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Vidéo transcription

Nannerl, la soeur de Mozart

Mozart avait une soeur aînée surnommée Nannerl. Enfant prodige, elle est présentée avec son frère à toutes les cours européennes. À l,isse d’un voyage familial de trois années, elle rencontre à Versailles le fils de Louis XV qui l’incite à écrire de la musique. Mais Nannerl est une fille qui n’a pas le droit de composer.



Réalisateur: René Feret
Acteurs: David Moreau, Marc Barbé, Marie Feret
Année de production: 2010

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Générique d'ouverture


Titre :
Nannerl, la sœur de Mozart


On entend la voix de LÉOPOLD MOZART lisant une lettre qu'il a rédigée, tandis que défilent des images de la famille Mozart, parcourant la France en carriole sous des paysages enneigés. À certains moments, ils s'arrêtent pour jouer des concerts.


LÉOPOLD (Narrateur)

Mes chers amis

de Salzbourg,

j'ai rarement le loisir d'écrire,

du fait que je suis tantôt ici,

tantôt là.

Après avoir donné à Bruxelles

un grand concert présidé par le

prince Karl, nous sommes partis

avec des chevaux de poste

pour quatre jours de voyage

vers Paris.

L'évêque de Malines a offert

des dentelles néerlandaises

et des manteaux

pour tous les jours à ma fille

et deux magnifiques dagues

à Wolfgang.

Quiconque n'a fait

ce genre de voyage

ne peut s'imaginer

tout ce qui est nécessaire.

Et cela dure

depuis bientôt trois ans.

Il faut toujours avoir la main

au gousset

et les cinq sens bien en place

afin d'avoir un plan continu

plusieurs mois à l'avance.

Nous avons subi

de grosses chutes de neige

et le froid augmente

d'heure en heure. Il me semble

d'autant plus pénétrant

qu'il ne gèle que peu de temps,

le matin de bonne heure

et que le froid est ensuite

extraordinairement humide.

Le trajet coûte

énormément d'argent

et les récompenses

sont souvent décevantes.

Le prince Karl nous a fait

attendre plus de trois semaines,

car M. le prince ne fait

que chasser et bâfrer

et boire comme un trou,

pour finalement nous annoncer

que nous n'aurions pas un sou.

Les enfants pourraient ouvrir

un commerce avec les tabatières

et les étuis de toutes sortes

qu'ils ont amassés partout.

Wolfgang et Nannerl mettent

tout le monde en émoi.

Que ce soit les cours royales

ou de simples soldats,

ils sont saisis d'émerveillement

et éprouvent un plaisir

indescriptible à les entendre.

Je dois parfois menacer

mes enfants

pour qu'ils travaillent

encore et encore.

Tant pis pour le roi de France!

S'ils devaient s'adonner à

l'oisiveté pour la seule raison

que l'un gêne l'autre,

tout l'édifice s'écroulerait.

La vie est si courte.

La jeunesse passe

comme une course

de lévriers.

Chaque instant perdu

l'est à jamais.

Plus on approche de Paris,

plus le paysage est beau,

car on voit

de nombreux châteaux

sur le bord de notre route.

Quand il fait plus doux,

on aperçoit quelques paysans

avec des manchons de fourrure.

Wolfgang est extrêmement gai

et un peu polisson.

Quant à Nannerl,

elle joue si bien

que tout le monde parle d'elle

et admire sa virtuosité.

Je dois conclure ma lettre.

Excusez-en la confusion.

Je dois écrire les choses

comme elles me viennent

à l'esprit.

Ma femme et mes enfants,

qui sont tous en bonne santé

grâce à Dieu,

vous font leurs compliments,

ainsi que leur père,

Léopold Mozart.


La carriole s'est maintenant arrêtée. LÉOPOLD et le COCHER observent une roue.


LÉOPOLD

Alors?


COCHER

C'est l'essieu.


LÉOPOLD

Cassé?


COCHER

Fendu.

On est coincés.


LÉOPOLD

Ah, pas question!

Il faut marcher.


COCHER

Marcher?

Où? Comment?


LÉOPOLD

Débloquez la roue.

Marchez au pas

jusqu'au prochain village.


LÉOPOLD MOZART ouvre la porte de la carriole dans laquelle se trouvent sa femme ANNA-MARIA et ses enfants NANNERL, et WOLFGANG.


NANNERL

Papa, vite, on a froid.


LÉOPOLD

Un essieu s'est cassé.

Va falloir avancer au pas.


ANNA-MARIA

Mais comment on va faire?


Les enfants rient. LÉOPOLD retourne devant la carriole.


LÉOPOLD

On est pas loin d'une abbaye.


COCHER

(S'adressant aux chevaux)

Allez.


La carriole se met en marche. Le COCHER et LEOPOLD marchent à ses côtés. Une musique de violon se fait entendre de l'intérieur de la carriole. LEOPOLD ouvre la porte brusquement.


LÉOPOLD

Nannerl!

Je t'ai interdit de toucher

à un violon!


LÉOPOLD retourne marcher devant la carriole. Les enfants et leur mère discutent à l'intérieur.


NANNERL

Quand j'avais son âge,

j'excellais au violon.

Pourquoi me l'interdire,

tout à coup?


ANNA-MARIA

Tu sais très bien

que ce n'est pas

un instrument

pour une jeune fille.

Ton père te le répète

sans arrêt.


WOLFGANG

L'orgue et le violon

sont interdits aux filles.


NANNERL

On t'a demandé ton avis?


ANNA-MARIA

Nannerl, arrête s'il te plaît!

Tout va très bien.

Nous avons une vie heureuse.

Les cours européennes

nous attendent.

Les rois et les reines

se battent

pour nous recevoir à leur table.


NANNERL

J'en ai assez.


LÉOPOLD et ANNA-MARIA discutent avec la MÈRE ABESSE à l'entrée de l'abbaye.


MÈRE ABBESSE

Notre ordre est

totalement féminin.

Et nous ne pouvons accepter

la présence des hommes

qu'à titre exceptionnel.


LÉOPOLD

Je dois refaire à neuf

les deux roues

et l'essieu avant, ma mère.

Nous avons traversé

des routes pavées.


ANNA-MARIA

Imaginez combien

une route pavée

peut endommager

les voitures,

et particulièrement

les ferrures.


MÈRE ABBESSE

Au-delà de deux

ou trois jours,

je serai dans l'obligation

de vous demander de partir.


LÉOPOLD

Je suis sûr

qu'après deux nuits,

nous pourrons nous en aller.

En attendant, je me permets

de vous demander une faveur.


MÈRE ABBESSE

Encore une?


LÉOPOLD

Nous sommes une famille

de musiciens.

Mes enfants doivent

présenter un concert

à la cour de Versailles

dans les prochains jours.

Si je pouvais installer

notre clavicorde de voyage...


ANNA-MARIA

Dans une petite pièce

à l'écart, par exemple.


MÈRE ABBESSE

Dans la maison attenante

à l'abbaye,

nous avons des invitées

de marque

qui sont très entourées.

Elles ont auprès d'elles

des maîtres de musique.

Je pourrais

vous en présenter un.


LÉOPOLD

Des maîtres de musique?


Dans la maison attenante à l'abbaye, NANNERL joue du clavecin et WOLFGANG du violon sous les yeux de leur père. Le MAÎTRE DE MUSIQUE les rejoint et s'adresse à LÉOPOLD.


MAÎTRE DE MUSIQUE

Vous êtes un grand musicien,

monsieur.


LÉOPOLD

Non, c'est mon fils

qui l'a composé.


Trois jeunes filles entrent et écoutent le concert. LÉOPOLD et le MAÎTRE DE MUSIQUE les saluent cérémonieusement.


MAÎTRE DE MUSIQUE

Ce sont mesdemoiselles

sixième, cinquième et dernière.


LÉOPOLD

Les filles de?


MAÎTRE DE MUSIQUE

De Sa Majesté Louis XV.


Plus tard, ANNA-MARIA et NANNERL sont en discussion avec les trois filles du roi, LOUISE, SOPHIE et VICTOIRE DE FRANCE.


LOUISE

Sophie, c'est Graille,

à cause de sa voix.


SOPHIE

Qu'est-ce qu'elle a, ma voix?


LOUISE

Chante, Sophie.


VICTOIRE

Oui, chante.


SOPHIE chantonne sans assurance.


VICTOIRE

Et Louise, c'est?


LOUISE

Chiffe.


NANNERL

Chiffe?


LOUISE

Oui. Chiffe.

Comme un petit chiffon.

Et vous, comment

vous appelle-t-on?


NANNERL

Marie-Anna,

mais mon surnom est Nannerl.


SOPHIE

Nannerl?


LOUISE

Nannerl.

C'est très joli, Nannerl.

Mais je vous appellerai Nana.


NANNERL

(Riant)

Nana?


