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Mon oncle Antoine

1940. La veille de Noël. Tout le village est rassemblé autour du magasin général. Gérant du magasin, l’oncle Antoine anime les lieux sous l’oeil intéressé de son neveu Benoît. Quand l´oncle doit répondre aux besoins d’un concitoyen, ils partent ensemble en traîneau pour ramener le cadavre d’un garçon de l’âge de Benoît qui vient de mourir. Au cours de la longue soirée et de la nuit passée avec son oncle, l’équipée initie l´adolescent aux aspects les plus durs de la vie et le fait vieillir.



Réalisateur: Jutra Claude
Acteurs: Jean Duceppe, Jacques Gagnon, Monique Mercure
Année de production: 1971

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Mon oncle Antoine


Texte narratif :
Au pays du Québec dans la région de l'amiante y'a pas si longtemps...


JOS et MARIO sont dans un camion qui tombe en panne en plein chantier minier. JOS sort du camion, ouvre le capot et regarde en dessous.


JOS

Maudite clutch de bâtard...

Ça fait deux mois que

je leur demande de la réparer.

Je vais finir par me tanner.

J'vais tout crisser ça

en bas de la dompe un de

ces quatre matins, moi.

Mario.


MARIO

Quoi?


JOS

Passe-moi le wrench.


MARIO

Y'en a pas.


JOS

Une barre de fer,

quelque chose.

C'est tout encrassé,

je vois rien.


MARIO

OK.


JOS

Ils nettoient jamais ça.

Maudite maintenance

de mes fesses.


MARIO sort du camion pour donner une barre de fer à JOS. MARIO aperçoit une voiture s'approcher.


MARIO

Eille, Joe, v'là le boss.


JOS

Qu'il mange de la marde!


LE CONTREMAÎTRE descend de sa voiture et invective JOS en anglais.


JOS

Ils nettoient jamais ça!

Maudite maintenance

de mes fesses.


LE PATRON

Pas correct.


JOS se relève. LE CONTREMAÎTRE s'adresse en anglais à JOS, qui retourne dans le camion avec MARIO. LE CONTREMAÎTRE donne un avertissement en anglais à JOS alors que celui-ci redémarre.


JOS

(Une fois éloigné)

C'est peut-être plus vrai

que tu penses.


MARIO

Qu'est-ce qu'il t'a dit?


JOS

Je sais pas,

je parle pas l'anglais.


Le camion quitte le chantier.


Une cérémonie funéraire a lieu dans un salon. Une famille est réunie autour d'un corps qui repose dans un cercueil. Un CURÉ prononce des paroles en latin. FERNAND et ANTOINE se recueillent l'un à côté de l'autre.


ANTOINE

Chapeau.

Fernand, chapeau.


FERNAND place son chapeau vis-à-vis son cœur. LE CURÉ termine la cérémonie et la famille quitte le salon. Ne restent que FERNAND, ANTOINE et BENOÎT, un des enfants de chœur d'une quinzaine d'années.


ANTOINE

Oui...

Ferme la porte, Benoît.


BENOÎT

Oui, mon oncle.


La famille est rassemblée dans la cuisine, LE CURÉ discute avec MME VACHON.


LE CURÉ

Mme Vachon, Euclide

était un bon chrétien,

tout le village le savait.

Ils ont offert 15 grandes messes

et 25 basses messes avec ça.

Vous pouvez être tranquille.


Au salon, ANTOINE et FERNAND décrochent les couronnes mortuaires. FERNAND s'empare d'un dépliant.


FERNAND

Hé, chose, écoute ça.

Oscar Moisan

a une basse messe.

(Riant)

Il pouvait

pas le sentir.

Oh...

Hé, en voilà une bonne, ha ha!

Mme veuve Théodore Pelletier,

une grand-messe à 3 piastres.

On le sait pourquoi, ha ha!


BENOÎT écoute FERNAND en souriant.


FERNAND

La congrégation est-


ANTOINE

Arrête donc de bretter,

Fernand. Le curé nous attend.


FERNAND continue son travail en fredonnant. ANTOINE veut retirer un chapelet des mains du corps, mais il reste coincé entre les doigts.


ANTOINE

Voyons! Voyons donc!


ANTOINE réussit à retirer le chapelet.


ANTOINE

Bon.

Fernand, prends ça.


ANTOINE confie le chapelet à FERNAND, qui déshabille le corps en fredonnant.


ANTOINE

Fernand, tais-toi, tu m'énerves.


FERNAND

Scusez.


ANTOINE et FERNAND ferment le cercueil, vissent le couvercle et s'apprêtent à quitter le salon.


BENOÎT

Fernand? Arrange ta cravate.


FERNAND ajuste sa cravate.


ANTOINE

Hé, Fernand, aboutis!


ANTOINE, FERNAND et BENOÎT sortent du salon.


JOS est aux toilettes d'un bar. Les murs sont recouverts de graffitis vulgaires. JOS retourne à sa table, où sont assis trois de ses amis. Plusieurs bouteilles de bière vides reposent sur la table.


JOS

De quoi est-ce que

vous parliez?

Hein? Pas d'Euclide encore?


AMI DE JOE 1

Bien... Il est parti

vite quand même.


JOS

Vite?!

T'appelles ça vite, toi, crisse?

25 ans qu'il moisissait là.

C'est ce qui va vous arriver

aussi, vous autres,

bande de caves.


AMI DE JOE 2

Bien pas à moi, certain.


JOS

En tout cas, moi,

je finirai pas de même.


JOS vide le fond de sa bière dans son verre.


JOS

Tiens, encore une que les

Anglais auront pas non plus.


JOS boit son verre d'une traite.


JOS

Que le diable les emporte!

Les Anglais, Euclide...

l'embaumeur, le curé, le boss:

toute la gang.

Moi, je sacre mon camp.


AMI DE JOE 1

Si tu lâches la mine

encore une fois,

tu sais bien qu'ils te

reprendront plus jamais.


JOS

Qu'ils mangent de la merde!

Je passerai pas ma vie

à leur licher le cul.

M'en vas.

(Au barman)

Gugusse, combien je te dois?


JOS se lève, dépose de l'argent sur la table et s'en va.


JOS

Tiens, gâte-toi. Salut.


Plus tard, JOS est dans une petite étable avec sa femme, qui vient de terminer de traire une vache. Elle transvide le lait du seau dans une cruche.


ANTOINE

Vas-y.


La FEMME DE JOS trait une deuxième vache.


FEMME DE JOS

Le ménage et le train,

qui c'est qui va les

faire tous les matins?

À part de ça, les enfants te

reverront pas pendant six mois.


JOS

Je suis plus capable.

Faut que je parte.

Je reviendrai au printemps.


FEMME DE JOS

Oui, comme d'habitude.

C'est toujours aux mêmes

à choisir, hein?


JOS

Oui.


FEMME DE JOS

Toujours.


JOS va pour quitter l'étable. Sa femme le retient. Ils se caressent amoureusement, se couchent sur le foin et s'embrassent avec passion.


Plus tard, la FEMME DE JOS est à la fenêtre et regarde celui-ci partir, sa hache à l'épaule. Un peu plus loin, JOS croise ses cinq enfants sur le chemin.


JOS

Salut, les enfants.

Écoute...

Je pars pour le chantier.

Vous avez besoin d'être

sages avec votre mère.

Et toi, tâche de l'aider un peu.


JOS s'approche de MARCEL, son fils aîné et le prend à part.


JOS

Tu comprends?

Je suis obligé de partir.

J'en ai assez de la mine.

Là-bas, c'est pas pareil.

C'est tranquille, c'est

le grand bois, de la neige.

T'as pas de patron sur le dos.


Une charrette de marchandise passe derrière eux et laisse tomber une grosse caisse. Deux des fils de JOS s'approchent de la caisse.


MARCEL

Hé, p'pa,

une caisse de bines!


JOS

(Riant)

Apportez-la à votre mère.

Vous allez manger des bines

pendant une semaine.


MARCEL

Je retourne à la maison

avec eux autres.


JOS

Écoute...

l'année prochaine,

je vais t'envoyer au collège.

OK?


MARCEL

Je sais pas.


JOS

Salut, mon gars.


MARCEL

Salut.


JOS s'en va. Ses enfants partent dans l'autre direction. SERGE, le plus petit de ses fils, court vers son père. ROBIN, son frère, l'appelle.


ROBIN

Allez, Serge!


SERGE revient vers ses frères.


JOS

Salut, Serge.


