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Vidéo transcription

Garde à vue

Un notaire, est convoqué au commissariat afin de témoigner sur l’assassinat et le viol de deux petites filles. Les inspecteurs persuadés de la culpabilité du notable, le mettent en garde à vue. Gallien essaye à tout prix de le faire avouer mais malgré tout, l’affaire piétine.



Réalisateur: Claude Miller
Acteurs: Lino Ventura, Romy Schneider, Guy Marchand, Michel Serrault
Année de production: 1981

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Générique d'ouverture


Titre :
Garde à vue


De l'eau coule sur les tuiles d'un toit, la nuit. Le toit donne sur les grandes fenêtres d'un commissariat de police par lesquelles on aperçoit des hommes qui s'y déplacent. Une porte battante s'ouvre et se referme. Un homme sort, un autre entre. Dans le commissariat, deux hommes entrent dans une pièce sombre. L'inspecteur MARCEL BELMONT cherche l'interrupteur qui ne fonctionne pas.


INSPECTEUR BELMONT

D'accord.


L'inspecteur BELMONT monte sur une table pour vérifier le néon suspendu au-dessus de la table.


INSPECTEUR BELMONT

Il marche quand il a

le temps ce machin.


BELMONT joue avec les branchements des fils du néon qui clignote. L'autre homme, JÉRÔME MARTINAUD, qui regarde par la fenêtre se retourne et dévisage BELMONT.


Texte narratif :
31 décembre. Nuit de la St-Sylvestre. 21 heures


Il pleut des cordes sur la ville. La circulation est dense et les rues sont animées malgré la température. Il fait nuit. À l'entrée du commissariat, les gens entrent et sortent. Un homme sort d'une voiture garée dans le stationnement du commissariat, il pose son porte-documents sur sa tête pour se protéger de la pluie et avance vers l'entrée. C'est l'inspecteur ANTOINE GALLIEN. Il regarde vers le haut et aperçoit MARTINAUD à la fenêtre. Dans le commissariat, un homme se présente à l'accueil, l'inspecteur ADAMI l'accueille.


HOMME

Bonjour.


INSPECTEUR ADAMI

Oui. C'est à quel sujet?


HOMME

On m'a volé ma voiture.


INSPECTEUR ADAMI

Vous êtes le troisième.

Et sûrement pas le dernier.


HOMME

Les autres, je m'en fous.

Qu'ils crèvent.


ADAMI installe une feuille dans sa dactylo pour commencer à écrire son rapport.


INSPECTEUR ADAMI

Si j'en disais autant,

on n'avancerait pas.

Vous êtes monsieur?


HOMME

Jabelain. Jean-Marie Jabelain.


INSPECTEUR ADAMI

(Tapant le nom sur sa machine)

Jabelain.

Jean-Marie.


L'inspecteur GALLIEN entre dans le commissariat très occupé. ADAMI le salue. GALLIEN continue et se fraie un chemin parmi les gens.


Dans la pièce maintenant allumée, JÉRÔME MARTINAUD attend. Il éteint une cigarette dans un cendrier plein. GALLIEN entre. Il est trempé. Il retire son imper et l'accroche à un crochet sur le mur près de la porte.


INSPECTEUR GALLIEN

Bonsoir, maître.

Je vous prie de m'excuser,

mais il y avait un tel trafic

à Saint-Jean.

J'ai cru que je m'en

sortirais jamais.


JÉRÔME MARTINAUD

Ça roule mieux?


INSPECTEUR GALLIEN

Non.

Et l'autre? Où est-il passé?


JÉRÔME MARTINAUD

Se chercher un café.

Quand il est sorti, je lui ai

dit de m'en rapporter un.

Je ne suis pas sûr

qu'il ait entendu.

Il est un peu comme vous,

votre collègue.

Il n'écoute que ce

qui l'arrange.


INSPECTEUR GALLIEN

Oh non. Alors là,

vous êtes injuste.

Non seulement j'écoute

ce que vous me dites,

mais je note tout.

Enfin, j'espère que tout ça

sera bientôt classé.


GALLIEN remarque des traces de pas boueux sur la table.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais qu'est-ce que c'est que ça?

Vous avez marché sur la table?


JÉRÔME MARTINAUD

Non, c'est l'autre.

Il a fallu qu'il...


MARTINAUD pointe le néon au-dessus de la table.


MARTINAUD regarde à la fenêtre et voit un homme en uniforme portant un parapluie ouvert qui vient chercher un autre homme en tenue de soirée à sa voiture.


JÉRÔME MARTINAUD

Bien, dis donc...

Il est plutôt bel homme

votre divisionnaire.


Dans la rue, le COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE remarque MARTINAUD à la fenêtre et lui fait un signe de tête. MARTINAUD lui répond de la même manière.


JÉRÔME MARTINAUD

Il y en a qui disent

qu'il porte une perruque.

C'est vrai?

J'ai l'air aigri comme ça,

mais cette année je n'ai pas

reçu de carton.

La Poste a dû le perdre.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous avez des regrets?


JÉRÔME MARTINAUD

Bien oui. Parce que c'est

gentil, ces petites fêtes-là.

Les embrassades sous le gui,

les dernières histoires belges.

Ça permet aux dames

de sortir leurs bijoux.

De danser avec leurs amants,

de les présenter à leurs maris.

Vous êtes marié,

monsieur l'inspecteur?


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, je l'ai été.

Trois fois. Il paraît

que je suis très chiant.

Mais je vous en prie.

Asseyez-vous, maître.

D'ailleurs, vous savez,

je ne sais pas pourquoi

on vous a dérangé

un soir de réveillon.

On voulait simplement clarifier

quelques points de détails.

Notamment cette histoire

de chien là.

Mais Mme Martinaud

ne vous attend pas?


JÉRÔME MARTINAUD

Non, non. Ma femme

ne m'attend pas, non.


L'INSPECTEUR BELMONT entre dans la pièce, il tient deux cafés.


INSPECTEUR GALLIEN

Bonsoir, Belmont.


INSPECTEUR BELMONT

(Tendant un des deux cafés)

Tu le veux?


INSPECTEUR GALLIEN

Et le café de M. Martinaud?


INSPECTEUR BELMONT

Bien c'est celui-là.


INSPECTEUR GALLIEN

Si c'est le café

de M. Martinaud,

c'est le café de M. Martinaud.


JÉRÔME MARTINAUD

Il vaut peut-être mieux

que j'en prenne pas.

Je suis assez énervé comme ça.

Merci tout de même. Merci.


INSPECTEUR GALLIEN

On s'apprêtait à parler

du chien, Maître Martinaud et moi.


INSPECTEUR BELMONT

Ah... Oui?


BELMONT s'assoit à son bureau, devant une machine à écrire.


INSPECTEUR BELMONT

Mais attendez, quel chien?


JÉRÔME MARTINAUD

Je sens qu'on va atteindre

des sommets.


INSPECTEUR GALLIEN

Je dois dire que moi aussi,

cette histoire de chien là...

Mais enfin, je suis bien obligé

de lire ce qui est écrit.

Voyons.


GALLIEN met ses lunettes et regarde son dossier. Il prend une feuille et lit.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah, voilà.

(Lisant)

Le soir du 3, vous vous

promeniez avec le chien

de vos voisins, les époux

Brunet. C'est bien ça?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, oui. C'est ça.

C'est ça. Comme tous les soirs.

J'aime les chiens.


BELMONT commence à taper la déposition de MARTINAUD.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais si vous aimez les chiens,

pourquoi vous n'en avez pas un?


JÉRÔME MARTINAUD

Parce que ma femme ne les aime

pas. Elle préfère les chats.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous avez un chat?


JÉRÔME MARTINAUD

Non. Ça fait des saletés.

Ma femme aimerait un chat

qui ne ferait pas de saletés.


INSPECTEUR BELMONT

Un chat, ça fait moins

de saleté qu'un chien.


JÉRÔME MARTINAUD

Ce qui fait le plus de saleté,

c'est les serins.

Ma femme n'en voulait pas non

plus, alors là, j'ai tenu bon.

Oui, il m'arrive

de tenir bon des fois.

Eh oui, oui, oui.

Le serin, le chien du voisin.


INSPECTEUR GALLIEN

Comment il s'appelle déjà?


JÉRÔME MARTINAUD

Brunet.


INSPECTEUR GALLIEN

Non, le chien.


JÉRÔME MARTINAUD

Tango.


INSPECTEUR GALLIEN

(Lisant)

Ah oui, voilà. Tango.

Setter irlandais.

(Relevant la tête)

Ça a un sacré

flair ces petits chiens-là?


JÉRÔME MARTINAUD

C'est des chiens

de chasse, ça.


INSPECTEUR GALLIEN

Bien je comprends, oui.

C'est même des sacrés

chiens de chasse.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est des chiens de chasse

si on les emmène à la chasse.

Tango, ce serait plutôt

un chien d'agrément.


INSPECTEUR BELMONT

Tango, ça s'écrit

comme un tango?


JÉRÔME MARTINAUD

Non, mais comment voulez-vous

que ça s'écrive?

Comme «paso doble»?


Un silence froid persiste un moment.


INSPECTEUR GALLIEN

Dans toutes vos dépositions,

vous dites:

(Lisant)

«Quand j'ai découvert le corps...»

Mais vous ne mentionnez

jamais le chien.


JÉRÔME MARTINAUD

Et alors?


INSPECTEUR GALLIEN

C'est le chien qui aurait dû

trouver le corps.

Normalement...

Ah non, attendez.

Autant pour moi.

Il y a que j'ai potassé

le dossier toute la soirée.


JÉRÔME MARTINAUD

Dans les embouteillages.


INSPECTEUR GALLIEN

Non, non. Vous avez raison.

(Lisant le dossier)

M. Brunet affirme

que vous n'étiez pas

avec Tango ce soir-là.

Il dit bien que vous avez

l'habitude

de vous promener avec, oui,

mais pas ce soir-là.

Pas le soir du 3.


JÉRÔME MARTINAUD

Il sait plus ce qu'il dit,

le père Brunet.

Il picole.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah bon. Écoutez, alors.

Moi, je veux bien.

(Consultant le dossier)

Mais alors, Mme Faure Henriette,

commerçante au numéro 12,

ne sait plus non plus

ce qu'elle dit.

Espéru Marcel au 19,

même chose.

En somme, dans le quartier,

il y a que vous

qui savez ce que vous dites?

Mais alors qui est-ce

que je dois croire, moi?


JÉRÔME MARTINAUD

Eux.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous savez, maître,

moi, je n'ai rien contre vous.

Aucune animosité.

Je dirais même aucun sentiment.

Parce que si en plus

je devais cultiver

des sentiments personnels

envers tous ceux

qui défilent dans ce bureau...


JÉRÔME MARTINAUD

Disons tout de même...

un certain acharnement.


INSPECTEUR GALLIEN

M. Martinaud,

deux petites filles ont été

violées et assassinées

à huit jours d'intervalle.

Et moi je veux savoir par qui.

Alors vous ou un autre, je vous

jure ça m'est complètement égal.


JÉRÔME MARTINAUD

Ne dites pas ça.

C'est pas vrai.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah si!


JÉRÔME MARTINAUD

Ah bien, c'est pas vrai.

Un raton ou un nègre violente

les petites filles,

c'est une affaire quelconque.

Par contre si c'est moi,

Maître Martinaud, notaire,

alors là...

C'est inespéré dans

une carrière de flic. Hum?

Les journaux, les interviews...

La télé si tout va bien.

Hum? C'est pas vrai, ça?

(Ricanant)

Avouez.


INSPECTEUR GALLIEN

Écoutez, vous n'allez

quand même pas renverser

les rôles, non? Hein?

Bon d'accord. Admettons

que je sois dévoré d'ambition.

Mais alors, les époux Brunet,

Mme Faure et Espéru là,

pourquoi vous accableraient-ils?


JÉRÔME MARTINAUD

Parce que je suis riche,

que j'ai une belle maison

et une jolie femme.

Or il se trouve que je ne mérite

rien de tout ça.

J'ai une intelligence

et un physique très moyen.

Les médiocres se résignent à la

réussite des êtres d'exception.

Ils applaudissent les surdoués,

les champions, mais la réussite

d'un des leurs, ça les exaspère.

Ça les frappe comme une injustice.

Je suis sûr que vous avez reçu

des lettres anonymes.


INSPECTEUR GALLIEN

Oh, pas plus que d'habitude,

non. Non. Enfin, pas beaucoup plus.

Les Français aiment bien

écrire à la police.

Qu'est-ce que vous voulez

que j'y fasse? Hum?

Oui, j'ai reçu des lettres.

Des tas où il est question

de fraude fiscale,

de surface corrigée.

Enfin plein de petites choses

comme ça quoi.

Plus deux viols, naturellement.

Et même certaines de ces lettres

vont jusqu'à suggérer

que votre femme en aurait

été l'instigatrice.

Et pour d'autres, simple

spectatrice.

