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Vidéo transcription

Que la fête commence

A la mort de Louis XIV, le neveu de ce dernier, le duc Philippe d’Orléans, assure la régence jusqu’à la majorité de Louis XV. Toutefois, le duc est un homme des plus débauchés qui se laisse influencer par les mauvais conseils de l’abbé Dubois. Menée par le maquis de Pontcallec, une rébellion bretonne se prépare pour renverser le régent.



Réalisateur: Bertrand Tavernier
Acteurs: Philippe Noiret, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle
Année de production: 1975

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Générique d'ouverture


Citation : « Mais tout cet amour que je donnerai, où le prendrai-je? »

- Jacques Audiberti


L'action se déroule au début du 18e siècle. Des gens sont rassemblés pour une procession, au bord de la mer. Un curé fait la prière.


CURÉ

Mes frères, admonestons les mulots

de se retirer dans un délai de trois jours.

À défaut de ce faire, nous vous déclarons

maudits et excommuniés.

Amen.


Les gens prient en latin.


Une jeune femme et sa fille regardent des poupées qu'un vendeur itinérant propose, à l'écart de la procession.


MARCHAND DE POUPÉES

Tiens, celle-là,

c'est la plus belle.

(Proposant une poupée à la fillette)

Regarde. Bien, prends-la,

n'aie pas peur.

Elle est belle. Attends, je vais

t'en faire voir une autre.

Tu vas voir.

Regarde celle-là.

C'est la plus jolie,

la plus fine. Regarde. Tiens!

Elle s'appelle Julie,

comme ma fille.

Tu vas me conduire chez ta maman

et puis après, ta petite amie

me conduira chez la sienne.


FILLETTE

C'est la même.


MARCHAND DE POUPÉES

Ah bon, vous êtes les deux soeurs?


FILLETTE

Oui, on se prêtera la poupée.


MARCHAND DE POUPÉES

Eh bien, d'accord.

Allez, on y va. Allez, hop!

Viens.


Le MARCHAND prend son panier sur son dos et se laisse guider par la FILLETTE.


Un homme de la procession remarque le MARCHAND qui s'éloigne avec les deux sœurs.


HOMME

Attends!

Nom de nom!


Entendant les cris, le MARCHAND se met vite à courir, laissant même tomber son panier rempli de poupées. Les villageois rassemblés pour la procession courent derrière lui pour l'attraper. Le MARCHAND garde une certaine distance pendant un moment. Il court dans la lande sans remarquer l'homme à cheval devant lui. Très vite, le MARQUIS DE PONTCALLEC rejoint l'homme à pied et le fait trébucher avec un bâton du haut de son cheval. Le MARCHAND tombe de la falaise qui surplombe la mer. L'homme de la procession accourt pour prendre en charge le cheval tandis que le MARQUIS DE PONTCALLEC descend sur la plage pour s'adresser au MARCHAND.


MARQUIS DE PONTCALLEC

(Retournant le MARCHAND effondré sur le rivage)

Tu voulais enlever ces petites

filles? Qui t'a payé pour ça?

Allez, avoue! Confesse-toi!

Tu vas mourir!


Le MARQUIS remonte vers les villageois, laissant le cadavre du MARCHAND sur la plage et remonte à cheval.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Il a avoué avant de mourir.

Il a enlevé vos filles

pour le compte du Régent

pour les déporter en Louisiane.

Vos filles en Louisiane,

pour les donner en pâture

aux sauvages d'Amérique.

Et demain, voilà le sort

qui vous attend:

déportés ou morts de faim.

Allez, vous pouvez l'enterrer

en terre sainte.


Le MARQUIS s'éloigne au galop.


Texte narratif :
Bretagne dimanche des Rameaux 1719 4 ans après la mort de Louis XIV


Générique d'ouverture


Deux hommes masqués chevauchent dans la lande, puis dans les montagnes et à travers champs. Les deux cavaliers approchent d'un château après avoir traversé une large contrée. Une vigile tire du fusil pour intimider les cavaliers qui contournent les remparts du château. Les deux hommes masqués pénètrent à l'intérieur et descendent un escalier arme à la main.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Car l'Espagne, ne l'oubliez pas...


Les deux hommes masqués entrent dans une salle où une réunion se tient. Le MARQUIS DE PONTCALLEC discourt devant un auditoire de nobles.


ROCHEFORT

Continuez.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oui, l'Espagne s'est engagée

à débarquer les troupes en Bretagne.


ROCHEFORT

Mais, M. de Pontcallec,

nous sommes en guerre

avec l'Espagne.


MONTLOUIS

Pas moi!

L'Espagne a pour prince

le petit-fils de Louis XIV.

C'est mon vrai roi.

Et pas le Régent,

qui est un usurpateur.


ROCHEFORT

S'il faut que

vous recouriez à l'Espagne,

je ne suis plus des vôtres.

Mais ça ne m'empêchera pas

de garder le secret.


MARQUIS DE PONTCALLEC

M. de Rochefort,

dans ce cas, vous remettez

votre masque, hein?


HOMME

Je propose, cependant,

qu'avant de demander

l'aide de l'Espagne,

on lance un ultimatum au Régent.


MONTLOUIS

Une députation.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Députation, pourquoi une députation?

Un seul suffit, j'irai.

Outre mes titres de noblesse,

je suis capitaine de dragon

de l'armée royale.

Et le Régent, en dépit

de ses infamies,

doit respecter le militaire.


Un troisième homme masqué arrive dans la salle de réunion.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ici, on retire son masque.


En retirant son masque, HÉLÈNE de LAMBILLY dévoile son identité.


HÉLÈNE

Mon mari a été empêché de

venir par une chute de cheval.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah, ma chère Hélène...

C'est une réunion d'hommes,

exclusivement.


HÉLÈNE

Et si je gardais ma barbe?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah... Ah oui, oui. Non, non.

Dans ce cas, rien à dire.

Naturellement, pour ce voyage-


HÉLÈNE

Vous partez en Espagne, mon cousin?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oh! Oh que non. Seulement à Paris,

ma chère Hélène.

Ce sera moins cher.

Il faut que je fasse encore

appel à votre bourse, mes amis.


MONTLOUIS

Une fois de plus.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais j'ai même pas de quoi

me payer l'auberge, Montlouis,

et tu sais bien que j'ai bon appétit.


MONTLOUIS fouille sa poche et dépose quelques pièces dans la main de PONTCALLEC. Tous les hommes autour de la table font de même. HÉLÈNE, elle, donne plutôt un billet de banque.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Un billet de banque?


PONTCALLEC lit le montant inscrit sur le billet.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah ça, mais j'en avais

encore jamais vu.


HÉLÈNE

Vous n'en voulez pas?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oh! Oh, oh!

Mais j'accepte tout.


PONTCALLEC tend le billet à sa gouvernante.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Même les billets du Régent.

Ah, c'est peut-être trop dur,

M. de Moutier,

mais quand le vin est tiré,

il faut le boire.


Dans une chambre, à la cour, le régent, PHILIPPE D'ORLÉANS se repose dans son lit. Après un moment, PHILIPPE se réveille. Ailleurs au palais, des médecins opèrent un malade. CHIRAC le médecin en chef soulève son masque.


CHIRAC

Un peu d'eau.

Un peu d'eau, vite.


Marie-Madel de la Vieuville, Marquise de Parabère, vêtue de noir prie à l'écart des docteurs.


CHIRAC

Revenez, madame,

je vous en prie.


MADAME DE PARABÈRE laisse ses prières et s'approche de la table où se trouve le malade.


CHIRAC

Regardez.

(Soulevant le drap sur le malade)

Voilà une chose intéressante

et qu'on ne voit pas souvent:

la cervelle est réduite de moitié.


MADAME DE PARABÈRE

Est-ce qu'elle est morte de cela?


CHIRAC

Oh non, madame, non.

C'est une lésion très ancienne.

Il est même possible

qu'elle ait eue en naissant.

Non, la duchesse de Berry

est morte tout simplement

d'une congestion due à ses excès

de table et de boissons.

Sa goinfrerie l'a tuée.


MADAME DE PARABÈRE

M. Chirac, je vous en prie.


PHILIPPE D'ORLÉANS

(Entrant dans la pièce)

Chirac!

Je lui avais sauvé la vie,

moi, quand elle avait 6 ans,

avec de simples tisanes.


CHIRAC

C'est qu'elle ne buvait pas

encore de vin.

C'est la cause principale

de sa mort.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il y en a une autre, c'est

que vous étiez son médecin.

On aurait pu la sauver de

la mort, pas de votre médecine.


CHIRAC sort de la pièce d'un pas vif.


MADAME DE PARABÈRE

Ils disent qu'elle avait

une lésion au cerveau,

ce qui expliquerait

bien des choses.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Vous voulez dire

qu'elle était folle?


MADAME DE PARABÈRE

Folle? Non, Monseigneur,

mais pas tout à fait

comme les autres, sans doute.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est pour ça que je l'aimais tant.


MADAME DE PARABÈRE

Elle vous aurait encore fait

beaucoup de mal.

Ils ont dit qu'elle était

enceinte de quatre mois.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'aurais tout accepté:

son mari, son mariage,

son enfant. Tout.

C'est le mal qu'elle ne me

fera plus qui me manquera.


MADAME DE PARABÈRE

Mais vous avez d'autres filles.


PHILIPPE D'ORLÉANS

La mort n'a pas frappé au hasard.

Elle m'a pris ce que j'avais

de plus cher.

Dieu est méchant, madame.


MADAME DE PARABÈRE

Ah, Monseigneur,

vous n'avez pas peur?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Peur de quoi?

Elle ne peut pas

être plus cruelle.

Allez vous coucher,

maintenant, madame.

Cela a dû être une longue

et pénible nuit.


MADAME DE PARABÈRE

Pour vous aussi, Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, j'ai dormi.

C'est la journée

qui sera terrible.


PHILIPPE travaille dans son bureau. L'ABBÉ DUBOIS l'y rejoint.


ABBÉ DUBOIS

La chambrière m'a dit

que vous étiez ici.

Je ne m'y attendais pas

après ce qui vient d'arriver.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je n'ai pas encore de chagrin,

Dubois. Alors, j'en profite

pour travailler.

Je viens de lire le rapport

de M. de Montesquiou.

Je ne sais pas

s'il y voit bien clair

dans cette histoire de Bretagne.

Je crois que nous avons

affaire à une poignée

de petits nobles cabochards

dirigés par le marquis

de Pontcallec, qui rêve

d'une République bretonne

où il n'aurait plus

d'impôts à nous payer.

Mais qu'est-ce qu'il y aurait

dans leur République?

Quelques pauvres diables

de hobereaux.

Mais des paysans, des vrais pauvres,

non, il n'y en aurait pas un seul.

La misère ne peut pas faire

d'un paysan le frère d'un noble.

Même s'ils sont gueux tous les deux,

ce sont deux gueuseries

différentes, elles ne se mélangent pas.

Alors, je te le demande:

quelles troupes auront-ils?


ABBÉ DUBOIS

Celles du roi d'Espagne.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non. Non, je ne crois pas

que les Bretons feraient

appel à l'étranger,

surtout pas à l'Espagne.


ABBÉ DUBOIS

Les membres de votre famille

l'ont bien fait

lors de la conspiration

de Cellamare.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ils l'ont pourtant gentiment

étouffée, cette conspiration.

Tu t'en souviens?

Sans aucune goutte de sang,

nous les avons couverts

de ridicule. Hum...

Au point qu'ils n'osaient pas

avouer en faire partie.


ABBÉ DUBOIS

Vous avez même été

jusqu'à récompenser

l'homme qui a failli vous

enlever au bois de Boulogne.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oui, pour acte de courage,

car c'en est un que de vouloir

enlever un homme de mon poids.


ABBÉ DUBOIS

Je suis heureux de vous voir

de cette humeur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu es comme mes ennemis.

Tu t'attendais à ce que je coule à pic.

Mais je vais vous décevoir tous.


ABBÉ DUBOIS

Mais rien ne peut me faire

plus plaisir, au contraire.

Que deviendrais-je sans vous,

moi qui ne suis même pas

archevêque?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu vas écrire à M. de Montesquiou

qu'il ne brusque rien,

qu'il arrête M. de Pontcallec

s'il le désire, mais surtout sans aucune

effusion de sang.

Tiens. Ça, ce sont les dispositions

pour le deuil de ma fille.


ABBÉ DUBOIS

Au fait, les médecins

n'ont rien trouvé

de particulier à l'autopsie?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, rien.

Absolument rien.


ABBÉ DUBOIS

Le roi ne portera le deuil

que six semaines?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Six semaines...

C'est déjà bien long

pour un enfant de 9 ans.


Un carrosse file dans la campagne et s'arrête devant une église où descend une femme. La femme se dirige tout droit dans l'allée qui borde l'église en passant devant deux hommes qui jouent aux dés.


COCHER DU RÉGENT

Mais je la connais,

cette fille.

C'est une putain de La Fillon.


COCHER DE FIACRE

Bien, ils vont quand même pas

baiser dans une chapelle.


COCHER DU RÉGENT

Aujourd'hui, ça m'étonnerait.

C'est une messe

à la mémoire de sa fille,

Joufflotte, la duchesse de Berry.


Un troisième homme se joint à la partie.


COCHER DE FIACRE

Ah... Dis donc, est-ce que c'est vrai,

ce qu'on raconte?

Que Joufflotte,

elle couchait avec son père?


COCHER DU RÉGENT

Il est pas bon qu'un cocher

de fiacre en sache aussi long

qu'un cocher de maître.


COCHER DE FIACRE

Oh là là...


Dans l'église, la jeune femme, ÉMILIE s'agenouille avant de venir aux côtés du régent PHILIPPE qui affiche un air absent.


ÉMILIE

Je suis arrivée en retard

parce qu'on s'est égarés.

Moi, je me perds toujours

à la campagne.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je te remercie d'être venue.

Je suis pas un grand

amateur de messes,

mais j'aime bien qu'il y ait encore

un peu de monde qui pense à elle.

Ils sont 12.

C'est pas si mal, après un mois.


Devant l'autel, quelques personnes prient.


ÉMILIE

Il paraît qu'elle avait

la mort d'une sainte.

Qu'elle a reçu les sacrements

à portes ouvertes.

Qu'il y avait beaucoup de gens.

Qu'elle leur a parlé

comme une reine,

en leur demandant pardon

pour tous ses péchés.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Elle était folle.

Ma pauvre Émilie,

j'ai des enfants fous.

Ma fille aînée

qui s'est faite abbesse

et qui se prétend l'épouse

de Jésus Christ. Pff!

J'aime mieux te dire que je ne

suis pas bien avec mon gendre

ni mon fils qui a

horreur des femmes--


Un son de clochette pousse ÉMILIE à interrompre PHILIPPE et à s'agenouiller.


ÉMILIE

Monseigneur, c'est l'élévation.

Je vois bien

que vous croyez en Dieu.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Si c'est une question de genoux...

Tu vois le prêtre?

Il prétend qu'il a déjà vu le diable,

qu'il est entré dans sa chambre

et qui s'est jeté sur lui.

Il dit qu'ils se sont battus,

comme des chiffonniers.


ÉMILIE

Si vous croyez au diable,

vous croyez en Dieu?

D'ailleurs, les princes

croient toujours en Dieu.


La messe se termine, les servants de messe quittent l'église.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'en ai passé des nuits

dans les carrières

de Vanves et de Vaugirard

à invoquer le diable.

Je ne l'ai jamais vu.


ÉMILIE

Joufflotte aussi

avait peur de l'enfer.

Elle allait souvent

chez les Carmélites

pour se faire fouetter après les

nuits qu'elle passait avec nous.

Un jour, elle m'a demandé

de l'accompagner.

Mais j'ai refusé.

Moi, je suis trop jeune

pour la pénitence.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Elle n'était pas bien vieille,

elle non plus.

Elle n'avait pas 24 ans.


ÉMILIE

Oui, mais elle croyait

peut-être qu'elle allait mourir.

C'est comme d'être vieux, ça.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Et toi, tu ne fais

jamais pénitence?


ÉMILIE

Être en pénitence, ah non.

C'est la virole,

mes cheveux tondus

et mourir à l'hospice.


ÉMILIE s'apprête à partir.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Émilie?

On t'a déjà tondue?


ÉMILIE

Oui, Monseigneur.

(Se signant pour conjurer le sort)

Il y a bien longtemps.


Au palais, les domestiques astiquent la chambre de LOUIS XV.


VALET DE LOUIS XV

J'ai eu 32 mouches

et un rat ce matin.


SERVANTE

Ils étaient jeunes,

ces ouvriers. À peine 20 ans.

Ils étaient en train

s'enfiler dans la rue.


VALET DE LOUIS XV

Tu lui as dit ça au petit roi?


SERVANTE DE LOUIS XV

Non, pas exactement.

On les a pris, ils n'avaient

aucun appui à la Cour.

Deux jours après,

on les brûlait vifs.


