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Vidéo transcription

La fille de d'Artagnan

Eloïse, digne fille de d’Artagnan, est témoin du meurtre de la mère supérieure du couvent auquel son illustre père l’a jadis confiée.



Réalisateur: Bertrand Tavernier
Acteurs: Sophie Marceau, Philippe Noiret, Jean-Luc Bideau, Sami Frey
Année de production: 1994

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Générique d'ouverture


Dans la forêt couverte d'un brouillard épais, un homme à la peau noire et torse nu court. À ses poignets pendent de lourdes chaînes. Plusieurs cavaliers pénètrent dans la forêt et poursuivent l'homme en fuite. Parmi les cavaliers se trouve ÉGLANTINE de Rochefort. Elle s'arrête un moment et fouille la forêt du regard, puis repart se joindre au groupe de cavaliers. Le fugitif a les mains liées par des chaînes, il continue sa course dans la forêt. ÉGLANTINE et les autres cavaliers avancent au galop dans la forêt et se rapprochent du fugitif.


Dans la chapelle d'un couvent, des nonnes chantent les matines. Plus tard, la mère supérieure fait un inventaire en compagnie de deux nonnes.


MÈRE SUPÉRIEURE

Douze cornettes

en drap de Hollande.


VIEILLE NONNE

Cornettes en drap

de Hollande.


MÈRE SUPÉRIEURE

Six robes de bure,

deux cilices.

Ça fait 8 et six, 14,

et deux, 16.

16 écus 3 livres.


VIEILLE NONNE

16 écus 3 livres.


MÈRE SUPÉRIEURE

Quatre chemises

de lin d'Artois.


VIEILLE NONNE

Quatre chemises

de lin d'Artois.


MÈRE SUPÉRIEURE

8 sols 3 liards.


Le fugitif arrive au couvent, épuisé. Il frappe à la porte violemment. Puis sonne une cloche suspendue près de la porte. Une nonne ouvre le portail et laisse entrer l'homme à demi nu. L'homme crie dans une langue inconnue. Il traverse la cour de l'enceinte du couvent. Les sœurs, qui travaillent dans la cour, sont effrayées par l'homme qui continue de courir. Le fugitif entre dans la chapelle. Il crie dans sa langue et s'agenouille finalement sur le sol de pierre.


NONNE

Doux Jésus!

Le diable à moitié nu.

Vade retro satanas!


NONNE 2

Sur mon âme, c'est lui.

C'est Belzébuth!


MÈRE SUPÉRIEURE

Mais non, voyons.

C'est un indigène d'Afrique.


NOVICE

Un indigène?


MÈRE SUPÉRIEURE

Oui, un être humain.

Doté d'une âme

comme vous et moi.


NONNE 3

Une âme noire, ma mère?


MÈRE SUPÉRIEURE

Naturellement.

Mes baptêmes et prières

en font la lessive.


La MÈRE SUPÉRIEURE se penche sur le fugitif et s'adresse à lui dans une langue étrangère. Le fugitif lui explique. Elle semble comprendre.


MÈRE SUPÉRIEURE

(S'adressant aux nonnes)

Mais menez-le chez moi

au lieu de caqueter

comme des poules. Allez! Allez.


SOEUR CÉLINE et la novice s'empressent d'aider l'homme à se relever pendant que MÈRE SUPÉRIEURE continue de questionner l'homme dans sa langue.


MÈRE SUPÉRIEURE

(S'adressant à la novice)

Éloïse, pas toi.

(Se tournant vers les soeurs)

Soeur Huguette, venez.

(S'adressant aux autres soeurs)

Et vous, priez.


Quelques nonnes accompagnent MÈRE SUPÉRIEURE et les autres recommencent à chanter leurs prières tout en gardant un œil sur le groupe qui s'éloigne.


Soudain les portes du prieuré s'ouvrent et les cavaliers entrent en trombe.


NONNE 4

Vous n'avez rien à faire ici.

Vous profanez un lieu sacré.


BARGAS, le chef des cavaliers frappe la nonne et s'avance vers une autre qui s'interpose.


BARGAS

Alors, où il est, ce nègre?

Vous allez parler, oui?


NONNE 5

Jamais!


Le CAVALIER frappe la deuxième nonne. Les autres sont outrées et ÉLOÏSE essaie d'intervenir quoique retenue par l'une des nonnes.


ÉLOÏSE

Non!


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT entre à son tour dans le prieuré.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Assez perdu de temps.

Cherchez partout et trouvez-le!


ÉLOÏSE cherche à se défaire des bras de deux nonnes qui la retiennent d'intervenir.


SOEUR CÉLINE

Éloïse, pour l'amour du ciel!


ÉLOÏSE

Mais qu'est-ce que vous avez

dans les veines, mildious!


SOEUR CÉLINE

Ah, mais en plus, elle jure.


Dans le bureau de la MÈRE SUPÉRIEURE, le fugitif se débat et cherche à fuir encore.


MÈRE SUPÉRIEURE

Vous n'avez rien à craindre.

Dieu vous protège.

(S'adressant à lui en langue étrangère)

Allez. Allez, asseyez-vous.

Allez.

Et n'ouvrez à personne.

(Pour elle même)

Comment on dit:

«N'ouvrez à personne»?


MÈRE SUPÉRIEURE calme le fugitif en lui parlant dans sa langue.


Dehors, les cris des nonnes qui paniquent au passage des cavaliers et d'ÉGLANTINE DE ROCHEFORT résonnent dans la cour. Les brusqueries des cavaliers qui chevauchent dans la cour effraient les nonnes qui courent pour se mettre à l'abri.


CAVALIERS

Allez!

Allez, hue!


Dans le bureau de la MÈRE SUPÉRIEURE, le fugitif prend un papier sur le bureau et le pose sur son ventre blessé. Il souffre.


Près de l'escalier du couvent, BARGAS conduit ÉGLANTINE vers l'étage.


BARGAS

Madame!

C'est là-haut.


MÈRE SUPÉRIEURE s'interpose dans les marches.


MÈRE SUPÉRIEURE

Je vous interdis.

C'est un sacrilège.

Vous serez excommuniés.


Dans le bureau, le FUGITIF cherche une issue. Il brise une fenêtre. Les bruits de verre alertent BARGAS qui accourt, suivi d'ÉGLANTINE.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

La clé est sur elle.

Fouillez-la.


MÈRE SUPÉRIEURE

Vous ne me toucherez pas.

Plutôt la mort.


BARGAS n'hésite pas à enfoncer son fleuret sur la MÈRE SUPÉRIEURE qui pousse un cri de terreur.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Qui vous a demandé de faire

tant de zèle, maladroit?


BARGAS

C'est vous qui m'avez demandé.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

De la fouiller, rien de plus.

La fouiller.

Gentiment.


MÈRE SUPÉRIEURE est effondrée sur le sol, elle saigne. D'autres sœurs montent l'escalier pour venir à son secours.


NONNE

Mon Dieu!


BARGAS

J'ai pas besoin de la clé.


BARGAS et un des ses hommes tentent d'enfoncer la porte en la poussant des épaules.


À l'intérieur, le FUGITIF finit de fracasser le vitrail qui ornait la fenêtre et grimpe sur le rebord de la fenêtre. À ce moment, la porte s'enfonce.


Le FUGITIF saute par la fenêtre et se blesse une jambe. Très vite, il est encerclé par les cavaliers qui attendent à l'extérieur. Il tente de se défendre, mais la force du nombre l'oblige à céder. Il est frappé par un des hommes puis soulevé pour être transporté à cheval. ÉLOÏSE court dans la cour avec un bâton et commence à frapper les hommes qui ont refait prisonnier le FUGITIF. Un des hommes n'hésite pas à frapper violemment ÉLOÏSE qui tombe sur le sol. Elle se relève avant que les cavaliers s'enfuient.


ÉLOÏSE

Ah, ça, vous le paierez cher.

Que mon père l'apprenne

et vous allez voir

ce qu'il va vous faire.


La cavalerie quitte l'enceinte du couvent au galop. ÉLOÏSE reste sur le sol. Elle découvre le document entaché de sang laissé par le FUGITIF. En regardant le document, elle sourit le regard rempli d'espoir.


Le DUC DE CRASSAC discute avec le NÉGRIER en marchant près du port.


DUC DE CRASSAC

C'est insensé! Pourquoi

l'avoir laissé s'enfuir?

S'il parle, imaginez

les conséquences.


NÉGRIER

À qui voulez-vous qu'il parle,

monsieur le duc?

Même entre eux, ça sait pas

deux mots de français.


DUC DE CRASSAC

Tout de même,

un nègre en Périgord,

vous avez l'air de quoi?

Ces sauvages,

on les embarque en Afrique

et on les débarque

aux Amériques,

mais on leur fait pas

visiter les provinces.

Et le fuyard, bien entendu,

un spécimen robuste.


NÉGRIER

Tous veulent s'enfuir,

monsieur le duc.

Ce sont toujours les meilleurs

qui partent les premiers.


DUC DE CRASSAC

Nom de Dieu, un nègre

de 30 pistoles.


NÉGRIER

Peut-être davantage.


DUC DE CRASSAC

Nom de Dieu! J'ai pourtant

horreur de jurer,

mais pourtant, nom de Dieu,

quel besoin aussi d'approcher

la côte de si près?


NÉGRIER

Pour débarquer

le chargement secret,

monsieur le duc.

Tous ces sacs, ces caisses.


DUC DE CRASSAC

Mais je les aurais fait

prendre au large!


NÉGRIER

Il y a aussi que j'ai

de la famille à côté.

Pas vue depuis sept ans.

C'était l'occasion d'une visite.


DUC DE CRASSAC

Un homme comme vous,

Châtaignard, se passe de famille

le temps qu'il faut.

Dix ans, quinze ans!

Et la réparation, le délai, combien?

Disons le temps nécessaire,

monsieur le duc.

On peut faire une semaine.

On peut faire le double.


DUC DE CRASSAC

(S'agenouille en geignant)

Nom de Dieu...

Mais ça...

(Courant dans voir une caisse abîmée)

Qu'est-ce que c'est, ça?

(Hurlant)

Ça? Mousquet de Saint-Étienne,

dernier modèle, gâchette suédoise.

Insurpassable!

Et ils me les foutent par terre!

(Hurlant sur un homme)

Et le coupable,

dix coups de fouet. Douze!

24: 12 devant, 24 derrière. 42!

Fouettez-moi tout ça!

(Complètement hystérique)

Et le cachot! Le cachot

pour tout le monde!


MÈRE SUPÉRIEURE est alitée à cause de sa blessure. ÉLOÏSE est à son chevet.


MÈRE SUPÉRIEURE

Éloïse, mon enfant...

je te connais comme si

je t'avais fait.

Quand le Seigneur a rappelé

à lui ta pauvre mère...

ton père t'a confiée à moi

pour que je t'élève,

que je te protège.


ÉLOÏSE

C'est pourquoi

je veux aller à Paris.

Je reviens avec mon père,

son régiment, l'armée.

On les écrabouille.


MÈRE SUPÉRIEURE

Non. Non, Éloïse, non.


ÉLOÏSE

Écoute. La femme en rouge...

j'ai ici de quoi

la faire emprisonner.

Jure-moi.


ÉLOÏSE

Juré, ma mère.


MÈRE SUPÉRIEURE

Les méchants sont nombreux,

mais nos petites sœurs sont faibles.

Jure-moi de ne rien...


ÉLOÏSE

Je jure de ne rien négliger

pour votre vengeance, ma mère.


MÈRE SUPÉRIEURE

Ah... Ah non...

Ah...


MÈRE SUPÉRIEURE pousse quelques soupirs et sa tête tombe sur l'oreiller.


ÉLOÏSE

(Pleurant)

Ah, je le jure.

Serment sacré. Je vous vengerai,

ma mère, je vous vengerai.


Plus tard, au lavoir du couvent, ÉLOÏSE revêt des vêtements d'homme. Elle est avec deux nonnes qui l'aident.


ÉLOÏSE

Hé, ça m'a l'air bien, non?


SOEUR FÉLICITÉ

C'est un peu court des jambes.


SOEUR FRÉDÉGONDE

Le jardinier est bas du cul

et le maître de chapelle

a trop de ventre.

J'ai volé pour le mieux, moi.


ÉLOÏSE

Ah, mais vous chamaillez pas.

On croirait fait pour moi.

(Faisant quelques mouvements)

Ah là là! Ce que c'est agréable.

On devrait en lancer la mode.


SOEUR FÉLICITÉ

Des femmes en pantalon?


SOEUR FRÉDÉGONDE

Dans la rue? Quelle horreur!


SOEUR FÉLICITÉ

Le Bon Dieu ne supportera

jamais une telle obscénité.


ÉLOÏSE

Ah, mais laissons donc

le Bon Dieu tranquille.

Et pourquoi nous aurait-il

donné des jambes

si c'est pour les cacher, hein?

(Regardant ses jambes)

Moi, j'aime assez bien

les miennes.


SOEUR FÉLICITÉ

(Soulevant sa robe)

Et les miennes?


SOEUR FRÉDÉGONDE

(Relevant aussi sa robe)

Moi aussi, je peux.


ÉLOÏSE

Vous voulez vraiment pas

venir avec moi?


SOEUR FRÉDÉGONDE

Non.


SOEUR FÉLICITÉ

Ici, on mange tous les jours.


ÉLOÏSE voyage en carrosse avec d'autres voyageurs.


Dans une auberge occupée, des hommes et quelques femmes boivent et mangent. Un joueur de tambour entre et commence à rouler du tambour. Un homme s'avance.


RECRUTEUR

Salut la jeunesse!

Il y en a qui savent se battre

et qui veulent servir

le royaume?

(Attrapant un buveur)

Hein? Un peu de courage,

les mauviettes.

Il y a de l'or à gagner.

Et la gloire.

Bientôt, le sacre du roi.

À 16 ans, il va pouvoir

monter sur son trône.

Fini les soldats de plomb.

Enfin la guerre

avec de vrais canons.

Je ne partirai pas d'ici

sans cinq volontaires!

Allez, signez!


Dans un coin, QUENTIN observe de loin ÉLOÏSE déguisée en garçon.


AUBERGISTE

(Servant ÉLOÏSE)

Du gigot de Pauillac.

Tu m'en diras des nouvelles,

mon garçon.

(S'adressant à d'autres clients)

Alors, la soupe est bonne? Hein?


Dans l'auberge, le RECRUTEUR continue de faire son baratin. QUENTIN s'assoit à une table et prend une plume pour écrire en observant ÉLOÏSE qui mange goulûment.


RECRUTEUR

Deux francs de mieux.

Vous m'écoutez,

bande de soiffards?

Qu'on me donne un verre!


JOUEUR DE TAMBOUR

J'ai soif aussi.


RECRUTEUR

Qu'on lui donne un verre!


QUENTIN

(Écrivant)

«Mademoiselle...» Non.


RECRUTEUR

Et en plus,

il y a d'autres avantages.

À chaque halte chez l'habitant,

ce qui est à lui est à vous.

Le lit, le pain, le sel,

la chandelle, le vin

et l'habitante aussi.


QUENTIN

(Écrivant)

«Danse, papillon, danse...»

«L'amour...»


RECRUTEUR

En hiver,

vous rentrez chez vous

le temps de faire

un petit soldat

et c'est reparti

la fleur au fusil.


JOUEUR DE TAMBOUR

Allez, allez, signez!

Et on touche pas à mon tambour.


RECRUTEUR

Allez, signez

pour la belle vie.


JOUEUR DE TAMBOUR

Tu sais pas signer?

Une croix suffit.


QUENTIN donne son mot à l'AUBERGISTE pour qu'il l'apporte à ÉLOÏSE. Celui-ci est intercepté par le RECRUTEUR qui lit le mot à voix haute.


RECRUTEUR

«Danse, «papilon»,

danse. L'amour...»

(S'adressant à QUENTIN)

Alors, on envoie des billets

doux aux garçons?

On fait dans la quenouille?


JOUEUR DE TAMBOUR

Si tu aimes les hommes,

mon garçon,

l'armée t'ouvre les bras.

Et le reste.


ÉLOÏSE reçoit le mot et commence à lire.


RECRUTEUR

(S'adressant à QUENTIN)

Puisque tu sais écrire,

tu sais signer.

Un beau geste et on vous colle

dans la même chambrée,

mes mignons.


JOUEUR DE TAMBOUR

Dans la même chambrée,

tu te rends compte?


QUENTIN se laisse bousculer sans rien dire. Il prend l'encrier et verse l'encre sur la liste d'engagement du recruteur.


JOUEUR DE TAMBOUR

Mais qu'est-ce qu'il fait?


QUENTIN

Je suis d'une maladresse.


RECRUTEUR

Il l'a fait exprès.

Attrape-le!

Attrapez-le!


QUENTIN court dans l'auberge en grimpant sur les tables. Le joueur de tambour court derrière un peu encombré par son instrument.


RECRUTEUR

Hé-oh!


Le JOUEUR DE TAMBOUR tombe sur la table d'ÉLOÏSE et fait balancer son assiette sur le sol.


ÉLOÏSE

C'est mon gigot.


JOUEUR DE TAMBOUR

Et alors?


ÉLOÏSE frappe la tête de l'homme violemment avec sa chope. Le RECRUTEUR sort son épée pour s'en prendre à ÉLOÏSE qui lui bloque le passage en renversant sa table. ÉLOÏSE soulève une autre table pour contrer l'attaque du RECRUTEUR, mais elle le repousse d'un coup de pied et s'empresse d'attraper une épée pour affronter son assaillant.


Au bout d'un moment, ÉLOÏSE se retrouve couchée au sol, mais continue de se défendre. Elle aperçoit QUENTIN qui la regarde.


ÉLOÏSE

Mais vous pourriez

m'aider, non?


Le RECRUTEUR trébuche et ÉLOÏSE réussit à se relever. QUENTIN la soutient. La bagarre tourne en bagarre générale et les buveurs de l'auberge s'en donnent à cœur joie sur le JOUEUR DE TAMBOUR et le RECRUTEUR.


