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Vidéo transcription

Mammuth

Serge Pilardosse vient d’avoir 60 ans. Il travaille depuis l’âge de 16 ans, jamais au chômage, jamais malade. Mais l’heure de la retraite a sonné, et c’est la désillusion : il lui manque des points, certains employeurs ayant oublié de le déclarer ! Poussé par Catherine, sa femme, il enfourche sa vieille moto des années 70, une “ Mammut “ qui lui vaut son surnom, et part à la recherche de ses bulletins de salaires. Durant son périple, il retrouve son passé et sa quête de documents administratifs devient bientôt accessoire.



Réalisateur: Benoit Délépine
Acteurs: Gérard Depardieu, Miss Ming, Benoit Poelvoorde
Année de production: 2010

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Un décor de campagne défile à toute vitesse. Un son de moteur de moto qui accélère accompagne la scène.


Titre :
Mammuth


Dans un abattoir, SERGE transporte une carcasse de porc et l'apporte au dépeçage. SERGE découpe la carcasse en quartiers.


Après son quart de travail, SERGE est assis dans les vestiaires devant son casier. Il ferme son casier et retire son bonnet. SERGE est une très longue chevelure.


À la cantine des employés, les bouchers sont réunis autour d'une table où des bouchées sont offertes. Le patron lit un discours.


PATRON

(Lisant)

«Serge, on ne

se connaît pas bien,

mais je sais que vous êtes

un homme de valeur.

En dix ans chez nous,

vous avez toujours effectué

votre travail avec soin,

sans «renicher». Vos

statistiques sont remarquables.

Jamais absent. Jamais malade.

Jamais grognon.

C'est à vous

que les gens de ce pays

doivent la qualité

de leurs salaisons.

Et aujourd'hui,

même si vous le savez,

vous avez le coeur gros.

C'est le moment pour vous

de nous quitter

pour prendre une retraite

amplement méritée.

Vous ne le savez

peut-être pas, Serge,

et ils vous l'auraient

certainement pas dit eux-mêmes

pour leur pudeur,

mais ce sont vos collègues

qui ont eu l'idée originale

d'organiser ce petit pot

d'adieu surprise.

Preuve que ce sont pas

que des collègues,

mais plutôt des amis.

C'est aussi l'explication

de notre «leadership»

sur le secteur porcin.

Travailler, oui, mais

travailler entre copains,

c'est beaucoup mieux.

Croyez-moi.»

(S'adressant à SERGE)

Il y a quelque chose

que vous voulez dire?


SERGE

Non.


PATRON

Écoutez, que la fête commence.


Plus tard, SERGE est devant l'édifice de la compagnie. Il tient un paquet cadeau dans ses mains. Puis il s'éloigne. Il marche le long d'un mur de pierre.


Une fois chez lui, il découvre que le cadeau est un casse-tête. CATHERINE, sa femme, est dans la cuisine.


CATHERINE

(Parlant dans la cuisine)

Tu te rends compte

qu'ils nous ont livrés

en produits laitiers,

mais cinq minutes

avant l'ouverture du magasin.

Imagine pas le bordel.

Et les clients en train de râler,

parce qu'évidemment on était

en train de les ranger.

Parce que ces cons-là,

évidemment,

il faut qu'ils fassent leurs

courses à 9h précises.

À 9h, tu as déjà la queue

devant le magasin.

Ah oui. Et puis maintenant,

on est obligés

d'accepter n'importe quel poste.

Moi, je l'ai dit à Blondeau, hein.

La poissonnerie, jamais.

Jamais je la ferais.

Pour avoir les mains

qui puent pendant une semaine?

Quoi encore?

(Arrivant dans le salon)

C'est quoi, ça?


SERGE

Un puzzle.


CATHERINE

Bah oui! Je vois bien.

Mais ça vient d'où?


SERGE

Le cadeau de départ.


CATHERINE

Ah, bien dis donc.

C'est vrai

que c'est vachement mieux

qu'un micro-ondes

ou qu'un écran plat.

Ils se sont pas foutus

de ta gueule.


SERGE

Ah bien non.

C'est des copains.

Ça fait quand même

dix ans qu'on se connaît.

Regarde-moi ça.

917 sur 702 millimètres.


CATHERINE

917...


SERGE

Hum!


CATHERINE

Oui, c'est sûr. On voit que vous

avez su créer des affinités.

Bref, maintenant

que t'es à la maison

pendant 24 heures sur 24,

t'as prévu quoi?


SERGE

Prrt! Non, je sais pas.


CATHERINE

Hum! C'est sûr,

tu as de quoi faire, là.

Eh bien, dis donc!


SERGE

2000 pièces.


La nuit venue, CATHERINE et SERGE sont couchés dans leur lit. SERGE ne dort pas. Il se lève.


CATHERINE

Ah, je t'ai déjà dit combien

de fois d'arrêter de boire

à partir de 17h?

Tu vas pas me réveiller

toute la nuit à pisser.

Tu sais bien que ta prostate

est en vrac et tu continues.

(Criant)

Lève la lunette!


Au matin, SERGE fait les cent pas dans la maison. Il tourne en rond.


Plus tard, SERGE va au supermarché. Dans le stationnement, il tâtonne pour prendre un panier. Après un moment il réussit et part vers le magasin. SERGE fait les allées dans le supermarché. Près d'un comptoir de produits réfrigérés, il se heurte sur une personne étendue sur le sol. SERGE regarde autour ne sachant trop quoi faire. Il prend une baguette de pain et la tend vers la personne pour la toucher. L'HOMME ne réagit pas. SERGE continue dans l'allée sans avertir qui que ce soit. Ensuite, SERGE est au comptoir de la charcuterie.


SERGE

Ah ça, c'est

du tout bon, ça. Hein?

Eh oui, je suis un peu de la

partie. C'est mon métier, ça.


Le BOUCHER écoute en acquiesçant.


SERGE

Oui... T'as une belle couleur

de la peau, là.

Du rose au pourpre.

Bonne texture un peu fibreuse.

Marinade à l'eau.

Ça doit être fumé au...

au bois d'Applewood ou

au hickory. Je me trompe, non?


BOUCHER

Je sais pas. J'ai pas fait

un master en jambon, moi.

Vous avez du temps libre

en ce moment, vous, hein?


SERGE

Ah, pas du tout. J'ai plein

de choses à faire, moi.

Non, mais je pensais

que vous aviez l'amour

du travail bien fait.


BOUCHER

Au SMIG, l'amour

du travail bien fait,

vous savez où on se le met.


SERGE

Oh bien soyez poli, monsieur.


BOUCHER

Je suis poli.

Je t'emmerde, moi.


SERGE

Quoi? Connard, va!

Quand on a la chance

de travailler le jambon,

on s'intéresse au moins

à ce qu'on fait.

Je casserais bien ta petite

gueule de je-m'en-foutiste, toi,

s'il y avait pas ma femme.


BOUCHER

Ta femme? Pourquoi,

t'as une femme, toi?

Avec la gueule que t'as,

t'as une femme?

Elle est où, ta femme?

C'est qui ta femme?


SERGE

Connard, va. T'as qu'à venir

faire un tour tu vas voir.


BOUCHER

Connard.


SERGE

Je vais t'arranger ta gueule,

toi, avec ta casquette «U».


BOUCHER

Connard.

C'est toi qui es un gros

connard. Connard!


Tout en s'engueulant, les deux hommes marchent jusqu'au bout du comptoir de boucherie-charcuterie.


SERGE

Oui. Tiens, facile à dire

derrière ton comptoir.


BOUCHER

Tu as de la chance, hein.

Connard. Allez, dégage.


SERGE

Pauvre mec, va.


BOUCHER

Connard.


SERGE

Quoi, quoi? Tes cheveux

et ta casquette. Fous-moi.


BOUCHER

Elle est là, ta femme.

Connard!


SERGE passe à la caisse de CATHERINE.


CATHERINE

Faut pas que tu viennes ici.

J'ai pas le droit

normalement d'encaisser

un membre de la famille.

Tu le sais quand même?

Tu veux que je me fasse virer?

En plus, tu fous le bordel

dans le magasin.

T'as appelé la caisse

de retraite?