VALET DE LOUIS XV

Quand on pense

à ce qui se passe ici.

(S'adressant à un autre valet)

Eh bien, allez-y, vous.


SERVANTE DE LOUIS XV

Comme ils s'étaient confessés,

on leur a quand même passé

ne chemise de soufre

pour qu'ils soient étouffés.

Il paraît que ça fait moins mal.

Tiens, passe-moi le balai.

Et comme ça, le bourreau

a pu ramasser du petit bois

qui n'avait pas brûlé.


VALET DE LOUIS XV

Il n'y a pas de menu profit.

Et qu'est-ce qu'il a dit,

le petit roi?


SERVANTE DE LOUIS XV

Oh, il était très intéressé.

Il a demandé: "Quand est-ce que

je verrai brûler des gens?"

Je lui dis: "Quand vous serez

roi." "Mais je suis roi."

"Alors, quand vous serez grand."

(S'apprêtant à faire le lit)

Hé, viens voir.

(Montrant les draps)

Regarde.


VALET DE LOUIS XV

Oui, bien, c'est une carte

de France.


SERVANTE DE LOUIS XV

Ou, bien dis donc,

il est trop jeune.


VALET DE LOUIS XV

Oh, il a presque 10 ans.

C'est un vrai Bourbon.


La SERVANTE appelle M. CHIRAC, le médecin qui vérifie le pot de chambre du petit roi.


SERVANTE DE LOUIS XV

M. Chirac?

Venez.


CHIRAC approche du lit.


CHIRAC

C'est une carte de France!


CHIRAC s'éloigne et marche d'un pas sûr vers le salon du roi. L'AUMÔNIER tient compagnie à LOUIS XV.


CHIRAC

(S'adressant au DUC)

Sa Majesté nous a fait

une carte de France.

Non, sire, ce n'est rien.

C'est même un signe

de bonne santé.


VILLEROY s'approche.


VILLEROY

Voilà une maladie qu'il ne

me déplairait pas d'avoir.


AUMÔNIER DU ROI

M. de Villeroy, devant

cet enfant, je vous en prie.


LOUIS XV

Pourquoi? C'est mal

ce que j'ai fait?

C'est défendu?


AUMÔNIER DU ROI

C'est défendu d'en parler.


PHILIPPE arrive à son tour.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Comment a dormi Louis?

Vous avez l'air un peu pâle.


LOUIS XV

Je suis malade, je crois.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Pourquoi? Chirac,

vous n'avez pas encore saigné?


LOUIS XV

C'est défendu d'en parler.


CHIRAC chuchote à l'oreille de PHILIPPE qui se retourne aussitôt vers LOUIS XV.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mais pourquoi, défendu?

Ça n'est ni une maladie ni un péché.

C'est très naturel, Louis.

C'est un cadeau

que la nuit t'envoie.

Il n'y a pas de péché

dans la nature.

Ce sont les hommes qui ont

inventé le péché.

On ne devrait pas

te faire peur avec ça.

Il y a des choses

tellement plus vilaines.


Le CARDINAL fait son entrée avec sa cour.


CARDINAL

(S'adressant à LOUIS XV)

Sire, j'ai 11 doigts.

Regardez.

(Comptant les doigts de sa main gauche)

Dix, neuf,

huit, sept, six.

(Comptant les doigts de sa main droite)

Un, deux, trois, quatre cinq.

Six et cinq font 11.

Donc, j'ai 11 doigts.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je vous laisse

à votre leçon de calcul.


VILLEROY assis dans un coin compte ses doigts, intrigué.


L'ABBÉ DUBOIS retrouve PHILIPPE dans un salon.


ABBÉ DUBOIS

Si vous le permettez,

je vais partager votre chocolat.

Mais moi, je le prendrai

avec beaucoup de lait,

parce que le chocolat

m'échauffe.

Je vous trouve l'air

un peu fatigué.

Vous avez bien dormi?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Pas mal. Et toi?


ABBÉ DUBOIS

Hum... Moi, admirablement.

J'ai fait un rêve magnifique.

Vous me faisiez

archevêque de Cambrai.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah! 120 millions de rente,

tu n'y vas pas de main morte.

Tu te vois, toi, Dubois,

archevêque de Cambrai?


ABBÉ DUBOIS

Je vous tiendrais la journée

entière si je vous nommais

tous les sujets qui ont été

mitrés de vos mains.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je vois que tu as préparé

ton affaire.


ABBÉ DUBOIS

Mgr de Troarn, deux enfants naturels.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Banal.


ABBÉ DUBOIS

Ça, c'est vrai.

Mais j'ai mieux: Monseigneur

de Chalais, il en a 15, lui,

et quand il dit la messe,

il les veut tous autour de lui.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Touchante réunion de famille.


ABBÉ DUBOIS

Et Monseigneur d'Entrain

qui porte l'amour de la robe

jusqu'à ne s'habiller

qu'en femme.

Il garde pour la bonne bouche

les prélats qui affament

leurs paysans.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Évidemment.

Tu ne déparerais pas le lot?

Et pourtant, toi, archevêque

de Cambrai, ça me choque.


ABBÉ DUBOIS

Un incroyant comme vous,

ça ne vous amuse pas?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Pourquoi? Ça t'amuse donc

d'être archevêque?


ABBÉ DUBOIS

Non, "amuser" n'est pas le mot.

Non, ça m'ennuiera de dire la messe.

Je suis naturellement païen

et difficilement chrétien,

mais je pense à l'avenir.

Un jour, je peux ne plus être ministre.

Tandis qu'archevêque,

je le serai toujours.

Et d'archevêque à cardinal,

il n'y a qu'un pas.

Et quand j'aurai la pourpre,

personne ne pourra me l'enlever.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tant que je serai là,

tu seras ministre.


ABBÉ DUBOIS

Mais vous pouvez

mourir avant moi.

Et je ne serais plus rien

qu'un fils d'apothicaire,

même pas abbé.


ABBÉ DUBOIS

Et tu n'as pas peur qu'on se

moque de toi si je te nomme?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, non. On sera choqué

ou très scandalisé,

mais on ne rira pas, non.

On rirait si vous me faisiez duc

ou prince, mais pas archevêque,

parce qu'un archevêque ne tient

pas sa puissance des hommes.


ABBÉ DUBOIS

Tu vas pas me dire que tu vas

te mettre à croire en Dieu?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, non, non.

Non, pas encore.

Mais quand je serai pape,

qui sait?


PHILIPPE et DUBOIS rigolent.


Des soldats appelés « bandouliers » cherchent parmi les vagabonds dans les ruelles de la ville.


PREMIER BANDOULIER

Montre tes dents.


VAGABOND

Pourquoi?


PREMIER BANDOULIER

Ordre du Régent.

Ouvre. Ouvre!


Le BANDOULIER force le VAGABOND à ouvrir la bouche.


PREMIER BANDOULIER

Il en manque une.


SECOND BANDOULIER

Bon pour la Louisiane.

T'as de la chance.

Le Régent te paie un voyage

en Louisiane sur un beau bateau.


VAGABOND

Mais je veux pas y aller,

moi, en Louisiane.


PREMIER BANDOULIER

(Secouant le VAGABOND)

Hé!


Les bandouliers soulèvent le VAGABOND et l'emmènent avec eux.


SECOND BANDOULIER

Encore 10 pistoles de gagnées.


PREMIER BANDOULIER

Dans la joie.


D'autres bandouliers viennent à la rescousse et aident les premiers à porter le VAGABOND.


PREMIER BANDOULIER

Allez, hop! Plus vite que ça.


Le vagabond est chargé dans une charrette .


Le chef de la compagnie de bandouliers commande le départ. Dans la charrette, il y a aussi une enfant.


CHEF BANDOULIER

Allez, en route!

Au trot!

Et dans la joie.


PREMIER BANDOULIER

Allez, hop!


SECOND BANDOULIER

En route.


Les deux bandouliers laissent le chariot partir et aperçoivent des femmes qui courent au loin.


PREMIER BANDOULIER

Brin d'amour, dans la joie!


SECOND BANDOULIER

Dans la joie! Allez, hop!

(Courant derrière les jeunes femmes)

Dépêche-toi.


Les femmes courent en descendant un escalier pour distancer les deux soldats. Une des femmes est prise, l'autre continue de se sauver.


PREMIER BANDOULIER

Allez, plus vite que ça!

Tu vas la rattraper, oui?

Hein, tas de merde!

Dépêche-toi. Dépêche-toi donc!


SECOND BANDOULIER

Pour le roi!


PREMIER BANDOULIER

Nom de Dieu de nom de Dieu!


SECOND BANDOULIER

J'arrive!


PREMIER BANDOULIER

Dépêche-toi, plus vite!


La femme entre dans un immeuble et monte aux étages, suivie par les deux bandouliers qui la talonnent. Sur le palier, le second bandoulier défonce une porte. Les deux hommes surprennent une femme dans son lit.


PREMIER BANDOULIER

Nom de Dieu! La belle pute!

La belle pute, la belle fleur!


SECOND BANDOULIER

Pose ça là,

on fouille les chambres.


PREMIER BANDOULIER

Occupe-toi de la fille.


Les soldats entrent dans les chambres, et fouille une chambre où PONTCALLEC se trouve.


PREMIER BANDOULIER

Toi, la putain, dehors.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Quoi?


SECOND BANDOULIER

En route pour la Louisiane.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais enfin, on n'a pas commencé!

Mais j'ai payé d'avance!


SECOND BANDOULIER

(Prenant PONTCALLEC par les bras pour l'éloigner de la fille)

Allez, en route!


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mon jambon!


PREMIER BANDOULIER

Quoi? Quel jambon?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mon jambon!


PROSTITUÉE

Mes habits!


PREMIER BANDOULIER

(Traînant PONTCALLEC dehors)

Allez, dépêche-toi. Ça suffit.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Donne-moi ça,

prends mon chapeau.


PROSTITUÉE

Oui.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Prends mon chapeau!


SECOND BANDOULIER

(Poussant la prostituée dehors)

Dépêche-toi!


PROSTITUÉE

Voilà votre... votre chapeau.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Vous ne savez pas

qui vous arrêtez.

Je suis Clément-Chrysogone

de Guer, marquis de Pontcallec,

délégué de la République

de Bretagne.


SECOND BANDOULIER

Elle est partie.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oh mais, c'est une ville

d'enfer, Paris!


PROSTITUÉE

Par-dessus ton chapeau,

ton manteau.


SECOND BANDOULIER

Plus vite!


Les soldats poussent la prostituée dans l'escalier.


Dehors dans les ruelles de Paris, d'autres soldats retiennent des gens pour les emmener aussi. Un homme tente de fuir, on lui tire dessus. Des enfants pleurent, des chiens aboient. À la sortie de l'immeuble, les soldats aident la prostituée à sortir. PONTCALLEC s'interpose.


PREMIER BANDOULIER

Allez, en avant, marquis!


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ne me touchez pas, mordiou.


PREMIER BANDOULIER

Dehors!


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je suis le marquis

de Pontcallec.


PREMIER BANDOULIER

Allons, allons, marquis,

en route pour la Louisiane.

Les Bretons ont le pied marin?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Vous commencez à m'échauffer

avec la Louisiane.


PREMIER BANDOULIER

Quoi? Tu ne eux pas partir

avec la jolie dame?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je ne la connais pas.

J'ai pas eu le temps.


SECOND BANDOULIER

Qu'à ne cela tienne,

on va vous marier.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais je ne veux pas

épouser madame.

(S'en prenant au second bandoulier)

Je veux mon jambon!

Parbleu!


Dans les couloirs de la prison, les hommes et les femmes qui ont été pris pendant la nuit attendent sous la surveillance des gardiens.


Un clerc enregistre les détenus.


CLERC

Profession?


BOULANGER

Ouvrier boulanger à Melin.


CLERC

Marquez: "En vagabondage

à Paris." Emmenez-le.


BOULANGER

J'ai une femme,

des enfants qui m'attendent!


SOLDAT

Allez, avance!


Le PREMIER BANDOULIER mène PONTCALLEC jusqu'à la table d'inscription.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je croyais que vous ne

preniez que des volontaires.


CLERC

Quand il n'y en a plus,

on prend ce qu'on trouve.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je suis gentilhomme.

Je vous avertis que ça va

vous coûter cher.


CLERC

Vous avez des papiers, une

lettre, une chose qui le prouve?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je ne me promène pas

avec mes parchemins.

Mais ça, ça vous suffit

peut-être, non?


PONTCALLEC retire une chevalière pour la montrer au CLERC.


CLERC

Il peut pas l'enlever.


PONTCALLEC lance sa chevalière sur la table.


CLERC

Qui me dit que

vous l'avez pas volée?

Enfin, on vérifiera.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Pour ce prix-là...

(Allant chercher la prostituée)

Je peux emmener

la fille qui était avec moi?


CLERC

Allez.


MARQUIS DE PONTCALLEC

(S'adressant aux autres prisonniers)

Messieurs, si j'avais

plusieurs bagues,

je vous aurais tous délivrés.


À la sortie de la prison, PONTCALLEC se prépare à partir.


PROSTITUÉE

Tu restes avec moi maintenant?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Hum... Vous croyez

que j'ai que ça à faire?


PROSTITUÉE

Tu sais où j'habite,

si le coeur t'en dit.

Et ton temps?


PONTCALLEC s'éloigne. La prostituée court derrière lui. Plus loin dans la rue, un pendu est exhibé avec un écriteau sur lequel PONTCALLEC lit : « Gervais Laquais, pendu pour vol domestique ». La prostituée tape dans le dos de PONTCALLEC.


PROSTITUÉE

Le manteau.

Mais prends-le, bon Dieu!


PONTCALLEC reprend son manteau. La prostituée s'en va par une allée en escalier. PONTCALLEC enfile son manteau et repart par une autre allée en escalier.


Dans les jardins du palais, le valet LEBLANC rejoint l'ABBÉ DUBOIS.


LEBLANC

Monsieur l'abbé?

Il y a là-bas, dans le parc, un

homme qui a demandé aux Suisses

si Monseigneur allait

bientôt paraître.


ABBÉ DUBOIS

Quel genre d'homme?


LEBLANC

Un Breton.


ABBÉ DUBOIS

Mais comment le sais-tu?


LEBLANC

Il a pissé dans l'escalier.


ABBÉ DUBOIS

Bien, comme tout le monde.

On n'est pas encore habitués

à toi, mon pauvre Leblanc.


LEBLANC

Et il a dit aussi son nom.

Il s'appelle de Briquebec.

Euh, non, non. De Pontcallec.


ABBÉ DUBOIS

Pontcallec?

Ah, ça, bravo.

Je suis content de toi.


LEBLANC

Monsieur l'abbé, vous pourriez

me faire entrer dans la police?


ABBÉ DUBOIS

Mais tu y es, dans la police.

Qu'est-ce qui ne va pas?


LEBLANC

Les seaux.


ABBÉ DUBOIS

Ah, les seaux...


L'ABBÉ DUBOIS et LEBLANC se séparent et partent chacun de leur côté.


L'ABBÉ DUBOIS marche dans un grand parc et rejoint PONTCALLEC assis sur un banc en bordure de la forêt.


ABBÉ DUBOIS

Ah! Je vous connais,

M. de Pontcallec.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais moi,

je ne vous connais pas.


ABBÉ DUBOIS

Je suis l'abbé Dubois.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah...

Mais ce n'est pas vous

que je viens voir.

C'est le Régent. Je suis envoyé

par la noblesse de Bretagne.


ABBÉ DUBOIS

La noblesse de Bretagne?

Mais vous êtes un voleur

de poules, M. de Pontcallec,

un pillard de clapiers, un

tire-laine de troisième ordre.

Et vous venez me parler

de la noblesse de Bretagne?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais, M. Dubois,

la nuit que je viens de passer

ne m'incite guère

à la patience. Hein?

Alors, menez-moi

immédiatement au Régent.


ABBÉ DUBOIS

Je vais vous mener en prison,

M. de Pontcallec,

non pour votre conspiration

digne du mamamouchi de Molière,

mais parce que vous avez

fait le commerce

du tabac de contrebande

entre Jersey et la Bretagne.

Pour ce délit de droit commun,

je devrais vous envoyer

aux galères.

Mais eut égard à vos antécédents

d'officier de l'armée royale,

je me contente de vous

déporter en Louisiane.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah non!

La Louisiane, ça suffit!

Passe encore de se faire

insulter par un coquin d'abbé,

mais vous ne m'enverrez pas en

Amérique où je n'ai que faire!


L'ABBÉ DUBOIS tape des mains et aussitôt des gardes arrivent de toutes parts et encerclent PONTCALLEC qui se débat en vociférant en patois breton.


ABBÉ DUBOIS

Tiens, vous apprendrez le

breton aux sauvages, monsieur!


Plus tard, l'ABBÉ DUBOIS discute dans un salon avec un NOBLE ANGLAIS.


NOBLE ANGLAIS

Évidemment, votre idée

me paraît assez bizarre.

