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Vidéo transcription

Le Mari de la coiffeuse

À 12 ans, Antoine l’avait décidé : il épouserait une coiffeuse. Bien des années plus tard, passant devant un salon, l’envie lui prend de se faire couper les cheveux. Il entre. C’est le salon de Mathilde ; elle est belle, douce et sensuelle. Il ne la quittera plus.



Réalisateur: Patrice Leconte
Acteurs: Jean Rochefort, Anna Galiena
Année de production: 1993

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Sur une plage, quelqu'un met un disque sur un tourne-disque portatif.


ANTOINE, un enfant, danse sur la terrasse sur un air de musique arabe.


Générique d'ouverture


Titre :
Le mari de la coiffeuse


Dédicace : À Zaza, qui se reconnaîtra.


ANTOINE est adulte. Il tient une tondeuse manuelle pour les cheveux sur le côté de sa tête. De son autre main, il touche ses cheveux. Il prend son temps. Il s'examine dans le miroir. Puis il approche la tondeuse manuelle de son front et commence à coupe ses cheveux.


ANTOINE (Narrateur)

J'ai la tête encombrée

de souvenirs encombrants.

Tout a commencé

sur la plage de Luc-sur-Mer.


Le souvenir de la mer commence. ANTOINE et son frère portent des maillots de bain tricotés. Ils jouent au croquet sur la plage avec d'autres garçons.


ANTOINE (Narrateur)

Ma mère nous avait tricoté,

à mon frère et aîné et à moi,

des slips en laine.

Sur chaque côté,

deux pompons décoratifs

figuraient des cerises.

Ce n'est pas tant le ridicule

de cet ornement fruitier

qui me navrait,

que le fait que ces slips

ne séchaient jamais.

Comme nous étions tout le temps

fourrés dans l'eau,

la laine restait gorgée

d'humidité du matin au soir,

le sable nous collait

aux fesses, mais surtout,

j'avais l'entre-jambes

terriblement irrité.

Je me souviens qu'au bout

d'une semaine de vacances,

j'étais obligé de marcher

les jambes écartées

pour ne pas hurler à chaque pas.

J'en veux beaucoup à ma mère

de nous avoir tricoté

ces slips en laine

et de nous avoir obligés

à les porter

quatre étés consécutifs.

Mais je la remercie de m'avoir,

sans le faire exprès,

incité à porter mon attention

sur mes parties génitales.

Cet été-là, je me suis rendu

compte que je devais

prendre soin

de mes couilles.


Une autre portion de souvenir commence. ANTOINE jeune garçon est dans la maison. Il s'observe dans le miroir. Ensuite, il descend un grand escalier et prend un peu de monnaie dans un porte-monnaie laissé dans le vestibule.


ANTOINE JEUNE

Je vais chez le coiffeur!


MÈRE D'ANTOINE

Encore?


ANTOINE sort de chez lui en courant. Il traverse la ville en courant.


ANTOINE (Narrateur)

J'avais environ 12 ans

et j'adorais

aller chez le coiffeur.

Il y avait dans notre ville

un salon situé

dans un quartier calme,

un salon dans lequel

on ne coiffait que les hommes

et qui était tenu

par une Alsacienne très belle,

la belle Madame Scheaffer.


ANTOINE arrive devant le salon de coiffure pour homme. Il observe de loin madame SCHEAFFER par la fenêtre.


ANTOINE (Narrateur)

Il n'y avait presque jamais

personne dans son salon.

Il n'était pas utile

de prendre rendez-vous.

Elle n'avait pas de mari.

Elle avait sans doute

beaucoup d'amants.

Moi, j'aimais aller chez elle.


Le jeune ANTOINE se dirige au salon de madame SCHEAFFER.


ANTOINE JEUNE

Bonjour.


ANTOINE (Narrateur)

En poussant la porte,

une odeur épatante

envahissait mes narines,

un mélange de lotions,

de laques,

d'eau de rose, de shampoings.

Une odeur d'ivresse.


MADAME SCHEAFFER fait enfiler à ANTOINE une chasuble avant de le faire asseoir.


ANTOINE (Narrateur)

Mais l'odeur

la plus extraordinaire

était l'odeur

de Mme Scheaffer elle-même.

Cette femme était rousse.

Elle avait une odeur corporelle

assez forte qui peut-être

incommodait

certains clients,

mais qui moi... m'enivrait.

C'était comme si son corps

tout entier sentait l'amour.

J'adorais ça.


Le jeune ANTOINE est assis dans le fauteuil de barbier et se laisse manipuler par madame SCHEAFFER.


MADAME SCHAEFFER

(Flattant les cheveux d'ANTOINE)

Qu'est-ce que

je vais te couper?


ANTOINE JEUNE

C'est ma mère. Elle aime que

j'aie les cheveux très courts.


Madame SCHEAFFER commence à faire couler l'eau pour faire un shampoing.


ANTOINE (Narrateur)

Le moment du shampoing

était déjà un délice.

Mme Scheaffer penchée sur moi,

sa poitrine frôlant

presque mon visage,

et cette odeur

dont je m'imprégnais

en prenant de longues

inspirations silencieuses.

Le soir, dans mon lit,

je la respirais encore.

Avec cette envie invraisemblable

de la prendre dans mes bras.


MADAME SCHAEFFER

Alors, ça va l'école?


ANTOINE JEUNE

Oui.


MADAME SCHAEFFER

Toujours bon élève?


ANTOINE JEUNE

Hum hum.


MADAME SCHAEFFER

T'as de la chance.

Moi, j'aimais pas l'école.

Je détestais la sévérité.


Madame SCHEAFFER rince le savon dans les cheveux du jeune ANTOINE.


Le souvenir se termine.


ANTOINE est assis dans le salon de coiffure de sa femme. Il lit.


MATHILDE

Tiens, tu n'as pas fini

les mots croisés de celui-ci?


ANTOINE

Ah oui, merci.

Je les ferai tout à l'heure.


ANTOINE retourne à sa lecture.


ANTOINE (Narrateur)

Un jour de juin 1947,

avant notre départ en vacances,

il se passa quelque chose

dont je devais

me souvenir toute ma vie.


De nouveau, ANTOINE est dans le salon de Madame SCHEAFFER qui lui coupe les cheveux devant le miroir.


ANTOINE (Narrateur)

Il faisait très chaud.

Elle sentait encore meilleur.


À l'extérieur, le tonnerre gronde. ANTOINE tourne la tête et se rend compte que le chemisier de madame SCHEAFFER est détaché et entrouvert. Son sein est presque entièrement visible.


Plus tard, ANTOINE est assis près de la table.


ANTOINE (Narrateur)

Le soir du jour où j'aperçus

ce sein un peu lourd,

mais d'une rondeur idéale,

encore bouleversé

par cette vision,

je restai parfaitement muet.


MÈRE D'ANTOINE

Ça va pas, Antoine?


ANTOINE JEUNE

Si, si, ça va.


MÈRE D'ANTOINE

T'as l'air drôle.


Le père D'ANTOINE discute dans la salle à manger avec le frère d'ANTOINE.


PÈRE D'ANTOINE

Chacun sait qu'un ensemble

qui reste vide longtemps

est un endroit

absolument dégueulasse.

Donc, un endroit à éviter

à tout prix. T'as compris?


MÈRE D'ANTOINE

À table!


PÈRE D'ANTOINE

Ah! Qu'est-ce qu'un système

binaire?

Bon...

Je formule la question

autrement.

Qu'est-ce qu'un chat binaire?


Le père d'ANTOINE prend le chat et le dépose sur la table. Toute la famille prend place à table pour le repas. Le chat, lui, est couché au bout de la table.


PÈRE D'ANTOINE

Bon, naturellement,

tu ne le sais pas.

Bon bien...

c'est moi une fois de plus

qui vais vous dépanner.

Alors, un chat normal

est un chat qui a une tête,

deux yeux

et quatre pattes.

Un chat binaire possède

une tête, un oeil, un oeil,

une patte, une patte,

une patte et une patte.

Tu vois la différence?


FRÈRE D'ANTOINE

Oui, oui.


PÈRE D'ANTOINE

Bon, je m'attendais

à cette réponse,

et en plus, il voit

la différence.

Indécrottable.

Qu'est-ce que tu veux faire

déjà plus tard?


FRÈRE D'ANTOINE

Ponts et Chaussées.


PÈRE D'ANTOINE

Oh, Ponts et Chaussées!

Pourquoi pas équilibriste

pendant que nous y sommes.


MÈRE D'ANTOINE

Mais laisse-le.

Il a bien le temps de voir.


PÈRE D'ANTOINE

Peut-être, mais je suis déçu.

Quand on commence petit, faut

pas s'étonner d'arriver petit.

C'est tout.

(S'adressant à ANTOINE)

Et toi, qu'est-ce que

tu vas faire plus tard?


ANTOINE JEUNE

Plus tard,

j'épouserai une coiffeuse.


Le père d'ANTOINE le gifle. ANTOINE se lève de table et monte dans sa chambre.


PÈRE D'ANTOINE

(Confus)

Mais...

Pourquoi j'ai fait ça?

Expliquez-moi

pourquoi j'ai fait ça.


La mère d'ANTOINE se précipite à l'étage. Elle frappe à la porte de la chambre.


MÈRE D'ANTOINE

C'est moi, maman.

Ouvre.

Ton père s'excuse.

Il a été surpris, tu comprends?


La mère d'ANTOINE tente d'ouvrir la porte fermée à clé.


MÈRE D'ANTOINE

(De l'autre côté de la porte)

Tu as mal?

Réponds-moi!

Antoine!


ANTOINE est couché dans son lit.


MÈRE D'ANTOINE

(De l'autre côté de la porte)

Tu m'entends?

Qu'est-ce que tu fais?

Ça va?


Le père d'ANTOINE monte au milieu de l'escalier.


PÈRE D'ANTOINE

(Chuchotant)

Alors?


MÈRE D'ANTOINE

(Chuchotant)

Rien, il ne répond pas.

Il est peut-être évanoui

sur la carpette.


PÈRE D'ANTOINE

(Grimpant le reste de l'escalier)

Oh, évanoui, avec une gifle!


MÈRE D'ANTOINE

Je suis inquiète!