SERGE

Mais oui, oui, mais ils sont

pas ouverts aujourd'hui,

ils m'ont dit, à cause de la...

Mais t'en fais pas,

dès que je rentre,

je fonce sur le téléphone.


CATHERINE

Et la porte?


SERGE

La porte, je l'ai fait.

Oui, oui, je l'ai fait.


CATHERINE

C'est fait, la porte?


SERGE

Oui, oui.


SERGE rapporte le panier en passant entre deux voitures dans le stationnement. Le panier reste coincé et raie la peinture des deux voitures. SERGE pousse le panier malgré qu'il soit coincé. Il contourne l'une des voitures et tente de dégager le panier sans résultat. SERGE prend ses sacs d'épicerie et laisse le panier coincé entre les voitures.


Plus tard, SERGE essaie de réparer la poignée e la porte de la salle de bain, chez lui. Il ferme la porte pour s'assurer que tout fonctionne, mais la poignée se défait et il reste coincé à l'intérieur de la salle de bain.


SERGE tente de défaire la poignée de son côté, sans résultat.


SERGE

Oh... Fais chier.


Plus tard, CATHERINE rentre à la maison. Elle remarque la silhouette de son mari derrière la porte vitrée de la salle de bain. CATHERINE ramasse l'autre partie de la poignée tombée de son côté de la porte et la replace pour ouvrir la porte.


SERGE sort en toussant.


SERGE

Poignée.


SERGE et CATHERINE sont couchés dans leur lit.


CATHERINE

J'ai eu un avertissement

du directeur.

Pour me faire chier, ils m'ont

mise à la poissonnerie.

Pendant une semaine.

Au fait, tu t'es trompé

dans les courses, hein.

J'avais dit du beurre doux.

T'as pris du beurre salé.


SERGE

C'était écrit trop petit

et puis sur le côté.


CATHERINE

Oui, mais pour les mini-cônes

tu t'es pas trompé, hein.

Première journée de retraite...

et c'est l'anarchie.

T'as mal fait les courses.

T'as mal téléphoné,

t'as mal bricolé...

Il faut faire quelque chose,

Serge.

Moi, j'en peux plus

de mon boulot.

J'y vais en tremblant, là.

Je suis à deux doigts de passer

de l'homéopathie

aux tranquillisants.

Il faut que tu te bouges.

Qu'est-ce qu'on fait

le jour où je craque?

On a trois crédits sur le dos.

Il faut que l'argent rentre.

Il faut que l'argent rentre!

Vite!


SERGE attend son tour au bureau de retraite. Son numéro s'affiche sur un tableau électronique.


SERGE

(Se levant)

Ah!


SERGE est avec un agent, BLUTCH, qui l'aide à faire sa demande.


BLUTCH

Est-ce que vous avez gardé

toutes vos fiches de paie?


SERGE

Bien, d'après ma femme, oui.

Il m'en manque quelques-unes.


BLUTCH

Bien. Donc, vous vous souvenez

des entreprises qui manquent?


SERGE

Bien heureusement!

J'ai une mémoire d'éléphant.


BLUTCH

Excusez-moi de vous

dire ça, monsieur...

mais vous avez un truc, là.

Et c'est pas possible.

C'est vraiment énorme.

Il faut vraiment l'enlever. Là.


BLUTCH pointe vaguement son visage pour montrer l'endroit.


SERGE

Là? Où ça, là?


BLUTCH précise de plus en plus le «là», dans la région du nez.


BLUTCH

Là. Là!


SERGE

Où, là?


BLUTCH

Là! Là!


SERGE

Ah...


SERGE sort un mouchoir de poche et se mouche.


BLUTCH

C'est quoi, ça? C'est du sang?


SERGE

Bien oui.


SERGE se mouche encore.


SERGE

Je travaillais aux abattoirs.


BLUTCH est sur le point d'avoir un malaise.


BLUTCH

Bien...

Bien. Euh...

Donc, il faut retrouver

ces entreprises.

Et si elles ont disparu,

vous pouvez aussi

retrouver des gens avec

qui vous avez travaillé...

pour leur demander

de vous faire une lettre

comme quoi vous avez travaillé

ensemble.


SERGE est chez lui et fouille dans ses papiers pendant que les explications de BLUTCH se poursuivent.


BLUTCH (Narrateur)

Ensuite, vous allez voir aux caisses

de retraite complémentaire,

ARRCO, AGIRC, CREGRIC,

si vous avez cotisé.

Vous rassemblez tout ça et

vous revenez me voir. Compris?


SERGE (Narrateur)

Oui. C'est dommage

que ma femme soit pas là

pour comprendre, mais bon.


SERGE se lève soudainement.


SERGE

Fais chier, fais chier...


Plus tard, SERGE est devant la fenêtre de son salon. Il tient sa main pouce et index levés. Au bout d'un moment une voiture passe et SERGE lève le majeur. Il en est à trois voitures.


Plus tard, CATHERINE regarde les documents.


CATHERINE

Bon bien c'est simple.

Il te manque dix justificatifs

pour les boulots

que tu m'as dits, là.

Tu vas aller les chercher

comme ça on est tranquille.


SERGE

Moi, j'aime pas trop conduire.


CATHERINE

Bon. De toute façon,

le pare-brise est

toujours pas réparé.

Non, tu vas récupérer

ton vieux tas de ferraille

qui est au garage et puis

tu vas aller les chercher.


SERGE

Oui...

Je me sens pas trop

de repiloter aussi.


CATHERINE

Oh, attends, Serge.

C'est sérieux, là.

T'inquiètes pas. La moto, c'est

comme le vélo, ça s'oublie pas.


SERGE est dans son garage. Il soulève la bâche qui couvre sa moto. SERGE reste un long moment dans le garage à réfléchir.


Plus tard, SERGE est prêt à partir. CATHERINE est près de lui dans la rue.


CATHERINE

T'as ton sac? Ton enveloppe

avec l'argent?


SERGE

Oui. Je l'ai mise

dans ma poche.


CATHERINE

Bon bien, vas-y maintenant.


SERGE

T'inquiètes pas.

Je roulerai pas vite.


CATHERINE

Oui. T'as qu'à rouler

à une allure de retraité.

Fais gaffe à mon portable, hein.

Bouffe pas mon forfait.


SERGE

Ne t'inquiète pas.


SERGE démarre le moteur de sa moto et part. Sur la table du salon, le casse-tête est à peine commencé.


SERGE roule sur sa moto. Un poids lourd roule derrière la moto et klaxonne. SERGE se met sur le côté et laisse passer la remorque. Il se fait dépasser par une moto japonaise super rapide. SERGE s'arrête dans un cimetière. Il discute avec le fossoyeur.


FOSSOYEUR

Fais gaffe, hein.

40% des retraités

n'atteignent pas leurs 65 ans.

Ah oui. Et toi,

tu veux ton papelard.


SERGE

Bah oui. C'est ça ou il faut

que je rachète des trimestres.


FOSSOYEUR

Hum? Racheter des trimestres?


SERGE

Bien oui, si je rachète

des trimestres...

Si je me paie des trimestres,

comme ça, bien ça me permet

de rajouter à ceux

que j'ai déjà faits,

et puis comme ça...

... bien j'ai le taux plein.

Voilà. C'est pour ça qu'il faut

que je rachète des trimestres.


FOSSOYEUR

(Criant vers le cimetière)

Qui veut racheter

des trimestres?

Ohé ho!

(Jouant quelques notes à l'harmonica)

Bon, tu... Tu m'aides à le sortir

et je le fais, ton papelard.


SERGE sort d'un trou une vieille tombe pendant que le FOSSOYEUR joue de l'harmonica et chante.


FOSSOYEUR

(Chantant)

♪ On se trouvera dans le trou

dans le trou dans le trou ♪

♪ On se trouvera dans le trou

avec les fous ♪

♪ On sera couvert de boue

de boue de boue ♪

♪ Plus près des betteraves

que des choux ♪

♪ On ira chez la Jeanne

la Jeanne la Jeanne ♪

♪ On ira chez la Jeanne

la Jeanne Calment ♪

♪ On boirons à la gloire

la gloire la gloire ♪

♪ On boirons à la gloire

des vétérans ♪


Plus tard, SERGE roule de nouveau sur une route secondaire. Ensuite, SERGE est dans une chambre d'auberge sur le lit du haut d'un lit superposé. Il parle au téléphone.


