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Le bouton de nâcre

Le bouton de nacre est une histoire sur l´eau, le Cosmos et nous. Elle part de deux mystérieux boutons découverts au fond de l´Océan Pacifique, près des côtes chiliennes aux paysages surnaturels de volcans, de montagnes et de glaciers. A travers leur histoire, nous entendons la parole des indigènes de Patagonie, celle des premiers navigateurs anglais et celle des prisonniers politiques. Certains disent que l´eau a une mémoire. Ce film montre qu´elle a aussi une voix.



Année de production: 2015

Accessibilité
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VIDÉO TRANSCRIPTION

Ce film documentaire est en version originale espagnole sous-titré en français.


Générique d'ouverture


Titre :
Le bouton de nacre


Citation : ''Nous sommes tous des ruisseaux d'une seule eau''

-Raùl Zurita


Une main saisi un bloc de quartz. Un éclairage illumine l'intérieur du bloc et en révèle les particularités, dont une goutte d'eau en son centre.


NARRATEUR

Ce bloc de quartz a été trouvé

dans le désert d'Atacama, au Chili.

Il a trois mille ans et il contient

une goutte d'eau.


On montre des images de l'Observatoire d'Alma au Chili et de ses télescopes géants qui se meuvent tranquillement en observant le ciel.


NARRATEUR

Le désert chilien est l'endroit

le plus sec de la Terre.

Depuis ce lieu, les astronomes

ont découvert de l'eau

dans presque tout le cosmos.

Il y a de l'eau sur les planètes.

Il y a de la vapeur d'eau

dans certaines nébuleuses.

Il y a de la glace

dans d'autres corps célestes.

Sur la terre comme ailleurs,

l'eau est un élément essentiel

pour qu'il y ait de la vie.

Chaque nuit, on découvre

une nouvelle planète

qui pourrait contenir de l'eau.


Des images de vagues défilent.


NARRATEUR

En observant les étoiles,

l'importance de l'eau m'a interpellé.


Des images du cosmos défilent.


NARRATEUR

On dit que l'eau est venue de l'espace

et que la vie a été apportée par les comètes

qui ont formé les océans.


On montre des images satellites du Chili vu d'en haut et de l'Océan qui le borde.


NARRATEUR

L'eau, la frontière la plus longue du Chili,

forme un estuaire appelé Patagonie occidentale.

Ici, la cordillère des Andes plonge et ressurgit

sous forme de milliers d'îles.

C'est un lieu hors du temps,

un archipel de pluie.


Des gouttes de pluie tombent.


NARRATEUR

Une branche très lointaine de ma famille

habitait ici. Nous avions un toit en zinc

et les gouttes de pluie faisaient un bruit

qui me rassurait et me protégeait.

Ce bruit m'a accompagné toute ma vie.


On montre des images de l'eau calme d'un étang.


NARRATEUR

Quand l'eau bouge,

c'est là que le cosmos intervient.

L'eau reçoit la force des planètes

et la transmet au sol

et à tous les êtres vivants.

L'eau est un élément qui fait le pont

entre les étoiles et nous.


Défilent des images du ciel se reflétant dans l'eau calme, puis des images du vent et de la grêle sur la cime de hautes montagnes. On montre ensuite le calme des étendues d'eau près des glaciers et le craquement des glaciers dont des pans entiers s'effondrent dans l'eau.


On montre des images de la lune.


NARRATEUR

Avant l'arrivée de l'homme blanc,

les premiers habitants de la Patagonie

vivaient en communion avec le cosmos.

Ils façonnaient des pierres

pour assurer leur avenir.


Des pierres rappellent, par leur forme et leur couleur, l'astre lunaire.


NARRATEUR

Ils voyageaient sur l'eau,

ils vivaient entourés d'eau.

Il mangeaient ce que l'eau leur offrait.


Des images de pointes de lance en pierre défilent, puis des photographies des indigènes de la Patagonie, tantôt torse nu et recouverts de colliers, tantôt recouverts de fourrures.


On montre les images d'un fleuve et de ses îles à la végétation fournie et aux chutes d'eau impressionnantes.


NARRATEUR

Ils sont arrivés il y a dix mille ans.

C'était des nomades de l'eau.

Ils vivaient en clans qui se déplaçaient

à travers les fjords. Ils voyageaient d'île en île.

Chaque famille avait un feu qui brûlait

au milieu du canoë.

Il existait cinq groupes:

les Kawésqar, les Selk'nam,

les Aoniken, les Hausch

et les Yàmanas.

Tous cheminaient sur la mer.


On montre des photographies de nomades circulant en canoë sur l'eau.


Un homme, MARTIN G. CALDERON, nettoie son canoë, rangé à l'intérieur d'une habitation.


MARTIN G. CALDERON

La mer... La mer est un endroit que je...

Comme j'ai grandi près de la mer,

je l'aime beaucoup. J'aimerais me remettre

à naviguer comme on le faisait.

Mais actuellement, il y a trop de contraintes,

on ne peut pratiquement plus prendre la mer.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Pourquoi?


MARTIN G. CALDERON

La Marine demande trop de choses

pour aller en mer. J'ai fabriqué mon canoë.

Une embarcation si petite leur fait peur,

ils ne comprennent pas qu'elle puisse naviguer.