Par contre, voyez-vous,

dans aucune de ces lettres,

il n'est fait état

de votre médiocrité.

De bizarreries, oui,

mais pas de médiocrité.


INSPECTEUR BELMONT

De toute façon, deux témoins

oculaires affirment

que le chien n'était pas

avec vous le soir du 3.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, non. Non, non.


INSPECTEUR BELMONT

Comment non?


JÉRÔME MARTINAUD

Vous permettez?


MARTINAUD prend une feuille dans le dossier.


JÉRÔME MARTINAUD

Ils ne disent pas

qu'il n'y avait pas de chien.

Ils disent qu'ils ne l'ont

pas remarqué.

C'est souligné.


GALLIEN regarde de plus près la déposition.


INSPECTEUR GALLIEN

Belmont, viens voir une seconde.


BELMONT se lève et approche du bureau de GALLIEN.


INSPECTEUR GALLIEN

Qu'est-ce que c'est

que cette embrouille, là?

Il a raison, Maître Martinaud.

Ils disent pas que le chien

était pas là.

Ils disent qu'ils l'ont pas

remarqué.


INSPECTEUR BELMONT

Et alors, c'est pas pareil?


INSPECTEUR GALLIEN

Ah non. Non, c'est pas

pareil du tout. Non.


INSPECTEUR BELMONT

Ils disent qu'ils l'ont pas remarqué.

Ça peut vouloir dire

qu'il était pas là

comme ça peut vouloir

dire qu'il y était, non?


JÉRÔME MARTINAUD

Je vous demande pardon,

mais ça change quoi?


INSPECTEUR BELMONT

Mais si le chien

était avec vous,

c'est lui qui aurait dû

découvrir le corps.


JÉRÔME MARTINAUD

Je vous répète:

ça change quoi?


INSPECTEUR GALLIEN

Bien oui, c'est vrai.

Ça change quoi?

C'est quand même pas le chien

qui nous a téléphoné, non?


JÉRÔME MARTINAUD

Hum? Ne soyez pas soufflé.

Dites, monsieur l'inspecteur,

quand votre collègue

m'a convoqué, il m'a parlé

d'un petit détour, d'un petit

crochet par chez vous.

Ça va faire une heure

que je suis là.

Personne ne s'est demandé

si j'avais autre chose à faire.

Et pourtant, j'ai.

Enfin, «j'ai». J'avais.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui. Vous avez raison, maître.

Malheureusement, j'ai peur

que les choses ne durent un peu

plus longtemps que prévu.

D'ailleurs, si vous voulez

appeler chez vous,

je vous en prie.


BELMONT tourne un téléphone installé sur un pivot vers MARTINAUD.


INSPECTEUR GALLIEN

Faites d'abord le zéro

pour avoir le standard.


MARTINAUD se prend une cigarette, GALLIEN s'apprête à sortir de la pièce.


INSPECTEUR GALLIEN

Tu viens, Belmont?


INSPECTEUR BELMONT

Hein? Ah oui.


Les deux inspecteurs quittent la pièce et laissent MARTINAUD seul. GALLIEN se penche vers un autre bureau pour appeler un collègue.


INSPECTEUR GALLIEN

Viens, Mercier.


INSPECTEUR BELMONT

Mais où on va là, maintenant?

Hein?

Parce que merci

pour le truc, là.

(Citant GALLIEN)

«Venez voir, Belmont.

C'est pas ça qui est écrit.»

Tu veux me faire passer

pour un charlot ou quoi?


INSPECTEUR GALLIEN

Tu as de la monnaie?


INSPECTEUR BELMONT

Qu'est-ce que tu me balades

avec ton histoire de chien?

À mon avis, l'histoire

de chien tient pas debout.


INSPECTEUR GALLIEN

Un notaire qui passe

de son plein gré

le réveillon chez les poulets,

ça non plus ça tient pas debout.

Rien ne tient debout.


INSPECTEUR BELMONT

Alors, pour toi, il est

coupable ou il est pas coupable?


INSPECTEUR GALLIEN

Quand je lis le dossier, oui,

et puis quand je suis devant

lui, je suis moins sûr. Voilà.


MARTINAUD sort du bureau.


JÉRÔME MARTINAUD

Excusez-moi, messieurs,

mais vous pouvez revenir.

Ça ne répond pas chez moi.

Vous pouvez...

vous pouvez revenir.


Plus tard, les trois hommes sont dans le bureau des inspecteurs. MARTINAUD semble fatigué, GALLIEN se promène en se frottant les yeux et BELMONT commence à faire des fautes de frappe. MARTINAUD offre une cigarette à GALLIEN.


INSPECTEUR GALLIEN

Non, merci.

J'ai mon poison personnel.

Si vous avez soif, on a

un distributeur dans le couloir.


INSPECTEUR BELMONT

C'est l'inspecteur Belmont

qui a les pièces.


INSPECTEUR GALLIEN

La petite Geneviève Lebailly,

vous la connaissiez

un peu ou très bien?


JÉRÔME MARTINAUD

Elle avait 8 ans. J'en ai 50.

Un homme de mon âge

ne peut pas connaître

très bien une gosse de 8 ans.


INSPECTEUR GALLIEN

Hum.

D'après les gens du quartier,

c'était une enfant très enjouée,

très spontanée, non?


JÉRÔME MARTINAUD

Rieuse, oui.

Pas sauvage pour un sou.


INSPECTEUR GALLIEN

Qui aurait suivi

n'importe qui.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est ça. Qui aurait

suivi n'importe qui.

De préférence un notaire.


INSPECTEUR GALLIEN

Non, non. Je ne dis pas ça.


JÉRÔME MARTINAUD

Non. Non, non.

Non, vous ne le dites pas, non.


INSPECTEUR BELMONT

Bon alors, qu'est-ce

que je tape, moi?


INSPECTEUR GALLIEN

Tu tapes

(Citant MARTINAUD)

«Pas sauvage pour un sou.»


JÉRÔME MARTINAUD

Non, non, vous tapez tout.

Les questions et les réponses.

Elles sont tellement ignobles,

vos questions,

que vous en avez honte!

C'est pas vrai peut-être?

(Montant le ton)

Alors à partir de maintenant,

j'exige que tout soit consigné.

Ça vous obligera peut-être

à changer de ton.


INSPECTEUR GALLIEN

Bon d'accord. Âge? Profession?

Situation de famille?


JÉRÔME MARTINAUD

Merde alors!


INSPECTEUR GALLIEN

Nom, prénom, profession?

Martinaud!


JÉRÔME MARTINAUD

Il me l'a déjà demandé...


INSPECTEUR GALLIEN

Là, c'est moi qui demande!

Puisque vous voulez qu'on tape

tout, j'attends les réponses.

Vous vous appelez Martinaud?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui.


INSPECTEUR GALLIEN

Jérôme?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui. Jérôme Charles Émile.


INSPECTEUR GALLIEN

Notaire, 43 boulevard

de l'Âtre de Mourmanche?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous êtes marié?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui.


INSPECTEUR GALLIEN

Sans enfants?


JÉRÔME MARTINAUD

Sans enfants.


INSPECTEUR GALLIEN

Pourquoi? Ça fait des saletés?


JÉRÔME MARTINAUD

Je n'ai pas d'enfant

parce que ma...

parce que ma femme

ne peut pas en avoir.


INSPECTEUR GALLIEN

Elle ne peut pas

où elle ne veut pas?


JÉRÔME MARTINAUD

À partir du moment

où elle peut pas...


INSPECTEUR GALLIEN

Vous pourriez en adopter.

Vous promenez bien

le chien des autres.


JÉRÔME MARTINAUD

Ça, c'est d'un tact

et d'une élégance...


INSPECTEUR GALLIEN

Et ça, bordel de merde?

Hein? Ça?


GALLIEN prend une photo dans le dossier et la dépose devant MARTINAUD.


INSPECTEUR GALLIEN

C'est élégant, ça?


JÉRÔME fait non de la tête en silence.


INSPECTEUR GALLIEN

Quand les gendarmes

sont arrivés sur les lieux,

ils ont trouvé la petite

Geneviève Lebailly comme ça.

À plat ventre.

Elle était à plat ventre

et vous l'avez reconnue.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui. À son survêtement,

À ses cheveux. Je ne sais plus.

Ah! C'est bien des questions

de flics, hein!

Comme si on ne reconnaissait pas

même de dos quelqu'un

qu'on a vu 100 fois.


INSPECTEUR GALLIEN

Bien voyons.


JÉRÔME MARTINAUD

Tenez, bien oui.

C'est même à cause

du survêtement

que je me suis dit

qu'on était mercredi.

La petite allait au stade

tous les mercredis.

Attendez, attendez, attendez...

Le mercredi 3.

Il a raison, le père Brunet.

Il n'a pas pu remarquer

le chien.

Il était déjà dehors.

Il jouait sur le terrain.

Oui. Oui, oui.

Je l'ai appelé. Je l'ai appelé.


INSPECTEUR GALLIEN

Et il vous a suivi?


JÉRÔME MARTINAUD

Bien oui, bien sûr.


INSPECTEUR BELMONT

Pas content, vous. Hein?


INSPECTEUR GALLIEN

Je pense bien

qu'il est pas con.

Dites-moi, Martinaud.

Franchement.

Est-ce que vous savez

pourquoi vous êtes là?


MARTINAUD hoche de la tête.


INSPECTEUR GALLIEN

C'est ça, oui.

Eh bien, vous êtes là

parce que vous êtes soupçonné.

Oui, c'est comme ça. De témoin,

vous êtes devenu suspect.

De fil en aiguille.

Il y a eu quelque part comme...

comme un glissement, voyez-vous.

D'ailleurs, je suis sûr

que ça vous a pas échappé.


JÉRÔME MARTINAUD

Pas vraiment. C'est la raison

du glissement qui m'échappe.


INSPECTEUR GALLIEN

Deux petites filles

ont été tuées, maître.

Deux enfants.


Une fillette gît près d'une falaise. Puis une autre gît sur une plage. Ensuite, GALLIEN continue son interrogatoire dans son bureau.


INSPECTEUR GALLIEN

La première le 25 novembre

sur la plage de Saint-Clément.

Et la seconde le 3 décembre

sur le terrain communal

de Jobourg.

À deux pas de chez vous.

Or il se trouve que,

malheureusement pour vous,

le jour du premier meurtre,

vous êtes dans le secteur.

Et que le soir du second,

vous êtes, si j'ose dire,

à pied d'œuvre puisque c'est

vous qui découvrez le corps.


JÉRÔME MARTINAUD

Et qui prévient la police.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous savez, maître,

les murs de cette pièce

ne suffiraient à graver le nom

de tous les assassins

qui ont soi-disant découvert

le corps de leur victime.

Ce qui, à bien réfléchir

d'ailleurs, est normal

puisque ce sont eux

les premiers informés.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous avez une interprétation

très personnelle

du devoir civique,

monsieur l'inspecteur.

Je me souviens plus qui a dit...


INSPECTEUR GALLIEN

Il faut dire que vous vous

souvenez pas de grand-chose.


JÉRÔME MARTINAUD

Qui a dit:

«On cesse d'être en sécurité

dès qu'on passe la porte

d'un commissariat.»

Avec vous, composer

le numéro de la police

donne déjà la chair de poule.


INSPECTEUR GALLIEN

Bon alors, si vous voulez

bien, laissons de côté

provisoirement ce coup

de téléphone et voyons...


JÉRÔME MARTINAUD

Mais pourquoi? Pourquoi?

Le préposé a formellement

authentifié ma voix.


INSPECTEUR GALLIEN

C'est exact.


JÉRÔME MARTINAUD

Je remarque que pour

une fois qu'un témoignage

m'est favorable,

on passe à autre chose.

C'est tout.


INSPECTEUR BELMONT

L'inspecteur

a dit: «provisoirement».


INSPECTEUR GALLIEN

Merci, Belmont.


JÉRÔME MARTINAUD

Bon, très bien.

Et maintenant?

On va parler de quoi?

De chien, d'oiseaux?


INSPECTEUR GALLIEN

Du premier meurtre,

si vous le voulez bien.


On se déplace dans les dunes de Saint-Clément.


INSPECTEUR GALLIEN (Narrateur)

Saint-Clément. Les dunes

de Saint-Clément.

C'est pas vieux. Ça remonte

à six semaines.

Le matin du 25 novembre,

un mardi.

La plage côté sud.

On découvre le cadavre

d'une enfant.


Au loin, sur le rivage, un corps gît.


INSPECTEUR GALLIEN (Narrateur)

Pauline Valera, 8 ans.

Violée. Assassinée.

Strangulation.


JÉRÔME MARTINAUD écoute attentivement l'inspecteur GALLIEN.


INSPECTEUR GALLIEN

Ça a dû se passer

dans le blockhaus.

Elle a couru et le tueur

l'a rattrapée sur la plage.


Près de la plage, un ancien bunker déserté trône. Une voiture est abandonnée sur le stationnement de la plage.