LOUISE

Oui, Nana. Petite Nannerl.


LOUISE et NANNERL jouent du clavecin. Ensuite, les quatre filles s'amusent à courir dans l'abbaye alors que la MÈRE ABBESSE les interpelle.


MÈRE ABBESSE

Victoire! Mesdemoiselles!


Plus tard, LOUISE et NANNERL sont en discussion.


LOUISE

Surtout, ne transformez pas

en respect cette belle amitié

qui est en train de naître.


NANNERL

Je me crois

dans un conte de fées.


LOUISE

Quel âge avez-vous?


NANNERL

Quatorze.

Presque 15.


LOUISE

J'ai 13 ans.

Le jour de mon anniversaire,

maman abbesse m'a retiré

tous mes jouets.

C'est la tradition

quand on atteint cet âge.

Je suis triste.

J'aimais tellement mes poupées.

Mais je n'ai pas pleuré.

Je me dois d'être exemplaire.

Je suis plus jeune que vous

d'une bonne année.

Vous avez l'âge de Victoire.

Je ne sais pas comment ce livre

lui est tombé entre les mains.

Une oeuvre du diable,

sans doute.


NANNERL

Quel livre?


LOUISE

Un livre plein de blasphèmes.


LOUISE va chercher le livre et verrouille la porte.


LOUISE

Il raconte des pratiques

condamnées par l'Église.

Des choses de l'amour,

mais décrites en toute indécence.

L'abbesse lui avait confisqué,

mais j'ai vu qu'elle le cachait

derrière le placard et je l'ai repris,

à la demande de Victoire.


NANNERL et LOUISE s’avancent maintenant dans la chapelle et s'agenouillent devant l'autel pour prier.


NANNERL

Vous pleurez?


LOUISE

Non, je prie.

Je suis si heureuse

d'avoir une amie.


NANNERL

Pourquoi vivez-vous

dans cette abbaye?


LOUISE

C'est à cause du cardinal.

Je ne sais pas

si je dois tout raconter.

Maman abbesse nous assure

qu'il y a une petite

fenêtre ouverte

dans notre coeur d'enfant

et qu'elle peut tout y voir.

On ne peut pas lui mentir.

Mais je ne la crois pas.


Le soir venu, WOLFGANG, ANNA-MARIA et NANNERL se chamaillent avec des oreillers.


​​[LÉOPOLD:]

Allez vous coucher.

Tout de suite!


NANNERL

On n'a pas sommeil.


ANNA-MARIA

Si! Il est presque minuit.


WOLFGANG

Elles sont combien,

les filles du roi de France?

Six, sept, huit?


LÉOPOLD

Sept, je crois.


WOLFGANG

Où est la première,

la deuxième, jusqu'à trois?


NANNERL

Elles sont dans la cour.


ANNA-MARIA

Mais pourquoi elles sont

enfermées ici?


WOLFGANG

Elles sautaient

comme des furies

sur tous les garçons

de Versailles.


LÉOPOLD

Bien voyons. Allez!


WOLFGANG continue de donner des coups d'oreillers à sa sœur.


NANNERL

(Riant)

Tu es fou!


WOLFGANG marche sur son père qui est couché.


LÉOPOLD

Aïe!


WOLFGANG

Pardon, papa.


LÉOPOLD

Mon cor au pied.

Je pourrais hurler là.


NANNERL

Tu as hurlé, papa.


ANNA-MARIA

Bon, allez, couchez-vous!


LÉOPOLD

Allez, ouste!


LÉOPOLD souffle sur la bougie. Les membres de la famille discutent, dans le noir, couchés dans leur lit.


ANNA-MARIA

Pourquoi je ne suis pas

dans ma maison?

Ma chambre à coucher...

Mes oiseaux qui chantent

au printemps...

La neige lourde

sur les branches nues...

l'hiver.


NANNERL

Maman poète!


WOLFGANG

J'ai envie de pisser.


NANNERL

Je suis amie avec la fille

du roi de France.


WOLFGANG

Il faut le chanter.


LÉOPOLD

Chut!

J'ai promis la discrétion

à la vieille abbesse.


NANNERL

La vieille abbesse

a un faible pour papa.


LÉOPOLD

Allons...


ANNA-MARIA

(Riant)

C'est évident.


NANNERL

Elle n'a jamais vu le loup.


LÉOPOLD

Nannerl!


WOLFGANG

Qu'est-ce que ça veut dire,

« le loup »?


NANNERL

Jamais un loup ne l'a demandée

en mariage,

c'est pourquoi elle prie Dieu

sans arrêt.


WOLFGANG

C'est qui, le loup?


ANNA-MARIA

Wolfie, si tu n'arrêtes pas

immédiatement, je crie!


LÉOPOLD

Et moi, je te punis!


Au petit matin, LOUISE DE FRANCE va dans les appartements de NANNERL et elle l'invite à prendre une marche. Elles marchent dans l'abbaye.


LOUISE

Il y a des années,

monsieur le cardinal a proposé

de ne conserver à la cour

que nos deux soeurs aînées,

les jumelles

Marie-Sophie-Élisabeth

et Anne-Henriette.

Et les filles suivantes devaient

finir dans cette abbaye.

L'emprise de son éminence

était si forte que papa roi

et maman reine ont accepté,

le coeur gros.

Après 13 jours de route,

nous avons été accueillies ici.

Nous aimons beaucoup

maman abbesse.

Elle a sous ses ordres

les moines et les moniales

de tous les couvents

qui entourent l'abbaye.


NANNERL

Et vous n'avez jamais revu

vos parents?


LOUISE

Jamais.

Je m'en souviens pas,

j'étais trop petite.

Il y a un an, le roi a fait

peindre nos visages

pour en faire cadeau

à la reine.

Elle a paraît-il pleuré

en découvrant les peintures,

mais jamais elle n'est venue

nous voir en vrai.

Heureusement qu'ici,

certaines soeurs nous aiment,

et nous leur rendons bien.

Mais rien ne vaut les vrais

parents, n'est-ce pas?

Ah, si nous étions nées

dans une famille comme la vôtre,

seulement préoccupée

par la musique,

traversant toute l'Europe

en carriole,

prête à toutes les aventures...

Vous me trouvez gentille?


NANNERL

Très.


LOUISE

On m'appelle

le Commandant J'ordonne

depuis que je suis toute petite.

Je suis autoritaire, mais juste.

Connaissez-vous l'amour?


NANNERL

L'amour?


LOUISE

Oui. Êtes-vous amoureuse?


NANNERL

Oui. Non.

Enfin, je ne sais pas.


LOUISE et NANNERL se trouvent maintenant devant un feu de foyer.


LOUISE

Je me consume pour lui.

Il s'appelle Hugues le Tourneur.

C'est le fils du maître de

musique dont je vous ai parlé.

Hugues accompagnait son père.

Il est resté dans cette abbaye

plusieurs semaines.

Puis il est rentré à Versailles.

Nous nous sommes

tout de suite aimés.

Mais la vie nous sépare.

Et ma condition...

Vous irez à la cour.

(Lui tendant une lettre)

Je veux que vous lui remettiez

cette lettre.

Je lui dis à quel point

je l'aime encore

et que notre différence sociale

n'entravera jamais

la promesse que je lui ai faite

de me garder pour lui.

(Lui tendant un livre)

Je vous remets aussi cela.

C'est le livre de Victoire.

Le livre maudit.

Emportez-le hors d'ici.

Perdez-le dans la forêt

ou jetez-le au feu.

Il y va de son honneur

perdu à jamais

si jamais le roi l'apprenait.

Vous le voulez bien?


Dans l'abbaye, un concert a lieu. NANNERL chante tandis que WOLFGANG l'accompagne à l'orgue.


Ensuite, la famille Mozart quitte l'abbaye. LOUISE agite un mouchoir à la fenêtre en signe d'aurevoir à NANNERL.


LÉOPOLD

J'aurais épluché des oranges

plutôt que de me douter

qu'elles étaient rangées là.


NANNERL découvre une tache de sang sur sa robe et la montre à sa mère.


WOLFGANG parle à un oiseau dans une cage.


WOLFGANG

Cui-cui.

Chante.


WOLFGANG joue du violon et l'oiseau chante en l'accompagnant. NANNERL et sa mère sont blotties l'une contre l'autre sur le lit.


NANNERL

Pourquoi tu ne m'as

jamais rien dit, maman?


ANNA-MARIA

J'attendais que cela t'arrive.

Tu comprends mieux en le vivant.

Ça va?


NANNERL fait «oui» de la tête.


ANNA-MARIA

Ma grande fille...

Voilà, tu es une femme.

Tu es capable

d'avoir des enfants.


NANNERL

Comment fait-on des enfants?


ANNA-MARIA

Tu te moques de moi.

Te voilà prête à rencontrer

l'homme de ta vie.