Ils disent que ce sont des mesures

pour nous protéger, mais je ne crois pas.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

On m'a dit que tu avais traversé

le cap Horn avec ton père.


MARTIN G. CALDERON

La première fois qu'on a passé le cap Horn,

il faisait très mauvais. Le vent souffle fort là-bas,

la mer est grosse. Mais on est passés sans problème.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Tu avais quel âge?


MARTIN G. CALDERON

12 ans. De Punta Arenas jusqu'au cap Horn,

aller-retour. On avait des rames courtes.

Pas trop longues pour mieux les manier.


MARTIN G. CALDERON montre sa technique pour ramer, debout près de son canoë.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

On rame comme ça?

La rame n'est pas fixée?


MARTIN G. CALDERON

Non, on pousse avec la main.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Le courant n'entraîne pas les barques?


MARTIN G. CALDERON

Il ne les entraîne pas.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Au cap Horn?


MARTIN G. CALDERON

Le courant les freine un peu, mais...

on avance.


MARTIN G. CALDERON fabrique une barque miniature décorative.


NARRATEUR

Aujourd'hui, on ignore encore comment

ils parvenaient à prévoir le temps.

On estime qu'au XIXe siècle,

ils étaient 8000 et avaient 300 canoës

pour se déplacer dans cet immense archipel.


Le documentariste fait maintenant une autre entrevue avec une femme.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Gabriela, tu te sens chilienne?


GABRIELA PATERITO

Pas du tout.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Tu te sens quoi?


GABRIELA PATERITO

Kawésqar. Je vais te raconter...

une fois, avec ma mère,

on était sur une île, à côté de...

près de Natales.

Je ne sais plus où exactement.

On avait pas d'eau : pas de puits,

pas de rivières, rien. On est parties

chercher de l'eau. En face,

il y avait une rivière. À l'époque,

je savais déjà ramer. Pas très bien.

Il faut de la force pour ramer.

Ce n'est pas facile.

Surtout, quand il y a du vent.

Le vent s'est levé et on n'a pas pu

regagner l'île où se trouvait notre campement.

Il valait mieux savoir ramer pour pouvoir

s'en sortir en cas de problème.

On ne pouvait pas dire :

''Je ne sais pas ramer.''

On était obligés de savoir ramer.

J'ai appris à plonger, j'ai dû apprendre.

Je devais avoir 7 ou 8 ans.

J'ai pêché une moule la première fois

que j'ai plongé. À partir de là,

je devais en pêcher pour manger.

C'était notre nourriture.

On ne mangeait que ça :

des coquillages.


Défilent des images de personnes se baignant dans l'eau, près de canoës puis ensuite, des images de vagues sur l'eau.


NARRATEUR

Pour Gabriela, l'eau fait partie de sa famille.

Elle accepte aussi bien les dangers

que la nourriture que la mer recèle.

En revanche, moi, qui me sens chilien,

je ne cohabite pas avec la mer.

L'océan m'inspire de l'admiration

et en même temps, de la peur.

Cela me vient d'un souvenir d'enfance.

Un été, j'ai vu un camarade d'école

se faire emporter par la mer.


L'image des vagues se superpose à une photographie ancienne d'écoliers.


NARRATEUR

Il sautait de rocher en rocher

au milieu des vagues qui pénétraient

comme des griffes entre les récifs.

Son corps n'a jamais été retrouvé.

Il a été mon premier disparu.


Maintenant, dans un atelier d'artiste, la peintre EMMA MALIG marche sur un sol recouvert de cartons bleus.


NARRATEUR

Les Indiens de la Patagonie

ont été le premier et unique

peuple maritime du Chili.

Nous autres, Chiliens d'aujourd'hui,

avons perdu cette intimité avec l'océan.

J'ai demandé à Emma Malig,

mon amie peintre, de me montrer

quelque chose que je n'ai encore jamais vu.


EMMA MALIG et son équipe recouvrent tout le sol de papier bleu, Ils y déposent ensuite un immense ruban brun représentant la forme allongée du Chili.


NARRATEUR

Depuis tout petit, je n'ai jamais pu voir

une image entière de mon pays.

Dans les écoles, il n'y avait pas

de murs assez grands pour un si long pays.

Il fallait diviser le Chili

en trois parties: le Nord, le Centre et le Sud,

comme s'il s'agissait de trois pays.


Le documentariste fait maintenant une entrevue avec GABRIEL SALAZAR.


GABRIEL SALAZAR

Je crois que le Chili a manqué sa vocation.

Il a 4200 km de côtés, c'est peut-être le pays

qui a le plus de côtes au monde.

Il a une immense cordillère qui l'isole

du reste du continent, un désert au nord

qui l'isole de la civilisation occidentale

et des glaciers au sud. Nous sommes une île

dans le sens géographique, de géographie humaine,

etc. Nous n'avons pas de tradition maritime

et nous avons construit à l'intérieur,

or notre vallée longitudinale est trop étroite

pour l'agriculture. Nous avons fondé notre avenir

sur une probabilité restreinte d'essor économique

qui, avec le temps, s'est quasiment éteinte.

Notre pays n'a pas su apprécier la mer dont il dispose,

cet immense océan devant lui. Très peu de Chiliens

ont fait l'éloge de l'océan ou se sont tournés

vers la mer pour l'admirer et essayer de l'assumer

comme un élément d'identité.