Que Sa Majesté,

roi protestant d'Angleterre,

demande au Régent de vous

nommer archevêque de Cambrai.


ABBÉ DUBOIS

Justement. Venant

d'un prince protestant,

ça n'en aura que plus de poids.


NOBLE ANGLAIS

Pardonnez-moi,

monsieur l'abbé,

mais je me demande pourquoi

un homme intelligent comme vous

tient tellement à la mitre.


ABBÉ DUBOIS

Vous m'avez appelé monsieur

l'abbé. Voilà la réponse.


NOBLE ANGLAIS

Elle me satisfait.

Mais c'est une demande délicate.

Surtout en ce moment.

Comment se fait-il qu'en Bretagne,

où des mouvements de révolte

se sont manifestés,

on ne soit pas encore intervenu?

Il y a là des conjurés qui pourraient bien

livrer des ports à la flotte espagnole.


ABBÉ DUBOIS

Justement, nous venons d'arrêter

le marquis de Pontcallec, qui

était l'âme de cette révolte.


NOBLE ANGLAIS

Arrêter, ce n'est pas assez.

On connaît les prisons du Régent.

On en sort facilement.


Un laquais vient servir à boire.


ABBÉ DUBOIS

(S'adressant au laquais)

Allez, fous-moi le camp.


Dans la pièce voisine, une femme chante un air d'opéra.


NOBLE ANGLAIS

Ah, attendez. Il y a là un air

que j'ai toujours plaisir à entendre,

surtout quand c'est chanté

par Souris Cadette.


ABBÉ DUBOIS

Souris Cadette...


Le NOBLE ANGLAIS se lève et va voir par le judas ce qui se passe dans la pièce voisine.


NOBLE ANGLAIS

(Reprenant son siège devant l'ABBÉ DUBOIS)

L'avantage de notre métier,

c'est de pouvoir le faire

dans des lieux de plaisir.


ABBÉ DUBOIS

Oui, mais malheureusement,

je ne suis pas du tout musicien.


NOBLE ANGLAIS

Et vous voulez

chanter la messe?

Mais vous la chanterez,

monsieur l'abbé.

On dit qu'en France,

tout finit par des chansons.

Il ne faut pas que cette conspiration

finisse de cette manière.


ABBÉ DUBOIS

Si je comprends bien,

vous voulez voir tomber des têtes.


Dans une salle sombre, des hommes et des femmes regardent des projections de dessins à caractère pornographique.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah oui! La porte, voyons!


ABBÉ DUBOIS

Monseigneur le Régent

est-il parmi vous?


HOMME

Fermez la porte!


ABBÉ DUBOIS

Viendra-t-il ce soir?


HOMME

Non!


ABBÉ DUBOIS

L'attendez-vous?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Sortez, Dubois, ou rentrez.


ABBÉ DUBOIS

Je sors.


DUBOIS sort dans les couloir de la maison close et s'adresse à la tenancière du bordel, LA FILLON.


ABBÉ DUBOIS

Il me semble pourtant

que j'ai reconnu sa voix.


LA FILLON

Peut-être.


ABBÉ DUBOIS

Comment ça, "peut-être"?

Quand on est patronne de bordel,

on sait qui est là, nom de Dieu de merde!


L'ABBÉ retourne dans la pièce sombre.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oh, ça recommence!


ABBÉ DUBOIS

Monseigneur?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il n'y a pas de Monseigneur.


ABBÉ DUBOIS

Il s'agit d'une affaire

de la plus haute importance.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il n'y a rien d'important,

si ce n'est de fermer la porte!


ABBÉ DUBOIS

D'une affaire extrêmement grave.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dubois, il n'y a rien

de grave après 7h du soir,

excepté le menu du souper.

Si tu as des soucis,

garde-les pour toi.

Et puis ferme la porte!


HOMME

Oui, la porte!


ÉMILIE

Oh, je veux rentrer. J'aime

beaucoup la lanterne magique.


ABBÉ DUBOIS

Un conseil: si tu entres,

ferme la porte.


Plus tard, l'ABBÉ DUBOIS est au lit avec LA FILLON.


LA FILLON

Qu'est-ce qui ne va pas?


ABBÉ DUBOIS

Je suis en train de passer

à côté de ma mitre d'archevêque.

J'ai tout: le siège libre,

Cambrai, le consécrateur,

je suis célibataire,

ce qui est essentiel

quand on brigue ce poste.

J'avais l'appui du roi d'Angleterre

à condition d'avoir

un conspirateur sous la main

et je l'avais.


LA FILLON

Et où est-il, ce conspirateur?


ABBÉ DUBOIS

Je l'ai bêtement envoyé en Louisiane.

Il me fait bien défaut maintenant.


LA FILLON

Mais il est peut-être

pas encore parti.


Dans une abbaye, on célèbre les mariages avant le départ des volontaires vers la Louisiane.


CURÉ

Sa Majesté a voulu épargner

aux courageux colons

qui partent pour la Louisiane

les dangers et la honte

d'une promiscuité

qui rabaisserait les chrétiens

au rang d'un troupeau de bêtes.

Vous avez répondu à son désir

en acceptant de devenir

maris et femmes

avant de vous embarquer.

Étant donné le nombre

de mariages que j'aurai à célébrer

ce matin, vous allez défiler

devant moi par deux

pour prononcer

ce "oui" sacramentel

et laisserez aussitôt

la place au suivant.

Mais si brève que soit

cette cérémonie,

n'oubliez pas qu'elle vous lie

pour l'éternité.

Les deux premiers,

s'il vous plaît.


Un diacre distribue des anneaux aux femmes alignées près du mur pendant que le CURÉ dit une prière en latin.


CURÉ

Suivants!

(Priant en latin)

Suivants.

Allons, pressons!

Allons, allons, dépêchons-nous!

Dépêchons-nous!


Les couples s'alignent tandis que les mariages se font à la chaîne, sans préambule ni fioritures.


Le diacre distribue des joncs de mariage aux hommes alignés sur un autre mur. Les hommes sont conduits vers la file d'attente aux côtés des femmes déjà alignées. Le diacre offre un jonc à l'ABBÉ DUBOIS.


ABBÉ DUBOIS

Non merci, pas pour moi.


DIACRE

Oh, pardon.


ABBÉ DUBOIS

En quoi sont-elles?


DIACRE

En simple laiton.

Mais nous donnons aussi

de la part de Sa Majesté

une chemise aux femmes et une

paire de chaussures aux hommes.


ABBÉ DUBOIS

Oh nom de Dieu, il y a de quoi

vous dégoûter du célibat.

Dites-moi, dans ce misérable

troupeau, vous n'auriez pas vu

un nommé Pontcallec?


DIACRE

Ah, le marquis!

Oh, ça n'a pas été commode.

Mais il est parti marié.


ABBÉ DUBOIS

Parti...


DIACRE

Oui, la nuit dernière.


ABBÉ DUBOIS

Nom de Dieu

de bordel de merde.


Les mariages se poursuivent.


SOLDATS

Suivants! Allez, allez!

Suivants!


Dans les rues qui mènent au port, l'ABBÉ DUBOIS cherche quand même PONTCALLEC.


CAPITAINE

Ah, Pontcallec!

On n'est pas près de l'oublier.

C'est qu'il a une grande gueule.

Il a dit qu'il mettrait

la Louisiane à feu et à sang.

Et il en est capable.


ABBÉ DUBOIS

S'il y arrive.


CAPITAINE

Oh, il va y arriver.

Il doit être en train

d'embarquer sur la Belle Poule.

Il est parti depuis trois jours.


VOIX D'HOMME

(Appelant de la rue)

Mon capitaine! Mon capitaine!


CAPITAINE

Attendez, Monsei...

Monseigneur!


Le CAPITAINE rejoint ses hommes et remarque qu'il y a plusieurs blessés.


VOIX D'HOMME

C'est les gens

qui accompagnaient Pontcallec!


CAPITAINE

(S'adressant au premier bandoulier)

Mais qu'est-ce qui

t'arrive?


SECOND BANDOULIER

Oh bien, vas-y, toi,

Brin d'amour. Cause!


PREMIER BANDOULIER

(Marmonnant)

... emmenés...

On était là-bas...


SECOND BANDOULIER

Il dit qu'on s'est fait avoir,

qu'ils se sont tous enfuis!


CAPITAINE

Et... Et Pontcallec?


SECOND BANDOULIER

(Marmonnant)

Pontcallec,

il était...

Et nous...

Et ça... En Bretagne.


CAPITAINE

Il dit qu'il les a amenés en Bretagne.


CAPITAINE

(Se tournant pour crier la nouvelle à l'ABBÉ DUBOIS)

En Bretagne!


ABBÉ DUBOIS

En Bretagne?

Dieu soit loué, c'est là

que j'ai besoin de lui.

Vous, je vous donne

une gratification de 500 livres

pour avoir laissé échapper

votre prisonnier.

Il va la regretter, la Louisiane.


PONTCALLEC est de retour au château en Bretagne.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Hé! Ha ha!


Une charrette approche du château. PONTCALLEC rit aux éclats, heureux d'être rentré chez lui.


YVONNE, la gouvernante de PONTCALLEC l'accueille en riant.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oh, ma pauvre Yvonne!

(Embrassant YVONNE)

J'espérais bien t'amener

au moins 18 personnes,

mais la route a été longue

et beaucoup m'ont lâché.

C'est tout ce qui reste.


YVONNE

Bien tant mieux,

j'ai rien à manger.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah ça, c'est dommage. C'est

un excellent cuisinier, lui.

L'autre, c'est un bossu.


YVONNE

Bien, je vois. Et elle?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah, elle...

C'est ma femme.


YVONNE

T'es marié?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah oui. Ah ça, c'est...

l'un de mes nombreux avatars.


YVONNE

Elle est belle.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Bien oui, mais elle m'a

jamais dit un mot.


YVONNE

(Faisant une mine indifférente)

Oh...


Des cavaliers approchent du château. Ce sont HÉLÈNE et AMAURY DE LAMBILLY.


HÉLÈNE

On a une grande nouvelle!

Allez, parle, Amaury!


AMAURY DE LAMBILLY

J'ai vu le cardinal Alberoni!


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oui?


AMAURY DE LAMBILLY

Il a donné l'ordre

au nom du roi d'Espagne

que trois vaisseaux

chargés de troupes

appareillent pour la Bretagne!


PONTCALLEC ne peut contenir sa joie. Il jubile.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Hélène, Hélène!

Je suis payé de tous

mes malheurs!

C'est la guerre!

Vive la République de Bretagne!


PONTCALLEC embrasse HÉLÈNE.


Plus tard, PONTCALLEC anime une réunion.


MARQUIS DE PONTCALLEC

On se défait du Régent.

On fait reconnaître à sa place

le duc du Maine.

On dénonce les Traités

de la Triple Alliance

avec l'Angleterre et la Hollande

qui est l'oeuvre de ce misérable Dubois,

dont on ne dira jamais assez

l'ignominie.

On jette le prétendant avec une

flotte sur la côte d'Angleterre,

on met Prusse, Suède et Russie

aux prises avec la Hollande,

on donne la Sardaigne au duc de Savoie

comme appui au papa

et on couronne Philippe V

roi de la moitié du monde.

Voilà.


AMAURY DE LAMBILLY

L'opération est d'envergure.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Bien oui.


YVONNE

Et les Bretons dans tout ça?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Bien, les Bretons,

ils se foutent en République.


L'épouse de PONTCALLEC se rebelle en criant dans un patois incompréhensible.


AMAURY DE LAMBILLY

En quelle langue

jure-t-elle?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oh mais je l'ignore

complètement.

Mais c'est première fois

qu'elle parle.


Au palais, des enfants s'amusent à lancer des dards sur un portrait.


Un noble, le DUC DE BOURBON urine dans un pot de chambre tenu par le valet LEBLANC.


DUC DE BOURBON

(S'adressant à PHILIPPE)

C'est une bonne journée,

mon cousin.

Les actions du Mississippi

ont encore monté.

On se les arrache

rue Quincampoix.

Décidément, M. Law

est un grand homme.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'aime vous l'entendre dire.

Votre enthousiasme m'a coûté

la bagatelle de 15 millions.

C'est bien ce que je vous ai donné

pour soutenir M. Law ce mois-ci?


DUC DE BOURBON

Oh, je n'y pensais même plus.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Vous êtes cher, mon cousin.


DUC DE BOURBON

Combien parmi vos parents

et vos amis vous ont soutenu,

à part moi, quand vous avez déchiré

le testament du feu roi

et pris le pouvoir?

Souvenez-vous-en.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je m'en souviens chaque mois.


DUC DE BOURBON

Eh bien, le mois prochain,

ce sera 20 millions.

Soyons nets.

Un homme comme Law,

écossais, roturier et protestant,

s'il n'était pas soutenu

par un prince du sang,

n'inspirerait aucune confiance.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je le soutiens bien, moi.


DUC DE BOURBON

Mais il fait partie

de votre gouvernement,

tandis que moi, mon appui

est complètement désintéressé.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est un désintéressement

qui me ruine.


DUC DE BOURBON

Je pourrais l'alléger.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah!


DUC DE BOURBON

Si j'obtenais la place

de gouverneur du petit roi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Nous y voilà.


DUC DE BOURBON

Qu'occupe fort mal

M. de Villeroy.

En outre, il a des moeurs

plus que douteuses,

ce qui est inquiétant

quand on est chargé

de l'éducation d'un enfant.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'aime votre sens moral, mon cousin.


DUC DE BOURBON

C'est un imbécile

qui s'est fait berner

par un évêque allemand

pour 60 millions

de billets d'enterrement

en place d'actions du Mississippi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oui, ça ne m'étonne pas.

On dit aussi qu'il ne sait pas lire.


DUC DE BOURBON

Et alors?


Dans les jardins de Versailles, LOUIS XV prend l'air en compagnie d'un père Jésuite.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Bonjour, Louis.


LOUIS XV

Bonjour, Philippe.

Voilà le cadeau que m'ont fait

les pères jésuites du Canada.

C'est un Iroquois,

mais il est très gentil.


PÈRE JÉSUITE

Il a reçu une très

bonne éducation.

Regardez.


JEUNE IROQUOIS

Pater noster, qui es

in caelis, sanctificetur...


LOUIS XV

Son père était cannibale,

mais lui ne l'est pas.


PÈRE JÉSUITE

Nous y avons veillé.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ce sont des fables, Louis.

Il n'y a pas d'Indiens cannibales.


VILLEROY

Il y a pourtant des jésuites

qui ont été mangés tout vifs.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Bel appétit.


PÈRE JÉSUITE

Ce ne sont pas les martyrs

qui nous manquent.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Vos martyrs sont politiques,

mon père.


PÈRE JÉSUITE

Nous ne faisons

pas de politique.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Vendre des armes

à certaines tribus

pour en exterminer d'autres,

j'appelle cela faire de la politique.


VILLEROY

Quel mal y a-t-il à tuer

les ennemis de la religion?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je sais, M. de Villeroy,

que vous appréciez fort

les bûchers de l'Inquisition

en Espagne

et que vous regrettez que

j'aie mis fin aux dragonnades

et aux massacres des protestants.


VILLEROY

Mais que voulez-vous,

Monseigneur.

Moi, je suis un bon chrétien.

Et un bon chrétien

est un fanatique.

Surtout quand c'est un soldat.


PHILIPPE D'ORLÉANS

M. de Villeroy... Pardon, Louis.

Vous êtes un imbécile.

Un général pitoyable et

un chrétien de dernier ordre.

Mais moi, je vous le dis

à voix basse, tandis que vous,

vous proclamez que j'ai empoisonné

moi-même trois membres

de la famille royale,

usurpé mon titre de Régent

et que je m'apprête

à faire disparaître

le petit roi, mon neveu.

Vous poussez la sottise

jusqu'à faire enfermer

le beurre dont il se sert ou

les mouchoirs dont il a besoin

pour que je n'y mette pas

de poison. Reconnaissez

que j'ai fait preuve jusqu'ici

d'une grande mansuétude.


VILLEROY

Vous ne pouvez rien

contre moi. Je suis très aimé.


PHILIPPE D'ORLÉANS

On se demande pourquoi,

vu le nombre de batailles

que vous avez perdues.


VILLEROY

Vous avez beau dire,

il n'y a que la mort

qui vous débarrassera de moi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Sachez, monsieur le maréchal,

que je suis aussi patient

que vous êtes bête.


PHILIPPE s'éloigne et repasse près de LOUIS XV qui s'amuse à étaler de la crème Chantilly sur le visage de son aumônier personnel. Plus loin, des gardes royaux poussent un carrosse dans une allée des jardins de Versailles.


COCHER

Allez, allez, allez!

Allez, allez.


VILLEROY regarde le carrosse avancer en reculant vers le roi.


VILLEROY

Majesté.

(Menant LOUIS XV)

Jetez les yeux sur ce canon.

Le dernier né de notre artillerie.