CLIENT

Il a fait exprès!


QUENTIN et ÉLOÏSE sortent en courant de la taverne et empruntent les chevaux du RECRUTEUR et de son JOUEUR de tambour.


QUENTIN

Fine lame!


ÉLOÏSE

Hérédité. Vous montez bien,

j'espère.


QUENTIN

Bien, je suis meilleur

à pied, hein?


ÉLOÏSE

(Commandant le cheval)

Oyé! Wô!


Plus tard, ÉLOÏSE et QUENTIN chevauchent dans un sentier de sous-bois. ÉLOÏSE remonte ses cheveux pour reprendre son apparence masculine.


QUENTIN

Laisse.


ÉLOÏSE

Tu as deviné tout de suite?


QUENTIN

L'amour n'est pas

aussi aveugle qu'on dit.

Et comme ça, on va où?


ÉLOÏSE

Voir mon père, à Paris.


QUENTIN

À Paris? J'en viens.

Je connais par coeur.

Il est prudent

que je t'accompagne.

Paris est une ville capricieuse,

ceinturée par les marauds,

envahie par les gredins.

Tu sauras pas

t'y défendre seule.


ÉLOÏSE

(Riant)

Ha! Et contre qui? Contre toi?

Je me demande à quoi

il ressemble, mon père.


QUENTIN

Tu ne l'as jamais vu?


ÉLOÏSE

Non. C'est si loin.


QUENTIN

Même pas un portrait,

un médaillon?


ÉLOÏSE

C'est un soldat. Les soldats

ne songent pas à ces fadaises.

D'autant que tout le monde

le connaît.

Si je te disais son nom.


QUENTIN

Dis toujours.


ÉLOÏSE

D'Artagnan.


QUENTIN

Ah oui, bien sûr.

Et moi, je suis

le fils de Richelieu

et de la Grande Mademoiselle.


ÉLOÏSE part devant au galop.


QUENTIN

Mais attends-moi!

Éloïse, attends-moi!


QUENTIN peine à contrôler son cheval et se retrouve très vite désarçonné. ÉLOÏSE s'est arrêtée et rit de QUENTIN encore par terre.


ÉLOÏSE

Ah, bien, t'aurais été beau

dans l'armée.

Tiens, t'aurais été

une bonne affaire.


Plus tard, QUENTIN et ÉLOÏSE se reposent près d'un feu de bois sous un arbre.


QUENTIN

Mais les nègres sont à

la mode, la cour en est pleine.

C'est pas comme les mahométans.


ÉLOÏSE

C'est quoi, les mahométans?


QUENTIN

On sait pas trop.

C'est à l'étude.

Il paraît qu'ils auraient

sept femmes

dont on voit que les yeux.

Aux Amériques,

c'est encore mieux:

il y a les hommes rouges

qu'on appelle les Peaux-Rouges.

Soi-disant qu'il leur pousserait

des plumes sur la tête.


ÉLOÏSE

J'adore quand tu m'inventes

des histoires.


QUENTIN

C'est mon métier,

je suis poète.

Éloïse?


ÉLOÏSE

Oui?


QUENTIN

J'ai une question.


ÉLOÏSE

Oui?


QUENTIN

Est-ce que tu m'aimes?

Je veux dire, d'amour.


ÉLOÏSE

L'amour, c'est comme

les mahométans, Quentin.

Pour l'instant, je sais pas

très bien ce que ça veut dire.

C'est à l'étude.


QUENTIN et ÉLOÏSE chevauchent dans une rue étroite et très achalandée de Paris.


FEMME

Monseigneur,

la bonne aventure?


FEMME 2

Monseigneur!


HOMME 1

Oui, ma petite dame?

Porteur d'eau!


ÉLOÏSE se penche pour demander son chemin.


ÉLOÏSE

La rue aux Ours,

vous connaissez? Je la cherche.


HOMME 1

De l'eau bien fraîche.


QUENTIN offre quelques pièces à un mendiant.


QUENTIN

Tiens, c'est les dernières.

Et prie pour que

la peste emporte Mazarin.


HOMME 1

Porteur d'eau.


ÉLOÏSE

J'ai l'impression

de rentrer d'exil.

Il fait toujours

ce temps-là à Paris?


QUENTIN

Toujours.


FEMME 2

Vin de Melun,

fromage de Passy.

Fromage de Passy, vin de Melun!

Il est bon, il est frais,

le fromage de Passy!


QUENTIN et ÉLOÏSE continuent d'avancer le long d'un mur de fortifications.


POISSONNIER

Et il est pour qui ce hareng,

ma bonne dame?

Hareng sec!

Hareng doux.

Hareng coupé, salé et fumé.


Un pendu complète le tableau. Un écriteau marqué voleur est accroché à lui.


QUENTIN

Ça, aussi, c'est Mazarin.

C'est ce qui me donne envie

d'écrire des pamphlets

contre lui.

Viens, ne restons pas là.

Ma tête est mise à prix.

S'ils me mettent la main dessus,

c'est la Bastille.


Les gardes du Cardinal passent peu de temps après ÉLOÏSE et QUENTIN dans la rue longeant le mur.


CHEF DE LA GARDE DU CARDINAL

Service du cardinal.

Tirez, devant, tirez!


Les gens huent les cavaliers en tunique rouge.


CHEF DE LA GARDE DU CARDINAL

Service du cardinal.


Plus loin dans la rue, un marchand court derrière un voleur à la tire. QUENTIN et ÉLOISE avancent dans les rues de PARIS.


MARCHAND

Le voilà! Arrêtez-le là-bas!

Au voleur! Au voleur!


CITADINE

Guillaume, mais où tu es?


ÉLOÏSE

C'est là.


CITADINE

Guillaume!


VOIX DU COURRIER

Courrier!

Courrier!


ÉLOÏSE descend de son cheval. QUENTIN fait de même.


ÉLOÏSE

Je préfère y aller seule.


VOIX DU COURRIER

Courrier!


PLANCHET interpelle ÉLOÏSE quand elle s'approche de la maison.


PLANCHET

Si vous venez pour la leçon,

vous êtes en retard.


ÉLOÏSE

La leçon? Quelle leçon?


Plus loin, au fond d’une cour, D'ARTAGNAN est assis sur un fauteuil et donne des indications à des hommes qui apprennent le maniement de l'épée.


D'ARTAGNAN

En garde.

Marchez, fendez.

Oh! Voilà. En garde.

Passe arrière, fendez!

En garde... fendez.

En garde... marchez, fendez.

En garde, passe arrière.

Fendez.


D'ARTAGNAN se retourne et aperçoit ÉLOÏSE. Il se lève et reste sans mot.


D'ARTAGNAN

Constance?

(Se tournant vers les élèves)

C'est fini pour aujourd'hui.

Revenez demain.


ÉLÈVE

Mais ce n'est pas

encore l'heure.


D'ARTAGNAN

C'est l'heure quand

je dis que c'est l'heure.

(Regardant ÉLOÏSE)

Belle. Avenante.

Gracieuse. Gentille?


ÉLOÏSE

Heureuse.


ÉLOÏSE saute dans les bras de son père.


D'ARTAGNAN

Un instant, je vous ai pris

pour ta mère.


Un carillon sonne dans les parages.


D'ARTAGNAN

(Interpellant un garçon)

Hé!

Tu m'as toujours pas payé

tes dernières leçons.


GARÇON

La prochaine fois. Ma tante

vous amènera les poulets.


D'ARTAGNAN

Non, plus de poulets.

C'est fini, les poulets.

Du boeuf!

(Revenant vers ÉLOÏSE)

Qu'est-ce que c'est

que cet accoutrement?


ÉLOÏSE

Bien, c'est pour le voyage.


D'ARTAGNAN

J'avais oublié

que t'avais les yeux verts.


ÉLOÏSE

C'est pas grave.


Plus tard, ÉLOÏSE suit son père à l'intérieur.


D'ARTAGNAN

Mais qu'est-ce que c'est

que ce couvent?

Ils t'ont laissée courir

sur les routes sans autorisation

écrite et paternelle?

La mère supérieure aura

de mes nouvelles.


ÉLOÏSE

Elle est morte.


D'ARTAGNAN

Elle est morte?

Eh bien, j'ignorais

qu'elle fut malade.

(Appelant dans la cour)

Planchet? C'est la petite.

C'est Éloïse.


PLANCHET

Éloïse?

Oh, la petite Éloïse?!

La nôtre?


D'ARTAGNAN

Oui, oui.

(Fermant la fenêtre et retournant vers ÉLOÏSE)

Tu as reconnu Planchet?

Un coup de vieux terrible.

Mais que la mère supérieure

soit morte ne justifie pas

pour autant que tu te promènes

toute seule dans les rues de Paris.

Tu te rends pas compte.

C'est un véritable coupe-gorge.

De plus en plus d'hommes sans

emploi, de femmes sans homme.

Décidément, cette tenue...


ÉLOÏSE

À cheval, habillée en novice,

ma robe retroussée

sur les cuisses,

c'est ça qui t'aurait plu?

Après toutes ces années

d'abandon, j'espérais vraiment

un meilleur accueil.

Même si la situation n'est pas

celle que j'imaginais.


D'ARTAGNAN

Non, mais elle est excellente,

ta situation.


ÉLOÏSE

Tu m'aurais ouvert les bras,

je me serais cru dans un palais.


D'ARTAGNAN

Mais si tu veux,

tu peux habiter ici.

Planchet tient la boutique

sur la rue, j'ai chez lui

tout le crédit que je veux.

Sa cuisine est excellente.


ÉLOÏSE

Je suis pas venue

faire un banquet, papa.

Je suis venue chercher ton aide.


D'ARTAGNAN

Mon aide...


Les gardes du Cardinal arrivent près de la rue où se sont arrêtés les chevaux de QUENTIN et ÉLOÏSE. QUENTIN se cache derrière son cheval. Le chef de la GARDE avance et scrute le fond de la rue, puis il fait demi-tour.


Chez D'ARTAGNAN, ÉLOÏSE fait le récit de l'attaque des hommes de la ROCHEFORT.


ÉLOÏSE

Et à l'instant, elle m'a dit:

«Va voir ton père.

Si quelqu'un peut agir,

c'est lui.»


D'ARTAGNAN

Bien sûr.

Bien sûr!

La mère supérieure a vu juste.

Malheureusement, c'est

très provisoire, hein?

Mais en ce moment...


ÉLOÏSE

Quoi, «en ce moment»?

Le roi ne peut rien refuser

à la plus vaillante épée

du royaume.


D'ARTAGNAN

Le roi veut des courtisans

rompus aux courbettes.

Et moi, j'ai du mal

à courber l'échine.

L'âge, sans doute.

J'ai quitté le service du roi.

Malgré moi. Enfin...

20 ans, j'ai porté ma cuirasse

et mon buffle.

20 ans, je me suis accroché

à un grade insuffisant,

sans avancer, sans reculer,

sans vivre. Alors, à 20 ans

et 1 jour,

j'ai bu quelques bouteilles

de vin de Vouvray.

C'est du velours.

Et je suis allé voir

ce petit galopin de roitelet

pour lui dire ce que j'avais

sur le coeur.

Que c'était un polisson,

un goinfre, un ingrat,

oublieux de ses promesses,

jaloux de son sauveur,

parce que je l'ai sauvé,

moi, ce petit roi,

sa mère, le Mazarin

et toute la bande!


ÉLOÏSE

Tu lui as dit tout ça?


D'ARTAGNAN

Oui. Si ce n'est à la lettre,

c'était dans l'esprit.


ÉLOÏSE

Il t'a pas fait arrêter?


D'ARTAGNAN

Mais c'était moi qui

commandais les mousquetaires.

Il aurait fallu que je me donne

l'ordre à moi-même

de me jeter en prison.

J'aurais désapprouvé.

Donc, désobéi.

Hum, bref...

Ma petite fille,

tu choisis mal ton heure.


ÉLOÏSE

Mais je choisis rien du tout.

(Fouillant dans sa besace)

Tiens, regarde.

C'est pour ce document

que la mère supérieure

est morte.


D'ARTAGNAN

Montre.


ÉLOÏSE remet la lettre à D'ARTAGNAN.


D'ARTAGNAN

Ce bout de papier, là?

T'en as parlé à quelqu'un?


ÉLOÏSE

Je sais tenir ma langue.

C'est un secret d'État.

Je le sais, je le sens.


D'ARTAGNAN

Oui, on dirait une liste

de blanchisserie, tu sais.

Avec du sang, mais

une liste de blanchisserie.


ÉLOÏSE

Non, mais c'est ça.

Mère Thérèse assassinée,

un nègre en sang,

des morts partout

pour une liste de blanchisserie?

Mais le complot saute aux yeux!

Les cavaliers noirs,

la femme en rouge...


D'ARTAGNAN

Il y aurait pas aussi

une licorne bleue

et un petit nain vert?


ÉLOÏSE

Puisque tu veux rien faire,

j'irai voir le roi.


D'ARTAGNAN

Ah non...


D'ARTAGNAN est interrompu par un bruit de porte.


QUENTIN

Quentin la Misère

pour vous servir.


D'ARTAGNAN

Mais qu'est-ce que

c'est que ça?


QUENTIN

Un poète. La Misère

est mon nom de plume.


D'ARTAGNAN

Non, mais, monsieur...

vous êtes en train d'interrompre

les retrouvailles d'une fille

avec son père. Sortez!

(S'adressant à ÉLOÏSE)

Et puis toi, pour ce qui est

d'aller trouver le roi...


QUENTIN

Avant de prendre congé, monsieur,

et bien que le moment ne paraisse

pas très favorable...


D'ARTAGNAN

Non, je croyais

vous avoir dit...


QUENTIN

... je me permets de demander

la main de votre fille Éloïse.


D'ARTAGNAN

Non, mais il commence

à m'échauffer les oreilles,

celui-là. Dehors!


QUENTIN

Je ne sors pas d'ici

sans une réponse.


D'ARTAGNAN

(Prenant son épée)

Mordious, mon petit bonhomme,

tu vas l'avoir, ta réponse!


ÉLOÏSE

Ah, mais, père,

si tu le tues...


D'ARTAGNAN

Mais qui parle de tuer?


D'ARTAGNAN coupe le cordon de la culotte de QUENTIN. La culotte tombe et QUENTIN se précipite pour la retenir. ÉLOÏSE et D'ARTAGNAN rient aux éclats.


QUENTIN

Devant ma fiancée?

Mais il est fou, ce vieux.

Pour qui vous prenez-vous?

Pour D'Artagnan?


ÉLOÏSE

Je t'avais prévenu, hein?


QUENTIN

Comment prévenu?

Tu m'as seulement dit

que ton père était soldat.

D'Artagnan...

C'est lui?

(Se tournant vers D'ARTAGNAN)

C'est vous?

Mon idole! Je suis l'un de

vos plus fervents admirateurs!

J'ai même écrit,

sur un mur de la Bastille:

«Toi qui croises le fer,

je te dédie ces vers.»

Tu te rends compte, Éloïse?

Je vais épouser sa fille.


D'ARTAGNAN

Sans vouloir vous offenser,

mon petit jeune homme,

allez voir dehors si j'y suis.


QUENTIN

La fille de d'Artagnan!


D'ARTAGNAN empoigne QUENTIN par le col et le jette dehors.


ÉLOÏSE

Quentin! Ah...


D'ARTAGNAN

(Se tournant vers sa fille)

Tu crois que je vais

te laisser filer avec ce pitre?


ÉLOÏSE

Et si je l'épouse?


D'ARTAGNAN

J'interdis.


ÉLOÏSE

Plus tu me l'interdis,

plus je l'épouse.


D'ARTAGNAN

Non, Éloïse. Éloïse,

ma petite Éloïse, voyons.

C'est le premier homme

que tu rencontres.

Il est normal

que tu t'entiches de lui.

Tu sors à peine du couvent.


ÉLOÏSE

Au fait, tu t'es bien débarrassée

de moi dans ce couvent.


D'ARTAGNAN

«Débarrassé», ne dis pas ça.

J'étais toujours par monts

et par vaux.

Le cul dans ma selle,

l'épée à la main.

Comment aurais-je pu m'occuper

de l'éducation d'une jeune

demoiselle?


ÉLOÏSE

Mais pendant que tu jouais

les héros, je me suis ennuyée

à mourir. J'ai même songé

à me faire soeur.


D'ARTAGNAN

Ah, quelle horreur! Si encore

t'étais laide ou sotte.


PLANCHET

(Entrant dans la pièce)

La petite Éloïse.

Eh bien, ça pousse.

Vous vous souvenez,

mon capitaine,

elle se cachait derrière

vos bottes. Et maintenant...


D'ARTAGNAN

Mais oui, je me souviens.


PLANCHET

Et quand je la berçais

pour l'endormir à La Rochelle,

sous le ventre des chevaux.

Parce qu'il pleuvait.


D'ARTAGNAN

(Poussant subtilement PLANCHET vers la sortie)

Hé! Vent d'ouest,

saison des pluies.


PLANCHET

(Chantant)

♪ Éloïse petite Éloïse ♪

(Se tournant vers D'ARTAGNAN)

Vous montiez la garde.


D'ARTAGNAN

Oui.


PLANCHET

Et moi...

(Chantant)


D'ARTAGNAN

♪ Fais dodo ♪

♪ T'auras du lolo ♪

(Revenant vers ÉLOÏSE)

Coup de vieux terrible.

Terrible. Bon, et bien sûr,

j'ai pas besoin de te demander

si ton Quentin la Misère

est riche.


ÉLOÏSE

Et toi, t'étais riche

quand t'es rentré

dans Paris sur ta vieille

jument jaune?


D'ARTAGNAN

Ha! Ma jument jaune. Hum...

Elle était magnifique.

Tu l'aurais vue trottinant

sur la route de Meung,

des marguerites plein

la bouche, cap de Diou!


ÉLOÏSE

Papa, c'est pas le moment

de lambiner dans tes souvenirs.