EMMA MALIG et d'autres artistes peaufinent la couleur et les détails géographiques sur le ruban de papier représentant le Chili.


NARRATEUR

Mon pays nie l'Océan Pacifique,

le plus grand de tous.

Il se méfie de son immensité

qui équivaut à la moitié

de la surface de la terre.

En revanche, pour les Indiens

et les astronomes, l'eau est une idée,

un concept inséparable de la vie même.


On montre de nouveau des images des télescopes géants du désert d'Alma au Chili.


NARRATEUR

Combien de temps a voyagé la comète

qui nous a apporté les premières gouttes d'eau?


Des gouttes d'eau perlent sur la branche d'un arbre puis sur les feuilles de plantes.


NARRATEUR

Chaque goutte est un monde à part.

Chaque goutte est une respiration.

En tant qu'anthropologue,

Claudio a appris des Indiens

le langage de l'eau.


CLAUDIO MERCADO creuse des rigoles dans le sol près d'un ruisseau dans la forêt.


CLAUDIO MERCADO

Les peuples amérindiens considèrent

que tout est vivant. Une pierre est vivante,

elle a un esprit, pareil pour l'eau.

L'eau est source de musique.

Tout ce qui bouge a un son.

L'univers n'est que mouvement.

Tout résonne en permanence.

C'est la même eau qu'ici-bas.

On dit que la Terre est composée

de trois quarts d'eau et d'un quart de terre.

Ce qu'on appelle ''terre'' est de l'eau.

Ce qu'on est à l'intérieur c'est de l'eau,

les plantes aussi. Tout est eau

avec des petits morceaux d'un élément plus solide:

de la terre, des pierres ou des os.

Tout est eau. Ce qu'on respire, c'est aussi de l'eau.

Ce n'est pas étonnant que les astrophysiciens

disent que l'univers entier est rempli d'eau

puisque tout est eau. Je me suis mis à écouter

le bruit de la rivière et soudain,

j'ai entendu de la musique.

Le bruit d'une rivière est fait

de milliers de sons qui tintent en même temps.

On peut les séparer, les écouter l'un après l'autre.

Soudain, on entend...


CLAUDIO MERCADO imite un son de remous.


CLAUDIO MERCADO

On le garde en tête.


CLAUDIO MERCADO imite un autre son similaire.


CLAUDIO MERCADO

On le garde en tête. On a isolé deux sons.


CLAUDIO MERCADO imite encore un son similaire.


CLAUDIO MERCADO

Encore un.


CLAUDIO MERCADO imite un son de cascade.


CLAUDIO MERCADO

Quand on en a une dizaine en tête,

le déclic se produit. On entend ce son

comme un chant, ce n'est plus le même son.


CLAUDIO MERCADO, les yeux fermés dans la forêt, émet un chant diphonique.


On montre des images de bulles dans l'eau puis de gouttes de pluie.


Le chant cesse. Défilent maintenant des images de vagues.


NARRATEUR

Un océanographe m'a appris

que l'activité de la pensée

ressemblait à l'océan.

Les lois de la pensée sont les mêmes

que celles de l'eau qui peut s'adapter à tout.

Est-ce la raison pour laquelle ces peuples

ont réussi à vivre ici pendant des millénaires

par des températures polaires ?


Des photographies des indigènes de la Patagonie, aux visages recouverts de dessins faits de lignes et de points de peinture blanche, défilent.


NARRATEUR

Ils habitaient la région la plus éloignée,

l'endroit le moins peuplé.

Ils n'avaient pas de villes,

ils n'ont érigé aucun monument,

mais il savaient dessiner.

Certains de ces Indiens, les Selk'nam,

ont eu l'inspiration de peindre leurs corps.


On montre maintenant des images du cosmos.


NARRATEUR

Ils croyaient qu'après leur mort,

ils pouvaient se transformer en étoiles.

Dans leur mythologie, ils évoquent

la constellation d'Orion et la Croix du Sud.


Les photographies des constellations et des amas de points blancs brillants rappellent les points blancs peints sur le corps des indigènes.


On montre des photographies de corps d'indigènes peints en noir, recouverts d'amas de points blancs, la plupart portent un masque sur le visage. Des murmures en langue étrangère accompagnent le tout.


On montre à nouveau des images du cosmos.


NARRATEUR

Encore aujourd'hui, on ignore la signification

de ces dessins. Peut-être qu'un poète chilien,

Raul Zurita, pourra nous éclairer.


RAUL ZURITA donne une entrevue, assis à sa table de travail.


RAUL ZURITA

C'était une culture complexe et riche.

Leurs dessins représentaient tout le cosmos.

Ils peignaient leurs corps, les transformaient...


On montre les télescopes géants du désert chilien,


RAUL ZURITA

Pour ces peuples, les étoiles représentent l'esprit

des ancêtres. Que recherchent ces impressionnants

télescopes du Nord ? Ils veulent, en réalité...

Ils veulent retrouver leurs ancêtres.

Faire de l'univers quelque chose de plus proche

et de plus familier. Quand les Indiens voyaient

les âmes, les esprits de leurs ancêtres, leurs guerriers...

l'univers leur devenait familier. Ils savaient

que leurs morts étaient là. Aujourd'hui, que veulent,

que recherchent les télescopes, les sondes spatiales ?

