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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Pierre Bélanger : homme d'affaires

Pierre Bélanger est un personnage incontournable dans le paysage social du Nord de l’Ontario : il est éleveur de bisons, homme d’affaires et… activiste.
Il est de toutes les luttes sociales pour la protection de la culture française et la sauvegarde du patrimoine local.
Dans sa jeunesse, Pierre Bélanger fut l’un des fondateurs de la Coopérative des artistes du Nouvel-Ontario; ce mouvement qui a donné naissance à plusieurs institutions franco-ontariennes comme le Théâtre du Nouvel-Ontario, la maison d’édition Prise de parole et La nuit sur l’étang.



Réalisateur: Charles Pepin
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, PIERRE BÉLANGER, homme d'affaires, on montre des images du village d'Earlton, en Ontario.


GISÈLE QUENNEVILLE

Earlton

est un petit village du nord-est

de l'Ontario. La frontière

québécoise est là-bas,

à une vingtaine de kilomètres.

Une bonne partie

des 800 habitants d'Earlton

sont francophones. Bon nombre

d'entre eux sont agriculteurs.

Un des piliers de cette

communauté est Pierre Bélanger.

Dans sa jeunesse, Pierre

Bélanger était un des fondateurs

de la Coopérative des artistes

du Nouvel-Ontario, ce mouvement

qui a donné naissance

à plusieurs institutions

franco-ontariennes comme

le Théâtre du Nouvel-Ontario,

la maison d'édition Prise de

parole et la Nuit sur l'étang.

Plus tard, Pierre Bélanger s'est

transformé en homme d'affaires

comme propriétaire

d'un zoo et d'un commerce

de véhicules récréatifs.

Et durant tout ce temps-là,

il a été éleveur de bisons,

le plus important éleveur

de l'est du Canada.


PIERRE BÉLANGER

Quelqu'un

qui vise le long terme dans une

société, dans un monde fragmenté

et discontinu, il est à côté

du rythme de la société

contemporaine. Donc, je suis

soit un Don Quichotte ou

un anachronisme, je ne sais pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pierre Bélanger, bonjour.


PIERRE BÉLANGER

Oui, bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pierre Bélanger, ramenez-nous

au tout début de la Coopérative

artistique du Nouvel-Ontario.

On est à la fin des années 1960,

début des années 1970. Qu'est-ce

qu'il y avait sur la scène

culturelle en Ontario

français, à ce moment-là?


PIERRE BÉLANGER

Bien, en Ontario français,

il y avait rien qui se nommait

"culture franco-ontarienne".

Il y avait des jeunes

idéalistes et créateurs,

et par hasard, il y en avait

tout un groupe qui était

à Sudbury au même moment. Il y a

quelque chose de fortuit dans

ce qui s'est passé avec CANO,

à Sudbury et tout

ce développement artistique,

de coopérative artistique, et

c'était des gens, écoutez, moi,

j'étais arrivé au même moment

à l'Université Laurentienne

où j'étais instructeur

en sociologie.

Mais on sortait tous du Collège

Sacré-Coeur où on se connaissait

bien. Il y avait aussi les gens

de Hearst qui étaient mêlés

à ça. Et donc, tout ça, c'était

créateur. Et accidentellement,

ils étaient tous là. Écoutez,

pensez-y, Robert Paquette,

André Paiement... Et tout

ce monde-là était là, à la

cafétéria. Tu avais ces gens qui

étaient photographes, musiciens,

compositeurs, danseurs,

artisans, et ils étaient

franco-ontariens.

L'université avait besoin...

Moi, c'est comme ça que je suis

rentré là-dedans. Je suis pas un

artiste, en fait. Je suis plutôt

un organisateur d'artistes. à

l'époque, c'est ce que j'étais.

Et l'université avait besoin de

quelqu'un pour diriger la troupe

universitaire. Il y avait

personne qui voulait le faire.

