclamer)

« Ici s'élève une chaumière

où demeurent des bergers.

Là, une maisonnette blanche,

plus blanche que le lys.

Puis loin, une bastide.

Devant la bastide, un potager.

Après le potager, une maison,

et après la maison, l'église.

Les yeuses tapissent la

colline, le vallon regorge

de fruits, des grands arbres

bordent la rivière.

Vous ne savez pas?

C'est mon village. »


La voiture de LEO arrive au village et s'engage dans la rue de la maison de famille. Une femme balayant le trottoir se met à courir en annonçant le retour inespéré de « La Jacinta ».


Les voisines se rassemblent autour de la voiture.


VOISINE 1

En entendant la voiture,

je me suis dit :

« Ça, c'est la Jacinta! »


JACINTA, la MÈRE de LÉO descend de la voiture et embrasse les dames rassemblées autour d'elle.


LES VOISINES

Comment vas-tu?

Qu'est-ce que tu fais là?

(Voyant sortir LEO de la voiture)

Mais c'est Leo!


MÈRE DE LEO

Je suis venue avec elle!


LES VOISINES

La voilà.

Qu'est-ce qui lui arrive?


LEO s'évanouit voyant le groupe des VOISINES foncer sur elle.


UNE VOISINE

C'est rien, elle a dû

trébucher.


LEO est étendue par terre.


ANGEL va chercher LEO et la soulève dans ses bras.


ANGEL

Ouvrez la porte!


LES VOISINES restent devant la maison à discuter.


ANGEL

(Suivant JACINTA dans la cour de sa maison)

Ne vous inquiétez pas.


MÈRE DE LEO

Par ici.


ANGEL transporte LEO dans une chambre.


Plus tard, la MÈRE de LEO vient voir LEO.


MÈRE DE LEO

Tu n'as pas touché

au bouillon.

(S'assoyant sur le lit)

Qu'est-ce que tu as, Leo?


LEO

Je deviens folle, maman.


MÈRE DE LEO

Mais non.

Ta sœur, oui. Mais pas toi.


LEO

Mais si, comme les tantes,

comme ta grand-mère.

Folle...


MÈRE DE LEO

C'est à cause de Paco, hein?

Je m'en doutais bien.

Si c'est pas malheureux!

Si jeune et déjà comme

une vache sans sa clarine!


LEO

Une vache sans sa clarine?


MÈRE DE LEO

Oui, perdue, désorientée,

déboussolée, comme moi.


LEO

Comme toi?


MÈRE DE LEO

Moi aussi, je suis une

vache sans sa clarine.

Mais à mon âge,

c'est normal.

C'est pour ça que

je veux vivre ici.

Quand son mari

vient à manquer,

qu'il meure ou parte

avec une autre,

c'est du pareil au même,

une femme doit retourner

là où elle est née.

Aller à la chapelle,

prendre le frais avec

ses voisines, dire des

neuvaines avec elles,

même si elle n'est pas croyante.

Sinon, elle se perd,

comme une vache

sans sa clarine.


LEO

Maman.


MÈRE DE LEO

Ma petite fille,

avec le mal que j'ai

eu à t'élever!


Quelque temps après, LEO fait de la broderie avec les voisines.


LEO

(Voix au loin)

Comment on dit

pour celles-là?


VOISINE

(Voix au loin)

Les aiguilles.


LEO

(Voix au loin)

Et les autres?


VOISINE

(Voix au loin)

Les épingles.

Tu connais le dicton?

«La jalousie, c'est

mille épingles qui

empoisonnent ma vie. 

Qui veut connaître la

jalousie n'a qu'à demander

mon avis. »


Dans la cour, les femmes sont assises, chacune avec son ouvrage.


LEO

(S'adressant à une parente)

Dis-moi, et la tante

Valentina?


PARENTE

Elle s'est jetée dans

le puits.


LEO

Elle s'est tuée?


PARENTE

Bien oui.

C'est des maçons

qui l'ont vue, bien après.

Et ils ont appelé son fils.

Et puis, ils l'ont sortie

et voilà.


VOISINE

Je n'ai pas de souvenirs

d'elle.


VOISINE 2

Elle était géniale,

elle me racontait de

ces trucs!

Oui, c'était une femme

mais seule.


VOISINE 3

Oui, et elle était

très grande.


LEO

Si vous me chantiez

une chanson?


VOISINE

Une chanson?


LEO

Allez, une chanson

pour me remonter.

Celle qui dit :

« Je suis d'Almagro. »

Allez, allez.