SERGE

C'était pour te dire

que ça va.


La ligne coupe.


SERGE recompose le numéro.


SERGE

(Parlant au téléphone)

C'était... C'était... C'était

pour te dire que c'est moi.

C'était moi.

Ça va.


SERGE raccroche le téléphone.


Plus tard, SERGE arrive dans la salle à manger de l'auberge.


CLIENT DE L'AUBERGE

(Parlant au téléphone)

Oui, mon petit bébé.

C'est papa.

Oui, mon petit doudou. Oui.

Mais oui, tu sais

que je t'aime, ma chérie.

Ah, mais moi aussi!

Moi aussi, je vais être content.

Oui, mon gros doudou. Oui,

bien sûr qu'on va se revoir.


SERVEUSE

(S'approchant de la table de SERGE)

Bonsoir! Alors, ce soir,

au menu, nous avons

céleri rémoulade

et brandade de morue.


SERGE

Ah bien ça me va très bien.


SERVEUSE

Oui? Et comme boisson?


SERGE

Je vais prendre

comme ces messieurs.


SERVEUSE

Ah, c'est Saumur-Champigny.


SERGE

Ah oui, ça me paraît bien,

Saumur-Champigny.


SERVEUSE

Oui. C'est un beau choix.


SERGE

Merci.


CLIENT DE L'AUBERGE

(Parlant au téléphone)

Oui, mon bébé.

Oui, ma chérie.

Mais oui, tu sais bien

que je vais revenir.


SERGE

(S'adressant aux autres clients)

Il fait pas chaud, hein?


CLIENT DE L'AUBERGE

(Parlant au téléphone)

Mais je reviens toujours.


SERGE

Pour un mois d'août,

je veux dire, il fait pas...


CLIENT DE L'AUBERGE

(Parlant au téléphone)

Papa, s'il dit

qu'il sera là, il sera là.

Je te jure que je serai re-là.

Oui, ma chérie. Oui, mon bébé.


SERGE

(Pour lui-même)

Ils sont pas tellement...


CLIENT DE L'AUBERGE

(Parlant au téléphone)

Oui, mon amour. Oui,

mon bébé. Je t'aime. Oui.

Oh! Oh, t'exagères!

Mais tu sais bien que je suis

obligé de travailler.

Mais tu sais bien

que je suis obligé.

Bien, mon travail, bien oui,

c'est de vendre des grillages.

Oui, je suis obligé.

Eh bien, comment tu ferais

pour manger des fri-frites?

Et les panés? Oui, mon bébé.

Alors? Tu vois

que tu comprends maintenant.

Je te promets, ma chérie.

Oui, ma chérie. Oui.

Je te jure, je serai là.

Mon bébé.

(Pleurnichant)

Oui, je serai là.

Je te jure que je serai là.

Non, c'est un croûton.

Oui, ma chérie. Je t'embrasse.

Je t'embrasse, mon bébé.


Le CLIENT raccroche son téléphone et se met à pleurer. SERGE le regarde. La serveuse revient avec le plat de SERGE.


SERVEUSE

(S'adressant au CLIENT)

Bien qu'est-ce qu'il se

passe, monsieur, là?

Oh-oh, il y a un problème?


CLIENT DE L'AUBERGE

Non.


SERVEUSE

Non?


CLIENT DE L'AUBERGE

C'est mon bébé.


SERVEUSE

(S'adressant à SERGE)

Qu'est-ce qu'il a?


CLIENT DE L'AUBERGE

Mon bébé...


SERVEUSE

(S'adressant à SERGE)

Ça va? Sûr?


SERGE

Oui.


Les quatre hommes dans la salle à manger se mettent à pleurnicher en cœur aussitôt que la serveuse quitte la salle à manger.


Le lendemain, SERGE arrive à un autre endroit où il a déjà travaillé. Il entre dans un bar où un homme essaie de réparer un éclairage.


SERGE

Bonjour.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Ça va ou quoi?


SERGE

Oui...

Je cherche le patron.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Il est pas là. Il est parti

15 jours au Maroc.

C'est pour quoi?


SERGE

Mais non, parce que j'ai été

videur ici en 1977.

Et pour ma retraite,

j'ai besoin d'un papelard.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Videur?

Une retraite pour les videurs?

Bien ça, c'est une nouvelle, ça.

Moi, ça fait quatre ans

que je suis physionomiste ici

et je suis encore payé au «black».


SERGE

Moi, je me boirai bien

un petit whisky, moi.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Bien sûr, monsieur.

Un simple? Un double?

Ça se passe bien,

votre retraite?

Les petits-enfants

grandissent gentiment?

Mais dis donc...

On se serait pas vus à une

croisière Paquet l'été dernier?

Bien si. Je m'occupais

des services à la personne.

Je torchais le cul de ta femme.

Barre-toi. Barre-toi!


SERGE

Bon bien, je...

je repasserai dans 15 jours.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Oui, repasse dans 15 jours.

Entre vieux enculés,

il devrait pas

y avoir de problème.


SERGE

Oui.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Barre-toi!


SERGE

Je repasse dans 15 jours.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Oui.


SERGE

C'est assez dur en ce moment.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Oui. Je sais que c'est dur,

mais barre-toi.


SERGE s'en va.


SERGE entre dans un bureau de la boîte de nuit. Il fait le tour de l'endroit. Il n'y a personne. SERGE regarde les photos sur les murs. Puis il fouille dans les cartons datés. Il trouve finalement un carton des années 1975-1980 et cherche. Une porte s'ouvre. SERGE se cache dans le cagibi de rangement des cartons.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Virginie,

vous me les virez tous.

On prend que des stagiaires.


De sa cachette, SERGE aperçoit le VIDEUR qui embrasse un mannequin coiffé d'une casquette et d'un uniforme.


VIDEUR DE BOITE DE NUIT

Je te laisse ma carte.

On s'appelle.


Le VIDEUR sort du bureau et SERGE part avec la boîte de documents.


De nouveau, SERGE est sur la route sur sa moto. En roulant, il ne se rend pas compte que la boîte se vide de son contenu. Les papiers s'envolent. Après un moment, SERGE marche dans les champs bordant la route pour récupérer les documents envolés et profite de l'occasion pour en faire le tri. SERGE trouve un document qui lui convient et le met dans sa poche. Ensuite il prend son téléphone et appelle CATHERINE.


SERGE

(Parlant au téléphone)

Oui, c'est pour te dire

que ça va.

C'est pour te dire que ça va.

Enfin, j'ai trouvé à peu près

deux papelards.

Bien voilà. C'est la routine.


CATHERINE travaille à la poissonnerie du supermarché. Elle sert une cliente.


CLIENTE

Il y a des arêtes là-dedans?


CATHERINE

C'est possible.

Ça s'appelle du poisson.


CLIENTE

C'est du sauvage

ou de l'élevage?


CATHERINE

Bien, c'est du sauvage.

C'est marqué, là.


CLIENTE

C'est quoi comme poisson?


CATHERINE

Du dauphin.


SERGE s'arrête dans une fête foraine. Plus tard, il se retrouve dans la roulotte du FORAIN.


FORAIN

Bon Mammuth, t'es gentil,

mais la retraite,

tu sais bien que ça n'existe

pas chez nous.

Hein? Puis t'imagines

un peu la taille

des maisons de retraite

à roulettes? Bon.


SERGE

Non, mais moi,

il me faudrait mon papelard.

Enfin, vous me devez bien ça

quand même.


FORAIN

Mais qu'est-ce que je te dois,

Mammuth? Je te dois rien.

On t'a payé. On va pas

te payer deux fois.

Et puis moi, tu sais, hein,

pour l'administration, j'existe

pas. Je laisse pas de traces.

Parce qu'à partir de là,

tu fais quoi?

Tu payes les impôts,

tu payes les taxes.

Et puis quoi? L'électricité

pendant qu'on y est?


SERGE a repris la route sur sa moto. Au bout d'un moment, SERGE s'arrête à une buvette. Il entre dans l'endroit désert et inhabité. Quelques souvenirs lui ramènent l'effervescence sonore d'antan. Ensuite, SERGE marche le long d'un chemin. Le souvenir d'une femme blessée à la tête lui revient. Un amour perdu.