Ils m'ont donné l'emploi.

J'avais jamais fait de théâtre

autre que du théâtre

au secondaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

On prenait ça

au sérieux, hein?


PIERRE BÉLANGER

Mais on était aussi

très engagés. Alors, moi,

plutôt gauchiste à l'époque,

et on voulait faire du théâtre

de création collective et du

théâtre d'éveil communautaire.

Et on s'est dit: Comme je suis

pas directeur, et vous n'êtes

pas comédiens. Je suis allé

à la cafétéria et j'ai recruté

toute cette gang merveilleuse.

Et c'est le début, la genèse

de tout ça, c'est le premier

spectacle qui s'appelait,

on est loin, aujourd'hui,

ça choque pas, mais le spectacle

s'appelait

Moi, j'viens

du nord, 'stie. On était

militants dans le sens où

on voulait avoir une voix

au Québec, à l'époque.

Mais on savait qu'on était

différents. On était

nord-américains davantage que

les Québécois. Nos influences

musicales, celles d'André

Paiement, Robert Paquette,

tout ça était autant à Los

Angeles. Il y a des gens, comme

moi, j'étais venu tout près

d'aller étudier à San Francisco

au lieu d'étudier à l'Université

Laurentienne à Sudbury.

Pour nous, les spectacles qui

nous inspiraient, c'était

Hair, c'était les

musicals.

Le spectacle

Moi, j'viens

du nord, 'stie,a un orchestre

complet. Le spectacle avait

du multimédia, avait

des diapositives sur la scène

à l'arrière. Il y avait...

On composait les chansons

quand on faisait le spectacle,

mais on cherchait tellement

une identification. Tiens,

une anecdote intéressante:

en tournée avec le spectacle, si

on arrivait à Sturgeon Falls, le

décor changeait. Le restaurant

où les jeunes amoureux

se rencontraient devenait

le restaurant local, et on

le nommait. Et le père de ces

deux jeunes-là, qui travaillait,

n'était plus mineur à l'Inco,

il était au moulin à papier

de l'Abitibi. Et on changeait.

Les diapositives changeaient.

Notre équipe était allée faire

les diapos pour que les gens

s'identifient. C'était brutal.

On voulait que les gens... Si on

jouait à Kapuskasing, les gens

disent: "C'est nous sur scène."

Effectivement, ça marchait.

Mais le langage était

volontiers un langage commun

de la rue ou de la maison.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, ça, c'était

à l'Université Laurentienne.


PIERRE BÉLANGER

Ça, tout ces gens-là,

de l'université, l'été venu,

ça, c'était en 1970... En 1971,

on a monté un immense projet.

À l'époque, il y avait beaucoup

d'argent pour les projets

étudiants, et on avait 80

personnes qui travaillaient dans

un projet qui s'appelait

Été 71

où on faisait de l'animation

avec les jeunes,

pendant l'été, de théâtre,

de danse, de musique.

Et où il y avait, en tout cas,

projet sur projet. On en avait

un bouquin épais comme ça, que

j'ai organisé, tu vois, mon rôle

un peu plus comme organisateur,

et tous ces gens-là étaient

là-dedans, mais là, on s'est

dit: On perd notre temps

et notre argent, ici, à Sudbury.

Il nous faudrait une ferme et

une place, un lieu de rencontre

où on aurait notre propre

équipement pour faire

les tournées, faire le théâtre,

et où on aurait un lieu

à quelque part, un genre

de repos ou un refuge.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est une commune,

votre affaire!


PIERRE BÉLANGER

Bien, je m'en viens le dire.

Oui, c'était une commune, oui.

Et puis, on voulait faire aussi

de la céramique. Ici, il y a de

la glaise. On dit: "Ça devrait

fonctionner." On a acheté une

ferme à Earlton et on a déplacé,

la plupart, une vingtaine de ces

personnes-là se sont déplacées

ici, de ces artistes

et artisans pour y vivre

sur une base occasionnelle,

et certains, permanents. Des

artisans, ceux qui travaillaient

le cuir, ceux qui travaillaient

de la photographie et tout ça.