Les VOISINES chantent en choeur. LEO chante aussi.


La MÈRE DE LEO sort dans le jardin.


MÈRE DE LEO

Leo, téléphone.


LEO

Pour moi?


VOISINE

Oui, toi, tu t'appelles pas Leo?


LEO

Ah!


LEO se lève et court au téléphone.


LEO

Qui c'est?


MÈRE DE LEO

J'en sais rien!


LEO

Homme ou femme?


MÈRE DE LEO

Une femme.


LEO prend le téléphone.


LEO

Si?


ALICIA

(Voix au téléphone)

Leo? C'est Alicia.


LEO

Alicia?

Comment as-tu eu

mon numéro?


ALICIA

(Parlant de son bureau)

Par toi, avec le dernier envoi.


LEO

Oui, le dernier envoi...


ALICIA

Qu'est-ce qu'on a aimé

les deux derniers romans!

C'est ce que tu as écrit

de mieux!


LEO

J'en suis ravie.


ALICIA

(Voix au téléphone)

Dis donc, j'ai lu

qu'il y a un fil qui

se tourne avec la même

histoire que la Chambre froide.


LEO

Moi aussi, je l'ai lu.


ALICIA

(Parlant de son bureau)

Tu ne trouves pas ça bizarre?


LEO

Je ne sais pas.


ALICIA

On se demandait...

Tu ne l'as pas vendu

sous un autre nom?


LEO

Non. Après votre refus,

je l'ai mis dans un tiroir.


ALICIA

Et personne ne l'a volé?


LEO

Mais au fait,

ça serait pas plutôt à toi?

Tu as eu l'autre exemplaire.


ALICIA

Mais qui donc me

l'aurait volé?


LEO

Ton fils, le drogué,

(Voix au téléphone)

il doit avoir l'habitude.

Ça se photocopie en

une heure.

(Parlant au téléphone)

Tu le trouvais nul,

je n'ai pas déposé

de copyright.


ALICIA

Tu ne l'as pas fait?


LEO

Non. À quoi bon,

pour une merde?


ALICIA

Mais pour les merdes

aussi, ça se fait.

Bon, je demanderai

à mon fils.

Il vaut mieux laisser tomber,

hein?

L'essentiel, c'est qu'Amanda

Gris soit de retour.


LEO

Oui, c'est l'essentiel.


ALICIA et LEO raccrochent le téléphone, chacune de son côté.


ANGEL répond au téléphone, chez lui.


ANGEL

Leo! Quelle bonne surprise!


LEO

Dis-moi, c'est toi

qui as donné mon numéro

à mon éditeur?


ANGEL

Oui, pourquoi?


LEO

Ils ont reçu deux romans

d'Amanda Gris que je n'ai

ni écrits ni envoyés.


ANGEL

Mais tu n'as rien dit?


LEO

Bien sûr que non.


ANGEL

(Soupirant)

J'aime mieux ça!


LEO

C'est toi qui les as écrits?


ANGEL

Oui. Ils ont vu la différence

et ils les ont refusés?


LEO

Non! Ils sont emballés!

Quel culot! Tu aurais

pu me le dire!


ANGEL

J'avais peur que tu refuses.

Réjouis-toi!

Tu es libre, maintenant!

(Voix au téléphone)

Quand reviens-tu à Madrid?


LEO

Bientôt, hélas.

Paco a entamé

la procédure de divorce.


ANGEL

(Voix au téléphone)

Appelle-moi.

(Parlant au téléphone)

Je brûle de te voir.


LEO

Oui, oui, je t'appelle.

Mais je n'aime pas que

tu fasses ça sans me prévenir.


Dans une salle de spectacle, des drag queens sont vêtues en danseuse de flamenco.


Par la fenêtre, on aperçoit ANGEL qui accueille LEO.


Les spectateurs entrent dans la salle.


LEO

Merci, Angel,

mais je ne voudrais pas abuser.


ANGEL

J'ai déjà été le nègre

d'un écrivain.


LEO

Eh bien moi,

je n'en avais jamais eu.


ANGEL

Tu t'y feras.


LEO

Et toi?


ANGEL

C'était mon rêve

d'écrire des romans

à l'eau de rose.


LEO

Tu es d'un frivole!

Et ça va t'amuser longtemps?


ANGEL

Au moins jusqu'à

expiration de ton contrat.


LEO

Et que veux-tu en échange?


ANGEL

Rien. Mais si tu insistes...


LEO

J'insiste.


