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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Yann Martel - écrivain

Il se décrit comme un nomade qui a le goût pour le voyage et la découverte. Et, au fil des ans, et de ses romans, il a fait découvrir beaucoup de choses à ses lecteurs. C’est en 1997, durant un voyage en Inde, que Yann Martel a l’idée pour son roman L’Histoire de Pi. Le roman, qui raconte les péripéties d’un jaune naufragé cohabitant un radeau avec un jaguar, l’a fait connaître du grand public. En 2002, L’Histoire de Pi a valu le prestigieux Man Booker Prize, la plus haute distinction littéraire accordée à un écrivain de langue anglaise. Dix ans plus tard, le roman se transforme au grand écran et remporte quatre Oscars. Depuis ce grand succès, Yann Martel continue d’écrire nouvelles et romans. Il vit à Saskatoon avec son épouse et leurs quatre enfants.



Réalisateur: Charles Pepin
Année de production: 2016

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Un extrait du film : « L'histoire de Pi » est présenté. Pendant que YANN MARTEL auteur se présente.


YANN MARTEL (Narrateur)

Je m'appelle Yann Martel,

je suis écrivain. J'ai écrit six

livres: un recueil de nouvelles,

quatre romans et un recueil

de lettres au premier

ministre du Canada.


Les publications de YANN MARTEL, écrivain, apparaissent. Ensuite, on montre différents animaux dans leurs habitats, pour illustrer le propos.


YANN MARTEL (Narrateur)

Je me sers d'animaux dans

mes livres. C'est un peu plus

récent, quand même, c'est

depuis « L'histoire de Pi ».

Donc, « L'histoire de Pi »,

« Béatrice et Virgile », même dans

« Les hautes montagnes du Portugal »,

où je mets vraiment en scène

les animaux. Ils partagent

la planète avec nous alors,

ils devraient quand même être

vus dans nos histoires

qu'on raconte. C'est

des cousins lointains.

Mais, vraiment, la raison

principale pour laquelle je me

sers d'animaux, c'est qu'ils

sont très, très utiles. Un

animal peut être ce qu'il est:

un tigre, un éléphant, un

chimpanzé, mais c'est aussi un

merveilleux véhicule symbolique.

Puisqu'on a tendance, aussitôt

qu'on est confronté à un animal,

à dépasser son être et projeter

sur lui quelque chose: un

sentiment, une idée, une notion

qu'on a de cet être animal.

Donc, on voit, par exemple, les

tigres, on les voit comme étant

féroces. Donc, c'est la férocité

qui sort avec les tigres. Les

singes, ils sont habiles, ils

sont drôles. Donc, on projette

beaucoup sur les animaux.

Et ça, c'est très utile

pour un écrivain.

J'ai découvert, avec les

lecteurs, à quel point l'animal

était un personnage clé,

pratiquement à égalité avec Pi,

le personnage principal.

Pourquoi? Parce qu'il voyait en

ce tigre plein de choses et tout

de suite, le lecteur se met

à travailler et plonge dans

le roman. Un livre doit ouvrir

la personne, ouvrir l'esprit,

ouvrir le coeur. Et à la fin

du livre, un certain...

pas contentement, mais un

certain sentiment, quand même,

de satisfaction: d'avoir

accompli quelque chose, d'avoir

changé un petit peu et d'être

une personne un peu renouvelée.


Titre :
YANN MARTEL Carte de visite


LINDA GODIN, l'animatrice rencontre YANN MARTEL chez lui.


LINDA GODIN

Yann Martel, bonjour.


YANN MARTEL

Bonjour.


LINDA GODIN

Quand vous étiez jeune,

vous vouliez devenir premier

ministre. Comment ça?


YANN MARTEL

Je crois, en fait, que

c'était le théâtre de la

politique qui m'attirait.

C'était à l'époque de Trudeau.

C'était l'époque avant

l'obsession avec la sécurité.

Donc, on vivait à Ottawa,

à l'époque, et à plusieurs

reprises, je me suis rendu sur

la colline parlementaire pour

voir la période des questions.