Même si c'était une commune,

et qu'on avait

les cheveux jusqu'ici--


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous étiez des hippies?


PIERRE BÉLANGER

Bien, on aurait dit ça, oui,

à l'époque. Mais on était

tellement vaillants, tellement

enthousiastes et, je peux

le dire, sympathiques que la

communauté nous acceptait. Ça a

pas pris de temps avant qu'il y

ait des ateliers chez nous, à la

ferme. Des ateliers de céramique

où des femmes du village

venaient, et on s'est mêlés

très vite à la communauté.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand on pense à CANO, la

Coopérative artistique du "nord

de l'Ontario", il y a ça, mais

il y a aussi le groupe musical,

CANO, qui a fait fureur,

en fait, durant ces années-là.


PIERRE BÉLANGER

Avant-gardiste.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quels étaient

les liens entre les deux?


PIERRE BÉLANGER

C'était le même monde.

Écoutez, le premier spectacle,

on pouvait, en soirée, créer,

faire de la création collective.

Tu as toute ton équipe, et

on essaie d'écrire la prochaine

scène, l'avoir pour demain.

On dit: "Tiens, il nous faudrait

des photos." Bien, dans

le groupe, il y en a un qui est

génial comme photographe. Il

nous fait des diapos. "Il nous

faudrait une chanson. Me semble

que ça, s'il y avait quelque

chose qui entrait là-dedans, une

chanson et qu'on pouvait baisser

la lumière dès qu'il y a une

chanson qui part." Tiens, mais

Robert Paquette et puis André

Paiement nous disent: "On

va te composer ça." Le lendemain

matin, il y avait la chanson,

il y avait la musique

pleinement orchestrée. Et là,

on retravaillait les paroles

en groupe. Il y avait des gens

là-dedans d'une créativité et

d'une qualité extraordinaires.

Bien, évidemment,

de l'extérieur, je pense

qu'on devait avoir

l'air ébouriffés.

(rires de Gisèle)

Il devait y avoir un peu de

fumée là-dedans aussi, mais très

déterminés et productifs. C'est

ça que je retiens toujours.

Ce qui était différent de CANO,

c'est qu'il y avait

une éthique de travail

qui était, évidemment, qui était

naturelle pour des gens,

je crois, du nord de l'Ontario

et du milieu soit agricole,

soit forestier, soit mineur.

Donc, un sens du travail

où il y a des tâches à faire,

il faut les faire même si on est

hippie, supposément flyé. Mon

background, moi, de sociologue,

je voyais qu'il fallait nommer

la chose, dire: "Il y a une

culture franco-ontarienne, elle

est là. Elle n'est pas nommée.

On va la nommer et on va la

créer." Comment on va la créer?

Si on fait une chanson et que

c'est des Franco-Ontariens

qui la font, c'est une chanson

franco-ontarienne. Si on fait

un théâtre, et il y avait

un refus, c'était clair et net,

à l'époque, pour nous, TNO,

interdit pour nous de faire

du répertoire. Il y avait pas

d'histoire de faire du Molière

ni de faire du québécois.

On faisait un théâtre et on

allait le composer nous-mêmes,

par définition, et c'était

franco-ontarien. Et c'est de là

qu'est parti... On a exprimé

quelque chose qui était dans

l'air. Bien sûr, c'est pas nous

qui l'avons inventé, mais on l'a

exprimé et on l'a cristallisé

en quelque sorte. Et ça a lancé,

après cette année-là où on a

fait cette tournée avec le

spectacle

Moi, j'viens du nord,

'stie, partout dans le nord

ontarien, il y a eu des écoles

et des jeunes qui ont fait des

spectacles à peu près semblables

et qui ont créé leur propre

spectacle. Mais tout craquait à

l'époque, hein, dans la société.

