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Vidéo transcription

Le Passage du Rhin

Durant la Deuxième Guerre mondiale, deux hommes français deviennent prisonniers de guerre des Allemands et sont expédiés dans un village pour accomplir du travail agricole.



Réalisateur: André Cayatte
Acteurs: Charles Aznavour, Nicole Courcel, Georges Rivière
Année de production: 1960

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L’ombre d’un homme marchant derrière les barreaux d’une fenêtre va et vient comme si l’homme faisait les cent pas.


Générique d’ouverture


Titre :
Le Passage du Rhin


Dans les rues, des gens crient.


CRIEURS DE JOURNAUX

Hitler envahit la Pologne!

On rappelle les réservistes!

Hitler envahit la Pologne!


Le boulanger-pâtissier ROGER s’approche de la fenêtre à barreaux, regardant ensuite l’action dans la rue devant chez lui.


CRIEURS DE JOURNAUX

Hitler envahit la Pologne!


ROGER

Hé.


ROGER, toujours à sa fenêtre, siffle pour héler un vendeur de journaux.


CRIEURS DE JOURNAUX

Hitler envahit la Pologne!

On rappelle les réservistes!


Un des vendeurs de journaux s’approche et tend un journal à ROGER.


ROGER lit les gros titres du journal, se tournant vers son BEAU-PÈRE, lui aussi boulanger-pâtissier. Ils se trouvent tous les deux en cuisine et préparent des tartelettes.


ROGER

On rappelle les réservistes.

Comment ça va

se terminer tout ça?


BEAU-PÈRE

Bof, ça se terminera

comme ça doit se terminer.

Dépêche-toi de garnir

les tartelettes.

Pour vous, les jeunes,

c'est pas une vie

d'être mobilisés

tous les six mois.

Il vaut mieux en finir

une bonne fois.

Pas vrai?


Le son d’une clochette résonne. Une trappe s’ouvre dans le plafond et la BELLE-MÈRE de ROGER apparaît dans l’ouverture.


BELLE-MÈRE

Alors, Roger,

ça vient ces tartelettes?


ROGER

Tout de suite.


BEAU-PÈRE

Dépêche-toi.

Toutes ces crises,

ça fait du tort au commerce.

C'est pas que je sois méchant.

Il faudrait tout de même

qu'on puisse travailler

et vivre tranquille. Non?


ROGER

Si.


Les deux pâtissiers continuent de préparer leurs tartelettes. La pochette pour étendre la crème est bloquée.


BEAU-PÈRE

Ah, saloperie de truc.

Mais tant que les Boches

n'auront pas été mis au pas

une fois pour toutes,

on y arrivera pas.

Il faut tous les tuer.


ROGER

Tous?


BEAU-PÈRE

Enfin, le plus possible.

Écoute, Roger.

Ton père est mort à Verdun.

À cause de ça, t'avais rien.

Je t'ai donné ma fille.

Un jour, le fonds sera à toi.

Il faut te montrer à la hauteur.

Puis, dis-toi bien une chose:

la France a besoin de toi.


ROGER

C'est ce que je me dis.


Encore une fois, la BELLE-MÈRE ouvre la trappe et crie après ROGER.


BELLE-MÈRE

C'est pour aujourd'hui?


À l’extérieur, les crieurs continuent de scander les gros titres. ROGER grimpe un escalier et monte jusqu’à l’ouverture de la trappe en y déposant un plateau rempli de tartelettes.


ROGER

Alice n'est pas

dans la boutique?


BELLE-MÈRE

Elle est occupée.

Elle travaille.


La BELLE-MÈRE ferme la trappe d’un coup sec.


Plus tard, dans une ville française, des hauts-parleurs diffusent un message en allemand. Une foule se masse dans la rue pour écouter le message des occupants. Une voiture fend la foule et s’arrête au centre d’une place publique. Un homme, JEAN, descend et paie le chauffeur avant d’entrer dans un édifice. Pendant ce temps, le discours en allemand se poursuit. JEAN monte vers la salle de rédaction, croisant l’éditeur dans l'escalier.


ÉDITEUR

Descends au marbre faire

sauter l'éditorial de Delmas.

Le patron n'en veut pas.


JEAN

Encore un appel à la raison?


ÉDITEUR

Oui.


JEAN

(Pointant vers les fenêtres)

Tiens, écoute la réponse.


La voix caractéristique d’HITLER fend l’air dans les rues de la ville. JEAN entre dans la salle de rédaction, croisant plusieurs rédactrices tapant à la machine à écrire.


JEAN

Salut, les filles.


RÉDACTRICE

Bonjour.


RÉDACTRICE 2

Bonjour.


JEAN s'approche d'une rédactrice qui travaille en portant un masque à gaz.


JEAN

Déjà?


RÉDACTRICE 3

(Retirant son masque)

Je m'entraîne. C'est pas

commode pour travailler.


JEAN

Ha! Et pour faire l'amour?


La RÉDACTRICE 3 s'esclaffe.


JEAN

On peut voir le patron?


RÉDACTRICE 3

Non, il est avec Delmas.

Ça barde.


JEAN

Ce sera long?


RÉDACTRICE

C'est fini.


DELMAS sort d'un bureau. JEAN le rejoint.


DELMAS

Alors, tu l'as enfin,

ta guerre.

Vous allez pouvoir pavoiser.


JEAN

Non, Delmas,

nous n'allons pas pavoiser,

nous allons nous battre.


DELMAS

Et après? Quand vous

vous serez bien battu,

quand il y aura des millions

de morts, que ferez-vous?

La paix. Vous discuterez.

Alors, pourquoi pas maintenant?