AMOUR PERDU

Reste toi-même.

C'est eux les cons.

Ils me font honte.

Te laisse pas faire.

Je t'aime.


SERGE est seul au milieu d'une route en pleine forêt. À pied.


AMOUR PERDU (Narratrice)

Je t'aime.


SERGE poursuit son pèlerinage en roulant dans la campagne. Plus tard, SERGE est sur une plage et cherche des pièces de monnaie à l'aide d'un détecteur de métal. Un autre chercheur de pièces arrive avec son détecteur.


CHERCHEUR DE PIÈCES

Trop tard!

T'es arrivé à quelle heure?


SERGE

5h.


CHERCHEUR DE PIÈCES

Je suis là depuis 4h.

Et bibi a tout raflé, mon pote.

Eh oui. Parce que

j'ai de la jugeote.

Tu veux que je te dise?

Quand on fait de la prospection,

professionnelle j'entends,

il faut de la méthode.

De la méthode.

Depuis que tu viens, t'as pas

remarqué qu'il y a personne

qui pose sa serviette là

où tu cherches?

T'irais bronzer près

d'une poubelle, toi?


SERGE

Non.


CHERCHEUR DE PIÈCES

Je vais te donner un truc,

mon pote.

Tu vois, de là à là?

Il y a une ligne imaginaire.

C'est la ligne du vendeur de

beignets. Le vendeur ambulant.

Eh oui. Alors,

les gens, tu vois,

ils se déplacent et

ils vont jusqu'au vendeur.

Ils achètent leurs petits

beignets et ils payent.

Et quand ils payent, parfois,

ils perdent des pièces.

Alors, moi, dès que j'arrive

le matin, hop,

je fais la ligne imaginaire.

Cinquante pièces

de dix centimes.

Je te compte pas

les pièces de 20.

Parce que j'ai de la méthode.

De la méthode.

Je t'aime pas.


Le CHERCHEUR continue le long de la ligne imaginaire et SERGE continue de chercher des pièces plus haut sur la plage.


SERGE roule sur une route de bord de mer.


SERGE est devant le portail d'un édifice et parle à l'interphone.


VOIX DE FEMME

Oui?


SERGE

(Parlant au téléphone)

Allô?


VOIX DE FEMME

Oui, monsieur. Je vous écoute.


SERGE

Euh... Oui, je vois

que ça a changé de nom,

mais j'ai travaillé

ici de 1973 à 1975.

C'est Serge Pilardosse.

J'étais au rouleau cannelé.

Après, j'étais au broyage

et même le dernier mois,

je suis passé apprenti meunier.


VOIX DE FEMME

Je ne comprends rien à ce

que vous me dites, monsieur.


SERGE

Pourquoi?

C'est plus la minoterie Calvet, là?


VOIX DE FEMME

Non, monsieur.

Vous êtes chez Funny Rabbit.

Nous sommes spécialisés

dans le «story-board» 3D.


SERGE

Hein?

Comment? Il y a plus...

Il n'y a plus une meule?

Et la turbine?

Ça m'étonnerait.

Elle pesait 12 tonnes.


VOIX DE FEMME

Désolée, monsieur. Je ne vois

pas de quoi vous parlez.


SERGE

Mais il y a bien un responsable

qui a gardé les papiers?


VOIX DE FEMME

Non, monsieur. Ici,

tout est informatisé.

N'insistez pas, monsieur.


SERGE

Non, mais moi, il me faut

mes papiers. Allô?

Allez voir à la cave ou au silo.

Ils les mettaient toujours

au silo, les papiers.


VOIX DE FEMME

J'ai du travail, monsieur.

Je vous conseille

de nous contacter sur notre

site. Au revoir, monsieur.


SERGE

Le site? Mais j'y suis,

sur le site! Allô!


SERGE appuie sur la sonnerie de la porte pour rappeler la dame qui a interrompu la communication.


Ensuite, SERGE est dans une cathédrale. Il discute avec le prêtre.


SERGE

(Criant)

Alors, je veux

mes papelards!


CURÉ

Ne vous énervez pas,

monsieur. Vos papiers sont

à l'archevêché de La Rochelle.

Et le problème,

c'est qu'ils sont en vacances

jusqu'à fin août.


SERGE

Oui, mais ça m'est égal.

Moi, j'attendrai.

Je veux mes papelards!

(Criant plus fort)

Je veux... mes papelards!


La voix de SERGE résonne dans l'édifice en hauteur.


Plus tard, SERGE mange dans un casse-croûte. Une femme porte un atèle à la jambe près de lui.


FAUSSE HANDICAPÉE

C'est bon, hein?

Vous avez pris quoi, vous?


SERGE

J'ai pris le plateau à 6 euros

et la saucisse avec

les lentilles et puis le...

la carotte.


FAUSSE HANDICAPÉE

C'est rigolo. J'ai pris

la même chose que vous.


SERGE

En même temps,

il y avait que ça.

Mais... franchement,

je me suis régalé.


La femme se lève et avance en boitant vers SERGE.


FAUSSE HANDICAPÉE

Moi aussi.


SERGE

Ah... Bon.

On est bien en France.


FAUSSE HANDICAPÉE

Ah oui, on est bien.


SERGE marche dans un couloir d'hôtel, la FAUSSE HANDICAPÉE marche avec lui en se soutenant sur l'épaule de SERGE.


FAUSSE HANDICAPÉE

Ah, vous savez, vous pouvez

me demander ce que j'ai, hein.

Tout le monde a envie de savoir

pourquoi on est comme ça.

Moi, ça me gêne pas.

Si je suis comme ça, c'est que

j'ai eu un accident de moto.

Voilà. C'est ma chambre.

Bonne nuit, monsieur.


FAUSSE HANDICAPÉE

Bonne nuit.


FAUSSE HANDICAPÉE

J'ai vu qu'il y avait

une moto en bas. C'est la vôtre?


SERGE

Oui, c'est la Munch Mammut 1973.


FAUSSE HANDICAPÉE

Moi, j'avais une Honda 2000.

Ça vous embête pas

si on parle un peu de moto?

Je me fais opérer

pour la 17e fois demain.

J'ai un peu peur.


Plus tard, la femme est allongée près de SERGE dans son lit.


FAUSSE HANDICAPÉE

Ah, ça me détend d'être

comme ça avec vous, là.

Si vous savez ce que j'ai enduré

pendant toutes ces années.


SERGE

Ah, j'imagine.


FAUSSE HANDICAPÉE

Les médecins pensaient

que j'étais foutue, hein.

Moi, j'ai toujours cru

que j'allais m'en sortir.

J'ai envie de faire pipi.

Vous pourriez me porter

jusqu'aux toilettes?


SERGE porte la FAUSSE HANDICAPEÉ jusqu'aux toilettes.


FAUSSE HANDICAPÉE

Ça m'embête, hein. Ça me gêne.

Dans ma situation,

c'est pas facile, hein.


SERGE

Non.


FAUSSE HANDICAPÉE

Ah merci. Merci.


SERGE s'apprête à sortir des toilettes.


FAUSSE HANDICAPÉE

Attendez, attendez...

Vous pouvez rester là.

En cas de malaise, je veux

pouvoir compter sur quelqu'un.


SERGE

Oui. Bien sûr.


FAUSSE HANDICAPÉE

Merci.

Oh, ça fait du bien.

Grâce à Dieu, vous voyez,

le bassin a pas été

touché du tout.

Vous voyez, le périnée

est intact, hein.

Là, je contracte...

Je décontracte.

Je contracte...

Je décontracte...


SERGE

Ah, c'est beau.


FAUSSE HANDICAPÉE

Là, je contracte...

Je décontracte...


SERGE

Oh...


FAUSSE HANDICAPÉE

Je contracte...

Je décontracte...

Vas-y, prends-moi.


SERGE reprend la femme et la transporte vers la chambre.


SERGE

Oh...


FAUSSE HANDICAPÉE

Ça fait plaisir d'avoir des

gens serviables comme vous.