Et donc, je voyais ça comme

enfant et c'était un magnifique

théâtre. Donc, en fait, j'étais

déjà un écrivain qui s'était pas

aperçu qu'il voulait vraiment

être écrivain et pas homme politique.

Parce qu'en fait, les questions

de politique m'intéressaient

pas. Les détails, c'est très

obsessionnel comme... Les petits

détails pour gérer une société,

c'est très complexe. Moi,

c'était plutôt ce théâtre

qui me fascinait.


LINDA GODIN

Et l'écriture, alors, est

arrivée comment? Parce que vous

avez fait, à un moment donné,

plusieurs petits boulots.

Comment l'écriture est arrivée?


YANN MARTEL

Bien, c'est arrivé un peu

comme dernière chose à faire.

Je suis allé à l'université, je

voulais étudier l'anthropologie,

j'ai changé à la philosophie. Et

j'étais content à l'université.

C'est quand même un

environnement extrêmement

stimulant, l'université, mais je

voyais pas ma voie dans la vie.

Je dois avouer que le monde du

travail me terrifiait. J'avais

19-20-21 ans et j'avais aucune

idée de ce que je pourrais faire

dans la vie. Et ça me terrifiait

un peu. Après tout,

il faut un emploi: on vit pas

de rien, d'air et d'eau claire,

il faut avoir un emploi.

Et c'est un peu par

hasard que j'ai écrit. La

première fois que j'ai écrit,

c'était après avoir vu un film.

Donc, j'avais beaucoup lu, mais

c'est drôle, ce qui a déclenché

ma carrière d'écrivain, c'était

un film. C'était le film

« Reds », de et avec

Warren Beatty, qui était

un film basé sur un livre

qui s'appelle :

Ten Days that Shook the World.

Et dans le film, O'Neill est

joué par Jack Nicholson. Donc,

un Jack Nicholson jeune, hyper

charismatique. Et il y a

une scène, et c'est vraiment

cette scène-là qui a commencé

ma carrière, il y a une scène où

Jack Nicholson, Eugene O'Neill,

est assis à sa table dans sa

chambre d'hôtel à travailler une

de ses pièces. Et il y a

Diane Keaton qui entre, qui,

dans le film, joue une amie à lui

qui joue dans une de ses

pièces de théâtre.

Ils ont un petit dialogue sur

cette pièce de théâtre et lui a

sa pièce devant lui. Et c'est

la première fois que j'avais vu

un écrivain en chair et en os.

C'est la première fois que je

faisais le lien entre un livre

et une réelle personne humaine.

Parce que voir d'une

façon vorace, mais un livre,

c'était quelque chose d'étrange

qui était là sur une étagère.

Et j'ai vu ce film et

je suis sorti en disant:

« Je me demande si moi, je

pourrais écrire quelque chose? »

Parce que j'avais lu des pièces

de théâtre d'Eugene O'Neill:

« Long Day's Journey Into Night »,

« Anna Christie ». Donc, j'étais

familier avec l'écrivain. Donc,

je suis rentré chez moi après ce

film-là puis j'ai dit: Tiens,

je vais écrire une pièce de

théâtre. Donc, j'ai écrit

une courte pièce de théâtre,

qui était exécrable,

mais c'était la première fois

dans ma vie, je devais avoir

19 ans, peut-être 20 ans,

que je faisais quelque chose

qui me passionnait.


LINDA GODIN

Et quand vous écrivez, vous

écrivez en français, en anglais?


YANN MARTEL

Non, un des hasards de ma vie,

c'est que j'ai vécu beaucoup à

l'étranger et donc, par exemple

au Costa Rica, en Alaska,

en Colombie-Britannique,

en France, en Espagne...

Et un peu un hasard, j'ai

commencé à aller à l'école, la

première fois, c'était à Ottawa,

mais on était dans un... Qui est

maintenant une ville très

bilingue, mais à l'époque, en

fait, dans le début des années 70,

ce l'était moins. Étant dans

le quartier de Manor Park, et

dans le quartier de Manor Park,

il y avait pas d'écoles

francophones juste là. Oui, il y

en avait plus loin, mais bon,

il y a une école juste là, bon,

on va l'envoyer en anglais.