De la jeunesse, il a la légèreté,

la fougue et je ne sais

quoi de bien français

qui le fait aimer

de tous ceux qui l'approchent.

Touchez. Non mais touchez,

touchez, touchez.


Un homme approche près de la terrasse d'où PHILIPPE observe la démonstration de VILLEROY.


DUC DE BOURBON

Beau discours.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ce serait encore plus beau

sur air d'opéra.

(Chantant)

♪ Jetez les yeux

sur ce jeune canon ♪


VILLEROY

Vous plaît-il, Majesté,

d'y bouter vous-même le feu?

Il n'y a aucun danger.


LOUIS XV

Faites-le vous-même.


VILLEROY

Eh bien... Canonnier?

Pointez sur ce carrosse.


LOUIS XV

Il y a quelqu'un

dans votre carrosse?


VILLEROY

Un mannequin, sire.


LOUIS XV

Un mannequin,

ce n'est pas amusant.


AUMÔNIER

On aurait pu mettre

un condamné à mort.

Hélas, ce n'est pas ça

qui manque.


LOUIS XV

Oh oui, un condamné à mort!


VILLEROY

Ça sera pour une autre fois.

Vous êtes prêts, messieurs?


CANONNIER

Faites chauffer la poudre.


VILLEROY

(S'adressant à PHILIPPE)

Quand il plaira à Votre Altesse!


PHILIPPE D'ORLÉANS

Quand il plaira à Sa Majesté.


VILLEROY

Majesté, on commencera

le tir quand vous voudrez.


LOUIS XV

Je voudrais que

ce soit déjà fini.


VILLEROY

Feu.


Le feu est mis aux poudres, mais le boulet n'atteint pas son objectif.


VILLEROY

Un peu loin.


DUC DE BOURBON

Oh, à peine.


MADAME DE PARABÈRE

C'était Rabelais.


Sur la terrasse, des dames regardent aussi les essais de tirs. PHILIPPE approche de Madame de PARABÈRE et la caresse.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'investis.


Une autre détonation annonce un second tir. Le boulet tombe dans les bassins très loin du carrosse.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mon petit aloyau...

(Chantant)

♪ Mon petit gigot ♪


Une autre dame qui tient compagnie à MADAME de PARABÈRE pousse un commentaire.


LA FILLON

Il faudrait un peu de musique

pour faire passer le temps.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je le passe très bien sans musique,

mais des violons, oui.

Ça ne serait pas vilain.


L'ABBÉ DUBOIS rejoint le groupe sur la terrasse.


ABBÉ DUBOIS

Je suis désolé d'interrompre

votre... tête-à-tête.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Regardez devant vous, l'abbé.

Vous y verrez un spectacle

plus digne de votre habit.


VILLEROY

(Comptant sur ses doigts)

Feu.


Une nouvelle détonation qui manque encore la cible.


LA FILLON

Dites-moi, monsieur l'abbé.

Il y a une question

qui me trouble fort

et que j'ose à peine vous poser.


ABBÉ DUBOIS

Osez, madame.


ABBÉ DUBOIS

Est-il vrai, comme le dit

M. de Saint-Simon,

que lorsque vous étiez

maître d'école,

vous branliez vos élèves?


ABBÉ DUBOIS

Naturellement.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Quoi de plus normal?


MADAME DE PARABÈRE

Garçons et...

Garçons et filles?


ABBÉ DUBOIS

Indistinctement.


PHILIPPE se promène dans les jardins de Versailles en compagnie de Madame de PARADÈRE et LA FILLON.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dites-moi, Marie-Madeleine,

cette petite maison

que vous avez à Asnières?


MADAME DE PARABÈRE

Celle que vous avez eu

la bonté de me donner?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Et où vous n'allez guère.


MADAME DE PARABÈRE

Elle est un peu petite.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'aimerais vous la racheter.


MADAME DE PARABÈRE

Avec les meubles et les tableaux?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah non! Surtout pas les tableaux, non.

Ils sont un peu trop libertins.


MADAME DE PARABÈRE

J'en ai de religieux dans le grenier.

Je peux vous les laisser, Philippe.

Puis-je savoir quelle en sera

l'heureuse propriétaire?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je ne suis pas pressé,

ne le soyez pas vous-même.

Et maintenant, parlons d'argent.


MADAME DE PARABÈRE

Je ne veux pas d'argent.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mais si! Évidemment,

vous la tenez de moi,

mais puisque je vous la reprends?


MADAME DE PARABÈRE

Je refuse l'argent. Je veux de

la Louisiane ou du Mississippi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Comme je vous comprends.

Louisiane, Mississippi,

ce sont de jolis mots.

Plus jolis que livres ou écus.

Et puis, ça rapporte davantage!


PHILIPPE laisse MADAME DE PARABÈRE et s'approche du carrosse de l'ABBÉ DUBOIS qui attend assis sur le marche-pied en se tâtant le ventre.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dubois?

Cela ne va pas?


ABBÉ DUBOIS

Excusez-moi, Monseigneur.

J'ai mal, très, très mal.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il y a des moments où j'aime

vous voir souffrir, Dubois.


ABBÉ DUBOIS

Je le sais, Monseigneur.


PHILIPPE monte dans le carrosse suivi de l'ABBÉ DUBOIS.


MADAME DE PARABÈRE retourne vers LA FILLON.


MADAME DE PARABÈRE

Je n'ai même pas eu

le temps de lui dire combien.


LA FILLON

Mais tant mieux.

Il vous en donnera encore plus.


MADAME DE PARABÈRE

Qu'est-ce que c'est que cette fille

qu'il veut loger dans ma maison?


LA FILLON

Oh, n'importe qui.

Il aime comme on va

à la chaise percée.


MADAME DE PARABÈRE

Merci!

On voit bien qu'il ne vous touche plus.


LA FILLON

Mais non, Marie-Madeleine.

Ne vous fâchez pas.

Je voulais dire que

ce qu'il aime dans les femmes,

c'est le nécessaire, pas le superflu.

Et quand on n'aime que le nécessaire...


MADAME DE PARABÈRE

Vous voudriez bien

l'être encore, le nécessaire.


LA FILLON

Oh...

Eh bien, non.

Parce que depuis qu'il ne me

baise plus, ma mignonne,

je suis le superflu et j'aime mieux cela.

Le nécessaire...

ce sera cette petite fille

sur laquelle il se trouve

que j'ai quelques lueurs.


MADAME DE PARABÈRE

Ah?


LA FILLON

Oui.

Elle viendrait d'un couvent de Bretagne.


MADAME DE PARABÈRE

Ah, elle doit être très jeune.


LA FILLON

C'est presque une enfant.


MADAME DE PARABÈRE

Alors il n'en a plus pour longtemps.

Du reste, depuis la mort

de sa fille, il est triste.

Il doit avoir mal à l'estomac.

Une tristesse, ça vient

toujours de l'estomac.


Dans le carrosse, PHILIPPE converse avec l'ABBÉ DUBOIS.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il faudrait que tu envoies

une petite escorte en Bretagne

pour amener à Paris une jeune

fille à laquelle je m'intéresse.

Oui, oui, Dubois,

une de mes filleules.

Je voudrais pas qu'elle coure

le moindre risque

dans un pays où il peut

y avoir un soulèvement.


ABBÉ DUBOIS

Ça sera fait.

Je vois avec plaisir

que vous prenez au sérieux

la conspiration de Bretagne.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est ton dernier rapport

qui m'inquiète.

Comment se fait-il que

les Espagnols soient assez fous

pour lancer trois frégates

sur les côtes de Bretagne?

En cette saison? Ils ne pourront

jamais débarquer.

Les Bretons se feront

massacrer pour rien.


ABBÉ DUBOIS

Il me faudra deux régiments.

Pontcallec, lui, a 3000 hommes,

3000, dans la forêt de Lanouée.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Si tu buvais pas

autant de lait,

tu te gratterais pas

aussi souvent le nez.


ABBÉ DUBOIS

Ah, j'ai des aigreurs,

des brûlures d'estomac.

Je ne peux plus boire de vin,

à tel point que je me demande

si je pourrai lire la messe.

Tiens, vous ne riez pas,

Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'ai pas envie de rire.

3000... J'espère qu'on t'a menti.


Dans la campagne, les paysans se préparent entre les murs fortifiés. On frappe à l'une des portes de l'enceinte.


PONTCALLEC frappe à la porte en appelant en langue bretonne. L'ABBÉ FLEURY rejoint PONTCALLEC et un paysan qui l'accompagne.


ABBÉ FLEURY

Pas la peine de frapper.

Ceux que vous êtes venus voir

sont morts et enterrés.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Quoi, tous les trois?


ABBÉ FLEURY

Tous les trois.


MARQUIS DE PONTCALLEC

En même temps?


ABBÉ FLEURY

Et de la même maladie.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Laquelle?


ABBÉ FLEURY

Bien, de quoi est-ce

qu'on meurt en Bretagne?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Bien, de faim.


ABBÉ FLEURY

Ils sont pas les seuls.

Tenez, j'ai encore deux avis

de décès à clouer sur les murs.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Et moi qui étais venu chercher

des hommes pour mon armée.


ABBÉ FLEURY

Dépêchez-vous.

Vous ne trouverez plus

que des squelettes.


PONTCALLEC appelle son aide en breton.


Dans la lande, un homme appelle les fermiers du coin. Les hommes discutent autour d'un mort. PONTCALLEC arrive à cheval.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oh là!


Les hommes retournent le cadavre qui porte l'uniforme des gardes royaux.


MARQUIS DE PONTCALLEC

C'est mauvais pour vous,

ça, mes amis, un dragon tué

à l'entrée du village.

On rassemble tous les hommes et

allez hop! Pendus haut et court,

dans le meilleur des cas,

envoyés aux galères.


PAYSAN

Mais on n'a rien fait!


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ah, c'est la loi de la guerre.


PAYSAN

On n'est pas en guerre!


MARQUIS DE PONTCALLEC

C'est bien le tort

que vous avez.

Engagez-vous dans mon armée.

Si vous tuez, vous ne risquez rien.

Allez, je vous emmène! Et je

vous donnerai des mistouflets.

C'est une arme de mon invention.

Elle est blanche et à feu.

Hein? Allez, pour commencer,

emportez donc le cheval.

Nous le mangerons ensemble.


PAYSAN

Cette viande vous fait pas peur?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais non!

Je la ferai bouillir. Allez!


PONTCALLEC s'en retourne. Plus tard, près d'une église, PONTCALLEC réunit des hommes. Certains arrivent avec une charrette.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais nom de Dieu!

Bande de fainéants.

Mais qu'est-ce que vous attendez?

Hein, qu'est-ce que

vous attendez

pour amener

la charrette de pommes?

Sonneur, je vous laisse

l'animal là.

Sonneur! Dès que tu entends

le tocsin de Vannes, hein,

ce sont mes hommes qui arrivent,

alors tu sonnes ta cloche.

Hein? Pour soulever le peuple!

Oh, Montlouis, avec un peu

de chance, nous réussirons

avant l'arrivée

des bateaux espagnols.

Ce sera le premier jour

de la République de Bretagne.

J'arrête le carrosse

de M. de Montesquiou,

je lui tue deux, trois de

ses gens, je le fais prisonnier

et Talhoüet marche

sur Saint-Brieuc.


MONTLOUIS

Bien, avec qui?

Nous sommes à peine 100.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais dès que M. de Montesqiou

sera entre nos mains,

nous refuserons du monde. Hein?


MARQUIS DE PONTCALLEC

(S'adressant aux hommes réunis)

Allez, allez!

Allons, allons! Allez!


Au loin le tocsin annonce l'arrivée d'autres hommes.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Tiens! Le tocsin sonne

en avance. C'est bon signe.

Allez, dépêchez-vous! En avant.


Les paysans déchargent les pommes.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Rien de tel que les pommes à cidre

pour faire tomber les chevaux.


PAYSAN

Qui paiera?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Moi, avec l'argent que l'on trouvera

dans le carrosse de Montesquiou.


Les paysans s'obstinent en breton. PONTCALLEC leur crie dessus pour qu'ils s'arrêtent.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Allons-y, Montlouis.

Je vais te dicter

une lettre pour le Régent.

"Monseigneur..."

"... par un coup de main

d'une extrême audace..."

"... je viens d'enlever

le maréchal de Montesqiou."

"Si vos troupes n'évacuent pas

immédiatement la Bretagne..."

"... et si vous ne reconnaissez pas

la République bretonne..."

"... le maréchal sera pendu."


MONTLOUIS

C'est peut-être

un peu prématuré, non?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais je suis tué

dans cette affaire...

... j'aurais au moins eu

le plaisir de signer ça.


Un cavalier approche de l'église.


AMAURY DE LAMBILLY

(Courant vers PONTCALLEC)

Ah, nom de Dieu

de nom de Dieu!


MARQUIS DE PONTCALLEC

Quoi, vous êtes seul,

mon cousin?

Où sont vos 50 paysans?


AMAURY DE LAMBILLY

Ils ont préféré rester chez eux.

Ils ont dit que c'était

une guerre de nobles.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Bien, tant pis.

Nous nous passerons d'eux.


AMAURY DE LAMBILLY

Quant à M. de Montesqiou,

il a pris médecine ce matin,

il a renoncé à son voyage.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Décidément, le destin m'en veut.

Montlouis!

Je vais te dicter

une autre lettre pour le Régent.

"Monseigneur, il faut que les Parisiens

soient bien lâches..."

"... pour qu'il ne se trouve personne

"qui ait le courage de vous assassiner

"quand vous partez tout seul

vous livrer à vos débauches

et à vos orgies."

Voilà. Je n'enverrai que la seconde.

Sonneur, arrête ta cloche.

Ce sera pour une autre fois.

Allez!

Regroupez-vous en bon ordre,

vous autres. Et pas de pillage!


À Versailles, PHILIPPE et l'ABBÉ DUBOIS descendent de leur carrosse dans les cours du palais.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'ai encore reçu

une lettre de ce Pontcallec.

Malheureusement,

je ne peux pas lui répondre.

Il ne me donne pas son adresse.


Des paysans demandent l'aumône en tendant la main.


ABBÉ DUBOIS

(S'adressant aux indigents)

Foutez-moi le camp,

volaille de merde!


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu ne donnes jamais

aux pauvres, toi?


ABBÉ DUBOIS

Mais non, il y en a trop.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mais qu'est-ce que

tu fais de ton argent?


ABBÉ DUBOIS

Ah, Monseigneur,

vous savez que je suis avare.

C'est le seul vice qui me coûte rien.

(S'adressant à un enfant qui quête)

Il va me foutre le camp,

lui, bon Dieu! Ah!


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est fini, l'abbé, oui?


ABBÉ DUBOIS

Ah, on leur donne ça,

ils vous prennent ça.

Saloperie! Oh!


Dans un salon de la maison de LA FILLON, PHILIPPE déguise l'ABBÉ DUBOIS.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu ne seras jamais

mieux quand ça tire.

C'est ton état naturel.


ABBÉ DUBOIS

Vous m'aviez juré d'en finir

avec ces mascarades,

volaille de merde!


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mais tu n'en es pas fâché, Dubois.

Tout ce qui entre dans le coffre

de La Fillon, tu le partages.

Si je n'étais pas aussi faible,

tu serais moins riche.


Un jésuite entre dans la pièce.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tiens, un jésuite au bordel.

Mais un tout petit.


PÈRE BURDO

Mais oui, Monseigneur. Y

voyez-vous quelque inconvénient?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, si c'est pour

la plus grande gloire de Dieu.


PÈRE BURDO

Sait-on jamais.


ABBÉ DUBOIS

J'ai déjà vu, au bordel, des

capucins, des moines mendiants,

des récollets, mais des jésuites, jamais.


PÈRE BURDO

C'est qu'ils viennent

généralement en habit laïque.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est une explication.


MADAME DE PARABÈRE

Ah, Philippe.

Seriez-vous fâché

que le père Burdo,

qui est mon confesseur,

se joigne à nous?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Cette nuit?


PÈRE BURDO

Bien oui,

justement, cette nuit.

Comme ça, il verra

tout ce que je fais

et ça m'évitera de me confesser.


Plusieurs personnes dans la pièce s'affairent à se déguiser.


LA FILLON

Marie-Madeleine! Geneviève!


HOMME

(Chantant)

♪ Je t'aime un peu beaucoup ♪


MADAME DE PARABÈRE

Voici la bête.


LA FILLON

La farce est prête.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Donnez-nous aujourd'hui

notre pain quotidien.


HOMME

Ça farce, madame? Cela farce?


PHILIPPE D'ORLÉANS

(Apportant un pain brioché à table)

Tenez.


Le DUC DE BOURBON entre en tenant un énorme godemichet.


MADAME DE PARABÈRE

J'adore les grands formats.


DUC DE BOURBON

Madame, votre serviteur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Savez-vous ouvrir

les huîtres, mon père?


PÈRE BURDO

Dans la compagnie,

nous savons tout faire.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Avez-vous un couteau?