Quelque temps plus tard, l'hiver est tombé sur la mine et le village. BENOÎT entre à l'église alors qu'il n'y a encore personne. BENOÎT ouvre une armoire, sort un hostie d'une petite boîte et le déguste. Il prend ensuite une petite gorgée de vin de messe. LE CURÉ fait son entrée.


BENOÎT

Bonjour, mon père.


LE CURÉ

Bonjour.


Plus tard, LE CURÉ s'affaire à l'autel en récitant des paroles en latin. BENOÎT est à genoux derrière lui et répète les mots en latin. BENOÎT sort un bout de ficelle de sa poche et joue avec tandis que LE CURÉ ne regarde pas. Un peu plus tard, BENOÎT gratte un banc d'église avec un petit couteau. Il cache rapidement le couteau lorsque LE CURÉ se retourne. Plus tard, en enfilant son manteau, BENOÎT surprend LE CURÉ à boire du vin de messe en cachette. BENOÎT quitte joyeusement l'église, en marchant à grands pas sur les bancs.


De son côté, FERNAND entre dans le magasin général, encore fermé à cette heure-ci. CÉCILE descend en robe de chambre et sursaute en voyant FERNAND.


CÉCILE

Han! Fernand?


FERNAND

Bonjour, Mme Cécile.


CÉCILE

Vous êtes bien de bonne heure.


FERNAND

Il y a de l'ouvrage le matin.

La décoration est pas finie,

il y a toute la vitrine

à faire avec la crèche.


CÉCILE

Oh, c'est vrai.

Voudriez-vous me passer une

boîte de thé, s'il vous plaît?

J'en manque en haut.


FERNAND

Qu'est-ce que vous voulez?

Ah... On en a toutes sortes

de marques.

Nous avons le thé Lipton,

le thé Salada, le thé-


CÉCILE

(Impatiente)

Fernand, voyons, faites ça

vite, faites ça vite.

Salada, là, Salada.


FERNAND

Salada.

Tout de suite.


FERNAND prend une boîte de thé, se rend au bas des marches et tend la boîte à CÉCILE en baissant la tête.


CÉCILE

Fernand!


CÉCILE désigne un petit baril au bas des marches.


CÉCILE

Qu'est-ce que c'est que ça donc?


FERNAND

Ça? Un petit quart de clous

qu'ils ont livré hier soir.


CÉCILE

Ah, bon.

Bien, je vais déjeuner.


FERNAND

Bon, bien, à tout à l'heure.

Bon déjeuner.


CÉCILE monte à l'étage. BENOÎT entre au magasin.


FERNAND

Tiens, voilà l'autre.


BENOÎT

Salut, Fernand.


FERNAND

Benoît, il y a un baril

de clous ici.

Il faut monter ça à l'entrepôt

tout de suite.


BENOÎT

Tu pourrais bien

me dire bonjour.


FERNAND

Bonjour.

Monte donc le baril.


BENOÎT montre à FERNAND le plâtre sur son poignet.


BENOÎT

Je peux pas, j'ai mon plâtre.


FERNAND

Des excuses, des excuses.


CARMEN, une adolescente, descend les escaliers. Elle est encore en robe de chambre.


FERNAND

Bien si c'est pas

la fille engagée

qui se prend pour une princesse.


CARMEN

Engagé toi-même... commis.


CARMEN se rend derrière le comptoir et regarde la marchandise.


CARMEN

T'as pas acheté de confiture?


FERNAND

Ça, qu'est-ce que c'est?


CARMEN

Je les aime pas ceux-là.


FERNAND

T'as pas dit bonjour à Benoît.


BENOÎT

Bonjour, mon coude.


CARMEN

Toi-même.


CARMEN prend un pot de confiture et remonte à l'étage.


CARMEN

FERNAND)

Je vais les prendre.

T'en achèteras, au pire.


FERNAND

Tu redescendras vite,

Carmen, aider Benoît.


BENOÎT

FERNAND)

Qu'est-ce que je fais?


CARMEN

FERNAND)

Si ça me tente!


FERNAND désigne à BENOÎT des boîtes de décorations de Noël.


FERNAND

Bien, tout ça là.

Les décorations,

il y a des lampes ici,

il y a des guirlandes. Ici,

il y a des cadeaux, des papiers.

Déballe tout ça, quand

ce sera fait, tu m'appelleras.


BENOÎT

OK, boss. On va faire ça.


BENOÎT ouvre une boîte contenant des boules de Noël.


FERNAND

Hé, il y en a des cassées.


FERNAND

Ça fait rien.

Tu peux les jeter, celles-là.


FERNAND ouvre un livre de comptes. Il entend CÉCILE fredonner dans une autre pièce. FERNAND va à sa rencontre. CÉCILE est assise à une table et travaille.


FERNAND

Je suis venu

faire mes factures.


CÉCILE

Tu fais pas ça à l'office?


FERNAND

Il y a trop de tapage.


FERNAND s'installe à côté de CÉCILE pour travailler.


FERNAND

2 + 2...

4 et 3 = 7

et 2 = 9

et 3 = 11

et 2-


CÉCILE

(Autoritaire)

Fernand?


FERNAND

Pardon. Ahem

(Murmurant)

13 et 2 = 15.

16 et 4 = 20

et 1 = 21.


FERNAND arrête de compter et regarde intensément CÉCILE, qui relève la tête.


CÉCILE

Qu'est-ce qu'il y a?


FERNAND

Je regarde ta robe.

C'est une belle robe.


CÉCILE

(Flattée)

Ah oui?

Une petite affaire de rien.


CÉCILE continue de travailler. FERNAND l'observe encore.


FERNAND

T'as pas besoin

de lunettes, toi?


CÉCILE

Moi?

Non.


ANTOINE descend au magasin.


ANTOINE

Y'a personne ici à matin?


BENOÎT se lève de derrière le comptoir.


BENOÎT

Oui, mon oncle, je suis ici.


ANTOINE

Hein? Les clous sont pas

encore montés?


BENOÎT

Moi, je suis pas capable,

j'ai mon plâtre.


ANTOINE

Où est-ce qu'il est, Fernand?


BENOÎT

Je l'ai pas vu.


ANTOINE

Et ta tante?


BENOÎT

Non plus.


ANTOINE

(Grognon)

Ça commence bien une journée!


Dans l'autre pièce, CÉCILE et FERNAND travaillent en fredonnant.


CÉCILE ET FERNAND

♪ Au jardin de mon père ♪

♪ Un oranger lui ya limouza ♪

♪ Qu'est tout chargé

d'oranges ♪

♪ Qu'on croit qu'il en

mourra limouza ♪

♪ J'aime j'aime oh!

Gai gai gai ♪

♪ J'ai le coeur tant gai ♪

♪ J'entendis chanter danser ♪


FERNAND

♪Les moutons

les moutons dondé ♪


CÉCILE

Pour l'amour, Fernand,

qu'est-ce qui te prend à matin?


FERNAND

En tout cas, ce compte-là,

il balance pas pantoute.

30,14$, ça marche pas.


CÉCILE

Veux-tu lui dire?


ANTOINE s'assoit discrètement derrière CÉCILE et FERNAND.


FERNAND

Je suis sûr qu'il manque

une facture à quelque part.

Regardez. Regardez

pour vous-même.


CÉCILE

Ah bien là, Fernand, je te

comprends plus pantoute!


CÉCILE sursaute en voyant ANTOINE.


CÉCILE

Ah! Mon Dieu! Antoine,

que tu m'as fait peur!

Qu'est-ce que tu fais là?

Pas habillé à cette heure-ci,

en bretelles, en combinaison,

pas rasé! Reste pas

là planté comme ça!

Tu sais la journée

qui nous attend, lève-toi!

Voyons donc, Antoine!

Faut appeler le ferblantier,

monter les légumes de la cave,

puis le voyageur

qui doit venir, je te dis!


CÉCILE et ANTOINE sortent de la pièce. FERNAND soupire.


FERNAND

(À lui-même)

30,14$, je suis sûr

que ça marche pas.

Il manque une facture

à quelque part, certain.


De leur côté, CARMEN et BENOÎT se chamaillent en riant.


CARMEN

(Riant)

Va mourir!


BENOÎT

Ce qui fait... non!

Vous me laissez faire, OK?


ANTOINE les rejoint.


ANTOINE

Hé, faut monter

ces clous-là.


BENOÎT

Hé, mon oncle, vous avez pas

trouvé ma tante?


ANTOINE

Oui, il y a 30 ans.