Il faut enfoncer la porte!


PÈRE D'ANTOINE

(Doucement)

Calme-toi, je vais lui parler.

(Frappant à la porte)

Antoine, c'est papa.

Je te demande pardon.

Je regrette ce qui s'est passé.

Plus tard, tu feras

tout ce que tu voudras.


Le jeune ANTOINE est toujours allongé sur son lit.


ANTOINE (Narrateur)

Je restai ainsi une heure,

fixant le plafond.

Sans le savoir, Mme Scheaffer

m'appartenait déjà.

Son corps,

son odeur étaient à moi.

J'avais gagné.

Plus tard, je serais

le mari d'une coiffeuse.


Le souvenir se termine


MATHILDE est assise derrière le comptoir d'accueil. Elle feuillette une revue.


Plus loin dans le salon de coiffure, ANTOINE observe MATHILDE. Elle sait qu'il la regarde. Elle bouge avec grâce et sourit légèrement. Puis, elle lève la tête.


MATHILDE

Il va y avoir de l'orage.


ANTOINE

C'est possible, oui.


Chacun retourne à sa lecture. Un client entre dans le salon. C'est MORVOISEUX suivi de son gendre.


MATHILDE

Bonjour.


MORVOISEUX

Bonjour, monsieur.


ANTOINE

Bonjour.


Le client retire sa veste.


MORVOISEUX

Tenez.

Si elles poussaient dans

le jardin, les artificielles,

eh bien ça,

ça serait une preuve!


ANTOINE entend à peine les conversations, il a les yeux rivés sur MATHILDE et ne cesse de l'admirer.


MORVOISEUX

Tu comprends bien qu'il faut

un modèle pour tout ça.

Il y a rien sans modèle.

Pour les artificielles,

je veux bien,

mais s'il y avait pas eu

de naturelles d'abord,

bien, il n'y aurait pas

d'artificielles maintenant.


GENDRE DE MORVOISEUX

Et les moulins à café?


MORVOISEUX

Comment, les moulins à café?


GENDRE DE MORVOISEUX

Ça existe bien,

les moulins à café.


MORVOISEUX

Bien oui, jusque là,

je te suis.


GENDRE DE MORVOISEUX

Les moulins à café,

ça pousse pas sur les arbres.

Il y a pas de moulins

à café naturels.

Et ça n'empêche pas

les moulins à café d'exister.

Alors, vous voyez bien

que si on peut fabriquer

des moulins à café sans modèle...


MORVOISEUX

Mais on parle de Dieu!

De Dieu, tu entends?

Qu'est-ce que des moulins à café

viennent foutre là-dedans,

tu peux me l'expliquer?


GENDRE DE MORVOISEUX

Oh! Hé, vous avez vu

la mauvaise foi?


MATHILDE termine la coupe de MORVOISEUX qui se lève.


GENDRE DE MORVOISEUX

Oui, vous alors, vous pensez...

De toute façon, vous voulez

toujours avoir raison, alors...

Vous faites ça avec

tout le monde. Mais oui.

Mais les moulins à café,

c'est une image.


MORVOISEUX

Mais Dieu est infini.

Tu peux pas le comprendre, Dieu.


MORVOISEUX paie sa coupe de cheveux au comptoir.


GENDRE DE MORVOISEUX

Oui, mais...

Oui, mais ça serait pareil.


MORVOISEUX

Bien, il existe Dieu.


MATHILDE

Merci.


MORVOISEUX

Au revoir.


GENDRE DE MORVOISEUX

Mais vous dites ça toujours.


MORVOISEUX

Mais il existe, Dieu.


GENDRE DE MORVOISEUX

Oui, mais vous l'avez vu,

vous? Vous l'avez vu, Dieu?


MATHILDE regarde les deux hommes s'éloigner du salon.


MATHILDE

Il se voûte

depuis quelque temps.


ANTOINE

Non.

C'est son veston qui fait

des plis en dessous.


MATHILDE

Oui, mais il y a

quelques mois,

il y aurait fait attention.


ANTOINE

Non, tu as raison.

Il vieillit.


MATHILDE se retourne et regarde ANTOINE avant de reprendre sa lecture pendant qu'ANTOINE repart dans son admiration de sa femme. MATHILDE ferme sa revue et quitte son comptoir. Elle s'approche d'ANTOINE et se penche lentement sur la table basse devant lui pour que son décolleté s'échancre un peu. Elle lève la tête et sourit. ANTOINE savoure le moment en silence.


ANTOINE (Narrateur)

Il y a dix ans,

Mathilde travaillait

comme employée au Salon Isidore.

Son patron, M. Isidore Agopian,

régnait sur trois coiffeuses.

Il était homosexuel,

c'est pour cette raison

qu'il détestait

coiffer les femmes.


Dix ans plus tôt, le salon d'ISIDORE AGOPIAN a pignon sur rue. À travers la vitrine, on aperçoit MATHILDE qui balaie des cheveux sur le plancher.


ANTOINE (Narrateur)

Mathilde était

son employée préférée.

Sa discrétion, son charme,

cet air un peu triste,

mais... tellement gracieux,

enchantaient la clientèle.


Dans le salon, il y a deux autres coiffeuses et quelques clients et clientes qui attendent.


ANTOINE (Narrateur)

Lorsque dans les années 60,

M. Isidore se retira

de la coiffure

pour prendre sa retraite,

il proposa le salon à Mathilde.


MATHILDE

À moi?


ISIDORE AGOPIAN

Hum!


MATHILDE

J'ai pas de quoi vous payer.


ISIDORE AGOPIAN

Ce n'est pas grave.

Je n'ai pas besoin

de cette somme tout de suite.

Vous me paierez un peu

tous les mois jusqu'à ma mort.

Ce sera une espèce de viager.

Je serais heureux que ce salon

que j'ai créé

soit repris par vous.

Vous êtes une bonne personne,

j'ai confiance. Dites oui.


MATHILDE offre un sourire en réponse.


ISIDORE AGOPIAN

Hum? Ah!

(Embrassant la main de MATHILDE)

Merci.


ANTOINE (Narrateur)

Mathilde accepta.

Elle dut très vite se séparer

des deux autres employées,

qui naturellement,

la jalousaient.

Aimant la solitude, elle se

décida à tenir seule le salon

devenu trop grand pour elle,

mais qu'importe.

Et c'est à cette époque

que je la connus.


ANTOINE est devant le salon de coiffure dix ans plus tôt. Elle est assise au comptoir d'accueil et feuillette une revue. ANTOINE observe MATHILDE de loin. Soudain, il se décide et avance d'un pas décidé vers le salon. Il entre.


ANTOINE

Bonjour.


MATHILDE

Bonjour.


ANTOINE

Vous pouvez me prendre?


MATHILDE

Non, je suis désolée.

J'attends quelqu'un.


ANTOINE

Excusez-moi.

Je savais pas

qu'il fallait un rendez-vous.


MATHILDE

Bien, revenez dans

une demi-heure si vous voulez.

Si vous avez quelques courses

à faire dans le quartier...


ANTOINE

Oui, très bien. C'est parfait.


ANTOINE ouvre la porte et s'arrête.


ANTOINE

Je vous donne mon nom?


MATHILDE

Non, ce n'est pas la peine.


Dans un autre souvenir, à la maison de la plage, le jeune ANTOINE est avec son père sur la terrasse.


ANTOINE JEUNE

C'est trop dur. Tu abandonnes?


PÈRE D'ANTOINE

Non, je n'abandonne jamais.

Et dis-toi bien que

les grilles des mots croisés

sont comme les femmes.

Plus elles résistent et meilleur

c'est quand elles se donnent.

Et je sais de quoi je parle.

Tu verras un jour

que j'ai raison, plus tard.


ANTOINE JEUNE

Plus tard, quand

je ferai des mots croisés?


PÈRE D'ANTOINE

(Ricanant)

Oui, enfin, si tu veux.

Répète après moi.

Plus elles résistent...


ANTOINE JEUNE

Plus elles résistent...


PÈRE D'ANTOINE

Et meilleur c'est

quand elles se donnent.


ANTOINE JEUNE

Et meilleur c'est

quand elles se donnent.


PÈRE D'ANTOINE

C'est bien. Allez, tu peux

aller jouer maintenant.

Et remonte ton maillot!

On aperçoit tes testicules.


ANTOINE court vers la plage en tenant son maillot de laine tricotée.


Le souvenir se termine pour retourner à celui de la rencontre avec MATHILDE.


ANTOINE est dehors et observe la porte du salon de coiffure.


ANTOINE (Narrateur)

Personne ne vint.

Par la suite, Mathilde...

Je ne savais pas encore

qu'elle s'appelait Mathilde,

bien entendu.

Mathilde ne souffla mot à propos

de son rendez-vous fantôme.

L'avait-elle inventé pour...

stimuler inconsciemment

mon désir?

Je n'ai jamais su.

Mais ce qui me bouleversait

bien davantage,

c'est que pour

la deuxième fois de ma vie

après avoir tant cherché,

je tombai amoureux

d'une coiffeuse.


La gifle mémorable du père d'ANTOINE est évoquée. Ensuite, ANTOINE se dirige vers le salon Isidore pour sa première rencontre avec MATHILDE.


ANTOINE (Narrateur)

Au bout de 25 minutes,

n'y tenant plus,

je me dirigeai vers cette femme

avec qui j'étais sûr de passer

le restant de mes jours.


ANTOINE entre dans le salon.


ANTOINE

Re-bonjour.


MATHILDE

Re-bonjour.


ANTOINE (Narrateur)

Je démarre toujours mal

parce que je suis trop troublé

pour ne rien dire.

Chez le marchand de chaussures,

j'entre en disant:

«C'est pour des chaussures.»

Et aujourd'hui, j'ai trouvé ça:


ANTOINE retire sa veste et l'accroche sur un crochet.


ANTOINE

C'est pour les cheveux.


Un moment plus tard, ANTOINE est assis dans la chaise, les yeux à demi-clos.


MATHILDE

Vous faites une raie?


ANTOINE

Je... Oui.

Si vous voulez.


MATHILDE

C'est à vous de vouloir.


ANTOINE

Alors oui.

Pas trop nette quand même.