C'est juste là puis on est

dans un pays bilingue. Donc,

j'ai commencé à l'anglais,

après ça en Alaska, en

Colombie-Britannique, même

chose. Donc, j'ai commencé à

faire l'école en anglais et

finalement, j'ai fait toute ma

carrière à l'école en anglais.


LINDA GODIN

Avez-vous déjà essayé d'écrire

en français? Ou c'est

juste pas naturel?


YANN MARTEL

Bien, j'écris en français.

Des fois, quand je fais des

entrevues, j'écris en français,

je fais des entrevues comme ça

en français, mais l'écrire, non.

Il y a une légère distance.

Quand j'écris en anglais,

j'écris pas en anglais, j'écris

tout simplement. Quand j'écris

en français, je me rends compte

que j'écris en français.

Donc, je me rends compte... Ah,

il y a un "vous", là. Ah, là, il

y a un "tu". Et donc, des petits

détails comme ça, mais il y a

une certaine distance que j'aime

pas. Il faut s'oublier quand on

écrit. Donc, j'écris en anglais,

mais je participe beaucoup

à la traduction de mes livres.

Par exemple, « L'histoire de Pi »

a été traduit en français par

mes parents et je l'ai lu

en français pour le

retravailler avec eux.

Même chose pour ce dernier-ci,

j'ai lu la traduction française

pour y apporter des ajustements.

Donc, les traductions françaises

sont excellentes de mon livre

puisque je les ai moi-même lues.


Le livre « Les hautes montagnes du Portugal » apparaît, posé sur une table.


YANN MARTEL (Narrateur)

Les hautes montagnes du

Portugal, mon tout dernier

roman est un roman en trois

parties. Trois histoires très

distinctes, mais qui sont liées

par un certain fil conducteur.


YANN MARTEL est seul dans le noir. Il raconte.


YANN MARTEL

Donc, c'est un roman qui se

passe au Portugal, commence

au début du XXe siècle, en 1904,

continue dans la deuxième partie

en 1938-1939 et se termine

au début des années 80. Eh bien,

dans chacune des parties,

les personnages ne se rencontrent pas.

Donc, c'est quand même trois

sections très différentes, mais

il y a certains événements qui

font écho. Donc, il y a des

éléments de la première partie

qui affectent les personnages

dans la deuxième partie, etc.

Et comme thématique, c'est pas

une continuation du tout, loin

de là, de « L'histoire de Pi »,

mais j'explore quand même,

une fois de plus, ce tiroir

très fertile qui est la foi, la religion.

Pas du point de vue dogmatique,

j'ai rien à... Je "prosélytise"

pas du tout, mais dans ce

cas-ci, je prends trois

personnages qui souffrent,

qui ont perdu quelqu'un, un être

très cher et j'essaie de voir ce

que la religion peut ou ne peut

pas leur apporter. Et comme j'ai

fait dans mes autres romans

depuis quelques années, je me

sers comme principal véhicule

symbolique et narratif un animal.


ADRIENNE CLARKSON, ancienne gouverneure générale du Canada, témoigne.


ADRIENNE CLARKSON

Émile Martel est le meilleur

ami de mon époux, John

Ralston Saul et...

Il faisait partie de notre vie

parce que ses parents, Nicole

et Émile, étaient de

très grands amis à nous.

Yann était toujours très

original. C'est quelqu'un

qui était curieux, toujours

demandant des choses, intéressé

par tout. J'avais l'impression

qu'il avait une curiosité

plutôt encyclopédique. C'était

quelqu'un qui voulait avaler

la connaissance des choses. Yann

était quelqu'un qui essayait

de trouver la vérité

spirituelle dans les choses.