CÉCILE

Qu'est-ce qui se passe

donc ici? Bien voyons donc!

Qu'est-ce que vous faites donc?

Ça avance pas, l'ouvrage?

Mon Dieu, il y a assez

de choses à faire.

Faut toujours que je fasse

tout moi-même!

Je t'en prie, Antoine,

grouille un peu!

Aide-moi, pour l'amour du ciel!

Il y a des cadeaux,

la crèche, le sapin,

les cloches...

Et vite, là, ça presse!


ANTOINE

Ça pressait pas tant que ça

tout à l'heure, hein?


CÉCILE

Bon... Il manque

des boîtes ici?

Je trouve pas les personnages

de la crèche.


ANTOINE

Attention à la Sainte Vierge,

elle est susceptible.


CÉCILE

Où est-ce qu'il est

le petit Jésus?!


ANTOINE

Tiens, le Saint-Esprit doit

le savoir, il sait tout.


CÉCILE

Vite, vite,

dépêchons-nous, hein.


ANTOINE

Je vais aller à l'office.

J'ai des affaires à faire.


CÉCILE

Ça presse, hein?


ANTOINE

Oh...


ANTOINE quitte le magasin.


Dehors, LA FEMME DE JOS est avec trois de ses fils. Elle coupe un petit sapin à la hache. Pendant ce temps, MARCEL est alité et fait de la fièvre. Il rêve à son père qui taille un arbre. La FEMME DE JOS, de son côté, a terminé de tailler le petit sapin.


FEMME DE JOS

(À son fils)

Tiens-le. Tiens-le.

Ça va.


SERGE

Ouais!


FEMME DE JOS

Bon, on l'a.

Il est beau, hein?


SERGE

Hé, on pourrait faire

des boules de neige

pour décorer notre sapin.


La FEMME DE JOS ramène le sapin avec ses fils. Elle trébuche dans la neige en riant.


FEMME DE JOS

Venez-vous-en.


SERGE

Attendez!


La femme de JOS et ses fils s'approchent de la maison. La FILLE DE JOS sort et appelle sa mère.


FILLE DE JOS

Maman!

Marcel est malade!


La FEMME DE JOS court vers la maison.


Au magasin général, CARMEN et BENOÎT s'occupent des décorations.


CARMEN

Tiens, Benoît, faut mettre

ces chandails-là sur l'étagère.


BENOÎT

C'est des chandails de fille

ça. C'est pas de mes affaires.


CARMEN

Tiens, ceux-là aussi.


BENOÎT

T'as quoi dans le visage?


CARMEN se regarde dans le miroir. Elle porte du maquillage et du rouge à lèvres.


BENOÎT

T'as bien l'air quétaine.

T'avais l'air assez

folle d'avance.


CARMEN va au lavabo pour se démaquiller. En revenant, elle passe devant FERNAND, qui lui donne une tape sur les fesses.


CARMEN

Sainte Anne!


CÉCILE est derrière le comptoir de tissus du magasin. Elle fredonne en triant différents tissus.


CÉCILE

♪ Dou dou les moutons

les moutons ♪

♪ Les moutons les moutons

les moutons dondé ♪

♪ La la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪


Au haut d'un escabeau, BENOÎT accroche des décorations au plafond. CARMEN lui tend les décorations à mesure qu'il les accroche.


BENOÎT

Combien il en reste de fleurs?


CARMEN

Sept.


CARMEN place une des fleurs dans son décolleté. Sans regarder, BENOÎT tend la main pour la prendre, et effleure la poitrine de CARMEN. BENOÎT sursaute.


BENOÎT

(Riant)

Maudite niaiseuse.


FERNAND

Attention, Benoît.

Tu vas te casser l'autre bras.

Ou bien d'autre chose.


Un peu plus tard, BENOÎT aperçoit ANTOINE seul à son bureau. Il boit de l'alcool en solitaire.


FERNAND

Benoît?

Benoît, viens ici!

On va essayer ce rideau-là

voir si ça marche.


BENOÎT

Qu'est-ce que je fais?


FERNAND

Attends.

Tu tires dessus, tu l'ouvres.

Pas trop vite.

Tant que je te crie.


FERNAND sort du magasin. BENOÎT ouvre immédiatement le rideau de la vitrine.


BENOÎT

Mais non, pas tout de suite,

attends que je te le dise!


FERNAND

(Murmurant)

Petit maudit...

Envoye!

OK, ferme-le!


BENOÎT referme le rideau. FERNAND rentre au magasin.


BENOÎT referme le rideau.


FERNAND

Bon, parfait.

C'est correct ça.

Astheure, c'est la décoration.

Enlève l'escabeau.


De son côté, CARMEN saupoudre la crèche de fausse neige.


CÉCILE

Voyons, Carmen!

Non, mets pas tout de suite

la neige, ma petite fille,

attends donc que le petit

Jésus soit en place.


CARMEN

Ah, OK.


CARMEN

Attends.

Là, je m'en vais

mettre saint Joseph.

Ici. Bien, hein.


CARMEN

Mme Cécile, je vais changer

les boules de place.

Je vais mettre elle ici.


CÉCILE

Bon, comme tu veux.

Oui, c'est bien.

Bonne idée que tu as là.

T'as du goût, Carmen.


CARMEN

Je vais mettre l'autre à côté.


CÉCILE

Vois-tu, ma Sainte Vierge...

et puis le petit Jésus...

dans le milieu.

Oh, je te dis qu'elle est

belle, la crèche, cette année.


CARMEN

Le petit Jésus est pas beau.


CÉCILE

Bien non, il y a rien

que lui qui est pas beau.

Qu'est-ce que tu veux,

il est arrivé un malheur.

On l'a échappé.

Mais ça fait rien. Ça paraîtra

pas. Il est tellement petit.

Comme ça.


CARMEN

Je vais mettre de la neige.


CÉCILE

Là, tu peux, là, Carmen.

Oh oui.

Sais-tu, c'est pas mal beau.

Parfait. Bon, bien,

il y en a assez là.

On enlève un petit peu.

Bon, viens-t'en.

Viens-t'en, Carmen.


CÉCILE se rend au bureau d'ANTOINE et cherche quelque chose en fredonnant.


ANTOINE

Qu'est-ce que tu cherches?


CÉCILE

Le papier collant.


ANTOINE

Il est ici, à sa place.


CÉCILE

Ah.


ANTOINE

Veux-tu que je t'aide?


CÉCILE

Non.

On va faire...


ANTOINE se sert un autre verre.


CÉCILE

Et moi?


ANTOINE

(Gêné)

Ah oui, ha ha!

Excuse-moi.


ANTOINE sert un verre à CÉCILE.


CÉCILE

Merci.


ANTOINE et CÉCILE trinquent.


CÉCILE

(Riant)

C'est pas pire!


ANTOINE

Je te l'ai dit,

ça fait du bien.


CÉCILE

C'est vrai, ça réchauffe.


CÉCILE et ANTOINE prennent une autre gorgée.


ANTOINE

T'as remis ta broche?


CÉCILE

Oui.

J'ai pensé que ça irait

bien avec la robe, hein?

Et puis...

Je l'ai raccourcie

aussi parce que...

j'ai les jambes montrables,

hein? Ha ha!


ANTOINE

Oui, t'as raison.

Elle est bien belle de même.

Sais-tu que...

Sais-tu que t'es pas

laide, ma femme?


CÉCILE

Dis donc, hé, arrête.


ANTOINE bécote CÉCILE. Derrière le comptoir, BENOÎT assiste à la scène.


CÉCILE

(Taquine)

Hé...

T'es un très beau vieux.


ANTOINE

Beau vieux, beau vieux. Bien

contente d'avoir un beau vieux!


CÉCILE

Wô, wô!


ANTOINE

Quoi? Beau!


CÉCILE et ANTOINE se bécotent en riant.


CÉCILE

Ça chatouille.


BENOÎT sourit.


ANTOINE

Bois un petit coup, là.


CÉCILE

C'est plus fort que je pensais.


ANTOINE

C'est ça qu'il faut.


CÉCILE

J'ai pas l'habitude.


ANTOINE

Envoye. Ça déniaise.


CÉCILE

As-tu besoin de ça?


ANTOINE

(Riant)

Bien...


FERNAND descend l'escalier et se heurte contre le baril de clous.


FERNAND

Maudits clous.

Hein? Eille!


FERNAND aperçoit ANTOINE et CÉCILE se bécoter.