INSPECTEUR GALLIEN (Narrateur)

Le même jour, on retrouve

votre voiture en stationnement

irrégulier sur le port.


GALLIEN lit le rapport.


INSPECTEUR GALLIEN

À moins d'un kilomètre

des dunes.

Elle avait dû y rester

toute la nuit.

Une ronde de gendarmerie en a

relevé le numéro à 7 heures 15

ou 7 heures 20.


Un gendarme prend en note le numéro de plaque de la voiture abandonnée.


INSPECTEUR GALLIEN (Narrateur)

En effet, les montres

du gendarme Berger

et du brigadier Quiret

différaient de quelques minutes.


Dans son bureau, GALLIEN s'adresse à MARTINAUD.


INSPECTEUR GALLIEN

J'espère que vous n'allez pas

chicaner là-dessus.


JÉRÔME MARTINAUD

Je ne dis rien.


INSPECTEUR GALLIEN

On retrouve le corps de la

petite une demi-heure plus tard.


JÉRÔME MARTINAUD

On avait remis

les montres à l'heure?


INSPECTEUR BELMONT

Antoine, je sais pas

ce qui me retient

de lui foutre la bécane

dans la gueule.


INSPECTEUR GALLIEN

Le règlement, Belmont.

Tout simplement le règlement.

(S'adressant à MARTINAUD)

J'avoue, maître,

que s'il n'y avait pas

ce putain de règlement...


JÉRÔME MARTINAUD

Mais vous m'avez déjà

interrogé là-dessus 100 fois,

j'ai répondu 100 fois.

Alors, puisqu'on n'est pas

à Scotland Yard,

permettez-moi de vous

dire, messieurs,

que vous commencez

à me faire chier.


INSPECTEUR GALLIEN

Il n'est peut-être pas

indispensable d'enregistrer

cette parenthèse. Hum?


JÉRÔME MARTINAUD

Peut-être pas.


INSPECTEUR BELMONT

Moi, c'est comme on veut.


INSPECTEUR GALLIEN

Votre voiture était

sur le port. Bon.

Mais vous, pendant ce temps-là,

vous étiez où?


JÉRÔME MARTINAUD

Au bistrot, chez ma sœur ou au bistrot.

Je ne me rappelle plus.


INSPECTEUR GALLIEN

C'est vrai, oui.

J'oubliais le bistrot.

Votre sœur, le bistrot...

Malheureusement,

le patron du bistrot

ne se souvient pas

de vous avoir vu.

Mais alors pas du tout.

Quant à la visite

chez votre sœur malade...


JÉRÔME MARTINAUD

La vésicule, oui.


INSPECTEUR GALLIEN

Oh bien, vous connaissez

la formule, hein.

Vous n'êtes ni parents

ni alliés avec l'accusé.

Vous n'êtes pas à son service.

Il n'est pas au vôtre. Et cetera.

Alors, même si on enlève le mot

accusé, le contexte familial...


JÉRÔME MARTINAUD

Si le témoignage de Jeanine

est irrecevable,

pourquoi l'autre...


INSPECTEUR BELMONT

Parce que je suis flic.


JÉRÔME MARTINAUD

Pourquoi avoir

harcelé ma sœur juste

avant qu'elle passe

sur le billard?

Ce qui entre nous est

extrêmement délicat.


INSPECTEUR BELMONT

Le toubib m'avait accordé

cinq minutes.

Elle avait pas l'air d'être

au mieux avec vous, votre sœur.

Avant que vous débarquiez

à Saint-Clément,

vous vous étiez pas vus

depuis une paye.


JÉRÔME MARTINAUD

Nous nous voyons moins depuis

son mariage. C'est normal.

Mais qu'est-ce que le mariage

de Jeanine vient faire

dans l'histoire

de la petite Valera?


INSPECTEUR GALLIEN

Ah ça, inspecteur Belmont

a sûrement son idée.


INSPECTEUR BELMONT

Votre sœur a épousé

un artiste peintre?


JÉRÔME MARTINAUD

Un peintre, oui.


INSPECTEUR BELMONT

Un certain Van...


INSPECTEUR GALLIEN

Van Kampen.

Jos Van Kampen. Il peint

des trucs pas mal d'ailleurs.


JÉRÔME MARTINAUD

Parce que vous connaissez

la peinture de Jos?


INSPECTEUR GALLIEN

Oh, quelques toiles comme ça.


INSPECTEUR BELMONT

C'est quand même à cause

de ce Van Kampen

que vous voyiez

plus votre sœur.

Je veux dire jusqu'à cette

visite à Saint-Clément.


JÉRÔME MARTINAUD

Il m'arrivait de la voir

en cachette.


INSPECTEUR BELMONT

En cachette de son mari?


JÉRÔME MARTINAUD

Non.


INSPECTEUR GALLIEN

C'est vrai, votre femme

vous a pas accompagné

à Saint-Clément.

Elle devait certainement

avoir quelque chose d'autre

à faire ce jour-là.


JÉRÔME MARTINAUD

Ma sœur... Ma sœur et elle

ne s'entendent pas très bien.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous voulez dire pas du tout?


JÉRÔME MARTINAUD

C'est compliqué.

C'est très compliqué.

Au début ça allait.

Ça allait très bien.

Elles allaient au cinéma,

dans les expositions.

Je crois même qu'elles

s'entendaient plutôt bien...

Et puis Jos a commencé à vendre

pas mal de tableaux.

Et alors là, à partir de là...

Comment dire?


INSPECTEUR GALLIEN

Votre femme est devenue

jalouse de votre sœur.


INSPECTEUR BELMONT

Elle s'est envoyé

le peintre, quoi.


GALLIEN lance un regard froid à BELMONT.


JÉRÔME MARTINAUD

J'ai l'impression

que ma femme pensait

que c'est le genre d'homme

qu'elle aurait dû épouser.


INSPECTEUR GALLIEN

Un artiste plutôt

qu'un notable.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est ça.

Quelqu'un dont on parle.


INSPECTEUR GALLIEN

On va peut-être bientôt parler

beaucoup de vous, Maître Martinaud.


Sur la plage, le corps de la petite fille gît.


GALLIEN remet ses lunettes posées sur le dossier du meurtre.


INSPECTEUR GALLIEN

Dites-moi, c'est après ou avant

la visite à votre sœur

que vous êtes allé

dans ce fameux bistrot?


JÉRÔME MARTINAUD

Après. J'avais trouvé Jeanine

amaigrie, très fatiguée.

J'étais bouleversé.

Je suis allé boire un verre

et je n'ai pas fait attention,

j'ai garé ma voiture

au mauvais endroit.


C'est l'aube sur la plage, MARTINAUD sort de sa voiture.


INSPECTEUR GALLIEN (Narrateur)

Et au mauvais moment.


GALLIEN regarde le rapport des policiers.


INSPECTEUR GALLIEN

Et vous êtes resté combien

de temps dans ce bistrot?


JÉRÔME MARTINAUD

Je n'ai pas fait attention.

À peine une heure.


INSPECTEUR GALLIEN

Et après?


JÉRÔME MARTINAUD

Après, je suis retourné

chez ma sœur.


INSPECTEUR GALLIEN

Directement.


JÉRÔME MARTINAUD

Presque.


INSPECTEUR GALLIEN

Presque. Oui, oui.

Mais pas tout de suite,

Martinaud. Pas tout de suite.

Vous avez d'abord fait

un tour du côté du phare.

Il est splendide le phare

de Saint-Clément, non?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, en effet.

J'ai fait un saut

jusqu'au phare.


INSPECTEUR GALLIEN

Pour prendre l'air?


JÉRÔME MARTINAUD

Vous venez de dire vous même

que le phare de Saint-Clément

était splendide. Eh bien,

je suis allé voir le phare.


Le phare de Saint-Clément éclaire l'aube.


JÉRÔME MARTINAUD (Narrateur)

Il y a bien des gens

qui viennent de Paris...


INSPECTEUR GALLIEN (Narrateur)

D'accord. Bon, vous avez vu

le phare. Et après?


MARTINAUD continue de raconter les événements dans le bureau des inspecteurs.


JÉRÔME MARTINAUD

Après? Eh bien après, bien...

Qu'est-ce que vous vouliez

que je fasse? Je vous l'ai dit.

J'avais laissé ma voiture

sur le port et je suis retourné

chez ma sœur.

12, rue des Lorientais.


INSPECTEUR GALLIEN

Par la plage?


JÉRÔME MARTINAUD

Par la plage?


INSPECTEUR GALLIEN

Oui. Parce que pour retourner

à pied du phare

à la rue des Lorientais, il faut

obligatoirement longer la plage.


JÉRÔME MARTINAUD

Bien oui.

Ça me paraît évident.


INSPECTEUR GALLIEN (Narrateur)

Et ce qui est moins évident,

c'est le corps de Pauline

Valera, maître.

Celui qui a fait ça est

forcément passé par la plage.

Il est forcément passé

par la plage comme le coupable

du viol de la petite Geneviève

Lebailly, lui, est forcément...


JÉRÔME MARTINAUD

Vous m'écœurez.

Pourquoi dites-vous

«celui qui a fait ça?

Le coupable, l'assassin»?

Donnez-lui un nom à ce fantôme.

Dites: «Maître Martinaud, notaire».

Puisque vous en êtes persuadé.


INSPECTEUR GALLIEN

Pas tout à fait, Martinaud.

Pas tout à fait.

C'est pour ça que vous êtes

encore là, d'ailleurs.


JÉRÔME MARTINAUD

Je suis là parce que

je le veux bien.

Parce que l'autre

m'a demandé de venir.

Maintenant, je m'en vais.


MARTINAUD se lève et se dirige vers la porte.


INSPECTEUR GALLIEN

Asseyez-vous, maître.

Vous ne partez pas.


JÉRÔME MARTINAUD

Huh?

Comment ça je ne pars pas?

Ah oui, mais alors là,

attention, mes bons amis.

Parce que vous n'avez plus

tellement de possibilités.

Ou c'est la relaxe pure

et simple, ou la garde à vue,

ou bien vous me déférez

au parquet.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais je ne sais pas

ce que vous en pensez,

mais j'aimerais assez

la garde à vue.


Plus tard, GALLIEN s'approche de la fenêtre. Il fait nuit et il pleut encore très fort. Ailleurs dans le bureau des inspecteurs, BELMONT parle à MARTINAUD.


INSPECTEUR BELMONT

Vous pouvez passer

un coup de fil.


JÉRÔME MARTINAUD

À qui?


INSPECTEUR BELMONT

À qui vous voulez.


INSPECTEUR GALLIEN

(Sans se retourner)

À votre avocat par exemple.

(Se retournant vers MARTINAUD)

Vous avez le droit de l'appeler,

mais il a pas le droit de venir.

C'est comme ça.


JÉRÔME MARTINAUD

Je n'ai pas d'avocat.

Enfin, plus exactement

je n'en ai plus.

Une histoire de trois piques,

contrés et chutés.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, mais demain, si vous êtes

déféré au juge d'instruction,

il vous faudra un avocat.

Maître Kelman qui a plaidé

mon dernier divorce

est très brillant.

J'ai perdu, mais brillant.

Si vous voulez être condamné à

perpétuité, j'ai son téléphone.

Ou alors l'inspecteur Belmont

va vous soumettre une liste.


BELMONT décroche une liste d'un babillard et l'apporte à MARTINAUD.


INSPECTEUR BELMONT

Vous devez en connaître

un ou deux sûrement.

Cette année, il y a un Chinois

si ça vous tente.


JÉRÔME MARTINAUD

J'en ai déjà un.

Mon acupuncteur.


INSPECTEUR GALLIEN

J'aimerais que vous sortiez

libre de ce bureau, Martinaud.

Je sais pas pourquoi.


JÉRÔME MARTINAUD

Moi, je sais. C'est parce

que je vous fais rire.


INSPECTEUR GALLIEN

Non. Il peut vous arriver

de m'agacer, de me surprendre,

et même de me séduire.

Oui, pourquoi pas?

Mais tant que j'aurai pas

extirpé de ma tête

que vous avez tué deux enfants,

vous n'avez aucune chance

de me faire rire, Martinaud.


INSPECTEUR BELMONT

(Parlant de la liste)

Les points rouges sont ceux

qui répondent la nuit.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui. Prenez une épingle,

fermez les yeux

et piquez au hasard.


INSPECTEUR BELMONT

C'est peut-être pas

à votre intérêt.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous croyez pas que vous

devriez rappeler chez vous?

Ça répondrait peut-être, non?


JÉRÔME MARTINAUD

Non.


INSPECTEUR GALLIEN

Est-ce que c'est bien normal?


JÉRÔME MARTINAUD

Bien et vous?

Vous, vous êtes normal?

Passer la nuit du réveillon

à parler de viol, de meurtre.

Occupez-vous

de ce qui vous regarde.

Je suis assez grand pour appeler

ma femme si j'en ai envie.


GALLIEN prend le téléphone.


INSPECTEUR GALLIEN

(Parlant au téléphone)

Henri?

Merci. À toi aussi, ma vieille.