Alors, c'était une blague, entre

nous et les Martel, parce que

bien sûr, les Martel font

partie de la génération de

la Révolution tranquille et

en blague, je disais toujours

à Émile et Nicole: "Peut-être

qu'un jour vous aurez un moine

dominicain comme fils." Et il

a cette espèce d'intelligence

et d'intellectualisme que moi,

j'associe avec l'entraînement

des jésuites ou des dominicains.

C'est-à-dire, il y a quelque

chose dans laquelle on trouve

la chose. Il a cherché toujours

d'avoir une réalité spirituelle.

Et ça, je trouve qu'il a trouvé,

pas simplement dans l'écriture,

mais aussi dans sa vie de

famille avec Alice et ses quatre

enfants absolument adorables.

Il est bon père, parce que lui

aussi, il a été élevé dans

une atmosphère d'amour et

d'acception qui est complète.


LINDA GODIN poursuit son entretien avec YANN MARTEL, chez lui.


LINDA GODIN

Yann, vous avez écrit

« Histoire de Pi », votre

roman qui a eu un succès

international: le Man Booker

Prize, un film, 13 millions

d'exemplaires, traduit en à peu

près, presque 50 langues.

Qu'est-ce que ça a changé,

ça, dans votre vie?


YANN MARTEL

Bien, je suis un écrivain plus

riche, c'est évident. J'ai pas

à m'inquiéter de survivre

jusqu'à la fin de l'année.

Donc, ça a créé une certaine

aisance dans ma vie.

J'ai beaucoup voyagé

à la suite de son succès.

Donc, il y a eu des changements

surtout extérieurs. Mais dans

mon intérieur, ça a très peu

changé. Oui, ça a accru un petit

peu ma confiance en moi-même en

tant qu'écrivain, mais dans mon

for intérieur, ça a rien changé.

Les qualités qu'on a comme

écrivain, ou les défauts qu'on

a, ne changent pas si on a eu un

grand succès. Après

« L'histoire de Pi », j'ai écrit le roman

« Béatrice et Virgile » et pour

l'écrire, celui-là, je me

suis enfermé dans mon studio,

j'ai fermé la porte sur tout

ce bruit extérieur qu'avait créé

« L'histoire de Pi » et j'ai

recommencé à zéro. Puisque tout

roman, quand on écrit un roman,

on recommence toujours à zéro.

On a une nouvelle thématique,

de nouveaux personnages,

une nouvelle intrigue et

de nouveaux problèmes à régler.


LINDA GODIN

Et pour « Histoire de Pi »,

par exemple, vous avez fait beaucoup

de recherches avant. Vous avez

voyagé beaucoup. Expliquez-nous

un petit peu ce que vous avez

fait avant même de commencer.


YANN MARTEL

Il y a eu plusieurs points

d'entrée, mais principalement,

j'étais en Inde. J'étais

en Inde et puis...


LINDA GODIN

Pendant...?


YANN MARTEL

Un voyage, en sac à dos, là.


LINDA GODIN

Six mois, sept

mois à peu près?


YANN MARTEL

Oui, je suivais une fille,

une belle fille qui m'a invité:

Veux-tu venir voyager en Inde

avec moi? Je connaissais

rien de l'Inde.

J'avais lu certains romans

qui se passaient en Inde, mais

c'était un pays qui m'était tout

à fait inconnu. Donc, je suis

arrivé là puis j'étais ébloui

par l'Inde, qui est un pays où

il y a des millions d'histoires

et des centaines de religions.

C'est vraiment un pays... Ça

pullule de ces deux choses-là.

Ça m'a frappé. Et pour la

première fois de ma vie, j'ai

décidé d'explorer la question

de la foi et de la religion.

Qui, avant ça, m'avait jamais

intéressé. Moi, je suis

un enfant, un petit-enfant

de la Révolution tranquille.

Mes parents ont quitté l'Église

catholique aussitôt qu'ils

pouvaient, à la fin de leur

adolescence. Ils avaient aucun

intérêt dans la religion. Ils

détestaient l'Église catholique

de toutes les grossièretés

qu'elle avait commises sur le

peuple québécois, la petitesse

d'esprit de l'Église catholique

au Québec. Donc, ils étaient dégoûtés.