FERNAND

♪ Dou dou les moutons

les moutons ♪

♪ Les moutons les moutons

les moutons dondé ♪


FERNAND change la date du calendrier mural. Il passe du 23 au 24 décembre.


Des ouvriers font la file devant un préposé pour chercher leur paye de Noël.


EMPLOYÉ

Joyeux Noël. Merci bien.


PRÉPOSÉ

Joyeux Noël.

Attention. Faites attention,

prenez pas trop d'eau.


Les ouvriers quittent leur lieu de travail. En marchant à travers le village, ils s'entremêlent à un groupe d'enfants qui se chamaillent en riant. Les ouvriers se mettent de la partie et se chamaillent avec les enfants.


Les villageois s’agglutinent devant la vitrine du magasin général, dont les rideaux sont toujours fermés. ANTOINE sort du magasin et se mêle à la foule.


ANTOINE

(À un enfant)

C'est excitant.

T'as hâte de voir ça, hein?


GARÇON

Oui, j'ai hâte.


ANTOINE

Tu voudrais le voir

tout de suite, hein?

Bien, tu la verras pas,

c'est une surprise.

Vous avez hâte, hein?


ENFANT

Aller jouer dans la neige!


ANTOINE

Non, non, non. Venez acheter

de la marchandise.

Pour les femmes,

j'ai des affaires pour elles.


À l'intérieur du magasin, BENOÎT et CARMEN jettent un coup d'oeil à la foule.


ENFANT

Et quoi pour les enfants?

Il y a quoi pour les enfants?


ANTOINE

Qu'est-ce qu'il y a

pour les enfants?

Il y a des jouets.


GARÇON

Quelle sorte?


ANTOINE

Qu'est-ce que tu veux avoir?


FEMME

Gêne-toi pas. Dis-le!


GARÇON 2

Moi, je veux un train.


ANTOINE

Tu veux un train?

Demande ça à ton père,

il va l'acheter.

Je vais lui vendre ça pas cher.

Là, je suis moins téteux cette

année... Hé, petit Arthur?

Même toi je te ferais un crédit.

Tu vois comment je pousse, hein?

Mais ça va faire.


Dans le magasin, BENOÎT et CARMEN se tiennent prêts à ouvrir le rideau.


CÉCILE

Es-tu paré? Bon.

Carmen?

Tire sur ta jupe un peu.

Allez, va.

C'est bien. Ça va.


ANTOINE

Attention,

attention. Ça va s'ouvrir.

Attention, ça va s'ouvrir.


CÉCILE donne le signal pour ouvrir le rideau. BENOÎT et CARMEN tirent sur le rideau, qui tombe sur CARMEN. La foule éclate de rire. CÉCILE vient aider CARMEN à se défaire du rideau. ANTOINE est mécontent.


De son côté, JOS est au camp de bûcherons, couché sur son lit. Des hommes bavardent bruyamment autour de lui. JOS se lève et enfile son manteau.


HOMME

Hé, Joe,

fais pas le fou!

Si tu t'en vas,

ils te reprendront pas!


JOS

Je m'en sacre.


HOMME

Maudit gars, tu changeras

bien donc jamais, toi.

C'est ça, c'est ça!

Va courir, mon poulet!

Ils te rattraperont bien

un jour, eux autres.

Aie pas peur!

Et tu viendras brailler!


JOS

Qu'est-ce que tu veux!

Je suis fait de même.


JOE quitte le camp.


Au magasin, ANTOINE raconte des blagues avec d'autres hommes. BENOÎT l'écoute en souriant.


ANTOINE

Vous savez l'histoire

de l'Écossais

qui avait la jupe trop courte?


HOMME 1

Non.


HOMME 2

Ah non?


VOIX DE FERNAND

Antoine?


ANTOINE

Il avait la jupe...

FERNAND)

Hein?


VOIX DE FERNAND

Viens donc ici,

s'il vous plaît.


ANTOINE

(Aux hommes)

Je la compterai

une autre fois.


HOMME 2

OK, va. Dépêchez-vous.


ANTOINE se lève et va retrouver FERNAND, qui fait essayer des pantalons à un CLIENT.


CLIENT

Des critiques...


FERNAND

C'est bien des belles culottes

ça. Elles te font bien.


CLIENT

C'est pas de mon goût, ça.


FERNAND

Pas de ton goût?


CLIENT

Elles sont trop grandes.


FERNAND

Trop grandes?

Pourquoi trop grandes?


CLIENT

Elles sont trop grandes.


FERNAND

Mais tu te rentres le ventre.

Sors le ventre.


CLIENT

Non, non, non. Trop grandes.


FERNAND

Tiens, tourne-toi. Une petite

pince, quelque chose.

Parfait. On peut pas

demander mieux.


ANTOINE

(Au client)

Ah!

Il paraît que ta femme

attend famille?


CLIENT

Non!


ANTOINE

Bien, tout le monde le dit.


CLIENT

C'est du placotage.


ANTOINE

Elle doit savoir, elle le dit.


CLIENT

Non, non, elle l'a pas dit.


ANTOINE

Demande-y à soir.


FERNAND essaie d'ajuster le pantalon du client.


FERNAND

De même là?

Avec une ceinture,

ça marcherait, ça.


ANTOINE

T'as bien maigri,

t'as bien maigri!

C'est le mariage qui te fatigue?


CLIENT

Ça me fatigue un peu.


ANTOINE et le client rient.


FERNAND

Bon, tu le prends-tu ou bien

tu le prends pas?


CLIENT

M'en va les prendre.


FERNAND

8,50$. OK?


CLIENT

Oui, cash.


ANTOINE

Cash?


CLIENT

Cash!


HOMME

On va faire une croix

à quelque part!

On va boire à sa santé.


ANTOINE sert des verres à ses amis.


HOMME

On en boira moins que

lui, on en boira moins que lui!


HOMME 2

C'est la mienne?


HOMME

On n'en a pas besoin.


ANTOINE

Moi, ce qui m'étonne,

c'est Thomas qui parle pas gros.

Tu nous dis que Thomas,

il avait fait les deux guerres,

il s'est marié trois fois.


HOMME 2

J'en ai fait rien qu'une

pis à moitié de la détention!


ANTOINE

À moitié en détention?


HOMME 2

Oui.


ANTOINE

Qu'est-ce qu'il a fait?


HOMME 2

Bien, j'étais là.

Prison. Prison de l'armée.


ANTOINE

Prison de l'armée?

Aïe, aïe, aïe.


FERNAND

(Au client)

Bon, va te changer là-bas.


ANTOINE

C'est un petit réchauffé.

Allez, à votre santé.


ANTOINE et ses amis trinquent.


ANTOINE

Hum! Où est-ce qu'il est parti,

lui, là?


Au comptoir des tissus, CARMEN emballe un paquet pour une cliente. FERNAND vient la voir.


FERNAND

Carmen?


CARMEN

Oui?


FERNAND

Il y a quelqu'un pour toi.


CARMEN

Qui ça? Mon père?


FERNAND

Oui.


Le père de CARMEN l'attend à l'entrée de la boutique. CARMEN va le rejoindre. CÉCILE arrive pour s'occuper de la cliente.


FERNAND

CÉCILE)

Qu'est-ce que vous attendez

pour l'adopter cette enfant-là?


CARMEN emmène son père au bureau d'ANTOINE, où l'attend celui-ci...


ANTOINE

(Au père de Carmen)

Vous venez chercher les gages

de votre fille?


ANTOINE dépose des billets de banque sur une table en les comptant.


ANTOINE

10, 20, 30...

32, 34.

35.


PÈRE DE CARMEN

C'était... C'était pas 40$?


ANTOINE

L'autre 5$, je le

garde pour la petite.


PÈRE DE CARMEN

C'est pas de même

qu'on s'était entendu.


ANTOINE

Je le sais, mais c'est

de même que ça se passe.


ANTOINE raccompagne le père de CARMEN à la sortie du magasin. Mécontent, ANTOINE réprimande MAURICE, un de ses jeunes employés.


ANTOINE

Maurice, je vais-tu

te le dire cent fois?


CÉCILE

(À sa cliente)

Voulez-vous m'excuser?


CLIENTE

Oui, oui.


CÉCILE va voir ANTOINE, qui lui glisse quelques mots. CÉCILE va rejoindre CARMEN, toujours assise à l'arrière-boutique. CÉCILE réconforte CARMEN, qui se relève et retourne auprès des clients.


Un peu plus tard, MLLE BRIÈRE, une jeune dame, va voir CÉCILE à son comptoir de tissus.


MLLE BRIÈRE

Madame?