Et puis nous autres, voilà qu'on

avait cette vitalité de jeunes,

et de créateurs, et d'artistes

talentueux. Ils ont presque

tous fait de grandes carrières

après ça, et ça a été

bien sympathique.


Dans un autre segment, on nous montre des images datant de 2005, où ROSE-AIMÉE BÉLANGER est en train de réaliser une sculpture.


PIERRE BÉLANGER (Narrateur)

Ma mère, Rose-Aimée Bélanger,

aujourd'hui, a 93 ans et sculpte

encore. Ma mère est à la fois la

mère de neuf enfants, une assez

grosse famille, et aussi

une sculpteure autodidacte.

À partir de la cinquantaine,

elle a commencé à être

sculpteure et à produire

elle-même, dans un atelier ici,

des sculptures de grès.

Éventuellement, c'est devenu des

sculptures qui ont été coulées

en bronze et qui sont partout

au Canada, dans des grandes

collections, dans des grandes

galeries d'art. Ma mère est

une personne qu'on veut émuler,

qui fascine tout le monde qui

la rencontre. Si je parle

de sa personnalité, ma mère

est toujours intéressée et

intéressante. Si tu as quelque

chose à lui conter, quelque

chose de nouveau, que ce soit

petit ou grand, elle veut

le savoir, et n'a jamais perdu

cette qualité d'ébahissement,

d'émerveillement.

Et ça, tu le vois dans son art

et dans ce qu'elle fait. Ce

qu'elle fait, les sculptures, je

voudrais en avoir. J'en ai plein

ma maison, mais je voudrais

en avoir encore plus parce qu'il

y a une vitalité chez ma mère

et dans ce qu'elle crée qui est

une vitalité, une douceur,

une intelligence. Une personne

superbe, et on est chanceux

quand on a ça comme mère, hein?


On retourne à l'entrevue avec PIERRE BÉLANGER.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pierre Bélanger,

après CANO, vous êtes devenu

entrepreneur. Entre

l'étudiant gauchisant de CANO

à entrepreneur à Earlton, il y

a quand même... La marche est

haute! Comment c'est arrivé, ça?


PIERRE BÉLANGER

C'est plus que latéral!

Là, c'est un 180 degrés.

Oui, écoutez, je passais pour

un communiste. Je pensais que

j'étais pas seulement gauchiste,

je pensais que j'étais marxiste.

Mais j'étais allé étudier en

France, et là, j'avais découvert

que oh! J'étais pas marxiste,

c'était pas mal pragmatique

comparé à mes compères français.

De toute évidence, je suis ce

qu'on appellerait un centriste.

C'est-à-dire que j'accepte

très bien le système économique

dans lequel on est,

mais j'aime l'atténuer

du côté social ou du côté...

préoccupation pour l'humain.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez longtemps

vendu des roulottes ici.


PIERRE BÉLANGER

Oui. Écoute, les gens

se demandent: Comment tu fais

pour partir du Théâtre du

Nouvel-Ontario et être vendeur

de roulottes? Ce qui ne semble

pas avoir de noblesse, mais moi,

quand j'ai accepté une année

de service à l'usine, j'en ai

manufacturé. Dans ma vie, j'en

ai vendu... On a fait le compte,

l'autre jour, j'en ai vendu

12 200 quelques roulottes

au total. 12 200!

Il y a du véhicule récréatif

sur la route, dans le nord

de l'Ontario, qui vient de chez

moi. Donc, on en a manufacturé.

C'était un effort de

développement économique local.

Il y a encore une coopérative de

gens locaux qui voulaient créer

de l'emploi dans le coin. Et ils

avaient eu une année difficile,

leur première année. Ils m'ont

demandé d'aider pour une année.

Je me suis dit, je me souviens

d'avoir soupiré intérieurement

et d'avoir dit: "Quelle vie

triste. Commerçant." Qu'est-ce

que tu fais? Qu'est-ce que

tu fais pour te tenir allé?