Ils veulent rendre l'univers plus proche.

On dirait que tous les progrès ne sont

que le résultat d'une immense nostalgie.

On veut revenir à quelque chose

qu'on savait déjà. On le savait de façon poétique,

mais on le savait.


Des images d'archives défilent. On y voit des personnes naviguant sur des bateaux, puis un groupe de personne accostant avec une barque.


NARRATEUR

En 1883, sont arrivés les colons,

les chercheurs d'or, les militaires,

les policiers et les missionnaires catholiques.

Après avoir cohabité pendant des siècles

avec l'eau et les étoiles, les indigènes

ont subi l'éclipse de leur monde.


Des images d'archives montrent un policier s'adressant à un vieil autochtone.


NARRATEUR

Le gouvernement chilien, qui soutenait

les colons, a déclaré que les autochtones

étaient des corrompus, des voleurs de moutons

et des barbares. Beaucoup se sont réfugiés

sur l'île Dawson où se trouvait la mission principale


Des images d'archives montrent des enfants autochtones apprenant à tisser auprès de religieuses.


NARRATEUR

On les a privés de leurs croyances,

de leur langue et de leurs canoës.

On les a vêtus avec des fripes qui arrivaient

infestées des microbes de la civilisation.

La plupart sont tombés malades et sont morts

en moins de cinquante ans.


NARRATEUR

Les autres sont devenus la proie

des ''chasseurs d'Indiens''.


Des photographies d'archives montrent des hommes tirant à la carabine et des corps nus sur le sol.


NARRATEUR

Les éleveurs les payaient une livre

pour chaque testicule d'homme,

une livre pour chaque sein de femmes

et une demi-livre pour chaque oreille d'enfant.


De retour à entrevue avec GABRIEL SALAZAR.


GABRIEL SALAZAR

Ce sont des faits dont il faudrait parler davantage.

Les colons chiliens, soutenus par les étrangers

de la région, sont allés plus au sud pour y créer

de grandes sociétés d'élevage. Ce sont des Chiliens

qui en ont profité pour acheter des terres ou

qui les ont obtenues de l'État pour les occuper

et les transformer en élevages. Ça a été le début

de l'extermination des peuples du Sud.

Ils ont été pillés et décimés sauvagement,

comme on le sait. Aucun de ces massacres

n'a entraîné la condamnation de ceux

qui les ont perpétrés.


Des images montrent des enfants habitant dans des abris, puis réfugiés dans un canoë avec leurs mères.


GABRIEL SALAZAR

La mère c'est l'eau. C'est l'océan,

les canaux, la pluie. Quand on pense

aux aborigènes d'Amérique,

on se dit en tant qu'historien

que ces peuples s'identifiaient déjà

avec leur territoire, avec la nature,

avec l'eau, dans le cas des peuples du Sud.

Ils étaient maîtres du pays.


NARRATEUR

Les derniers groupes ont sombré

dans la misère et l'alcoolisme.

Aux yeux des colons, ils sont devenus

des monstres.


Des photographies d'archives montrent des enfants affamés et des hommes et des femmes aux visages abîmés et profondément tristes.


NARRATEUR

Au XVIe siècle, les Espagnols aussi

ont vu des monstres en Patagonie.

Ils prétendaient qu'il y avait des sauvages géants.

Ils les ont appelés ''Patagons'' à cause

de leurs grandes ''pattes''.


Une image satellite montre la Terre vue de l'espace.


NARRATEUR

Je me pose une question.

La même chose est-elle arrivée

sur d'autres planètes?

La loi du plus fort a-t-elle été

la même partout dans l'univers?

L'une des planètes de l'étoile Gliese,

découverte depuis le Chili,

poiurrqait avoir un océan de grande taille.

Est-elle peuplée d'êtres vivants?

A-t-elle des arbres pour fabriquer

de grands canoës? Cette planète

aurait-elle pu être un refuge où

les Indiens auraient vécu en paix?

Penser à ce genre de chose est irréel.

J'ose cependant le faire parce que

j'aurais aimé que ces peuples de l'eau

n'aient pas disparu.


Des images montrent la surface d'une mer frémissant sous la brise. Puis, un canoë, conduit par deux hommes, la traverse. Il y a trois lunes dans le ciel.


NARRATEUR

Aujourd'hui, il reste vingt descendants directs

de ces Indiens. Au fond d'eux, la langue a résisté

pendant des centaines, voire des milliers d'années.


Une vieille femme, CHRISTINA CALDERON, tricote. Le documentariste lui nomme un mot en espagnol et elle en donne la traduction dans son dialecte.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Phoque.

Baleine.

Canoë.

Rame.

Papa.

Maman.


Le documentariste poursuit le même concept avec MARTIN G. CALDERON qui était en entrevue précédemment.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Enfant.

Soleil.

Lune.

Étoile.


De retour à l'entrevue avec GABRIELA PATERITO...


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Gabriela, j'aimerais que tu me dises

en kawésqar : plage.


GABRIELA lui traduit aussi les mots qu'il nomme au fur et à mesure.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Moule.

Canoë.

Bouton.

Bouton?