ANGEL

Bon, tu touches 20%

des recettes, comme un

agent. Et moi, le reste.

Tu es rassurée?


LEO

Oui, et toi?


ANGEL

Moi, c'est comme tu veux.


BLANCA ouvre le spectacle en dansant. Son fils la rejoint sur la scène et ils dansent en duo.


Dans les coulisses, d'autres danseurs observent la conclusion du spectacle avec ANTONIO qui danse seul.


Les spectateurs applaudissent.


BLANCA se démaquille dans sa loge.


LEO

Blanca!


BLANCA

Pourquoi ne m'avez vous

pas dit que vous veniez?


LEO

Et toi, que tu étais une

si grande artiste!

J'ai l'impression d'avoir

abusé...


BLANCA

Vous nous avez beaucoup

aidés.


LEO

Moi?


BLANCA

Plus que vous ne pensez.


ROSA entre dans la loge à son tour.


ROSA

Blanca!


BLANCA

Rosa!


LEO

Vous vous connaissez donc?


ROSA

Oui, on se téléphone beaucoup.


LEO

Ah si?


ROSA

Elle me tient au courant.

Et tu es arrivée quand?


LEO

À l'instant.

Je suis venue directement

ici.


ROSA

(Se pâmant)

Vraiment, tu étais...


BLANCA

Vous exagérez!

Antonio!


ROSA

Et ton fils!

Je te dis pas!


BLANCA

Antonio, viens.


ANTONIO

Holà!


ANGEL et LEO marchent à la sortie du théâtre. ANGEL fait des cabrioles.


ANGEL

Qu'est-ce qu'il y a?


LEO

Rien.


ANGEL

Rien, c'est ça.

Dans la loge, tu étais

aux anges. Et là,

tu es au bord des larmes.

Ma compagnie est

si désagréable que ça?


LEO

Tu m'as rappelé Paco.

Il y a trois ans, à Athènes.

Là-bas, il n'y a presque

pas de bars.

Nous marchions dans la rue

et Paco s'est mis à jouer

au foot avec des cartons.

On aurait dit un enfant.

Le seul souvenir gai

de ce voyage.


ANGEL

Il est formellement interdit

de jouer au foot!

On ne peut que danser.

Si les toupies peuvent

danser, moi aussi.


ANGEL fait quelques pas de flamenco en chantant. Comme s'il reprenait la chorégraphie au complet. Puis il chute sur le sol.


LEO

Angel? Angel!

(S'accroupissant près d'ANGEL)

Tu t'es fait mal?


ANGEL

Je suis en morceaux.


LEO

Ne dis pas de bêtises.

(Tentant de le relever)

Allez, aide-moi.


ANGEL

Ah!


LEO

Arriba!


ANGEL reste debout dans les bras de LEO.


LEO

Ça va mieux?


ANGEL

Tu te rappelles : Casablanca?

Ingrid Bergman entre

dans le café de Rick.

Ils s'assoient à la même

table.

Bogart se tient raide,

pétrifié par l'émotion.

Ingrid lui demande 

s'il se rappelle la dernière

fois qu'ils se sont vus.

C'était à Paris.

Bogart lui répond,

impassible : « Je n'oublierai

jamais ce jour-là. C'est

le jour où les Allemands

ont occupé Paris.

Les Allemands étaient

en gris et toi, en bleu. »

Tu étais en bleu le jour

où, fuyant ta vie,

tu es entrée dans la mienne.


LEO recule de quelques pas.


LEO

Je veux oublier ce jour-là!


ANGEL

(La larme à l'oeil)

Moi, je ne l'oublierai

jamais.


LEO

Allez, je te ramène

chez toi, tu es ivre.


ANGEL

Reste avec moi.


LEO

Non. Il faut que j'aille

chez moi.


ANGEL

Seule?


LEO

Seule.


ANGEL

Tu es bien forte,

maintenant!

Je te préférais fragile.


LEO

Je le suis toujours.

Je n'ai pas monté

mes valises chez moi

parce que ça me faisait

peur.

Je ne suis pas bien forte!

Mais je dois apprendre

à y vivre sans Paco.


ANGEL

Allons prendre un verre.

L'alcool te donnera

du courage.


LEO

Non.

Je dois aussi apprendre

à vivre sans alcool.

Sans Paco et sans alcool.

Et le plus tôt sera le mieux.


LEO prend son sac et s'éloigne d'ANGEL.


Devant chez elle, LEO prend ses bagages dans le coffre de sa voiture.