Bonne année.

Dis-moi, est-ce que quelqu'un

a appelé à Jobourg

du 24 tout à l'heure?

Oui, attends.

22 71 10.

Hum-hum...

Merci, Henri.


GALLIEN se lève pour enlever sa veste.


INSPECTEUR GALLIEN

Je vais vous demander de bien

vouloir vider vos poches.


BELMONT s'approche de MARTINAUD pour recueillir le contenu de ses poches.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, mais ça va pas, non?


INSPECTEUR BELMONT

Complètement.

Tout sur la table.


Plus loin, dans le bureau, GALLIEN se lave les mains aux lavabos.


MARTINAUD se lève en regardant vers GALLIEN. Puis, il vide ses poches en ricanant. GALLIEN observe la scène par le miroir devant lui, ensuite il se sèche les mains et retourne vers MARTINAUD.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous pouvez

vous rasseoir, maître.

Toi aussi, Belmont.


GALLIEN remet sa veste. Ensuite il prend le porte-feuilles de MARTINAUD et l'ouvre. Il montre une photo dans le porte-feuilles.


INSPECTEUR GALLIEN

C'est votre femme?

C'est drôle, je la voyais

pas du tout comme ça.


JÉRÔME MARTINAUD

Moi non plus.

C'est dommage.

Oui, c'est vraiment dommage

que vous ne soyez pas venu

boulevard de l'Âtre.

Vous auriez peut-être compris.


INSPECTEUR BELMONT

J'étais chez vous.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, mais vous...

vous, vous n'avez rien compris.

Essayez de vous rappeler la...

la topographie des lieux

comme on dit chez vous.


INSPECTEUR BELMONT

Oh! En bas, il y a le...


JÉRÔME MARTINAUD

Non. En haut. Ce qui est

instructif, c'est le haut.


INSPECTEUR BELMONT

J'ai rien remarqué

de passionnant.


INSPECTEUR GALLIEN

Maître Martinaud n'a pas

dit: «passionnant».

Il a dit: «instructif».


JÉRÔME MARTINAUD

Merci.


INSPECTEUR BELMONT

En haut de l'escalier,

il y a un couloir.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui.


INSPECTEUR BELMONT

Un long couloir.


JÉRÔME MARTINAUD

15 mètres.


INSPECTEUR BELMONT

Possible.


JÉRÔME MARTINAUD

Certain.


INSPECTEUR BELMONT

Trois chambres.

Si je me souviens bien,

deux grandes, une petite.


JÉRÔME MARTINAUD

La chambre des enfants,

la chambre d'ami et la nôtre.

La chambre des enfants

est restée vide,

la chambre d'ami est devenue

la chambre de ma femme

et la nôtre est devenue

la mienne.

Entre ces deux chambres,

un couloir de 15 mètres.

Beaucoup de choses peuvent

séparer un couple.

L'adultère, la maladie, la mort.

Moi, je suis séparé

de ma femme par un couloir.

Un couloir de 15 mètres.


Au bout d'un couloir se trouve une porte entrouverte. Puis de nouveau dans le bureau des inspecteurs, la conversation se poursuit.


JÉRÔME MARTINAUD

Simplement.

Simplement. Enfin.

Un désert de 15 mètres.

Et au bout de ce désert...

une porte fermée à clé.

Vous ne savez certainement pas

ce que c'est que de frapper

à une porte qui ne s'ouvre pas,

monsieur l'inspecteur.


BELMONT fait un signe vers la machine à écrire comme pour demander s'il doit consigner ces mots. GALLIEN fait signe que non. BELMONT se lève et se dirige vers la porte.


INSPECTEUR BELMONT

Un autre café?


INSPECTEUR GALLIEN

Oui.


JÉRÔME MARTINAUD

Cette fois, non... Je peux en

avoir un café cette fois, non?


BELMONT est déjà sorti avant que MARTINAUD ne termine sa phrase.


GALLIEN se frotte les yeux et fait quelques pas. GALLIEN s'assoit à la place de BELMONT.


JÉRÔME MARTINAUD

Je peux bouger, moi aussi?


MARTINAUD se lève et marche vers la fenêtre.


JÉRÔME MARTINAUD

Épatant! Vraiment très amusant.

(Citant BELMONT)

«Un autre café?»

Vous n'allez tout de même pas

me faire le coup

de la conversation

entre quatre yeux?

Vous me prenez

vraiment pour un con.


INSPECTEUR GALLIEN

Au contraire,

je vous prends pour quelqu'un

de très intelligent, Martinaud.

Un embrouilleur de premier ordre.

Je vous interroge

sur deux petites filles

violées, étranglées,

et la conversation dévie

sur votre femme, sur un couloir.

Sur une porte. Pourquoi pas?

Seulement maintenant que vous

m'avez mené à cette porte,

Martinaud, il va falloir l'ouvrir.

Je veux savoir ce

qu'il y a derrière, moi.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous le savez très bien.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous préférez pas le dire

avec des mots à vous?


JÉRÔME MARTINAUD

Je les ai tournés

et retournés dans ma tête

des nuits et des nuits les mots.

Ne vous gênez pas.


INSPECTEUR GALLIEN

D'accord.

Alors, je vais vous dire ce

qu'il y a derrière cette porte.

Il y a Mme Martinaud,

Chantal Martinaud,

qui vous refuse son lit.

Et depuis combien de temps, ça?

Des mois? Des années?

Peut-être depuis le début?


JÉRÔME MARTINAUD

Hum! Tout de même pas.


INSPECTEUR GALLIEN

Alors quand?


JÉRÔME MARTINAUD

En plein milieu

de notre voyage de noces.

Qu'est-ce que vous dites de ça,

mon petit père?


Au bout du couloir sombre, la porte entrouverte se ferme pour laisser le couloir dans le noir. Ensuite, MARTINAUD poursuit sa conversation avec GALLIEN dans le bureau des inspecteurs.


JÉRÔME MARTINAUD

L'originalité...

L'originalité

de nos rapports sexuels,

c'est qu'ils se sont déglingués

presque tout de suite.

Cinq ou six semaines

de folle passion.

On se cachait dans les auberges.

C'était amusant.

Et tellement nouveau pour moi.

L'impression de vivre en marge.

Oui. De faire des cochonneries.

Faire des cochonneries

auxquelles je continuais

de penser le lendemain

à mon étude

en recevant mes clients.

Jusqu'au jour où Chantal...

m'a demandé ma main.

Oh, moi...

Je n'osais même pas y penser,

mais c'est...

Alors, bon. C'est elle.


INSPECTEUR GALLIEN

Qui a décidé.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous ne la connaissez pas.

Ce n'est jamais aussi direct.

Toujours en spirale.


INSPECTEUR GALLIEN

Et alors?


JÉRÔME MARTINAUD

Alors...

Mariage. Venise.

Hôtel Danieli. Eh oui.

C'est là que tout

s'est détraqué.

La jeune mariée a commencé

à avoir des migraines

à répétition

et à trouver que j'avais

des idées fixes.

Ma soi-disant perversité

l'étonnait, paraît-il.

Mais l'étonnement

n'a pas duré longtemps.

Il y a eu le dégoût...

la répugnance.

Ça s'est...

gangrené tout doucement.

Bref, quand je suis rentré

boulevard de l'Âtre,

je me suis retrouvé

au fond du couloir

avec ma brosse à dents.

Vous voyez ça?


INSPECTEUR GALLIEN

Je vois, oui.


JÉRÔME MARTINAUD

(Ricanant)

Qu'est-ce que vous voyez?

Qu'est-ce que vous voyez,

M. Gallien? Rien. Rien de rien!

Et vous savez pourquoi?

Parce que vous poursuivez

votre histoire pendant

que je vous

en raconte une autre.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, mais c'est pas

pour l'autre que vous êtes là.

Je m'en fous complètement, moi,

des migraines de Mme Martinaud,

de vos brosses à dents

ou de Maître Martinaud à poil

dans le couloir.

(Se levant pour faire face à MARTINAUD)

Moi, ce que je vois, c'est

un couloir plus long, plus noir,

avec Pauline Valera

et Geneviève Lebailly au bout.

Et je veux que ce couloir

m'amène aux plages

de Saint-Clément.

Je veux que ce couloir m'amène

au terrain communal de Jobourg.

Et je veux que ce couloir

m'amène à l'assassin.


JÉRÔME MARTINAUD

Inspecteur, je vais vous dire

une bonne chose.

Si j'avais le courage de tuer,

c'est pas les petites filles

que je choisirais.

Oh non.


MARTINAUD retourne s'asseoir.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous n'avez jamais eu envie

de tuer quelqu'un, vous?


INSPECTEUR GALLIEN

Inspecteur Belmont peut-être,

quelques fois, oui.


JÉRÔME MARTINAUD

Une de vos trois

femmes, jamais?


INSPECTEUR GALLIEN

Oh, la première peut-être.

Et là encore,

pas sérieusement, non.

Elle faisait des bouquets

admirables.

On tue pas une femme

qui aime les fleurs.


JÉRÔME MARTINAUD

Je vois pas très bien pourquoi.


La porte s'ouvre, BELMONT revient avec les cafés.


JÉRÔME MARTINAUD

Tiens, voilà Tintin.


INSPECTEUR BELMONT

Où ça en est?


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien, on progresse.

On progresse.


GALLIEN retourne à son bureau. BELMONT dépose des cafés sur la table.


INSPECTEUR GALLIEN

Bien. Écoutez, Martinaud.

Tout le monde a sommeil,

alors tâchons

de faire vite, hein.

Alors, allons-y. Allez.

Bon. Alors...


GALLIEN reprend le dossier.


INSPECTEUR GALLIEN

On a découvert le corps de la

petite Valera à 8 heures le matin.

Et d'après le légiste, la mort

remontait à cinq heures environ.

Donc, ça nous fait

du 3 heures du matin, ça.

Vous étiez encore en train

d'admirer le phare

à 3 heures du matin?


JÉRÔME MARTINAUD

Non, mais sérieusement.

Vous me voyez

à 3 heures du matin au pied

d'un phare?


INSPECTEUR GALLIEN

Moi, non, mais j'aimerais autant

que quelqu'un vous y ait vu.

Votre sœur se rappelle même

plus quand vous êtes rentré.


JÉRÔME MARTINAUD

Bien moi non plus

parce qu'on ne fait pas

attention à ça.

Enfin, pas forcément.


INSPECTEUR GALLIEN

Dites-moi, pendant

votre balade, le phare,

il fonctionnait?

Il était allumé?


JÉRÔME MARTINAUD

Bah évidemment.

Sinon je l'aurais pas vu.

Il y avait un de ces putains

de brouillard.


INSPECTEUR GALLIEN

À ne pas mettre

un notaire dehors.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, bah...


INSPECTEUR GALLIEN

Pourtant vous y étiez,

vous, dehors.

Et vous n'avez bien entendu

rencontré personne.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, monsieur.


INSPECTEUR GALLIEN

Ni rien entendu.


JÉRÔME MARTINAUD

Si. Enfin juste le ressac.


INSPECTEUR GALLIEN

Le ressac, oui.

Et rien d'autre.


JÉRÔME MARTINAUD

Non.


INSPECTEUR GALLIEN

Pas de voix. Personne.


JÉRÔME MARTINAUD

Je ne me rappelle pas.


INSPECTEUR GALLIEN

Et vous voulez

que je vous croie?


JÉRÔME MARTINAUD

Je m'en fous.


L'INSPECTEUR BELMONT a repris son poste à la dactylo et écrit aussi vite qu'il le peut.


INSPECTEUR BELMONT

Oh! Je suis pas une rotative.


INSPECTEUR GALLIEN

Donc comme ça, vous n'avez

rien vu, rien entendu, quoi?


JÉRÔME MARTINAUD

Si. Si, si.

Un vacarme extraordinaire.

Un poivrot quelque part qui

voulait reconquérir l'Algérie.

Le ressac, le bruit de la mer...


INSPECTEUR BELMONT

Et les mouettes.


JÉRÔME MARTINAUD

Non.


INSPECTEUR BELMONT

Pourquoi pas les mouettes?


JÉRÔME MARTINAUD

Parce qu'à cette heure-là,

les mouettes, elles dorment.


INSPECTEUR GALLIEN

Entre le moment où personne

ne vous a vu rentrer

et où personne ne vous a vu

sortir d'ailleurs,

il s'est écoulé un laps

de temps. Alors, combien?

Une heure? Une demi-heure?


JÉRÔME MARTINAUD

À peu près.


INSPECTEUR GALLIEN

Le temps nécessaire

pour violer et étrangler

Pauline Valera.


INSPECTEUR BELMONT

Bander par un froid pareil,

il faut le faire.


BELMONT se trouve très drôle.


JÉRÔME MARTINAUD

Cette remarque est frappée

au point du bon sens.

Elle est même à verser

au dossier de la défense.

C'est très... très,

très amusant.

Je vous promets que le jour

de la reconstitution...


INSPECTEUR BELMONT

(Riant toujours)

On tirera l'affaire au clair.