PÈRE BURDO

Jamais, depuis l'assassinat

de Ravaillac.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Longue saucisse et courte

messe, comme disait ma mère.


DUC DE BOURBON

Belle profession de foi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

N'est-ce pas?


MADAME DE PARABÈRE

Émilie, Picard sera là?


ÉMILIE

Oui, je viens de le raser.


MADAME DE PARABÈRE

Il m'a bien baisée l'autre

nuit. Il vous en a parlé?


ÉMILIE

Mais j'étais là, madame.

J'ai tout vu.


MADAME DE PARABÈRE

J'avais oublié.


La conversation entre les convives est très animée.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il a des possibilités

érectiles assez extraordinaires.

Il a l'habitude.


MADAME DE PARABÈRE

De fait, il couche

avec n'importe qui.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mais la nuit,

tous les chats sont gris.


DUC DE BOURBON

Non, Marie-Madeleine,

pas à la place de Joufflotte.

Elle doit rester vide.


MADAME DE PARABÈRE

C'est de la superstition.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Et baiser le Vendredi saint,

Marie-Madeleine,

qu'est-ce que c'est,

s'il vous plaît?


MADAME DE PARABÈRE

Marie, vide du champagne

ou je te cogne.


PÈRE BURDO

Laquais, voulez-vous

ouvrir mes huîtres?


MIREBALAI

Mais ce n'est pas mon emploi.


PÈRE BURDO

Quel est donc votre emploi?


MIREBALAI

Mirebalai.


PÈRE BURDO

Qu'est-ce qu'on fait

quand on est mirebalai?


MIREBALAI

Dans une bataille,

il faut des troupes fraîches.

Eh bien, nous sommes

les troupes fraîches.

Et quand les lumières

s'éteignent...


MIREBALAI chuchote à l'oreille du PÈRE BURDO.


PÈRE BURDO

Voilà un métier stupéfiant.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Alors, mon père,

et ces huîtres?


PÈRE BURDO

C'est un calvaire, Monseigneur!

Je n'en ai ouvert que trois,

il en reste au moins 100!

Je ne suis quand même pas

venu pour ça!


PHILIPPE D'ORLÉANS

Quand on jouera

au tableau vivant,

en quoi le déguiserez-vous?


LA FILLON

En petit satyre.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah, un petit satyre.


DUC DE BOURBON

C'est un costume qui convient

à un ecclésiastique barbu.


LA FILLON

Avec un oeil en moins,

il ferait un très beau cyclope.


PÈRE BURDO

Non, non! Je me verrais plutôt

en harengère.

C'est moi la harengère idéale.

Je suis la reine du poisson.

Je brosse, j'écaille, je sale

et je chatouille les tritons.


MADAME DE PARABÈRE

Mon confesseur me ravit.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Quelle horreur.


ÉMILIE

Vous savez que le frère Picard,

au lit, il est pas manchot non plus.


INVITÉ

Comment, "il est pas manchot"?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je n'ai pas entendu, Émilie.


ÉMILIE

Je vous disais que--


ÉMILIE s'assoit à la place vide à droite de PHILIPPE.


DUC DE BOURBON

Émilie, pas sur

la chaise de Joufflotte.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, ne t'occupe pas

de lui, Émilie.

Tu es très bien

à la place de Joufflotte.

Tu aimais bien Joufflotte, hein?

Tu n'as pas peur d'elle?


ÉMILIE

Ah non, pouvait pas

me faire de mal.

Je me rappelle,

c'est pas si vieux,

c'était la première fois

que vous faisiez l'amour

avec moi dans le petit réduit.

On était dans le noir.

Elle est entrée avec un

chandelier, vous lui avez dit-


PHILIPPE D'ORLÉANS

"On n'a pas besoin de lumière."


ÉMILIE

Et elle, elle a répondu:

"Mais moi, je veux vous voir."

Alors, elle s'est agenouillée

près de moi et elle m'a caressée

très doucement.

Je ne sais pas si c'est elle

ou si c'est vous qui m'avez fait jouir.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Peut-être les deux.


Dans une chambre, l'ABBÉ DUBOIS déguisé en lion tente de s'asseoir sur une chaise. LA FILLON l'accompagne.


LA FILLON

Encore!


ABBÉ DUBOIS

Bordel de cul de nom de Dieu

de bordel de cul!


LA FILLON

Tu devrais te prendre

quelqu'un pour jurer à ta place.


ABBÉ DUBOIS

Et qui le paierait?

500 francs de bougies pour un

mois et un mois d'été en plus.


LA FILLON

T'as vu les prix?

Avec ta sacrée monnaie

en papier, la vie a doublé.


ABBÉ DUBOIS

N'empêche qu'il vient de plus

en plus de monde dans le bordel.

Ça, c'est pour le souper

que je donnerai

le jour de mon sacre.


LA FILLON

Tu seras archevêque.

Je veux être abbesse

à Montmartre.


ABBÉ DUBOIS

C'est pas sérieux.


LA FILLON

Si un maquereau peut

devenir archevêque,

une putain peut bien

devenir mère abbesse.


ABBÉ DUBOIS

Stupide et insensible

comme une colombe.


LA FILLON

Ah oui. Mais c'est tendre,

les colombes.


ABBÉ DUBOIS

C'est pas ce que dit la Bible.


LA FILLON

Oh, l'abbé,

tu connais la Bible?


ABBÉ DUBOIS

Par ouï-dire.


Le PÈRE BURDO entre dans la chambre, déguisé bizarrement.


PÈRE BURDO

Monseigneur vient

de se trouver mal.


ABBÉ DUBOIS

Et vous n'êtes pas

auprès de lui?


PÈRE BURDO

Il m'a dit de foutre le camp.


ABBÉ DUBOIS

(Sortant en colère)

Bordel de merde!

Allez, pousse-toi.


L'ABBÉ DUBOIS entre dans la grande salle où se tenait le dîner.


ABBÉ DUBOIS

Monseigneur. Monseigneur!

De la place, de la place.

Allez.

(S'adressant à MADAME DE PARADÈRE)

Retirez ce casque.


MADAME DE PARABÈRE

Pourquoi?


ABBÉ DUBOIS

C'est pas une tenue.

Allez, foutez-moi

le camp, tous! Allez!


PHILIPPE est couché sur le sol.


ABBÉ DUBOIS

Alors, quoi, Monseigneur?


VOIX D'HOMME

J'ai envie de vomir.


VOIX DE FEMME

J'ai froid.


AUTRE VOIX D'HOMME

J'ai perdu mon soulier.


Le PÈRE BURDO se trouve parmi les invités. La plupart des femmes sont à demi nues.


MADAME DE PARABÈRE

(S'adressant au PÈRE BURDO)

On peut dire que vous ne lui

avez pas porté bonheur.


FEMME

Merci, merci.

Si on le saignait?


LA FILLON

Surtout pas.

Il sort de dessus sa gueuse.

Ça le tuerait.


MADAME DE PARABÈRE

Ou alors des pilules

de Francfort.


ABBÉ DUBOIS

Son Altesse demande Émilie

auprès de lui.


LA FILLON couvre ÉMILIE, entièrement nue, d'un châle.


ÉMILIE s'approche de PHILIPPE.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah, j'ai eu peur.

Mais ça va mieux maintenant.

J'ai bien cru que j'allais passer.


ÉMILIE

Ne bougez pas, Monseigneur.

Ils disent qu'il ne faut pas remuer.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dis-moi, Émilie...

crois-tu, de bonne foi,

qu'il y ait un Dieu,

un enfer et un paradis?


ÉMILIE

Oui, je le crois.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Alors...

Tu dois être bien malheureuse

de mener la vie que tu mènes.


ÉMILIE

Je crois seulement

que Dieu aura pitié de moi.

J'ai bon espoir.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu as de la chance.


De retour au palais, PHILIPPE se repose dans un fauteuil. Le médecin, CHIRAC est à ses côtés.


CHIRAC

L'essentiel, c'est de rester gai.

C'est un moyen que

j'ai préconisé contre la peste

et il est bon pour toutes

les autres maladies.

Il n'y a qu'à voir les pauvres.

Pourquoi meurent-ils en masse?

Parce qu'ils sont tristes.

Il y aurait un livre

à écrire là-dessus

pour l'instruction des pauvres.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Malheureusement, Chirac,

les pauvres ne savent pas lire.


ABBÉ DUBOIS

(S'adressant à un valet)

Tu bassines bien le lit, hein?

Tu me tues tous les rats.


VALET

Bien, monsieur l'abbé.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dubois!

Chirac m'a encore volé

une petite statuette.

Il ne peut pas s'en empêcher.

Je me demande ce qu'on pourra

bien dire de nous

quand nous serons disparus,

ce qui restera de notre passage.

Pour Henri III,

c'était les bals des mignons,

pour nous, ce sera les petits soupers.


ABBÉ DUBOIS

Ça vaut mieux que rien.

En tout cas,

on parlera de mon dévouement

parce qu'avec mon ulcère

à l'estomac et ma maladie de vessie,

j'y allais uniquement

pour vous faire plaisir,

à vos Bon Dieu de soupers.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu crois qu'on parlera de toi?


ABBÉ DUBOIS

Si on parle de vous,

on parlera forcément

de moi, hein?


PHILIPPE D'ORLÉANS

On dira qu'on était

un couple bizarre.


ABBÉ DUBOIS

On dirait que je faisais vos

devoirs quand vous étiez petit.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Après, tu m'as cherché

des femmes.

C'était plus agréable.

Et puis tu m'as sauvé la vie.

La bataille de Neerwinden.


ABBÉ DUBOIS

J'étais déjà intéressé.

Je prévoyais l'avenir.

Un fils d'apothicaire

a toujours intérêt

à sauver un grand de ce monde.

Tenez, buvez-moi ça.

C'est moi qui l'ai préparé,

je ne vous empoisonnerai pas.

J'ai encore besoin de vous.

(Ne buvant qu'un gorgée)

Ah non, c'est qu'il faut

me le finir, Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est bien mauvais.


ABBÉ DUBOIS

Allez, du courage.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu sais, cette fille

qui est dans un couvent

de Bretagne?


ABBÉ DUBOIS

Hum... Celle pour qui

vous avez acheté

la maison de Mme de Parabère?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu le savais, ruffian?


ABBÉ DUBOIS

Eh bien oui.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je me demande si

c'est la peine de la faire venir

maintenant que je suis

dans cet état.


ABBÉ DUBOIS

Mais une petite fille

de 15 ans, ça vous distrairait.


PHILIPPE D'ORLÉANS

16. Évidemment, cela me tente.


ABBÉ DUBOIS

C'est un désir qui me vient

souvent à moi aussi,

mais quand on veut

être archevêque,

il faut savoir ménager

sa santé, hum?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ce serait pourtant

une mort bien agréable.


ABBÉ DUBOIS

Ah, la mort...

C'est la dernière bêtise

qu'on peut faire.

Mieux vaut la retarder

le plus possible, hum?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu sais, Dubois,

quelques heures

après la mort de mon père,

j'ai entendu le roi, son frère,

chanter l'opéra dans les couloirs

de Versailles.

Ce qu'il chantait mal!


Sous le portique d'un couvent, les nonnes courent, suivies des dragons du roi.


VOIX D'HOMME

(Appelant au loin)

Au voleur!


DRAGON

Vous, là-bas.


Les dragons suivent une des nonnes dans le couvent vers une partie qui sert d'hôpital. Là quelques femmes et quelques nonnes prient.


CAPITAINE DES DRAGONS

Fouillez partout.


Dans la salle d'eau, quelques femmes se baignent.


FEMME

Hé, vous voulez de l'eau,

les filles?


FILLES

Oui.


DRAGON

(Frappant à la porte de la salle d'eau)

Ouvrez.


FILLE

Ouvrez vite!


RELIGIEUSE

Le couvent est envahi par les

soldats qui fouillent partout.

Mais, coquine, va te cacher

les fesses! Dans la cuve, vite!


Les dragons entrent dans la salle d'eau.


CAPITAINE DES DRAGONS

Silence, fillettes!

Un hors-la-loi,

un dangereux chef de bande,

s'est réfugié dans cette maison.

Chaque pièce doit être

soigneusement inspectée,

celle-là comme les autres.


RELIGIEUSE

Mais il y a même pas

une armoire.


CAPITAINE DES DRAGONS

Et les cuves?

On fermera les yeux.

On regardera avec les mains.

Allez-y.


Les soldats se dirigent vers les cuves dans lesquelles les filles se baignent.


RELIGIEUSE

Mon capitaine!


CAPITAINE DES DRAGONS

Pardon, ma mère.


SÉVÉRINE

Vous ignorez

sans doute qui je suis

et à qui vous allez faire injure.

Il est bon que vous le sachiez.

Avant de soulever ce drap,

je vous prie de regarder

le médaillon

qui est fixé à ma robe.

Je pense que vous le reconnaissez.


CAPITAINE DES DRAGONS

Bien oui, c'est Monseigneur le Régent.


RELIGIEUSE

Mademoiselle sa filleule.

C'est Son Altesse qui paie

sa pension, avec largesse.


CAPITAINE DES DRAGONS

Dans ce cas, j'aimerais croire

que mademoiselle ne voudrait pas

cacher un homme

qui a juré de tuer son parrain.


SÉVÉRINE

Croyez ce que vous voudrez,

monsieur, ça m'est égal.


CAPITAINE DES DRAGONS

Allez!


Les dragons sortent de la salle et PONTCALLEC sort de sous la jupe qui couvre la cuve de SÉVÉRINE.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Comment, mademoiselle,

vous êtes la filleule du Régent?


SÉVÉRINE

Oui, monsieur.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais c'est mon plus mortel ennemi.

L'aventure est imprévue, plaisante...

... et ravissante.


RELIGIEUSE

Vous n'avez pas honte?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Pas la moindre honte, ma mère.

Le spectacle est trop joli.


SÉVÉRINE

J'espère que vous l'oublierez.


MARQUIS DE PONTCALLEC

N'y comptez pas.

Je n'ai pas tellement

de souvenirs comme celui-ci.

Je ne veux pas le perdre.

(Sortant de la bassine)

Voyez-vous... si je rencontre

un jour le Régent,

ce qui est encore possible,

après tout, je lui ferai peut-être

grâce de vie.

En souvenir de vous.

Et si je puis me permettre

de formuler un souhait...

... c'est que vous gardiez,

le plus longtemps possible...

... votre joli petit cul.

(S'éloignant vers la porte)

Allez, adieu.

Merci, ma mère.


PONTCALLEC est de retour dans les landes en compagnie d'AMAURY de LAMBILLY.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Amaury, tu diras aux Espagnols

que jusqu'à présent,

je me suis abstenu de provoquer

les troupes du Régent,

que j'ai systématiquement

évité le contact.

Mais dis-leur bien

que ça n'a pas été facile,

mais que eux ne comprennent pas

pourquoi je les laisse au repos,

qu'ils veulent se battre.


AMAURY DE LAMBILLY

Mais, Pontcallec,

tu sais bien--


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oui.

Je sais bien que c'est pas vrai.


AMAURY DE LAMBILLY

C'est même le contraire.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oui, mais tu ne vas

pas leur dire

que tous mes hommes

ont foutu le camp,

que les paysans

ne veulent pas nous suivre,

que je suis tout seul maintenant

avec mes trois dragons.

Quatre dragons

et pas un homme de plus

devant toute une armée

qui ne bouge pas,

on ne sait pas pourquoi.

Peut-être que le Régent aurait

honte de la mettre en branle

pour exterminer quatre dragons.

Mais ça, tu ne le diras pas

aux Espagnols.

Parce qu'à ceux qu'on appelle à

son aide, il ne faut jamais dire

qu'on est en train de crever,

ils ne viendraient pas.

Hein?

Mais dis-leur que

s'ils tardent à venir,

j'aurai le regret

de me passer d'eux

pour remporter la victoire.


AMAURY DE LAMBILLY

Si tu partais avec moi,

tu le leur dirais toi-même

mieux que moi.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Mais tu sais bien

qu'on m'a prédit

que la mort me viendrait

de la mer.


AMAURY DE LAMBILLY

Tu préfères

qu'elle vienne de la terre.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Non, non.

Mais j'aime autant être

avec mes trois dragons

si elle doit venir.


AMAURY DE LAMBILLY

Attention.

Pas d'imprudences.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ouf! Tu sais, rester en vie,

c'est déjà imprudent.


PONTCALLEC repart vers la lande, tandis que AMAURY se dirige vers une barque de soldats espagnols. Au détour d'un rocher, PONTCALLEC fait face à une embuscade. Les dragons l'encerclent.


CAPITAINE DES DRAGONS

Vos armes.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Si j'avais une épée,

je vous la remettrais,

mais il faudra vous contenter

de mon mistouflet.


CAPITAINE DES DRAGONS

C'est une arme?


MARQUIS DE PONTCALLEC

Ça ne se voit pas?