NANNERL

L'homme que j'aimerais...


ANNA-MARIA

Sera jeune et beau.

Il aimera la musique,

évidemment.

Et plus que tout,

c'est toi qu'il aimera.

Vous serez attirés

l'un par l'autre.

Vous vous marierez devant Dieu.

Dans une robe magnifique.


NANNERL

Pleine de sang.


ANNA-MARIA

Mais non, voyons.


Plus tard, NANNERL sort un livre de son sac et le dépose dans le feu. Le livre brûle.


Dans la carriole, NANNERL chuchote en lisant la dédicace d'un livre à son frère.


NANNERL

« Ce livre appartient

à Mlle Marie-Anna Mozart.

1759. »

Tu sais ce qu'il y a dedans?


WOLFGANG

Des notes, des menuets,

des compositions diverses.


NANNERL

C'est censé être

mon cahier de musique.

Regarde.

C'est l'écriture de papa.


NANNERL

(Lisant)

« 1760. Ces huit menuets précédents,

Wolfgang les a appris

dans sa quatrième année. »

Une autre page.

(Lisant)

« 1761.Cet allégro, Wolfgang l'a

appris dans sa quatrième année.

Composition de Wolfgang

dans les trois premiers mois

après ses cinq ans.

Menuet du seigneur

Wolfgang Mozart,

11 mai 1762. »

Je suis condamnée à subir

la préférence de mon père

jusque dans mon cahier

de musique.


WOLFGANG la regarde en silence.


La carriole de la famille MOZART s'arrête devant une demeure. Une femme, MADAME VAN EYCK, les accueille.


MADAME VAN EYCK

Bienvenue à vous

et à votre famille.


LÉOPOLD

Merci. Nous sommes fourbus.


MADAME VAN EYCK

(Les faisant entrer)

Voici vos appartements.


WOLFGANG

Papa, j'ai soif.


MADAME VAN EYCK

Méfiez-vous

de l'eau parisienne.

Elle vient de la Seine.

Si vous ne la faites pas

bouillir,

elle vous rendra malade.

Le pays est en deuil

depuis la mort de la dauphine.

La pauvre n'a pas survécu

à la naissance de sa fille.

Donc si vous prétendez

aller à Versailles,

il faudra vous munir

d'un habit noir.

Je mets à votre disposition

le clavecin de mon mari,

feu le comte Van Eyck.

Il aimait tant en jouer.


Plus tard, NANNERL joue du piano tandis que WOLFGANG joue dans ses cheveux.


NANNERL

Katerl.

Louise.

Barbara.

Maria.


WOLFGANG

Que sont-elles devenues?


NANNERL

Je n'ai même pas le droit

de leur écrire.

Papa dit que ça coûte

trop cher.


WOLFGANG

Tu sais même pas écrire.


NANNERL

Et toi, tu connais

que la musique.

(Doucement)

On dit que tu es génial, mais

en réalité, t'es un imbécile.

Où sont passées

mes poupées en tissu?

Mes poupées en bois?

Mes poussettes,

mes petits berceaux?

Je suis devenue grande,

tellement grande...


Dans le noir d'une chambre la nuit, on entend le froissement des draps et des gémissements retenus.


Le matin venu, LÉOPOLD appelle ses enfants qui sont dehors.


LÉOPOLD

Venez, les enfants!


WOLFGANG

Hum?


Les enfants entrent et leur père leur fait signe d'écouter leur mère qui pousse des petits cris amusés depuis la salle de bain.


LÉOPOLD

Quoi?


NANNERL

Maman, réponds!


ANNA-MARIA

C'est incroyable! Ah!

Ha! Ha! Ha!

Au secours,

c'est froid maintenant!


LÉOPOLD

C'est bien?


ANNA-MARIA

Les Français sont fous!


WOLFGANG

Ouvre!


ANNA-MARIA

Attendez!

Il faut que j'essuie tout ça.

J'espère que l'eau est propre.


LÉOPOLD

Ne la bois pas!


ANNA-MARIA

La boire?

Ha! Ha! Ha!


ANNA-MARIA ouvre la porte et tous entrent dans la salle de bain.


WOLFGANG

Je peux le faire, papa?


NANNERL

Non, moi!


WOLFGANG

J'ai vraiment envie!


LÉOPOLD

Chacun son tour.

Ne soyons pas ridicules.


ANNA-MARIA

Ça réveille,

surtout l'eau froide.


Ils rient.


NANNERL

À moi!


WOLFGANG

Non! Moi d'abord!


WOLFGANG va s’asseoir sur un bidet.


ANNA-MARIA

Fais attention,

c'est chaud et froid.

Ne va pas brûler

ton petit oiseau.


Ils rient.


Plus tard, NANNERL joue du clavecin; WOLFGANG, dans l'autre pièce, joue du violon.


NANNERL cesse de jouer et regarde une lettre cachetée qu'elle tient dans ses mains.


La famille Mozart, toute de noir vêtue, se rend à Versailles. WOLFGANG et NANNERL jouent devant la cour.


HOMME

Je crois en effet

qu'un concert s'impose.

Et qu'il plaira au roi.

Mais il nous faut tout organiser

ensemble.


LÉOPOLD

Quatre sonates de mon fils

vont chez le graveur

et l'on verra sur la page-titre

que c'est l’œuvre

d'un enfant de 10 ans.


NANNERL

(Chuchotant à son frère)

Tu as presque 12 ans.


WOLFGANG

(Chuchotant)

Non, 11!


LÉOPOLD

Vous entendrez

comme ses sonates sont bonnes.


HOMME

Et votre fille?


LÉOPOLD

Ma fille joue les morceaux

les plus difficiles

que nous ayons trouvés,

de Schobert et de Eckart.

Je m'amuse aussi à lui composer

des musiques

des plus compliquées,

qu'elle interprète avec

une précision extraordinaire.



ISABELLE D'AUBUSSON, une jeune femme, entre.


ISABELLE

La comtesse de Tassé

ayant eu connaissance

de sa présence ici

par Mme Darnière,

Mlle Anna-Maria Mozart

est invitée à me suivre

pour la rejoindre dans son salon

afin de satisfaire

à sa demande

d'un entretien particulier.


HOMME

Je vous en prie.


WOLFGANG veut suivre sa sœur mais ISABELLE l'en empêche.


ISABELLE

Non, non, non.


Plus loin, ISABELLE donne des indications à NANNERL.


ISABELLE

Il faut faire vite.

Louise de France exige

que vous donniez la lettre

en main propre.

(Lui tendant des vêtements)

Vous allez mettre ce costume.

Vous devez passer

pour un garçon.

Hugues est dans les appartements

du dauphin

et celui-ci est

en plein veuvage.

Aucune fille étrangère

n'est autorisée à l'approcher.

Allons.


NANNERL

Je vais voir le dauphin

de France?


ISABELLE

Si vous pouviez

le faire sourire.

Mais attention,

tenez bien votre rôle.

Ni l'un ni l'autre ne doit

découvrir le pot aux roses.

Il y va de l'équilibre

du royaume.

Vous avez la lettre?


NANNERL

Oui, oui, je l'ai.


ISABELLE et NANNERL, qui est maintenant costumée en homme, entrent toutes les deux dans une pièce où LE DAUPHIN et HUGUES jouent de la musique.


ISABELLE

Voici Hugues le Tourneur.

C'est à lui qu'est adressée

la lettre que vous tenez

de Louise de France.


NANNERL se trompe et s'approche du DAUPHIN pour lui remettre la lettre. Ce dernier lui indique l'autre jeune homme.


NANNERL

Pardon.


HUGUES

Je vous remercie

de nous rendre ce service.

Si vous le permettez,

je vais me retirer

afin d'en prendre connaissance

et je reviendrai vous donner

une réponse.


LE DAUPHIN

Oui. Retirez-vous.

Je vais rester avec monsieur.


LE DAUPHIN sort à son tour en souriant.


ISABELLE

(S'approchant de NANNERL)

Vous avez été très bien.


NANNERL

J'ai eu tellement peur

d'être démasquée.

Le dauphin m'a intimidée.


ISABELLE

Ne soyez pas surprise

par son attitude.

Il est lui-même timide

et silencieux.

La douleur qui l'habite

le rend encore plus lointain.


LE DAUPHIN revient.


LE DAUPHIN

Laissez-nous un moment,

Isabelle.


ISABELLE semble inquiète.


LE DAUPHIN

Je désire m'entretenir avec lui

à propos de ma soeur.


ISABELLE quitte la pièce.


LE DAUPHIN

Dans quelles circonstances

avez-vous rencontré Louise?


NANNERL

Je traversais une forêt

en voiture avec ma famille,

il y a quelques semaines.

Un essieu s'est cassé.

Il nous a fallu demander secours

à l'abbaye voisine.


LE DAUPHIN

Et vous avez rencontré

les princesses de France.