JÉRÔME MARTINAUD

Très drôle.

Vraiment très drôle.


MARTINAUD rit d'un rire forcé et théâtral. BELMONT continue de rire aux éclats.


INSPECTEUR GALLIEN

Non, mais tu n'as pas

bientôt fini, non?


BELMONT est plié en deux.


INSPECTEUR BELMONT

Hein?


INSPECTEUR GALLIEN

Je te demande si tu as fini,

espèce de con!

Bon.


BELMONT retient un dernier rire et s'assoit, ravalant la dernière phrase de GALLIEN.


INSPECTEUR GALLIEN

Remarque, tu as bien fait

de parler de la météo.

Tu vois?

Merci, Belmont.

(Retournant à la conversation)

Indépendamment de la parenthèse

physiologique

de l'inspecteur Belmont

extrêmement plaisante,

j'en conviens.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, non. Excellente.

Vraiment. Excellente.

(Se tournant vers BELMONT)

Hein?


INSPECTEUR GALLIEN

Ne trouvez-vous pas

incroyable de traîner

au beau milieu de la nuit

par un temps pareil?


JÉRÔME MARTINAUD

Ça ne vous paraît pas encore

plus incroyable

de la part d'une enfant

de huit ans?

Il fallait bien

que la petite Valera soit là

pour que je la tue. Non?


BELMONT peine à s'arrêter de rire.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous n'auriez pas

s'il vous plaît une cigarette,

monsieur l'inspecteur?


INSPECTEUR GALLIEN

Non.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous n'êtes pas

très beau joueur, hein?


INSPECTEUR GALLIEN

Mais je ne joue pas,

Martinaud, moi.

Le but de mes questions,

c'est pas vous faire gagner

un paquet de lessive.

Ou un voyage sur Air Inter.

Mais de vous boucler pour

le restant de vos jours.

En taule ou chez les dingues.

Je le répète pour la troisième fois:

vous n'avez rien entendu pendant

que vous étiez près du phare?


Le phare clignote dans la nuit. MARTINAUD réfléchit avant de répondre à la question. Quelqu'un frappe à la porte du bureau des inspecteurs.


INSPECTEUR BELMONT

Oui?


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien, entrez, bon Dieu!


INSPECTEUR ADAMI

Pardon de vous déranger.

Tu peux venir?


INSPECTEUR GALLIEN

(S'adressant à MARTINAUD)

Vous voudriez bien m'excuser

un instant?


JÉRÔME MARTINAUD

Bien... Faites comme chez vous.

Vous avez pas à rester là si...


INSPECTEUR ADAMI

(S'adressant à GALLIEN qui arrive à la porte)

Prends ton imper.

C'est le patron.


JÉRÔME MARTINAUD

Dites, inspecteur...

Qu'est-ce que vous vouliez

que j'entende près

de ce putain de phare?


INSPECTEUR GALLIEN

Une corne de brume,

M. Martinaud.


Le phare éclaire dans le brouillard et une corne de brume résonne dans la nuit. MARTINAUD réfléchit.


INSPECTEUR GALLIEN

Une corne de brume.


MARTINAUD note l'évidence. GALLIEN sort avec ADAMI.


JÉRÔME MARTINAUD

(S'adressant à BELMONT)

Il biche votre chef,

dites-moi.

C'est bien la première fois.

Parce qu'avec le petit chien,

il n'est pas allé loin.

Avec la petite Valera

dehors à 3 heures du matin,

il n'a pas fait

un triomphe non plus.

Par contre, la corne de brume,

alors là, chapeau

monsieur l'inspecteur.

Hum...

Enfin provisoirement.


Dans une salle de réception, des serveurs se promènent entre les convives avec du caviar et du champagne. Le COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE discute avec une femme.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Comment expliquez-vous cela?

Ça a l'apparence du caviar.

Ça a même la couleur du caviar,

alors pourquoi est-ce que

ce n'est pas du caviar?

(S'adressant à un serveur)

S'il vous plaît.


Plus loin, l'inspecteur GALLIEN entre dans la salle de réception.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

(Apercevant GALLIEN arriver)

Excusez-moi.

(S'approchant de GALLIEN)

Bonsoir, Gallien.


INSPECTEUR GALLIEN

Bonsoir, monsieur.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Vous voulez boire un verre?

Grignoter quelque chose?


INSPECTEUR GALLIEN

Vous ne m'avez pas fait

venir pour ça, monsieur

le divisionnaire?


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Non, bien entendu.

Seulement depuis trois heures

que vous le tenez là-haut.


INSPECTEUR GALLIEN

Tenir, tenir. Ça me paraît

un bien grand mot.

J'aurais plutôt affaire

à une anguille.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Oui. J'ai remarqué que la

plupart des maniaques sexuels

sont intellectuellement

très au-dessus de la moyenne.

Sinon où iraient-ils

chercher tout ça?


Dans le bureau des inspecteurs, MARTINAUD fait les cent pas en regardant une revue policière.


JÉRÔME MARTINAUD

(Montrant un sigle dans la revue)

Dites. C'est les insignes

de la police.

Je vois la police

des frontières.

Vous avez le macaron

aussi de ça, non?

Vous l'avez pas? Hein?


INSPECTEUR BELMONT

(Relisant l'interrogatoire)

«Il fallait bien que Pauline

Valera soit dehors

pour que je la tue.»

(Se tournant vers MARTINAUD)

Je me suis arrêté de taper

à quel moment?


JÉRÔME MARTINAUD

Quand il vous a traité de con,

je crois bien.


INSPECTEUR BELMONT

Je vous admire, Martinaud, moi.

Ah, si.

On vous parle de petites filles

violées et étranglées.

Vous gardez le sens de l'humour.


JÉRÔME MARTINAUD

Étranglées et violées.


INSPECTEUR BELMONT

Qu'est-ce que j'ai dit?


JÉRÔME MARTINAUD

Vous dites «violées

et étranglées».

Alors, si vous dites «violées

et étranglées», je réponds non.

Par contre, si vous me dites

«étranglées et violées»,

alors là, je vous réponds oui.

Enfin, oui. Peut-être.

Ça, il faut faire attention.

Parce qu'avec moi, ça n'a pas

d'importance, mais...

les questions, il faut

les poser dans le bon ordre,

Monsieur Belmont.


BELMONT expire, comme s'il venait de comprendre. Puis il siffle.


JÉRÔME MARTINAUD

(Cherchant à comprendre)

Comment? Hum?


BELMONT se lève. Il baisse le store de la fenêtre qui donne sur les autres salles du commissariat.


JÉRÔME MARTINAUD

On ferme.


INSPECTEUR BELMONT

Si ça se trouve,

c'est la môme qui vous a

embarqué derrière les dunes.


BELMONT s'approche d'un calendrier de femme nue.


INSPECTEUR BELMONT

C'est vrai, ça.

Drôle de petite salope,

maintenant.

Plus tard, ça devient

des grandes salopes.

Et encore plus tard

de vieilles salopes.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous êtes obsédé, vous,

avec les salopes.


INSPECTEUR BELMONT

C'est pas elles

qui m'intéressent.

Plutôt comment

vous vous y prenez.

Les vieilles,

il y a pas de problème.

Les jeunettes,

ça court vite, ça. Non?

(S'approchant et s'assoyant sur le coin du bureau)

Hein?

Racontez-moi.

Bien, dites-moi.

Comment vous faites?

Vous les touchez comme ça?


BELMONT passe la main sur le visage de MARTINAUD avec nonchalance.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, là.


BELMONT recommence, mais cette fois, il ferme le poing en approchant sa main.


INSPECTEUR BELMONT

Hein... Non?

C'est ça que vous faites?

(Pinçant le menton de MARTINAUD)

Vous leur dites: «Comment

tu t'appelles, mon petit chat?


MARTINAUD recule la tête et tente de retenir le bras de BELMONT.


INSPECTEUR BELMONT

(Continuant de tripoter le visage de MARTINAUD)

«Pauline. Ah, Pauline.

C'est gentil, ça.

C'est trognon, ça.»


BELMONT pince une joue de MARTINAUD.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, mais vous me

faites mal, non!


BELMONT tire MARTINAUD par les cheveux et l'oblige à se lever de sa chaise.


INSPECTEUR BELMONT

Toi aussi, tu leur fais mal.

Toi aussi, tu leur fais mal.


INSPECTEUR BELMONT

(Criant)

Mais vous êtes dingue!


INSPECTEUR BELMONT

(Poussant MARTINAUD sur le sol)

Qui c'est qui est dingue!


Dans la salle de réception, le COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE donne ses consignes à GALLIEN.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Ne le bousculez pas

trop quand même.

Utilisez la garde à vue

qu'en dernier recours.


INSPECTEUR GALLIEN

Dis donc...

le crincrin, il est pire

que l'année dernière.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Ne me dites pas qu'il est

déjà en garde à vue?


INSPECTEUR GALLIEN

Bien si.

Depuis une heure et demie.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Oh là là!


INSPECTEUR GALLIEN

Bien: «Oh là là, oh là là»!

Oui. Je sais bien.

C'était ça ou il foutait

le camp.


Dans le bureau des inspecteurs, BELMONT continue de malmener MARTINAUD.


INSPECTEUR GALLIEN

Tu les as tuées toutes

les deux, ordure?


MARTINAUD se relève.


JÉRÔME MARTINAUD

Attendez un peu

quand l'autre va revenir.


INSPECTEUR BELMONT

(Frappant MARTINAUD au visage)

C'est ça que tu leur as fait,

hein? Ou ça, non?


MARTINAUD tente de s'éloigner, mais BELMONT l'empoigne.


INSPECTEUR BELMONT

Mais où tu vas? Hein?

Les petites filles, salaud!

Les petits culs. Fumier!


Une sonnette annonce l'arrivée de quelqu'un. BELMONT n'en tient pas compte et frappe MARTINAUD au ventre.


INSPECTEUR BELMONT

Je vais t'arranger, moi.


MARTINAUD est par terre. Un policier ouvre la porte.


POLICIER

Il est pas revenu...

M. Gallien?


INSPECTEUR BELMONT

Qu'est-ce que tu veux, toi?

(Criant sur le policier)

Merde!!


La sonnerie du téléphone continue.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, merde.


MARTINAUD prend son manteau et se dirige vers la porte.


JÉRÔME MARTINAUD

Bon, ça suffit maintenant.

Moi, je m'en vais.


Le POLICIER bloque le passage dans la porte.


POLICIER

Non.


JÉRÔME MARTINAUD

(Poussant le policier)

Mais je veux sortir,

nom de Dieu!


MARTINAUD se dépêche de traverser la salle et d'arriver dans un espace plus occupé.


INSPECTEUR BELMONT

Martinaud!

Vous le laissez se tirer, vous?


POLICIER

Mais où il va?


MARTINAUD s'avance dans un couloir, mais il aperçoit deux personnes venir vers lui. Il bifurque et prend la première porte qui mène dehors dans une cour intérieure. BELMONT le rattrape.


JÉRÔME MARTINAUD

Oh! Allez!

Lâchez-moi, merde!


INSPECTEUR BELMONT

Martinaud, faites pas le con!

(Tirant sur le manteau de MARTINAUD)

Allez venez, bon Dieu!


MARTINAUD lâche son manteau et traverse la cour. Deux autres inspecteurs descendent un escalier vers la cour intérieure et pointent leur arme sur MARTINAUD.


INSPECTEUR

Bouge pas!


BELMONT revient dans la cour en portant le manteau de MARTINAUD.


INSPECTEUR BELMONT

Alors, maître?

Il faut pas paniquer comme ça.

Qu'est-ce qui vous a pris?


BELMONT rend son manteau à MARTINAUD et celui-ci retourne sagement à l'intérieur. En revenant vers la porte, tous les agents sont agglutinés pour voir ce qui se passe.


INSPECTEUR BELMONT

Vous vous êtes pas fait mal?

Allez, allez! Restez pas là.

Il y a rien à voir.


Plus tard, une sirène de police annonce l'arrivée d'un fourgon. GALLIEN et dehors devant le poste, un jeune homme sort du fourgon, tenu par deux policiers.


FILS BERTHIER

Lâchez-moi, merde! Je suis

mineur et je vous encule tous.


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien il est gracieux.

Qui c'est?


GENDARME

Le fils Berthier.


INSPECTEUR GALLIEN

Berthier? Berthier!


GENDARME

Il a tiré la bagnole, là.

La japonaise.

Il l'a pliée boulevard

Guy Arquinet.


Une voiture abîmée est remorquée dans le stationnement.


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien il va être content,

ton père.


FILS BERTHIER

À part les motos, les

japonaises c'est de la merde.

Elle tirait pas, cette guinde.


INSPECTEUR GALLIEN

Bien il fallait voler

une moto, mon pote.

Et tu l'as pliée comment?


FILS BERTHIER

Dans un lampadaire. J'aurais

préféré me faire un flic.

Un père de famille.

Un bon gros comme toi.