Comme toute leur époque, ils

étaient anticléricaux et moi,

j'ai baigné dans tout ça et j'ai

fait des études de philosophie

à l'université. Donc, j'avais

aucune patience, aucune

tolérance, je dirais même, pour

la religion. Et pour la première

fois en Inde, j'ai découvert

un aspect plus positif, plus

bénin, plus merveilleux.

Donc, cet aspect de la religion

qui n'est pas, qui ne cherche

pas à mettre en état d'esclavage

la femme, le Juif, l'homme ou

la femme gai. J'ai vu ce côté

merveilleux de la religion qui

explore l'être humain d'une

façon tout à fait différente. Et

donc, moi, chacun de mes romans,

de mes histoires, commence

par un point de curiosité. Donc,

j'ai vu ça, j'ai vu cet aspect

plus bénin de la religion et

je me suis dit: « Qu'est-ce

que ça doit être d'avoir la foi? »

Puis qu'après tout, au coeur

de la religion, c'est la foi.

Qu'est-ce que ça doit être de

croire en... C'est pas important

que ce soit Bouddha, Allah,

Jésus, Mahomet, n'importe...

C'est quoi ça, la foi? Et la

meilleure façon de le découvrir,

c'est d'écrire un roman, c'est

de rentrer dans l'être d'un

personnage qui a la foi. Donc,

ça a commencé par ça, une

curiosité vis-à-vis de la

religion et tout a suivi.

Donc, oui, je fais beaucoup de

recherches parce que je suis pas

pressé, moi, quand j'écris.

C'est un outil d'apprentissage

de la vie, l'écriture.


LINDA GODIN

Parce que ça vous a pris deux

ans avant de commencer à écrire?


YANN MARTEL

Deux ans, oui.


LINDA GODIN

Deux ans de recherches,

de lectures. Vous avez même

lu sur les naufrages.


YANN MARTEL

C'est ça, j'ai lu des textes

religieux, donc: la Bible,

le Coran, plusieurs textes

de l'hindouisme. J'ai lu

effectivement sur des naufrages.

J'ai lu sur les zoos: comment

opère un zoo? Comment est-ce

qu'on met un animal dans une

cage pour pas qu'il soit

constamment malheureux?

L'art et la science de garder

des animaux dans des jardins

zoologiques.

Donc, j'ai fait plein de

recherches pendant deux

ans, deux ans et demi.

Constamment, je prenais des

notes, des idées et après ça,

j'ai pris environ deux ans...

À peu près deux ans

pour écrire le roman.


LINDA GODIN

Qu'est-ce qui vous intéressait

particulièrement avec la foi?


YANN MARTEL

Bien, ce qui m'intrigue avec

la foi, la foi religieuse... En

fait, la foi religieuse, c'est

un acte de foi, mais on fait

tous des actes de foi. L'amour,

par exemple, est un acte de foi.

Pas nécessairement l'amour pour

les enfants, ça, c'est tellement

biologique, automatique, mais

l'amour romantique, c'est

une espèce de saut de la

foi, d'acte de foi.

La foi qu'on a dans notre

système politique. Tous ces

actes de foi sont essentiels

à l'être humain. Et l'acte

religieux est le plus curieux

parce que de nos jours, on a

tendance à être raisonnable,

on est encouragé à être

raisonnable. Parce qu'on a eu...

La raison nous a amené plein

de choses. Toute notre modernité

est ancrée dans la raison. La

science, la technologie, notre

mode de gouvernement... Tout ça

est axé sur l'être raisonnable.

Donc, c'est une partie

importante de notre être, mais

c'est absolument pas tout

notre être. Il y a une partie

imaginaire, folle de chaque

personne, qui est tout à fait

essentielle. Et la religion est

ancrée dans cette partie-là de

nous. Cette partie qui est pas

insensée, puisque la religion se

sert de la raison. La théologie

se sert de la raison pour

explorer la signification

de Jésus, prenons l'exemple

chrétien de Jésus,

la théologie se sert d'outils

rationnels pour explorer l'être

de Jésus. Mais néanmoins, il y a

une partie de la foi qui n'a

rien à voir avec la raison.