MATHILDE

Vous inquiétez pas.


MATHILDE peigne les cheveux d'ANTOINE. Puis lentement, elle commence à couper.


MATHILDE

Vous avez un épi là.


ANTOINE

Euh, oui, je sais.

Je l'ai depuis toujours.


MATHILDE

Vous devez vous couper

les cheveux trop courts.


ANTOINE

Je vais souvent chez

le coiffeur, j'aime ça.


MATHILDE

Ah bon?

Pourquoi?


ANTOINE

(Doucement)

Je sais pas...


ANTOINE se perd dans ses pensées.


ANTOINE (Narrateur)

Bien entendu...

je me demandais

si sous sa blouse,

Mathilde portait ou non

un soutien-gorge.


MATHILDE se penche et étire un bras pour prendre un accessoire sur la tablette devant le miroir. Sa blouse légère ne laisse pas voir d'armature de soutien-gorge. ANTOINE l'observe.


ANTOINE (Narrateur)

J'eus rapidement la certitude

qu'elle n'en portait pas.


MATHILDE allume la flamme d'un brûleur et passe la tondeuse sous la flamme.


ANTOINE (Narrateur)

Alors, j'imaginais

les pointes de ses seins

frôlant par instants

le tissu de la blouse,

excités, dressés

contre ma nuque.

Ces seins qui seraient

à moi bientôt

et que j'avais

déjà envie de caresser.


Dans un retour à l'époque où ANTOINE avait 12 ans, celui-ci observe madame SCHEAFFER par la porte vitrée de son salon. Elle est étendue, les jambes entrouvertes sous son chemisier un peu fendu sur le devant. Le caniche de Madame SCHEAFFER tourne autour d'elle. À un moment, il monte sur le lit étroit et pousse le corps qui roule par terre. Madame SCHEAFFER est morte. Le jeune ANTOINE assiste à la scène de l'autre côté de la porte vitrée. Des gendarmes arrivent et pousse ANTOINE de la porte pour la défoncer à coups de hache dans la vitre et s'occuper de la défunte.


ANTOINE (Narrateur)

L'autopsie du corps

de Mme Scheaffer

fit état d'une absorption

massive de barbituriques.

Aucun testament, aucun mot,

un enterrement à la sauvette

auquel bien sûr,

je n'ai pas pu assister.


Le jeune ANTOINE regarde les ambulanciers sortir le corps et entre dans le salon désert en marchant sur le verre brisé. Il s'assoit sur un des fauteuils et attend.


ANTOINE (Narrateur)

Depuis ce jour,

je n'ai pas cessé un instant

de penser à elle

et d'aimer passionnément

la poitrine des femmes.


Le souvenir du jeune ANTOINE se termine et fait place au ANTOINE de la première rencontre avec MATHILDE. MATHILDE a presque terminé sa coupe de cheveux. ANTOINE soulève la tête et s'adresse à MATHILDE par le biais de sa réflexion dans le miroir.


ANTOINE

Voulez-vous m'épouser?


MATHILDE reste silencieuse et continue de fignoler la coupe au rasoir dans le cou.


Une fois la coupe terminée, MATHILDE retire la chasuble et se dirige vers le comptoir. ANTOINE prend sa veste sur le crochet.


MATHILDE

35 francs.


ANTOINE paie.


ANTOINE

Au revoir.

Excusez-moi.


ANTOINE sort. Plus tard, il observe dans la nuit l'enseigne du salon et la fenêtre éclairée au-dessus de celui-ci.


ANTOINE (Narrateur)

Oh, je me souviens

de cette nuit blanche

passée sous

les fenêtres de Mathilde.

Je voulais qu'elle s'agite,

qu'elle ait trop chaud,

qu'elle repousse

les draps au pied du lit,

qu'elle se lève peut-être

pour boire un verre d'eau,

qu'elle se regarde dans la glace

et qu'avant de se recoucher,

elle se déshabille...

en pensant à moi.


ANTOINE est assis dans un escalier tout près du salon. Il observe les moindres mouvements derrière le rideau de la fenêtre éclairé.


ANTOINE (Narrateur)

Mais peut-être

était-elle aussi bien

en train de dormir profondément.

Peut-être m'avait-elle

aussitôt oublié.

D'ailleurs, pourquoi

l'imaginer seule dans son lit,

moi qui ne sais rien d'elle.


Ce souvenir se termine et fait place à la plage et au jeune ANTOINE qui promène une pelle sur le sable mouillé pour tracer une ligne en passant devant des jambes de garçons qui tiennent tous une pelle et commencent à creuser le sable pour faire une tranchée. Au bout d'un moment, l'eau de la mer s'infiltre et envahit la plage, là où les garçons ont creusé. Tous se reposent sauf ANTOINE qui creuse et creuse encore.


ANTOINE (Narrateur)

Mon père a toujours prétendu

que la vie était simple

parce qu'il suffisait

de désirer très fort

quelque chose ou quelqu'un

pour l'obtenir,

l'échec étant simplement

la preuve que le désir

n'était pas assez intense.


Plus loin sur la plage un bulldozer pousse le sable vers une colline.


ANTOINE se redresse après avoir creusé. Il respire profondément, puis il court vers le bulldozer et s'adresse au conducteur en pointant vers la tranchée que lui et ses amis ont creusée. ANTOINE revient en gambadant montrant la voie au conducteur de bulldozer qui utilise sa machine pour creuser une magnifique tranchée pour les garçons qui s'en réjouissent. Une fois l'ouvrage de sable terminé par la lourde machine, ANTOINE salue l'homme qui repart vers la colline.


ANTOINE (Narrateur)

Aucun rêve n'est impossible.

Je désirais Mathilde

plus que tout au monde.

Elle serait comme

ce cours d'eau,

une forteresse

qui devait capituler.

Elle serait à moi pour toujours.


Le souvenir de plage du jeune ANTOINE se termine et fait place à la deuxième rencontre avec MATHILDE. ANTOINE descend l'escalier qui mène à la rue du salon de coiffure.


ANTOINE (Narrateur)

Trois semaines plus tard,

je retournais au salon Isidore

à peine anxieux,

juste délicieusement ému.

Mes cheveux n'avaient

bien entendu pas eu le temps

de repousser, en tout cas,

pas dans des proportions

justifiant une coupe.


ANTOINE entre dans le salon.


ANTOINE

Bonjour.


MATHILDE

Bonjour.


MATHILDE est occupée avec un client. ANTOINE s'assoit derrière elle et l'observe.


ANTOINE (Narrateur)

Mathilde se comporta

comme si elle me voyait

pour la première fois,

muette et distante.

Ce qui bien sûr, excitait

encore davantage mon désir.

Elle le savait sans doute.


CLIENT

Vous vous rendez compte?

Il était jamais entré chez

un seul coiffeur de sa vie.

Quand ça commençait

à lui gratter la nuque,

il se passait

la tondeuse tout seul.

Même pas besoin de glace.

Il opérait au toucher.

Et il s'est jamais

fait une échelle.

Tout à la tondeuse,

comme le gazon, il disait.

Je l'entends encore.

Un gaillard...

Le moule est cassé

des hommes comme lui.


ANTOINE n'écoute pas la conversation. Il observe chacune des parties du corps de MATHILDE en silence.


MATHILDE

Voilà.


CLIENT

Ça a été plus rapide

que la dernière fois.


MATHILDE

C'est parce que je ne vous

ai pas fait de balayage.

C'était trop tôt.

On le fera la prochaine fois.


MATHILDE montre l'arrière de la tête avec un miroir à main à son client qui semble un peu boudeur. Elle sourit à son client. Celui-ci se lève et se tapote légèrement les cheveux.


CLIENT

Le gonflé va rester comme ça?


MATHILDE

Oui, il y a pas de raison.


CLIENT

M. Agopian me faisait

dormir la tête droite.

(Passant au comptoir)

Et alors, dites donc...


MATHILDE

Ce n'est pas la peine.

Passez samedi matin et je vous

donnerai un coup de peigne.


CLIENT

Ah, c'est gentil.


Pendant que le client paie, ANTOINE va prendre place sur le fauteuil.


CLIENT

À samedi.


MATHILDE

À samedi.


MATHILDE fait enfiler la chasuble à ANTOINE. Puis elle lui fait un shampoing au lavabo. Ensuite, elle passe à la coupe. La coupe terminée, elle retire la chasuble à ANTOINE sans jamais dire un mot. ANTOINE se dirige vers le comptoir et sort son argent pour payer.


MATHILDE

Oh, je...

Je ne sais pas ce qui

vous a pris l'autre jour.

Vous avez sans doute voulu

vous moquer de moi, mais si...

si telle n'était pas

votre intention, la moquerie,

alors, je suis sensible

à votre proposition.

Et si elle tient

toujours... Oui.

Je veux bien vous épouser.


Soudain, c'est le jeune ANTOINE qui regarde MATHILDE en souriant.


MATHILDE

Je m'appelle Mathilde.


Le souvenir de la seconde rencontre se termine. Maintenant, ANTOINE est assis dans le salon. Il sourit en repensant à ce jour et s'entend converser avec MATHILDE, comme si c'était hier.


ANTOINE (Narrateur)

Vous ne vous souvenez pas,

mais la première fois

que je vous ai demandé

si vous pouviez me prendre,

vous m'avez répondu non.

Alors qu'en fait,

vous étiez justement

en train de me prendre.


MATHILDE (Narratrice)

Je me souviens.


ANTOINE (Narrateur)

De la même manière,

je vous ai demandé

si je devais

vous donner mon nom.

Là encore,

vous m'avez répondu non.

En fait, vous venez d'accepter

que je vous le donne.

C'est amusant, les rencontres.


Un petit rire sonore laisse soupçonner la gêne de MATHILDE.


ANTOINE (Narrateur)

Vous avez des muscles là,

juste au-dessus du genou.


MATHILDE (Narratrice)

J'ai fait du football

à l'école.


ANTOINE (Narrateur)

Ah?


MATHILDE (Narratrice)

Je jouais arrière latéral.

Vous connaissez le football?


ANTOINE (Narrateur)

Ah, très bien.

Il y a une balle.


La conversation se poursuit dans le salon. MATHILDE et ANTOINE sont assis côte à côte. ANTOINE a une main posée sur le genou de MATHILDE.