D'ARTAGNAN

Mes souvenirs, mon enfant,

c'est tout ce qu'il nous reste

passé un certain âge.

Mauvais, on se flatte

de leur avoir survécu.

Bon, on en goûte à nouveau

les saveurs.

J'en ai 43 dans mon cabinet.

Le mouchoir brodé d'Aramis,

le baudrier de Porthos,

le fameux baudrier.

Une dent de lait

de Louis le Dieudonné,

bientôt Louis le XIVe.

À qui je donnais la bouillie

en des temps difficiles.

Une mèche d'Athos.

On avait fait l'échange.


ÉLOÏSE regarde l'épée de son père.


D'ARTAGNAN

Athos...


D'ARTAGNAN se recueille sur une tombe dans la campagne.


D'ARTAGNAN

Vous auriez tout de même pu

me prévenir.

Mon cher Athos...

La terre sent si bon.

Ouais.

Vous vous rappelez

ce que nous disait Aramis?

«Coquetterie de sa part

pour nous attirer à elle.»

Et je comptais sur vous,

moi, pour un conseil.

Mordious!

Quelle cagade!

Je ne sais pas vers qui

me tourner avec cette enfant.

C'est ma fille, vous comprenez?

Hein? Bien, oui, Éloïse.

Qui voulez-vous

que ce soit d'autre?

Vous la verriez,

elle est si belle.

Tout le portrait de sa mère,

vous vous souvenez?

La même grâce, la même tournure,

avec en plus une flamme à néant.

Et un caractère.

Je sais pas comment la prendre.

Je lui dis deux mots,

elle sort les griffes.

Il est loin du joli temps

des mousquetaires.

Nous quatre, toujours ensemble.

Toujours battants,

jamais battus.

Toujours l'épée

hors du fourreau.

Et là, Aramis, je l'ai pas vu

depuis des années.

Porthos est perdu au fond de

sa province comme vous l'êtes.

Au fond de votre trou, là.

Ah, tudieu!

(Se relevant d'un coup)

Je me suis peut-être assis

sur votre figure.

Vous étiez déjà pas très bavard.


D'ARTAGNAN s'éloigne la mine basse. Puis, il monte chez lui et trouve l'endroit vide.


D'ARTAGNAN

Éloïse?

Éloïse!

Volaille de merde!


PLANCHET est étendu près de l'âtre sur le sol.


D'ARTAGNAN

Je te la confie.

Je te dis: «Protège-la!»

Et toi, tu te laisses

surprendre comme un apprenti.

Combien ils étaient?


PLANCHET

C'est elle qui m'a fait ça,

la petite Éloïse.

J'avais beau me débattre...


D'ARTAGNAN

Mais enfin, comment elle? Je

l'avais enfermée à double tour!


PLANCHET

Elle sanglotait.

«Mon bon Planchet, ouvre-moi.

J'ai un secret à te dire à l'oreille.»

Alors, j'entrouvre

et je vois une grosse larme

sur son petit nez.

(Pleurnichant)

Et le reste est du domaine

des suppositions.

Elle m'a évanoui en deux temps,

trois mouvements.


D'ARTAGNAN

Bougre d'âne...

Ma petite fille,

où peut-elle être allée?

Où?


PLANCHET

Mais j'en sais rien!

Pétard de merde!


Près du château, la garde royale éjecte des visiteurs non annoncés.


GARDE ROYALE

Figure inconnue. Pas de

laissez-passer, rien à faire.

Marquis ou pas marquis,

c'est non.


Le MARQUIS se fait éjecter. ÉLOÏSE approche et voit passer un carrosse qui s'arrête.


VALET

(Ouvrant la porte du carrosse)

Le duc et la duchesse d'Aloigny

de Blécourt d'Entraigues

et leurs demoiselles.


GARDE ROYALE

Ça passe.


Les nobles tentent de descendre du carrosse, mais aussitôt les badauds se ruent sur le carrosse.


VALET

Laissez passer

monsieur le duc.

Laissez passer monsieur le duc!


Au loin, des voix proviennent des gens qui tournent autour de la cour du château.


VOIX AU LOIN

Écrivain public!


ÉLOÏSE profite de l'aubaine pour se faire admettre à la cour du roi. Elle entre par une porte du carrosse pour ressortir par l'autre, comme si elle faisait partie de la suite du Duc.


À l'intérieur du château, la cour est très animée. Des nobles et des dames circulent parmi les musiciens. Le Cardinal MAZARIN profite de toutes les occasions de rencontre qui s'offrent à lui dans ce contexte.


MAZARIN

Monsieur

l'ambassadeur d'Espagne,

j'ai interrompu

ma partie de trictrac

pour vous annoncer une nouvelle

qui va vous ravir.

Sa Majesté a pris

la décision de renoncer

à son projet d'alliance avec

l'Angleterre de M. Cromwell.

Vous voyez que vous aviez tort

de vous inquiéter.


LOUIS XIV

Ce n'est pas ce dont

nous étions convenus hier.


Le roi, qui est encore un adolescent, approche du cardinal MAZARIN.


MAZARIN

Monseigneur m'aura mal compris

à cause de mon

épouvantable accent.


MAZARIN se retourne vers une dame de la cour et s'adresse à elle en italien.


MAZARIN

… tenir la compagnie

à l'ambassadeur d'Espagne.

Grazie.


MAZARIN rejoint le roi dans une pièce à part.


LOUIS XIV

Pourtant, je croyais

avoir compris.


MAZARIN

Oui, bien sûr. Vous comprenez

toujours très bien.

Hier, vous avez compris

qu'il fallait nous allier

avec l'Angleterre

protestante. Bravo!

Mais aujourd'hui, nous recevons

l'ambassadeur d'Espagne,

la très catholique Espagne,

que cette alliance exaspère.

Donc, ce traité avec Cromwell

est oublié.


LOUIS XIV

N'est-ce pas quelque peu

sournois et malhonnête?


MAZARIN

La paix est à ce prix.

Sournois, malhonnête,

mais efficace.

En renonçant à ce traité,

nous rassurons

les puissances catholiques.

Les Anglais sont

sur le pied de guerre.

Il suffit de les immobiliser

jusqu'à l'hiver.

Ce qui donnera à M. de Turenne

le temps de se préparer.

Et au printemps, sus à l'ennemi.

Surprise, victoire!

Encore bravo.


LOUIS XIV

Tout de même, le traité

avec l'Angleterre,

ne l'ai-je pas déjà signé?


MAZARIN

Il est vrai que...


LOUIS XIV

Si j'ai déjà signé, peut-on dire

que je renonce à mon alliance?

Je la trahis tout bonnement.


MAZARIN

Alliance qui devait

impérativement rester secrète.

Si elle est connue, il n'y a

plus d'alliance qui vaille.

Ainsi, monseigneur

n'a aucun scrupule

à nier son existence.


MAZARIN se retourne pour s'assurer que l'ambassadeur d'Espagne est bien traité.


MAZARIN

Avec un argument supplémentaire:

nier l'alliance, aussitôt,

elle redevient secrète.

Donc, parfaitement valable.


LOUIS XIV

Décidément, plus nous allons,

plus j'aime la politique.


LOUIS XIV retourne à sa place et saisit un bilboquet à PHILIPPE son frère. Là où PHLIPPE échoue, LOUIS XIV réussit du premier coup. Il est applaudi par des courtisanes.


LOUIS XIV

C'est un don.

Je suis doué,

j'ai tous les dons.


MAZARIN passe devant le roi en discourant en italien et s'approchant de l'ambassadeur d'Espagne, il hausse le ton. Celui-ci porte un cornet à son oreille. ÉLOÏSE fait irruption dans la salle. LOUIS s'approche d'elle.


LOUIS XIV

Il y a sur la couleur

de vos yeux

des axiomes latins

fort gracieux.


Les courtisanes de la cour papotent et font circuler la rumeur.


COURTISANES

Le roi fait un compliment.

Le roi fait un compliment.


LOUIS XIV

Mademoiselle?


ÉLOÏSE

Éloïse D'Artagnan.

Je viens pour une affaire

de la plus haute importance.


LOUIS XIV

Oseriez-vous plaider

la cause de votre père?


ÉLOÏSE

Ah non, si c'était cela,

il sera venu lui-même.


COURTISANE

Elle a fait une gaffe.


LOUIS XIV

Ainsi, il n'a même pas

le front de venir

me présenter

ses excuses lui-même.

Se prend-il pour le grand turc

pour m'envoyer une ambassade?


MAZARIN

Moi qui me flatte

d'être informé de tout,

j'ignorais que D'Artagnan

eut une fille.

Je comprends qu'on vous cache

mademoiselle.

Vous feriez trop de jalouses.

Passons dans mon bureau.

(S'adressant à JOUEUR DE CARTES)

Prenez mon jeu. Si vous perdez,

c'est sur votre bourse.


JOUEUR DE CARTES

Et si gagne?


MAZARIN

C'est mon jeu.


LOUIS XIV

Ah...


MAZARIN

Bien.


ÉLOÏSE fait une révérence avant de suivre MAZARIN jusque dans son bureau.


MAZARIN

Attaquer un couvent,

quel malheur!

On ne respecte plus rien.


ÉLOÏSE

Ils étaient

fous de rage, fous!


Un clerc apporte des propos à signer. MAZARIN n'apprécie pas l'interruption et engueule le clerc en italien.


MAZARIN

Et ils osent tuer

une mère supérieure?


ÉLOÏSE

Le chef l'a fait.

Sur l'ordre d'une femme.

La femme en rouge.


MAZARIN

Mais pourquoi? On ne tue pas

une personne ecclésiastique

sans un grand motif.


ÉLOÏSE

Mais voilà, monseigneur,

c'est ça.

Un grand motif. Le complot.


MAZARIN

Oui, chère petite,

mais quel complot? Lequel?

Mes services secrets

en connaissent huit.


ÉLOÏSE

Mais ça fera neuf.


MAZARIN

Mamma mia!


ÉLOÏSE

D'ailleurs,

il y a un document.

Mère Thérèse l'avait écrit

et le nègre venait le chercher.


MAZARIN

Un document?

Quoi, un document?

Pour qui?

Et pourquoi un nègre?

L'Afrique... Dieu de dieu!

(Se levant pour réfléchir à voix haute)

J'avais déjà l'Europe

sur le dos.

Un pauvre Italien s'arrange

toujours avec l'Europe,

mais là, c'est trop.

Attenzione, Mazzarino.

Ce document est indispensable

à la compréhension des choses.

(Retournant vers ÉLOÏSE)

Quelle sorte de document?


ÉLOÏSE

Un document secret

et codé, accablant.

Il n'en reste qu'un seul

feuillet tombé des mains

du nègre lorsqu'ils se sont

emparés de lui.


GARDE DU CARDINAL

(Entrant en trombe)

Son éminence a exigé

qu'on la prévienne sur l'heure.

Monseigneur, bientôt,

vous n'aurez plus

à redouter la Misère.

Le poète, vous savez,

qui écrit ces pamphlets

sur votre prétendue avarice,

les taxes exorbitantes, les abus...


MAZARIN

Bien. Passez, passez.


GARDE DU CARDINAL

Celui qui a osé vous surnommer

le ladre vert, la musaraigne rouge.


MAZARIN

Passez, vous dis-je!

Vous l'avez pris?


GARDE DU CARDINAL

(Tendant un document)

Tout comme. Il a fait l'erreur

de rentrer dans Paris,

d'où nous l'avions chassé.

On l'a vu, on le suit.

Autant dire qu'on le tient. Ha!


MAZARIN

Eh bien, voilà. Bastille,

M. Quentin la Misère.


MAZARIN signe l'arrêté sous le regard stupéfait d'ÉLOÏSE.


MAZARIN

Après cela, qu'on vienne

me taxer d'avarice.

Je loge gratuitement

mes pires ennemis.

(Retournant à ÉLOÏSE)

Alors, ce fameux document,

je pense que

vous me l'avez apporté.


ÉLOÏSE

Non. Non, non.

La mère supérieure l'a brûlé.

Je voudrais vous déranger plus

longtemps. J'ai abusé déjà...


MAZARIN

La mère supérieure? Vous

m'avez dit qu'elle était morte.


ÉLOÏSE

Oui, mais ça n'empêche pas

de brûler, monseigneur.

Si j'apprenais

quoi que ce soit...

Votre temps est précieux.

Merci de m'avoir écoutée.

À bientôt sans doute

et nous nous reverrons,

je pense.


ÉLOÏSE est pressée de sortir.


MAZARIN

Que ces femmes sont

d'étranges créatures.

On bavarde, elle est charmante,

et tout à coup, la mouche

la pique.

(S'adressant à une homme qui travaille dans le bureau)

Vous avez bien connu son père.


ACOLYTE DE MAZARIN

Disons, dans une autre vie,

monseigneur.


MAZARIN

Vous avez remarqué?

Elle allait tout dire

et c'est juste au moment

où j'ai signé que,

subitement,

elle est devenue toute pâle.


ACOLYTE DE MAZARIN

Pour moi, le document n'a pas

brûlé, il est sur elle.

Mais votre signature

lui est apparue

comme à Balthazar le Babylonien.

La terrible signature de Dieu

sur les murs du palais.


MAZARIN

Ma signature?

Oui, ma signature.

Elle l'aura reconnue?


ACOLYTE DE MAZARIN

Ce qui, vous me permettez

d'anticiper

sur votre admirable esprit

de déduction, signifierait...


MAZARIN

Qu'elle l'a déjà vue.

Mais alors, où?

Je signe tellement

de paperasses...

Sur le document...


ACOLYTE DE MAZARIN ET MAZARIN

Le document secret.


MAZARIN

Vite, qu'on la rattrape!

Je veux ce document.

Je veux savoir lequel de

mes secrets n'est plus secret.


À l'extérieur de l'enceinte de la cour, ÉLOÏSE s'apprête à partir sur son cheval quand son père l'interpelle.


D'ARTAGNAN

C'est ça qu'on t'apprend

dans ton couvent?

À désobéir à ton père?

Je t'interdis de venir voir le roi.

Tu y cours tout droit.

Allez, descends.


ÉLOÏSE

Mais lâche-moi!

Tu me fais mal.


D'ARTAGNAN

Descends!


ÉLOÏSE

Tu veux que je fasse un

scandale, c'est ça que tu veux?


D'ARTAGNAN

Évidemment, mademoiselle n'en fait

qu'à sa tête.


ÉLOÏSE

Parce que toi, tu n'en faisais

jamais à ta tête?


D'ARTAGNAN

Mais moi, je ne suis pas une fille!

Mordious! Où vas-tu?


ÉLOÏSE

Sauver Quentin!


La garde du Cardinal sort du portail du palais. Ils sont six hommes à chevaux qui essaient de rattraper ÉLOÏSE. D'ARTAGNAN les voit passer et craint pour sa fille.


ÉLOÏSE chevauche dans les rues étroites de la ville et se retrouve encerclée par les gardes du cardinal. Elle emprunte une petite allée pour s'évader et louvoie dans Paris. Pour échapper aux gardes, elle fait monter un escalier à son cheval et pénètre dans une école d'art, puis traverse un vitrail et se retrouve malgré tout piégée.


ÉLOÏSE

Non, mais! Espèces de lâches!

Triple brutes! Mais ôtez

vos grosses pattes de là.

Philistins!


GARDE DU CARDINAL

Je l'ai trouvé.

Le cardinal sera content.


Soudain, le garde se retourne, une lame sur l'épaule.


D'ARTAGNAN

Monsieur, il me semble

que vous avez été impoli

avec ma fille.


D'ARTAGNAN n'hésite pas à frapper l'homme au visage avec sa lame. Les cinq autres gardes retiennent malgré tout ÉLOÏSE. D'ARTAGNAN doit croiser le fer avec les gardes du cardinal. ÉLOÏSE aussi se bat, quoiqu’un peu empêtrée dans ses jupons.


D'ARTAGNAN

Éloïse,

je te préfère nettement

dans la tenue de ton sexe.


D'ARTAGNAN lance une épée à sa fille qui peut maintenant se battre avec ses assaillants. À deux, les d'ARTAGNAN réussissent à garder leurs agresseurs en respect et reculent pour trouver une voie de sortie.


D'ARTAGNAN

N'engage pas le fer!

Parade, septime,

seconde et contre.

Et ne retiens pas ta riposte.


ÉLOÏSE attaque pour repousser les hommes du cardinal. D'ARTAGNAN se bat contre trois hommes et ÉLOÏSE en affrontent deux.


D'ARTAGNAN

Ça, c'est la botte d'Athos.

Ça, c'est celle d'Aramis.

Et ça, c'est celle de Porthos.

Médiocre méthode académique,

mais ça ne se démode pas.


ÉLOÏSE enfonce son épée dans l'estomac de son adversaire tandis que le deuxième a déjà fui. ÉLOÏSE réalise qu'elle vient de tuer un homme et se retourne pour pleurer.


D'ARTAGNAN

Te détourne pas,

ma petite fille. Regarde.

Il y a dans l'oeil des fibres

qu'il faut savoir endurcir

quand on est jeune.

On est vraiment bons et généreux

quand l'oeil est devenu sec,

mais le coeur est resté tendre.


ÉLOÏSE pleure dans les bras de son père.


D'ARTAGNAN

C'est une robe de ta mère, ça.

Je la reconnais.

Elle te va bien.

Allez, viens.

On va nettoyer tout ça.

Allez!


ÉLOÏSE

Moi aussi,

j'ai ma botte secrète.


ÉLOÏSE fouille sa botte et sort le fameux message ensanglanté.


Au palais l'ACOLYTE rapporte un document à MAZARIN.


MAZARIN

C'est le message?


ACOLYTE DE MAZARIN

Oui, monseigneur.

Encore tiède.

Saisi sur la donzelle.


MAZARIN

Mais la signature,

je ne la vois pas.


ACOLYTE DE MAZARIN

Le complot serait-il anonyme?


MAZARIN

(Lisant)

«Danse, papillon, danse.

«L'amour, mademoiselle,

a votre ressemblance.