Et ça, ça m'intrigue puisqu'on

est tellement poussé à

être raisonnable que j'ai

l'impression que des fois, il

y a une partie de nous-mêmes qui

meurt. Et je fais le lien, moi,

dans « L'histoire de Pi », entre

la littérature et la religion.


LINDA GODIN

Qu'est-ce que ça vous donne

à vous comme être humain, que ce

soit cette recherche-là que vous

faites dans les religions, sur

la foi, sur la Shoah, qu'est-ce

que ça vous apporte à vous?


YANN MARTEL

Pour moi, de façon

personnelle? Pour moi, de façon

personnelle, une plus grande

compréhension, une plus grande

ouverture. Parce que quand on

écrit un livre, nécessairement,

on devient l'autre. Donc, dans

« L'histoire de Pi », l'autre,

c'est Pi, qui est un jeune

Indien. Je ne suis pas indien,

mais durant l'écriture de ce

roman-là, je me suis incarné

dans la peau d'un jeune Indien

qui pratique trois religions.

Donc, quand on fait cet

exercice-là, on a une plus

grande compréhension de l'autre,

donc, une plus grande sympathie

pour l'autre. C'est pour ça

que c'est essentiel de lire.

Si on ne lit jamais des ouvrages

imaginatifs, comme ne le fait

pas Stephen Harper, on ne

comprend pas l'autre, on a

aucune sympathie pour l'autre

puisqu'on a une sympathie

pour l'autre seulement

quand on le comprend.

Et on peut seulement le

comprendre en le voyant de son

point de vue à lui ou à elle.

Donc, ça accroît sa sympathie.

Je crois que ça accroît

sa modestie d'être l'autre.


Des représentations graphiques de JÉSUS défilent. Pendant que YANN MARTEL est seul et se raconte.


YANN MARTEL

Je crois que s'il y avait

un personnage de l'histoire

de notre humanité que j'aimerais

rencontrer, ce serait Jésus.

Pas particulièrement pour son aspect

religieux qui, après tout, est

très connu, mais plutôt pour son

aspect humain. C'est que, après

tout, c'est un personnage qui a

vraiment existé: il y a très peu

de personnes qui renient

l'existence de Jésus. Ils vont

dire: Peut-être qu'il était pas

ce qu'on a pensé qu'il était,

mais il a vraiment existé.

Alors, rencontrer ce personnage

pour ressentir son charisme, son

regard, ses habitudes, sa voix,

le ton de sa voix, comment il

s'entretenait avec les autres.

Ce serait intéressant de voir ça

puis qu'après tout, ça a été

un homme qui a fondamentalement

marqué l'histoire, non seulement

de l'Occident, mais du monde.

Et c'est quand même étonnant, un

personnage qui était illettré,

qui était jeune, qui était pauvre.

Ordinairement, de nos jours,

un tel personnage a aucune

influence, est oublié rapidement.

Là, on a quelqu'un

qui a complètement transformé

le monde. Peut-être de façon

inattendue même pour lui-même.

Alors, rencontrer cet homme

en chair et en os, pouvoir le

ressentir vraiment, il me semble

que ce serait fascinant.

J'imagine que je lui demanderais

la simple question: "Qui es-tu?

Qui es-tu vraiment?" Parce

qu'après tout, les évangiles,

c'est des écrits qui ont été

écrits 50, 60, 70 ans après sa

mort. Lui n'a jamais rien écrit.

Donc, les évangiles, c'est des

textes très, très peaufinés

durant des années où c'étaient

purement que des histoires

racontées oralement. Alors,

rencontrer l'homme à la

source de ces histoires,

pour moi-même ressentir un peu,

voir ce qu'il était, il me

semble que ce serait

fascinant comme expérience.


On retourne à la section entrevue, chez YANN MARTEL.