GABRIELA répète la traduction du mot ''bouton''.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Chemise.

Pluie.

Fenêtre.

Mer.

Eau.

Orage.


GABRIELA PATERITO

Je me suis trompée.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Homme bon.

Homme mauvais.

Dieu.


GABRIELA PATERITO

Non, pas ''Dieu''. Nous, on n'a pas ça.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Et ''police''?


GABRIELA PATERITO

Police... Non plus.

On n'en a pas besoin.


Des images montrent des eaux glacées près de sommets enneigés.


NARRATEUR

Quand elle était enfant,

Gabriela a parcouru presque

toute la Patagonie en ramant

sur 1000 km dans un canoë.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

C'est vrai que, lorsque tu étais petite,

tu as fait un long voyage avec ta famille?


GABRIELA PATERITO

Oui.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Depuis une île jusqu'à Puerto Edén?


GABRIELA PATERITO

Jusqu'au golfe de Penas.

Je connais le chemin pour arriver

jusqu'au golfe de Penas.

En passant par Agropolina.

Tout près de l'île San Javier.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Raconte-moi le voyage en kawésqar ?


GABRIELA PATERITO

Je vais commencer à raconter

à partir du moment où on était près

du cap Tomar. J'ai parcouru tout le Sud

en naviguant à la rame. On dit

que c'est le territoire des K'eaelkces,

les Kawésqar du Sud. Je ne connais pas

le nom de ce territoire en kawésqar.


Des images filmées à bord d'un canoë montrent les eaux de la Patagonie et ses rivages.


GABRIELA PATERITO

Quand le canoë est abîmé par les tarets,

il faut en fabriquer un autre à la hache.

Si le nouveau canoë prend l'eau,

il faut vite en faire un autre pour continuer

le voyage. Quand on se déplace en canoë,

on finit par bien connaître les îles.


Des images montrent des îles verdoyantes où abondent de petites chutes d'eau.


GABRIELA PATERITO

On sait où installer son camp

et où passer la nuit. Il arrive

qu'on y passe plusieurs jours,

quand on est bloqués par le vent.

Quand il pleut sans arrêt,

on peut attendre jusqu'à trois mois

que la mer se calme.


Une image montre le ruban de Terre représentant le Chili créé par l'artiste plus tôt, on peut y voir tous les contours des îles de la Patagonie.


GABRIELA PATERITO

Je suis devenue ce que je suis,

adolescent puis adulte, en ramant

et me voilà!


Une photographie de GABRIELA lorsqu'elle était plus jeune apparaît.


NARRATEUR

La première fois que j'ai vu Gabriela,

c'était sur une photo. C'était aussi

la première fois que je voyais

presque tous les survivants de Patagonie.


Des photographies des femmes et des hommes survivants défilent.


NARRATEUR

Paz Errazuriz, une grande photographe

de Santiago, s'est intéressée aux visages

de ces peuples bien avant les livres d'histoire.

Pendant des années, voire des siècles,

les Indiens du Sud ont été invisibles.


Des images montrent la côte chilienne et ses plages, puis une maison avec vue sur l'océan.


NARRATEUR

À l'époque où Gabriela a fait son voyage

de 1000 km et plongeait dans la mer,

j'étais au collège et je vivais sur la côte.

Nous, les élèves, ne savions rien

des peuples du Sud. Entre Gabriela et moi,

il y avait plusieurs siècles de distance.

À cette époque, je préférais lire

les romans de Jules Verne.

Je ne connaissais même pas

l'unique indigène qui avait laissé

une trace dans l'Histoire. Il s'appelait

Jemmy Button.


Une page d'un livre ouvert montre le dessin de Jemmy Button.


NARRATEUR

Ce n'est que très tard que j'ai appris

son existence. L'aventure de Jemmy Button

m'a semblé être une légende la première fois

que je l'ai lue. Pourtant, c'est une histoire vraie.


Des dessins illustrent les propos suivants.


Au début du XIXe siècle, un bateau anglais

a pénétré dans le monde de la Patagonie

sous le commandement du capitaine Fitzroy.

Sa mission était de dessiner les terres

et les côtes de cette contrée. Il a élaboré

d'excellentes cartes qui ont été utilisées

pendant un siècle. Il a été le premier à représenter

les Indiens avec un visage humain.

Le capitaine, qui avait des idées humanistes,

a conçu un projet insolite : emmener

quatre indigènes en Angleterre

afin de les civiliser.


Une image montre une main qui tient des boutons de nacre.


NARRATEUR

L'un d'eux est monté à bord en échange

d'un bouton de nacre. C'est ainsi

que les Anglais l'ont appelé Jemmy Button.

On a fait porter à Jemmy Button

des habits de marin. Plus tard, on l'a habillé

en Anglais. Pendant plus d'un an,

Jemmy Button a vécu sur une planète inconnue.


Des images tirées d'un livre illustré montrent la transformation de l'apparence de Jemmy Button, en habit de ville, les cheveux courts.


Des images du cosmos défilent à nouveau.


NARRATEUR

Il a navigué de l'âge de pierre

à la révolution industrielle.

Il a voyagé des milliers d'années

dans le futur. Puis des milliers d'années

dans le passé.