Après que tu en as vendu une,

tu en vends une deuxième.

C'est toujours la même chose.

Il y a rien de compliqué. C'est

simple et c'est crasse un peu.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais là, des roulottes,

vous êtes passé aux bisons.

Là, encore, la marche est haute.


PIERRE BÉLANGER

Il y a une partie, je crois,

si je me donnais un titre, si

j'avais à qualifier ça, je suis

un homme accidentel. Les choses

m'arrivent, et je suis facile

à allumer. Quelqu'un a

une bonne idée et je dis oui!


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais qu'est-ce qui vous a

allumé chez les bisons? Parce

que... Et vous faites pas les

choses à moitié, hein? Parce que

vous êtes devenu le plus grand

éleveur de bisons

de l'est du Canada.


PIERRE BÉLANGER

Oui, j'ai beaucoup...

Dans ça, il y a quelque chose...

Il y a comme un automatisme

qui fait que je suis un peu

nord-américain. J'aime...

Pour moi, plus c'est gros, mieux

c'est. À moins qu'on me prouve

le contraire. Alors, quand

on s'y lance dans quelque projet

que ce soit, j'aime aller,

j'aime que ce soit large,

gros, magnifique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pourquoi le bison?

Parce que le bison était

à peine devenu un animal

d'élevage à ce moment-là.


PIERRE BÉLANGER

Est-ce que je peux faire

une confession intime?


GISÈLE QUENNEVILLE

Allez-y.


PIERRE BÉLANGER

Allez-y! Je dois le dire.

J'y ai bien pensé. J'aime les

animaux. Mais j'aime par contre

la notoriété, il faut le dire.

Alors, si j'avais élevé

du cochon, on serait

pas là, aujourd'hui.

Donc, le bison a quelque chose

de romantique, quelque chose de

dramatique, de romantique, et ça

a jamais été fait. Et comment on

a commencé ici, c'est mon père

et moi qui avons commencé. J'ai

pas tout le mérite là-dedans.

Voilà que mon père... Les

troupeaux ont été rétablis dans

l'Ouest canadien à Elk Island,

le parc national. Ils vendaient

leur surplus pour l'abattage

à des grandes firmes. Mon père

avait un hôtel et un restaurant

et il servait du bison

à ses clients. Il s'était dit:

Il faudrait bien qu'on élève le

bison, mais on ne pouvait pas.

Avant la fin des années 1960,

le bison était classé comme

de la faune, un peu comme de

l'orignal. Donc, pas d'élevage

privé. Et le gouvernement

canadien, les surplus sont tels

dans le bison. Le bison n'a pas

d'ennemi naturel. Donc, dans

les grands parcs comme ça, le

troupeau arrête pas de grossir.

Ils se sont mis à vendre

les surplus et ont déclassé

en quelque sorte le bison,

en ont fait un animal domestique

légalement et ils se sont mis

à vendre les surplus vivants au

lieu de les abattre. Mon père a

dit: "Voilà notre opportunité.

On s'achète des bisons. Tu as

une ferme de 320 acres, la ferme

CANO. On va élever des bisons."

J'ai dit: "Tiens,

c'est assez hurluberlu

pour que ça me tente."


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais vous êtes vraiment resté

dans l'animal. Parce que

je pense qu'à un moment donné,

vous étiez propriétaire

du zoo d'Earlton.


PIERRE BÉLANGER

Ah oui, c'est vrai!

C'est une autre opportunité.


GISÈLE QUENNEVILLE

Un zoo à Earlton.


PIERRE BÉLANGER

Oui, oui, puis un bon gros

parc zoologique. Écoutez, il y

avait au-dessus de 300 animaux.

Il y avait des zèbres, des

chameaux, des lions, des tigres.

C'était un parc... On avait

du terrain de surplus

au magasin de VR,

et un ami prenait sa retraite.