LINDA GODIN

Parlons de votre aventure,

si je peux dire, avec les livres

que vous avez envoyés à Stephen

Harper alors qu'il était premier

ministre. Expliquez-nous comment

ça a commencé? D'où vous est

venue cette idée-là de lui

envoyer des livres?


YANN MARTEL

Un sentiment de léger effroi

au gouffre entre la classe politique

et dans la classe culturelle au

départ. Il y a quelques années,

je me suis rendu à Ottawa,

j'étais invité à Ottawa pour

célébrer le 50e anniversaire

du Conseil des arts du Canada.

C'est l'institution qui donne

le plus de bourses au niveau

de l'artiste individuel. Donc,

c'est clé, c'est clé dans notre

identité culturelle canadienne,

québécoise, c'est absolument

clé. Donc, il y avait

ce 50e anniversaire à Ottawa.

Ils avaient invité 50 artistes,

chacun représentant un an

du Conseil des arts. Donc moi,

si je me rappelle bien,

je représentais 1994, année

où j'avais reçu une bourse,

une première bourse du Conseil

des arts. Sur la colline

parlementaire, il y avait

une fête qui était censée être

célébrée avec la classe

politique et nous.

Nous, représentants de toute

la classe culturelle canadienne

et il y a à peine 20 députés qui

sont venus. Et à un moment, il y

avait un moment à la Chambre des

communes, justement la période

des questions où les ministres,

mais aussi les députés, peuvent

faire des déclarations. Et c'est

là, à ce moment-là, que Bev Oda,

qui était la ministre de

Patrimoine canadien, a fait

une petite déclaration de

deux, trois minutes pour dire:

"Voilà, c'est le 50e anniversaire

du Conseil des arts.

Il y a quelques artistes

qui sont ici. Voilà, c'est

important, merci beaucoup.

Bye, c'est tout." Trois minutes,

c'était fini. Et moi, je me suis

dit: "Mais Bon Dieu, en France,

disons, comme exemple, s'il y

avait en France une institution

majeure, disons le Louvre

ou je sais pas quoi,

l'Institut de France".


LINDA GODIN

L'Académie française.


YANN MARTEL

... qui avait un anniversaire,

ce serait un truc majeur, à

l'année longue avec des budgets

de millions de dollars, il y

aurait une exposition au musée,

ce serait majeur. Et au Canada,

à Ottawa, c'était lamentable. Et

je me suis dit: Qu'est-ce que je

peux faire? J'avais un sentiment

d'effroi. Mais c'est abominable,

ils nous ont complètement ignorés.

Je parle pas de mon petit ego,

moi, ça, je m'en fous,

mais ignorez-moi

personnellement.

C'était, comme je dis,

ce gouffre. Et après ça, quand

je suis rentré à Saskatoon,

qu'est-ce que je peux faire, moi?

Et je me suis dit: Bon,

bien, ce que je peux faire,

c'est rappeler au premier

ministre l'importance de la

culture. Et moi, étant écrivain,

je vais lui envoyer des livres.

Donc, j'ai décidé d'envoyer

à Stephen Harper, à toutes

les deux semaines,

un très bon livre.

Un livre court, puisque souvent,

l'excuse qu'on se sert qu'on

donne pour ne pas lire, c'est

qu'on a pas le temps. Donc,

je lui ai pas envoyé des tomes

de 800 pages, mais des romans,

de façon générale, courts, de

moins de 200 pages, qui sont

excellents, des classiques. Et

j'ai fait ça pendant quatre ans.

J'ai envoyé 101 livres à Harper

pour lui rappeler l'importance

de la lecture, comment ça peut

réveiller notre humanité,

éclairer la voie.


LINDA GODIN

Qu'est-ce que ça a donné?

Parce que vous avez jamais eu

de réponse de lui, que

des accusés de réception.


YANN MARTEL

Exactement.


LINDA GODIN

Qu'est-ce que ça a donné?


YANN MARTEL

Bien, pour moi, j'ai pris

grand plaisir à soit redécouvrir

soit découvrir certains livres

que j'avais pas lus, ou

redécouvrir... Par exemple,

« The Old Man and the Sea »,

« Le vieil homme et la mer »

d'Hemingway. On a tous lu ça quand

on avait 16-17 ans.