(Faisant résonner les cordes du clavecin)

Vous en jouez?


NANNERL

Oui, mon seigneur.


LE DAUPHIN

Clavecin?


NANNERL

Oui.Violon aussi.

Je connaissais bien le morceau

que vous jouiez tout à l'heure.


LE DAUPHIN

Pourriez-vous le jouer

mieux que moi?


NANNERL

Je ne sais pas.

Je le jouerai, c'est tout.


LE DAUPHIN

(Lui tendant un violon)

Alors, allez-y.


NANNERL

Vous m'accompagnez?


LE DAUPHIN

Non. Seul.


NANNERL joue du violon.


LE DAUPHIN

Qui vous a appris

à si bien jouer?


NANNERL

Mon père.


LE DAUPHIN

Bravo à lui.


NANNERL

Mon père a toujours affirmé

que seul un garçon

pouvait bien jouer du violon.

Il ne croyait pas si bien dire.


LE DAUPHIN

Et... savez-vous chanter?


NANNERL

Si je sais chanter?


LE DAUPHIN

Oui. Connaissez-vous

le Miserere Mei Deus d'Allegri?


NANNERL

Bien sûr.


LE DAUPHIN

Sauriez-vous vous rapprocher

de l'une des notes les plus élevées

jamais écrites sur une partition?

Un do magique, brillant,

pur comme le cristal?

Ce cri déchirant

et obsédant de l'âme?


NANNERL chante le chant en question. LE DAUPHIN l'écoute ému.


LE DAUPHIN

Comment ma chère soeur Louise

n'est-elle pas tombée amoureuse

de vous?


NANNERL

Parce que Hugues le Tourneur

est dans son coeur

et qu'elle est constante

et fidèle.

De ce fait, nous sommes tout

de suite devenues des amies.

J'aime jouer du clavecin

et du violon.

J'aime chanter aussi.


LE DAUPHIN

Mon rêve...

c'est écrire de la musique.

Je m'y essaye parfois,

mais je suis maladroit

et je manque de technique.

Voulez-vous essayer pour moi?


NANNERL

Écrire de la musique?


LE DAUPHIN

Oui. Composer, inventer votre

musique. Vous aimeriez?


NANNERL

Oui... Je ne sais pas...

Si des circonstances

exceptionnelles me l'imposaient.


LE DAUPHIN

Considérez notre rencontre

comme une circonstance

exceptionnelle

et écrivez pour moi.

Ma chère soeur Louise,

que je ne connais

qu'à travers un tableau...

On la dit turbulente.

Et qu'elle saisit bien

tous les ridicules.

J'ai hâte de la connaître enfin.

Elle a bien de la chance

de vous avoir pour ami.

Je déteste ma timidité.

Je suis transi,

déconcerté par les hommes.

C'est parce que souvent,

les hommes ne sont plus

devant moi...

que des personnages

de tapisserie.

Des pantins que je ne fais

remuer que par ressorts.

Mais ce n'est pas votre cas.

D'où venez-vous?


NANNERL

Salzbourg.


LE DAUPHIN

Je ne connais pas les hommes.

Je n'ai pas cette science.

Pourtant, je me considère

très instruit.

J'ai tout étudié.

Droit public, histoire,

belles lettres...

Mon excellente mémoire a retenu

ce que chaque livre

contient de bon.

Mais l'homme m'échappe.

Je n'en rencontre pas.

Pourtant...

j'éprouve naturellement

de la sympathie pour vous.


NANNERL et LE DAUPHIN sortent de la pièce, ISABELLE les rejoint.


LE DAUPHIN

Isabelle, veillez à soigner

votre rôle de messagère.

Faites-moi apporter une musique

de votre composition.


NANNERL

De ma composition?


LE DAUPHIN

Oui.

J'aurais grand plaisir

à la découvrir.


La famille Mozart retourne à la maison de MADAME VAN EYCK. NANNERL se pratique au clavecin.


Pendant la nuit, NANNERL se lève et rejoint son père qui rédige à la chandelle.


LÉOPOLD

Chut!


NANNERL

Il est quelle heure?


LÉOPOLD

L'heure de dormir encore.


NANNERL

Je peux rester près de toi?


LÉOPOLD

Quelques minutes,

et tu retournes au lit.


NANNERL

Tu écris bien.

Ton écriture est belle.

(Lisant la lettre que son père écrit)

« C'est pourquoi

tout le monde à Paris

donne les nouveau-nés

à élever à la campagne.

Des conductrices

les amènent loin de Paris.

Le nom de la nourrice,

ou du plutôt du paysan

et de sa femme,

sont notés par le prêtre

du coin.

Cela se fait chez

des personnes de haut rang

comme dans les classes

les plus basses.

Et on paie une bagatelle. »

(S'adressant à LÉOPOLD)

Tu m'as jamais appris

à écrire comme ça.


NANNERL

Papa...


LÉOPOLD

Va te coucher maintenant.


NANNERL

Je n'ai plus sommeil.

Je voulais te demander

une chose.

Est-ce que tu me permettrais

d'assister

au cours de composition

que tu donnes à Wolfgang?

Tu vois... Comment dire?

J'entends des notes.

Des notes à moi.

Elles résonnent dans ma tête.

Mais je ne sais pas comment

les inscrire.

Je ne connais pas les règles.

Et toi qui m'as tout appris...

je suis sûre que tu pourras

m'aider à comprendre ce mystère.


LÉOPOLD

Ma pauvre chérie...

Il faut connaître les secrets

de l'harmonie et du contrepoint.

C'est inaccessible

à beaucoup de monde,

particulièrement aux femmes.



NANNERL

Je me souviens,

la première fois

que Wolfgang a composé

quelque chose.

Il avait cinq ans peut-être.

À sa demande, je l'aidais

à tremper sa plume

dans l'encrier.

Et j'ai entendu des notes.

Des notes toutes neuves,

qui n'avaient jamais servi.

Elles ne venaient pas

de mon souvenir.

Et j'ai aidé Wolfie

à les écrire.

Quand il t'a montré la portée,

tu étais avec ton ami Andreas.

Vous étiez stupéfaits

tous les deux.

Tu en as même pleuré d'émotion.


LÉOPOLD

Tu veux dire que c'est toi

qui les avais écrites?


NANNERL

Oui. Presque.

En partie. Je ne sais plus.

Oui, je crois.

Et ensuite, plus tard,

j'ai écrit des sonates.

Tu n'as jamais daigné

les entendre ou les lire.


LÉOPOLD

Faux. Je les ai lues.

Ce que tu appelles sonate

n'est en réalité

qu'une suite incohérente

de notes absurdes.


NANNERL

Comment peux-tu dire cela?

Tu ne m'en as jamais parlé.


LÉOPOLD

Va te coucher,

s'il te plaît,Nana.


NANNERL va se coucher. Elle observe son père qui écrit.


Le lendemain matin, LÉOPOLD donne une leçon de composition à son fils.


LÉOPOLD

Du latin punctus...

contra punctum.

Note contre note.

Le contrepoint.

Qui s'applique à l'écriture

à plusieurs parties

et à deux dimensions.

La dimension mélodique,

ou horizontale,

et la dimension harmonique

ou...?


WOLFGANG

Verticale.


LÉOPOLD

Qui tiennent toutes deux

compte de la notion de consonance.


WOLFGANG ouvre brusquement la porte qui mène à l'extérieur de la pièce. NANNERL, qui écoutait la leçon en secret, est découverte. Elle s'enfuit.


Plus tard, NANNERL joue du clavecin alors que ANNA-MARIA et LÉOPOLD veillent près de WOLFGANG qui est malade. ANNA-MARIA apporte un bol de nourriture.


LÉOPOLD

C'est quoi?


ANNA-MARIA

De la panade.


LÉOPOLD

Tu as mis un oeuf?


ANNA-MARIA

Oui.


LÉOPOLD

Il a gigoté toute la nuit.

Regarde son visage;

il est tout déformé.

Tu es méconnaissable.

Mange.


Les parents sanglotent.


Plus tard, NANNERL reçoit une lettre. Alors qu'elle la lit, on entend la voix du DAUPHIN qui en est l'auteur.


LE DAUPHIN (Narrateur)

J'ai joué votre

musique dès que je l'ai reçue.

Elle m'a transporté,

intimement séduit

par votre monde créatif.

Quelle beauté.

Quelle pureté.

Ainsi, c'est vous

qui écrivez cela,

vous, déjà chanteur

hors du commun,

qui trouvez ces notes

et me les dédiez.

Je l'ai fait écourter

à Corignon,

mon maître de musique.

Pour lui, il ne peut s'agir

de la composition

d'un tout jeune homme,

presque encore un enfant.

Si je n'avais pas une totale

confiance en vous,

il m'obligerait à penser

qu'il s'agit du plagiat

d'un musicien aguerri.