Il avait un petit parc,

un peu d'attraction. Mon père

et moi, on a dit: "Tiens,

on va l'acheter, le parc."

Et on l'a amené à notre magasin

de VR où on avait plusieurs,

peut-être 40, acres derrière

le magasin pensant que ça

ajouterait peut-être un peu

aux visiteurs, au montant

de personnes qui viendraient

peut-être voir des roulottes

et en acheter.

Le parc, quand on l'a acheté, il

avait 3000 visiteurs par année.

Mais je te disais, tout

à l'heure, qu'on a comme une

compulsion et il faut toujours

faire plus gros, plus grand

et mieux. Voilà que ça monte

à 28 000 visiteurs par année.

Et le parc zoologique

devient tellement gros qu'il

y a des employés. On pensait

faire ça à temps perdu

ou en soirée et s'occuper de ça.

C'est devenu assez gros.

Mais le maximum, on a frappé

à 28 000 personnes à peu près.

Tout ce qu'on pouvait faire dans

une région comme celle-ci, il y

a pas de monde dans le nord-est

ontarien. La municipalité, ici,

célèbre, mon Dieu, au mieux,

son centième anniversaire,

cette année. C'est pas vieux.

Avant ça, c'était de la forêt

partout et les Autochtones.

C'est donc des régions neuves.

On défriche encore des fermes,

ici, juste à côté. On est pas

trop retenus par les traditions,

les acquis. Chacun fait

sa place, et on accepte

bien, ici, les novateurs.

On les applaudit la plupart

du temps, et ça fait

des bonnes histoires à conter.


Dans un autre segment, GISÈLE QUENNEVILLE et PIERRE BÉLANGER sont devant le champ où se trouvent les bisons de PIERRE BÉLANGER. Les bisons sont très loin devant eux.


GISÈLE QUENNEVILLE

M. Bélanger,

vos bisons sont là-bas.

C'est peureux, hein, comme bête?


PIERRE BÉLANGER

Bien, aujourd'hui,

ils ont pas coopéré.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous en avez combien?


PIERRE BÉLANGER

On en a 300.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça pèse combien

une bête comme ça?


PIERRE BÉLANGER

Le gros mâle bison,

si on attendait assez longtemps,

il pourrait peser jusqu'à

une tonne, 2000 livres. Mais

normalement, à 5 ou 6 ans, ils

pèsent à peu près 1400 livres.

On les abat à peu près à

500 kilos. C'est pour avoir une

viande tendre, et jeune, et plus

parfaite pour nos consommateurs.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez des bonnes

recettes de bison?


PIERRE BÉLANGER

Très, très bonnes recettes.

Écoutez, le bison, c'est une

belle viande. J'en fais pas une

religion, mais c'est quand même

une meilleure viande. Une viande

santé. Ces animaux sont élevés

au large, à l'année longue.

Pas d'étable, pas de parc

d'engraissement. Nourris

seulement au pâturage

et au foin. Donc, une viande

très maigre et saine.

Évidemment, pas d'antibiotique,

pas d'hormone de croissance.

C'est une viande naturelle.

Je pense que ça a marché pendant

des millénaires dans l'Ouest

canadien. Ça devrait

fonctionner aujourd'hui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous l'apprêtez comment?


PIERRE BÉLANGER

Il faut faire attention avec

le bison. C'est tellement maigre

que si on le fait trop cuire, ça

fait une viande sèche et dure.

Donc, il faut que ce soit...

Les recettes avec sauce,

préférablement. Mais c'est

une viande qui se fait cuire,

les mêmes coupes à peu

près que le boeuf.


GISÈLE QUENNEVILLE

Un bison bourguignon, alors.


PIERRE BÉLANGER

On peut faire un bison

bourguignon. On a même des gens

qui font une poutine au bison.

On en a qui font, écoutez, des

tartares au bison. C'est divin!