Les images du cosmos se transforment en image rapprochée d'un bouton de nacre aux couleurs irisées. Des dessins témoignant de diverses époques défilent, puis un dessin de Jemmy Button habillé en gentleman est présenté de nouveau.


NARRATEUR

Alors que Jemmy Button était devenu

un gentleman, le capitaine l'a ramené en Patagonie.

Dès qu'il a posé le pied sur sa terre natale,

Jemmy Button a enlevé ses habits anglais.

Il s'est mis à parler à moitié en anglais,

à moitié dans sa langue.

Il s'est laissé pousser les cheveux.

Mais il n'a plus jamais été celui qu'il était.

Cela a marqué le début de la fin des peuples du Sud.


On montre un bouton de nacre sous l'eau.


NARRATEUR

Les cartes dessinées par Fitzroy

ont ouvert la voie à la colonisation.


Des images montrent des vagues et des torrents d'eau.


NARRATEUR

Pendant 150 ans, un groupe d'hommes blancs

a gouverné d'une main de fer

un pays silencieux. La révolution

de Salvador Allende a brisé ce silence.


Des images montrent une forêt et sa végétation.


NARRATEUR

Un grand mouvement social a éclaté

et a entraîné la moitié du pays.

De nouvelles voix se sont fait entendre.

Allende a commencé à rendre aux Indiens

les terres usurpées pendant les siècles précédents.

La liberté a été éphémère.


Des images montrent l'explosion d'une étoile supernova accompagnée d'un fort bruit.


NARRATEUR

Elle a été anéantie par un coup d'État

financé par les États-Unis.

Au même moment, la désintégration

d'une étoile supernova a été vue depuis

un observatoire chilien. C'était la première fois

que cela se produisait aussi près de la terre.


Des images montrent des arbres morts, abattus par la foudre.


NARRATEUR

La dictature s'est abattue sur le Chili

et a duré seize ans. Il y a eu 800 prisons secrètes

avec 3500 fonctionnaires dont beaucoup

ont été des tortionnaires. Dans certaines régions,

les prisonniers ont été dépecés vivants.

Les femmes ont été violées devant leur mari

ou leurs enfants. Des hommes et des femmes

ont été pendus par les pieds au plafond.

On leur a brûlé la peau avec de l'acide

et des cigarettes. On leur a appliqué

de l'électricité sur tout le corps.

On les a drogués. On les a égorgés.

On les a enfermés dans des caisses

de 1 mètre cube.


On montre des images d'un objet servant à l'électrocution,


NARRATEUR

En général, ils avaient déjà l'information

qu'ils voulaient obtenir. On torturait

pour exterminer. Durant des années,

les militaires et les civils impliqués

n'ont pas dit où se trouvaient les détenus.


Une photographie d'archives apparaît. Elle montre plusieurs dizaines de personnes assises par terre.


NARRATEUR

Dawson, l'île où sont morts des centaines d'Indiens

dans les missions catholiques, a été transformée

en camp de concentration pour les ministres d'Allende

qui ont été déportés depuis Santiago.

C'est aussi à Dawson qu'ont été enfermés

et torturés plus de 700 partisans d'Allende

qui habitaient à Punta Arenas, la capitale

de la Patagonie.


Une cinquantaine de personnes sont regroupées dans une salle. Le documentariste s'adresse à elles.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

J'aimerais que vous me montriez du doigt

où se trouve l'île de Dawson.


Tous pointent vers la fenêtre près d'eux.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

J'aimerais que chacun dise combien de temps

il a été détenu.


Certaines personnes lèvent la main d'autres répondent en même temps.


ANCIENS PRISONNIERS DE DAWSON

Un an et demi.

Quatre ans.

Quatre ans et trois mois.

444 jours.

Deux ans et deux mois.

Deux ans et dix mois.

Cinq ans et un jour.

Un an et sept mois.


NARRATEUR

Ils ont été victimes d'une violence

que les Indiens aussi avaient endurée.

Au Chili, les impunités se sont accumulées

pendant des siècles. L'île de Dawson

n'est qu'un chapitre.


Des images satellites montrent le Chili vu d'en haut.


NARRATEUR

Durant ces années de plomb,

le courant de Humboldt a ramené

un corps dans la même région

où avait disparu mon ami d'enfance.


Des images montrent le rivage où viennent s'échouer des vagues.


NARRATEUR

Ce n'était pas le corps d'un enfant,

c'était le corps d'une femme.

On ignorait qui c'était. Les gens

ont commencé à se douter

que l'océan était un cimetière.

Trente ans plus tard, des officiers

de la dictature ont avoué

que quelques personnes avaient pu

être jetées à la mer. L'une d'elles

était Marta Ugarte, la femme de la plage.

L'avocat de la famille connaît les faits.


ADIL BRKOVIC témoigne.


ADIL BRKOVIC

Les lésions qu'elle présente sont surtout internes.

Elle porte d'autres traces de torture.

Elle a des lacérations. Quant à son visage,

ce qui me sidère encore aujourd'hui

c'est qu'elle nous regarde.

Elle a les yeux grands ouverts

et nous regarde. Étonnamment,

ses yeux sont intacts, ce qui est inhabituel

lorsqu'un cadavre est resté longtemps sous l'eau.

Or les siens sont intacts, c'est très surprenant.