Mais je sais que c'est vous.

Je vois votre main tremblante

écrire ces notes

et me les dédier.

Venez me retrouver dès

qu'Isabelle vous fera signe.


NANNERL rédige à son tour une lettre.


NANNERL (Narratrice)

Ma chère Louise,

j'ai bien tardé à vous écrire,

car à peine installé à Paris,

mon frère Wolfgang fut soudain

pris de malaises

qui le mirent en peu de temps

dans un état si misérable

qu'il fut absolument

méconnaissable.

Des taches rouges,

grosses et nombreuses,

se sont étalées

sur son petit visage.

Mais il s'est enfin rétabli.

Et mon père semble avoir

retrouvé la joie de vivre.

J'ai donné votre lettre

à Hugues le Tourneur,

en main propre,

comme vous l'aviez ordonné,

et en présence

de votre frère le dauphin.

Hugues s'est dit honoré

de votre lettre

et désire vous répondre

directement.

Vous parlerais-je

de la parfaite beauté

de votre frère le dauphin,

qui est la moindre

de ses perfections?

Toujours est-il que

je n'ai vu de ma vie

plus admirable figure

et physionomie plus attrayante.


NANNERL costumée en homme est maintenant en compagnie du DAUPHIN.


LE DAUPHIN

Voici mes appartements privés.


LE DAUPHIN saisit NANNERL par les épaules avec émotion.


LE DAUPHIN

Depuis des nuits, je rêve que

je cours en robe de chambre

dans l'escalier de Sa Majesté...

en criant: « Le roi! Le roi! »

Je convoque des gardes du corps.

J'entraîne une sentinelle

qui résiste

et nous assistons à la venue

de l'enfant royal.

L'accoucheur lève l'enfant.

C'est un garçon.

La reine arrive trop tard.

Un Suisse à la tête ébouriffée,

hérissée de papillotes,

fonce à Trianon en criant:

« Un garçon! Un garçon! »

Le roi est si ému

qu'il se trouve mal.

Quand il arrive au palais,

le cardinal ondoie

déjà l'enfant.

Louis XV l'examine...

Horreur. C'est une fille.

Elle ressemble à sa mère

comme deux gouttes d'eau.

Méchante comme un petit dragon.

Elle se retourne

contre le sein maternel...

et le mord de son venin mortel.

La dauphine expire

et je me réveille en sursaut.

Alors...

je m'aperçois que la réalité

ressemble à mon cauchemar.

Je suis veuf, inconsolable.

Père d'une petite fille

de quelques jours.


NANNERL

Comment s'appelle-t-elle?


LE DAUPHIN

Marie-Zéphyrine.

Corignon m'a dit qu'une famille

allait donner

un étrange concert

bientôt à la cour.

Il a entendu un violoniste

étonnant.

Âgé de seulement 10 ans.

Sa sœur joue du clavecin

divinement, paraît-il.

Et sa voix est d'or.

Voudriez-vous assister

à ce concert?

J'y serai certainement,

car les morceaux choisis

ont obligation de convenir

à mon deuil.

Qu'avez-vous?


NANNERL

Je me dois de vous avouer

quelque chose de très grave.


LE DAUPHIN

De grave?


NANNERL

Oui. J'ai peur de vous décevoir.

Mais sachez que mon mensonge

m'a été imposé.


LE DAUPHIN

Quel mensonge?


NANNERL

On m'a obligée à dissimuler

ma véritable identité.

Et surtout-


LE DAUPHIN

Surtout?


NANNERL

En réalité, je suis

la jeune fille à la voix d'or

dont on vous a parlé.

L'enfant prodige est mon frère.

Nos parents nous mènent ainsi

dans les cours d'Europe

pour étonner le monde, car

mon père est avide de gloire.

J'ai honte.

Honte d'avoir menti.

Pardon si je vous ai déçu.

Vous voulez

que je prenne congé de vous?


LE DAUPHIN

Profitons encore un peu

de cette délicieuse méprise.

Allez mettre

vos vêtements féminins.

Je vous ferai visiter

les merveilles de notre château.


Plus tard, NANNERL, vêtue d'une robe de deuil, rejoint LE DAUPHIN. Il lui prend la main.


LE DAUPHIN

C'est ici...

dans le lieu le plus public

du royaume,

que nous passerons inaperçus.

Vous avez peur?

La peur incite à la joie.

Pour la conjurer.

C'est quand j'accompagnai

le roi au camp de Compiègne,

que je me pris d'amitié

pour deux jeunes officiers.

Après une journée de combat,

nous nous amusions

à jeter le mouchoir

sur les plus jolies femmes.


NANNERL

Jeter le mouchoir?


LE DAUPHIN

Oui.

Il s'agit là d'un moyen

simple et évident

pour faire comprendre

à une femme

qui s'intéresse à vous

qu'elle vous plaît infiniment.

Et qu'il ne tient qu'à elle...


NANNERL

Qu'il ne tient qu'à elle?


LE DAUPHIN

Vous ne comprenez donc pas?


NANNERL

Qu'elle devienne

votre maîtresse?


LE DAUPHIN

Ha! Oui.

Vous voyez...

on dit que je suis le vivant

contraste de mon père

en matière de femmes.

Si tout cela était faux?

La dévotion n'abolit pas

la tentation.

Votre image féminine me ravit.

Ne trouvez-vous pas...

que je suis un garçon

assez bien nourri?


Ils rient.


Le soir tombé, NANNERL entre à la maison.


ANNA-MARIA

D'où viens-tu?

Où étais-tu?


NANNERL

Je m'entretenais

avec le dauphin.


ANNA-MARIA

Pourquoi si tard?


NANNERL

Je n'ai pas osé

interrompre son discours.


ANNA-MARIA

Et comment es-tu rentrée?


NANNERL

Isabelle d'Aubusson m'a fait

reconduire par une voiture.


LÉOPOLD

Je t'ai attendue

toute la soirée pour répéter.


ANNA-MARIA

Mais tu es complètement folle!

Tu sais l'heure qu'il est?


NANNERL

Je n'ai pas fait attention.



ANNA-MARIA

Est-ce que tu comprends

que j'étais morte d'inquiétude?


ANNA-MARIA gifle NANNERL.


LOUISE DE FRANCE rédige une lettre pour NANNERL.


LOUISE (Narratrice)

« Il faut que je vous gronde,

ma chère Nana.

Vous me mettez

dans votre lettre

un 'très humble'

que je déteste

et qui me ferait croire,

si je ne vous connaissais pas,

que vous ne m'aimez que

comme on aime les grands,

ordinairement,

et non de coeur.

Je suis votre chiffe,

un point c'est tout.

J'ai en effet reçu une douce

lettre de Hugues Le Tourneur

et mon frère m'a fait part

de ses excellentes impressions

à votre égard.

Je brûle

de le connaître enfin,

ainsi que toute ma famille royale.

Je vous adresse tous mes voeux

de réussite dans votre incroyable

aventure musicale

et je reste votre tendre

et fidèle amie.

Louise de France. »


La famille Mozart revient à Versailles. Un concert a lieu. Un jeune garçon joue du violon. Les Mozart se trouvent dans la pièce adjacente.


NANNERL

C'est un enfant musicien?


FEMME

Oui. Le petit Thomas.


ANNA-MARIA

Thomas?


FEMME

C'est un Anglais.

Il a l'âge de votre fils.


LÉOPOLD

Taisez-vous,

laissez-moi écouter.


LÉOPOLD prête l'oreille et se prononce, à l'écart.


LÉOPOLD

Médiocre.


ANNA-MARIA

Tu es sûr?


LÉOPOLD

Appliqué et sans âme.

Mécanique.


Le morceau est terminé. Des applaudissements se font entendre, puis les Mozart entrent dans la salle de concert.


LÉOPOLD

Permettez-moi de vous présenter

les enfants Mozart.

La fillette, âgée de 14 ans

et le garçon, 10 ans à peine.

Ils vont exécuter non seulement

des concertos au clavecin,

mais le garçonnet jouera

également un concerto au violon.

Pour les morceaux au clavecin,

le clavier sera entièrement

recouvert d'un drap.

Il frappera les notes

au-dessus du drap

et pas en dessous.

Puis il nommera à distance

tous les sons,

seuls ou en accord,

attaqués au clavecin

ou sur tout autre instrument

imaginable:

cloche, verre, etc.


WOLFGANG et NANNERL jouent. NANNERL regarde LE DAUPHIN tout en chantant.


Les Mozart rentre maintenant à la maison où ils logent.


ANNA-MARIA

Je suis tellement fière.

Le fils du roi de France,

futur roi de France lui-même,

m'a baisé la main.

Il m'a regardée longtemps.

Il m'a souri tout en gardant

ma main dans la sienne

et il m'a dit quelques mots

délicieux de sa voix suave.