INSPECTEUR GALLIEN

Tu vois, moi, je suis pas

gros. Je suis enveloppé.


SECOND GENDARME

Antoine?


INSPECTEUR GALLIEN

(Se dirigeant vers la porte du commissariat)

Quoi?


SECOND GENDARME

Bien...


INSPECTEUR GALLIEN

Mais qu'est-ce que t'as?


SECOND GENDARME

C'est la nuit

des grandes fatigues.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais pourquoi tu me dis ça?


SECOND GENDARME

Là-haut, il y a Belmont

qui a emplâtré Martinaud.


INSPECTEUR GALLIEN

Hein!?


SECOND GENDARME

Eh oui, voilà.


Dans le bureau des inspecteurs, BELMONT s'affaire à ramasser les papiers tombés du bureau de GALLIEN pendant que d'autres inspecteurs surveillent MARTINAUD. Celui-ci est au lavabo avec ADAMI et se nettoie le visage qui est amoché et il rince sa bouche avec de l'eau.


INSPECTEUR ADAMI

Pas beau, ça, dites donc.

On vous a pas arrangé.


JÉRÔME MARTINAUD

(Se tournant vers BELMONT)

Il m'a pas arrangé.

Sans parler des coups de pieds.

Je peux plus respirer.


GALLIEN entre dans le bureau. Il lance un regard noir vers BELMONT qui termine de ramasser la paperasse sur le sol. GALLIEN se dirige vers MARTINAUD.


INSPECTEUR ADAMI

Vous voulez qu'on appelle

un docteur?


INSPECTEUR GALLIEN

Non, non. Maître Martinaud

est assez grand

pour savoir s'il a besoin

d'un docteur ou non.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est surtout un radiologue

qu'il me faudrait.

Je suis sûr que j'ai

la cloison pétée.

(S'adressant au jeune POLICIER)

Donnez-moi ça, vous!

Je vais me débrouiller.

(Se tournant vers les autres)

Bon bien vous pouvez pas me

foutre la paix une seconde, non?

Vous êtes là autour

de moi, merde!

Je viens de dire que je pouvais

pas respirer. Merde!


INSPECTEUR GALLIEN

Il a raison.

Allez, dégagez. Allez.

Merci.


Les autres inspecteurs se dirigent vers la porte et quittent le bureau.


INSPECTEUR GALLIEN

Et toi aussi, Belmont.


INSPECTEUR BELMONT

Quoi, moi aussi?

Tu trouves pas que tu nous as

assez emmerdés comme ça, non?


ADAMI et le JEUNE POLICIER restent dans la porte à dévisager BELMONT.


INSPECTEUR BELMONT

Mais qu'est-ce qu'il y a?

J'ai la vérole ou quoi?

Regardez-moi cette bande

de faux-culs.

Ils sont pas beaux?

(Se tournant vers GALLIEN)

Et le plus beau,

c'est quand même toi, hein.

Parce que s'il avait craqué

ton grand blessé, là.

Tu remontais, tu trouvais

des aveux signés.

Puis ça arrangeait

tout le monde, ça. Non?


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, mais voilà.

Il a pas craqué.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est dommage.

Vous n'avez plus qu'à espérer

que je sois coupable maintenant.

Parce que si j'avais

tué les gamines,

on dérouillait le sadique.

Ça pouvait s'arranger.

Mais si j'ai tué personne,

les sadiques changent de camp.


INSPECTEUR BELMONT

Bon, d'accord.


JÉRÔME MARTINAUD

Vilain temps, messieurs?


INSPECTEUR GALLIEN

Bon écoutez, Martinaud.

Qu'est-ce que vous voulez?

Des excuses? Bon, eh bien

je vais vous les faire.

Je désapprouve officiellement

les méthodes de M. Belmont.

Voilà. Ça vous va comme ça?


JÉRÔME MARTINAUD

Rien du tout.

Où est-ce qu'il a foutu

sa liste des avocats?


INSPECTEUR GALLIEN

Quoi, vous avez l'intention

de porter plainte?


JÉRÔME MARTINAUD

Et comment? Coups et blessures

devant témoins.


INSPECTEUR GALLIEN

Quels témoins? Pour une petite

coupure au front?


JÉRÔME MARTINAUD

Je crois que j'aime

encore mieux Belmont.


INSPECTEUR GALLIEN

Comment?


JÉRÔME MARTINAUD

Je dis: «J'aime encore

mieux Belmont.»

Il y a deux catégories de flics.

Les spontanés et les tordus.

Vous, vous faites partie des tordus.

Parce que je vais vous dire

une bonne chose, moi.

Votre coup de la corne

de brume tout à l'heure, hein.

Ça, c'est particulièrement tordu.

Parce que ça veut dire quoi?

Ça veut dire que si

je l'ai pas entendue,

c'est que j'étais ailleurs.

Eh bien oui!

Oui, j'étais ailleurs.

J'étais ailleurs,

mais pas où vous croyez.

Pas sur les dunes

de Saint-Clément. Non.

J'étais sur une pute. Voilà.

Sur une pute, j'étais.

Parfaitement. Sur une pute.

Eh oui. Qu'est-ce que vous

voulez? Moi, je ne passe pas

ma vie que dans les couloirs.

Je vais chez les putes.

Le contraire de Chantal.

Les putes sont des femmes qui

vous donnent beaucoup de choses

pour relativement peu d'argent.

C'est comme ça.

Exactement.


Dehors, les klaxons claironnent le Nouvel An. GALLIEN va à la fenêtre et regarde sa montre.


INSPECTEUR GALLIEN

Minuit tiens.


INSPECTEUR ADAMI

Bonne année, Antoine!


INSPECTEUR GALLIEN

Bonne année, mon vieux!


ADAMI quitte finalement la pièce.


JÉRÔME MARTINAUD

Je suppose qu'on ne

s'embrasse pas.


ADAMI revient dans la pièce.


INSPECTEUR ADAMI

(S'adressant à quelqu'un d'autre)

Attends, je le préviens.


INSPECTEUR GALLIEN

T'as oublié quelque chose?


INSPECTEUR ADAMI

Non, mais il y a Mme Martinaud

qui vient d'arriver.

Elle demande à voir son mari.

Qu'est-ce qu'on lui dit?


INSPECTEUR GALLIEN

Qu'est-ce qu'on lui dit,

Martinaud?


MARTINAUD s'assoit.


INSPECTEUR GALLIEN

Bon...

(Se dirigeant vers la porte)

Je vais tâcher

de vous arranger ça.


GALLIEN sort et ADAMI reste avec MARTINAUD.


Dans un bureau sans éclairage, MADAME MARTINAUD est seule devant la fenêtre. Près d'elle, les lumières d'un arbre de Noël clignotent. GALLIEN entre dans la pièce.


INSPECTEUR GALLIEN

On vous a laissée

dans le noir, madame?

(Ouvrant la lumière)

Voilà. C'est mieux

comme ça, non?


CHANTAL MARTINAUD

Mon mari est chez vous

depuis des heures,

monsieur l'inspecteur.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui. Je sais, madame.

Et nous risquons

d'en avoir encore

pour un moment je le crains.


CHANTAL MARTINAUD

Vous l'avez arrêté?


INSPECTEUR GALLIEN

Non, non, non.

C'est une simple garde à vue.


CHANTAL MARTINAUD

Je peux savoir pourquoi?


INSPECTEUR GALLIEN

Je suis pas sûr d'être obligé

de vous répondre,

mais il est peu probable

que vous l'ignoriez.


CHANTAL MARTINAUD

J'ai habituellement

le sens de l'humour,

mais je trouve

le vôtre détestable.

J'ai traversé toute la ville

pour voir mon mari et j'exige...


INSPECTEUR GALLIEN

Non, vous n'avez rien

à exiger, madame.

Je vous prie de m'excuser.

Je n'ai pas l'habitude

de parler sur ce ton.


CHANTAL MARTINAUD

Mais qu'est-ce qui peut

m'empêcher de voir mon mari?


INSPECTEUR GALLIEN

Rien.

Rien, madame. Mise à part

une seule petite chose.

C'est lui qui veut pas

vous voir.


CHANTAL se rapproche de GALLIEN.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous voulez pas

enlever votre veste?


CHANTAL MARTINAUD

Si.


GALLIEN prend la veste de CHANTAL et la dépose sur le dossier d'un fauteuil. Dans la pièce il y a un divan et une table basse, comme dans une salle d'attente ou de repos.


INSPECTEUR GALLIEN

Je vous en prie.

Vous voulez boire quelque chose

de chaud? Du café? Du thé?


CHANTAL MARTINAUD

Je veux bien du thé. Merci.


INSPECTEUR GALLIEN

Du thé.


GALLIEN prend le téléphone.


INSPECTEUR GALLIEN

(Parlant au téléphone)


INSPECTEUR GALLIEN

Allô, Henri?

Tu peux me faire monter

du thé au 60?

Hein? Oui, du thé.

Du thé! Mais enfin,

tu sais ce que c'est

que du thé, oui ou non?

D'accord. Merci.

(Raccrochant, puis s'adressant à CHANTAL)

Vous êtes sûre que vous voulez

pas vous asseoir?


CHANTAL MARTINAUD

Vous savez, tout à l'heure,

c'est moi qui ai éteint

la lumière.


GALLIEN appuie sur un interrupteur pour éteindre.


CHANTAL MARTINAUD

Merci.


CHANTAL s'approche et s'assoit sur un fauteuil. GALLIEN passe derrière elle et s'assoit face à elle en lui accrochant la jambe.


INSPECTEUR GALLIEN

Oh, pardon.

Vous êtes venue pour me parler,

Madame Martinaud.

Alors, parlons. Mais de quoi?


CHANTAL MARTINAUD

De moi, par exemple.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous voulez dire

de votre couple?


CHANTAL MARTINAUD

Ce n'est pas les mots

que j'emploierais.


INSPECTEUR GALLIEN

À cause des deux chambres?


CHANTAL MARTINAUD

Ah... Il vous a parlé de ça.

Et de quoi encore?


INSPECTEUR GALLIEN

De Venise...

Du boulevard de l'Âtre,

du couloir.


CHANTAL MARTINAUD

Hum. Je vois.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, oui. Certainement.

Mais pour moi,

c'est un peu moins clair,

parce qu'à travers

les dires de votre mari

et, enfin, d'après

ce que j'ai cru comprendre,

n'aurait-il pas été plus simple

d'envisager... Je sais pas...

Une séparation?

Ou même le divorce?

Pourquoi pas?


CHANTAL MARTINAUD

Vous êtes ici depuis combien

de temps, M. Gallien?


INSPECTEUR GALLIEN

Six ans.


CHANTAL MARTINAUD

Alors, vous connaissez

suffisamment la ville.

Vous me situerez parfaitement

si je vous dis que jusqu'à

mon mariage, j'habitais toujours

le quartier Saint-Louis.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah, c'est bien.


CHANTAL MARTINAUD

Du côté impair.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah bien, alors là,

c'est encore mieux.


CHANTAL MARTINAUD

Oui, mais ne vous

y trompez pas.

Ce n'est pas un signe

de fortune.

L'argent, c'est le boulevard

de l'Âtre.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah bon.


CHANTAL MARTINAUD

Mes parents dînaient souvent

d'une tranche de jambon,

mais n'auraient à aucun prix

habité ailleurs.

Mais tout ça vous est étranger,

n'est-ce pas?


INSPECTEUR GALLIEN

Vous savez, moi, mes parents

ont habité un deux-pièces

pendant 35 ans dans

le 20e arrondissement à Paris.

Et ils ont jamais déménagé.

Alors...

Je ne voudrais pas

vous paraître indélicat,

mais votre mariage...

Bien, on ne peut tout

de même pas appeler ça

une erreur de jeunesse. Hum?


CHANTAL MARTINAUD

De jeunesse, non.

Après mes études, monsieur

l'inspecteur, j'avais le choix.

Travailler? Mais dans quoi?

Me marier. Mais avec qui?

Ou de coucher à gauche

et à droite.

Dans nos familles, il se trouve

toujours un ami de son père

qui vous emmène à Ibiza

ou aux sports d'hiver.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, mais enfin,

vous étiez majeure.


CHANTAL MARTINAUD

Oh, largement.

Mais je tenais de ma mère

quelques talents de pianiste

et une vertu ridicule.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah. Et c'est alors

qu'est arrivé

le prince charmant.

Hum? C'est ça?


CHANTAL MARTINAUD

Vous savez. Je ne fais

que réaliser le rêve

de toute une génération

de garces bien élevées.

Épouser Jérôme Martinaud.

Docteur en droit, héritier

de l'étude Martinaud.


INSPECTEUR GALLIEN

Héritier unique?

Mais et sa sœur?

Enfin, il a bien une sœur, oui?


CHANTAL MARTINAUD

La pauvre. Je crois

il lui a juste laissé

quelques «royalties»

et une bicoque.


INSPECTEUR GALLIEN

À Saint-Clément.