«Et je brûle mes ailes.

«Ces flammes, quand il vente,

et que l'incendie qui gagne,

je suis l'ombre qui entre

vos châteaux en Espagne.»

(Propos en italien)

Trop mauvais pour être un poème.

C'est un message codé.


ACOLYTE DE MAZARIN

(Citant)

«Les flammes, l'incendie»,

claire menace.


MAZARIN

(Relisant)

«Je suis l'ombre...»

«Ombre.»

(Prononçant à la manière espagnole)

«Hombre.»

Signifie «homme» en espagnol.


ACOLYTE DE MAZARIN

Monseigneur...


MAZARIN

Ce couvent pillé est bien sur

les terres du duc de Crassac.

Je pensais qu'il s'était retiré

des conspirations

et se contentait

de la traite des esclaves.


ACOLYTE DE MAZARIN

Sur laquelle

il acquitte régulièrement

ses taxes, monseigneur.


MAZARIN

Je sais. Mais ce message...

L'Espagne évoquée...

Croyez-en ma

trop vieille expérience...

tout ça pue le complot

à plein nez.

Il y a fronde sous roche.

Ah!


MAZARIN qui était à cheval sur un cheval d'arçon décide de se déplacer.


ACOLYTE DE MAZARIN

Non, votre goutte,

monseigneur.


VOIX D'UN PEINTRE

Gardez la pose, monseigneur.


MAZARIN est insulté de se faire commander et s'approche du peintre en murmurant sa colère en italien. Puis il regarde la toile et se trouve insulté de voir aussi médiocre portrait. Il injure le peintre en italien.


MAZARIN

Il reste à savoir...

quel rôle joue D'Artagnan

dans l'affaire.

Et pourquoi

il nous a envoyé sa fille.


MAZARIN retourne vers le cheval d'arçon et tend les bras à son acolyte pour qu'il l'aide à monter.


Pendant ce temps, D'ARTAGNAN et ÉLOÏSE retournent chez eux.


D'ARTAGNAN

À 12 leçons d'escrime

par semaine,

j'en ai au moins pour six mois

à rembourser tes dégâts.

Un vitrail fracassé...


ÉLOÏSE

En tout cas, tu peux plus

nier qu'il y a complot.

Mazarin, s'il m'envoie

ses sbires, a forcément

partie liée avec les conjurés.

Ah! Oh là là, quelle idiote!

D'ailleurs, à son côté,

il y avait un borgne.

C'est un signe, non?

Les borgnes sont

de tous les complots,

depuis le serpent

du paradis terrestre.


D'ARTAGNAN

Il était borgne, le serpent?


ÉLOÏSE

Oui. Les soeurs

me l'ont enseigné.


D'ARTAGNAN

Bien, je peux t'assurer

que dans l'affaire

des ferrets de la reine,

aucun borgne.


ÉLOÏSE

Ah non, pitié!

Quand c'est pas la jument jaune,

c'est les ferrets de la reine.


D'ARTAGNAN

Elle était pas jaune, la

jument, elle était bouton d'or.


ÉLOÏSE

Ah oui? Et alors?


Les D'ARTAGNAN arrivent enfin dans la cour d'entraînement.


ÉLOÏSE

Planchet!

As-tu vu Quentin, mon fiancé?


PLANCHET

Un jeune homme a passé

la tête pour dire:

«Qu'Éloïse ne s'inquiète pas.

Je la rejoindrai

en temps et en heures.»


ÉLOÏSE

C'est tout?

(Embrassant le front de PLANCHET)

Mon petit Planchet.


PLANCHET

Non, c'est pas tout.

Je l'ai vu passer deux minutes

plus tard en courant

devant la fenêtre.

Il avait six hommes

de Mazarin aux fesses.


ÉLOÏSE

Ah, j'y vais!


D'ARTAGNAN

Non, reste.

Si tu as l'intention

de vivre avec ce garçon,

il est temps que

tu commences à lui obéir.

Il a dit: «Je la retrouverai

ici», tu restes ici.

Voilà. Va te préparer.

Quant à nous, Planchet,

parlons affaires.

J'ai envers toi, l'ami,

une vieille dette

dont l'heure est venue

de m'acquitter.


D'ARTAGNAN est assis avec PLANCHET dans son échoppe.


D'ARTAGNAN

Donc, je te dois 1000 livres.


PLANCHET

2000 livres.


D'ARTAGNAN

Ah, 2000?

Ah, 2000. Tiens donc.

Ah. Mettons, bon. Mais

je ne vérifie pas, hein?

Tu vas m'en poser quatre

sur cette table.


PLANCHET

Quoi?


D'ARTAGNAN

Tu veux que je te rembourse,

oui ou non?


PLANCHET

Si vous m'expliquiez déjà.


D'ARTAGNAN

Non, non, pas de théorie,

tu comprendrais pas.


PLANCHET

Non, non.

La mathématique financière

se démontre avec du concret.


D'ARTAGNAN

Quatre sacs de 1000 livres là.


PLANCHET

Bon.


PLANCHET se lève et se dirige vers les étagères de son échoppe.


PLANCHET

Je pars du petit salé...


D'ARTAGNAN

Qu'est-ce que tu fais?


PLANCHET

Je cherche ma cachette.

C'est toute une combinaison.


Pendant que PLANCHET cherche sa cachette, D'ARTAGNAN fait le plein de victuailles qu'il met dans son sac sans être vu.


PLANCHET

Voilà. Le petit salé.

Deux rangs au-dessus...

la groseille.

Je fais six pots sur la droite.

Miel de rhubarbe, je descends.

Un, deux, trois.


D'ARTAGNAN prend une meule de fromage et du pain qu'il lance à ÉLOÏSE qui attend dehors.


PLANCHET

Filets de hareng.

Et neuf.

Neuf... Droite ou gauche?

Gauche.

(Comptant jusqu'à 9)

Sept, huit... Neuf.


D'ARTAGNAN profite de la lenteur de PLANCHET pour renvoyer saucissons et autre nourriture à ÉLOÏSE qui est toujours devant la porte.


PLANCHET

Pois cassés, à la du Guesclin.


D'ARTAGNAN

(S'assoyant comme s'il n'avait pas bougé)

Pourquoi pas directement les

pois cassés, à la du Guesclin?


PLANCHET

Monsieur, n'être

qu'un petit épicier

n'exclut pas le goût

du mystère et de l'aventure.

Vous me demandiez 4000 livres.

(Déposant les bourses sur la table)

Les voici.


D'ARTAGNAN

Bien. Ha, ha!

(Rendant deux bourses)

Je paie ma dette. Voilà.

Ouf! Je me sens mieux. Hein?


PLANCHET

Ah, mais vous me payez--


D'ARTAGNAN

Avec du retard, oui, oui,

je sais. Mais n'en parlons plus.

Parce que ces 2000 livres,

Planchet,

ne vont pas croupir derechef

derrière tes légumes

à la du Guesclin.

Ils deviennent ta part dans

une entreprise considérable,

dans laquelle je mets de moitié.

Moi, 2000 et toi, 2000.


PLANCHET

Ah, mais, monsieur,

vous m'étourdissez.

J'ai sorti 4000 livres.


D'ARTAGNAN

Oui, et je t'en ai rendu deux.

Tu mets deux, je mets deux.

Deux et deux font quatre.

C'est clair, non?

Mais qu'est-ce que c'est

que tous ces chichis?

Nous partons déjouer

une conspiration, Planchet.

Ce dont j'attends:

retour en grâce, pension,

avancements avec effet

rétroactif toute chose

dont tu auras ta part,

et tu chipotes, toi.


PLANCHET

Moi, j'aimerais

tout de même bien

qu'on recommence tout

devant la petite.


D'ARTAGNAN

Non, non. Non, non.

L'argent n'est pas un sujet

dont on doit débattre

devant les enfants.

Et puis quoi,

pour une fois, Planchet,

raisonne en philosophe

et non pas en boutiquier.

Tu apportes le plus gros

du numéraire. C'est vrai.

Mais moi, j'apporte ma main,

mon épée, ma détermination

à sauver ma peau.

Mes amis! Toi, la bourse.

Moi, la vie. Partage équitable.


ÉLOÏSE

Tes amis, dis-tu, mais Aramis

sera-t-il seulement tenté

par l'aventure? Et Porthos?


PLANCHET

Ah, c'est vrai.

M. Porthos, sans lui...


D'ARTAGNAN

Je doute que l'aventure tente

vraiment Aramis, comme tu dis.

(Reprenant son épée plantée dans une laitue)

Donne-moi ça. T'as vu dans

quel état tu vas me la mettre?

Mais j'espère

que notre ancienne amitié

saura vaincre sa réticence.

Quant à Porthos, si réticence

il y avait, ton pâté,

tes bécasses et ton jambon

emporteront le morceau!


PLANCHET

Ah non, laisse faire

les jambons! Vous avez déjà

six pâtés, trois terrines,

un fricot.


D'ARTAGNAN

(Se tournant vers ÉLOÏSE)

Quant à toi, on trouvera

bien un couvent

en route pour te loger.


ÉLOÏSE

Un couvent? Encore!

Et moi qui t'apporte une

conspiration sur un plateau.

Eh bien, si c'est comme ça,

je retourne voir le roi.

Avant que je cite ton nom,

j'étais dans sa bonne amitié.

Il m'a même fait compliment.

Hum-hum!


D'ARTAGNAN

Non, mais tu entends ça,

Planchet?

Mais on ne t'apprenait donc pas

l'histoire au couvent?

Tu ignores tout des maladies

des rois de France?

Ce pauvre François II,

toujours mal aux oreilles.

Charles IX, mal à la tête.

Henri III, mal au ventre.

Et le mal dont souffre celui

qui sera bientôt Louis le XIVe

est le pire de tous: son point

faible, c'est le coeur.

Il ne peut pas voir

une jeune beauté

sans soupirer.

Et moi, je déteste

les rois qui soupirent.

Alors, un seul remède:

le couvent.

Le couvent tout de suite!


ÉLOÏSE

La vérité, c'est que tu veux à

tout prix te débarrasser de moi.


D'ARTAGNAN

Dame, oui.

Mais tu me manqueras.


Un carrosse approche du portillon donnant sur la cour. PLANCHET discute avec ÉLOÏSE.


PLANCHET

Et dans cinq minutes,

votre père sera calmé.

Colère gasconne.

C'est rien. Je le connais

quand il est mal luné.

Tiens, je me souviens.

Quand Richelieu avait-


ÉLOÏSE

Quentin?


ÉLOÏSE court rejoindre QUENTIN qui descend de la place du cocher.


ÉLOÏSE

Quentin!


QUENTIN

Les sbires de Mazarin

sont après moi.

J'ai dû emprunter cette voiture

à je ne sais qui.


QUENTIN embrasse ÉLOÏSE.


D'ARTAGNAN

Ça tombe à pic.

On embarque tous là-dedans.

Planchet, tu nous précèdes

chez Porthos.

Tu prends ta mule

et tu emmènes mes chevaux.


Plus tard, PLANCHET est chez PORTHOS qui fait sa buanderie.


PORTHOS

Mais M. D'Artagnan

s'imaginerait-il

que je suis à sa disposition?

Hum?

Est-ce qu'il m'a fait

l'honneur de sa présence

lors des obsèques

de ma première femme? Non.

Est-ce qu'il a dénié

être de mon remariage?

De mon reveuvage? Non plus.

Est-ce qu'il m'a convié

au banquet des anciens

mousquetaires gris

de M. de «Trévise»?


PLANCHET

Tréville.


PORTHOS

Qu'est-ce que j'ai dit?


PLANCHET

Oh rien. Ça arrive.


PORTHOS

Pauvre Planchet!

Vous savez que j'en ai bigorné

pour moins que ça?

J'espère que

vous n'avez pas oublié

mon extrême susceptibilité?

Voici la réponse que je te

charge de porter à ton maître.

C'est non, tudieu!

Viendrait-il me supplier

à genoux, le Gascon,

que ce serait encore non,

non, non! Et non.


Plus tard, dans le carrosse, PORTHOS mange les victuailles gracieusement offertes par PLANCHET.


PORTHOS

Oui, oui, oui, oui!

Oui, si je m'en souviens.

Ta jument jaune.

Un canari sur quatre pattes.

Et encore, qu'elle fut jaune

n'était pas le pire.


D'ARTAGNAN

Ah bon?


PORTHOS

Non. Elle sentait l'ail.


D'ARTAGNAN

Elle sentait l'ail.


PORTHOS

Elle sentait pas l'ail.

(S'adressant à PLANCHET)

Deux doigts de Sancerre,

s'il te plaît, mon ami.

(S'adressant à D'ARTAGNAN)

Elle empestait l'ail!

Si vous ne me croyez pas,

nous consulterons Aramis.


D'ARTAGNAN

Oh, Aramis.


Devant les portes d'un château, le carrosse est arrêté. D'ARTAGNAN sonne au portail. ARAMIS est étendu dans son lit et se fait faire une manucure par une femme, pendant qu'un masque de concombre sèche sur son visage.


SERVANTE

(Entrant dans la chambre)

Monseigneur, monseigneur!


ARAMIS

Chassez-moi ces intrus!

On ne dérange pas les

méditations d'un évêque.

Allez!


SERVANTE

C'est-à-dire, monseigneur, ces

messieurs insistent beaucoup.


D'ARTAGNAN ET PORTHOS

Allons, Aramis,

faudra-t-il que nous

enfoncions votre porte,

mordious!


ARAMIS

(Se tournant vers la manucuriste)

Vous, sortez!

(S'adressant à la servante)

Vous, enlevez-moi ça.


Le DUC DE CRASSAC est chez son médecin apothicaire qui concocte une potion.


DUC DE CRASSAC

Foudroyant! Je veux un poison

foudroyant. Foudroyant!

Qui ait l'air d'une malédiction

divine. Et vous me proposez

un élixir qui tue en trois heures.


MÉDECIN

Je peux réduire

à deux heures et quelques.


DUC DE CRASSAC

Non! Je veux pas que ça se

boive, je veux que ça se mange.

Ah, nom de Dieu! Ce laboratoire

de recherche magnifique

me coûte une fortune.

Je veux des résultats.

Une pommade, voilà. J'en prends,

je vous touche, vous êtes mort.

C'est clair?


[MÉDECIN:]à dire,

monsieur le duc, mais...


DUC DE CRASSAC

Il y a pas de «mais»!

Vous êtes médecin, nom de Dieu.

Alors, une mort subite,

ça ne devra pas

vous poser de problèmes.


Le DUC se retrouve plus tard, entre les cuisses d'ÉGLANTINE DE ROCHEFORT, plus précisément dans son lit.


DUC DE CRASSAC

Je suis désolé,

mais j'ai la tête ailleurs.

J'ai l'impression

que Mazarin est dans la pièce

et qu'il nous observe.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Calmez-vous, Clovis.

Tous les hommes de votre trempe

connaissent des hauts

et des bas.

L'angoisse avant le triomphe.

Le triomphe, oui, bien sûr.


DUC DE CRASSAC

Mais nom de Dieu,

pourquoi cet intérêt du cardinal

pour un malheureux couvent

bousculé à 150 lieues du Louvre?

Toutes ces missives, ces

questions, ces interrogations...

(Se redressant)

C'est bien simple,

j'ai plus de pigeon

pour envoyer mes réponses.


Le DUC va se servir du vin.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

La mère supérieure n'était

pas femme à mourir en silence.

Et je crains qu'elle ne m'ait

reconnue.


DUC DE CRASSAC

Ah, nom de Dieu!


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Tout le couvent me dénoncera

à la première enquête.

Et moi, c'est vous.

Nous devons

y mettre bon ordre.


DUC DE CRASSAC

Bon ordre? Vous voulez dire?


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Nettoyer la place.


DUC DE CRASSAC

Tout de même.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Place nette, plus de témoins.


DUC DE CRASSAC

Mais l'autre saura. Ce putain

de Rital a des espions partout.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Mais s'il vous soupçonne,

Mazzarino vous enverra

un émissaire.

Il n'agira pas sans mesurer

ses chances de succès

et le prix à payer.

C'est un homme de réflexion.

Vous êtes un homme d'action.


DUC DE CRASSAC

Un homme d'action, c'est vrai.

(Retournant entre les cuisses d'ÉGLANTINE)

J'ai trop tendance à l'oublier.

On reprend?


Dans la bibliothèque du Cardinal, MAZARIN fait des recherches et tente de décoder le message qu'il a intercepté.


MAZARIN

«Château en Espagne...»

«Château en Espagne...» Non!

«Danse, papillon, danse.

L'amour, mademoiselle...»

Je suis sûr qu'il y a là-dessous

ni amour ni demoiselle.

Trois jours sans trouver rien!

Riccardo!

(Propos traduits de l'italien)

Trois jours sans rien trouver!

Riccardo! Riccardo!

(Propos traduits de l'italien)

Riccardo, tu m'as déchiffré

la dernière grille du pape,

et là...

Qu'est-ce que c'est,

cette équipe minable?


RICCARDO

(Propos traduits de l'italien)

Nous faisons pour le mieux...

notre possible.


MAZARIN

Enfin, la grille du pape,

c'était autre chose.


RICCARDO

(Propos traduits de l'italien)

La grille du pape, une connerie!

Tu parles d'une grille!

Stupide, très facile.

Une consonne pour la voyelle

qui la précède, et réciproquement.

Bien sûr, à partir de la 7e lettre!

Un jeu d'enfant...

Je ne suis pas un amateur,

Monseigneur.

(Pointant les mots «danse papillon»)

Ça, c'est terrible!

Effrayant, infernal!

Parce que ça, c'est nouveau!


MAZARIN retourne vers le message.


MAZARIN

(Propos traduits de l'italien)

Nouveau?

(Lisant)

«Et j'y brûle mes ailes.»


ACOLYTE DE MAZARIN

Nous avons essayé,

monseigneur.

Ce n'est pas écrit

à l'encre sympathique.