CÉCILE

Oui?


MLLE BRIÈRE

(Chuchotant)

Est-ce que

vous avez un voile de mariée?


CÉCILE

(Fort)

Oh bien, Mlle Brière,

quelle nouvelle

vous m'annoncez là! Ha ha!

Mes félicitations!

Oh bien ça! Ça faisait

longtemps qu'on s'en doutait.


UNE FEMME

Dis-moi pas, Lise!

Mais mon doux, félicitations!


CÉCILE

CARMEN)

Écoute, tu vas monter

dans la réserve

et puis en haut,

sur la tablette à gauche,

la troisième à gauche, tu vas

voir une grande boîte grise

imprimée en bleu.

C'est un voile de mariée.

Mlle Brière va en avoir besoin.

Elle se marie.


Les clients se mettent à bavarder bruyamment en entendant la nouvelle.


HOMME

C'est lui, le mari!


Les hommes au magasin taquinent le fiancé de MLLE BRIÈRE. ANTOINE arrive avec une bouteille d'alcool et des verres. Les clients félicitent MLLE BRIÈRE.


ANTOINE

Les femmes! Il y a une chose à

faire. Achetez une bouteille!


ANTOINE fait la bise à MLLE BRIÈRE.


Un peu plus tard, le magasin est bondé de gens. Un homme s'adresse à CÉCILE.


HOMME

Chante-nous

une petite chanson, là.


CÉCILE

Ah non, non, non.

Je suis bien que trop gênée.


Les clients insistent en applaudissant.


ANTOINE

Je vais t'aider,

je vais t'aider.


CÉCILE

Mais en tous les cas...

je vais chanter ça

en l'honneur des fiancés.


Les clients applaudissent pour encourager CÉCILE.


CÉCILE

Mais...

Oh puis, écoutez, tout le monde,

chantez avec moi au refrain.

C'est une chanson à répondre.

Laissez-moi pas tomber.

Pas toute seule.


HOMME

Envoye, prends ton souffle

comme il faut.


CÉCILE

♪ Mon père m'y marie avec

un marchand de velours ♪


TOUS

♪ Mon père m'y marie

avec un marchand de velours ♪


CÉCILE

♪ Le premier soir de mes noces

m'est arrivé un vilain tour ♪

♪ O gué lon la

Vive la roulette ♪

♪ O gué lon la

Vive la roulée ♪


TOUS

♪ O gué lon la

Vive la roulette ♪

♪ O gué lon la

Vive la roulée ♪


CÉCILE

♪ Le premier soir des noces

m'est arrivé un vilain tour ♪


TOUS

♪ Le premier soir des noces

m'est arrivé un vilain tour ♪


CÉCILE

♪ Je ne fus pas sitôt couchée

que l'alouette chanta le jour ♪

♪ O gué lon la

Vive la roulette ♪

♪ O gué lon la

Vive la roulée ♪


TOUS

♪ O gué lon la

Vive la roulette ♪

♪ O gué lon la

Vive la roulée ♪


CÉCILE

♪ Elle disait dans son langage

lève toi car il est jour ♪


CARMEN est dans la réserve du magasin. Devant un miroir, elle porte le voile de mariée sur sa tête et ajuste sa coiffure. BENOÎT entre dans la réserve et espionne CARMEN, caché derrière la porte.


CARMEN

Je te vois.


BENOÎT s'approche de CARMEN en souriant.


CARMEN

Touche-moi pas, toi, mon maudit.


BENOÎT

(Taquin)

Je vais te toucher.


BENOÎT pourchasse CARMEN en rigolant. CARMEN joue le jeu et se sauve de BENOÎT en courant entre les nombreux cercueils de la réserve. BENOÎT parvient à attraper CARMEN et la plaquer contre le sol. Les deux luttent amicalement. BENOÎT place sa main sur le sein de CARMEN. CARMEN pleure. Elle retire la main de BENOÎT, se lève et s'en va, laissant le voile de mariée derrière elle. BENOÎT reste couché sur le sol. FERNAND entre dans la réserve, ramasse le voile à côté de BENOÎT et le met dans une boîte. BENOÎT revient au magasin et remet la boîte à CÉCILE.


CÉCILE

Fernand? Comment ça se fait

que c'est vous qui avez ça?


CÉCILE s'adresse à CARMEN, qui boude au bas de l'escalier.


CÉCILE

Carmen?

Qu'est-ce qu'il y a?

Es-tu de bonne humeur?


CARMEN

(De mauvaise humeur)

Je suis très de bonne humeur.


CARMEN se lève et se dirige vers la sortie. Une bruyante sirène retentit.


VIEIL HOMME

Fernand.

Il est 3h50.

Et ton horloge a

10 minutes d'avance.

Ils vont blaster.


FERNAND se cogne le pied contre le baril de clous.


FERNAND

Ostie...


ALEXANDRINE entre au magasin. Tous les clients se taisent en la voyant. Un des clients siffle d'admiration. FERNAND tend le baril de clous à MAURICE.


FERNAND

Maurice?


MAURICE reste bouche bée devant ALEXANDRINE.


FERNAND

MAURICE)

Envoye.


MAURICE emporte le baril ailleurs sans détacher son regard d'ALEXANDRINE, qui parcourt le magasin tandis que les clients murmurent autour d'elle.


FEMME

(Murmurant)

Je la connais.


HOMME

(Murmurant)

Hé, badingue.


HOMME 2

(Murmurant)

Le notaire devrait pas laisser

sa femme sortir seule de même.


HOMME

(Murmurant)

Il est en voyage.

Pauvre Alexandrine,

elle est toute seule.

Viens ici, Alexandrine.

Je vais te désennuyer, moi.


ALEXANDRINE

CÉCILE, discrètement)

Est-ce que vous l'avez reçue?


CÉCILE

(Discrètement)

Oui, je l'ai mise en haut.

Voulez-vous l'essayer?


CÉCILE et ALEXANDRINE montent à l'étage. Les clients continuent de murmurer entre eux.


BENOÎT est dans le hangar de la boutique. MAURICE le rejoint avec le baril de clous.


MAURICE

Hé, Benoît.

As-tu vu ce qui vient de monter?

C'est Alexandrine!

Je pense qu'elle va essayer

son nouveau corset.

Viens, on va aller voir ça.

Envoye, viens-t'en.


MAURICE et BENOÎT montent à l'étage et entrent dans une petite pièce.


MAURICE

(Chuchotant)

C'est là.


MAURICE et BENOÎT s'approchent d'une porte et l'ouvrent discrètement. Dans la pièce d'à côté, CÉCILE et ALEXANDRINE discutent.


CÉCILE

En tous les cas,

pour ce qui est de votre gaine,

je l'ai reçue hier.

Bien je vous dis

qu'elle est belle, belle.

Vous allez voir.


ALEXANDRINE

Oh, il fait chaud ici.


CÉCILE

Oh, donnez-moi donc

votre manteau.


ALEXANDRINE enlève son manteau et se regarde dans le miroir. À la fenêtre à côté d’elle, un homme descend les escaliers.


ALEXANDRINE

Hé, il y a un homme!


CÉCILE

Hum? Oh.

Excusez.

On va se faire

un peu d'intimité.


CÉCILE baisse le store.


CÉCILE

Tiens.

Je vais vous aider.


ALEXANDRINE retire sa robe. Elle est en sous-vêtements.


ALEXANDRINE

J'espère que c'est bien celle

que j'ai vue dans le catalogue.


CÉCILE

Oh exactement, exactement.

C'est une Triumph

en dentelle noire

avec un doublé de rose et des

petites rondelles sur la hanche.

Oh, vous allez voir.

Elle est bien, bien belle.


ALEXANDRINE

J'espère que ça va me faire.


CÉCILE

Savez-vous, Alexandrine?

Vous avez pas engraissé d'une

once depuis l'année dernière.

Faites-vous toujours

vos exercices?


ALEXANDRINE

Aidez-moi donc.


CÉCILE

Oui.


CÉCILE aide ALEXANDRINE à retirer son soutien-gorge.


CÉCILE

Regardez-moi ça

si elle est belle.

Hein? Exactement

ce que vous vouliez.

Regardez-moi ça.


De son côté, CARMEN passe par le hangar pour monter à l'étage.


CÉCILE aide ALEXANDRINE à enfiler sa gaine.


ALEXANDRINE

Garde bien la taille.


CÉCILE

Bougez pas, bougez pas.

Bon, ça y est. C'est beau.

On l'a eu.