LEO rentre chez elle.


Aussitôt rentrée, la sonnerie de la porte résonne.


LEO

Je ne répondrai pas.

(Elle prend l'interphone)

Si?


ANTONIO

C'est Antonio.


LEO

Antonio?


ANTONIO

Je peux monter?


LEO

Si, si.


LEO ouvre à ANTONIO.


LEO

Antonio,

qu'est-ce que c'est?


ANTONIO avec des sacs.


ANTONIO

Des provisions.

Ma mère a insisté.


LEO

Pourquoi s'est-elle

donc dérangée?

Je ne bois plus, tu sais?

Mais je veux bien,

si tu m'accompagnes.

Tu veux un verre?

Dis oui.

Il n'y a pas de glaçons.


ANTONIO

Vous allez dormir ici,

cette nuit?


LEO

Je vais essayer, du moins.


ANTONIO

Seule?


LEO

Oui, pourquoi?


ANTONIO

Vous voulez que

je reste avec vous?


LEO

Ne me mets pas à

l'épreuve. Bois ton

verre et va t'en. Cin!


ANTONIO

Avant, il faut que je te dise...


LEO

Bien... dis-moi.


ANTONIO

Je t'ai volé quelques objets.


LEO

Quoi?


ANTONIO

Quelques bijoux...

Des broutilles...


LEO

Pendant mon absence?


ANTONIO

Non, non, vous étiez là.

J'ai profité de votre

amnésie pour ramasser

ce que j'ai pu.

Et puis j'ai pris

dans la poubelle,

le roman « La Chambre

Froide », qu'un pote à moi

a passé à la machine

et vendu à un producteur.

Même qu'ils tournent

le film.


LEO

Oui, j'ai lu ça.

C'était donc toi?


ANTONIO

Mais je suis pas un voleur!


LEO

Non, bien sûr!


ANTONIO

Cet argent m'a servi

à monter le spectacle.

J'en avais assez des boîtes

de flamenco.


LEO

Et ta mère aussi me volait?


ANTONIO

Non, ma mère elle est

antivol!

Quand elle l'a appris...

Vous vous rappelez le jour

où M. Paco est venu?


LEO

Oui, assez bien.


ANTONIO

On se disputait.


LEO

Oui, le jour de la paella.


ANTONIO

La veille, elle m'avait surpris.

Et elle ne voulait plus

danser! Ma mère, elle vous

aime un max.


LEO

Moi aussi.


ANTONIO

Elle me rappelle tous

les jours qu'on a une dette.


LEO

Et ce soir,

tu es venu la payer?

Et tu pensais baiser

combien de fois pour

t'en acquitter?

À combien m'évalues-tu?


ANTONIO

Je vous en prie,

ne me dites pas ça.

Je vous rendra tout,

au centime près.


LEO

Ce n'est pas nécessaire.

Tu ne pouvais pas mieux

l'investir que dans cette

merveille!


ANTONIO

Vous le pensez vraiment?


LEO

C'est drôle la vie.

Elle est cruelle, paradoxale,

imprévisible et parfois

tellement juste!


ANTONIO

Si vous le dites...

Bon, alors, je reste

ou je pars?


LEO

Va-t'en avant que je m'emballe

et que j'oublie que je suis

une dame.


LEO et ANTONIO trinquent.


ANTONIO s'en va.


LEO

Et merci, Antonio.


ANTONIO

Merci de quoi?


LEO

Tu as donné un sens

aux mois les plus noirs

de ma vie et tu m'as fait

oublier Paco.

Je pense plus à lui

depuis un quart d'heure.

Adios.


ANGEL est assis devant son foyer. La porte sonne.


ANGEL se lève et va ouvrir.


LEO entre.


LEO

Holà.

Je peux entrer?


ANGEL

Quelle question!


LEO entre et s'assoit dans le salon.


LEO

Ça me rappelle la

fin de « Riches et célèbres ».

Les deux amies écrivains

qui trinquent, seules,

loin du monde, face à une

cheminée.


ANGEL

Oui, mais tu es sobre

et en plus, c'était un soir

de réveillon du Jour de l'An.


LEO

Sers-moi un verre

et laisse-moi faire le reste.


ANGEL ne se fait pas prier et se lève chercher un verre à LEO et y verse du vin.


ANGEL

Embrasse-moi.

Si c'est le Jour de l'An,

je veux toucher de la

chair humaine. Et tu es

la seule chair qu'il y ait ici.


LEO embrasse ANGEL.


Générique de fermeture




























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