ANTOINE

On n'a pas le droit

d'y toucher avec les mains.

Et ça se joue à plusieurs?


MATHILDE

(Riant)

Je vois que vous êtes

spécialiste.


ANTOINE

J'aime pas beaucoup le sport,

ça m'énerve.

C'est comme les voyages.


MATHILDE

Moi non plus,

je n'aime pas sortir.


ANTOINE

Alors, c'est bien.

C'est réglé, on restera là.

Ce sera parfait.


MATHILDE

Je crois.


ANTOINE

Il y a les commissions,

les lettres à poster,

les choses comme ça,

mais je m'en occuperai.


MATHILDE

(Regardant la main d'ANTOINE)

J'aime vos mains.

Je les ai tout de suite

remarquées.

Elles sont très belles.


ANTOINE

Merci.


ANTOINE

(Pointant le front de MATHILDE)

Vous avez une cicatrice là,

ça fait tout petit.

On dirait une demi-lune.


MATHILDE

C'est quand je suis

tombée de vélo.


ANTOINE

Comment? Vous faites du vélo?


MATHILDE

Non, plus maintenant.

C'est le passé.


ANTOINE

Ah, on s'en moque du passé.


MATHILDE

Complètement.

Au-dessus, c'est l'appartement.

C'est assez petit, mais...

Vous voulez venir voir?


ANTOINE

Oui.

Je m'appelle Antoine.


ANTOINE et MATHILDE s'embrassent.


ANTOINE (Narrateur)

À l'annonce de mon mariage

avec une coiffeuse,

mon père fut terrassé

dans l'heure par une crise cardiaque.

Par solidarité funèbre,

ma mère refusa

de venir faire la connaissance

de Mathilde et du Salon Isidore.

Mathilde, elle,

n'avait pas de famille.


Le prochain souvenir s'enchaîne. C'est le jour du mariage. Il y a peu d'invités. ISIDORE AGOPIAN est présent ainsi que le frère d'ANTOINE et son épouse, la belle-soeur d'ANTOINE.


FRÈRE D'ANTOINE

Alors, gros con!

(Tendant le cadeau encore emballé)

T'as même pas ouvert mon cadeau.


ANTOINE

Je risque d'être surpris?


FRÈRE D'ANTOINE

Bien oui. Oui, surpris.

Ça, au minimum,

tu dois être surpris.


ANTOINE

Tu m'inquiètes.


ANTOINE (Narrateur)

Nous nous sommes retrouvés

avec mon frère,

sa femme et M. Agopian.

Ça avait l'avantage

d'être intime.


ANTOINE déballe le cadeau. C'est un maillot tricoté en laine, identique à celui qu'il portait à l'âge de 12 ans.


FRÈRE D'ANTOINE

(Riant)

Ça m'embêterait que

tu en portes un autre.

Tu le reconnais?


ANTOINE

(Riant)

Ha! C'est difficile à oublier.


FRÈRE D'ANTOINE

À l'époque, il était

un peu grand, mais maintenant,

ça doit t'aller comme un gant.

Enfin, si je peux dire.

Tu devrais le mettre ce soir.


ANTOINE

Oh non, je t'en prie.

Le plus drôle c'est

que ça me fait plaisir.


ISIDORE AGOPIAN

J'aime beaucoup le pompon.


ANTOINE ET SON FRÈRE

Mais c'est pas des pompons,

c'est des cerises.


FRÈRE D'ANTOINE

Alors, quand il est mouillé,

ça bâille un peu, forcément.

La laine, quand elle a été

détricotée...

Non, sans blague, tu devrais

l'essayer pour le souvenir.

En plus, je suis sûr

qu'il te va encore.


ANTOINE regarde le maillot et rigole. MATHILDE ne dit rien dans sa robe de mariée. Assise à côté d'ANTOINE dans le salon de coiffure. La belle-soeur s'approche et tend une carte à ANTOINE.


BELLE-SOEUR D'ANTOINE

Tenez.

Votre maman m'a donné ça

pour vous.


ANTOINE déballe l'enveloppe et trouve un cadre avec une photo de son père et lui à la plage, quand il était jeune garçon.


MATHILDE

Tu avais quel âge?


ANTOINE

12 ans.


MATHILDE

C'est drôle.

C'est exactement toi

aujourd'hui, mais en plus petit.

Comme un brouillon.

Tu avais l'air rigolo.


ANTOINE

Mais je l'étais.

Tu me montreras

des photos de toi petite?


MATHILDE

Non.

Je n'en ai gardé aucune.

Je n'aime pas me voir enfant.


ANTOINE

Mais pourquoi?


MATHILDE

Le temps passe trop vite.


La fête se continue.


ANTOINE

(S'adressant à ISIDORE)

Un nom qui ne convient pas,

c'est la catastrophe

commerciale.

Alors, pouvez-vous

m'expliquer, vous,

comment un type qui

s'appelle Givenchy

a pu réussir dans les parfums?


ISIDORE AGOPIAN

(Pouffant de rire)

Alors, je vais vous

avouer quelque chose:

mon nom véritable est Dupré.

Ambroise Dupré.


ANTOINE

Mais alors, Isidore Agopian?


ISIDORE AGOPIAN

L'exotisme, mon cher.

L'Arménie,

c'est-à-dire l'Orient.

Un coiffeur venu d'Orient,

c'est quand même autre chose.


La clochette de la porte sonne. Quelqu'un entre. Un homme un peu renfermé se tient dans la porte encore ouverte.


CLIENT GÊNÉ

Oh... Excusez-moi.

J'ai cru que c'était ouvert.


MATHILDE, dans sa robe de mariée, regarde le client un peu confuse.


MATHILDE

J'ai oublié de lever

le bec-de-cane.


ISIDORE AGOPIAN

En plus, le dimanche,

c'est fermé.


CLIENT GÊNÉ

C'est vrai, c'est dimanche.

Quel idiot je fais.

Je vous laisse.


MATHILDE

Non, attendez.

(S'approchant de la porte)

Prenez au moins un peu

de champagne avec nous.


CLIENT GÊNÉ

Non, je veux pas

vous déranger, je...

Je vois que vous vous mariez.


ANTOINE

(S'approchant à son tour)

Mais vous ne nous dérangez

pas du tout.


CLIENT GÊNÉ

Si, si, je... je vous dérange.

Vous êtes en famille.

Et quand on est

en famille, c'est...


ANTOINE pousse le client vers un fauteuil et le fait asseoir avant de lui servir un verre.


ANTOINE

Mais non.


MATHILDE

Vous étiez venu pour quoi?


CLIENT GÊNÉ

Pour la barbe.

Je pensais la couper.


ANTOINE

Complètement?


CLIENT GÊNÉ

Bien...

On m'a dit que ça me donnait

l'air triste.

Alors, en passant devant

chez vous, j'ai pensé que...


MATHILDE

Eh bien, venez.

Il y en aura pour cinq minutes.


MATHILDE rase la barbe du client devant ses convives qui l'observent attentivement en silence. Après le rasage, MATHILDE asperge le visage de l'homme qui garde la tête renversée et les yeux fermés. MATHILDE tapote le visage de l'homme et lui retire sa chasuble. L'homme la regarde avec un regard tendre, puis il se regarde et prend un air déçu.


CLIENT GÊNÉ

Tant pis.


L'homme se lève et doit passer entre la belle-soeur d'Antoine et son frère.


CLIENT GÊNÉ

Pardon. Excusez-moi.


MATHILDE accompagne son client à la porte. Celui-ci s'apprête à sortir son porte-monnaie, mais MATHILDE le retient.


MATHILDE

Non, non, non,

pas aujourd'hui.


Le client se dirige vers la porte, l'air malheureux.


CLIENT GÊNÉ

Beaucoup de bonheur.


MATHILDE

Merci.


Pendant que MATHILDE et ses invités sont à la fenêtre à regarder le client partir, ANTOINE met un disque de musique arabe. Tous se retournent intrigués et voient ANTOINE qui danse. MATHILDE sourit, les autres restent intrigués par la danse surprenante d'ANTOINE. Dans la musique, des voix de femmes chantent et ANTOINE mime qu'il chante aussi. Il sourit en poursuivant ses mouvements orientaux. Ensuite, ANTOINE prend MATHILDE par la main et la fait danser avec lui.


ANTOINE (Narrateur)

Il n'y avait plus

que Mathilde.

Mais je savais

que lorsqu'ils partiraient,

lorsque la porte se refermerait,

tout prendrait sa place

à jamais pour elle et pour moi.

Le salon se refermerait sur nous

et nous serions si fortement

rivés l'un à l'autre

que rien ne pourrait se glisser

de froid ni de mal entre nous,

rien d'aigrelet,

rien de glaçant.

Jamais.


Le souvenir du mariage se termine pour faire place à celui du voyage de noces. ANTOINE et MATHILDE marchent sur un long quai au bord de la mer.


ANTOINE (Narrateur)

Nous sommes partis à Luc-sur-Mer

parce que je voulais

que Mathilde connaisse

la plage des slips en laine.

Notre voyage de noces

fut très court,

car nous avions hâte

que commence enfin la vraie vie

à bord de notre paquebot

immobile.


Le souvenir du voyage de noces se termine. ANTOINE et MATHILDE vivent leur quotidien. MATHILDE lave les cheveux d'ANTOINE au lavabo du salon pendant qu'ANTOINE lui caresse les jambes.


Un client pressé entre dans le salon. Il tient une sacoche qu'il dépose sur un fauteuil de coiffeur, puis il enfile lui-même sa chasuble.


MATHILDE

Bonjour.

(Se précipitant vers le client)

Attendez.


MATHILDE aide le client à enfiler la chasuble.


MATHILDE

Asseyez-vous.


Le client s'assoit dans des gestes brusques et saccadés. Il semble vraiment très pressé.


CLIENT PRESSÉ

Euh... Alors...

Un peu plus court.


MATHILDE

Oui.


CLIENT PRESSÉ

Pas trop, mais un peu

plus court, là.


MATHILDE

Si vous voulez

vous remonter un peu.


ANTOINE, toujours au lavabo, relève la tête et finit par se lever pour s'asseoir derrière MATHILDE et son client. Une femme, MADAME GORA, entre.