CAPITAINE DES DRAGONS

(Donnant l'arme saisie à un de ses hommes)

Tenez.


Un coursier arrive.


COURSIER

Une lettre pour le marquis

de Pontcallec.


CAPITAINE DES DRAGONS

Une lettre pour vous.


MARQUIS DE PONTCALLEC

C'est une lettre de ma femme.

Il y a un mot que je ne lis

pas bien, là.


CAPITAINE DES DRAGONS

Vous permettez?

C'est "mercredi".


MARQUIS DE PONTCALLEC

"Mercredi"?


CAPITAINE DES DRAGONS

Bien, oui, "mercredi".


MARQUIS DE PONTCALLEC

Puis-je répondre?


CAPITAINE DES DRAGONS

Volontiers.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Vous avez une mine?

(Écrivant sa lettre)

"Ma chère femme..."

"Je ne viendrai pas dîner..."

"... ce mercredi.

Je viens d'être arrêté..."

"... par le capitaine..."


CAPITAINE DES DRAGONS

La Griollais.


MARQUIS DE PONTCALLEC

(Continuant d'écrire)

"... Lagriollais."


CAPITAINE DES DRAGONS

En deux mots.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Vous m'en direz tant.


La RELIGIEUSE visite la maison que PHLIPPE réserve pour SÉVERINE.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Et maintenant,

je vais vous montrer sa chambre.


La chambre est décorée de statue de saints et de la vierge.


RELIGIEUSE

Ah, voilà qui réjouirait

les yeux et le coeur

de notre mère supérieure.

Ce n'est pas sans

une certaine inquiétude

qu'elle se sépare de Séverine.

D'un couvent de Bretagne,

passer à la vie de Paris,

si pleine de dangers,

surtout pour une enfant

si pieuse, si dévote.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est pourquoi j'ai voulu

mettre Séverine à l'abri du monde.

Soyez sûre

qu'elle sera bien gardée.

Vous avez remarqué

le Suisse à l'entrée?


RELIGIEUSE

Oui.

Il a une figure étrange.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est qu'il a un nez d'argent,

ma mère.

Le sien a été emporté

à la bataille de Denain.


RELIGIEUSE

Il me reste à prendre congé

de vous, Monseigneur.

Je pense que d'ici deux semaines,

la petite Séverine sera auprès

de vous. Au revoir, Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Au revoir, ma mère.


ÉMILIE entre dans la chambre par une porte dérobée.


ÉMILIE

Eh bien, Monseigneur,

vous n'avez pas honte?

Débaucher une petite nonnette.

Ah, j'aimerais bien être cachée

dans un trou de souris

quand elle arrivera.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Pourquoi, cachée?

Tu seras avec nous.

Je compte sur toi

pour me l'apprivoiser.


ÉMILIE

Ah oui, je lui apprendrai

tout ce qu'il faut.

Et puis, un jour,

nous serons couchées ensemble

et vous entrerez tout à coup.

Vous ferez semblant

de vous mettre en colère

et vous nous fouetterez

toutes les deux.

Et puis vous la prendrez

devant moi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Si elle veut.


ÉMILIE

Ah, mais je la tiendrai

si elle veut pas.

Mais ça m'étonnerait.

Vous avez toutes les femmes

que vous voulez, Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah, je ne les veux pas toutes.

Je veux celles qui veulent.


ÉMILIE

Elle a de la chance,

votre Séverine.

J'aimerais bien avoir

une maison comme celle-là.

Il y a peut-être un peu trop

de tableaux religieux.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je les ai rachetés

à Mme de Parabère.


ÉMILIE

(Se déshabillant en parlant)

Ah, ça ne m'étonne pas.

Il n'y a rien de plus bigot

que ces vieilles

qui ont rôti le balai.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Vieille? Elle n'a pas 30 ans.


ÉMILIE

Moi, à 30 ans,

il y a longtemps

que je me serai

retirée de la noce.

Putain, ça peut aller

jusqu'à 25 ans.

Après, c'est la vérole assurée.

Il y a qu'à vous voir à la Cour.

D'ailleurs, mon Picard,

je lui dis quand il couche

avec toutes ces dames.

C'est ton métier, tu es payé

pour ça car tu es mirebalai.

Mais attention, va pas

me rapporter une maladie.

C'est pour ça que

j'ai hâte qu'on se marie

et qu'on se retire à la campagne.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Et je vous aurai perdus tous les deux?


ÉMILIE

Pas tout à fait.

Picard m'a dit qu'avec vous,

je pourrai encore de temps en temps.

Si ça vous plaît toujours.

Mais vous n'êtes pas

très fidèle, Monseigneur.

Alors, il est prêt,

le lit de la pucelle?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ton Picard, il doit mieux

faire l'amour que moi.


ÉMILIE

Ah oui, mais vous,

vous êtes plus caresses.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Philippe le caresse.


ÉMILIE

Joli nom pour un roi

de France.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ou Philippe le Débauché.


ÉMILIE

Mais vous n'aimez pas

la débauche.

Vous aimez le bruit

qu'elle fait.


Dans une église, un prêtre initie l'ABBÉ DUBOIS aux rituels de la messe pour sa nomination à l'archevêché.


PRÊTRE

Ah non, Monseigneur,

pas de génuflexions.


ABBÉ DUBOIS

Vous pouviez pas

le dire plus tôt, non?


PRÊTRE

Vous montez à l'autel

avec le pied droit, Monseigneur.

Vous vous inclinez

pour baiser l'autel.

Et vous vous dirigez

vers le missel pour lire l'introït.


ABBÉ DUBOIS

Ah oui.

(Lisant en latin)

Merde de merde!

J'y arriverai jamais

avec ce bordel d'introït.


PRÊTRE

Prenez patience, Monseigneur.

Nous allons aborder des choses

infiniment plus difficiles.


ABBÉ DUBOIS

Ah oui, les burettes.


PHILIPPE entre dans l'église, accompagné d'ÉMILIE.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dubois!

Si j'ai bien compris, tu vas

être, dans la même journée,

sous-diacre, diacre, prêtre,

évêque et archevêque.


ABBÉ DUBOIS

Je vous en prie, Monseigneur,

ne troublez pas la cérémonie.

C'est assez difficile

comme ça, hein?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Courage, l'abbé.

Profite de l'occasion

pour te faire baptiser

pendant que tu y es.


L'ABBÉ DUBOIS fait une moue en guise de réponse.


PRÊTRE

Reprenons.


Le prêtre et l'ABBÉ DUBOIS lisent ensemble en latin.


De son côté, PHILIPPE s'entretient avec ÉMILIE dans le fond de l'église.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Un tout petit bénitier.


ÉMILIE

On fait avec ce qu'on a,

Monseigneur.


Plus tard, l'ABBÉ DUBOIS rencontre BRUNET D'IVRY dans la sacristie.


ABBÉ DUBOIS

Je vous écoute,

M. Brunet d'Ivry.


BRUNET D'IVRY

Alors, M. de Brisson

a demandé à M. de Pontcallec

s'il avait reçu de l'argent de l'Espagne.

(Lisant ses notes)

Réponse de M. de Pontcallec:

"Oui, j'ai reçu 4000 livres

"pour lever des troupes

et les payer,

"à savoir 8 sous

par homme et par jour

et 20 pistoles par gentilhomme."

Question de M. de Brisson:

"Vous deviez aussi livrer

des ports à l'Espagne pour..."


Le prêtre s'avance et interrompt la lecture d'un raclement de gorge.


ABBÉ DUBOIS

Vous êtes encore là, vous?


PRÊTRE

Mais, Monseigneur, je...

je dois montrer à Monseigneur

comment se dévêtir.


ABBÉ DUBOIS

Bien, foutez-moi le camp.

Vous voyez bien que j'ai à

m'occuper de choses sérieuses.

Reprenons, monsieur

le conseiller.


BRUNET D'IVRY

(Lisant ses notes)

"... livrer des ports à l'Espagne

pour un éventuel débarquement. Et--"


ABBÉ DUBOIS

Ah, inutile d'aller plus loin,

monsieur le conseiller.

Nous avons tout

ce qu'il nous faut.

Je veux que l'exécution ait lieu

devant un grand concours

de peuple.


BRUNET D'IVRY

L'exécution?

Mais ils ne sont pas

encore jugés.


ABBÉ DUBOIS

J'ai dit: un grand

concours de peuple.

Le spectacle en voudra la peine.

Quatre têtes tomberont tout

de suite et 20 autres après.

Tiens.

Il faudra que je vous envoie

des bourreaux de Paris.


BRUNET D'IVRY

Pourquoi cette dépense?

Nous avons d'excellents

bourreaux en Bretagne

qui coûteront moins cher.

Tenez, pour quatre têtes,

ils prendraient 18 livres

et ils fourniraient le billot.


ABBÉ DUBOIS

Inutile de lésiner,

monsieur le conseiller.

Des bourreaux de Paris,

c'est tout de même autre chose.

Puis nous devons bien ça

aux Bretons.

Je veux que l'échafaud

soit dressé au pied du château

et que six canons soient pointés

contre la ville

pour prévenir toute émeute.


BRUNET D'IVRY

Une émeute? Mais pourquoi?

Ce fou de Pontcallec que nul

n'a jamais pris au sérieux.


ABBÉ DUBOIS

Rapetissez pas le complot,

monsieur le conseiller.

Voilà, il était gigantesque.

Nous avons réprimé

quelque chose de formidable.

Vous en mettrez 12, des canons, hein?


L'ABBÉ DUBOIS se rend compte que des enfants de choeur l'écoutent parler.


ABBÉ DUBOIS

Et ça écoute, ça? Foutez-moi

le camp, petites saletés! Allez!


Le DUC DE BOURBON regarde le globe terrestre dans son bureau. Il est en compagnie de l'ABBÉ GRATELLARD.


DUC DE BOURBON

C'est quand même

extraordinaire.

Je ne trouve pas la Louisiane.

Je ne suis jamais arrivé

à la trouver, d'ailleurs.

J'ai pourtant 50 millions d'actions

dans ce damné pays de nègres!


ABBÉ GRATELLARD

Monseigneur, vous vous égarez

sur l'Afrique. La Louisiane

serait plutôt par là,

dans les Amériques.


DUC DE BOURBON

C'est toujours des nègres,

Gratellard.


VALET

Son éminence, le cardinal...


Le CARDINAL fait son entrée dans la pièce.


CARDINAL

(Faisant signe de se taire)

Tut tut tut.


CARDINAL

Vous connaissez la nouvelle?

C'est le cardinal de Rohan

qui va poser la mitre

sur la tête de l'abbé Dubois,

alors que cela me revient de droit.


DUC DE BOURBON

Vous n'allez quand même pas

vous disputer

l'honneur de consacrer

ce maquereau?


CARDINAL

C'est une question de principe.

Je suis cardinal, prince de l'Empire,

j'ai le pas sur M. de Paris.


ABBÉ GRATELLARD

Quant à ce maquereau, Monseigneur,

comme vous dites si bien,

il est temps qu'il devienne

enfin archevêque.

Il cessera ainsi d'être dangereux

pour l'Église de France.


DUC DE BOURBON

Vous croyez

qu'il va se convertir?


ABBÉ GRATELLARD

Nous n'en demandons pas tant.

Simplement qu'il persuade

le Régent de renoncer

à son infâme projet,

encore plus pernicieux

que l'école gratuite.


CARDINAL

Dépouiller l'Église des terres

qu'elle possède depuis 120 ans,

l'obliger à les vendre!


ABBÉ GRATELLARD

Et à vil prix, Monseigneur,

pour les revendre aux paysans.


DUC DE BOURBON

Même à vil prix, cela vous

fera encore une belle somme.


CARDINAL

Et sur les biens

qui nous resteront,

un impôt écrasant.


DUC DE BOURBON

Achetez des actions de M. Law

qui échappent à l'impôt.


CARDINAL

Oh, du papier

qui ne vaut rien.


ABBÉ GRATELLARD

Mais qu'on peut changer en or

si le vent tourne.


DUC DE BOURBON

Comment sait-on qu'il tourne?


CARDINAL

Il est peut-être

en train de tourner...

Monseigneur.


DUC DE BOURBON

Ah?


CARDINAL

Vous n'êtes pas sans savoir

que quelques-uns parmi nos amis

ont déjà retiré de l'or de la banque.

Oh, très peu. Un simple avertissement.

Ce n'est pas un complot,

comme en Bretagne,

mais une façon légale

de marquer notre désaccord

avec une politique

qui sape notre puissance.

Après tout, nous sommes

les piliers de la banque,

c'est-à-dire de l'État,

et si les piliers se dérobent...


Des hommes sortent de l'or d'une banque et le chargent dans un chariot.


VOIX D'HOMME

Allez, dépêchons!


PORTEUR D'OR

Attention, messieurs.

Dépêchez-vous et faites

très attention, je vous en prie.


Des gardes chevauchent dans la rue pour libérer la voie à la cargaison précieuse.


VOIX D'HOMME

Allez, dépêchez-vous!

Plus vite!

Allez!


COCHER

Hue! Hue!


Le chariot avance dans les rues de PARIS accompagner par des cavaliers qui protègent la cargaison.


COCHER

Ya! Ya! Ya!


Le convoi traverse tout PARIS en se souciant peu des dégâts qu'il fait sur son passage. Puis le convoi se rend directement à la demeure du DUC DE BOURBON qui surveille l'arrivée de la cargaison avec l'ABBÉ GRATELLARD.


ABBÉ GRATELLARD

Trois voitures d'or?

Vous n'y allez pas

de main morte, Monseigneur.

Tout ça pour un simple avertissement?


DUC DE BOURBON

Je ne fais jamais

les choses à moitié.


ABBÉ GRATELLARD

Vous avez dû au moins

changer 20 millions de papier.


DUC DE BOURBON

Non, 25. D'ailleurs,

c'est toi qui vas les compter

avant que je les envoie en Suisse.


ABBÉ GRATELLARD

En Suisse?

Mais tout le monde va faire

comme vous, Monseigneur.


DUC DE BOURBON

C'est pour ça que j'ai tout pris.


À l'église de l'archevêque, PONTCALLEC rend visite à BRUNET D'IVRY. PONTCALLEC est escorté par des gardes.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Vous êtes encore seul,

M. Brunet.

Où sont les autres?


BRUNET D'IVRY

Ils sont partis.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Bien, décidément,

je ne verrai jamais mes juges.


BRUNET D'IVRY

Mettez-vous à genoux.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je ne me mets à genoux

que devant Dieu, monsieur.


BRUNET D'IVRY

(Montrant la croix derrière lui)

Il est ici.


MARQUIS DE PONTCALLEC

(Riant)

Oui, si on veut.


PONTCALLEC s'agenouille.


BRUNET D'IVRY

M. de Pontcallec,

vous êtes convaincu

de crime de lèse-majesté

et de félonie.

Pour réparation, vous êtes condamné

à avoir la tête tranchée.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je proteste!

Ce jugement est une infamie!


BRUNET D'IVRY

Bâillonnez-le. Avec ça.


BRUNET D'IVRY lance une serviette de table pour qu'on bâillonne PONTCALLEC.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Vous nous dites:

"Confessez vos fautes

et vous aurez la vie sauve"!

Et après, on vous assassine?


BRUNET D'IVRY

"Vos biens seront confisqués

"et réunis au domaine

de la Couronne.

"Toutes les marques

de seigneurie et d'honneur

"qui sont dans vos maisons

et châteaux seront démolies,

"abattues et effacées,

"tous les fossés comblés,

"tous les bois de haute futaie

seront coupés

à la hauteur de 9 pieds."

Emmenez-le.

J'en ai encore trois à voir.


L'ABBÉ DUBOIS se présente aux grilles du palais. LAGRIOLLAIS, le capitaine des dragons discute avec l'homme.


ABBÉ DUBOIS

Baissez votre escopette,

je vous prie.

Je veux voir le Régent.


LAGRIOLLAIS

J'ai des ordres.


ABBÉ DUBOIS

Je suis l'abbé Dubois.


LAGRIOLLAIS

Et seriez-vous le pape?


ABBÉ DUBOIS

Pourquoi dites-vous ça?

Mon ami, vous avez une tête

à vous faire tuer bêtement.


Deux hommes armés approchent de LAGRIOLLAIS et s'emparent de lui pour l'amener plus loin.


ABBÉ DUBOIS

Occupez-vous de cet Helvétique.

(Chantant)

♪ Au clair de la lune ♪

♪ Mon ami Pierrot ♪


L'ABBÉ DUBOIS entre dans le palais et parcourt les couloirs en annonçant son arrivée en chantant haut et fort.


ABBÉ DUBOIS

♪ Au clair de la lune ♪

♪ Mon ami Pierrot ♪

♪ Prête-moi ta plume ♪

♪ Pour écrire un mot ♪


L'ABBÉ DUBOIS entre dans la chambre de PHILIPPE qui est au lit avec ÉMILIE.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Qu'est-ce qui

vous arrive, Dubois?


ABBÉ DUBOIS

C'est une affaire très grave.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est pas une raison

pour chanter faux.