GISÈLE QUENNEVILLE

Moi, j'ai faim, là!


PIERRE BÉLANGER

Oui, moi aussi!


On retourne à l'entrevue avec PIERRE BÉLANGER.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pierre Bélanger, vous êtes un

grand défenseur de votre région

du nord de l'Ontario.

Vous avez même été un activiste

à un moment donné, pas très

loin d'ici, Kirkland Lake.

On voulait utiliser une mine

désaffectée pour l'enfouir

avec les déchets de Toronto,

et vous avez milité contre ça

pendant plus de dix ans.


PIERRE BÉLANGER

Il y a toute une histoire

dans celle-là. Écoutez, j'ai été

homme d'affaires de l'époque

avec une assez grosse

entreprise. Plusieurs millions

de vente par année, et puis

une vingtaine d'employés.

Les activistes

environnementalistes m'avaient

demandé de donner un coup de

main. Ils étaient venus me voir.

C'est vers l'an 2000. Ça faisait

déjà sept ou huit années que

le combat durait contre Toronto

qui voulait expédier ses déchets

ici. Tous ses déchets du grand

Toronto. Et je leur faisais des

dons un peu, pas secrets, mais

des dons pour aider à financer

la campagne anti mine Adams.

Mais là, ils ont dit:

"On en a pas..." J'ai dit:

"Est-ce qu'il vous faut

un autre chèque?" Ils ont dit:

"Non, non, pas un chèque.

On veut que tu nous aides,

toi, personnellement.

Que tu deviennes porte-parole."

J'ai dit: "Mon Dieu Seigneur."


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais est-ce que c'est naturel,

ça, pour un entrepreneur?


PIERRE BÉLANGER

Mais non, c'est ça, j'ai

dit: "Oh boy!" Quand tu es

commerçant, surtout dans

le commerce du détail, quand tu

prends position dans une cause

controversée, tu ne gagnes aucun

client, et tu en perds. Ceux qui

se sont opposés disent: "Lui,

c'est la dernière fois qu'on

achète chez lui." J'ai dit:

"Bon, vous m'en demandez

beaucoup." Mais ils ont dit:

"Écoute, il n'y a plus

personne qui nous écoute.

Les environnementalistes, on est

opposés à la coupe à blanc,

opposés aux déchets nucléaires,

et là, maintenant, aux déchets

de Toronto. Ça fait 20 ans.

Et quand ils nous voient

la binette, on ne passe même

plus aux nouvelles. Il nous faut

quelqu'un qui a une valise

d'affaires et la cravate."

J'ai dit: "Mon Dieu, c'est

ce que j'ai comme image?"

Un gars de Chambre de commerce.

Et ils avaient raison. J'ai dit:

"Je vais vous aider à vous

organiser et je vais en faire

un peu." Le "un peu" est devenu,

comme dans tout ce qu'on fait,

"un peu" est devenu "total".

J'ai quitté presque

mon commerce. À un moment donné,

j'ai passé une année presque

entière à ne faire que cela.

Et la lutte est devenue

très ardue. Celle-là était...

Celle-là aurait tué complètement

tout ce qui était la nature même

de notre région à la fois.

Il y avait une menace

environnementale réelle. C'est

pas simplement parce que je suis

contestataire. Celle-là était...

Gestion des déchets pour idiots.

C'était pas compliqué. Tu mets

tous les déchets dans un trou

qui est plein d'eau. Tu dis:

"Attends minute, je pense

que ça va aller dans la nappe

phréatique." Ici, on est

fermé, on a besoin de l'eau. Ça,

c'était le cas objectif. Mais

par-dessus ça, il y avait une

insulte. Il y avait une insulte.

C'était un peu comme

les Québécois qui nous disent:

"Mon Dieu, vous parlez donc bien

français. Êtes-vous vraiment

Ontariens?" Tu dis: "Mon Dieu,

mon Dieu, quelle ignorance!"