MADAME GORA

Bonjour.


MATHILDE

Bonjour.


Madame GORA s'assoit près d'ANTOINE. Elle se tient le dos droit dans une posture austère.


MATHILDE

Excusez-moi, madame, mais

nous ne coiffons pas les femmes.


MADAME GORA

Je sais.


Madame GORA se lève et s'approche de MATHILDE en la poussant légèrement.


MADAME GORA

Excusez-moi.


Madame GORA tourne le fauteuil du client pressé et le gifle violemment.


MADAME GORA

Je t'avais dit que si tu voulais

l'avoir, tu l'aurais.

Eh bien, tu l'as eue.


CLIENT PRESSÉ

Tu pourrais...

t'excuser auprès

de ces messieurs, dames,

qui doivent être surpris

de ta conduite.


MADAME GORA

C'est parce qu'ils ne connaissent

pas la tienne.


Madame GORA retourne se rasseoir près d'ANTOINE.


CLIENT PRESSÉ

Ça m'étonnerait

que ça les intéresse.

Madame est... mon épouse.

Germaine Gora.

Je m'appelle Ju...

Julien Gora.


Madame GORA se lève et quitte le salon.


MADAME GORA

Au revoir.


Julien, le client pressé se regarde dans le miroir.


CLIENT PRESSÉ

Vous avez vu la précision?

Elle m'a pas raté, hein.

Oh, elle est incroyable.

Elle faisait du ping-pong avant.

On a encore les coupes

à la maison.

Elle les a gagnées avec le club.

Bien finalement,

on va pas les... les couper.

C'est pas la peine.


MATHILDE

Ah bon?

Euh... Je vous mets

un peu de lotion alors?


CLIENT PRESSÉ

Euh oui, si vous voulez.

Un peu de lotion, c'est bien.

Elle ne joue plus maintenant,

à cause des enfants.

Trois!

C'est du tintouin à élever,

vous savez.

Pour ça, elle les élève.

Je lui tire mon chapeau, hein.

Mais attention, c'est pas

qu'une ménagère, elle.

Elle passe pas sa vie

derrière l'aspirateur.

Vous l'avez vue d'ailleurs.

Comment elle s'habille,

le maquillage, tout.

Comment vous l'avez trouvée?


MATHILDE

Très bien. Très, très bien.


CLIENT PRESSÉ

Merci.

(Se retournant vers ANTOINE)

Et vous, monsieur?

Excusez-moi, mais...

c'est important d'avoir

l'avis d'un homme.


ANTOINE

Ça a été un peu rapide,

mais je l'ai trouvée magnifique.


CLIENT PRESSÉ

Je suis d'accord avec vous.

C'est une femme...

magnifique.

Vous avez vu son oeil

tout à l'heure?


Le client va s'asseoir près d'ANTOINE pour poursuivre la conversation.


CLIENT PRESSÉ

Elle est encore plus belle

quand elle est en colère.

Vous trouvez pas?


ANTOINE

Oui, certainement.


CLIENT PRESSÉ

Vraiment...

C'est vraiment

une femme exceptionnelle.

Au revoir, monsieur.


Se levant pour serrer la main de MATHILDE.


CLIENT PRESSÉ

Madame, au revoir.


MATHILDE

Au revoir.


CLIENT PRESSÉ

Excusez-nous encore.

Merci pour tout, en tout cas.

Je... Je vous dois...


MATHILDE

Non, non. Ça va, merci.


CLIENT PRESSÉ

Bon... Excusez-nous.

Au revoir.


Quand MATHILDE raccompagne le client à la porte, ANTOINE la revoit un court moment en robe de mariée raccompagnant le client gêné.


Dans un autre moment de leur vie au salon, MATHILDE est assise sur une des chaises de coiffeur, la jambe par-dessus l'accoudoir. Elle lit une réclame publicitaire dans une revue.


MATHILDE

(Lisant)

«Perdez 5 kilos en 15 jours

«en ne mangeant

que des concombres

et en buvant du thé.»

(S'adressant à ANTOINE)

Tu y crois, toi?


ANTOINE

Où tu lis ça?


MATHILDE

Ici.

C'est sans danger.

Ils disent que c'est médical.


ANTOINE

Quelle heure est-il?


MATHILDE

Sept heures moins quart.


ANTOINE

On ferme.


ANTOINE met le verrou sur la porte. MATHILDE est assise sur un meuble derrière le comptoir d'accueil. Elle défait les boutons de sa robe pour découvrir son corsage. ANTOINE s'approche. Il découvre les épaules de MATHILDE et prend ses seins entre ses mains.


ANTOINE

Si tu maigris ne serait-ce

que de 300 grammes,

je me fous sous un trolleybus.


MATHILDE rit pendant qu'ANTOINE plonge sa tête sur les seins de MATHILDE.


MATHILDE

Alors, promets-moi une chose.

Une seule.

C'est que le jour

où tu ne m'aimeras plus,

tu ne feras pas semblant.


ANTOINE embrasse les seins de MATHILDE. La poignée de la porte bouge.


MATHILDE

(Chuchotant)

C'est un client.


ANTOINE

Ce sera un client pour demain.


ANTOINE replonge sa tête entre les seins de MATHILDE. MATHILDE savoure le moment.


Un autre moment commence. Dehors devant le salon, une dame tire le bras d'un gamin. Elle semble exaspérée.


MÈRE EXASPÉRÉE

Ça suffit!

Tu es têtu, hein! Tu m'embêtes.


La mère tire son enfant par le bras malgré ses protestations. Elle entre dans le salon de MATHILDE.


MÈRE EXASPÉRÉE

Bonjour.


ÉDOUARD

Non! Non!


MÈRE EXASPÉRÉE

Édouard! Édouard, arrête!


La mère tient toujours le bras de l'enfant et celui-ci tire vers la porte ouverte.


ÉDOUARD

Non! Non!


MÈRE EXASPÉRÉE

Tu sais ce que t'as promis!


ÉDOUARD

Non! Non!


MÈRE EXASPÉRÉE

Édouard, tu sais

ce que papa a dit, hein?

Tu t'en souviens?

Édouard, ça suffit maintenant!


La mère réussit à fermer la porte, ÉDOUARD s'est calmé un peu, il se tient la tête basse et les poings serrés. MATHILDE lui apporte un livre.


MATHILDE

Regarde ce joli livre.

Il y a des bateaux

dans celui-ci et des chevaux.


MÈRE EXASPÉRÉE

Regarde, tu aimes

les chevaux? Oui?


ÉDOUARD ne desserre pas les dents. Il reste sur sa position fermée.


MÈRE EXASPÉRÉE

Tu vois comme elle est

gentille la dame, Édouard?

Elle te prête ses livres. Toi

aussi t'es gentil, Édouard, oui?

T'es très gentil maintenant.

Vous n'avez pas

des mitraillettes plutôt?

Ou je sais pas, des trucs

en plastique comme ça

qui pétaradent en faisant

des étincelles, vous savez?


MATHILDE

J'ai une locomotive.


MÈRE EXASPÉRÉE

Il s'en fout.

(Poussant le garçon vers un fauteuil)

On va aller s'asseoir

maintenant. Regarde.

On t'a préparé un banc, Édouard.

Regarde le banc avec le coussin.

Oh, mais comme

il est beau le coussin!


La mère fait s'asseoir l'enfant de force et celui-ci se jette par terre en criant : «Non!» [MÈRE EXASPÉRÉE

Hein, Édouard? Merci.


ÉDOUARD

Non! Non!


ÉDOUARD est recroquevillé sous le fauteuil. ANTOINE qui écoute plus ou moins la conversation, porte une attention particulière au garçon.


MÈRE EXASPÉRÉE

(S'adressant à MATHILDE)

Et en plus, il est pas à nous.

On l'a adopté. Erreur du siècle.

Vous avez des enfants, vous?


MATHILDE

Non.


MÈRE EXASPÉRÉE

Vous avez bien raison. Mais

alors surtout, n'adoptez jamais.

On peut pas choisir, alors ils

vous refilent n'importe quoi!

Puis une fois qu'on a signé,

on ne peut plus les rendre.

(Se tournant vers ÉDOUARD)

Allons, Édouard, sois gentil.

J'ai de très bons bonbons dans...

(S'adressant à MATHILDE)

Faudrait une corde,

l'attacher sur le fauteuil.

Moi, je lui tiens la tête

et puis vous, clic-clac.


ANTOINE avance à quatre pattes vers le garçon qui se cramponne après le pied d'un des fauteuils.


MATHILDE

Vous allez voir,

il va se calmer.


ANTOINE

(S'adressant à ÉDOUARD)

Viens, je vais te montrer

quelque chose que

tu n'as jamais vu.


ÉDOUARD suit ANTOINE docilement. ANTOINE se relève à hauteur de l'enfant et lui fait signe de le suivre en reculant, tout en gardant un contact visuel avec lui. Lentement, ANTOINE fait asseoir le garçon sur la chaise. Puis il fait un mouvement avec ses mains. ÉDOUARD reste calmement sur la chaise, comme hypnotisé. ANTOINE met une cassette dans le lecteur portatif et fait jouer une musique arabe. Il commence à faire danser ses index. ÉDOUARD est absorbé par la danse des doigts. La MÈRE EXASPÉRÉE regarde la scène d'un air sévère. MATHILDE, elle commence à couper les cheveux de l'enfant devenu très calme et sage.


La danse des doigts devient vite la danse d'ANTOINE. ÉDOUARD continue d'observer les yeux écarquillés. Tranquillement, la mère aussi se détend.


ANTOINE (Narrateur)

Nous n'avons pas d'enfants.

À quoi bon?

Nous avons ceux des autres.

Édouard, Paul, André, Armand,

Jérémy, Étienne, Simon...

Certains frissonnent sans doute

au moment du shampoing.

Nous les frisons

pour les communions,

dégageons davantage

en veille de vacances,

pas trop court sur la nuque

lorsque l'hiver arrive.

Et Mathilde garde toujours

son ventre plein,

ce ventre lisse

qu'aucune grossesse

ne viendra jamais déformer.

Nous n'avons pas

d'amis non plus.