ABBÉ DUBOIS

Il y a un messager qui attend

dehors votre signature.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je ne travaille pas avant

6h du matin. Qu'il attende!


ABBÉ DUBOIS

Impossible. C'est au sujet de

Pontcallec et de ses complices.

Il y a quelqu'un qui a fait pression

sur vous pour retarder leur exécution.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est exact.


ABBÉ DUBOIS

Ces Bretons doivent être

décapités avant le mardi saint,

sinon il faudra reculer la chose

jusqu'à la Pentecôte,

c'est-à-dire de 40 jours.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Quarante jours...

C'est toujours bon à prendre.


ABBÉ DUBOIS

C'est une coutume stupide.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Pourquoi stupide?


ABBÉ DUBOIS

Car en 40 jours, on peut vous

faire changer 40 fois d'avis.


ÉMILIE

On ne parle pas

comme ça à prince de sang!


ABBÉ DUBOIS

De quoi elle se mêle?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Elle se mêle de mes affaires.

Ce que j'approuve, parce qu'elle

a un bon jugement et du coeur.


ABBÉ DUBOIS

Je le sais. C'est pour ça que

nous ne sommes pas à égalité,

que je vous demande humblement

de me laisser vous parler seul.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Laisse-nous, Émilie. Va.

Tu pourrais entendre des choses

qui ne sont pas très jolies.


ÉMILIE

Est-ce que je vous attends?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oui, mais va chez le Suisse

parce qu'il y a du feu chez lui.


ÉMILIE sort de la chambre.


PHILIPPE D'ORLÉANS

T'as l'air d'un bedeau

avec ton candélabre.

Va m'attendre en bas.


L'ABBÉ DUBOIS sort de la pièce. Ensuite, PHILIPPE est avec DUBOIS dans son bureau.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, Dubois!

Je gracie M. de Pontcallec

et les trois dragons.

J'ai lu toutes les minutes

du procès. C'est une infamie!

Il n'y a pas eu de séance publique,

pas de débat contradictoire,

pas de défenseur.

On les condamne à mort

tous les quatre

et ils n'ont tué personne.

Et toi, tu m'as fait croire

qu'ils étaient 3000

dans la forêt de Lanouée. Hein?

Ils étaient moins de 100,

même pas armés.


ABBÉ DUBOIS

Vous avez entièrement raison.

Dans un autre moment,

je vous aurais conseillé

la clémence, mais pas aujourd'hui.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Depuis que je suis régent, il n'y a

pas eu une exécution politique.


ABBÉ DUBOIS

Bien, il y a un commencement à tout.

Vous avez été trop indulgent

et l'Angleterre vous en veut.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Et toi, tu penses à ta mitre.


ABBÉ DUBOIS

Ah oui. Oui, c'est vrai.

Mais c'est vrai aussi que je

touche de l'argent d'Angleterre.

Mais en faisant cette alliance

avec un pays protestant,

si je me suis un peu enrichi,

j'ai beaucoup enrichi la France.

On dit que l'argent n'a pas

de religion, bien, c'est faux.

L'argent est protestant.

C'est pourquoi ces quatre têtes

de catholiques vont tomber!


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, elles ne tomberont pas.


ABBÉ DUBOIS

Bon, alors, très bien.

Veuillez accepter ma démission.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est la première fois

que tu me fais cette menace.


ABBÉ DUBOIS

Bien oui, mais je la fais pas

sans crainte.

J'ai peur que vous acceptiez.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu renoncerais à être archevêque?


ABBÉ DUBOIS

Bien oui. La mort dans l'âme,

mais je renoncerai.

Quand vous aurez signé,

vous pourrez révoquer M. de

Montesquiou. C'est un imbécile.

Et graciez les autres condamnés,

ils sont nombreux.

Je vous les abandonne.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je te remercie

de ta générosité.

Je te revaudrai ça.


ABBÉ DUBOIS

Mais j'y compte bien.


PHILIPPE retourne à sa chambre après avoir signé.


L'ABBÉ court partout sur les meubles comme s'il déraillait. PHILIPPE revient sur ses pas.


ABBÉ DUBOIS

Ah oui! Voyez, je me porte

encore assez bien, hein?


PHILIPPE D'ORLÉANS

T'es content, ruffian,

d'avoir ta mitre?


ABBÉ DUBOIS

Ah oui, ah oui, ah nom de Dieu!

Ah, bordel! Bordel!


Des hommes travaillent près d'un château.


MENUISIER

C'est pas beaucoup,

un billet de 10 livres, hein?

Eh bien! même ça, ils refusent

de vous les rembourser.


CUISINIER

Aux ouvriers, mais les nobles,

ils les remboursent.


MENUISIER

Bien tiens.

Alors, ce matin, je suis allé

de bonne heure à la banque,

on a voulu forcer les portes.

Ils ont tiré sur nous.

Il y a eu quatre morts.

Et tous les jours, les actions

et les billets baissent.


Le COMTE DE HORN arrive en lançant une poule sur les ouvriers.


COMTE DE HORN

Elle me gênait.

(S'adressant aux ouvriers)

Vous avez tort de vous

débarrasser de vos papiers.

C'est bon, les billets, ça remontra.

Et puis on fait pas d'opérations

de banque le Vendredi saint.

C'est pas chrétien, ça.


GENTILHOMME

Et une petite vente entre

amis, est-ce que c'est chrétien?


COMTE DE HORN

Ça dépend de ce que tu vends.


GENTILHOMME

Une miniature de Klingstedt, en or.


Le gentilhomme montre l'objet à HORN.


COMTE DE HORN

Je t'en donne 50 livres.


GENTILHOMME

Elle est à vous.


COMTE DE HORN

Tu passeras te faire payer

à l'hôtel d'Entraigues.

Je suis le comte Antoine

Joseph Marie de Horn.


GENTILHOMME

Le cousin du Régent?


COMTE DE HORN

Lui-même.

Est-ce que c'est ici

qu'habite M. Leblanc?


GENTILHOMME

M. Leblanc? Oui,

c'est au premier. C'est là.

Juste là, le premier couloir sur

la droite, la deuxième porte.

Monseigneur.


HORN se dirige vers la maison de LEBLANC. Au passage il donne quelques pièces à un mendiant.


Plus tard, le laquais sort de la maison de LEBLANC en criant.


LAQUAIS

(Criant)

Au voleur! Attrapez-le!

On tue là-haut.

Je vais chercher le guet!

Au voleur! Arrêtez-le!

Au voleur!


Quelqu'un saute d'un balcon dans la cour et court se réfugier auprès des travailleurs.


LAQUAIS

À l'assassin!

(Le gentilhomme et les ouvriers rattrapent HORN et le tiennent.)


COMTE DE HORN

Mais lâchez-moi!

Lâchez-moi,

c'est pas moi, l'assassin.

C'est lui, il s'est enfui!


LEBLANC

C'est lui qui tenait

le couteau. Il a tué mon valet!


COMTE DE HORN

Mais lâchez-moi,

je suis le comte de Horn.

On n'arrête pas le comte de Horn!


LEBLANC

Regardez! Il y en a au moins

pour 5000 francs.

En livres, en billets,

plus une miniature.


GENTILHOMME

Elle est à moi,

il me l'a volée.


COMTE DE HORN

Imbécile, tu viens

de perdre les 50 livres

que je t'aurais donnés ce soir,

quand je serai libre.


Au palais, PHILIPPE DISCUTE avec le DUC DE BOURBON.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je n'aurais pas gracié

M. de Pontcallec,

qui était un honnête homme.

Et je gracierais

cette petite crapule de Horn?

Jamais.


DUC DE BOURBON

On dirait que vous avez hâte

de le tuer.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oui.

Je veux qu'il meure le même jour

et à la même heure que les Bretons

pour qu'on ne dise pas que

j'ai deux poids et deux mesures.


DUC DE BOURBON

Mais les Bretons,

au moins, on les décapite.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Leur crime n'est pas ignoble.

La roue pour le comte de Horn,

c'est encore trop doux.


DUC DE BOURBON

Un noble sur la roue.

J'ai consulté mon bibliothécaire.

Il n'y a de trace dans aucun livre

de pareille insulte à la noblesse.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mon cousin, vous connaissez

ce vers célèbre:

"Le crime fait la honte

et non pas l'échafaud"?

Il est de notre grand Corneille.


DUC DE BOURBON

Mais je me moque pas mal

de votre grand Corneille.

Qu'est-ce que ce roturier

pouvait comprendre aux privilèges

qui nous sont dus?

Si vous le rouez,

vous savez que les oncles, les

tantes, les frères et les soeurs

des trois premières générations

ne peuvent obtenir

aucune abbaye de chanoinesse

ni d'évêché souverain.

C'est non seulement

une honte abominable,

mais aussi une terrible

perte d'argent.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mes ordres sont donnés.

Le comte Antoine Joseph de Horn

sera roué demain, à midi.


DUC DE BOURBON

À midi pour qu'il y ait

énormément de monde.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Justement.


DUC DE BOURBON

Et vous ne souffrez pas

d'envoyer à la roue

un membre de votre famille?


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'en partagerai la honte. Cela

consolera les autres parents.


DUC DE BOURBON

Savez-vous ce que m'a dit

monsieur l'abbé Gratelard?

C'est mon bibliothécaire.

Il m'a dit que c'était

une mesure révolutionnaire.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Horn a commis un crime affreux,

il mourra d'une mort affreuse.


DUC DE BOURBON

Pour avoir supprimé un spéculateur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il est dommage

que ce ne soit pas vous

qui ayez assassiné

ce spéculateur.


DUC DE BOURBON

Mais, mon cousin,

je suis de sang royal.

Vous n'aurez rien pu contre moi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'aurais accordé l'amnistie

à l'homme qui aurait

vengé la victime.


DUC DE BOURBON

C'est une habitude

que vous avez

de tuer les membres

de votre famille?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non. C'est une envie qui

me prend quand je vous vois.


Dans un salon du palais, le DUC DE BOURBON vient rencontrer l'ABBÉ DUBOIS.


DUC DE BOURBON

Cette exécution

est un scandale.


ABBÉ DUBOIS

Tout de même, ils ont

comploté avec l'Espagne.


DUC DE BOURBON

Mais qui?


ABBÉ DUBOIS

Les Bretons.


DUC DE BOURBON

Mais je me fous

de ces Bretons!

Sont-ils seulement nobles?


ABBÉ DUBOIS

Sans doute puisqu'ils auront

la tête tranchée.


Le DUC DE BOURBON part en colère.


Dans sa prison, PONTCALLEC fait les cent pas. La construction de l'échafaud fait un vacarme d'enfer. Un aumônier confesse les condamnés à mort.


AUMÔNIER DE LA PRISON

Excusez-moi, mon fils,

mais je n'ai rien compris.


CONDAMNÉ À MORT

On peut pas se confesser

avec tout ce bruit.

C'est intolérable.


AUMÔNIER DE LA PRISON

Acceptez-le comme

une dernière épreuve.


CONDAMNÉ À MORT

Mais vous n'entendez pas

mes péchés!


AUMÔNIER DE LA PRISON

Dieu les entend.


CONDAMNÉ À MORT

C'est vous qui le dites.


Un des condamnés est penché devant une tête de rhinocéros en bronze.


MONTLOUIS

Pontcallec?

Comment s'appelle déjà

cet animal, là?


MARQUIS DE PONTCALLEC

C'est un éléphant.

Quand je pense

qu'on m'avait prédit

que la mort me viendrait de la mer.

Je croyais jamais plus

les voyantes.


L'aumônier passe devant PONTCALLEC et le salue avant de sortir.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Je vous rendrais bien

votre salut, mon père,

mais on m'a pris mon chapeau.


MONTLOUIS

D'ailleurs, qu'a-t-on fait

de nos chapeaux?

Je vous le demande.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Pour quoi faire,

un chapeau, hein? Pff!

Dans une heure,

tu n'auras plus de tête.


MONTLOUIS

Ça n'aura pas duré longtemps

à la République de Bretagne.


CONDAMNÉ À MORT

Une république de nobles,

ça pouvait pas durer.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Quoi, t'aurais préféré

une république de paysans?


CONDAMNÉ À MORT

J'aurais préféré

ne pas me mêler de tout ça.


PONTCALLEC se rend compte que le bruit des constructions est terminé.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Tiens... Ils ont déjà fini?

C'est du travail bâclé.


PONTCALLEC se dirige à la fenêtre pour voir dans la cour. Des hommes travaillent encore.


MARQUIS DE PONTCALLEC

L'étrange spectacle.

Montlouis?

(Dictant une lettre)

À Philippe d'Orléans,

Régent de France. "Monsieur..."


CONDAMNÉ À MORT

Tu dictes encore une lettre?

Mon pauvre Pontcallec.


MARQUIS DE PONTCALLEC

Oui. Il me reste un quart

d'heure, j'en profite.


MONTLOUIS

Allons-y.


MARQUIS DE PONTCALLEC

(Dictant la lettre)

"Monsieur...

je vous dis monsieur..."

"... car on ne dit pas

Monseigneur..."

"... à l'homme qui vous assassine."


La construction de l'échafaud se poursuit.


La RELIGIEUSE plaide pour PONTCALLEC auprès de PHILIPPE.


RELIGIEUSE

Tout le couvent priait pour

la grâce de M. de Pontcallec.

Nous sommes toutes Bretonnes,

Monseigneur. Séverine aussi.

Elle ne doutait pas que

vous répondriez à sa lettre.

Jusqu'au matin de l'exécution,

elle a eu un espoir.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mais ses lettres,

je ne les ai jamais reçues.


RELIGIEUSE

Je n'en doute pas, Monseigneur.

Alors, c'est Dieu qui l'a voulu ainsi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dieu et Dubois, ma révérende mère.

Séverine connaissait ce Pontcallec?


RELIGIEUSE

À peine.

Elle l'avait entrevu, je crois.

Mais c'est notre héros.

Surtout maintenant.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Dites à votre supérieure que

je ferai un don à son couvent.


RELIGIEUSE

Peut-être des messes à

l'intention de M. de Pontcallec.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Si cela vous fait plaisir.

Mais je crois que le comte de Horn

en aurait plus besoin.


L'ABBÉ DUBOIS est à la maison close en compagnie de LA FILLON.


ABBÉ DUBOIS

Je l'aurai porté avant de

crever, ce costume d'archevêque.


LA FILLON

T'as une bonne santé, l'abbé.


ABBÉ DUBOIS

Dans un an, je suis mort.


ÉMILIE

Ça fait bien l'amour,

les archevêques?


ABBÉ DUBOIS

Ça dépend.


PHILIPPE entre dans la pièce. Il porte une cassette avec lui.


ABBÉ DUBOIS

Ah, vous êtes en avance,

Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Plus maintenant.

(Déposant la cassette sur une table)

Ouvre ça.


L'ABBÉ DUBOIS sort un genre de perruque de la cassette.


ABBÉ DUBOIS

Qu'est-ce que c'est

que cette chevelure?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Celle d'une fille

qui me demande

la permission

d'entrer au couvent.


ABBÉ DUBOIS

Qui vous demande à vous?

Ha ha! C'est une curieuse idée.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ouvre la lettre.

Tu reconnais l'écriture?


ABBÉ DUBOIS

Et pourquoi

la reconnaîtrais-je?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Parce que tu l'as déjà vue

deux fois.

Parce que tu m'as volé les

lettres que Séverine m'écrivait

pour obtenir la grâce de Pontcallec.


ABBÉ DUBOIS

J'ai eu peur de ces lettres.

Je vous connais, j'aurais eu

trop de mal à vous convaincre.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Donne-les-moi maintenant.


ABBÉ DUBOIS

Mais je les ai brûlées.

Elles étaient très belles,

mais très naïves.

Voyez-vous, Monseigneur,

elle n'aurait pas été heureuse avec nous.

Elle est plutôt faite pour le couvert.

Faites-en une abbesse.

Elle priera pour nous

qui en avons tant besoin.

C'est peut-être une sainte.

Vous accomplissez

le dessein de Dieu, qui sait.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'en ai assez d'accomplir

les desseins de Dieu.

Puisque tu es archevêque,

tu feras ça à ma place.


ABBÉ DUBOIS

Et vous, Monseigneur?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Moi... J'irai planter mes choux

à Villers-Cotterêts.


Plus tard, PHLIPPE monte un escalier dans la maison d'ÉMILIE.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il est dur, ton escalier.


ÉMILIE

C'est parce que vous buvez

trop, Monseigneur.

Surtout depuis une semaine.

Il vous arrivera quelque chose.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je suis venu entendre la bonne

aventure, pas la mauvaise.


ÉMILIE guide PHLIPPE chez une voyante.


ÉMILIE

(S'adressant à la voyante)

Je vous amène ce gentilhomme

dont je vous avais parlé.


VOYANTE

Ah, c'est le gentilhomme

qui habite la province.

Entrez.

Entrez, monsieur le marquis.