Je l'avais pas relu depuis 30

ans. Alors, j'ai relu

« Le vieil homme et la mer ». C'était un

plaisir de redécouvrir ça.

Sinon, j'ai découvert des

écrivains que j'avais jamais

lus. Donc, pour moi, ça a été

un grand plaisir. Pour Stephen

Harper, je pense que ça a créé

absolument rien puisqu'il m'a

jamais répondu. C'est un grand

non-lecteur et je crois

qu'on voit ça si on voit

sa vision du monde.

Ses politiques qui étaient

ancrées dans la peur, dans

la petitesse d'esprit, on voit

quelqu'un qui a peu lu, qui

a jamais compris le monde par le

biais des autres. Donc, il ne

comprend pas l'autre. Alors

donc, j'ai essayé d'éclairer

le personnage et de montrer

aux autres aussi, les lecteurs,

les Canadiens de façon plus

générale, que c'est inacceptable

d'avoir un leader qui ne lit

pas. Que monsieur,

madame Tout-le-monde--


LINDA GODIN

Avez-vous l'impression que

ce message-là a passé auprès

de la population canadienne?


YANN MARTEL

Bien, il y a quand même un

livre qui est sorti avec toutes

les lettres. Que monsieur,

madame Tout-le-monde ne lise

pas, ça, c'est pas à moi

à critiquer le monde

de vie de quelqu'un.

Mais quand on est un leader,

oui. Je ne comprends pas comment

on peut comprendre la condition

humaine sans jamais lire de

romans, de poésie, de théâtre.

Que monsieur, madame

Tout-le-monde ne comprenne pas

la condition humaine, bien,

c'est leur tragédie peut-être

personnelle, mais un leader,

que ce soit un premier ministre

ou un chef d'une entreprise

ou directeur d'un hôpital,

quelqu'un qui a une position

de pouvoir qui peut affecter

les autres doit comprendre les

autres. Et la meilleure façon

de comprendre l'autre,

c'est de lire un roman.


LINDA GODIN

Qu'est-ce que vous pensez,

d'ailleurs, de notre...

... consommation littéraire,

de notre connaissance de

la littérature au Canada?

Est-ce qu'on lit beaucoup?

Est-ce qu'on lit bien?


YANN MARTEL

Ah, je sais pas si on lit

bien, mais on lit quand même

beaucoup, mais ça change. Je

crois que ce qui a changé depuis

quelques décennies, c'est

peut-être la profondeur

historique. Je crois qu'on a

moins tendance, de nos jours,

à lire en profondeur historique.

Donc, lire les vieux classiques.

Donc, j'ai l'impression

que de nos jours, que...


LINDA GODIN

On lit le dernier livre

qui est sorti, par exemple,

en librairie.


YANN MARTEL

C'est ça. Bien, c'est plus

contemporain, maintenant. Mais

ça veut donc dire que c'est plus

international, c'est moins

élitiste. Donc, je crois que les

jeunes, maintenant, ont moins

de connaissances de l'histoire

de la littérature et plus une

connaissance contemporaine.

Donc, c'est peut-être moins

profond, mais c'est plus large.

Et aussi, la lecture va toujours

continuer, peut-être pas pour

tout le monde. Il y a certaines

gens qui sont incapables de lire.

C'est trop d'effort,

ça les intéresse pas. Et ça,

ils ont le droit. C'est pas une

nécessité de lire. On peut avoir

la sagesse de la vie par

d'autres méthodes. Mais j'ai

l'impression vraiment que les

livres vont rester parce que

ce qui est éternel, je crois,

c'est cette soif de comprendre

la vie. Et cette soif est très

bien nourrie par les livres,

par les histoires. Et aussi

de la non-fiction, les essais.

C'est un merveilleux outil

de compréhension, le livre.


LINDA GODIN

Yann Martel, merci beaucoup.


YANN MARTEL

Merci à vous, Linda.


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