Je viens de recevoir, par pigeon

voyageur, la réponse de Crassac.

Il prétend qu'à la suite

d'une tempête,

un navire a été drossé

à la côte.

Évasion d'un nègre, poursuite,

refuge dans un couvent, bavure.


MAZARIN

Bavure?


ACOLYTE DE MAZARIN

Bavure. Une mère supérieure

assassinée.


MAZARIN

Il me prend pour un imbécile,

votre Crassac.

Sa réponse est si stupide

qu'elle me confirme

dans mon idée.

Ce type-là trafique

en dehors des esclaves.

S'il trafique sans moi,

il trafique contre moi.

Voilà la preuve

de la gravité des choses.

Tout le monde sait

que je suis à vendre.

S'il n'essaie pas de négocier,

de se couvrir de ma complicité,

c'est qu'il ne veut pas

une part du gâteau.

Il veut tout le gâteau.

Il veut ma place.


Les clercs du cardinal, présents dans la bibliothèque, applaudissent le jugement de MAZARIN.


MAZARIN

Ah, non! Pas ça, non, non.

Grazie.

Croyez-moi!

(Montrant le message projeté sur une pierre)

Ceci est la clé.

Au travail, messieurs.


ARAMIS tente de déchiffrer la liste de buanderie tachée de sang qu'ÉLOÏSE prétend être un message secret. D'ARTAGNAN fait les cent pas en attendant les conclusions d'ARAMIS.


ARAMIS

J'en termine, je crois.

«Quatre robes de bure,

8 sols 3 liards»,

ça nous donne au chapitre 43,

verset septième de Jérémie,

toujours le cinquième mot.

Qui est «Choronaïm».

Voilà. Choronaïm.

(Notant)

Maintenant, relisons.

«Choronaïm, rosée,

angélique, septante,

sérénité, astre, chameau.»


PORTHOS

(Parlant la bouche pleine)

C'est obscur,

surtout le «chameau».


D'ARTAGNAN

Et le Choronaïm?

Qui est, ce Choronaïm?


ARAMIS

C'est un pays, mon cher.

Prendriez-vous Le Pirée

pour un homme?

Nous approchons.

Il suffisait de se référer

au code secret du père Joseph.

Jérémie, prophétie sur Moab.

Et la réflexion devrait

nous amener à déduire bientôt

le sens de tout cela.


PORTHOS

Sérénité.

Angélique.

Septante.

C'est un complot poétique.

Hum... Hum...


PORTHOS dévore goulûment les aliments fournis par PLANCHET.


PLANCHET

Non, arrête.

La hure, le marcassin

ne laissera pas le salmis

de perdreau rouge

passer devant lui.

Ton estomac va se retourner.

Puis sans compter la truffe

que l'oignon peut contrarier.


PORTHOS

Enfin, Planchet,

tu mets bien des artichauts

dans ton pâté au jus?


PLANCHET

Oui, toujours.

Une couche au fond, sel, poivre,

trois langues de lard.

La moitié de la viande,

deuxième couche au milieu,

puis le reste par-dessus.


PORTHOS

Eh bien, que vas-tu craindre?

L'artichaut fera tout passer.


PORTHOS se sert une grosse portion.


D'ARTAGNAN

Et si ça n'était vraiment

qu'une liste de blanchisserie?


ARAMIS

D'Artagnan, mon ami,

vous raisonnez comme un fromage.

Croyez-vous que Mazarin

aurait envoyé ses sbires

uniquement pour une simple

liste de blanchisserie?

Examinez-la bien d'ailleurs.

En haut, à gauche.

Au travers de la tâche.

On distingue «voile»,

et plus loin «Hollande».


D'ARTAGNAN

Moi, je lis toujours

«toile de Hollande».


ARAMIS

Or, qui dit «Hollande»

dit «provinces unies»

et donc, Espagne

puisqu'elles font partie

de la Couronne espagnole

et qu'elles l'ont soutenue

contre l'Anglais Cromwell.


PORTHOS

Tout devient implacable,

sauf le chameau.


ARAMIS

Partons demain

pour le couvent de Crassac

pour tirer cette affaire

au clair.


D'ARTAGNAN

À propos de couvent,

je voudrais qu'Éloïse--


ARAMIS

Bien sûr, elle vient. Elle est

la seule à avoir vu l'agresseur.

Elle nous sera très précieuse.


ÉLOÏSE qui écoute près de la porte de la salle à manger se réjouit d'entendre qu'ARAMIS tient à ce qu'elle soit présente.


ÉLOÏSE court à l'étage pour annoncer la nouvelle à QUENTIN qui dort encore.


ÉLOÏSE

Quentin, je pars.

Quentin...

(Chuchotant)

Quentin...


ÉLOÏSE défait le cordon de sa robe de nuit, mais rien n'y fait. QUENTIN reste endormi.


ÉLOÏSE

(Soupirant)

Quelle misère, la Misère.

Tant pis pour toi.


Les mousquetaires, QUENTIN et ÉLOÏSE traversent la campagne au galop pour se rendre au couvent.


Le DUC DE CRASSAC explique son plan pour éliminer le roi à d'autres nobles et ÉGLANTINE DE ROCHEFORT.


DUC DE CRASSAC

Imaginez que nous sommes

à Reims, dans la cathédrale.

Ici, le prince, le futur roi,

son frère, sa mère,

le cardinal, nous.

Ici, l'évêque de Soissons.

Dans sa main, la sainte Ampoule

à laquelle l'un des nôtres,

un moine, aura substitué celle-ci,

identique.

L'évêque, de sa main gantée,

prend le saint chrême

et commence les onctions.

Elles seront fatales

au jeune roi.

Les uns y verront

la main de Dieu.

Les autres, la main du diable.

L'essentiel est que personne

n'y voie la nôtre.

Aussitôt la mort du malheureux

Louis constaté,

exécution du cardinal

présumé coupable

et proclamation du jeune frère

du roi comme héritier du trône,

et moi désigné

comme son protecteur.

Par vous.

Tous. Nous sommes bien d'accord?


NOBLE

Mais l'accident? La sainte

onction supposée fatale?

Qu'est-ce exactement?


DUC DE CRASSAC

Aqua mysteriosa.

Un poison sans merci.

Inexorable. «Borgiaque».

On meurt dans la minute

du seul contact avec la peau.

(Faisant entrer le MÉDECIN)

Le poison.

Le fournisseur.


CRASSAC oint le front du MÉDECIN.


DUC DE CRASSAC

Il y en a sept, je crois?


MÉDECIN

Oui, monsieur le duc. Le

front, les tempes, les yeux...

(Comprenant qu'il va mourir)

Ah...


DUC DE CRASSAC

Vous en saviez trop

mon pauvre ami.

(Se tournant vers les autres)

Il en savait trop

Trop, c'est trop.


MÉDECIN

Tout de même...

Ma gentille petite femme...


DUC DE CRASSAC

Partez sans inquiétude.

J'ai quelqu'un pour elle.

Quelqu'un de bien.

De mieux que vous.


DUC DE CRASSAC

Maintenant, messieurs,

plus aucun contact entre nous

jusqu'au cloître de Chazeilles

où nous serons,

la veille du sacre,

les invités du pauvre roi

qui ne sera pas roi.


ÉLOÏSE mène la chevauchée vers le couvent, les autres la rejoignent.


PORTHOS

Moi, je suis sûr qu'on pouvait

garder la berline.

C'était plus confortable.


D'ARTAGNAN

Et le panache, Porthos?

On n'allait pas laisser

tout le panache à Cyrano.


ÉLOÏSE

Allez, plus vite,

messieurs. Plus vite!


PORTHOS

Elle est autoritaire, hein.


ARAMIS

Lorsque nous serons

au couvent,

avec les petites soeurs,

vous me laisserez faire.

J'ai la manière.

Si elles renâclent,

je les confesse.


QUENTIN est le dernier à suivre.


ÉLOÏSE

(S'approchant de la monture de QUENTIN)

Hier soir, tu as manqué

un spectacle ravissant.


QUENTIN

Un spectacle?


ÉLOÏSE

Hum-hum. Quelque chose que tu

ne verras peut-être plus jamais.

Quelque chose comme la comète.

(Reprenant les devants du convoi)

Allez, messieurs! Allez!


D'ARTAGNAN

Mon cheval est à la limite

de la fourbure.


PORTHOS

Et le mien est

en train de fondre.


ARAMIS tente de négocier chez un maréchal ferrant.


MARÉCHAL FERRANT

Changer de cheval?

Vous êtes bons, messieurs.

C'est impossible pour la bonne

raison que j'en ai plus.

J'ai cédé le dernier

il y a pas une heure.


PORTHOS

On me connaît

en haut lieu, mon garçon.

Deux mots de mois

et ta licence saute.


MARÉCHAL FERRANT

Mais c'est aussi ce qu'a dit

l'homme à qui j'ai dû les céder.

Aussi connu que vous, hein.

Et en haut lieu.

Et aussi pressé.

Mais borgne.


ÉLOÏSE

Borgne?

Celui du Louvre.

Tu te souviens, papa?

Je t'en ai parlé.


D'ARTAGNAN

Et borgne comment?


MARÉCHAL FERRANT

Bien borgne avec un seul oeil.


ÉLOÏSE

C'est lui. Nous trouverons

des chevaux plus loin.


PLANCHET

Ah non, ne me dites pas

que vous repartez.


Ailleurs, D'ARTAGNAN cette fois s'adresse à un aubergiste.


AUBERGISTE

J'aurais bien voulu vous faire

plaisir, mes seigneurs, mais...


D'ARTAGNAN

Il est passé un borgne.


ÉLOÏSE

Et qui a tout raflé?


AUBERGISTE

Voilà.


PORTHOS

Mets-nous tout de même

la table. Moi, j'ai faim.


ARAMIS

Excellente idée.

Et préparez-nous des chambres.


AUBERGISTE

C'est-à-dire, mes seigneurs...


PLANCHET

La maison ferme?


AUBERGISTE

Voilà.


D'ARTAGNAN

Tu fermes? Et la raison?


AUBERGISTE

C'est mercredi.


D'ARTAGNAN

Et alors?


AUBERGISTE

Alors, dimanche, c'est

le sacre du roi. Moi, j'y vais.

On ne ferme jamais.

Sauf pour le sacre des rois.


ARAMIS sort son épée.


D'ARTAGNAN

Du calme, l'abbé. Allons.


L'ACOLYTE DE MAZARIN est maintenant chez le DUC DE CRASSAC qui s'entraîne au combat à l'aide d'une machine.


DUC DE CRASSAC

Je suis assez habile, ici,

en salle d'armes.

Malheureusement,

dès que j'engage le fer

contre un adversaire,

j'ai parfois des éclipses.


ACOLYTE DE MAZARIN

Sensibilité, peut-être.


DUC DE CRASSAC

Sensibilité? C'est dommage.

Ça me prive de certaines

joies voluptueuses.

On ne se refait pas.


ACOLYTE DE MAZARIN

Cependant, croyez-vous,

cher duc, que j'ai entrepris

ce voyage d'enfer

dans le seul but

d'admirer vos exploits

de bretteur?

Je sais tout.

Pourquoi jouer au plus fin?

Nous avons le message.


DUC DE CRASSAC

Quel message?


ACOLYTE DE MAZARIN

«Danse, papillon. Danse.

«L'amour, mademoiselle,

a votre ressemblance.

Et j'y brûle mes ailes.»

Ça ne vous dit rien?


DUC DE CRASSAC

Non, rien de rien. Non.

Peut-être une chanson.

Ce qu'on écrit aujourd'hui

est tellement bête.


ACOLYTE DE MAZARIN

Un peu de bonne volonté,

Crassac.

Nous fermerons les yeux

sur le couvent mis à mal,

la supérieure assassinée.


DUC DE CRASSAC

Vous connaissez

cette botte secrète?


Le DUC s'avance devant un mannequin de combat.


ACOLYTE DE MAZARIN

Secrète?

La tortueuse de Cahuzac.


DUC DE CRASSAC

Vous la connaissez?

Et celle-ci?

(Brandissant son épée)

Ah!


ACOLYTE DE MAZARIN

Ah non, non, non!

Ça ne marche que si vous avez

le soleil dans le dos.

Je la pratiquais

quand j'avais 20 ans.

C'est la sournoise de Nemours.

Crassac... vous me livrez le code

et je vous apprendrai

la fatidique de Rochechouart,

qui peut tuer deux hommes

en six pas.


DUC DE CRASSAC

Mais nom de Dieu...

Je déteste jurer, mais là,

je suis très émotif...

Nom de Dieu, si je savais

quoi que ce soit, sur la Bible.


ACOLYTE DE MAZARIN

Ah! Ne salissons pas la Bible,

s'il vous plaît.


DUC DE CRASSAC

Mais que voulez-vous

savoir à la fin?


ACOLYTE DE MAZARIN

Je suis un homme du cardinal,

monsieur le duc.

J'épie... Je scrute...

Je négocie...

Tiens, tiens, curieux.

Je comprends bien les nègres

qui marchent vers le navire,

mais ceux qui en reviennent

en portant des sacs, c'est quoi?


DUC DE CRASSAC

Hein? De rien.

C'est une idée d'une amie.

Une amie très chère.


ACOLYTE DE MAZARIN

Eglantine de Rochefort,

la femme en rouge?


DUC DE CRASSAC

Décidément, vous savez tout.


ACOLYTE DE MAZARIN

Petits trafics, petits intérêts.

Pour l'instant, je ferme les yeux,

mais ce complot, tout de même!

La France entière est

au courant du complot.


DUC DE CRASSAC

La France entière? Non?

Gardez ça pour vous.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

(Entrant dans la salle d'entraînement)

Voici la part qui revient

à notre cher cardinal.

Quatre pistoles

par tête transportée.

(Donnant un sac d'argent)

1600 doublons.

ACOLYTE DE MAZARIN

Le compte y est? Un reçu?


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Pas entre gens

de mauvaise foi.


DUC DE CRASSAC

Nous ferez-vous l'honneur,

monsieur, de dîner au château?

Avec plaisir. Pardon.


ACOLYTE DE MAZARIN

(Passant devant une cage)

Pigeons?

Pigeons, partis. Tous.


Plus tard, à table, l'ACOLYTE discute avec CRASSAC et ÉGLANTINE.


ACOLYTE DE MAZARIN

Mazarin! Oh, oh, oh!

Mazarin! Mais j'en fais

ce que je veux, du Mazarin.

J'ai placé toute ma famille.

Un architecte

des auspices royaux,

un maître d'artillerie avec

privilège de fondre les cloches.

Et un pharmacien en chef

des hôpitaux de Paris.

Vous seriez intéressé

par une ambassade, une procure?


DUC DE CRASSAC

J'ai toujours rêvé du

privilège de fondre les cloches.


ACOLYTE DE MAZARIN

Bon, d'accord

pour les cloches.

Attention.

On va jouer à un jeu.

Je connais trois noms

du complot.

Je vous les dis,

vous m'en dites trois.

Ça marche? Mais attention,

triche pas hein.

Si nous tombons d'accord,

je vous accorde

ce qu'il vous plaira.

Sauf, bien sûr,

la main de la Reine mère

que le Mazarin

se garde pour lui.

Alors... premier nom...

Crassac de Merindol.

Deuxième nom:

Eglantine de Rochefort.

Vous, ma chère.

Troisième nom: Turenne.


DUC DE CRASSAC

Ah non. Ah non, ça, Turenne

ne fait pas partie du complot.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Mais quel complot? Complot...

Vous n'avez que ce mot

à la bouche.

Aucun complot.


DUC DE CRASSAC

Hein? Aucun.

C'est vrai. Nous vivons très

en dehors de tous les complots.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Si vous saviez comme

la province s'ennuie

passé le dernier angélus.

Reprenez donc du clafoutis.


Dans la lande, QUENTIN écrit un mot. ÉLOÏSE le rejoint.


ÉLOÏSE

(Lisant)

«C'est de mon sang que j'écris

le récit de nos exploits»?

C'est de l'encre rouge.


QUENTIN

Licence poétique.


PORTHOS

Je n'ai pas dormi

à la belle étoile

depuis le siège de La Rochelle.


ARAMIS

Et vous aviez 20 ans de moins.


PORTHOS

Oh! 20 ans et le pouce.


ARAMIS

Moi, je me sens pas changé.

Ah, vraiment!


ÉLOÏSE

(Ayant rejoint les mousquetaires)

J'espère qu'il y a 20 ans,

vous auriez poursuivi la route

sans trouver de prétexte

pour vous rouler dans l'herbe.


ARAMIS

Elle est très agaçante.


D'ARTAGNAN

Éloïse, puisque

tu es si vaillante,

fais-nous la grâce de faire

boire les chevaux.


ÉLOÏSE

Éloïse, mes bottes,

la boucle de mon baudrier...

Éloïse, les chevaux...


D'ARTAGNAN

Il suffit, mademoiselle!

Elle est jeune.


ARAMIS

À son âge, Marie avait

déjà un fils. Et quel fils!


PORTHOS

Oui, mais le Saint-Esprit

avait traficoté tout ça.


ARAMIS

Allons, allons!


PLANCHET

(Étendant un manteau au sol.)

Bon, la table est mise.

J'espère que ces messieurs

ont pas grand appétit.


ÉLOÏSE

Quentin, tu viens?


D'ARTAGNAN

Non, Quentin reste avec nous.


ÉLOÏSE

J'étais mieux

au couvent, tiens.


D'ARTAGNAN

Oui, et tu vas pas être

longue à t'y retrouver, toi!

Tu m'entends?

Demain, tu y seras.


ÉLOÏSE

Père indigne.


D'ARTAGNAN

Non, mais... Devant mes amis,

devant un étranger, tu oses?


ÉLOÏSE

Moi, je dis ce qui est.

Père indigne.


D'ARTAGNAN

Éloïse!


ÉLOÏSE

Père indigne! Père indigne!

Père indigne! Père indigne!

Père indigne!


D'ARTAGNAN gifle ÉLOÏSE.