Nous n'en avons jamais eu.

Qu'est-ce qu'ils auraient pu

ajouter à notre vie?

J'ai toujours trouvé louche

cette manie pour un couple

de sortir avec d'autres couples,

de s'inviter mutuellement,

de passer des vacances.

Tout cela avait

toujours été pour moi

la preuve d'une insuffisance

d'amour, une brèche colmatée

par une amitié extérieure.

Je suis bien avec toi, Mathilde.

Nous sommes heureux ensemble.

Il n'y a que cela qui compte.


ANTOINE poursuit sa danse. La coupe de cheveux d'ÉDOUARD est terminée. Soudain, ANTOINE se penche et s'accroupit et finalement se prosterne devant l'enfant.


ANTOINE

Ah...

C'est fini.

Bien, tu vois,

c'était pas grand-chose.


ANTOINE se relève et retire la chasuble à ÉDOUARD qui se lève pour rejoindre sa mère.


MÈRE EXASPÉRÉE

Enfin! Au moins,

il fait plus propre.

Mais souvenez-vous

de ce que je vous ai dit, hein.

N'adoptez jamais.


MATHILDE

Ne vous inquiétez pas.


MÈRE EXASPÉRÉE

Au revoir.


ÉDOUARD sort à reculons, gardant les yeux rivés sur ANTOINE.


MATHILDE

Au revoir.

(S'adressant à ÉDOUARD)

Au revoir.


MÈRE EXASPÉRÉE

Au revoir.


ANTOINE

Au revoir.


MATHILDE referme la porte. ANTOINE met une autre musique arabe. MATHILDE se retourne en souriant.


ANTOINE

Tu aimes celle-là?

Tu la connais pas,

je l'ai depuis hier.


MATHILDE

Elle est très jolie.


ANTOINE danse en souriant.


ANTOINE

Viens danser avec moi.


MATHILDE

Non!


ANTOINE

Allez!


MATHILDE

Mais non!

Tu sais que je ne sais pas

danser sur ces musiques.


ANTOINE

Moi non plus, je sais pas!

Ça a pas d'importance.

Tu fermes les yeux et tu te dis

que personne te regarde.

Allez! Allez, allez, viens.

Allez...


ANTOINE s'approche de MATHILDE et l'entraîne avec lui dans la danse.


ANTOINE

Tu vois?

Tu vois que c'est facile.


MATHILDE glisse ses bras autour du cou d'ANTOINE et lui la serre contre lui. Ensemble, ils continuent de danser.


ANTOINE

Un jour, j'achèterai

un billet de la loterie.

Un seul.

Je gagnerai

le gros lot, bien sûr.

Et je t'emmènerai

en croisière sur le Nil.

Et nous danserons

sur le pont d'un bateau à aubes,

du matin au soir, enlacés,

en regardant

le soleil se coucher

derrière les Pyramides.


MATHILDE

Serre-moi fort, Antoine.

Serre-moi fort.

Que mes seins s'écrasent,

que je ne puisse plus respirer.

J'ai peur qu'un jour, tu n'aies

plus envie de me faire danser.


ANTOINE

Mais qu'est-ce que

tu racontes?

Que j'aie plus envie de plaquer

mon ventre contre le tien?

Ou sentir ta peau?

Ou caresser tes épaules?

Te caresser ta nuque?

Tes fesses?


ANTOINE est seul dans le noir. Il se rappelle ces moments de grande tendresse. Il se rappelle le souffle de MATHILDE et le souvenir de cette conversation en particulier.


MATHILDE (Narratrice)

J'ai connu des hommes,

Antoine.

Mais aucun qui soit comme toi.

Je... Je n'ai jamais appartenu

à personne, tu sais.


ANTOINE (Narrateur)

Je te demande rien, Mathilde.


MATHILDE (Narratrice)

Serre-moi.

(Avec un trémolo dans la voix)

Serre-moi.


Les voix s'arrêtent. ANTOINE baisse la tête, perdu dans ses souvenirs.


Dans un autre moment de vie, une conversation entre MATHILDE et Monsieur Donecker revient à la mémoire d'ANTOINE.


MATHILDE (Narratrice)

Alors, M. Donecker, lequel vous

allez nous dire aujourd'hui?


DONECKER

Mais c'est connu,

c'est tellement connu

que ça n'a pas d'intérêt.


MATHILDE (Narratrice)

Mais si, M. Donecker, ça en a.

Vous savez bien.


ANTOINE est assis sur le divan derrière le fauteuil de coiffeur pendant que MATHILDE est au lavabo avec monsieur DONECKER.


DONECKER

Je suis sûr que

d'un mois sur l'autre,

vous vous en rappelez plus.

Même huit jours après.


ANTOINE

Je vais pas vous mentir,

c'est vrai qu'il y en a

certains que

j'ai oubliés très vite,

mais d'autres dont

je me souviens encore.


MATHILDE fait un shampoing à monsieur DONECKER.


DONECKER

Oh, j'avais dû

les lire autrefois.

Ça avait dû me glisser

devant les yeux

et puis ça s'est arrêté.

Ça n'a pas grand sens,

vous savez.

Aucun même.

Mais ils sont là dans la mémoire

et ils bougent tout le temps.


MATHILDE

On vous écoute.


DONECKER

(Récitant)

«Dans son palais d'aventurine

«Quand meurt le jour,

«Connaissez-vous Boroboudour,

Princesse de Chine».


MATHILDE

C'est beau.


DONECKER

Oh, vous dites toujours

que c'est beau.


MATHILDE

C'est parce que

c'est toujours beau.


DONECKER

C'est vivant un moment.

Mais ça s'use.

Un jour, ça ne chante plus,

ça ne dit plus rien.

Faut en trouver d'autres.

Certains m'ont fait deux mois.

D'autres n'avaient plus de goût

au bout de quatre jours.


MATHILDE

Boroboudour...


Pendant que MATHILDE rince la chevelure de monsieur DONECKER, ANTOINE se lève et s'approche de MATHILDE en restant dans son dos.


DONECKER

Princesse de Chine.

À mon avis, ça va

encore me faire

jusqu'à la fin de la semaine.

Ça s'efface déjà un peu.

Ça scintille moins.


ANTOINE se glisse la tête dans le cou de MATHILDE et lui embrasse les épaules pendant qu'elle continue de rincer et de converser avec monsieur DONECKER.


MATHILDE

Il y en aura d'autres.

Il y en a toujours eu d'autres.


ANTOINE profite de la rêverie de monsieur DONECKER pour masser la poitrine de sa femme.


DONECKER

Heureusement.

Certains restent,

d'autres s'envolent.

Je me souviens

de l'avant-dernier.

Pas de tout,

mais dedans, il y avait...

«L'agonie ardente des roses».

Ça m'est resté, ça.


ANTOINE descend lentement le long du dos de MATHILDE et lui masse le ventre en tenant son visage sur le creux de ses reins. MATHILDE commence un deuxième shampoing.


DONECKER

«L'agonie ardente des roses».

C'est bon ce que vous me faites.

Ça pourrait durer des heures.


MATHILDE

Mais nous ne sommes pas

pressés, M. Donecker.


ANTOINE, à genoux derrière MATHILDE glisse ses mains sous sa robe et remonte le long de ses cuisses. MATHILDE émet quelques gémissements subtils. ANTOINE baisse sa culotte et laisse ses mains s'aventurer entre les cuisses de MATHILDE.


DONECKER

«Connaissez-vous Boroboudour,

Princesse de Chine».


MATHILDE

Ça va?

Ce n'est pas trop chaud?


DONECKER

Hum hum.


MATHILDE savoure le moment tout en continuant le shampoing. Au bout d'un temps, elle ferme le robinet. ANTOINE remonte la culotte de MATHILDE pendant qu'elle sèche les cheveux de son client. ANTOINE reste un moment à genoux derrière sa femme.


MATHILDE

Voilà.


DONECKER

Merci.


Monsieur DONECKER se lève et se dirige vers le fauteuil de coiffeur. MATHILDE le suit et ANTOINE les observe encore à genoux près du lavabo. Lentement, il se relève en ne quittant pas MATHILDE des yeux.


ANTOINE (Narrateur)

Ce qu'il y a

de délicieux avec Mathilde,

c'est que rien

n'est jamais grave,

comme si elle avait décidé

une fois pour toutes

de ne profiter tranquillement

que des choses agréables.

Les journées passent

les unes après les autres,

comme par enchantement.

En dix ans de vie commune,

nous n'avons connu

qu'une seule dispute,

pour un motif

d'ailleurs stupide.


Lentement, le souvenir de DONECKER fait place au souvenir de la dispute.


ANTOINE (Narrateur)

Elle avait épuisé toutes

les ressources

de lectures possibles

dans la pile des magazines,

elle avait regardé

un peu dehors,

mais la rue n'offrait ce jour-là

qu'un spectacle sans intérêt.

Elle avait promené son regard

sur le salon vide

et elle m'avait dit...


MATHILDE regarde à la fenêtre et se tourne vers ANTOINE qui lit assis sur la banquette, comme à son habitude.


MATHILDE

Tu veux que

je te coupe les cheveux?


ANTOINE

Ah oui, je veux bien.

Oui, oui.


ANTOINE est assis sur la chaise de coiffeur, les yeux fermés pendant que MATHILDE lui coupe les cheveux.


ANTOINE (Narrateur)

Et je m'étais retrouvé

sous la chasuble bleue

fermée par du velcro.

Tout en me coupant

les cheveux, elle me dit...


MATHILDE

Tu savais que Fernand Raynaud

avait une Facel Vega?


ANTOINE (Narrateur)

Elle avait dû voir une photo

ou lire l'information

dans une revue quelconque,

et moi, très stupidement.

Je lui répondis

sur un ton ironique:


ANTOINE

Ah bon? Il sait

conduire, cet abruti?


MATHILDE s'arrête soudainement de couper les cheveux d'ANTOINE. Elle semble choquée par ses propos.


ANTOINE (Narrateur)

J'avais toujours méprisé

ce fantaisiste

et Mathilde l'admirait beaucoup.

Elle avait haussé les épaules

en poussant un soupir agacé

que je ne lui connaissais pas

et avait terminé la coupe

nerveusement, sans un mot.