Elle a une expression, son visage

n'est pas congestionné. Elle nous regarde.

On dirait qu'elle est vivante, qu'elle nous regarde.


On montre la photographie du visage de Marta Ugarte, morte.


NARRATEUR

Je me demande quelle a été la dernière chose

qu'elle a vue. A-t-elle vu les autres prisonniers

qui étaient près d'elle? J'ai décidé de reconstituer

les derniers moments d'une victime pour pouvoir

le croire. Un écrivain et journaliste va m'aider.


Un corps en tissu de forme humaine se trouve sur une planche, étendu. À ses côtés, sur une petite table, on retrouve des aiguilles, des gants, de la corde,des pinces et divers médicaments ou poisons. JAVIER REBOLLEDO se trouve dans cette pièce.


JAVIER REBOLLEDO

Les témoignages confirment qu'on

leur faisait une piqûre. Certains disent

qu'on leur injectait du cyanure,

mais selon la plupart des témoins,

c'était du Pentothal. De cette manière,

on s'assurait de la mort du détenu.


Des gens installent un lourd morceau de métal, sur le faux corps humain.


JAVIER REBOLLEDO

On plaçait le rail sur la cage thoracique.

(S'adressant à ceux qui déposent le rail)

Plus haut, sur la poitrine.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

D'après toi, combien pèse ce rail?


JAVIER REBOLLEDO

Ce rail doit peser au moins 30 kg.

Les rails provenaient de la caserne

de Puente Alto. Celui qui les apportait

a été assassiné par la DINA

parce qu'il parlait trop.


On attache le rail au mannequin à l'aide de fils de métal.


JAVIER REBOLLEDO

Pour finir l'emballage,

on leur mettait des sacs en plastique

par-dessus la tête et les pieds.

Ils se rejoignaient au milieu.


On recouvre le mannequin de sacs de plastique.


JAVIER REBOLLEDO

L'autre sac ici.

(Prenant un sac de jute)

Puis des sacs à patates.

Exactement la même procédure :

par-dessus les pieds et par-dessus la tête,

pour les faire se rejoindre au milieu.

Puis on les chargeait dans des hélicoptères

ou des avions qui allaient les jeter à la mer.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Que s'est-il passé avec Marta Ugarte ?


JAVIER REBOLLEDO

Le corps de cette détenue,

une fois en vol, a commencé à bouger.

Ils ont enlevé ça, ils ont détaché les sacs.

Ils ont ouvert.


Ils enlèvent les sacs recouvrant le mannequin.


JAVIER REBOLLEDO

Et ils ont vu qu'elle était vivante.

Ils ont pris le fil de fer qui était là

pour l'étrangler. Ensuite, le paquet

a été mal refermé. C'est pour cette raison

que son corps a échoué sur la plage.


Un hélicoptère survole les plages et les côtes, puis l'océan.


NARRATEUR

Selon la justice, les forces armées chiliennes

ont jeté entre 1200 et 1400 personnes dans l'océan,

vivantes ou mortes. Elles l'ont fait avec l'aide

de nombreux civils. Elles espéraient que la mer

garderait le secret du crime.


Au tour de JUAN MOLINA de témoigner.


JUAN MOLINA

Ça s'est passé en novembre 79.

En montant dans l'hélicoptère,

le mécanicien monte par la porte latérale,

j'ai vu qu'il y avait deux corps :

le corps d'une femme,

on voyait qu'elle était jeune,

et le corps d'un homme de plus de 90 kg.

On le devinait à sa carrure,

son visage était recouvert d'un sac.

Il avait un bout de rail attaché au corps.

Malheureusement, ça a été le jour le plus difficile

de ma carrière. J'avais dit que Dieu allait nous punir.

Ce qu'on faisait, c'était mal, c'était un délit.

Mon deuxième vol, c'était en juin 80.

Il devait y avoir, d'après les taches qui sont restées,

huit ou neuf corps.


Des images montrent l'océan vu d'en haut, à bord d'un hélicoptère.


JUAN MOLINA

J'ai eu l'impression

qu'ils venaient de les tuer,

à cause des taches de sang qu'il y avait.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Des civils les ont poussés ?


JUAN MOLINA

Il y avait quatre civils.


VOIX DU DOCUMENTARISTE

Ils poussaient les corps?


JUAN MOLINA

Ils poussaient les corps.

Ils se sont servis de la trappe

qu'on utilise pour charger

et des portes latérales.

C'était plus facile de lancer par là

ceux qui étaient au milieu

que de les traîner jusqu'aux portes, à cause du poids.

Ceux qui étaient près des portes,

par les portes, les autres, par la trappe.


Une image montre un hélicoptère se déchargeant de paquets dans l'océan.


De retour au témoignage du poète RAUL ZURITA...


RAUL ZURITA

La cruauté n'a pas de limites.

Ils n'ont même pas eu la pitié,

la compassion de rendre les corps.

C'est écrit dans l'Histoire la plus ancienne :

on rend le corps de l'ennemi

pour que les proches puissent aller de l'avant.

Pour faire son deuil, le corps doit être rendu.

Pour que les morts finissent de mourir

et que les vivants continuent à vivre.

C'est tellement brutal ce qui s'est passé au Chili.

Dans ces pays.:L'impunité est un double assassinat.