ALEXANDRINE

Attention là. Vous me

faites mal, vous me pincez.


En entrant dans la pièce où se trouvent MAURICE et BENOÎT, CARMEN trébuche contre le baril de clous à l'entrée. MAURICE referme la porte.


ALEXANDRINE

Qu'est-ce que c'était ce bruit?


CÉCILE

Quoi donc?


ALEXANDRINE

Y'a quelqu'un derrière la porte.


CÉCILE

Je pense pas.


ALEXANDRINE

Voyons!


CARMEN

MAURICE et BENOÎT)

Cochons.


CÉCILE

C'est

dans la réserve.


ALEXANDRINE

Je vous dis

que j'ai entendu.


Un peu plus tard, au village, le patron de la mine passe en calèche en jetant des bas de Noël dans la rue. De sa fenêtre, une vieille dame assiste à la scène.


VIEILLE DAME

Tiens, le patron de la mine

qui garroche ses bébelles.

Il y aura pas encore

d'augmentations de salaire.

La même chose que l'an passé.


Le patron de la mine continue de jeter des bas de Noël dans la rue. Les enfants du village se précipitent pour ramasser les bas. Les villageois adultes, eux, regardent froidement le patron. MAURICE et BENOÎT sont sur le balcon du magasin général.


MAURICE

Envoye. Tires-y

une balle de neige.

On va lui faire

une maudite peur.


BENOÎT

Pas capable, j'ai mon plâtre.


MAURICE

Tire avec ta main gauche.


MAURICE lance une balle de neige qui atteint le cheval du patron. Le cheval panique et le patron perd le contrôle de la charrette. MAURICE lance d'autres balles de neige sur le cheval, qui panique davantage. La charrette s'éloigne du village. MAURICE et BENOÎT descendent du balcon et marchent sur la rue en souriant. Les villageois rentrent chez eux en voyant passer MAURICE et BENOÎT. CARMEN voit passer BENOÎT et lui sourit. BENOÎT lui sourit à son tour.


De son côté, JOS saute à l'arrière d'un train en marche et salue un de ses camarades qui l'accompagnait.


JOS

Salut.

Joyeux Noël!


La femme de JOS est au chevet de MARCEL, qui est toujours fiévreux. Deux de ses fils se chamaillent à côté du lit.


FEMME DE JOS

(Chuchotant)

Tss!

Sortez donc de là!

Sortez donc, vous êtes

pas raisonnables.

Il est malade, Marcel.

Allez-vous-en.


Les deux enfants partis, la femme de JOS veut poser un linge humide sur le front de MARCEL. Elle constate alors que MARCEL est mort.


FEMME DE JOS

Mon Dieu!


La femme de JOS pleure.


Au magasin général, le téléphone sonne. FERNAND répond.


FERNAND

Allô?


On entend la voix de la femme de JOS à l'autre bout de la ligne.


FEMME DE JOS

C'est-tu M. Antoine?


FERNAND

Non, c'est Fernand, le commis.


FEMME DE JOS

Bonjour.


FERNAND

Qui c'est qui parle?


FEMME DE JOS

C'est Mme Poulin

de Saint-Pierre.


FERNAND

Mme Jos Poulin?


FEMME DE JOS

Oui.


FERNAND

Qu'est-ce qu'on peut faire

pour vous, madame?


Il y a du grésillement sur la ligne. On n'arrive plus à entendre la femme de JOS.


FERNAND

Allô? Allô?

Parlez plus fort, madame,

j'entends rien!

Les lignes sont mauvaises.

Ça siffle que le diable!


FEMME DE JOS

Marcel, vous savez,

mon plus vieux,

celui qui était malade.

Il est mort à matin.


FERNAND

Quoi?


FEMME DE JOS

Mon mari est pas là.

Il est au chantier et moi je...

Écoutez, je...


FERNAND

Oh.


FEMME DE JOS

M. Antoine

pourrait pas venir...


FERNAND

Je suis bien triste

d'apprendre ça.


FEMME DE JOS

M'entendez-vous?

Allô?


FERNAND

(Fort)

Je suis bien triste

d'apprendre ça, Mme Poulin.


FEMME DE JOS

Je... Je vous disais

que mon mari est pas là.

Il est au chantier.

Je voudrais que quelqu'un...


FERNAND

Ouais...


FEMME DE JOS

M. Antoine pourrait-tu venir?


FERNAND

Inquiétez-vous de rien, là.

On s'occupe de tout

et on y va tout de suite.


FEMME DE JOS

Bon, c'est correct.

Merci, je vais juste attendre.

Bonjour là.


La femme de JOS raccroche.


FERNAND

M. Antoine?

M. Antoine, il y a

de la mortalité à Saint-Pierre.


ANTOINE

Qui c'est qui est mort?


FERNAND

Le plus vieux chez Poulin,

à Saint-Pierre.


ANTOINE

Hum. Ça a quel âge ça?


FERNAND

Un petit gars

de 15 ans, pas plus.


ANTOINE

On va prendre la petite boîte.

Ça va être assez grand.


FERNAND

OK.


ANTOINE

C'est un bon bout de chemin.

Ça va prendre du temps.


FERNAND

Oui. Je vais aller

atteler tout de suite là.


FERNAND offre un verre d'alcool fort à ANTOINE.


ANTOINE

Hum, merci.


BENOÎT

Je peux-tu y aller, ma tante?

S'il vous plaît?


CÉCILE acquiesce silencieusement.


BENOÎT

Merci.


BENOÎT se dirige en vitesse vers l'escalier.


ANTOINE

Eh, eh, eh!

Où c'est que tu vas?


BENOÎT

C'est moi qui vais avec vous,

ma tante elle a dit.


ANTOINE se tourne vers CÉCILE, qui confirme les dires de BENOÎT d'un hochement de tête.


ANTOINE

OK.

Mais énerve-toi pas.


De son côté, FERNAND attelle le cheval avant de partir.


FERNAND

Maurice?


MAURICE

Oui?


FERNAND

Va donc chercher la boîte.


MAURICE s'empare d'un cercueil de bois.


FERNAND

Mais non, pas celle-là!

La petite là.


FERNAND et MAURICE place un plus petit cercueil dans la charrette.


FERNAND

Hop!


FERNAND retourne au magasin. ANTOINE a enfilé son manteau.


FERNAND

Bon.

Red Fly est attelé.

Tout est paré.

Aussitôt que vous voulez partir.


CÉCILE

Tiens, ton chapeau.


ANTOINE met sa tuque.


CÉCILE

Bon.

Elle est-tu bien mise?


ANTOINE

Hum.


CÉCILE se retourne. FERNAND remet une bouteille d'alcool à ANTOINE, qui la met discrètement dans son manteau.


CÉCILE

Antoine?


ANTOINE

Oui?


CÉCILE remet une bouteille d'alcool à ANTOINE.


CÉCILE

Tiens, en cas que

tu prennes froid.


ANTOINE

Eh bien...

Merci, c'est une idée.


CÉCILE

Et écoute, Antoine,

ça, c'est des bonbons. Tu

donneras ça aux enfants Poulin.

Tu leur donneras ça de ma part.


ANTOINE

T'es bien fine.

T'es bien fine.


CÉCILE

Bon voyage. Rends-toi bien.


ANTOINE

Bye.


CÉCILE

Et attache-toi.


ANTOINE

Oui, oui.


BENOÎT est à l'étage avec CARMEN. Il enfile son manteau et ses bottes.


CÉCILE

T'en viens-tu,

Benoît? Ton oncle est prêt.

Bon, t'as toutes tes choses là?

Bon, viens-t'en.

Viens.

Bon voyage.

Tâchez de revenir

pour la messe de minuit.


BENOÎT et ANTOINE traversent le village en calèche. Une petite fille sort de chez elle.


PETITE FILLE

Allô, Benoît!


BENOÎT sourit. Une fois sortis du village, ANTOINE offre les rênes de la calèche à BENOÎT.


ANTOINE

Tiens.

Envoye, envoye. Conduis.


BENOÎT prend les rênes. Il sourit à pleines dents.


Un peu plus loin, ANTOINE sort une bouteille d'alcool de son manteau et prend une gorgée.


ANTOINE

En veux-tu?


BENOÎT fait non de la tête.


ANTOINE

Ça te regarde. Tu vas geler

tout à l'heure.


ANTOINE vide la bouteille, la jette par terre et sort la deuxième de son manteau. Il l'ouvre et en prend une gorgée. BENOÎT se lève et secoue les rênes.


BENOÎT

Envoye, l'attelage!