SERGE roule à moto en levant les bras en l'air, en rêve. Il dort dans son lit. Soudain il se réveille, l'atèle et les béquilles de la fausse handicapée sont près de lui dans le lit, mais la fille a disparu. SERGE se dépêche de regarder son enveloppe d'argent et voit bien qu'elle est vide. Il lit un message écrit dans la fenêtre: «Désolé nous on aura pas de retraite!»


SERGE

(Pour lui-même)

Oh quel con!

Oh quel con!

Ah merde! Putain, mon portable!


SERGE reprend la route. Ensuite, SERGE est arrêté sur le bord d'un chemin. Puis le voilà qui circule en ville sur sa moto. Il s'arrête et regarde devant lui en se rappelant une conversation.


SERGE (Narrateur)

Je t'aime.


AMOUR PERDU (Narratrice)

Moi aussi.


SERGE (Narrateur)

Je pensais jamais

qu'une fille comme toi...

Que je sortirais

avec une fille comme toi.


AMOUR PERDU (Narratrice)

Qu'est-ce que j'ai de spécial?


SERGE (Narrateur)

T'es belle.


AMOUR PERDU (Narratrice)

Arrête!


SERGE (Narrateur)

Si. T'es belle à en crever.


AMOUR PERDU (Narratrice)

C'est la première fois

que j'embrasse une fille.

T'es la première...

T'es la première fille

avec qui je sors.

J'ai de la chance.


AMOUR PERDU (Narratrice)

(Ricanant)

Et c'est pour ça

que tu m'as plu.

Je voudrais pas que mes parents

nous voient. Je leur ai dit

que j'allais réviser les cours

chez une copine.

Tu veux pas m'emmener

en moto quelque part?


SERGE (Narrateur)

Tu veux qu'on aille chez moi?

Mes parents, ils sont pas là.

Ils sont au resto ce soir.


AMOUR PERDU (Narratrice)

D'accord. Tu vas vite, hein.


SERGE (Narrateur)

À fond.


Des images défilent pour évoquer la vitesse puis le bruit d'un tonneau en moto et une chute. Le souvenir s'arrête.


SERGE ouvre un portail de jardin et entre dans le jardin d'une maison rose. Partout il y a des sculptures étranges et des poupées à demi éventrées qui ornent les arbres et les arbustes. SERGE avance vers l'entrée de la maison rose. Sous le porche, des corps de poupées avec les têtes séparées accueillent les visiteurs. SERGE entre.


SERGE

(Appelant)

Jean-Luc!

Jean-Luc?


Sur les murs, il y a des collages étranges. SERGE se penche sur une reproduction en miniature d'une allée d'épicerie dans laquelle trois phasmes rôdent.


MISS MING, la nièce de SERGE entre dans la maison.


MISS MING

Bonjour, monsieur

le cambrioleur.


MISS MING renifle SERGE.


SERGE

Et Jean-Luc, il est pas là?


MISS MING

Euh, non. Il est parti

en lune de miel.


SERGE

Il s'est marié?

À 65 ans?


MISS MING

Euh, oui. Avec une top modèle

russe Française.


SERGE

Il revient quand?


MISS MING

Il m'a pas dit.

Je peux te vouvoyer?


MISS MING renifle encore SERGE plus près du cou. Puis elle lui touche le nez.


SERGE

Euh... Oui.


MISS MING

Vous avez un beau nez.

Le nez de ceux qui sentent

la truffe.


SERGE

Et vous vous appelez comment?


MISS MING

Je m'appelle Miss Ming.

Je suis la fille de Jean-Luc.


SERGE

Ah...

Solange.

Oui. Je t'ai vue. Mais oui!

Quand t'étais toute petite.

Je m'appelle Serge.

Jean-Luc, c'est mon frère.

Je suis ton oncle, quoi.

Tu vois?


MISS MING

Je sais pas.

Il m'a jamais parlé de vous.


SERGE

Ah oui, c'est...

On s'est un peu fâchés pour une

histoire d'héritage à la con.

Enfin, je sais pas si c'est lui

ou moi qui était le plus con,

mais on s'est perdus de vue.

T'as grandi.


MISS MING

Que c'est bête!


SERGE

C'est bête, oui.

Oh oui.

Et le cousin Pierre, il est...

il est toujours là?


MISS MING

Euh... oui.


SERGE

Il habite... Il habite pas...

Il habite à côté, non?


MISS MING

Normalement,

il est toujours là.


SERGE

Ah bon?


SERGE va chez son cousin PIERRE.


COUSIN PIERRE

Ah, Serge!


SERGE

Salut, cousin!


COUSIN PIERRE

Dis donc, ça fait depuis

combien de temps?


SERGE

Ouh...


COUSIN PIERRE

Depuis l'enterrement

de tonton Benoît.

Oh c'est ça!

Ça fait au moins 20 ans.

Oh, t'as pas changé, tu sais!

Allez, on rentre!


Les deux cousins sont couchés dans un lit. Ils sont nus et se masturbent mutuellement en râlant.


SERGE

Ah dis donc!

Ah, c'est pas fameux, hein.


COUSIN PIERRE

Oui.

C'était il y a 45 ans.


SERGE

Ah non, j'y vais.

Moi, je vais y aller.


COUSIN PIERRE

C'était bien

de se revoir, hein?


CATHERINE est chez elle. Elle parle au téléphone.


CATHERINE

Étoile.

Étoile!

Étoile!

Prud'hommes.

Prud'hommes!

(Plus fort)

Prud'hommes! Pru!

Pru'd-hom-mes!

Pilardosse.

Pi-lar-dos-se.

Pi-lar-dos-se!


SERGE est maintenant dans une maison de retraite devant un homme en fauteuil roulant qui s'avère être directeur d'hospice.


SERGE

Je suis à la retraite

depuis une semaine,

mais il me manque un ou deux

justificatifs de boulot

dont celui de chez Graingrain.

Un justificatif, quoi. Le...


L'homme marmonne.


SERGE

Ou deux.


DIRECTEUR D'HOSPICE

Ah, Pilardosse.

Quel bon vent vous amène?


SERGE

Non, mais justement. Euh...

Graingrain.

Ça existe encore? Parce que

je ne retrouve plus.

C'est où?


DIRECTEUR D'HOSPICE

(Marmonnant)

… sur le bureau...

(Marmonnant)

J'aurais jamais dû...

J'avais un...


SERGE

Hein?


DIRECTEUR D'HOSPICE

... gros dictionnaire.


Le soir venu, SERGE marche dans un couloir de l'hospice. Une vieille avance avec son vieux.


VIEILLE

J'ai mal à la hanche.


CATHERINE continue de parler au téléphone.


CATHERINE

«L»...

«L»...

«A»!


VOIX AU TÉLÉPHONE

«L», «A»...


CATHERINE

«R»...

Non, «A»... «R»...

«R»!

«R»!

«D»...

«Osse».


CATHERINE

Pi-lard-Osse.


C'est la nuit, la moto de SERGE est garée près d'un abribus. SERGE est couché dans l'abribus.


En rêve ou en songe, SERGE imagine son amour perdu penché sur lui.


AMOUR PERDU

T'es là?

Je peux venir avec toi?

Il fait froid ou il fait chaud?


SERGE

Froid.


AMOUR PERDU

Comment tu vas faire?


SERGE

Je sais pas.


AMOUR PERDU

Tu te souviens?


SERGE

Oui, de tout.


AMOUR PERDU

Il faisait froid ce soir-là.


SERGE

Oui.


AMOUR PERDU

Mais nous, on avait chaud.


SERGE

Oui.

On avait toujours chaud.

Rien ne pouvait nous arriver.


AMOUR PERDU

Mais c'est arrivé.


SERGE

Oui.


AMOUR PERDU

T'inquiètes pas.

Je suis là quand même.


SERGE

Je vais bien.


AMOUR PERDU

Moi aussi.


L'AMOUR PERDU se blottit contre SERGE pour le réchauffer.


Au matin deux enfants sont près de l'abribus. L'un d’eux parle au téléphone.


ÉCOLIER

Allô, maman?

Il y a un monsieur, bien il dort

dans l'arrêt de bus.

Qu'est-ce que je fais?

J'appelle la police?

Bien, il est gros et il pue.

D'accord. Au revoir, maman.