ÉLOÏSE

Et moi qui ai tant souhaité

te retrouver.


ÉLOÏSE s'éloigne. QUENTIN la suit.


PORTHOS

Moi, ce que j'aime dans

le dessert, c'est les pâtes.

Parce que les crèmes, ça prend

trop de place dans l'estomac.


ARAMIS s'assoit près de l'endroit où PLANCHET sert le repas plus frugal que de coutume.


ARAMIS

Ouh! Putain de borgne!

«Borgnissimusputa deo amen.»


Chez le DUC DE CRASSAC, le repas se poursuit. Le DUC sert à boire à l'ACOLYTE de MAZARIN.


DUC DE CRASSAC

Décoction miracle.

Vous m'en direz des nouvelles.

Je fais venir la graine

d'Afrique avec les nègres.

«kawa», prononcé

à la turque «kahve».

À Venise, les Italiens

disent «caffé». Moi...

Une idée de notre cher ami.

Je guigne l'exclusivité

pour la France.

J'importe et j'exploite.

Boisson insomniaque.

Un somnifère à rebours,

si vous préférez.

Ça chasse les mauvais rêves.

Les bons aussi.

Au lieu de perdre son temps

à dormir, on vit.

Et l'horreur, c'est qu'on

ne peut plus s'en passer.

Imaginez tout un peuple

qui tendrait ses tasses

et vous êtes le seul

à pouvoir fournir.

Votre prix sera le sien.

Allez! Goûtez, goûtez!


ACOLYTE DE MAZARIN

La couleur décourage.

L'odeur intrigue.


DUC DE CRASSAC

Ah...


ACOLYTE DE MAZARIN

Ah oui, oui. Voilà le trafic.

Les sacs. Oui, oui, oui.

Monopole.

Je vous aiderai à lancer

cette boisson exotique.

10%. 6% pour le cardinal,

4% pour moi.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Ah, mais c'est trop!

Beaucoup trop!


ACOLYTE DE MAZARIN

Peut-être. 5% pour

le cardinal, 5% pour moi.


DUC DE CRASSAC

C'est très raisonnable.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Évidemment, la mort

d'une des parties

met un terme

à cette transaction.


DUC DE CRASSAC ET ACOLYTE DE MAZARIN

Évidemment.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Ce n'est pas que vos papotages

m'ennuient, messieurs, mais...

vous savez ce qu'il en est

de tenir une maison.

Je dois m'occuper

de nos blanchisseuses.


ACOLYTE DE MAZARIN

À cette heure-ci?

Pleine lune, grande lessive.


DUC DE CRASSAC

Je comprends, je comprends.

Allez!

Nettoyez, nettoyez.

Place nette, chère amie.

Place nette.


ÉGLANTINE s'en va.


DUC DE CRASSAC

C'est une maniaque

de la propreté.

On les élève dans les couvents

et puis... le pli est pris.

Vous allez voir.

Le kawa se marie très bien

avec la goutte que nous

fabriquons ici. Armagnac.

1572, année de la Saint-Barthélemye.

Très bonne année.

Hop!


L'ACOLYTE échange sa tasse avec celle du DUC. Tous les deux boivent.


Plus tard, ÉLOÏSE chevauche avec QUENTIN dans la nuit.


ÉLOÏSE

Je veux plus jamais le revoir.

C'est fini! Et tant pis

s'il me croit morte. Qu'il

s'en use les yeux de chagrin.


QUENTIN

On pourrait tout de même

attendre qu'il fasse jour.

Dans la nuit, nous allons

nous perdre.


ÉLOÏSE

Personne t'oblige à venir.


QUENTIN

Ah, une rivière.

On fait demi-tour?


ÉLOÏSE

Pas question.

Je me reconnais. Le couvent

est juste derrière.


QUENTIN

Il n'y aurait pas un pont?


ÉLOÏSE

Trop loin.


ÉLOÏSE traverse à cheval.


ÉLOÏSE

Allez, Quentin! Tu te dépêches?


QUENTIN

(Paniqué)

Je... je sais pas nager.


ÉLOÏSE

Mais t'as pas besoin

si tu restes sur ton cheval!

Si tu crois que je vais

épouser un lâche.


QUENTIN

C'est pas moi, le lâche.

C'est le cheval.


ÉLOÏSE continue d'avancer, ayant déjà traversé la rivière.


QUENTIN avance dans rivière, mais le cheval rue et QUENTIN se retrouve à l'eau.


QUENTIN

Oh, c'est froid!


Au bivouac, les mousquetaires se reposent au bord du feu.


PORTHOS

Vous écrivez

dans votre bréviaire, l'abbé?


ARAMIS

Parfois.

Les pensées importantes,

les rendez-vous notables.


PORTHOS

Et là, c'est quoi?


ARAMIS

Le message décrypté.

À force d'y porter les yeux,

j'en découvrirais

sans aucun doute l'arcane.


PORTHOS

«L'arcane»?


ARAMIS

Le secret.

Le mystère, si vous préférez.

C'est un terme alchimique.


PORTOS

Ce qui est curieux, c'est

qu'en lisant la première lettre

de chaque mot,

cela en forme un autre.


ARAMIS

Ah oui?


PORTOS

«Crassac».


D'ARTAGNAN ET ARAMIS

«Crassac»?


PORTHOS

Choronaïm, «C». Rosée,

«R». Angélique, «A»...

Allez jusqu'au bout,

vous aurez «Crassac».


D'ARTAGNAN

Tudieu! Crassac.


ARAMIS

Bien oui, évidemment, Crassac.


D'ARTAGNAN

Ma petite fille.

Éloïse.

Elle avait raison!

Éloïse. Ma petite fille,

tu avais raison!


D'ARTAGNAN court rejoindre ÉLOÏSE.


PORTHOS

Et voilà. Il va

se réconcilier avec elle.

Les enfants sont

d'une furieuse ingratitude.

C'est pourquoi

je n'en ai jamais souhaité.


ARAMIS

Aujourd'hui,

je devais être à prêcher

devant les demoiselles

de la divine expiation.

Robes mauves, bonnets bleus...

sentent le jasmin.


PORTHOS

C'est sûr, hein.

Il va lui présenter ses excuses.


D'ARTAGNAN

Éloïse... Elle a filé.

À cheval, messieurs.

Debout, Planchet.


PLANCHET

(Se réveillant)

Quoi? Mais qu'est-ce qu'il y a?


ÉLOÏSE arrive au couvent en pleine nuit.


Le prieuré est désert. ÉLISE fait le tour du couvent et trouve les nonnes mortes, assassinées. Ensuite, elle monte au bureau de la MÈRE SUPÉRIEUREÉGLANTINE fouille les papiers. ÉGLANTINE entend du bruit et se cache. ÉLOÏSE trouve le document sur la table. ÉGLANTINE sort de sa cachette.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

(Pointant une arme sur ÉGLANTINE)

Églantine de Rochefort, oui.

Et toi?


ÉLOÏSE

D'Artagnan. Éloïse D'Artagnan.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Que fais-tu là?


ÉLOÏSE

Et vous? Je sais.

Vous étiez venue

effacer les traces

de vos crimes.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Hum. Décidément, mère Thérèse

parlait trop.

Et toi aussi.


ÉGLANTINE fait signe à ÉLOÏSE de passer devant, mais ÉLOÏSE attaque avec une pile de blanchisseries. Les deux femmes se retrouvent sur le lit de la MÈRE supérieure et se battent en gémissant. ÉLOÏSE se libère et ÉGLANTINE profite de ce moment pour souffler dans un cornet et appeler ses sbires.


ÉLOÏSE réussit à prendre le dessus sur ÉGLANTINE, mais quelqu'un lui pose un pistolet sur la tête.


QUENTIN arrive à la bourre dans l'enceinte du couvent pendant que les mousquetaires traversent la rivière.


QUENTIN

(Cherchant à la laverie)

Éloïse?

Éloïse?

(Chuchotant en montant à l'étage)

Éloïse, tu boudes?


QUENTIN arrive dans les appartements de la MÈRE SUPÉRIEURE et trouve les listes de blanchisserie.


QUENTIN

«Six cornettes

en drap de Hollande,

deux chemises de lin...»

De la blanchisserie

et rien d'autre.


Le hennissement d'un cheval alerte QUENTIN. Il se précipite à la fenêtre et aperçoit ÉGLANTINE sur son cheval. Sur une autre monture, un homme tient ÉLOÏSE prisonnière.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Au château avec les autres.


QUENTIN

Éloïse!

(Se jetant de la fenêtre)

Éloïse!


Le cavalier inconnu part avant que QUENTIN ne lui tombe dessus.


QUENTIN

(Souffrant)

Ouh! C'est haut!


Les mousquetaires arrivent à leur tour dans l'enceinte du couvent et entrent dans le prieuré.


D'ARTAGNAN

Éloïse!


PORTHOS

Éloïse!

Ce n'est peut-être pas

le bon couvent.


D'ARTAGNAN

Si, c'est le bon,

mais on arrive trop tard.


QUENTIN

M. Porthos, M. D'Artagnan...


D'ARTAGNAN

Quentin!

Mordious!

Alors, monsieur?

On enlève ma fille?


QUENTIN

Ah, j'ai mal partout!

Je suis tombé d'une fenêtre.


D'ARTAGNAN

Où est Éloïse?


QUENTIN

La femme en rouge.

Oh, j'ai mal partout.

Prisonnière

de la femme en rouge.


ARAMIS

Et pourquoi êtes-vous libre?


QUENTIN

Parce que je sais pas nager.


PORTHOS

Prisonnière?

Où est-elle prisonnière?


D'ARTAGNAN

Si la dame en rouge est

asservie à Crassac,

elle aura rejoint Crassac.

Éloïse est donc chez Crassac

dans son château.


ARAMIS

Trouvons le château...


D'ARTAGNAN

On trouvera Éloïse.

N'est-ce pas, Porthos?


PORTHOS

Oui.


Dans la nuit, les mousquetaires demandent à un fermier qui campent le chemin du château de CRASSAC.


FERMIER

C'est que, voyez-vous,

mes beaux messieurs,

tous les châteaux de par ici

sont à monsieur le duc.

Crassac le Petit...

Crassac le Vieux...

Crassac sur Bégoule.

Crassac le Sec,

Crassac la Source.


ARAMIS

Mais enfin, mon ami,

il y a bien un endroit

où il vit le plus souvent.


FERMIER

Oui, oui.


PORTHOS

Bon, bien alors lequel?


ARAMIS

Ah oui, lequel.


Au port, les nonnes du couvent sont alignées pour être embarquées parmi les esclaves.


MARIN

Elle a la cargaison, capitaine.


ÉGLANTINE inspecte la cargaison.


NÉGRIER

40 pistoles.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Mais vous marchandez

sur chaque tête?


NÉGRIER

Madame, chacun sa spécialité.

J'ai l'habitude du nègre.

Le nègre, j'ai le coup d'oeil,

mais sur la bonne soeur,

je tâtonne.

Celle-là est trop maigre.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Croyez-vous qu'aux Amériques,

on n'aime pas les femmes minces?

Au reste, je ne vends pas au quintal.


NÉGRIER

Bon, 60, mais j'y perds.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Celle-là...

Rien. Cadeau.


NÉGRIER

Cadeau?


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

J'ai mes raisons.


NONNE GRATUITE

Églantine de Rochefort.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Églantine de Rochefort, oui.

Que tu as fait jeûner 40 jours

pour un biscuit volé;

fouetter pour une insolence

et renvoyer de ce couvent

pour une oeillade

au petit confesseur

dont tu étais jalouse.

(Se tournant vers le NÉGRIER)

Cadeau, mais à une condition.

Qu'elle soit vendue

à un Peau-Rouge.

Ils sont très caressants,

paraît-il.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

(S'évanouissant)

À un Peau-Rouge!


NÉGRIER

Ça va pas être commode

à vendre à un Peau-Rouge.


ÉGLANTINE et le NÉGRIER continuent d'évaluer les nonnes l'une après l'autre.


NÉGRIER

40 pistoles!


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

50.


Et arrive la dernière, ÉLOÏSE.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Toi, tu vaux de l'or.


ÉGLANTINE défait le corsage d'ÉLOÏSE.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

300.


NÉGRIER

300?

Mais à un prix pareil,

elle va me rester sur les bras.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

(Déchirant la chemise)

Plaignez-vous!


DUC DE CRASSAC

(Arrivant pour reprendre ÉLOÏSE)

Voyons, très chère amie...

vous n'allez pas me brader

cette petite merveille.

(S'adressant à ÉLOÏSE)

Crassac de Merindol.


ÉLOÏSE

Éloïse D'Artagnan.


DUC DE CRASSAC

La fille du fameux...

Il aurait une fille?

Mais de qui?


ÉLOÏSE

De ma mère,

monsieur l'assassin.


DUC DE CRASSAC

Elle est épatante.


BARGAS

Elle m'a mordu!


DUC DE CRASSAC

Mordu? Nom de Dieu!

Montrez-moi ces dents.

Quelle vivacité! Quel aplomb!

Quel gâchis!

Je l'achète.


Au château, l'ACOLYTE se réveille sur la table de la salle à manger et il titube vers la porte qui est fermée à clé.


ACOLYTE DE MAZARIN

Fait. Je suis fait.

(Entendant les matines chantées au loin)

Les anges maintenant.

Oh, ce qu'il me faudrait,

c'est un kawa.

Fort. Très fort.


Pendant ce temps, les mousquetaires sont toujours à la recherche de l'endroit où ÉLOÏSE a été amenée.


D'ARTAGNAN

(Arrivant devant un château)

À votre avis, Aramis,

la garnison, combien d'hommes?


ARAMIS

Cent. 120. Mettons 150.


QUENTIN

Je suis le plus jeune. Je dois

délivrer la femme que j'aime.

Volontaire, mon capitaine.


D'ARTAGNAN

Volontaire?


QUENTIN

Pour traverser les lignes

ennemies et quérir les secours.


D'ARTAGNAN

Mais mon petit,

il y a pas de lignes ennemies.

Et les secours, c'est nous.

Allez.


QUENTIN

Et moi?


D'ARTAGNAN

Tu regardes et tu pries.


Près du mur . PORTHOS, ARAMIS et D'ARTAGNAN évalue l'escalade à faire.


ARAMIS

Bien.

Je vous en prie.


QUENTIN

(Commençant à grimper le mur)

Vous êtes sûrs qu'il y a pas

un passage plus facile?


PORTHOS

Je me souviens d'avoir visité

les châteaux de la Loire

avec ma seconde épouse.

Excusez-moi.

J'en avais ma claque.

Mais aujourd'hui, c'est pire.


QUENTIN

C'est tout de même plus

de leur âge.


Les mousquetaires continuent d'escalader jusqu'à une fenêtre.


ARAMIS

Ah, Seigneur!

J'espère je ne suis pas

trop ridicule.


D'ARTAGNAN

Aramis... à la force du poignet.


ARAMIS

Oui. Malheureusement,

la force du poignet s'amenuise

avec le poignet.

Est-ce que vous n'entendez pas

une sorte de chant, là?


Les nonnes chantent au loin.


D'ARTAGNAN

J'entends rien du tout.


PORTHOS

Je connais ce genre de mirage.

C'est quand on a le ventre vide.


ARAMIS

C'est curieux. J'ai pourtant

cru reconnaître le psaume 70.


PORTHOS

M. D'Artagnan,

cessez de m'envoyer

des pierres sur la tête,

s'il vous plaît.


D'ARTAGNAN

M. Duvallon,

je fais ce que je peux,

mordious!


En bas, QUENTIN trouve une porte ouverte et entre. Il entre dans l'enceinte du château. Sur le mur, l'ACOLYTE descend par la fenêtre.


D'ARTAGNAN

Que se passe-t-il là-haut?


ACOLYTE DE MAZARIN

Monsieur, je descends

et j'exige le passage.


PORTHOS

Monsieur, je vous trouve

bien impudent.

Nous avons la priorité.

Nous montons.

C'est très difficile!


ACOLYTE DE MAZARIN

Et moi, je descends.

C'est pire.


ARAMIS

Cette voix...


D'ARTAGNAN

Un borgne.

C'est le borgne.

Le borgne de Mazarin.


ARAMIS

Borgne?


ACOLYTE DE MAZARIN

Si fait, monsieur.

En mission spéciale et secrète.


ARAMIS

La voix d'un mort.


D'ARTAGNAN

Athos.


ARAMIS

Athos?


PORTHOS

Athos?


ACOLYTE DE MAZARIN

Vous? Je remonte.


ARAMIS

J'allais vous le demander.


Les mousquetaires continuent de monter pendant que l'ACOLYTE se révèle. C'est ATHOS.


D'ARTAGNAN

(Grimpant la fenêtre)

Athos!

Mais par quel miracle?

J'ai pleuré sur votre tombe.


ATHOS

D'Artagnan!


ARAMIS

Ah, mon cher ami!

J'ai donné des messes pour vous.


ATHOS

Oh, je vous expliquerai,

je vous expliquerai!


D'ARTAGNAN

(Se penchant à la fenêtre)

Porthos!

Ah oui, où est Porthos?


QUENTIN

(Entrant par la porte de la pièce)

Le château est désert,

complètement désert.


D'ARTAGNAN

(Aidant PORTHOS à franchir la fenêtre)

Hop là!

Voilà!


QUENTIN

Vous allez m'écouter, oui?

Le château est désert.

Aucune trace d'Éloïse.


D'ARTAGNAN

Ah tudieu! Mon enfant!


QUENTIN

Mais c'est le borgne!


PORTHOS

Le borgne? Mais quel borgne?

Ça a été encore plus fatigant

que les châteaux de la Loire.


ARAMIS

Et si nous mangions

un petit quelque chose?


PORTHOS

Très bonne idée.

(Mangeant)

Moi...

je voudrais bien

qu'on m'explique...

ce qu'on fait là.


D'ARTAGNAN

On cherche ma fille, mordious!

Et on ne sait toujours pas

où elle est.


QUENTIN

Mais je vous ai dit

qu'elle était avec les autres.