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais je pense que l'idée

derrière ça, en quelque part,

c'était de créer également

des jobs, des emplois dans

cette région. Parce qu'on sait

que le nord de l'Ontario, cette

région-ci en particulier, se

vide. En quelque part, en tant

qu'entrepreneur, ça doit être

une préoccupation pour vous ça?


PIERRE BÉLANGER

Oui. Celle-là avait pas de

création d'emplois de rattachée.

C'était un dépotoir avec

une vingtaine d'emplois.

Il y avait pas de recyclage,

de transformation. Mais moi,

ma préoccupation a été

le développement économique

régional dans tous ses aspects.

J'ai fait partie, je pense,

de presque tout ce qu'il y a eu

comme comité. J'en fais encore

partie. Je me regarde pas

souvent dans le miroir, mais je

me dis: Peut-être que je verrais

Don Quichotte là-dedans. Parce

que c'est des luttes que tu dis:

Écoute, toute cette énergie

que tu y mets toi et d'autres,

objectivement, vous allez

contre le courant.

Vous allez contre la marée.

Entre et vous vous en allez vers

la mer. Est-ce que tu vois pas

les signes? Par contre, il

y a des joies terribles. Je suis

très grégaire. C'est l'autre

explication, probablement.

Je suis grégaire et j'aime

les groupes et les actions

de groupe, et j'aime

les succès qu'on réussit

assez souvent à avoir.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlons de la francophonie.

Dans cette région, ici,

traditionnellement

une région très francophone.

À peu près 30% de Francophones?


PIERRE BÉLANGER

Oui, 27,9%.


GISÈLE QUENNEVILLE

Voilà. Est-ce que

la francophonie est en perte

de vitesse dans ce coin?


PIERRE BÉLANGER

Oui, elle l'est. Même ici,

on pensait pas que ça arriverait

ici parce que ce sont des

villages ruraux, et il y a pas

de changements de bassin

de population énormes.

Mais ici comme partout, c'est

le monde contemporain qui nous a

finalement rejoints. Parce qu'on

a réussi, à force de toute sorte

de combats, mais il faut que

j'admette, quand je fais le tour

maintenant des écoles, si je

visite les écoles primaires et

secondaires, tout le monde parle

anglais. Je pense que c'est

une pression presque naturelle.

C'est un peu comme...

Je l'accepte, j'essaie

de l'accepter de façon sereine.

Je te dirai pas que je suis

pas piqué par ça et un peu

désappointé que ce soit arrivé

à ça après qu'on ait gagné

finalement tous ces combats-là.

Dans le fond, on a tous

les services qu'on voulait.

Les services français. On a une

population de base bien éduquée

et qui est prospère. Et tout ça

devrait donc fonctionner

maintenant tout seul, mais

voilà que dans la vie de tous

les jours, il y a les fameux

mariages mixtes. Il y a un

changement de population qui

se fait ici, où les fermes

sont vendues à des gens qui nous

arrivent du sud, de l'extérieur.

Et... il y a une transition

qui se fait dans la région.

Et il y a l'anglicisation qui

est là partout. J'en suis venu

à penser que dans une ou deux

générations, il n'y aura plus

grand monde qui va parler

français. D'une certaine

façon, je suis peut-être

un anachronisme. Me voilà

en train d'essayer de faire

de la continuité avec une ferme

qui va passer de père en fils.

Mon fils veut reprendre la ferme

de bisons. J'ai investi à long

terme dans tout ce que je fais.

Mais quelqu'un qui vise le long

terme dans une société

et dans un monde fragmenté

et discontinu, il est à côté

du rythme de la société

contemporaine. C'est ça. Donc,

je suis soit Don Quichotte ou

un anachronisme, je ne sais pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Eh bien, Pierre Bélanger,

merci beaucoup

pour cet entretien.


PIERRE BÉLANGER

Au plaisir.


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