SERGE est de retour chez son frère. MISS MING travaille ses sculptures de poupées.


SERGE

J'ai un souci, là.

Je n'ai plus d'argent.

Le cousin, ça me déprime.

Je peux pas rester ici

un jour ou deux?


MISS MING

Bien mon petit sans-logis...


SERGE

Oui...

Je vais aller encore

chercher un papelard

pour ma retraite et puis...

je reviens tout à l'heure. OK?


MISS MING

Va, mon petit sans-papiers.

Va à la recherche

de ta vie antérieure.


SERGE

Oui... Oui.


SERGE roule sur sa moto sur une route bordée par des vignobles. Chez le VITICULTEUR, SERGE prend une petite rasade pour goûter.


SERGE

Mmm...


VITICULTEUR

Alors, qu'est-ce que t'en dis?


SERGE

Il est bon.


VITICULTEUR

Non, c'est de la merde.

Je t'ai choisi

la pire cuvée, la 82.

Une vraie flotte.


SERGE

Bien, je trouve pas mal

quand même.


VITICULTEUR

À ton avis, pourquoi

on t'a pas déclaré

à la caisse de retraite

agricole, hein?

Cherche bien.


SERGE

Bien... Parce que je suis

pas agriculteur.


VITICULTEUR

Et pourquoi que t'es pas

agriculteur?


SERGE

Bien parce que j'ai pas

le diplôme.


VITICULTEUR

Mais pourquoi

t'as pas de diplôme?


SERGE

Parce que j'ai pas le bac.


VITICULTEUR

Pourquoi t'as pas le bac?


SERGE

Bien, parce que...

L'école me faisait chier.


VITICULTEUR

Et pourquoi elle te faisait

chier, l'école?


SERGE

Eh bien, ça...

Oui... Parce que

les profs m'emmerdaient.


VITICULTEUR

Pourquoi ils t'emmerdaient,

les profs?


SERGE

Parce que j'y comprenais rien.

J'y comprenais rien.


VITICULTEUR

Pourquoi que

t'y comprenais rien?


SERGE

Eh bien parce que...

Parce que...


VITICULTEUR

T'as qu'un mot à dire.


SERGE

Bien je sais pas, moi.

Je sais pas.


VITICULTEUR

Je vais t'aider.

Parce que t'es con.


SERGE

Ah...


VITICULTEUR

C'est simple. Je t'ai pas

inscrit parce que t'es con.

Complètement con.


SERGE se baigne dans une rivière.


CATHERINE regarde les allées du supermarché depuis la mezzanine. Le souvenir de sa première rencontre avec SERGE lui revient. Elle se rappelle la conversation.


CATHERINE (Narratrice)

Vous n'avez

que ça comme article?


SERGE (Narrateur)

Oui.


CATHERINE (Narratrice)

C'est pour quoi faire

ce couteau?


SERGE (Narrateur)

Pour en finir.


CATHERINE (Narratrice)

Oh...

Attendez. Remettez-le en rayon.

On va parler. Je finis

mon service dans cinq minutes.


SERGE (Narrateur)

Je veux bien.


CATHERINE (Narratrice)

Eh bien, à tout de suite.


SERGE (Narrateur)

Merci, madame.


CATHERINE (Narratrice)

Catherine. Je m'appelle

Catherine. Et vous?


SERGE (Narrateur)

Serge.


CATHERINE (Narratrice)

Faut pas faire des choses

comme ça.

La vie est merdique, mais

quand même il faut faire avec.


CATHERINE quitte la mezzanine. De son côté, SERGE sort la tête de l'eau dans la rivière.


SERGE nage en prenant le temps de le faire.


Plus tard, SERGE arrive en ville devant un édifice de Royan. Au feu de circulation, une autre moto s'arrête.


GROSSE BERTHA

Mammut!


SERGE

Grosse Bertha.


GROSSE BERTHA

T'as gardé ta vieille Mammut.

Oh dis donc, j'en reviens pas.

Tu sais que ça vaut un bras,

ça, maintenant?


SERGE

Ah bon?


GROSSE BERTHA

Oui. Allez, viens boire

un coup à la maison.


SERGE

Bien, vas-y, je te suis.


Les deux motards se suivent en ville.


Plus tard, les deux hommes sont assis l'un à côté de l'autre et écoutent des courses de moto.


GROSSE BERTHA

Giacomo Agostini sur la MV4.

Mike Hailwood. T'entends?

Honda six cylindres.

Et là, Barry Sheene.

Suzuki, deux-temps.

De la merde, le deux-temps.

Mammuth...


SERGE

Hum?


GROSSE BERTHA

Je sais que t'as dû

en chier après.


SERGE

Hum...


GROSSE BERTHA

Je voulais te dire:

ici, il y aura toujours

un bidon d'huile pour toi.


SERGE ne parle pas, il répond en émettant des grognements.


GROSSE BERTHA

Si, si. Si, si.

Je suis comme ça, moi.

Et de l'Igol en plus.


SERGE

Ça, c'est gentil.


Plus tard, SERGE est de retour à la maison de son frère. Il est assis sur un fauteuil décoré de têtes de poupées et regarde le jardin.


MISS MING

(Approchant de SERGE)

Viens voir, tonton

pomme de terre.

J'ai un cadeau pour toi.

Ferme les yeux.


MISS MING guide SERGE dans le jardin et l'amène près d'un personnage construit de peluches de toutes sortes.


MISS MING

Ouvre tes yeux.

Regarde.

C'est toi.

Un géant à l'extérieur.

Et tout doux à l'intérieur.

L'éléphant, c'est ton coeur,

le lapin, ce sont tes mains,

et le ouistiti, c'est ton zizi.


SERGE

C'est bien fait.


MISS MING

Oui. C'est bien fait pour toi.

Viens. Je vais t'habiller.

Je t'emmène voir mes copines.


En haut d'un château d'eau, SERGE fume un joint avec MISS MING et ses copines.


Le soir venu, les filles font pipi et caca dans des trous de golf.


COPINES

Hé, les filles! On va faire

une partie de golf?

Seize!

Il n'y en a plus

que deux à faire.


SERGE

J'en ai, là. J'en ai plein.


Plus tard, SERGE déambule dans une salle d'exposition. Dans une pièce un homme se tient immobile devant une sculpture suspendue. Il fait partie de l'installation. Ensuite, il arrive dans une cour intérieure où des hommes et des femmes défilent avec des masques. Ailleurs, du métal en fusion coule sur une moto. MISS MING est allongée près de lui. Une présence discute avec SERGE.


AMOUR PERDU (Narratrice)

Dis donc, Serge,

tu t'embêtes pas, hein.


SERGE (Narrateur)

Non, je l'ai pas touchée.

C'est ma nièce.


AMOUR PERDU (Narratrice)

Non, mais j'étais pas jalouse.

Je te disais simplement

que tu t'embêtes pas.

C'est bien.

J'aime pas quand tu t'ennuies.

Toi, t'es vierge.

T'es beau.

Faut que tu restes.


L'AMOUR PERDU, blessée à la tête est couchée aussi à côté de SERGE. SERGE lève la tête et l'embrasse.


Au matin, SERGE fait la plage pour trouver des pièces de monnaie avec son détecteur de métal. Il trouve une gourmette en argent.


CHERCHEUR DE PIÈCES

Comment t'as fait?


SERGE

Ha-ha! De la méthode.

Il y a de la méthode.

C'est le seul endroit

où les gonzesses peuvent venir

se bronzer à poil

sans être vues, alors...

La Cécile c'est comme

je la voyais.

Elle arrive, elle pose sa petite

serviette, elle s'allonge...

Un quart d'heure après,

elle enlève sa gourmette

pour pas laisser de trace.

Elle papote, elle lit

son magazine de gonzesse,

et elle repart, et elle l'oublie.

Il y a la méthode.


CHERCHEUR DE PIÈCES

T'as eu du bol, c'est tout.


SERGE essaie de mettre la gourmette qui est trop serrée pour son poignet.


CHERCHEUR DE PIÈCES

Hier, j'ai trouvé une montre.

Une Jean-Pierre Cardin.

Tocard!


Plus tard, SERGE se trouve au milieu d'une foule de retraités qui le poussent pour qu'il monte dans un autocar.