Et c'est moi, Anna-Maria,

orpheline sans dote,

épousée par un saltimbanque,

qui ai eu ce privilège.


NANNERL

Voyons, maman.


ANNA-MARIA

Non.

Je ne me calmerai pas, je suis

littéralement folle de joie.

Je suis fière de vous,

mes enfants,

de votre grand talent.

Pardon pour la gifle, ma chérie.

Et vous, mon maître et mon mari,

sachez que je vous admire aussi

profondément que je vous aime.

Si ma pauvre mère

était encore en vie,

elle en mourrait de joie.

Attention.

Qu'est-ce qu'on a promis?

Pas de désordre,

s'il vous plaît.


LÉOPOLD dépose quelque chose par terre.


ANNA-MARIA

Non, Léopold!


LÉOPOLD

J'ai mal aux pieds

et je suis de mauvaise humeur.


NANNERL

Non, Wolfie, s'il te plaît,

c'est ma place.

C'est moi à droite.


NANNERL se couche près de son frère.


NANNERL

Papa, j'ai presque 15 ans.

J'en parais 16 et tu dis

toujours que j'en ai 14.


WOLFGANG

Et moi, j'en ai 11, papa.


ANNA-MARIA

Taisez-vous,

les chiens savants.

Famille désordre.


WOLFGANG

Vous avez joué

comme des pieds.

On reparlera demain.


Le lendemain, WOLFGANG et NANNERL chantonnent.


WOLFGANG

Vite, un clavier!


NANNERL et WOLFGANG se précipitent et jouent au clavecin l'air qu'ils chantonnaient.


NANNERL rédige une lettre.


NANNERL (Narratrice)

Mon seigneur.

Mes parents ont décidé

de poursuivre notre tournée.

J'espérais avoir le plaisir de

vous revoir avant notre départ

pour Londres.

Qui sait quand je reviendrai?

Peut-être dans quelques

semaines, peut-être jamais.

J'avais tant de raisons

d'aimer Paris,

et notre rencontre

en est la principale.

Croyez en mes sentiments

respectueux et attristés.

Je continuerai à écrire

de la musique

en pensant à vous.

Nannerl Mozart.


LÉOPOLD appelle sa fille pour le départ.


LÉOPOLD

Nannerl, s'il te plaît!

(S'adressant à un portier)

Merci, mon garçon.


La famille Mozart reprend la route en carriole.


ANNA-MARIA

Combien de temps

pour arriver à Londres?


LÉOPOLD

Douze heures de traversée

au départ de Calais.



ANNA-MARIA

Ta fille a encore écrit

de la musique aujourd'hui.


LÉOPOLD

Je lui ai interdit

cependant.


ANNA-MARIA

C'est plus fort qu'elle.


LÉOPOLD

J'ai appris l'effort

et la discipline à nos enfants

et toi, tu apprécies sa manie,

son idée fixe.

Anna-Maria, voyons.


ANNA-MARIA

(Lui tendant un papier)

Tiens. Regarde.


LÉOPOLD

Il faut que tu m'aides à nous

débarrasser de cette envie

qui enfièvre son esprit.


ANNA-MARIA

Dis-moi plutôt

si ta fille a du talent.


LÉOPOLD

Tu en doutais?


La famille s'arrête sur le bord de la grève. Ils marchent et regardent l'océan.


La nuit venue, NANNERL et sa mère discutent en chuchotant alors que les autres dorment.


ANNA-MARIA

À Paris?


NANNERL

Oui. Mme Van Eyck sera d'accord.

Elle en avait déjà parlé à papa.

Je suis grande maintenant.

Je suis capable

de gagner de l'argent.

En donnant des cours,

par exemple.

Notre notoriété m'aiderait

à avoir des clientes de qualité.


ANNA-MARIA

Ton père a besoin de toi.


NANNERL

Je suis devenue un poids

pour lui. C'est Wolfgang

qui provoque le succès

depuis qu'il compose à vue.


ANNA-MARIA

Ton frère est un phénomène.


NANNERL

Le spectacle serait bien

plus fort et léger sans moi.

Parles-en à papa.

Il finira bien par se l'avouer.


ANNA-MARIA

Tu crois que j'arriverais

à me passer de ma grande fille?


NANNERL

Je t'écrirai.

On se retrouverait bientôt.

Demain, il y a une diligence

qui rejoint Paris

en une journée.

Tu promets de lui en parler?


ANNA-MARIA

Je te le promets.


NANNERL se trouve maintenant à Paris, chez MADAME VAN EYCK.


MADAME VAN EYCK

Bonjour, mademoiselle.


NANNERL

Bonjour, madame.


MADAME VAN EYCK

Une lettre est arrivée

par la petite poste ce matin.

Elle vous est adressée.


NANNERL

Merci, madame.


NANNERL lit la lettre du DAUPHIN.


LE DAUPHIN (Narrateur)

Chère Marie-Anna,

douce Nannerl.

Je vous croyais partie

et je vous sais revenue.

Je ne peux pas encore

vous revoir.

Mais je vous fais la commande

officielle d'un menuet

pour violons et orchestre.

Écrivez-le dès que vous pouvez

et prévenez-moi

dès qu'il sera prêt.

Je le ferai prendre

par une suivante.

Et le temps de l'étudier,

je vous ferai signe

dès que possible.

Je vous demande de vous laisser

aller à votre extraordinaire

aptitude

et de me donner la preuve

que vous dépassez

les plus grands compositeurs

de notre royaume.

Relevez le défi

et gagnons notre pari.

Je vous baise les mains

et suis votre toujours fidèle

et attentif ami.

Louis de France.


Le soir venu, MADAME VAN EYCK confie un violon à NANNERL.


MADAME VAN EYCK

Prenez-en soin.

Je file.


NANNERL donne une leçon de piano à une jeune enfant.


NANNERL

Encore une fois.


ENFANT

Aussi vite?


NANNERL

Oui.


L'ENFANT fait ses gammes au piano.


NANNERL

Bien.

Je propose qu'on arrête ici.

Nous reprendrons la suite

la prochaine fois.


ENFANT

Déjà?


NANNERL

Oui.


L'ENFANT lui donne un baiser sur la joue.


NANNERL

Je suis désolée.


NANNERL monte les marches menant à une bâtisse. Un groupe de garçons s'y trouvent.


JEUNE HOMME 1

Mademoiselle!


NANNERL

Je suis bien...

à l'Académie de musique?


JEUNE HOMME 2

Non, ici, c'est peinture

et dessin.


JEUNE HOMME 3

Ce n'est pas ouvert

aux femmes.


JEUNE HOMME 2

Sauf quand il s'agit de poser.


JEUNE HOMME 3

Vous poseriez pour nous?


Les garçons rient.


JEUNE HOMME 1

Nous étudions la morphologie.


JEUNE HOMME 4

Nous attaquons

le corps féminin.


Un professeur appelle ses élèves.


PROFESSEUR

Messieurs,

le cours va commencer.


Le lendemain, NANNERL se présente à l'Académie de musique costumée en homme.


PROFESSEUR DE MUSIQUE

Et ce qui importe le plus

chez le créateur,

c'est l'élan qui transfigure

les pensées

et les passions humaines.

Si le compositeur n'est

qu'un virtuose de l'écriture,

il n'atteindra pas

à la véritable beauté.

Sa pensée ne sera pas

à la hauteur de sa création.

Malheur au créateur qui n'est

pas animé par la passion.


Le soir venu, NANNERL joue au clavecin. Elle joue encore le lendemain, puis pratique jusqu'au soir.


VOIX D'HOMME

(Depuis la pièce attenante)

Assez!


Le voisin frappe dans la porte. NANNERL continue sa pratique.



VOIX D'HOMME

Assez! Assez!


NANNERL s'arrête pour noter quelque chose.


NANNERL est maintenant à Versailles, costumée en homme.


LE DAUPHIN

Vous comprendrez pourquoi

je vous ai demandé

de revêtir à nouveau

vos habits d'homme.


NANNERL

Je suis si heureuse

de vous voir.


LE DAUPHIN

Monsieur, permettez-moi

de vous féliciter

pour votre grand talent!

Isabelle d'Aubusson

m'a remis votre partition

et j'ai eu grand plaisir

à la déchiffrer!


NANNERL

(Chuchotant)

Vous vous moquez de moi?


LE DAUPHIN

(Chuchotant)

Non, Nannerl.

Votre musique n'a cessé de me

hanter depuis la première note.

(Parlant à haute voix)

Porte!


Une porte s'ouvre. Un orchestre de chambre joue une des compositions de NANNERL. Elle se joint à l'orchestre en jouant du violon. LE DAUPHIN la regarde jouer en lui souriant.


Chez MADAME VAN EYCK, NANNERL reçoit une lettre de la part du dauphin.


LE DAUPHIN (Narrateur)

Ce que je craignais est arrivé.

Le roi a tranché.