On tue les morts une deuxième fois.

Condamner, retrouver les coupables

n'est pas la fin du chemin.

Ce n'est que le début.


Un homme, RAUL VEAS, navigue sur l'océan dans une petite embarcation.


NARRATEUR

Enfant déjà, Raul Veas faisait de la plongée

près des rails. Presque tout le village

savait qu'ils étaient là, mais les gens avaient peur.

En 2004, le juge Guzman a ordonné

à l'inspecteur Vignolo de les récupérer.

C'est Raul qui est allé au fond de la mer.


On montre des images de RAUL VEAS en plongée sous-marine. Il inspecte le fond marin et remonte à l'aide de cordes des rails qui s'y trouvent. Les rails, transformés par les algues, sont remontés sur le pont d'un bateau et examinés par une équipe.


NARRATEUR

Quarante ans après, les rails sont recouverts de traces.

L'eau et ses créatures y ont gravé ces messages.

Là se trouvent les secrets que les corps

ont laissés sur les rails avant de se dissoudre dans l'eau

et de prendre la forme de l'océan.


Sur un des rails, on peut voir un bouton incrusté.


NARRATEUR

En observant chaque rail, on a découvert

d'autres vestiges. On a trouvé un bouton collé à un rail.

Ce bouton est tout ce qui reste

de quelqu'un qui a été là.

Jemmy Button, en acceptant un bouton de nacre,

a été privé de sa terre, de sa liberté, de sa vie.


On montre à nouveau un dessin illustrant Jemmy Button. On revient à l'image du bouton incrusté dans le rail et on y superpose l'image d'un bouton de nacre.


NARRATEUR

Quand on l'a ramené sur son île,

Jemmy Button n'a pas récupéré son identité.

Il est devenu un exilé sur sa terre natale.

Les deux boutons racontent la même histoire,

une histoire d'extermination.


Les artistes qui avaient déroulé le long ruban de carton représentant le Chili sur le sol du studio d'artiste le roulent maintenant tranquillement pour le ranger.


NARRATEUR

Il est possible qu'il y ait beaucoup d'autres boutons

au fond de l'océan.


De retour au témoignage de GABRIEL SALAZAR...


GABRIEL SALAZAR

Tout est dans ce point, condensé, serré,

densifié, comme un trou noir.

C'est mon impression

parce qu'on peut imaginer le rail,

remonter la piste jusqu'aux ouvriers qui l'ont forgé,

jusqu'à ceux qui l'ont coupé, qui l'ont placé.

On peut remonter la piste du bouton,

il nous conduit à une personne,

à une chemise, à une situation.

Ou même au centre de torture Villa Grimaldi

et à ce qui s'est passé là-bas.

C'est un élément d'évocation amplifié

en différentes ondes

qui vont dans plusieurs directions.

C'est toute l'histoire du Chili

et ce qui s'est passé sous la dictature.


RAUL ZURITA

Quand on regarde la mer, l'eau,

on regarde l'humanité tout entière.

Ce sont des terres à la fois merveilleuses

et ensanglantées. Elles sont marquées

par ce que nous savons de pire.

Chacun, en fin de compte,

dans un monde de victimes et de bourreaux...

Il y a des victimes et des bourreaux,

mais chacun est responsable de tout,

des victimes comme des bourreaux.

Chaque être humain, personne en particulier.

Quand surviennent des choses aussi horribles

que toutes celles qui arrivent dans l'Histoire,

même si on n'y a pas participé,

on est tous responsables. Dans une famille,

quand un fils commet un crime,

toute la famille est affectée.

Cette partie de l'Histoire, associé à l'eau,

à la glace, aux volcans, est aussi associée

à la mort et au massacre, à l'abus, au génocide...

Si l'eau a une mémoire, elle se souviendra aussi de ça.

Tout dialogue avec tout :

l'eau et les rivières avec les plantes,

les brisants, le désert, les pierres, les étoiles...

Tout est une grande conversation,

un grand échange de regards.


Des images montrent des astres dans le ciel.


NARRATEUR

Les Indiens de la Patagonie croyaient

que les âmes ne mourraient pas

et qu'elles continuaient à vivre sous forme d'étoiles.


Accompagnées d'un chant diphonique, des images des peuples indigènes masqués défilent. Puis, on montre la lune se reflétant sur l'eau.


NARRATEUR

On dit que l'eau a une mémoire.

Je crois qu'elle a aussi une voix.

Si on s'approche au plus près,

on pourrait entendre la voix

de chaque Indien et de chaque disparu.


Des images défilent : les visages

des trois des descendants directs des peuples disparus

qui ont accordé des entrevues soit

CHRISTINA CALDERON,

GABRIELA PATERITO

et MARTIN G. CALDERON,

les télescopes du désert chilien,

des bulles d'air se formant sous la glace

qui se fend, puis du cosmos.


NARRATEUR

Il y a peu de temps,

à une distance considérable,

on découvert un quasar rempli de vapeur d'eau.

Il a 120 millions de fois plus d'eau que toutes nos mers.

Combien d'âmes errantes pourraient trouver refuge

dans cet immense océan qui dérive dans le vide ?


Quelqu'un pagaie en canoë sur l'eau. On entend une femme réciter quelque chose en langue kawésqar.


Générique de fermeture










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