D'ARTAGNAN

Quelles autres?

Les cornettes, les bigotes.


ARAMIS

Les petites soeurs,

s'il vous plaît!

Les petites soeurs...

ou alors, les bonnes soeurs.


QUENTIN

Si ça vous fait plaisir.


D'ARTAGNAN

Ça ne dit toujours pas

où elle est.


ATHOS

(Offrant du café à ARAMIS)

Tenez. Il est froid, mais...


ARAMIS

Ah, c'est du café!

J'en buvais à...

à Venise. C'est excellent

pour la mémoire.


ATHOS

(Offrant la tasse à PORTHOS)

Tenez. Je vous propose

d'en boire. Ce qui est épatant,

c'est à quel point

on s'y habitue vite.

Avec des associés, j'ai pensé

ouvrir de petits établissements

où nous aurons un monopole...


D'ARTAGNAN

(Regardant à la fenêtre)

Ah, je les vois!


ATHOS

Mais qu'est-ce que vous voyez?


D'ARTAGNAN

Les cornettes là, les bigotes,

les... les bonnes soeurs.

Là.


ATHOS regarde dans une lunette et aperçoit les nonnes qui embarquent sur un bateau.


Au matin, les mousquetaires chevauchent vers le port, pendant que PLANCHET les rejoint sur sa mule.


PLANCHET

Ah, je savais bien

que je les retrouverais.

Je retrouve toujours tout, moi.

(Interpellant D'ARTAGNAN au passage)

Ah, mon capitaine,

à propos des 4000 livres...


D'ARTAGNAN

Pas le temps, Planchet!


Les mousquetaires galopent vers le port.


NÉGRIER

Et les nonnes, vous allez

me les foutre dans la cale,

oui ou non?

Larguez les amarres!


Les mousquetaires arrivent au port.


NÉGRIER

Hissez la passerelle!

Hissez la passerelle!

Vite!


Le bateau est sur le point de quitter le port.


NÉGRIER

Allez!


Les chevaux sautent sur le bateau. Une bataille s'engage entre les marins et les mousquetaires.


ARAMIS

(Laissant son cheval sur le quai)

Héroïque et absurde.


QUENTIN essaie de se mettre à couvert, n'ayant pas d'épée. Puis il se bat quand même.


D'ARTAGNAN

(Pointant une épée tombée en s'adressant à QUENTIN)

Allez, ramasse ça!


QUENTIN

Je... je sais pas m'en servir.


D'ARTAGNAN

C'est simple:

tu pointes et tu pousses.


QUENTIN

Ça marche.

Au fait, lisez...


D'ARTAGNAN

J'ai pas le temps.

Qu'est-ce que c'est?


QUENTIN

De la blanchisserie.


D'ARTAGNAN

Et alors?


QUENTIN

Alors? Notre message,

c'était de la blanchisserie.

Rien que de la blanchisserie.


D'ARTAGNAN

Alors, ça, ça m'énerve, hein!

Éloïse!


QUENTIN

Éloïse!


ARAMIS

Bon, un instant!

(Entendant les chants des nonnes à la cale)

On chante là, non?


ARAMIS

(Avant de tuer un marin)

C'est une épée bénite,

mon fils.

(Entendant encore les nonnes chanter)

Je savais bien qu'on chantait.


PORTHOS

(Jouant de l'épée)

Ça énerve ça, hein?


ATHOS lève et remet son bandeau de borgne.


PORTHOS

(Se battant)

Et ça suffit comme ça.

(S'adressant à ATHOS)

Dis donc, c'est pas

toujours le même oeil?


ATHOS

Non, pas toujours.


PORTHOS

Vous n'êtes donc pas plus

borgne que vous n'êtes mort?


ATHOS

C'est une coutume des services

secrets. C'est technique.

Ça développe un oeil

tout en reposant l'autre.


BARGAS

(Levant l'épée devant QUENTIN)

Ah!


QUENTIN tombe par-dessus bord, mais se raccroche à un cordage. En remontant le long de la coque, il croise deux nonnes qui regardent à un hublot.


QUENTIN

Je cherche Éloïse D'Artagnan.


SOEUR CÉLINE

De la part de qui?


QUENTIN

Quentin, son fiancé.


SOEUR FÉLICITÉ

Vous n'auriez pas plutôt

quelque chose qui coupe?


SOEUR CÉLINE

Mais qu'est-ce que

tu vas faire avec ça?


SOEUR FÉLICITÉ

Tu vas voir.


QUENTIN remonte sur le pont et croise un marin à demi-mort.


MARIN À DEMI-MORT

C'est toi l'évêque?


QUENTIN

Ça dépend. À quel sujet?


MARIN À DEMI-MORT

Confession urgente.


QUENTIN

Ça peut se faire.


ATHOS

(Se battant encore)

Messieurs, je vais vous

montrer quelque chose

que vous ne verrez pas

trois fois dans votre vie.

Soyez attentifs.

(Donnant un coup d'épée)

La vipérine de Montparnasse.

Sans issue.


MARIN

Comment avez-vous fait?


ATHOS

Je vous avais demandé d'être

attentif. Bon, je recommence.


ATHOS met son épée derrière son dos, montre sa main et puis enfonce son épée, tuant le marin.


Les deux sœurs montent sur le quai en utilisant l'épée de QUENTIN.


D'ARTAGNAN

Éloïse!


BARGAS

(Plus loin sur le pont)

Elle est entre de bonnes mains

et vous ne la verrez plus.


ARAMIS

Qu'est-ce qu'il dit, là?


D'ARTAGNAN avance vers BARGAS et s'attaque à lui. BARGAS attrape un sabre en plus de son épée.


D'ARTAGNAN

(Prenant le dessus sur BARGAS)

Dites à votre âme

de faire toilette de ses péchés.

Dans un instant, Dieu la verra.


BARGAS

(Repoussant D'ARTAGNAN)

Essayez donc plutôt de sauver

la vôtre, monsieur le Gascon!


D'ARTAGNAN récupère le sabre et l'enfonce dans le flan de BARGAS.


BARGAS

Je suis blessé.

Mais je meurs.


D'ARTAGNAN

Éloïse.

Tout ça ne me dit pas

où je vais retrouver ma fille.


QUENTIN

Moi, je sais.

(Pointant le repenti.)

Cet homme,

le lieutenant de Bargas.

Je l'ai confessé avant

qu'il meure. Je sais tout.


D'ARTAGNAN

Eh bien qu'est-ce que

tu attends? Parle!


QUENTIN

La main d'Éloïse. Je parle

si vous m'accordez sa main.


D'ARTAGNAN

Mais si tu aimes ma fille,

tu dois parler sans condition.


QUENTIN

Je veux sa main

devant témoins.


D'ARTAGNAN

Mais c'est du chantage, ça!


QUENTIN

Oui.


D'ARTAGNAN

Mais pour cap de diou, parle!


PORTHOS

Ah! Il ne tient

qu'à toi, Gascon!


ATHOS

Porthos dit vrai.


D'ARTAGNAN

Bon...

Bon, très bien...

Parlez, mon gendre.


QUENTIN

Voilà...


ARAMIS

Un instant!

Ce mort, avant d'être mort,

demandait un prêtre?


QUENTIN

Oui.


ARAMIS

Je suis prêtre.


QUENTIN

Oui.


ARAMIS

Vous avez pris ma place,

usurpé ma fonction?


QUENTIN

Vous étiez occupé.


ARAMIS

On appelle!


QUENTIN

Cet homme se mourait.


ARAMIS

On fait attendre!


QUENTIN

Ce qu'il vous a dit m'était

destiné. J'en veux la primeur.


ARAMIS

Écartons-nous. Allons.


ARAMIS s'éloigne pour entendre à part la confession.


ARAMIS

Allons.


ARAMIS emmène QUENTIN plus loin.


D'ARTAGNAN

Il est toujours

d'une susceptibilité, hein?

Je croyais qu'il avait changé.


PORTHOS

Oh! Souviens-toi du mouchoir...


D'ARTAGNAN

Non, ne m'en parlez pas.

Je penserais plutôt que notre

ami tire son miel du petit gendre.


ARAMIS

Vous me reprenez

si je me trompe.

Éloïse est entre

les mains de Crassac?


QUENTIN

Bien sûr.


ARAMIS

Elle a surpris des secrets?


QUENTIN

Oui, un complot. Un vrai.


ARAMIS

J'écoute.


QUENTIN

L'assassinat du roi

avant le sacre.


ARAMIS

C'est impossible.

C'est passé de mode.

Depuis Ravaillac,

personne n'a...

Il faudrait être fou.

Mais Crassac est fou. Parlez.

Attendez.

Le sacre, c'est Reims.

Avant Reims, il y a Chazeilles.

Le cloître où le prince

rassemble la cour.


QUENTIN

C'est ça, Chazeilles.


ARAMIS

Nous pouvons les rejoindre,

déjouer le complot.

Le roi devient roi,

D'Artagnan retrouve

son poste, et vous...

Je veux Angoulême.

L'évêché d'Angoulême.

Cognac et Jarnac.


QUENTIN

Comment voulez-vous que...


ARAMIS

Si, si, ce sera très facile.

À la cour où vous serez reçu,

un mot ici, un mot là. D'accord?


ARAMIS

Vous n'oubliez pas:

Angoulême, Cognac et...


QUENTIN

Jarnac?


ARAMIS

Jarnac, c'est très bien.


D'ARTAGNAN

(Se tournant vers ATHOS)

C'est pas le même oeil?


ATHOS

Ah non, pas toujours.


PORTHOS

Il m'a expliqué.

C'est technique.


ARAMIS

Je l'autorise

à dire ce qu'il sait.

Il ne s'agit plus seulement

de l'enlèvement d'Éloïse.


D'ARTAGNAN

Quoi d'autre?


QUENTIN

Assassiner le roi.


D'ARTAGNAN

Le roi?

Mais ma fille?


QUENTIN

Ils la conduisent

au cloître de Chazeilles.


D'ARTAGNAN ET ATHOS

À Chazeilles?


PORTHOS

Oh la la, mes reins!


ARAMIS

(Parlant d'ATHOS)

Dis donc, vous n'avez pas

l'impression

que son bandeau

est du mauvais côté?


QUENTIN

Peut-être.


Sur la route de Chazeilles, un carrosse roule à toute vitesse.


COCHER

Hé!


Le carrosse transporte CRASSAC, ÉGLANTINE et ÉLOÏSE.


DUC DE CRASSAC

Ne craignez rien, chère

petite. Vous êtes un otage.

On ne maltraite pas les otages

lorsqu'on a deux sous

d'intelligence.


ÉLOÏSE

Encore faut-il en avoir

pour deux sous.


DUC DE CRASSAC

Et de l'esprit!

J'adore l'esprit.

Je vais l'adopter.

Je l'adopte et je l'épouse.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Jamais!


DUC DE CRASSAC

Boutade. Plaisanterie.

Qu'allez-vous imaginer?


CRASSAC essaie de tripoter ÉLOÏSE


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Clovis!


Les mousquetaires chevauchent encore, poursuivant ÉLOÏSE.


ÉGLANTINE attache ÉLOÏSE à son baldaquin pour s'assurer de la garder près d'elle.


ÉLOÏSE

Vous dormez jamais?


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Pourquoi dormir?


ÉLOÏSE

Le repos. Les rêves.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Mes rêves sont pires

que ma vie.


ÉLOÏSE

Je sais. M. Labédie.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Quoi, M. Labédie?


ÉLOÏSE

Fallait peut-être pas

l'empoisonner.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

C'était un monstre.

Il m'avait violée.


ÉLOÏSE

Récidiviste condamnée

pour prostitution,

évadée de la prison

Saint-Lazare.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Tu sais tout ça, aussi?

Mère Thérèse.

C'est elle qui t'a dit ça?


ÉLOÏSE

Non.

Elle vous aimait.

À sa façon,

mais elle vous aimait.

C'est moi. J'ai vu le registre.

Les pages que vous avez

déchirées, je les avais lues.

Personne ne trouvera

le sommeil après avoir fait

ce qui était inscrit

sur ces pages.


Près d'un bivouac, les quatre mousquetaires se réveillent au petit matin.


PORTHOS

Ce qu'il y a de bien

avec les hémorroïdes,

c'est qu'on ne pense plus

à ses rhumatismes.


D'ARTAGNAN

Allons, messieurs!

Allons, allons!


ARAMIS

Un instant.


ARAMIS prie.


Puis les mousquetaires reprennent la route avec QUENTIN.


Dans le château, on enchaîne ÉLOÏSE.


ÉLOÏSE

Non! Non!


Le DUC et ÉGLANTINE assistent sans broncher . Le DUC DE CRASSAC retire un bijou d'ÉGLANTINE DE ROCHEFORT.


DUC DE CRASSAC

Vous permettez?

(Offrant le bijou à ÉLOÏSE)

Ça me fait plaisir.


ÉLOÏSE repousse le DUC d'un coup de pied.


DUC DE CRASSAC

Ah! Ingrate!


Des chants liturgiques proviennent des autres salles du château. MAZARIN porte ses vêtements d'apparat et entre dans la chambre de LOUIS XIV.


MAZARIN

Toutes les cloches de France

vous annonceront

demain sur le trône, majesté.

Cela ne vous choque pas que

j'anticipe de quelques heures

sur ce qui sera bientôt réalité?

Au risque de rabâcher,

permettez-moi de revenir

sur quelques conseils

à l'occasion

de ce tête-à-tête.

Probablement le dernier.

Soyez grand.

Soyez superbe.

Soyez seul.

Ne confiez les affaires

qu'à de solides travailleurs.

Même s'ils sont plus médiocres

que certains esprits brillants

et flatteurs.

Prenez Colbert,

prenez Le Tellier,

Louvois si vous préférez.

Gagnez Turenne, voyez Vauban.

Ni Condé ni Rohan.

Trop de morts.


LOUIS XIV

Gondi?


MAZARIN

Non!

Trop de ruse.

Capito?

Paris est une ville fantasque

et vaniteuse.

Habitez plutôt la campagne.

Tout ce qui compte

viendra vers vous.

Versailles, ce serait bien.

Les femmes, je sais,

vous les aimez. Trop.

Je ne dis pas que vous aimez

trop les femmes.

Je dis que vous aimez trop de

femmes. Et même trop à la fois.

Surtout, ne donnez

votre coeur à aucune.

Elle s'assiérait dessus

comme sur un trône.

Vous ne pouvez pas

épouser ensemble

l'Angleterre et l'Espagne.

Choisissez l'une

et mariez votre frère à l'autre.


LOUIS XIV

Monsieur! Mais...


MAZARIN

Oui, je sais.

C'est déjà étrange

de l'appeler «monsieur».

Et plus encore de songer

à lui faire prendre femme.

Mais ce serait si bon

pour le royaume,

ces alliances au doigt

de ses ennemis.

Le style.

Ne vous croyez pas

tenu d'inventer un style.

Louis XIII, c'est très bien.


LOUIS XIV

Il me semble, cependant,

qu'on pourrait enrichir.

Travailler le décor,

sculpter, dorer...


MAZARIN

Non, croyez-moi. Louis XIII.


LOUIS XIV

Bien, nous verrons.


MAZARIN

J'essayais seulement

de sauver les meubles.


LOUIS XIV

Pourquoi ne vous aime-t-on

pas, monsieur le cardinal?


MAZARIN

Si l'on m'avait aimé, majesté,

peut-être me serais-je cru roi.

Je n'étais que l'État.


LOUIS XIV

Ne peut-on être ensemble,

l'État et le roi?


MAZARIN

Vous en déciderez

après le sacre.


LOUIS XIV

Hum... Le roi, c'est moi.

L'État, c'est moi.

Je vous regretterai,

monsieur le cardinal.


MAZARIN

J'en conclus sans orgueil

que vous me remerciez.

Je vous ai toujours eu

beaucoup d'amour, mon prince.


LOUIS XIV

Moi, je vous admirais.


MAZARIN

C'est moins doux.


LOUIS XIV

Aujourd'hui,

je vous aime un peu.


MAZARIN sort de la chambre du futur roi.


MAZARIN

J'ai oublié l'édit de Nantes.

Ne jamais révoquer

l'édit de Nantes.


Il fait nuit, près de l'enceinte d'un château, les mousquetaires sont arrêtés. QUENTIN revient auprès d'eux après être parti en éclaireur.


QUENTIN

J'ai vu le carrosse royal,

celui de Mazarin et 20 autres.

Il y a de la troupe. Beaucoup.


ARAMIS

Protection rapprochée du roi,

c'est normal.


QUENTIN

Il y a aussi

les gardes de Crassac.


D'ARTAGNAN

C'est moins normal.

Mais qui confirme sa présence,

donc celle d'Éloïse.

Mes amis,

j'ai pris ma décision.

C'est moi qui vous ai jetés

dans cette folle aventure,

c'est moi qui ai laissé mon

enfant aux mains de la canaille,

j'assume mes responsabilités.

Je la délivrerai seul.


MOUSQUETAIRES

Ah non!


D'ARTAGNAN

Seul!


QUENTIN

Mais je vous dis qu'il y a

probablement trois hommes

devant chaque porte, des

patrouilles dans les couloirs...


D'ARTAGNAN

J'ai mon plan!

(S'avançant pour sauter le mur d'enceinte)

Pour Éloïse, pour la France!

Pour le roi.


PORTHOS

Ce Gascon, tout de même, hein?


ARAMIS

Qui aurait dit

avec sa jument jaune?


PORTHOS

Il y a 20 ans.

Et le pouce.


QUENTIN

De quelle couleur, la jument?


ARAMIS

Jaune, pourquoi?


Le roi fait des galipettes avec une demoiselle dans son lit.


DEMOISELLE

Ah, mon Louis!

Quel dommage, cette couronne!

Tu devrais me garder.

D'ailleurs, tu dis toi-même

que je baise comme une reine.


LOUIS XIV

On se tait. On est

à ce qu'on fait et on se tait.


DEMOISELLE

(Riant)

Ah, Louis! Louis!