J'épouse en seconde noce

Marie-Joséphe de Saxe,

jeune princesse âgée de 15 ans.

Le mariage aura lieu bientôt.

Vous le saurez.

Je suis désespéré. Malheureux.

Je vous prie de vous rendre

au carmel de Saint-Denis.

Une personne qui vous est chère

souhaite votre visite.


Au parloir du carmel de Saint-Denis, NANNERL rejoint LOUISE DE FRANCE qui a revêtu l'habit des sœurs carmélites.


LOUISE

Ne soyez pas étonnée

ni impressionnée

par ce que vous découvrez.


NANNERL

Je suis tellement heureuse

de vous retrouver.


LOUISE

Je suis en joie

avec le Christ.

J'ai toujours été d'une grande

piété malgré mes espiègleries.

Mais rassurez-vous, je suis

toujours la petite Chiffe

que vous avez connue.

Mais vous?


NANNERL

Ma famille continue

sa tournée.

Je suis restée à Paris.

Je donne des cours de clavier

et j'apprends

la composition musicale.


LOUISE

Mon frère m'a demandé

d'intervenir auprès de vous.


NANNERL

Ah...


LOUISE

Il connaît notre amitié.

Il vous demande de l'oublier.

Ma pauvre Nana...

Sa foi est profonde,

mais son esprit est agité.

Il a peur de ressembler

à son père et de sombrer

dans la débauche.

Il faut l'aider

à retrouver la tranquillité.

Vous, en vous écartant de lui,

et moi, en priant.

Je prie aussi pour le roi.

Papa roi a autorisé mon entrée

dans les ordres,

ici, aux carmélites

de Saint-Denis,

pas très loin du royaume.

J'ai revêtu le petit habit

de postulante.

Il ressemble

à celui des novices.


NANNERL

Et Le Tourneur?


LOUISE

Dieu m'a fait savoir

que le diable se cachait

derrière le jeune homme

que je croyais aimer.


NANNERL

Le diable?


LOUISE

En réalité,

Hugues est mon demi-frère.

C'est un bâtard du roi que

mon père tenait au secret,

comme tant d'autres.

Il fallait déjouer le mal

et me mettre

sous la protection du Seigneur.

L'amour ardent pour mon père

est ce qui a déterminé

mon entrée en religion.


On cogne à la porte.


LOUISE

Comme j'ai eu plaisir

à vous revoir.


Le soir tombé, au coin du feu, NANNERL lit une lettre de sa famille.


ANNA-MARIA (Narratrice)

Ton père

a été pris soudain

d'un rhumatisme à la cuisse

à le faire grimacer de douleur.

Il a passé quatre nuits

sans fermer l’œil

et les journées

n'étaient guère mieux.


WOLFGANG (Narrateur)

Je t'embrasse,

mais seulement une fois

puisque tu n'écris pas.

Je suis heureux de tout mon cul

à l'idée que tu t'amuses

effroyablement.

J'envoie cent baisers,

petits et gros,

sur ton merveilleux visage

de cheval.


LÉOPOLD (Narrateur)

Est-ce que tu joues

du clavecin avec application?

Chantes-tu encore parfois?

Nous séjournons à l'Auberge

rouge de Valenciennes.

Nous sommes proches de Paris.


À l'auberge de Valenciennes, ANNA-MARIA est réveillée par quelqu'un qui cogne à la porte, elle se lève pour découvrir sa fille dans l'escalier.


ANNA-MARIA

Nannerl.


NANNERL

Je croyais que je n'allais

plus jamais vous revoir.



ANNA-MARIA

Tu es trempée.

Viens, ma chérie,

viens vite te réchauffer.


LÉOPOLD

Mais qu'est-ce que tu fais là?


NANNERL

Je veux rester avec vous.


ANNA-MARIA

(S'adressant à LÉOPOLD)

Ne la gronde pas,

s'il te plaît.


NANNERL

Papa, je ne veux plus jamais

vous quitter.


WOLFGANG

Tu es revenue, Nannerl?


Le lendemain, WOLFGANG pratique le violon devant son père, tandis que NANNERL perd connaissance auprès de sa mère. ANNA-MARIA hurle. LÉOPOLD accourt pour venir en aide à sa fille.


Le soir venu, LÉOPOLD s'assoit près de ANNA-MARIA au chevet de leur fille.


LÉOPOLD

Tu peux aller dormir.

Je suis là.


ANNA-MARIA quitte la pièce. LÉOPOLD joue du violon pour sa fille.


Le lendemain, NANNERL reste étendue muette sur le lit, les yeux ouverts. Des médecins discutent de son cas en latin. L'un d'un s'adresse aux parents de NANNERL.




MÉDECIN

La situation est peut-être

moins grave

que vous ne l'imaginiez.

Votre fille souffre

sans aucun doute

d'un extraordinaire

engorgement des mucus.

Je lui interdis donc

l'eau de Seltz,

qui a dû causer

sa relaxatio universalis,

et le lait.


Dans la carriole roulant de nuit, NANNERL dort sur l'épaule de sa mère, puis elle s'éveille. NANNERL s'assoit près de son père et lui sourit.


LÉOPOLD

Travailler me fatigue moins

que de me reposer.


La famille Mozart arrive chez MADAME VAN EYCK.


MADAME VAN EYCK

Entrez, vous êtes chez vous.


LÉOPOLD

Nous repartons

dès après-demain.


MADAME VAN EYCK

Déjà?


LÉOPOLD

Beaucoup de choses

à vous expliquer.


MADAME VAN EYCK

Avec grand plaisir.

Entrez.


LE DAUPHIN envoie une lettre à NANNERL.


LE DAUPHIN (Narrateur)

On m'a informé

de votre passage à Paris.

Je désire vous revoir.

Je vous invite

à une petite réception

que j'organise

dans mes appartements privés.

Isabelle d'Aubusson

vous attendra demain,

à la tombée de la nuit,

avec votre costume d'homme.


À Versailles, NANNERL costumée en homme et LE DAUPHIN marchent ensemble.


LE DAUPHIN

Rien n'est impossible

au royaume de France.

Il n'y a qu'à voir l'exemple

de mon père

qui m'impose deux mères.

La mienne. La reine.

Que je respecte infiniment.

Exemple de dévotion

et d'amour familial.

Et l'autre. Mme Poisson.

La Pompadour.

Maman putain.

Qui l'oblige à convoler

de maîtresse en maîtresse.

Cet homme à femmes

de bientôt 60 ans.

La dernière n'a pas

tout à fait votre âge.

Marie-Louise O'Murphy.

C'est son nom.

Elle sort tout droit

du Parc-aux-cerfs.

Sorte de harem du roi,

des mains de la Pompadour.

Le roi ne s'en cache pas.

Il la fait poser nue devant

son peintre, François Boucher.

Le royaume de France

est un bel exemple de liberté.

N'est-ce pas, Nannerl?

Et vous?

Vous seriez sans doute prêt

à vous jeter dans mes bras...

et nous y prendrions tous

les deux un plaisir extrême.

Car nous nous aimons.

C'est ce que vous pensez,

Nannerl?


NANNERL ne répond pas.


LE DAUPHIN

Suivez-moi, Nannerl.

Entrez dans mon domaine privé.

Je suis environné par la mort.

Comme mon père avant moi.

J'avais un seul frère,

mais il est mort, lui aussi.

Et je suis condamné à vivre...

car le royaume ne supporterait

pas ma disparition.

Alors je m'amuse à mourir.

La dauphine, elle aussi,

se prête volontiers au jeu.

Et nous invitons des amis

pour jouer à la mort avec nous.


Ils entrent tous les deux dans les appartements du DAUPHIN.


LE DAUPHIN

Quand Marie-Joséphe

nous rejoindra,

vous serez encore pour elle

ce jeune homme

qui m'avait tant plu

à notre première rencontre.

Et nous lui tairons

que vous avez volé mon coeur.

(Observant une petite estrade)

C'est le catafalque

qu'on a construit

à la mort

de la première dauphine.

J'ai ordonné qu'on le laisse

dans cette pièce

pour y attendre

les prochains morts.

J'y ai fait installer

un clavecin.

Pour vous exercer.

Avez-vous peur des morts?


NANNERL

Non, je ne crois pas.


LE DAUPHIN

Chaque mort peut devenir

un fantôme.


NANNERL

Je sais.


LE DAUPHIN

Et ces fantômes

ne vous font pas peur?


NANNERL

Non. Je les connais.

Je sais qu'ils existent.

Les miens, en tout cas.

Ceux de mes frères et soeurs

qui ont à peine vécu.


LE DAUPHIN

Je vais m'allonger

dans ce lit de mort.

Je vivrai avec vous les derniers

instants de notre amour.

(Appelant son épouse)

Pepa!


MARIE-JOSÈPHE

Je suis là, mon bien-aimé.