CHANTAL MARTINAUD

Décidément,

il vous en a dit des choses.

Pas tout.

Je crains même

que le plus intéressant,

il l'ait laissé dans l'ombre.

Il est ignoble, Martinaud.

Dès qu'il cesse d'être

Maître Martinaud.

Ignoble.


INSPECTEUR GALLIEN

Il est si encombrant que ça,

ce pauvre Martinaud

au bout de son couloir?

Parce que chère madame,

malgré le désir évident

que vous avez de lui voir

couper la tête,

votre mari, aux yeux

de la loi, bien...

il est toujours innocent.


CHANTAL MARTINAUD

Je vous en prie,

ne jouons pas sur les mots.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah bien, c'est dommage,

parce qu'il y en a d'amusants.

Tenez par exemple:

devoir conjugal.

Martinaud l'emploie

souvent celui-là.

Et d'après lui, vous ne l'auriez

jamais accompli

avec autant de...

de bonne humeur qu'avant votre

mariage, ce devoir. Vrai?


CHANTAL MARTINAUD

Vrai.

Peut-être parce que ce n'était

pas encore un devoir.


INSPECTEUR GALLIEN

Un investissement?


CHANTAL MARTINAUD

Pourquoi... pourquoi

devenez-vous grossier?


INSPECTEUR GALLIEN

Excusez-moi.


GALLIEN s'allume un cigarette.


INSPECTEUR GALLIEN

Euh... Ça ne vous dérange pas?


CHANTAL MARTINAUD

Quand je ne fume pas, si.


INSPECTEUR GALLIEN

(Sortant une autre cigarette pour CHANTAL)

Pardon.


CHANTAL MARTINAUD

Merci.


INSPECTEUR GALLIEN

Pour en revenir

aux déclarations de votre mari,

ce serait au cours

de votre voyage de noces

que le ménage

se serait gangrené.

Il a employé ce mot-là:

«Gangrené».

Et ça serait même au retour

de Venise qu'il aurait trouvé

ses affaires au bout du couloir.

C'est vrai?


CHANTAL MARTINAUD

Faux.


INSPECTEUR GALLIEN

Alors, depuis combien de temps

faites-vous chambre à part?


CHANTAL MARTINAUD

Depuis un soir de Noël

d'il y a dix ans.

Vous voyez, c'est presque

un anniversaire.

Aujourd'hui, il a peur.

Parce qu'il fait partie

de ces hommes

qui espèrent toujours

que les choses s'arrangeront

à condition

qu'on n'en parle pas.

Il a raison.


INSPECTEUR GALLIEN

D'espérer?


CHANTAL MARTINAUD

D'avoir peur.


Dans le bureau des inspecteurs, MARTINAUD regarde les lumières qui scintillent en pas dans la rue. Puis, il reprend son manteau sur un crochet et l'enfile. ADAMI mange des mandarines.


INSPECTEUR ADAMI

Mandarines?


JÉRÔME MARTINAUD

Non. Merci.


JÉRÔME a un souvenir qui lui vient en tête. Une petite fille sur le bord d'un feu de foyer. Le souvenir se termine.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

Nous avions pris cette habitude

de passer tous les Noëls

à Louviers chez mon frère

et sa femme.

En fait, c'était à cause

de leur fille, Camille.


Le souvenir de CAMILLE revient.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

Nous n'avons pas d'enfant,

et à l'époque, elle était...

... comment vous dire?

Une charmante petite fille.


Le souvenir se termine et CHANTAL continue de raconter son histoire à GALLIEN.


CHANTAL MARTINAUD

Il y a des enfants comme ça.

Qui ont quelque chose

de magique. Une grâce spéciale.


De retour au souvenir, la fillette marche dans un couloir vers la salle à manger, le soir de Noël. CHANTAL l'attend et lui sourit.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

C'était une soirée très agréable

et nous étions tous

parfaitement heureux

comme une famille

doit l'être à Noël.


Dans le souvenir, MARTINAUD est debout près de l'âtre.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

Camille découvrait ses jouets.


Dans le souvenir, CAMILLE joue avec une maison de poupées.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

Le père Noël l'avait gâtée.

Elle était ravie.

Un peu énervée peut-être.


MARTINAUD vient s'asseoir près de CAMILLE et la petite lui sourit.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

Jérôme ne s'occupait que d'elle,

n'avait d'yeux que pour elle.

Ma belle-sœur avait

merveilleusement organisé

les choses. Elle a des goûts

un peu provinciaux,

mais il faut croire

qu'ils aiment ça.

Ils sont heureux comme ça.

C'est l'essentiel.


Dans le souvenir, CHANTAL affiche un air sombre.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

Jérôme continuait de bavarder

avec la petite.

Personne ne leur

prêtait attention.

Personne ne s'occupait d'eux.

En somme, une simple

réunion de famille.

Une fête tranquille.


Le souvenir se poursuit, CHANTAL et sa belle-sœur, ANNIE MILLER, trient des cadeaux.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

Après le repas, j'ai trié

les cadeaux avec ma belle-sœur.

Les livres qu'elle ne lirait jamais,

les bijoux que je ne porterais pas.

Il ne reste plus personne

dans la salle à manger.

Rien que Jérôme et Camille.


Dans le souvenir, CHANTAL marche vers la salle à manger.


CHANTAL MARTINAUD (Narratrice)

J'avais oublié un des cadeaux

au pied de l'arbre.

Je suis retourné le chercher

sans raison véritable.

À moins que ces raisons-là

ne s'appellent intuitions.

Ils étaient là. Il lui

parlait. Elle l'écoutait.

Je ne pourrais pas vous répéter

les mots, mais c'était...

Comment dire?

Il lui parlait

comme à une femme.

On aurait dit qu'elle comprenait.

Et puis il a dû sentir

que j'étais là.


Dans le souvenir, MARTINAUD se retourne vers CHANTAL. La petite CAMILLE sourit. Le souvenir s'éteint. CHANTAL continue de raconter la suite de l'histoire à GALLIEN.


CHANTAL MARTINAUD

Je me souviens de Camille.

Son sourire.

Il n'avait pas le droit

de la faire sourire comme ça.


GALLIEN fait les cent pas devant la fenêtre.


INSPECTEUR GALLIEN

En somme, vous avez continué

à vivre ensemble,

mais chacun au bout du couloir.


CHANTAL MARTINAUD

Vous savez, ces choses-là,

pour moi, n'ont jamais été

un problème.

Tout ce côté physique

du mariage.

Si une femme décide que c'est

sans importance...

Et même si j'avais décidé que...

... que les choses

redeviennent normales...

... Il y a des images

qui ne s'effacent pas.


INSPECTEUR GALLIEN

Mme Martinaud, tout ce

que vous venez de me dire

peut expliquer à la rigueur,

je dis bien à la rigueur,

un comportement.

Mais moi, madame,

je suis policier.

Or, pour inculper Jérôme

Martinaud de deux meurtres,

moi, il me faut une preuve.


CHANTAL MARTINAUD

Je l'ai.


De son côté, MARTINAUD rage pendant que l'inspecteur ADAMI remet de l'ordre dans les papiers de BELMONT.


JÉRÔME MARTINAUD

Et l'autre, il l'écoute.

Elle est en train de lui

raconter n'importe quoi

et il l'écoute.

Permettez que j'aille m'ouvrir

les veines aux toilettes.


INSPECTEUR ADAMI

Ça arrive, maître.

Vous plaisantez là, mais...


JÉRÔME MARTINAUD

Bof! Vous savez,

à cette heure-ci,

on ne sait plus très bien

si on plaisante, si on rêve...

On ne sait plus ce qu'on fait.


GALLIEN sort du salon de repos. Il allume avant de sortir.


CHANTAL MARTINAUD

Inspecteur?

Je peux connaître

votre opinion maintenant?


INSPECTEUR GALLIEN

Mais mon opinion, madame,

n'a pas beaucoup d'importance.

Puisque de toute façon, elle ne

changera rien à la vôtre.

N'est-ce pas?


GALLIEN retourne à son bureau lentement.


INSPECTEUR ADAMI

Maître Martinaud parle

de s'ouvrir les veines.


INSPECTEUR GALLIEN

Allons, bon...


GALLIEN s'assoit derrière son bureau, met ses lunettes et ouvre son dossier.


JÉRÔME MARTINAUD

Qu'est-ce qu'elle vous a dit,

Chantal Martinaud?


INSPECTEUR GALLIEN

Vous aimez les bains

de boue, maître?


JÉRÔME MARTINAUD

Les bains de boue.

Qu'est-ce qu'elle aura

été encore vous raconter

comme conneries?


INSPECTEUR GALLIEN

Écoutez, vous aviez

qu'à venir, hein.

Vous auriez pu

entendre chaque mot

qu'elle a prononcé

et vous avez refusé.

Il faut quand même savoir ce que

vous voulez, mon petit vieux.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous le savez, vous,

ce que vous voulez.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui. Et non seulement

je sais ce que je veux,

mais je sais aussi ce que vous,

vous ne voulez pas.

Bien. En attendant

et pour fixer les esprits,

si on revenait

à cette soirée du 3?


GALLIEN fait signe à ADAMI de commencer à taper.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est la soirée Valera, ça?


INSPECTEUR GALLIEN

Non. C'est la soirée Lebailly.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est pas celle

que je préfère. Enfin.

On a déjà tout dit, non?


INSPECTEUR GALLIEN

Ah, non.

Non. C'est justement

pourquoi je vous demande

si vous aimez les bains de boue.

La petite Geneviève,

c'est bien dans le fossé

que vous l'avez trouvée, non?

Et quel temps faisait-il

ce soir-là?


JÉRÔME MARTINAUD

Ah! La météo maintenant.


INSPECTEUR GALLIEN

Il me semble que durant

la journée, il y avait eu

un gros orage.

Vous vous rappelez?

Mais il devait être dégoûtant,

ce fossé, non?

Je comprends pas très bien.

Vous avez tout le terrain

communal pour vous balader

et vous atterrissez là-dedans.


MARTINAUD se rappelle, voyant le corps au loin.


JÉRÔME MARTINAUD

Bien évidemment.

J'avais aperçu le corps.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah...

Mais comment avez-vous fait

pour l'apercevoir, Martinaud?

Vous étiez sur des échasses?


JÉRÔME MARTINAUD

Hum... Non.

Pas ce jour-là. Non.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais on peut rien voir

depuis le terrain communal.

Absolument rien.

Il y a des ronces

et des orties hautes comme ça.


JÉRÔME MARTINAUD

Alors là, je suis désolé,

mais je ne vous suis pas, là.


INSPECTEUR GALLIEN

Comment ça?


JÉRÔME MARTINAUD

Je ne suis pas votre ligne

de raisonnement.

C'est tout. Je suis désolé.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais si, mais si.

Vous me suivez à la trace,

Martinaud. Voyons.

Le terrain communal, les orties,

le fossé avec le cadavre.

Et le petit bois.

Comment se fait-il

que vous ne m'ayez jamais parlé

du petit bois?


JÉRÔME MARTINAUD

Et vous, pourquoi

vous ne voulez pas

me dire ce que

ma femme vous a dit?


INSPECTEUR GALLIEN

Il y avait des feuilles mortes

collées aux semelles

de la petite Lebailly.

Et les feuilles mortes,

ça tombe des arbres.

Or, sur terrain communal

de Jobourg, il y a un arbre.

Et il est mort.

Donc, la gosse venait

du petit bois.

Et vous?


JÉRÔME MARTINAUD

Quoi, moi?


INSPECTEUR GALLIEN

Bien, vous veniez de Jobourg

ou du petit bois?


JÉRÔME MARTINAUD

J'en sais rien.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais il faudrait vous décider

à savoir, Martinaud!


JÉRÔME MARTINAUD

Les feuilles mortes,

le petit bois, Jobourg...

Ça devient complètement

surréaliste.


INSPECTEUR GALLIEN

Il y a autre chose

qui est beaucoup plus

surréaliste que ça.

C'est Maître Martinaud

rentrant chez lui coudes

au corps.


JÉRÔME MARTINAUD

Pardon?


INSPECTEUR GALLIEN

Vous êtes rentrés

chez vous en courant.

Pourquoi?


JÉRÔME MARTINAUD

Parce que j'avais trouvé le corps.


INSPECTEUR GALLIEN

Alors, pourquoi rentrer?


JÉRÔME MARTINAUD

Bien, pour téléphoner!


INSPECTEUR GALLIEN

Il y a deux

cabines téléphoniques

sur le terrain communal.

Alors, je vous demande

pourquoi rentrer chez vous?


JÉRÔME MARTINAUD

Bon, bien je ne sais pas, moi.

J'étais sous le choc. Voilà.


INSPECTEUR GALLIEN

Hum.

Votre femme...

Elle vous a entendu rentrer?


JÉRÔME MARTINAUD

Je ne sais pas si elle m'a entendu

ou pas. Elle s'en fout.

Je ne l'intéresse pas.


INSPECTEUR GALLIEN

Bon. Vous rentrez chez vous.