Dans un fracas, D'ARTAGNAN sort de la cheminée dans la chambre du roi.


D'ARTAGNAN

Éloïse?

Ce n'est pas possible!

Mais comment oses-tu?

Mais je te fais élever

chez les bonnes soeurs

et tu cèdes au premier venu!


D'ARTAGNAN soulève les couvertures et trouve le roi avec sa demoiselle.


D'ARTAGNAN

Oh, merde de bique!

Oh, pute borgne!

Oh, majesté.


LOUIS XIV

Vous ne seriez pas nègre,

je vous prendrais pour...


D'ARTAGNAN

Mais c'est... c'est lui.

C'est moi, c'est... Oh là là!


LOUIS XIV

D'Artagnan?


D'ARTAGNAN

Hélas! Majesté.


DEMOISELLE

Vous savez que j'ai joué

au cerceau avec Éloïse?

M. D'Artagnan.


LOUIS XIV

Vous, madame, considérez

que la suite de notre conférence

est reportée et regagnez le lit

d'où une jeune fille convenable

n'aurait jamais dû sortir.


DEMOISELLE

(S'en allant)

Même roi,

les hommes,

c'est rien que des mufles.


LOUIS XIV

Halte, monsieur.

Vous êtes par trop salissant.

Je vous espère une bonne raison

pour m'avoir distrait

de mon devoir d'État.


D'ARTAGNAN

Excellente raison, majesté.

Je cherche la personne qui m'est

la plus chère au monde,

après mon roi:

Éloïse Adélaïde Jeanne

D'Artagnan, ma fille.


LOUIS XIV

Vous la cherchez?

Dans un couvent d'hommes?


D'ARTAGNAN

Où elle est, je sais,

retenue prisonnière.


LOUIS XIV

Monsieur, prisonnière

sous mon toit?


La demoiselle sort de la chambre du roi et rejoint MAZARIN qui erre dans les couloirs. Mais il la renvoie pour aller écouter à la porte de la chambre du roi. Il entre dans la chambre après un moment.


MAZARIN

Majesté, je vous prie

d'excuser mon...

J'ai cru entendre un bruit.

Je me précipite.


LOUIS XIV

Monsieur le cardinal,

je viens d'entendre,

de la bouche de M. D'Artagnan,

de bien terribles nouvelles.


MAZARIN

On me disait

que l'âge commençait

à vous blanchir, D'Artagnan.


LOUIS XIV

S'il vous plaît,

monsieur le cardinal!

L'heure n'est pas

aux gamineries.

Il s'agit d'un complot

contre le roi,

contre l'État, contre moi.


MAZARIN

Oui, majesté.

Bien sûr, je sais.

J'ai mon meilleur borgne

sur l'affaire.

«Douze cornettes

en drap de Hollande...»


LOUIS XIV

Non, non! Expliquez-lui.

Simple note de blanchisserie.

Erreur d'interprétation.

J'ai des preuves.


MAZARIN

Ah bon?

Peut-être alors:

«Danse, papillon, danse.

L'amour a ta ressemblance»?


D'ARTAGNAN

Non plus. C'est un poème

de mon futur gendre.


MAZARIN

Ah oui?


LOUIS XIV

Oui, monsieur, oui.

Votre police, vos borgnes,

vos pigeons voyageurs

me coûtent une fortune.

Et le seul complot

qui soit digne

de l'appellation semble

vous échapper complètement.


MAZARIN

Quel en serait l'objet?


LOUIS XIV

La mort d'un roi,

jeune et beau.

La mort d'un ministre,

sage et rusé.


MAZARIN

Quand cela?


D'ARTAGNAN

Demain. Ici.


LOUIS XIV

Il m'a donné

la liste des conjurés.

Duc, duc et reduc.

Je suis consterné!


D'ARTAGNAN

Il rôde ici 100 épées

au service du crime.


MAZARIN

Et alors? Vous avez déjà

sauvé le trône.


D'ARTAGNAN

Monseigneur,

vous parlez d'un temps

où je n'étais pas en disgrâce.


MAZARIN

Sa Majesté vous pardonne.


LOUIS XIV

Cessez de m'ôter

le travail des mains!

Je vous pardonne, capitaine.


D'ARTAGNAN

(Couvert de suie)

Votre Majesté, vous n'auriez

pas quelque chose pour...


Dans une grande salle, les ducs et -autres nobles se disputent des postes importants pour la suite des choses après la mort à venir de LOUIS XIV.


NOBLES

Je n'exige pas la lune,

il me semble.

Vous avez raflé la justice.

Vous, la marine.

Vous, la direction des taxes.

Moi, je veux les Flandres.

(S'adressant à CRASSAC)

Donnez-moi les Flandres!

Je suis grand chasseur,

vous le savez,

et il y a là-bas d'énormes

lapins, des géants.


DUC DE CRASSAC

Soit, vous avez les Flandres.

Mais vous n'aurez pas

l'Alsace ni la Lorraine.


AUTRE NOBLE

Comment? L'Alsace

et la Lorraine,

elles me sont promises

depuis notre première réunion.


DUC DE CRASSAC

Mais je l'ai dit qu'il suffit!

Si vous continuez sur ce ton,

j'en connais qu'ils ne seront

plus duc avant peu.

(Traversant la salle et s'adressant aux moines)

Et vous là-bas,

vous continuez de chanter?

Mais pas trop juste non plus.

Il faut donner le change.

On vous paie pour ça.


MOINE

Oui, monsieur le duc.

Mais souvenez-nous

de ce que vous m'aviez promis.

Le couvent des ursulines

et le bénéfice de Chaillot.


NOBLE 2

Chaillot? Qu'est-ce que

j'entends? Chaillot, c'est...


DUC DE CRASSAC

Chut! Messieurs!


NOBLE 2

Mais... mais mon neveu...


DUC DE CRASSAC

(Se tournant vers les moines)

Mais non de Dieu,

vous allez chanter, oui?

(Se tournant vers les nobles)

Messieurs, mes amis,

unité. Unité!

C'est notre unique chance.

Tout courant personnel

nuit à la cause.

Plutôt que l'éparpillement

sur dix têtes,


NOBLE

Unité autour d'une seule.

La vôtre, Crassac.


DUC DE CRASSAC

Bien entendu.

J'ai, me semble-t-il,

monté toute cette affaire.

Cette dynastie est épuisée.

J'en crée une nouvelle,

un sang neuf.

J'ai un grand projet d'union.

Une vierge, un nom prestigieux.

Petite noblesse, mais grande épée.


NOBLE

Alors, son nom? Oui, son nom!


DUC DE CRASSAC

Éloïse D'Artagnan.


ÉLOÏSE croupit dans un cachot. Une porte s'ouvre: c'est ÉGLANTINE DE ROCHEFORT qui vient reprendre son bijou.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Crassac veut t'épouser.


ÉLOÏSE

Est-ce ma faute?

Moi, je refuse.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Aujourd'hui, peut-être,

mais demain...

Depuis le début, c'est à moi

qu'il a tout promis.

L'argent, le pouvoir, l'amour.


ÉLOÏSE

Ne me dites pas

que vous aimez cet imbécile.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Pourquoi pas?

Il y a du bonheur autour de lui.

C'est pas seulement un imbécile,

c'est un imbécile heureux.

Et si proche du trône.


ÉLOÏSE

Et vous croyez que je suis

à vendre pour une couronne?


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

S'il m'abandonne,

je suis perdue.

Je connais trop le monde.

Il y a les bons et les méchants.


ÉLOÏSE

Mais on peut changer.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

C'est juste.

Il arrive que les bons

deviennent méchants.

Le contraire, jamais.


ÉLOÏSE

Si vous me tuez, vous aurez un

fantôme de plus dans vos rêves.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Pourquoi te tuer?

Il suffira qu'on t'oublie.

Depuis l'Inquisition, ce cloître

est célèbre pour ses oubliettes.

Oubliettes...

Joli mot, non?

On dirait une friandise.

Une plaisanterie.


ÉLOÏSE

Non. Vous ne le ferez pas.

C'est trop tard.

Avant, les choses étaient

plus simples. L'humiliation,

la vengeance, le poison.

Mais maintenant,

vous êtes perdue.

Vous avez peur.


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT

Ne me provoque pas.


ÉLOÏSE

Si vous m'aidez,

vous serez moins seule.


La réunion des conspirateurs se poursuit avec DE CRASSAC.


DUC DE CRASSAC

Tous ceux qui sont ici

sont naturellement invités

à la cérémonie de mon mariage

avec Éloïse D'Artagnan.

Cérémonie qui se tiendra à

Paris, en mon palais du Louvre.


ÉLOÏSE

(Entrant dans la salle)

Quelle cérémonie?

Cet homme est un menteur.

Je suis Éloïse D'Artagnan

et je n'accepterai jamais

d'être unie à cet assassin.


DUC DE CRASSAC

Nom de Dieu...

Mais qu'est-ce que vous faites

là? Qui vous a libérée?


ÉGLANTINE DE ROCHEFORT s'avance à son tour.


DUC DE CRASSAC

Églantine...

(Murmurant)

Mais pourquoi avez-vous fait ça?

Je l'aurais épousée, mais

vous seriez restée ma favorite.

C'est rudement bien, favorite.

Hein? Hein?


ÉLOÏSE

En garde, monsieur le duc.

Je vous défie devant Dieu.


NOBLE

Crassac.


DUC DE CRASSAC

Quoi, «Crassac»?

C'est une enfant. Je vais quand

même pas me battre avec elle.

Le premier qui approche,

je l'embroche.


Quelques rires moqueurs éclatent parmi les conspirateurs.


ÉLOÏSE attrape une épée, mais trois hommes armés s'avancent vers elle.


ÉLOÏSE commence à se défendre en reculant dans un corridor.


ÉLOÏSE

Allez!


Malgré son ardeur à se battre, ÉLOÏSE se retrouve au sol, une épée brandie vers elle.


ÉLOÏSE

Père... Où es-tu, mon père?


D'ARTAGNAN

(Entrant avec ses amis)

Ici, ma fille!


PORTHOS

Ça fait mal, hein?


D'ARTAGNAN

Dis donc, ton message, c'était

une liste de blanchisserie.


ÉLOÏSE

Et la conspiration,

c'était pas une conspiration?


PORTHOS

Vous êtes exaspérants, hein?

Elle veut toujours avoir raison.


QUENTIN embrasse ÉLOÏSE.


ÉLOÏSE

Parce que j'ai raison.


D'ARTAGNAN

N'oublie pas mes leçons,

Éloïse. Garde basse.


ÉLOÏSE retourne vers la salle où les conspirateurs sont encore réunis. CRASSAC se sauve, mais ÉLOÏSE le poursuit.


CRASSAC se cache dans une alcôve et surgit à l'arrivée d'ÉLOÏSE en l'attaquant. Mais ÉLOÏSE recule assez vite pour échapper au coup d'épée et CRASSAC se retrouve à genoux au sol.


DUC DE CRASSAC

Ah, c'est exaspérant,

cette botte secrète.

Tout le monde la connaît.


ÉLOÏSE

Surtout que pour la réussir,

il faut avoir le soleil

dans le dos. Il est où, là,

le soleil? Imbécile.


DUC DE CRASSAC

«Imbécile»?

L'injure est un peu forte.


Levant son épée. ÉLOÏSE monte l'escalier pour supplanter son adversaire. Les mousquetaires continuent de combattre les conspirateurs dans la grande salle. ÉLOÏSE tient la cadence contre son assaillant sur les balcons du château et le suit jusqu'aux combles. Sur la passerelle de la rotonde qui surplombe la grande salle, le duel entre ÉLOÏSE et CRASSAC se poursuit pendant qu'en bas les mousquetaires assurent le combat contre les conspirateurs.


ÉLOÏSE quitte la passerelle pour monter au clocher. Sur le toit, des faucons crient. ÉLOÏSE repousse CRESSAC et l'accule au pied d'un muret.


DUC DE CRASSAC

Est-ce que vous n'auriez pas

une épée plus longue

que la mienne, par hasard?


ÉLOÏSE attaque encore


DUC DE CRASSAC

Quel gâchis!

Vous avez tout gâché.

Je vous aurais cédé la moitié

du monopole sur le café,

mon nom.


Le DUC est soudainement affecté d'une profonde douleur et se penche, souffrant. ÉLOÏSE baisse la garde et se fait prendre par la duperie de CRASSAC qui la désarme par surprise.


DUC DE CRASSAC

Maintenant, petite dame,

tu vas payer.

On ne chipote pas l'honneur

d'entrer chez les Crassac,

fut-ce par la petite porte

des cuisses.

Nom de Dieu, c'est vrai

que vous aurez tout gâché.


Soudain une épée transperce le corps de CRASSAC qui regarde la pointe sortir de son torse un peu surpris.


DUC DE CRASSAC

Qu'est-ce que c'est, ça?

Le coup est assez

litigieux, capitaine.


D'ARTAGNAN

C'est ma fille,

monsieur le duc.


DUC DE CRASSAC

Les filles...

Ah oui, bien sûr.

Sa fille...


Le DUC DE CRASSAC s'effondre dans les bras de D'ARTAGNAN. Plus tard, ÉLOÏSE et lui rejoignent les autres. MAZARIN accompagne LOUIS XIV. ÉGLANTINE s'agenouille et trouve grâce auprès du roi.


D'ARTAGNAN

Regarde-les, Éloïse.

Ils sont rassurés.

Nous avons écarté tout danger.

Et la cour revient à son roi

comme la basse-cour

vient à la soupe.

Enfin...


D'ARTAGNAN et ÉLOÏSE sont à l'écart dans un escalier.


D'ARTAGNAN

Je suis moulu.

Rompu.

Je suis cuit, mon enfant.


ÉLOÏSE

Tu as mal?


D'ARTAGNAN

Comment, si j'ai mal?

J'ai mal partout.

Y compris en des endroits

dont je ne soupçonnais pas

l'existence.

Tu m'as fait peur, tu sais.

Tu t'es battue contre des hommes

qui n'étaient pas des débutants,

je les connais.

Cavagnac, 16 victoires

homologuées.

Choussaume l'aîné, 26.

Le petit Percepied, au moins 30.

(Soupirant)

Ah, une peur bleue.


ÉLOÏSE

Toi aussi, tu m'as fait peur.


D'ARTAGNAN

Peur, moi?


ÉLOÏSE

Ah!


D'ARTAGNAN

Ah! mais dis donc,

Éloïse, même rouillé,

moi je reste une très grande lame.

Puis j'étais fier.


ÉLOÏSE

Fier? De moi?

Ah, c'est vrai?

Fier de moi?


D'ARTAGNAN

Il aurait fallu être aveugle.

T'étais si belle

contre le soleil.

Si éclatante.

Si vivante.

Tu sais ce qui

me ferait plaisir?


ÉLOÏSE

Quoi?


D'ARTAGNAN

Ça me ferait plaisir

si tu mettais une robe.


ÉLOÏSE

Une robe?


D'ARTAGNAN

Ne serait-ce que pour le sacre.

Non, devant le roi,

une robe, c'est mieux.

À moins que tu ne sois aussi

contre cette cérémonie.


ÉLOÏSE

Ah bien, voilà.

Ce serait très bien.

Pas de sacre, on rentrerait

tous les deux, on se parlerait.

Je te dirais mes projets, tout ça.


D'ARTAGNAN

Parce que tu as des projets?


Plus tard, D'ARTAGNAN chevauche aux côtés d'ÉLOÏSE.


D'ARTAGNAN

Pour s'établir, Éloïse,

une jeune fille doit au moins

savoir coudre. Tu ne sais pas

cuisiner, tu ne sais pas

ni broder ni faire les confitures.


ÉLOÏSE

Ah si! Les confitures, si.


D'ARTAGNAN

À l'ancienne?


ÉLOÏSE

En tout cas,

je sais me battre.


D'ARTAGNAN

Non. Ça, je te l'interdis.


ÉLOÏSE

Le roi m'engagera.


D'ARTAGNAN

À quel titre?


ÉLOÏSE

Spécialiste.

Spécialiste des complots.

Personne ne les déjoue

mieux que moi.


D'ARTAGNAN

Tu les déjoues pas,

tu les inventes.


ÉLOÏSE

Je les invente pas,

je les découvre.


D'ARTAGNAN

Bien, tu les découvres pas,

tu les fabriques.


ÉLOÏSE

Mais je les fabrique pas,

je les trouve!


D'ARTAGNAN

(Riant)

Tu les supposes!


ÉLOÏSE

Je les démasque.


D'ARTAGNAN

Tu les rêves.


ÉLOÏSE

Je les discerne,

je les mate, je les étrangle.


D'ARTAGNAN

Ah, Éloïse!


ÉLOÏSE

Papa!


Sur une route traversant la forêt, les deux cavaliers foncent au galop.


ÉLOÏSE présente les principaux personnages pendant que les noms des comédiens défilent à l'écran.


ÉLOÏSE

Éloïse D'Artagnan.

Quentin, mon fiancé.

À qui je resterai fidèle.

Je crois.

Vous connaissez mon père.


D'ARTAGNAN prend la suite.


D'ARTAGNAN

Capitaine D'Artagnan

pour vous servir, majesté.

Mes amis.

Athos.

Porthos.

Aramis.


ARAMIS

Les ennemis:

Églantine de Rochefort.


ÉGLANTINE salue. Puis, on aperçoit MAZARIN aux côtés de LOUIS XIV. Des gardes portent le corps du DUC DE CRASSAC qui se relève pour la présentation.


DUC DE CRASSAC

Duc de Crassac,

comte de Merindol,

marquis de Blaisemont, bien...

De... Je ne sais même plus.

L'histoire jugera.


D'ARTAGNAN

C'est tout jugé.


PLANCHET est toujours à la traîne.


PLANCHET

C'est 4000 livres.


Près de l'hôtel d'une cathédrale, les quatre mousquetaires et ÉLOÏSE dégainent.


D'ARTAGNAN

Un, deux.


Générique de fermeture



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