MATHILDE dépose les ciseaux sur la tablette sous le miroir et retourne à la porte pour regarder dehors.


ANTOINE (Narrateur)

Ce fut notre seule dispute.

Mais elle m'avait

beaucoup troublé.


ANTOINE se lève de la chaise et retourne s'asseoir sur la banquette.


Plus tard, ANTOINE est dehors dans le noir. Il fume une cigarette.


Un souvenir de son enfance lui revient. Le jeune ANTOINE est avec son frère et lui tend une cigarette. Il fait nuit. ANTOINE est étendu pendant que son frère est assis tout près.


ANTOINE

Tu me l'allumes?


Le frère d'ANTOINE se verse du vin dans un verre. ANTOINE fume, couché sur la table de billard. Soudain, des phares éclairent la fenêtre. Une voiture s'approche.


FRÈRE D'ANTOINE

Merde, les parents!


ANTOINE et son frère balaient l'air avec leur bras pour dissiper la fumée. Puis les phares s'éteignent et le souvenir fait place à une autre nuit, cette fois avec MATHILDE qui descend de l'étage en peignoir. ANTOINE est seul dans le noir, assis par terre dans le salon de coiffure. Il fume.


MATHILDE

Tu te mets à fumer?


ANTOINE

(Se retournant vers MATHILDE)

Je t'ai réveillée?


MATHILDE

Non. Je dormais pas.


ANTOINE

Moi non plus.

J'ai eu envie.

Je trouve ça agréable.

J'ai acheté le paquet ce soir.


MATHILDE s'approche lentement d'ANTOINE et s'assoit sur le parquet près de lui.


MATHILDE

Tu m'en donnes une?


ANTOINE donne une cigarette à MATHILDE et l'allume.


ANTOINE

Alors?


MATHILDE

C'est vrai que c'est bon.

J'avais oublié.


ANTOINE

On devrait fumer plus souvent.

C'est idiot de se priver.

Excuse-moi pour cet après-midi.


MATHILDE

C'est moi qui suis idiote.

Je me suis emportée pour rien.


ANTOINE

T'as froid?


MATHILDE

Non.

Mais j'ai soif.


ANTOINE

Tu veux un verre d'eau?


MATHILDE secoue la tête pour dire non.


MATHILDE

J'ai envie d'alcool.


ANTOINE

J'irai en chercher demain.

On pourrait essayer

l'eau de Cologne.


MATHILDE rit.


MATHILDE

Tu... Tu vas

nous empoisonner.


ANTOINE

Essayons.


Dans la pénombre, ANTOINE met une musique arabe.


Puis il fait des mélanges d'eaux de Cologne qu'il verse dans une grande bouteille. Ensuite, il fait quelques pas de danse et agite le mélange toujours en dansant.


ANTOINE

Bienvenue au Flamingo!


ANTOINE continue d'agiter le flacon et s'approche de MATHILDE qui tient deux verres.


ANTOINE

Là où les cocktails

sont les plus beaux!

Goûtez-moi à ça, petite madame.


ANTOINE verse son mélange dans les verres. MATHILDE et lui trinquent.


ANTOINE

(Buvant)

Ah...


MATHILDE

C'est pas mauvais!


ANTOINE

Pas du tout.


MATHILDE

Donne-moi une cigarette.


ANTOINE

Un petit tour

de danse d'abord.


MATHILDE

Non, je préfère te regarder.


ANTOINE repart en dansant et MATHILDE rit tendrement. Puis il revient avec les cigarettes et un briquet. Allumant le briquet, puis retirant sa main d'un geste vif.


ANTOINE

Han! Écarte ton verre,

ça pourrait exploser.


MATHILDE

Tu crois vraiment?


ANTOINE

On n'est jamais trop prudent.


MATHILDE écarte son verre et allume sa cigarette. ANTOINE retourne à sa danse en allumant une cigarette avec style, comme s'il était un équilibriste de la cigarette.


ANTOINE

Faudra qu'on achète

des cendriers,

maintenant qu'on a décidé

de fumer.


ANTOINE tient sa tête renversée en dansant en tenant toujours la cigarette à la verticale dans sa bouche.


ANTOINE

Tiens, il y a

une fissure au plafond.


Au matin, des fioles, des restes de fraises, des assiettes et des verres jonchent le sol. ANTOINE et MATHILDE sont étendus parmi les débris de la veille.


ANTOINE (Narrateur)

Nous avons bu beaucoup.

Des choses étranges.

Nous avons fait l'amour

debout devant la glace.

J'ai demandé à Mathilde si

elle imaginait combien d'amants

à cet instant précis

jouissaient dans le monde.

Combien de verges pénétraient

combien de femmes.

Des dizaines de milliers,

m'avait-elle répondu,

mais personne qui ne soit

aussi heureuse qu'elle.

Puis elle avait ajouté qu'elle

ne me quitterait jamais,

que seule la mort

pourrait nous séparer.


Au matin, ANTOINE est réveillé par le bruit de la circulation à l'extérieur. Il lève la tête et se voit enfant regardant dans la vitrine de la porte. Le jeune ANTOINE s'en va. ANTOINE cligne des yeux en reposant sa tête. MATHILDE se réveille, mais garde les yeux fermés.


MATHILDE

Quelle heure il est?


ANTOINE

10 heures.


MATHILDE

Faudrait peut-être se lever.


ANTOINE

Si on peut, oui.


MATHILDE ouvre les yeux.


MATHILDE

J'ai une barre là.


ANTOINE

C'est quand on a fini

l' [mot_etranger=EN]after-shave[/mot_etranger].

On n'aurait pas dû.

Les mélanges, c'est jamais bon.


MATHILDE se lève doucement en riant. Elle va à la porte et regarde dehors.


MATHILDE

Ça y est, ils sont partis.

C'est l'été.


JULIEN GORA, le client pressé, tient des paquets en marchant dans la rue. Trois enfants le suivent. Il s'arrête sur le coin de la rue et s'adresse à ses enfants.


JULIEN GORA

Bon, vous allez m'attendre ici

deux minutes, hein?

Je vais dire bonjour

à quelqu'un.

(S'adressant à la plus vieille)

Tu surveilles ton frère

et ta soeur.

Et vous descendez pas

du trottoir surtout, hein?


Dans le salon de coiffure, ANTOINE et MATHILDE ramassent les débris de la veille éparpillés sur le sol.


ANTOINE

Attention, encore.


JULIEN GORA tente d'ouvrir la porte encore verrouillée.


ANTOINE se lève péniblement et va ouvrir.


JULIEN GORA

Euh...

Vous vous rappelez de moi? Gora.


MATHILDE

Bonjour.


JULIEN GORA

Ma femme était venue aussi.

La gifle!


ANTOINE

Bien sûr, je me souviens.


JULIEN GORA

Ça vous avait surpris et

on avait bavardé un petit peu.


ANTOINE

Ça va mieux?

Je veux dire, dans votre ménage?


JULIEN GORA

Oh non, non.

Ça va pas du tout.

(Regardant en direction de ses enfants)

Comment vous les trouvez?


MATHILDE

Très bien. Ils ont quel âge?


JULIEN GORA

La petite est enrhumée.

Avant, elle était jamais malade.

Maintenant, c'est ...

Ça a pas arrêté.

C'est l'un, c'est l'autre...


JULIEN quitte ses enfants des yeux pour regarder derrière lui et remarquer le plancher du salon.


ANTOINE

Votre femme est partie?


JULIEN GORA

Ah oui, oui.

Oh, ça devait arriver.

Je me demande bien

ce que je vais faire d'eux

pour les vacances.

Enfin, je vais me débrouiller!


MATHILDE

Mais elle va revenir.


JULIEN GORA

Ah non, non.

Ça, j'y compte pas du tout.

Vous savez, quand elle a décidé,

elle a décidé.

De toute façon,

je l'ai bien mérité, hein.

Ils sont beaux, hein?

La grande, c'est tout

le portrait de sa mère.

Regardez comme elle est jolie.


ANTOINE

Celui de gauche mouche aussi.


JULIEN GORA

Et voilà,

c'est ce que je vous disais.

C'est l'un, c'est l'autre.

(S'apprêtant à sortir)

Bon...

Je m'en vais. C'était juste

pour vous les montrer.

J'espère vous revoir bientôt.

Au revoir.


MATHILDE

Au revoir.


ANTOINE et MATHILDE restent devant la fenêtre à regarder JULIEN GORA rejoindre ses enfants.


ANTOINE

À mon avis,

sa femme va revenir.


MATHILDE

Peut-être pas.


JULIEN GORA

Bon, les enfants,

allez, on y va.


Un autre souvenir refait surface. MATHILDE et ANTOINE marchent avec ISIDORE dans un grand parc.


ISIDORE AGOPIAN

Vous savez pourquoi ce parc

a une drôle de couleur?

Parce que les gens

qui le regardent

ne verront plus jamais

rien d'autre.

C'est le dernier décor.

À la longue, ça dépose

une pellicule sur tout.

Sur les feuilles,

la pelouse, les arbres...


MATHILDE

Il ne faut pas parler

comme ça, M. Isidore.


ISIDORE AGOPIAN

Je pisse au lit

depuis trois semaines.

Ils croient que je suis gâteux.

C'est faux, je le fais exprès.


MATHILDE

Et pourquoi faites-vous ça?


ISIDORE AGOPIAN

Pour les emmerder.


ANTOINE rigole.


ISIDORE AGOPIAN

Ils n'ont pas voulu faire venir

un vétérinaire pour Grigri.

Alors, il est mort, forcément.

Ils n'ont pas voulu se déranger

pour donner un coup de téléphone.

Maintenant, ils se dérangent

tous les jours

pour me changer les draps.

Et je peux faire pire, si vous

voyez ce que je veux dire.


MATHILDE

Il ne faut pas, M. Isidore.

Ils vous enverraient

à l'hôpital.


ISIDORE AGOPIAN

Et le salon?


MATHILDE

Ça va très bien.

Antoine va repeindre le plafond.


ISIDORE, ANTOINE et MATHILDE s'assoient sur un banc.


ANTOINE

En crème. En crème satiné.

Ça fait plus clair.


ISIDORE AGOPIAN

C'est moche ici.