LE DAUPHIN

(Lui présentant NANNERL)

Je te présente M. Kauffer, qui

se prête volontiers à nos jeux.

(S'adressant à NANNERL)

Allez au clavecin.

Et jouez. Improvisez.


NANNERL joue du clavecin et chante. LE DAUPHIN est couché sur son lit.


MARIE-JOSÈPHE

Vous me l'avez demandé,

mon ami.


LE DAUPHIN

Oui, vous êtes la seule

à m'apporter

votre affectueuse présence

qui me touche.

Ma chère amie, pardonnez-moi

de cette très mauvaise nuit

que je vais vous faire passer.

Allez vous coucher,

car vous devez être fatiguée.


MARIE-JOSÈPHE

Non, mon coeur.

Mon seul plaisir,

c'est de rester auprès de vous.


LE DAUPHIN

Oh! J'ai tellement peur que

mon bavardage vous ennuie.


MARIE-JOSÈPHE

Puis-je m'ennuyer

quand je t'ai?

Avez-vous entendu

ce que j'ai dit?


LE DAUPHIN

Oui. Chut!

Écoutons cette musique divine.


MARIE-JOSÈPHE

Voulez-vous réciter vos prières

dans vos livres de dévotion?


LE DAUPHIN

Oui, je les lirai.

Retirez-vous.


MARIE-JOSÈPHE

Je vous laisse un moment

avec votre musique.


MARIE-JOSÈPHE quitte la chambre.


LE DAUPHIN

(S'adressant à NANNERL)

Venez.

Asseyez-vous.

Baisez-moi le front.


NANNERL lui baise le front.


LE DAUPHIN

Les lèvres aussi.


Ils s'embrassent tendrement.


LE DAUPHIN jette NANNERL hors de ses appartements à la vue de sa femme et de plusieurs hommes.


LE DAUPHIN

(Criant)

Tu es le diable en personne!

Tu veux me faire tomber

dans le stupre,

la fornication et l'adultère!

Sors d'ici!

(Jetant ses partitions sur le plancher)

Et reprends ta musique impie!

Va-t'en d'ici! Ou je te fais

écarter dans une grotte!

Pour agonir à jamais!


NANNERL quitte le palais.


Au parloir du carmel St-Denis, NANNERL discute avec LOUISE DE FRANCE.


LOUISE

Ainsi, à peine à Paris,

vous repartez pour Vienne

avec votre famille.

Vous serez toujours dans

mon coeur, ma chère Nana.

Même si vous vous éloignez,

même si nous ne devions

plus jamais nous revoir.

J'ai reçu vos confidences.

Je comprends votre désarroi.

Dieu a voulu que nous soyons

des filles toutes les deux.

Imaginez comme nos destins

eussent été différents

si nous avions été des garçons.

Vous seriez votre frère

et je serais le mien.

Nous régnerions toutes les deux.

Vous sur la création

et moi sur les hommes.

Mais Dieu en a décidé autrement.

Vous devez lui obéir

en obéissant à votre père.

En acceptant

ce qu'il vous commande.


NANNERL s'approche et tient les mains de LOUISE.


LOUISE

e vous serre dans mes bras

de tout mon coeur.

Je vous donne ma foi.

Puissiez-vous atteindre

dans le renoncement

une joie égale à la mienne.

(Chuchotant)

Celle d'être aussi près de Dieu.

Adieu, mon amie.


Chez MADAME VAN EYCK, ANNA-MARIA questionne sa fille.


ANNA-MARIA

Tu n'es pas avec eux?


NANNERL

Non.


ANNA-MARIA

Tu as mis ta robe noire.


NANNERL

Oui.


ANNA-MARIA

Tiens, viens m'aider.

J'ai acheté de quoi faire

un bon repas.

Je voulais pas prendre

des plats tout préparés.

Ils ne sont pas bons

et c'est cher.

Je veux fêter notre dernière

soirée à Paris.

On allume un feu?


NANNERL

Oui.


ANNA-MARIA

Ma grande chérie...

Tu es triste de quitter Paris

si vite?

Tu n'es pas heureuse

de rentrer bientôt chez nous?


NANNERL

Je ne sais pas.


ANNA-MARIA

Occupe-toi du feu,

réchauffe-toi.

Et surveille-le.

Je prépare le repas.

Ou alors tu viens m'aider?


NANNERL

Je n'aime pas

faire la cuisine.


ANNA-MARIA

Je sais.


NANNERL

Je ne suis pas une fille

comme les autres.

À Salzbourg, mes amies

ne me reconnaîtront pas.

Elles sont assez différentes,

elles aussi.

Sans doute de bons partis

prêts pour le mariage.


ANNA-MARIA

Et toi, tu crois que tu n'es

pas faite pour le mariage?


NANNERL

Mais qui épousera

une fille comme moi?

Je ne sais que chanter

ou jouer du clavecin.

Travailler, répéter

inlassablement aux ordres

d'un père professeur,

voilà ma vie.

Depuis que je suis toute petite.

Je ne sais rien faire d'autre.


ANNA-MARIA

Si je continue à t'écouter,

ton père va rentrer

et je n'aurai rien préparé.


NANNERL

Pardon, maman.

Je t'aime tellement.


NANNERL serre sa mère dans ses bras.


NANNERL

Je vais t'aider

à préparer le repas.

Tu vas m'apprendre,

il est encore temps.


ANNA-MARIA

Ma chérie...

Je n'ai jamais pu me résoudre

à me détacher de mes enfants.

J'aime mes enfants

plus que tout.

Je suis condamnée

à trembler pour eux.

Mais je suis récompensée.


NANNERL

C'est donc toi qui m'as appris

à ne pas être comme les autres.


ANNA-MARIA

Sans doute.

Allume le feu, je vais

préparer les assiettes.


Les membres de la famille Mozart soupent tous ensemble en discutant. Puis ANNA-MARIA s'approche de sa fille restée seule à table.


ANNA-MARIA

Tu ne veux pas venir

avec nous

faire un dernier tour

dans Paris?


NANNERL

Non, je suis fatiguée.

Je vais tout ranger, maman,

ne t'inquiète pas.


ANNA-MARIA

Je suis fière de toi,

ma chérie.

(S'adressant à son fils)

Wolfie, il fait froid dehors,

tu n'es pas assez couvert.


WOLFGANG

Mais non, maman.


LÉOPOLD

Laisse-le, voyons.

Tu sais bien

qu'il ne supporte pas

d'avoir des tonnes

de vêtements sur le dos.


NANNERL brûle ses partitions dans le feu.


C'est le jour et la famille Mozart circule en carriole.


LÉOPOLD

Tous les clavecinistes

et les compositeurs de Vienne

se sont ligués contre nous.

Ils refusent de reconnaître

la science de Wolfgang.

Devant tant de mauvaise foi,

je vais donner au monde

une preuve irréfutable

de ton talent.


WOLFGANG

Laquelle, papa?


LÉOPOLD

Tu vas écrire un opéra

pour le théâtre.


ANNA-MARIA

Un opéra?


LÉOPOLD

Vous imaginez le bruit

que ça va faire?

Un garçon de moins de 12 ans,

assis à son piano,

qui dirige son orchestre.

Ce sera un opéra-bouffe.


WOLFGANG

Un opéra buffa?


LÉOPOLD

Et pas un petit.

Il durera deux ou trois heures.


WOLFGANG

Ça trottait dans ma tête

depuis que Mme Van Eick

m'en avait parlé.


LÉOPOLD

Tu entends?

C'est Mme Van Eick

qui a soufflé l'idée.

Sur le moment,

nous n'avons pas réagi,

toi non plus, d'ailleurs,

Wolfgang.

On l'a revue

à cause de cette cabale.

Qui ne risque rien n'a rien.

Ça passe ou ça casse.


WOLFGANG

Mais pourquoi au théâtre?


LÉOPOLD

Quel endroit s'y prête mieux

que le théâtre?

Qu'est-ce que tu en dis.

Wolfgang?

Tu es prêt à relever le défi?

Allez, au travail,

monsieur le compositeur.

Regarde-le.

Il entend déjà les notes.


NANNERL ne dit rien et regarde par le fenêtre.


Texte narratif :
Nannerl n'a plus jamais composé. Vouée à son père, elle lui offre sa vie, ses choix, ses rêves, ses amours et son désir de créer. À l'âge de trente-deux ans, elle accepte d'épouser un homme déjà père de cinq enfants, devenant ainsi Baronne von Berchtold zu Sonnenburg. Elle confie à son père le survivant de ses trois enfants qu'elle nomme Léopold. Il tente en vain de retrouver chez son petit-fils l'étincelle de la créativité de Wolfgang. Elle meurt à l'âge de soixante-dix-huit ans, pauvre et aveugle, consacrant le reste de sa vie à réunir les œuvres de son frère pour la postérité.


Générique de fermeture



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