Envoye donc! Envoye donc!


Plus tard, ANTOINE sommeille dans la calèche. BENOÎT a froid aux mains.


ANTOINE

(Saoul)

Lâche les cordes.

Red Fly connaît

le chemin mieux que toi.

Assieds-toi.

Hé, prends la couverture.

J'en ai connu des plus

tough que toi.


Plus tard, BENOÎT s'endort dans la calèche. ANTOINE s'éveille et reprend les rênes. Il donne un coup de coude à BENOÎT pour lui signaler leur arrivée. La calèche s'arrête devant la maison de JOS. ANTOINE et BENOÎT descendent de la calèche.


ANTOINE

Qu'est-ce que t'as, Benoît?

T'as peur?


BENOÎT

Non, j'ai froid.


ANTOINE

Ouais...

Envoye, prends ton bout, là.


ANTOINE et BENOÎT prennent le cercueil et l'apportent jusqu'à l'intérieur de la maison, où la femme de JOS les accueille. ANTOINE prend la femme de JOS dans ses bras.


ANTOINE

J'ai essayé de rejoindre

ton mari au chantier,

mais les lignes

sont bien mauvaises.

Je vais réessayer demain.


La fille de JOS va vers BENOÎT et l'aide à enlever son manteau.


FEMME DE JOS

Je vous ai préparé du lard.

BENOÎT)

Il y en a pour toi aussi.


BENOÎT

Hum hum.


ANTOINE s'assoit à table et mange le repas.


ANTOINE

C'était ton plus vieux?

Il avait l'air

en santé pourtant.


FEMME DE JOS

Avant-hier, il a commencé

à s'étouffer,

mais je pensais

que c'était rien qu'un rhume.


ANTOINE

Rien qu'un petit gars.

C'est de valeur!

Si jeune.


BENOÎT regarde en direction de la chambre de MARCEL.


ANTOINE

BENOÎT)

On verra ça plus tard.

Mange ton lard.


BENOÎT ne mange pas. Il repousse discrètement son assiette.


ANTOINE

(À la femme de JOS)

J'oubliais.

Ma femme m'a donné des bonbons

pour les enfants.


ANTOINE donne le paquet de bonbons à la fille de JOS.


ANTOINE

Donne ça à tes petits frères.


FEMME DE JOS

Serge? Robin?


SERGE et ROBIN se lèvent et prennent les bonbons.


SERGE

Merci!


ROBIN

On peut les manger pour vrai?


SERGE

Merci!


ROBIN

Merci, monsieur!


SERGE

Merci, monsieur.


ANTOINE sort sa bouteille d'alcool de son manteau et se sert un verre. BENOÎT regarde ANTOINE manger bruyamment son lard.


FEMME DE JOS

Je vais aller vous faire

une tasse de thé.


La femme de JOS se lève, va au lavabo et se met à pleurer.


ANTOINE

Es-tu prêt, Benoît?


BENOÎT

(Tout bas)

Je suis prêt.


ANTOINE

Eh... Excusez-moi.


ANTOINE sort de la maison. BENOÎT reste seul avec la femme de JOS. BENOÎT observe les enfants de JOS qui reste assis près des marches de l'escalier, à ne rien faire. ANTOINE revient dans la maison.


ANTOINE

Élise... t'as

le baptistaire, hein?


FEMME DE JOS

Le baptistaire?


ANTOINE

Il me le faut.


FEMME DE JOS

Je vais aller voir en haut.


ANTOINE

Benoît, tire la boîte jusqu'à

la porte de la chambre.


ANTOINE se sert un autre verre et le boit.


ANTOINE

Ah...


ANTOINE et BENOÎT emportent le cercueil jusqu'à la chambre de MARCEL. ANTOINE soulève les draps et prend le corps par les épaules.


ANTOINE

Fais ta part.


BENOÎT s'approche lentement du corps. Il n'ose pas le toucher.


ANTOINE

Vas-y, vas-y.


BENOÎT prend le corps par les jambes. ANTOINE et lui le mettent dans le cercueil. La femme de JOS entre dans la chambre et voit MARCEL se faire mettre dans le cercueil. Elle pleure.


Plus tard, ANTOINE et BENOÎT font le chemin du retour en calèche. ANTOINE dort, sa bouteille d'alcool entre les bras. BENOÎT prend la bouteille et en prend une gorgée. Il se lève et dirige le cheval énergiquement.


BENOÎT

Envoye, envoye!

Envoye, envoye!


Le cercueil tombe de la calèche. BENOÎT s'en rend compte et fait arrêter la calèche un peu plus loin.


BENOÎT

Wô...


BENOÎT descend de la calèche, essaie de tirer le cercueil, mais n'y parvient pas.


BENOÎT

Mon oncle? Mon oncle? Mon oncle!

Mon oncle?

Mon, oncle, réveillez-vous!

Réveillez-vous.

On a perdu le mort.

Il faut aller le chercher.


ANTOINE

(À moitié endormi)

Qu'est-ce que tu dis?


BENOÎT

On a perdu le mort,

il faut aller le chercher!


ANTOINE

Le mort?

Quel mort?


BENOÎT

Celui-là, c't'affaire!


ANTOINE

(Saoul)

Qu'est-ce qu'il fait là, lui?


BENOÎT

Descendez et venez m'aider!


ANTOINE

(Saoul)

Ha ha ha...

Attends, attends, attends.

Comment est-ce que c'est arrivé?

J'ai jamais vu

une affaire pareille.


BENOÎT

On y va?


ANTOINE

Ça prend un petit morveux

comme toi

pour me faire

une affaire comme ça.

Tu te mêles jamais

de ce qui te regarde.

Tu cherches le trouble, tu mets

tout le monde dans le trou.

Qu'est-ce que t'avais

d'affaire à venir ici?


BENOÎT frappe ANTOINE. ANTOINE descend péniblement de la calèche.


ANTOINE

Bon, laisse-moi faire,

laisse-moi faire.

Laisse-moi faire.

Laisse-moi faire...

Oh...

Si Fernand était ici...


ANTOINE tente de tirer le cheval vers le cercueil.


ANTOINE

Viens, Red Fly.

Viens, Red Fly.

Envoye, viens, Red Fly!


Le cheval ne bronche pas. ANTOINE se dirige vers le cercueil, trébuche et tombe sur la neige.


ANTOINE

(Saoul)

Ah... Ah!

Maudit que ça glisse!

Ah...

Ouh...

Hum...

On y va. Aide-moi.

Oh, laisse faire, laisse faire!


ANTOINE s'approche du cercueil en toussant.


ANTOINE

Es-tu prêt là? Hein?


BENOÎT soulève le cercueil de son côté, mais ANTOINE n'y arrive pas.


BENOÎT

Lâchez pas!


ANTOINE

(Pleurant)

Je suis pas capable, Benoît.

Il y a des fois...

où... on n'est pas capable.


BENOÎT

Oui, vous êtes capable! J'ai

un plâtre et je suis capable!


ANTOINE s'accroupit et pleure.


BENOÎT

On est presque rendus.

Lâchez pas, vous êtes capable.


ANTOINE

(Pleurant)

Tu peux bien me dire

ce que je fais ici, mon Benoît?

Je suis pas heureux, moi.

Je suis pas fait

pour la campagne.

J'étouffe là-dedans.

Moi... je voulais acheter

un hôtel aux États.

Ta tante a pas voulu,

elle veut jamais rien.

J'ai peur des morts!

Ça fait 30 ans

que j'ai peur des morts!


ANTOINE pleure de plus belle.


ANTOINE

Je travaille pour tout le monde.

Ta tante, elle m'a

jamais donné d'enfant.

Je suis obligé de m'occuper

des enfants des autres, moi.

Je... J'élève Carmen et toi...

Je fais mon possible

pour toi, non?


BENOÎT

Ivrogne.


ANTOINE pleure à nouveau.


BENOÎT

Ivrogne!


ANTOINE recommence à pleurer. Le vent se lève. BENOÎT prend de la neige entre ses doigts.


BENOÎT

Maudit!


Pendant ce temps, JOS voyage toujours en train. Il voit la mine se rapprocher.


Plus tard, BENOÎT approche du magasin général. ANTOINE est couché dans la calèche, là où se trouvait le cercueil.


BENOÎT

Envoye, Red Fly. Avance.


FERNAND est nu dans un lit et écoute la radio. On entend la voix d'un animateur, sur fond d'orchestre jazz.


VOIX DE L'ANIMATEUR

Bonsoir mesdames,

mesdemoiselles, messieurs.