SERGE

Pardon. Pardon.


FEMME ÂGÉE

Allez!

Montez, monsieur.


SERGE

Mais je suis pas avec vous.

Non, pardon.

Je suis pas avec vous.

Pardon.

Pardon. Pardon.

Non, pardon.

Je suis pas avec vous.

S'il vous plaît. Je veux pas.

Non, pardon.

Laissez-moi.

(Paniqué)

Je suis pas avec vous.


Dans les vestiaires du supermarché, CATHERINE se prépare pour rentrer à la maison. DANIÈLE, son amie, se change pour prendre son quart.


DANIÈLE

Alors, il est revenu

ton retraité?


CATHERINE

Non. Ça commence

à m'inquiéter.

Je peux t'emprunter

ton portable?


DANIÈLE

Bien oui. Vas-y.

Je suis en début de forfait.

T'appuies sur vert après.

Oh là là! Je suis coiffée, moi.

C'est pas possible ce truc-là.


CATHERINE

(Téléphonant)

Allô, Serge?


FAUSSE HANDICAPÉE

Ah non, il est pas là,

Serge, madame.

Je lui ai piqué son téléphone.

Et en fait, il est

tellement abruti

qu'il a même pas pensé

à couper la ligne, quoi.

Oui, je vous laisse

parce que j'ai du boulot, là.


La fausse handicapée ferme une valise en forme de bidon d'essence et se place en bord de route. Une voiture s'arrête.


FAUSSE HANDICAPÉE

Bonjour.


CHAUFFEUR

Des soucis?


FAUSSE HANDICAPÉE

Oui, je suis tombée en panne

d'essence. Vous pouvez

me rapprocher d'une station?


CHAUFFEUR

Ah, pas de problème.

Avec plaisir.


FAUSSE HANDICAPÉE

Vous vous appelez comment?


CHAUFFEUR

Jean-Luc.


FAUSSE HANDICAPÉE

Salut, Jean-Luc.


CATHERINE n'en revient pas. Elle finit son appel.


CATHERINE

Oh putain! La salope!


DANIÈLE

Mais qu'est-ce qu'il y a?


CATHERINE

Mon portable

avec appareil photo,

avec mon lecteur «MP bajar»

là, et ma carte micro SD.


DANIÈLE

Oui...


CATHERINE

Danièle, t'es une copine?

Une vraie copine?


DANIÈLE

Bien oui, oui.


CATHERINE

Bon, c'est ce qu'on va voir.


Dans l'entrepôt du supermarché, CATHERINE cherche quelque chose sur les étagères.


CATHERINE

Tu crois qu'une maigre,

ça tient dans un sac gravats

à 160 litres?


DANIÈLE

À mon avis, oui.


CATHERINE

Prends une pelle. Moi, je vais

prendre un bidon d'acide.


DANIÈLE

Dis donc, un râteau, ça va?


CATHERINE

Ah non, non. Une pelle.


DANIÈLE

Bon, c'est bon. J'ai tout.


Dans le jardin chez MISS MING, SERGE voit arriver MISS MING l'air piteux.


SERGE

Il y a quelque chose

qui va pas?


MISS MING

Oui. C'est les services sociaux

de la ville. Ça fait trois fois

qu'ils me proposent un travail,

mais que je fais pas l'affaire.

Là, ils disent qu'ils ont

un bon travail, mais je suis

dans aucune case alors j'ai peur.


SERGE

Mais si!

Mais si, il faut y aller!

Il faut travailler.


Dans un bureau un homme est derrière son bureau et fait comme si une femme lui faisait une fellation.


RECRUTEUR

Doucement, Sonia.

Doucement.

Sonia...


On frappe à la porte de son bureau, le RECRUTEUR remonte sa fermeture éclair et replace des objets sur sa table de travail.


RECRUTEUR

Une minute!

Oui. Entrez.


MISS MING entre dans le bureau.


MISS MING

Bonjour.

Je viens pour

le rendez-vous du travail.


RECRUTEUR

Asseyez-vous.

Vous êtes Mademoiselle Pilardosse.


MISS MING

Euh, oui. C'est ça.

Mais vous pouvez m'appeler

Miss Ming si vous voulez.


RECRUTEUR

Hum, d'accord.

Donc, alors...

Comme vous le savez, ici,

nous travaillons main

dans la main avec la mairie

pour laquelle nous effectuons

au quotidien des missions

de nettoyage.

Je vous parle de la mairie,

mais il faut savoir

que nous sommes présents aussi

dans le secteur privé.

Vous avez déjà une expérience

dans le secteur?

Je veux dire en tant

qu'agent d'entretien?


MISS MING

Hum...

Non, jamais.

Euh, en fait, j'aime bien

nettoyer chez moi.

Et quand je reçois des gens

qui viennent dîner,

et c'est normal,

c'est mes amis après tout,

j'ai envie que tout soit propre.


RECRUTEUR

Bien. Bien.

Vous travaillez vite?


MISS MING

Non, pas trop.

J'aime bien réfléchir avant.

J'aime bien faire le vide

devant moi.

D'ailleurs, j'ai eu l'idée

de faire un CV

avec du papier toilette

et le sang de mes règles.

Et puis, j'ai aussi eu l'idée

de créer un arbre à loques avec

les intestins de mes cochons.

En fait, c'est mon tonton Serge

qui a eu l'idée,

car il est de passage chez moi.


RECRUTEUR

Bien. Euh...

Vous avez une idée

de ce que vous voulez gagner?


MISS MING

Je réfléchis un peu.

Disons 3000.

C'est mon chiffre fétiche.


RECRUTEUR

3000?

Bien. Votre... votre

candidature nous intéresse.

Euh, je...

J'hésite encore un tout

petit peu. Euh...

Je vais peut-être vous demander

de nous attendre... de m'attendre

dans la pièce à côté

et d'ici deux, trois minutes,

je vous donnerai

le résultat final

de notre entretien.

On fait comme ça?


MISS MING

D'accord, monsieur. Je vous

dis au revoir, monsieur.


RECRUTEUR

(Se penchant sous la table)

Vous pouvez sortir, Sonia.

Elle est partie.

Une folle.


MISS MING sort dans le stationnement de l'entreprise où SERGE l'attend.


SERGE

Alors?


MISS MING

C'est pas bon.


SERGE

Et pourquoi c'est pas bon?


MISS MING

Il a dit que mon profil

était intéressant.

Mais il avait peur que je me

réveille pas tôt le matin.


SERGE

Oh... Et pourquoi?


MISS MING

Parce que je lui ai dit

que j'écrivais des poèmes

entre minuit et 4h du matin,

alors il était gêné.


SERGE

Quel con! Qui c'est ce con?


Une voiture passe dans le stationnement.


MISS MING

(Pointant le conducteur)

C'est lui, là.


SERGE

C'est lui?

Là, attends, bouge pas.


SERGE démarre sa moto et roule derrière le RECRUTEUR. Il roule à côté de la voiture et frappe dans la fenêtre.


SERGE

Je voulais vous dire...

C'est pas bien.


SERGE appuie sur l'accélérateur et s'en va. Le RECRUTEUR reprend son souffle en tâtant son pouls.


Sur la route, DANIÈLE et CATHERINE cherchent la voleuse de portable.


DANIÈLE

Je sais ce que

c'est de perdre un portable.

Moi aussi, j'en ai perdu un.

Dans ces cas-là, c'est toute

ta vie qu'on te vole.


CATHERINE

Bah oui,

c'est toute ta vie.

Comment tu veux que je fasse

pour récupérer tous

ces numéros de téléphone?

Puis ça encore je m'en fous,

mais les photos.

Quand Serge m'embrasse

devant la tour Eiffel.

Notre voyage à Paris.


DANIÈLE

Vous êtes restés longtemps?


CATHERINE

Bien, cinq jours...

mais bien remplis. Je peux

te dire qu'il s'en est passé

des choses entre

Serge et moi, hein.


DANIÈLE

Enfin! Mais là, c'est pire,

Catherine.

C'est un vol. Enfin, imagine.

Ça veut dire qu'il y a

une petite salope...

qui est en train de regarder

ta vie intime avec Serge.

Et ça veut dire qu'elle est

peut-être en train

de se foutre de vos gueules.