Et ça m'embête de me dire

que la dernière chose

que je verrai sera moche.


Un couple de personnes âgées passe dans le parc.


VIEUX

Bonjour, monsieur.


ISIDORE AGOPIAN

Bonjour.


MATHILDE

Ce sont des amis à vous?


ISIDORE AGOPIAN

Non.

Vous savez, quand

on a votre âge,

on croit que les vieux

sont tous amis

parce qu'ils sont vieux.

C'est pas vrai.

Et je peux vous assurer par

expérience que de tous les cons,

ce sont bien les vieux cons

les plus cons.

Et ici, c'est plein

de vieux cons.

Ah non, mais moi compris.

(Se levant)

Allez...

Je vous raccompagne

jusqu'à la grille.


MATHILDE

Mais non, on a tout notre

temps. On est venus vous voir.


ISIDORE tend la main à MATHILDE et l'aide à se relever.


ISIDORE AGOPIAN

Je vois bien

les familles le dimanche.

Elles frétillent.

Pas plutôt arrivées qu'elles

voudraient être parties.

Et je les comprends. C'est pas

un coin pour les vivants ici.

Vous verrez, une fois dehors,

vous vous sentirez mieux.

Ce sera plus fort que vous.

Vous pousserez

un soupir de soulagement.


Les trois amis marchent vers la sortie du parc devant la résidence où vit ISIDORE. ISIDORE ouvre la grille.


ISIDORE AGOPIAN

Tous les jours, je viens là

et j'ouvre la grille.

Comme ça, je sais que je peux

partir si je veux.

Allez, au revoir.


MATHILDE

(Embrassant ISIDORE)

Au revoir.


ANTOINE

Au revoir, M. Agopian.


ISIDORE AGOPIAN

Au revoir, Antoine.

Continuez à être heureux.

Pensez à moi de temps en temps.


ISIDORE referme la grille qui grince. MATHILDE se retourne après quelques pas pour regarder ISIDORE qui tourne le verrou de la grille.


Dans un autre souvenir, MORVOISEUX se fait couper les cheveux par MATHILDE. Il bavarde avec son GENDRE qui l'accompagne.


MORVOISEUX

Parce qu'il y a rien

de plus vite fait que la mort.

Ça, tu peux me croire.

Tu auras beau accumuler

les remèdes.

On croit que ça va bien

et en quelques secondes... Toc!


GENDRE DE MORVOISEUX

Même pas toc!

Le T de «toc» et ça y est.


MORVOISEUX

Disons que c'est comme quand

on dort et qu'on ne rêve pas.


GENDRE DE MORVOISEUX

Oui, mais quand on dort,

on se réveille.

C'est même pour ça qu'on dort.

Parce qu'on dort pas

tout le temps.

Quand on dort tout le temps,

on peut pas dire qu'on dort.


MORVOISEUX

De toute façon,

on n'a pas conscience, hein?


GENDRE DE MORVOISEUX

Oui, disons qu'on n'a

conscience de rien.


MORVOISEUX

Ah non!

Ça, c'est pas pareil, ça.

Si tu confonds

celui qui n'a conscience de rien

avec celui

qui n'a pas de conscience,

la conversation

va devenir difficile.


GENDRE DE MORVOISEUX

Parce que vous pourriez

m'expliquer la différence

entre les deux?


MORVOISEUX

Bien alors là, mon vieux,

si tu vois pas,

ce n'est plus la peine

de discuter.

On se demande de quoi on parle.

Qu'est-ce que

vous en pensez, M. Antoine?


ANTOINE est assis sur banquette, derrière MORVOISEUX.


ANTOINE

La mort est jaune citron

et sent la vanille.


MORVOISEUX

(Se retournant)

Vous êtes sûr de ça?


ANTOINE

Je prends les paris.


Un souvenir émerge. Le jeune ANTOINE se fait laver les cheveux au lavabo par madame SCHEAFFER. Le souvenir s'arrête et ANTOINE est de nouveau dans le salon de coiffure. Il regarde MATHILDE qui termine la coupe de MORVOISEUX. Le GENDRE observe ANTOINE avec un air béat.


ANTOINE

Un... Deux... Trois...

quatre...


Tout en comptant, ANTOINE réfléchit.


ANTOINE (Narrateur)

Il faut qu'à 20,

la porte se referme

définitivement

pour que nous puissions

nous noyer

dans cet océan de calme

que nous aimons tant.


MORVOISEUX et son gendre se lèvent. MATHILDE pousse légèrement le gendre pour se rendre au comptoir d'accueil.


MATHILDE

Pardon.


Sur la banquette, ANTOINE continue de compter lentement à voix basse.


ANTOINE

Dix... Onze... Douze...

Treize... Quatorze... Quinze...


MORVOISEUX paie. La clochette de la porte qui s'ouvre résonne.


MATHILDE

Merci.


ANTOINE

18... 19...


La porte claque.


ANTOINE

(Souriant)

20!


À l'extérieur, le tonnerre gronde. MATHILDE reste un moment devant la fenêtre.


MATHILDE

C'est fou.

Il se voûte chaque jour

davantage.


ANTOINE

Parce qu'il est chaque jour

un peu plus vieux.


MATHILDE

La vie est dégueulasse.


MATHILDE lève les yeux au ciel.


MATHILDE

Il va y avoir de l'orage.


MATHILDE s'éloigne de la fenêtre. Des cris d'oiseaux deviennent insistants. Un homme court dehors. La foudre fend le ciel et tonne. L'orage éclate. MATHILDE regarde la pluie tomber. Des gens courent pour s'abriter. Il fait sombre dans le salon.


MATHILDE

(Se tournant vers ANTOINE)

N'allume pas, s'il te plaît.


ANTOINE

Mais on ne voit plus rien.

Tu vas t'abîmer les yeux.


MATHILDE

Je n'ai plus envie de lire.

J'ai envie que tu restes

là où tu es assis toujours.


MATHILDE s'avance lentement vers ANTOINE. Elle remonte sa jupe et enlève sa culotte. Puis elle s'assoit sur ANTOINE et défait la ceinture de son pantalon. Lentement et en silence, MATHILDE et ANTOINE font l'amour sur la banquette pendant l'orage.


Plus tard, MATHILDE serre la tête d'ANTOINE contre sa poitrine et elle sanglote. Puis elle se relève, remet son chemisier dans sa jupe et se rend au comptoir d'accueil du salon de coiffure. Elle ouvre la porte et s'apprête à sortir dans la pluie.


MATHILDE

Je vais acheter

des yaourts pour ce soir.


ANTOINE

Oui.


ANTOINE regarde sa femme sortir avec un sentiment profond d'inquiétude. Il se lève et marche jusqu'à la porte et regarde MATHILDE courir sous la pluie. ANTOINE retourne à l'intérieur et referme derrière lui. Il attend devant la fenêtre. Dehors, la mer est très agitée. MATHILDE court sous la pluie et se rend à une passerelle qui passe au-dessus d'un barrage. MATHILDE se jette dans l'eau tumultueuse et s'y noie.


MATHILDE (Narratrice)

Mon amour...

Je m'en vais

avant que tu t'en ailles.

Je m'en vais avant

que tu ne me désires plus.

Parce qu'alors, il ne nous

restera que la tendresse.

Et je sais que

ça ne sera pas suffisant.

Je m'en vais avant

d'être malheureuse.


Plus tard, le corps repêché de MATHILDE gît sur un brancard. Un médecin et des gendarmes sont présents.


MATHILDE (Narratrice)

Je m'en vais en emportant

le goût de nos étreintes.

En emportant ton odeur.

Ton regard.

Tes baisers.

Je m'en vais

en emportant le souvenir

des plus belles années

de ma vie.

Celles que tu m'as données.


ANTOINE regarde les ambulanciers emporter le corps de sa femme en lisant la lettre d'adieux qu'elle lui a laissée.


MATHILDE (Narratrice)

Je t'embrasse longuement.

Jusqu'à mourir.

Je t'ai toujours aimé.

Et je n'ai aimé que toi.

Je m'en vais pour que

tu ne m'oublies jamais.

Mathilde.


Devant la porte d'entrée du salon Isidore, MORVOISEUX et son gendre sont penchés à la fenêtre. Ils observent ANTOINE qui fait des mots croisés, assis sur la banquette dans le salon désert. Les deux hommes observent ANTOINE un moment puis s'en vont. ANTOINE regarde le comptoir d'accueil où MATHILDE s'assoyait pour lire ses revues. Puis il reprend ses mots croisés. Un homme entre dans le salon.


CLIENT MAGRÉBIN

Bonjour.


ANTOINE

Bonjour.


Le client s'avance vers ANTOINE et s'assoit sur la banquette. Il fouille dans les revues et en feuillette une.


ANTOINE

On est venu faire

un petit shampoing?


CLIENT MAGRÉBIN

Euh... Oui.


ANTOINE termine le shampoing de son client au lavabo. Puis il le fait se lever et met de la musique arabe. ANTOINE s'avance au milieu du salon et commence une danse à la manière orientale. Le client le regarde stupéfait.


CLIENT MAGRÉBIN

Qui vous a appris à danser?


ANTOINE

Personne. J'invente.

J'ai toujours aimé.


CLIENT MAGRÉBIN

Attendez, je vais

vous montrer.


Le client se lève et commence à danser avec ANTOINE en découpant chacun de ses mouvements pour qu'ANTOINE les suive.


CLIENT MAGRÉBIN

(Riant)

Ha ha! Vous vous

débrouillez pas mal!


ANTOINE

Vous trouvez?


CLIENT MAGRÉBIN

Oui!


ANTOINE tape dans ses mains et danse en se balançant la tête et les hanches. Le client se rassoit et guide ANTOINE qui soudainement se ravise. ANTOINE éteint la musique et retourne à ses mots croisés dans un grand moment de lassitude. Puis il sourit en regardant la porte.


ANTOINE

(S'adressant au client)

La coiffeuse va revenir.


ANTOINE reprend ses mots croisés. Regarde vers la porte puis retourne à ses mots croisés. Le client reste à regarder ANTOINE en silence. Ensuite le client se lève prend une revue, retourne s'asseoir sur le fauteuil de barbier et lit.


Générique de fermeture


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