Le téléphone est en bas

et vous montez au premier.

Pourquoi?


JÉRÔME MARTINAUD

Je suis allé dans la salle

de bains.


INSPECTEUR GALLIEN

Pour téléphoner?


JÉRÔME MARTINAUD

J'avais envie de dégueuler.

J'avais la chiasse.

Ça vous va, ça, oui?


INSPECTEUR GALLIEN

Oui. À cause du choc.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, c'est ça. À cause

du choc, oui. C'est ça.

Probablement à cause

du choc, oui.


INSPECTEUR GALLIEN

Dites-moi, Martinaud,

des imperméables,

vous en avez combien?

(Montrant le manteau sur une table)

Comme celui-là, là. Combien?


JÉRÔME MARTINAUD

Deux.

Deux!


INSPECTEUR GALLIEN

Pareils? Identiques?


JÉRÔME MARTINAUD

Non, mais évidemment

identiques.

Dans les impers,

vous avez deux modèles.

Vous avez avec ou sans ceinture.

Moi, je préfère avec.

Ça m'avantage.


MARTINAUD baisse la tête et touche le nez.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais qu'est-ce qui vous

arrive? Ça va pas?


JÉRÔME MARTINAUD

Si, si. Ça va,

mon petit vieux. Ça va.

Ça va très bien. Continuez.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous êtes tout pâle, là.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, non. Ça va, Gallien.

De toute façon, vous n'êtes...

pas très frais non plus.

Bon alors, arrêtez de tourner

autour du pot maintenant.

Vous en étiez à la soirée du 3.

Qu'est-ce que vous voulez savoir?

Qu'est-ce que vous voulez savoir

d'honnête et précis maintenant?


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien, ce que vous faisiez

dans le petit bois.

Ce que vous faisiez

dans le petit bois.

Ce que vous faisiez

à Saint-Clément. Voilà.


JÉRÔME MARTINAUD

Saint-Clément, comme j'ai eu

l'honneur de vous le dire,

j'étais avec une putain.


INSPECTEUR GALLIEN

D'accord. Alors, le nom

de la fille, Martinaud.

Le nom de l'hôtel, l'adresse.


JÉRÔME MARTINAUD

Il n'y avait pas d'hôtel.

Il n'y avait pas d'hôtel.

C'était une pute

qui draguait en voiture.

Une amazone comme on appelle.


INSPECTEUR GALLIEN

Lamentable!


JÉRÔME MARTINAUD

Quoi donc?


INSPECTEUR GALLIEN

Votre argument. Lamentable.


JÉRÔME MARTINAUD

C'est pas un argument.

C'est un alibi.


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien, il est navrant,

votre alibi.

Vous attendez... Quelle heure

il est? 2 heures du matin

pour m'avouer

que vous allez aux putes?

Mais vous n'arrêtez pas

de mentir depuis

que vous êtes là,

mon pauvre vieux.

Votre sœur malade

que vous voyez à peine.

Une heure passée

dans un bistrot

où personne ne vous

a reconnu d'ailleurs.

Une promenade au phare,

et puis après ça,

plus de promenade au phare.

Et puis maintenant

une putain anonyme.

Dites-moi, Martinaud, quand

est-ce que vous allez me dire

quelque chose

que je puisse croire? Hum?


JÉRÔME MARTINAUD

Elle vous a parlé de Camille.


GALLIEN qui s'était penché sur MARTINAUD se relève songeur.


JÉRÔME MARTINAUD

Bien, dites-le.


GALLIEN se rapproche d'ADAMI.


JÉRÔME MARTINAUD

Dites-le qu'elle est venue

vous parler de ça.

Un mobile pour violer

des enfants.

Elle est venue

vous parler de Camille

et tout est parfait pour

vous maintenant. C'est clair.

Oui. Vous avez bien

de la chance.

Je suis le vilain petit canard.

Tonton bec-de-lièvre.

Évidemment, c'est...

c'est plus facile

à dire comme ça

que de raconter

une histoire d'amour.


INSPECTEUR GALLIEN

Mais qu'est-ce qui vous

arrive, Martinaud?

Hein? Qu'est-ce qui

vous prend?

Où est-ce que vous partez, là,

avec votre...

votre canard,

votre bec-de-lièvre, là?

Moi, je voulais simplement

vous parler de votre imper.

C'est tout.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, vous avez raison.

Parlons plutôt des impers.

C'est plus important.


INSPECTEUR GALLIEN

Bien oui.

Heureusement que vous en avez

deux impers.

Qu'est-ce que vous avez fait

de l'autre?


JÉRÔME MARTINAUD

L'autre?


INSPECTEUR GALLIEN

Oui. Celui du terrain communal.


JÉRÔME MARTINAUD

Bien, je l'ai remis

à la police.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah, non.

Non, Martinaud. Celui que vous

avez remis à la police

était parfait. Pas de traces

de boue, pas de ronces.

Rien. Impeccable.


JÉRÔME MARTINAUD

Et alors?


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien, alors, vous continuez

de mentir, Martinaud, voilà.

Vous n'êtes pas allé vomir

en rentrant chez vous.

Vous vous êtes changé.


JÉRÔME MARTINAUD

Ah bon? Et pourquoi?


INSPECTEUR GALLIEN

Parce qu'il y avait

du sang sur votre imper.


JÉRÔME MARTINAUD

Mais forcément!

J'ai voulu la reconnaître,

alors je l'ai touchée.


INSPECTEUR GALLIEN

(Prenant l'imper sur la table)

Martinaud, je vous le répète.

C'est un imper impeccable

que vous avez remis à la police.

Et pourquoi?

(Lançant l'imper devant MARTINAUD)

Parce que celui de Jobourg,

l'autre, eh bien c'est celui-là.


JÉRÔME MARTINAUD

Vous n'avez aucune preuve.


INSPECTEUR GALLIEN

Si.

(Montrant un ticket rose)

Le ticket du teinturier

que votre femme a été

chercher elle-même.

Meurtre le jeudi.

Le teinturier le lendemain.

Un assassin impeccable

dans des vêtements bien propres.


JÉRÔME MARTINAUD

Non, c'est pas ça.

C'est simplement que...


INSPECTEUR GALLIEN

Que quoi, Martinaud?


JÉRÔME MARTINAUD

Je ne pensais pas.

Je ne pensais...

Je ne pensais pas

qu'elle irait jusque là.


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, votre femme vous aime pas

beaucoup, mon petit vieux.


JÉRÔME MARTINAUD

Non. Non, non.

On s'aime pas...

Pas trop.

Je peux dire qu'à ce point-là,

ça devient...

ça devient presque marrant.


INSPECTEUR GALLIEN

Vous avez tué Valera?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui.


INSPECTEUR GALLIEN

Et Lebailly?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui.


INSPECTEUR GALLIEN

Les deux?


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, oui. Les deux.

Les deux.

Oui. Tuées et violées.

C'est moi.

Vous êtes prêt

à faire une déposition?

Qu'est-ce que je fais

d'autre, hein?

Qu'est-ce que je fais d'autre?


GALLIEN sort du commissariat. Des voitures passent dans la rue. GALLIEN s'allume une cigarette. Le COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE court le rejoindre dans sa tenue de soirée.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Ah, Antoine!

Bravo, mon vieux!

Votre ténacité a porté

ses fruits, j'ai appris.

Dites-moi...


INSPECTEUR GALLIEN

Oui?


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Qu'est-ce qui s'est passé

avec Belmont? On m'a dit que...


INSPECTEUR GALLIEN

Oh non. Rien du tout.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

C'est bien ce que je me

disais. Et Martinaud?


INSPECTEUR GALLIEN

Eh bien, Adami prend

sa déposition et puis voilà.


CHANTAL MARTINAUD sort du commissariat. Elle s'arrête et regarde GALLIEN. Elle passe près de lui et continue son chemin.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

(Regardant CHANTAL passer)

C'est...


INSPECTEUR GALLIEN

Oui, oui.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Elle ne prend pas ça trop mal?


INSPECTEUR GALLIEN

Non. Très courageuse.


CHANTAL marche jusqu'à sa voiture. La remorqueuse débarque une voiture remorquée.


OPÉRATEUR DE DÉPANNEUSE

Vas-y, tout droit. Tout droit.

Allez!


SECOND GENDARME

(S'adressant à CHANTAL)

Excusez-moi, madame,

mais il va falloir patienter

cinq minutes. Il faut qu'on

décharge la voiture, là.


CHANTAL MARTINAUD

Ça n'a pas d'importance.

J'ai tout mon temps.


SECOND GENDARME

Merci, madame.


OPÉRATEUR DE DÉPANNEUSE

Vas-y! Encore.

Vas-y. Stop!


L'OPÉRATEUR DE DÉPANNEUSE remarque un filet de sang qui sort du coffre.


OPÉRATEUR DE DÉPANNEUSE

Attends. Attends une seconde.

(Appelant quelqu'un)

Dis donc.

Viens voir un peu.

C'est quoi ce truc?


SECOND GENDARME

Ça, c'est du sang,

mon petit vieux.


OPÉRATEUR DE DÉPANNEUSE

(Hélant l'inspecteur GALLIEN)

Hé! Hé, Antoine!

Tu peux venir?

Tu peux venir s'il te plaît?


GALLIEN suit le GENDARME et ouvre le coffre de la voiture. Dans la voiture, il y a un corps enveloppé dans du plastique.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

À qui elle est cette bagnole?


SECOND GENDARME

Un certain Jabelain.

Il nous a emmerdés

toute la soirée

parce qu'on lui avait volé

sa tire.


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Et où il est ce Jabelain?

Vous l'avez laissé repartir?


SECOND GENDARME

Non, non. On lui a téléphoné.

Il est en train de poireauter

au commissariat.

Et Martinaud là-dedans?


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Quoi, Martinaud?

Maître Martinaud!


COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE

Eh bien ça, c'est l'affaire

de M. Gallien, Me Martinaud.


Des sirènes résonnent dans la nuit. GALLIEN reste là, devant le corps d'une enfant, en silence. CHANTAL est toujours là. GALLIEN la dévisage.


Dans le bureau des inspecteurs, MARTINAUD fait sa déposition. ADAMI tape à la machine. GALLIEN entre dans le bureau.


JÉRÔME MARTINAUD

Eh bien après,

j'ai transporté le corps...

Non. Plutôt non, j'ai...

J'ai traîné le corps. Je crois

que l'inspecteur Gallien

préfère le mot «traîner».

J'ai traîné le corps depuis

le petit bois jusqu'au fossé.


INSPECTEUR ADAMI

Ce que vous appelez le petit

bois, c'est le bois de Jobourg?

Parce qu'il me faut

des noms, M. Martinaud.


JÉRÔME MARTINAUD

Oui, oui. C'est ça.

Mettez le petit bois...

le petit bois de Jobourg.


GALLIEN arrache la feuille du rouleau de la machine à écrire. Il lit. Puis il déchire la déposition.


Dans un autre bureau, le COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE questionne JABELAIN. MARTINAUD regarde par une fenêtre l'homme penché qui se retourne pour le regarder. GALLIEN ferme les stores. MARTINAUD se tourne vers GALLIEN.


JÉRÔME MARTINAUD

Alors, c'est le vrai, celui-là?

Vous êtes bien sûr?


INSPECTEUR GALLIEN

Oui.


JÉRÔME MARTINAUD

Ça remue là-dedans. Ça s'agite.


INSPECTEUR GALLIEN

Ah oui, je comprends.


JÉRÔME MARTINAUD

Avouer deux crimes...

pour échapper à tout ça.

Tout ce gâchis.

S'il était pas arrivé,

j'aurais bien fait l'affaire,

non?


INSPECTEUR GALLIEN

Bon. Allez, ça va

comme ça, Martinaud.

Allez, soyez gentil.

Allez-vous-en maintenant.

Allez reprendre vos...


JÉRÔME MARTINAUD

Allez reprendre votre imper

et retourner dans votre couloir.

C'est ce que vous alliez dire.


INSPECTEUR GALLIEN

Foutez le camp, Martinaud.


MARTINAUD avance quelques pas et se retourne.


JÉRÔME MARTINAUD

Il y a...

Il y a quand même une question

que je voudrais vous poser.

Une seule.

Si ça avait été indispensable,

tout à fait indispensable,

est-ce que vous auriez fait

citer Camille à la barre?


INSPECTEUR GALLIEN

Quelle Camille?


MARTINAUD sort du commissariat. CHANTAL est toujours dans sa voiture. MARTINAUD monte du côté passager. CHANTAL ne dit rien. MARTINAUD se retourne et voit la tête ensanglantée de sa femme. Elle est morte, une arme à la main.


GALLIEN sort du commissariat à son tour. Il fait presque jour. MARTINAUD sort de la voiture en hurlant.


JÉRÔME MARTINAUD

Gallien!

Gallien!


MARTINAUD est sous le choc, GALLIEN le regarde, sidéré.


Texte narratif :
1er janvier. 7 heures du matin.


Générique de fermeture

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