Directement du grand salon bleu

de l'Hôtel Lasalle à Montréal

en cette belle veille de Noël,

CKAC, le premier poste français

d'Amérique

a le plaisir de présenter

pour votre agrément musical

et votre plaisir de la danse

l'orchestre réputé

de Harry Trueblood

dans son répertoire à la mode.

Mesdames, mesdemoiselles,

messieurs,

Harry Trueblood

et son ensemble musical!


FERNAND se lève de son lit et enfile un pyjama. Il s'assoit sur un divan.


FERNAND

Ça se peut-tu?


FERNAND rit. CÉCILE est en robe de chambre. Elle s'assoit, se lève de son lit et s'assoit aux côtés de FERNAND.


FERNAND

Eille...

J'aurais jamais pensé.


FERNAND et CÉCILE rient. FERNAND lui sert un verre de vin.


CÉCILE

(Riant)

Merci!


FERNAND et CÉCILE trinquent.


CÉCILE

C'est rare que

tu boives ça, hein?

Ça vient de France.


FERNAND

C'est bon pareil.


CÉCILE rit. FERNAND prend CÉCILE pour la coller contre lui, mais elle renverse son verre.


CÉCILE

Oh! Fernand! Fernand!

Mon Turquie!

Roh...


FERNAND

Hé, ton "Turquie",

madame, c'est moi.


CÉCILE et FERNAND rient, s’enlacent et s'embrassent.


CÉCILE

Dis donc, Fernand, ça fait

longtemps que tu y penses?


FERNAND

Je le sais pas.

Je pense que ça m'est

venu pour de vrai...

à matin.


CÉCILE rit et embrasse FERNAND.


FERNAND

Toi, tu y pensais?


CÉCILE

Moi?


FERNAND

Oui?


CÉCILE et FERNAND rient.


CÉCILE

Fernand!


FERNAND

Quoi?


CÉCILE

Écoute, écoute!


FERNAND

Qu'est-ce qu'il y a?


CÉCILE

J'ai entendu quelque chose.


FERNAND

Pas moi.


CÉCILE

Bien, il me semblait.


FERNAND

C'est peut-être Carmen.


CÉCILE

Tout à coup c'est eux autres?


FERNAND

Bien non, voyons.

On aurait entendu

la porte du hangar.


CÉCILE

Oui, mais s'ils sont entrés

par la porte en avant?


BENOÎT ouvre la porte et surprend CÉCILE et FERNAND.


CÉCILE

(Honteuse)

Oh! Oh...


FERNAND

Allô, Benoît.

Vous êtes bien en retard.


FERNAND sort de la chambre avec BENOÎT.


FERNAND

Carmen t'a attendu

toute la soirée.

Je pense qu'elle dort.

Réveille-la pas.

J'ai essayé de dormir, j'étais

pas capable. J'ai attendu ici.

Où est-ce qu'il est ton oncle?


BENOÎT

Il est dehors.

Arrange-toi avec lui.


FERNAND

Dehors?


FERNAND descend les escaliers.


Dans la chambre, CÉCILE éteint la radio, se replace les cheveux et ouvre la porte. BENOÎT regarde CÉCILE droit dans les yeux.


CÉCILE

Vous êtes bien en retard.

Vous avez dû avoir de la misère.

C'est loin, Saint-Pierre.

Les chemins sont mauvais.

Et puis, avec la tempête

de neige...

As-tu faim?


BENOÎT

Non, je suis fatigué.


CÉCILE

Fernand est monté,

il s'est endormi.

Pauvre Fernand.

Carmen s'est installée près

de la porte pour te voir venir.

Elle t'a attendu

toute la soirée.

Elle avait tellement

hâte de te voir.

Enlève ton manteau.


CÉCILE veut enlever le manteau de BENOÎT.


BENOÎT

Lâchez-moi.


CÉCILE

(Mal à l'aise)

Déshabille-toi. Va te coucher.

Je vais te faire

une bouillotte, hein?

Euh, en tous les cas...

M. Fernand, il est pas là?

Je... Oh bien, il a dû descendre

aider ton oncle, hein?

Je vais aller

les retrouver, hein?

Ce sera pas long, je...

je vais revenir. Attends-moi.


Dehors, FERNAND essaie de réveiller ANTOINE.


FERNAND

M. Antoine?

Qu'est-ce qui se passe?

Où c'est qu'il est, le mort?

Sacrament...

Eille!

Réveillez-vous! Oh, maudit!

Êtes-vous allé jusque

chez Poulin au moins?

Qu'est-ce qui est arrivé?

Eille...


CÉCILE va voir FERNAND.


CÉCILE

Fernand? Qu'est-ce qui

se passe?


FERNAND

Il... Je sais pas.

Il est plus saoul que d'habitude

et le mort est pas là.

Je comprends rien!


CÉCILE

Mon doux Jésus...

Bien faites quelque chose!

Emmenez-le!


FERNAND

J'essaye! Qu'est-ce que

vous voulez que je fasse?

Envoye, là!

M. Antoine!

Aidez-vous, maudit! On rentre!


CARMEN dort sur une chaise du magasin. BENOÎT vient la voir et tente de la réveiller.


BENOÎT

Carmen?

Carmen?

Carmen?


CARMEN se retourne, sans toutefois se réveiller. FERNAND et CÉCILE transportent ANTOINE à l'intérieur du magasin.


FERNAND

Cécile,

viens m'aider.


CÉCILE

Fernand, je vous en prie!


FERNAND

Maudite affaire!

Il est mou comme une guenille.

Ça a pas de saint bon sang.


CÉCILE

Pauvre vieux...


FERNAND

Pauvre vieux, certain.

Il est plus capable de faire

cet ouvrage-là.


CÉCILE

Parlez pas de même, Fernand!

Ses bottines sont encore

trop grandes pour vous!


FERNAND

Oui, ses bottines...


CÉCILE

Attention à la marche,

là, attention!


FERNAND

Pauvre vieux, il--

Oui, vos pieds!


CÉCILE

Attention, Fernand.


FERNAND

Mais oui, je fais attention.

Asseyez-vous.

Je voudrais bien savoir

où est le mort.


CÉCILE

Qu'est-ce qui a

bien pu se passer?


FERNAND

On appelle chez Poulin?


CÉCILE

Es-tu fou?

Tout d'un coup,

ils l'ont perdu en chemin!


BENOÎT est couché sur le comptoir de tissus du magasin. Il est fatigué. Sa vision s'embrouille.


FERNAND

Sainte Vierge...


CÉCILE

Si quelqu'un le trouve,

toute la ville va le savoir.

Faut retourner le chercher!


FERNAND

Qui ça?


CÉCILE

Bien vous, Fernand!


FERNAND

Moi? Je sais même pas

par où ils sont passés.


CÉCILE

Allez-y avec Benoît.


FERNAND

Benoît? Il dort!


CÉCILE

Faut le réveiller!


FERNAND

Oui, ça va être une job...


CÉCILE

Tant pis! Il le faut!


BENOÎT rêve. Dans son rêve, BENOÎT est devant un cercueil, où repose le corps d'ALEXANDRINE. Il retire la robe d'ALEXANDRINE, qui se lève sur cercueil et saute seins nu devant lui.


CÉCILE et FERNAND tentent de réveiller BENOÎT.


CÉCILE

Faut le réveiller...

Faut le réveiller.


FERNAND

Benoît?

Benoît?

Benoît?

Benoît!

Benoît!


BENOÎT se réveille en sursaut.


Le lendemain, BENOÎT et FERNAND sont en calèche. Une tempête de neige souffle sur eux.


FERNAND

Essaye donc de te rappeler.

Êtes-vous passés par ici?

On voit rien.

Ah...

Ho!

Avez-vous pris le rang

du sud ou bien le raccourci?


BENOÎT ne répond pas.


FERNAND

Benoît, maudit, force-toi!


BENOÎT

Je le sais pas.


FERNAND

Sacrament!


La calèche arrive devant la maison des Poulin.


FERNAND

On est arrivés, Benoît.

Grouille-toi!


FERNAND et BENOÎT descendent de la calèche. FERNAND se rend à la porte d'entrée.


FERNAND

Mme Poulin? Mme Poulin!


BENOÎT regarde à la fenêtre. Le cercueil est ouvert en plein milieu du salon. JOS pleure à côté du corps de MARCEL. Le reste de la famille est rassemblée autour du corps de MARCEL, à la manière d'une crèche de Noël.


Générique de fermeture

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