CATHERINE

Je vais lui péter la tronche.


DANIÈLE

Quand tu vas la désosser, moi,

je vais tout filmer

avec mon portable.


CATHERINE

Je vais t'écailler la peau,

morue.


DANIÈLE

Quelle pétasse, alors!


CATHERINE

Connasse!


DANIÈLE

T'inquiètes.


SERGE roule sur sa moto avec sa nièce, MISS MING. Ils roulent dans la campagne. CATHERINE, elle roule dans sa voiture sans pare-brise.


CATHERINE

Tu te rends compte

ce qu'elle m'a dit,

la fille-là, quand je l'ai eue?


DANIÈLE

Bien oui, je sais, je sais.


CATHERINE

Traiter Serge d'abruti.

Il y a que moi qui ai

le droit de le faire.


DANIÈLE

Oh, et puis Serge,

c'est loin d'être un con.


CATHERINE

Bien évidemment.


DANIÈLE

Ah, elle va passer un sale

quart d'heure, la petite salope.


CATHERINE

On va pas lui faire mal.

On va juste lui faire peur.


DANIÈLE

On va lui casser

les deux jambes, oui!


CATHERINE

Alors, moi, je la pousse

par terre, tu lui mets la pelle

sur la gueule.


DANIÈLE

D'accord.


CATHERINE

Je lui dis:

Mon portable, ma jolie.

Et puis maintenant

tu t'excuses.


DANIÈLE

Oh! On va l'humilier.


CATHERINE

Oui. L'humilier.

Pour les excuses, excuse-moi.

J'ai pas bien entendu, là.

J'ai pas bien entendu.

Tu peux répéter?

Et sache, ma jolie,

que si tu recommences,

on saura où te retrouver.


DANIÈLE

Mais au fait, justement,

où est-ce qu'on va la trouver?


CATHERINE

(Arrêtant la voiture)

Ah...

Ah merde!

Tu sais quoi, Danièle?

On va rien dire du tout.


DANIÈLE

D'accord.


CATHERINE

Je vais juste débrancher

ma ligne...

Mais... t'inquiètes, hein...

Compte sur moi. Je vais pas

laisser tomber.


DANIÈLE

Bien sûr, oui.


MISS MING et SERGE sont arrêtés sur le bord d'une route. Près de là, des piscines sont exposées à la verticale.


MISS MING

C'est beau, ça.

C'est quoi?


SERGE

C'est une piscine.


MISS MING

On dirait un haricot.


SERGE

C'est une piscine.


L'oncle et la nièce sont étendus dans une armature de piscine en démonstration.


SERGE

Ah... C'est bon, le soleil.


MISS MING

Ah, le soleil, c'est bon.


SERGE

J'ai pas eu l'occasion

de prendre beaucoup de soleil.


MISS MING

Ah... C'est bon

ne rien faire aussi.


SERGE

Oui, j'ai pas eu l'occasion...

souvent de rien faire.


MISS MING

Tu vois le nuage là-bas?

On dirait un «stradivirus».

J'étais jamais venue ici.


MISS MING et SERGE naviguent dans une armature de piscine sur la mer. Ils sont grimpés sur les marches de la piscine comme sur la proue d'un bâteau.


MISS MING

Grâce à toi, j'y suis. Merci.


SERGE

Non, mais grâce à toi,

je me sens bien.

C'est la première fois

que j'ai...

que j'ai l'impression

de respirer.


MISS MING

Ouvre tes yeux.

Ouvre tes narines.

Ouvre tes bras.

Ouvre ton cul.


SERGE

Oh oui!


MISS MING

Ouvre-toi.

Ouvre-toi.


SERGE

Oh, c'est bon!


De retour chez MISS MING, SERGE téléphone.


SERGE

(Parlant au téléphone)

Allô, Grosse Bertha?

C'est Mammuth.

Dis donc, tu crois qu'elle vaut

combien ma moto?

Ah quand même!


MISS MING

Tu veux acheter

des trimestres?


SERGE raccroche.


MISS MING

C'est ça?


Dans le jardin, SERGE fait une pile de découpures.


SERGE

Il faut que je rentre.


MISS MING

Où ça?


SERGE

Chez moi.


MISS MING

Pourquoi?


SERGE

Parce que tu m'as

redonné la pêche.

Mais je n'ai plus 40 ans.

C'est pas ma place, ici.

Il faut que je parte.


MISS MING

Comme tu veux,

mais c'est bête.


SERGE

Oui.

Tiens.

Je t'ai fait un cadeau.

Tu vois?

Une tranche de papelard,

une tranche de jambon.

Une tranche de papelard...

Une tranche de jambon.

Voilà. On appelle ça

du «papel-art».


MISS MING respire l'objet.


SERGE

Voilà.


MISS MING

C'est beau. Quand est-ce que

tu vas écrire ton premier poème?


SERGE

Bientôt, mon petit bonheur.

Bientôt.


MISS MING

Il faut que je te dise un truc.

Tu vois dans mon jardin,

où il y a le vautour géant?


SERGE

Oui.


MISS MING

En fait, il y a papa

qui est enterré en dessous.

Il a eu l'idée que je touche

sa retraite. Tu vois,

il était pas si radin

que ça, mon père.

Choukrane, mon dudule.


SERGE

Je t'embrasse.


SERGE reprend la route. Il sur une mobylette. Il porte des sandales et une djellaba. Après un moment, SERGE s'arrête et la range en bordure de la route. Il dépose un bouquet de fleurs à l'endroit où son amour perdu est morte. La présence est là.


AMOUR PERDU (Narratrice)

Merci pour les fleurs.

Je t'ai jamais senti aussi

heureux. T'es bien.


SERGE

Je sais pas.

Des fois, je me demande si...

je voudrais pas faire

autre chose.


L'AMOUR PERDU apparaît avec ses blessures.


AMOUR PERDU

Arrête de gémir.

Mais bouge-toi le cul,

bordel de merde.

Allez. Sois heureux maintenant.

Sans moi.


SERGE rentre chez lui sur sa bécane. Il arrête le moteur qui pétarade. SERGE avance lentement vers la maison. SERGE entre dans la maison et en fait le tour doucement. Il entre dans la salle de bain. CATHERINE est en train de se raser les aisselles. Après un long moment, CATHERINE se retourne vers lui.


SERGE

Catherine...


CATHERINE est gênée. Puis, après un autre long moment, elle se serre contre SERGE.


SERGE

Oh, je t'aime! Je t'aime.

Oh, je t'aime!

Oh, oui je t'aime...

Je t'aime.

Oui.


CATHERINE et SERGE s'embrassent.


Plus tard, dans une salle de classe, SERGE est assis dans la pour faire l'examen du BAC.


SURVEILLANT

Pour ceux qui seraient pas

encore bien réveillés,

je vous rappelle

qu'il s'agit de l'épreuve

de philosophie du baccalauréat.

Pas de portable.

Pas de document.

Vous avez quatre heures.

Vous pouvez retourner

vos sujets.


SERGE a adopté la djellaba comme tenue. Il est assis confortable dans sa tenue et écrit.


CATHERINE (Narratrice)

«Le travail,

mon petit doigt me dit

que je l'ai fait toute ma vie.

Toute ma vie à compter

les heures.

Toute la vie à verser la sueur.

Ce que je gagnais l'hiver

tout entier,

je le dépensais en été,

année après année.

C'est ça les congés payés.

J'ai travaillé comme un damné

pour oublier.

J'ai travaillé comme un sourd

pour garder mon amour.

Maintenant, je peux vous le dire,

j'ai vécu le pire,

mais grâce à mes muses...

je sais que désormais

mon seul travail, c'est d'aimer

comme une dernière bataille.

Serge Pilardosse.»


SERGE se lève et apporte sa copie, puis il quitte la classe. Ensuite, SERGE roule sur sa mobylette.


MISS MING (Narratrice)

Je t'aime.

On est des fonds de mers.

Des étoiles dans les regards.

Un pur, mais tu es ma pureté,

mon oncle.

Mon parent. Mon parent.

Je t'aime tellement.

Va à la recherche de ta vie,

de ton espoir,

de tes odeurs, de tes impuretés.


Générique de fermeture

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