PHLIPPE suit la voyante jusque dans un petit salon. La voyante verse de l'eau dans un vase.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non, merci. Je n'ai pas soif.


VOYANTE

Ce n'est pas pour vous,

monsieur, c'est pour la voyance.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah.


VOYANTE

Ça te rappelle

des souvenirs, Émilie?

(S'adressant à PHILIPPE)

Elle est restée six ans avec moi.

C'était ma meilleure voyante.

Je n'en ai jamais eu comme elle.

Est-ce que tu vois encore, Émilie?


ÉMILIE

Ah, non.

Maintenant, j'ai fini de voir.


Deux fillettes se tiennent près de la table.


VOYANTE

Est-ce que vous avez

une préférence?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah!

(Caressant les cheveux de la fillette)

Celle-ci, peut-être.


VOYANTE

Donnez-lui votre main.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Est-ce qu'elle lit

dans les lignes?


VOYANTE

Non, c'est pour mieux

vous sentir.

Tu es prête, ma Charlotte?

Tu sens bien ce monsieur?


FILLETTE VOYANTE

Oh, oui. Il vient d'avoir

un grand chagrin.

(S'adressant à l'autre fillette)

Tu viens?


La deuxième fillette s'apprête à opérer un rituel.


FILLETTE VOYANTE

Attendez, attendez.

Il y a quelque chose qui se fait.

Je ne sais pas ce que c'est.

C'est rond, mais c'est pas un collier.

C'est une couronne.

Une grande et belle couronne d'or

qui se pose sur la tête de monsieur.

C'est une couronne de roi.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'en ai déjà enterré quatre

qui auraient dû être rois.

Tu veux que j'en enterre

un cinquième pour prendre sa couronne?

Tu veux qu'on m'appelle

le prince croque-mort?


FILLETTE VOYANTE

Comme il vous plaira, Monseigneur.


PHILIPPE et ÉMILIE descendent de chez la voyante.


ÉMILIE

J'aurais pas dû vous amener,

Monseigneur.

Vous êtes si difficile

en ce moment,

on ne sait pas

comment vous prendre.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu en connais la raison.


ÉMILIE

Oui, Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Alors, tu sais pourquoi

je ne veux pas être roi.

Et je ne le serai pas, Dieu merci.

Le roi est un petit garçon

qui se porte bien.

Et moi, je ne suis

qu'un vieux cadavre.


Un groupe de paysans arrive à la maison d'ÉMILIE. Ce sont des gens déguisés qui viennent participer à une des fêtes de PHILIPPE.


HOMME DÉGUISÉ

Nous voulons voir

Monseigneur le Régent.


LAQUAIS

Qui êtes-vous?


HOMME DÉGUISÉ

La Misère, le Désespoir

et le Crime.


Le laquais laisse entrer le groupe dans la maison. PHILIPPE les accueille. Il est aussi déguisé et porte une couronne de travers sur la tête.


PHILIPPE D'ORLÉANS

S'il est un lieu où la Misère,

le Désespoir et le Crime

sont les bienvenus, c'est ici!

Vous êtes mes plus fidèles sujets.

Tel que le roi Louis XIV,

mon oncle, vous a donnés à moi,

je vous laisserai à mon neveu Louis XV,

qui vous transmettra à son successeur

encore plus nombreux.

Car la Misère, le Désespoir et le Crime

font beaucoup d'enfants.

Donnez-vous la peine d'entrer

et que la fête commence!


DUC DE BOURBON

Ah!


LA FILLON

Magnifique!


DUC DE BOURBON

Je crois que l'on peut

me donner la palme, non?

C'est moi le plus misérable.

Je suis le système de Law.

Autrement dit, la banqueroute,

la faillite, le vol.


MADAME DE PARABÈRE portant un masque de vieille entre.


MADAME DE PARADÈRE

Et moi, je suis la grande dame

du Royaume.

J'étais venue chercher un mari.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Le masque!


INVITÉS

Le masque!


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ôtez le masque.


MADAME DE PARADÈRE retire le masque sous lequel s'en trouve un autre représentant un crâne.


INVITÉS

Oh...


MADAME DE PARADÈRE

À qui allez-vous me marier?


PHILIPPE D'ORLÉANS

À la Banque, naturellement.

Quel beau couple:

la Misère et la Banque.

Quelles belles noces!


PHILIPPE accompagne MADAME DE PARADÈRE jusqu'au DUC DE BOURBON.


Les invités passent dans une autre pièce où des musiciens et des chantres jouent. Tous prennent place autour d'une grande table pour le repas.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Allez, venez tous fêter ça!

(Approchant d'ÉMILIE)

Qu'est-ce qu'il y a, Émilie?

Que tu as l'air triste!

Tu ne devrais pas.

Hein? Après tout,

je t'ai donné cette maison,

maintenant que Séverine

n'y va plus.


ÉMILIE

Tout ce que je vois

qui est triste.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est une mascarade.


ÉMILIE

Je n'aime pas qu'on se moque

des miséreux.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu n'as pas assez bu.


ÉMILIE

Vous feriez mieux

d'inviter de vrais pauvres.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Des vrais? Mais c'est

qu'ils me voleraient, les vrais.


ÉMILIE

Ils ont l'air malheureux,

ces musiciens.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il y a de quoi. Ils sont aveugles.


ÉMILIE

Il paraît qu'ils jouent

beaucoup mieux.

C'est comme les rossignols.

Il faut leur crever les yeux

pour qu'ils chantent bien.


PHILIPPE D'ORLÉANS

On ne leur a pas crevé les yeux.

Ils sont aveugles de naissance.

Ils ne savent même pas

où ils sont.

Ils vont jouer de très beaux

airs toute la nuit, des airs que j'ai

choisis moi-même.

Parce que j'ai tout réglé

aujourd'hui, Émilie.


L'ABBÉ DUBOIS entre dans la pièce.

Je suis là, Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je vous ai invité, Dubois,

parce que c'est un bal

de calamiteux.

Votre présence est indispensable.

D'ailleurs, vous avez

une mine épouvantable.

Vous faites un étrange soldat.


ABBÉ DUBOIS

Je souffre atrocement.

Je suis endiablé de la vessie.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Vous n'avez aucun courage.


ABBÉ DUBOIS

(S'adressant à ÉMILIE)

Il oublie un peu vite

que je lui ai sauvé la vie

à la bataille de Neerwinden.

Du courage, j'en ai,

mais pas contre la douleur.

Je trouve Monseigneur

sombre et amer.

Tu dois perdre la main,

ma pauvre fille.


La soirée avance et les invités s'amusent et mangent.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oui, Poitou?

Une seconde tournée, je vous prie.

Ah! Petit cochon de lait pour vous, Dubois.


MADAME DE PARADÈRE

Ah, je veux la queue

et les oreilles.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oh... Voilà, c'est fini,

Marie-Madeleine.

Allons, allons, mesdemoiselles.

Maintenant, disparaissez,

s'il vous plaît. Émilie?

Dévoue-toi.

Les dévouements les plus obscurs

sont les plus magnifiques,

comme disait le grand Corneille.


MADAME DE PARADÈRE

C'est pas un dévouement.

C'est une habitude.


ABBÉ DUBOIS

Si j'ai bien entendu, je ne suis pas

en état de prendre part au jeu.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Alors, je me demande

ce que vous faites parmi nous.


ABBÉ DUBOIS

Le plaisir des yeux suffira.

(S'adressant à des femmes sous la table)

Oh! Mesdames,

je ne joue pas, hein!

J'espère que vous me

reconnaîtrez.


PHILIPPE D'ORLÉANS

N'aie pas peur. Elles

reconnaîtront ta poire à poudre.


ABBÉ DUBOIS

Oh ça, c'est pas évident.


LA FILLON

(Réagissant à un attouchement)

Oh, Émilie!


ABBÉ DUBOIS

Oh, vous avez un gage.


LA FILLON

Quel musicien vous auriez été, Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

C'est inouï tout

ce que j'aurais pu être,

si je n'avais pas été régent.

C'est-à-dire, rien du tout.


DUC DE BOURBON

Ah, vous avez perdu,

Monseigneur.


ABBÉ DUBOIS

Ça fait deux gages.


La table est désertée et les laquais s'occupent des invités complètement éméchés.


LAQUAIS

Le mien vomit partout.

Je sais pas quoi en faire!


SECOND LAQUAIS

Jette-le.


Le laquais laisse tomber l'invité qu'il portait sur le parquet.


Dans une chambre, PHILIPPE est encore debout avec ÉMILIE. MADAME DE PARADÈRE entre avec le MIREBALAI.


MADAME DE PARADÈRE

Monseigneur,

avec votre permission,

je voudrais baiser

encore une fois avec Picard.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Il faudrait demander aussi

la permission à Émilie.


ÉMILIE

Oh, mon Picard et moi,

nous sommes aux ordres

de Monseigneur.


MADAME DE PARADÈRE

Allons tirer un coup

avant la messe.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Marie-Madeleine, tu auras beau

faire, tu mourras chrétienne.


L'ABBÉ DUBOI est étendu sur un divan et tient un coussin sur son ventre.


ABBÉ DUBOIS

Le nain, il a 67 ans.


ÉMILIE passe dans une autre pièce avec PHILIPPE.


ÉMILIE

Picard, il a acheté

son titre de chevalier

à un malheureux qui s'était ruiné

avec les actions du Mississippi.

Nous, on a vendu à temps.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Bon Dieu, ce que ça pue ici.

Tu trouves pas?


ÉMILIE

Non, pas particulièrement.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ah si.

C'est une infection.


PHILIPPE ouvre une fenêtre pour aérer la pièce.


PHILIPPE D'ORLÉANS

(Inspirant)

Ça sent encore plus mauvais.

Allons-nous-en.

(Faisant le tour de la maison)

Bon Dieu, ça pue encore plus ici.


ÉMILIE

Monseigneur, je ne trouve pas.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu sens pas cette odeur

de pourriture, là?

(Se passant la main sous le nez)

Ah mon Dieu, c'est ma main.

Sens. Sens ça.


ÉMILIE

Mais non...


PHILIPPE D'ORLÉANS

Si. Si, sens.


ÉMILIE

Mais non.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Sens, elle pue.


ÉMILIE

Non, non. Je vais vous la laver.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Et l'autre ne sent rien.

Je suis pourri que d'un côté.

Sens, ça pue.


ÉMILIE

Vous avez dû toucher

à une chose sale.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ça pue!


ÉMILIE

Venez!


PHILIPPE D'ORLÉANS

Ça pue...


ÉMILIE tient le bras de PHILIPPE et le mène dans la maison jusqu'au lavabo où elle lui lave la main.


ÉMILIE

Voilà. Maintenant, c'est fini.


PHILIPPE D'ORLÉANS

(Sentant sa main)

Non, c'est encore pire.

Je dois être malade.

Je suis malade.

Je suis malade.


L'ABBÉ DUBOIS qui a remarqué l'état de PHILLIPE le rejoint au lavabo.


ABBÉ DUBOIS

Essayons le médecin,

Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Non. C'est toi qui vas me couper

la main, Dubois.


ABBÉ DUBOIS

C'est une étrange

plaisanterie.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Cette odeur...

c'est une plaisanterie?

(Faisant sentir DUBOIS)

Tu vas me couper la main,

je te l'ordonne.


PHILIPPE passe dans la salle à manger et prend un couteau.


PHILIPPE D'ORLÉANS

(Tendant le couteau à l'ABBE DUBOIS)

Tiens, coupe.


ABBÉ DUBOIS

Avec ce couteau?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu préfères une hache?


ABBÉ DUBOIS

Non. Allons chez un chirurgien.

Il y a des instruments pour ça.


PHILIPPE D'ORLÉANS

La scie?


ABBÉ DUBOIS

Ah oui, la scie.

Comme à Neerwinden,

quand on amputait les blessés

après la bataille.

Vous vous souvenez?


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'aime pas le bruit de la scie.


ABBÉ DUBOIS

Ah ça, moi non plus.

Mais quand il le faut...


L'ABBÉ DUBOIS et PHILIPPE se lèvent et sortent de la pièce.


Dehors, ÉMILIE, PHILIPPE et l'ABBÉ DUBOIS se dirigent vers le portail où attend un carrosse.


COCHER ROYAL

Palais-Royal?


ABBÉ DUBOIS

Non, chez M. Chirac.


COCHER ROYAL

Son Altesse est malade?


ABBÉ DUBOIS

Oui, très malade.

Il y a pas une minute à perdre.


ABBÉ DUBOIS

Monseigneur, je vous suis

dans mon carrosse.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Jamais de la vie,

tu te sauverais. Monte avec moi.

Émilie?


ÉMILIE

Je vous accompagne.


Le carrosse prend la route. PHILIPPE est assis dans le carrosse, il semble souffrir.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Plus vite.

Plus vite.

Quand on sera chez le chirurgien,

c'est toi qui m'amputeras, Dubois.


ABBÉ DUBOIS

Mais non, Chirac

est bien plus habile.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Oui, mais je veux

voir ta figure

quand il faudra que tu scies.

Et puis, je sais que tu scieras bien.

Tu aimes le sang, Dubois.

Ça ne peut pas te déplaire.


ABBÉ DUBOIS

Vous ne m'épargnez pas,

Monseigneur.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Est-ce que tu m'as épargné, archevêque?


Une femme tire une charrette dans laquelle un enfant dort sur la paille. Derrière elle, le carrosse file à toute allure. La femme entendant le bruit des sabots se met à l'abri en bordure de la forêt et laisse sa charrette sur le chemin. Le carrosse accroche la charrette au passage et celle-ci se défait laissant l'enfant sur la paille au milieu du chemin.


FEMME

Mathieu! Mathieu!

Aidez-moi! Aidez-moi!

Venez, il a mal!


Dans les champs environnants, les paysans accourent pour aider la femme et l'enfant.


Le carrosse s'est arrêté. L'ABBÉ DUBOIS descend.


ABBÉ DUBOIS

Qu'est-ce qui se passe?


COCHER ROYAL

Il y a un enfant qui est

passé sous les roues.


PHILIPPE, l'ABBÉ DUBOIS et ÉMILIE se dirigent vers le groupe de paysans attroupés autour de l'enfant.


COCHER ROYAL

Allons, en arrière, reculez.


PHILIPPE D'ORLÉANS

(S'adressant à la femme.)

Tu le connais?


FEMME

C'est mon frère.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Donne-moi de l'argent, Dubois.

Donne-moi de l'argent, vite!


ABBÉ DUBOIS

J'en ai pas.


Le COCHER royal sort des pièces de sa poche.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Donne-moi ça.


COCHER ROYAL

Oui.


PHILIPPE D'ORLÉANS

(Se penchant vers la femme)

Tiens.

Tu diras à tes parents

que le Régent les attend

au Palais-Royal.

Qu'ils viennent tout à l'heure,

c'est compris?

Émilie, tu restes avec elle.

Tu les accompagneras.

Parce qu'ils risqueraient

de ne pas trouver,

de ne pas oser entrer.

Allons-y.


L'enfant saigne du nez, il est inconscient. ÉMILIE se penche pour réconforter sa sœur.


L'ABBÉ DUBOIS et PHILIPPE retournent au carrosse.


ABBÉ DUBOIS

Vous m'avez fait peur,

Monseigneur.

Mais je vous en prie, demain, il

faudra consulter votre médecin.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Certainement.

Je ne voudrais pas mourir

avant de te voir crever.


ABBÉ DUBOIS

Je ne suis pas pressé.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Tu as déjà la mort

dans la vessie.


ABBÉ DUBOIS

Oui, la mort, je vis avec.

Je la sens dans mon ventre.


PHILIPPE D'ORLÉANS

J'espère que tu souffriras atrocement.


ABBÉ DUBOIS

Non, non, non.

Je l'ai apprivoisée.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Monte avec le cocher.

C'est la place des domestiques.

Tâche d'avoir bien froid.


ABBÉ DUBOIS

Voilà bien de la haine pour

ces quatre têtes de Bretons.

S'ils n'avaient pas été nobles,

vous ne les auriez même pas remarqués.

(Montant avec le cocher)

Allez, en route.

Allez!


La FEMME se dresse parmi les paysans et regarde le carrosse s'éloigner. Les paysans suivent la femme qui prend un bâton et qui commence à frapper le carrosse endommagé.


FEMME

Amenez de la paille

et du foin!


PAYSAN

Allez-y, Bon Dieu!


Les paysans en colère mettent le feu au carrosse pour exprimer leur colère.


La FEMME revient vers ÉMILIE et son frère mort sur la route. ÉMILIE veut fermer les yeux de l'enfant.


FEMME

Non! Laisse-les ouverts.

Il faut qu'il voie ça.

Et toi aussi, ma belle.


NARRATEUR

Et la paysanne releva

la tête du mort et lui dit:

"Regarde, petit frère, regarde.

Regarde comme ça brûle bien."

Et elle ajouta:

"Et on va en brûler d'autres,

petit frère. Beaucoup d'autres."


Générique de fermeture

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