JEAN

On ne discute pas la liberté,

on la défend.


DELMAS

Avec quoi? Avec qui?


JEAN

Avec tous ceux qui n'aiment

pas les coups de pied au cul.


DELMAS

Pauvre con.


DELMAS quitte la salle. JEAN entre dans le bureau pour y rejoindre RODIER, le patron, qui discute au téléphone.


RODIER

À la deux

et pas plus de 20 lignes. Oui.


RODIER raccroche.


JEAN

Je peux vous voir

une seconde, patron?


RODIER

Oui, j'ai quelque chose

à te dire.


JEAN

Moi aussi.


JEAN s'approche du bureau et se met au garde-à-vous.


JEAN

Sergent Durrieu,

troisième bataillon

de chasseurs alpins.


RODIER s'esclaffe.


JEAN

Je pars demain matin

pour Besançon.


RODIER

Pas question.

J'ai besoin de toi.

Delmas m'a donné sa démission.

Je t'offre sa place.


JEAN

Impossible.


RODIER

Mais bon Dieu,

c'est la chance de ta vie!

Dis oui et je t'obtiens

dans la journée

une affectation spéciale.


JEAN

Non.

Non, cette guerre-là,

c'est la mienne

et je ne veux pas la faire

avec la peau des autres.


FLORENCE entre dans le bureau avec un café et un dossier.


RODIER

(S'adressant à FLORENCE)

Vous êtes un ange.

Et mon aspirine?


FLORENCE

Dans la soucoupe.


FLORENCE dépose un dossier sur le bureau, avant de se diriger vers la porte.


RODIER

Ah, merci.

(S'adressant à JEAN)

Quel âge as-tu?

(S'adressant à FLORENCE)

Florence, quel âge

lui donnez-vous?


FLORENCE examine l'allure de JEAN.


FLORENCE

28, peut-être 30. Pourquoi?


RODIER

Vous connaissez beaucoup

de rédacteurs en chef

qui ont 28 ans, vous?


FLORENCE regarde JEAN à nouveau.


FLORENCE

Naturellement, il a refusé.


RODIER

(S'adressant à JEAN)

Tu vois?

Elle n'a pas une très haute

opinion de toi.


FLORENCE

(S'adressant à RODIER)

Qu'est-ce que vous en savez?


JEAN

Merci, Florence.


FLORENCE

Il y a pas de quoi.


Une sonnerie de téléphone se fait entendre, pendant que FLORENCE consulte des dossiers à l'écart. RODIER décroche, tenant le combiné du téléphone tout en couvrant le microphone avec sa main.


RODIER

Alors... C'est oui...

ou c'est non?


JEAN

C'est non.


RODIER pousse un rire narquois.


RODIER

Un jour, quand tu penseras

à la connerie que tu viens

de faire, tu le regretteras.


JEAN

Sûrement pas.

Je ne regrette jamais rien.


FLORENCE lève les yeux et regarde en direction des deux hommes.


Le soir venu, ROGER et ALICE discutent dans leur chambre.


ROGER

Tu te rappelles quand on a été

en voyage de noces?

Le temps qu'on est resté

comme on est là sur la banquette

avant que je te décoiffe.

Ce que je pouvais

être timide, dis.


ALICE pousse un petit rire timide. ROGER retire un bandeau des cheveux d'ALICE. ROGER et ALICE s'embrassent en s'étendant sur le lit.


ALICE

T'as pas changé, tu sais.


La BELLE-MÈRE entre dans la chambre, sans frapper et en allumant la lumière.


BELLE-MÈRE

Je vous dérange?


ROGER se relève tranquillement, s'asseyant ensuite sur le lit.


ROGER

Non. Au contraire.


ALICE se relève à son tour, replaçant ses cheveux.


BELLE-MÈRE

Voilà des cigarettes,

mon petit Roger.


ROGER

Je fume pas.


La BELLE-MÈRE dépose les cigarettes dans une valise ouverte placée près du lit. La BELLE-MÈRE s'adresse ensuite à ROGER.


BELLE-MÈRE

Pour les gradés,

ça fera bien voir.


ROGER

Merci.


BELLE-MÈRE

Tu verras,

à ta première permission,

tu ne la reconnaîtras plus.


ROGER

Ce serait dommage.

Alice, elle me plaît

comme elle est.


BELLE-MÈRE

Peut-être, mais les épreuves,

ça fait du bien, ça fortifie.

Ainsi moi, en 1914...

Je veux pas vous empêcher

de vous dire au revoir.

Attention, les enfants.

C'est pas le moment

de faire confiance à l'avenir.

Soyez sages.


La BELLE-MÈRE quitte la chambre. ROGER et ALICE se regardent timidement.


ROGER

Dis, Alice...


ALICE

Oui?


ROGER

Si des fois, je mourais...


ALICE

(S'appuyant sur l'épaule de ROGER)

Dis pas ça.


ROGER

Si des fois je mourais...


ALICE

Hum?


ROGER

Tu voudrais pas avoir un

enfant de moi pour te rappeler?


ALICE

Si.

T'as entendu ce qu'a dit maman.

Il faut être raisonnable.


ROGER

Qu'est-ce que ça veut dire,

raisonnable aujourd'hui?


ALICE

Pour le moment,

faire ta cantine.

Allez, viens.


ALICE aide ROGER à faire sa valise.


JEAN est chez lui, jetant au feu une série de photographies. JEAN se met ensuite à casser plusieurs disques, avant d'en choisir un et de le déposer sur un gramophone. Une musique jazz se fait entendre, alors qu'au même moment, on frappe à la porte.


JEAN

Entrez.


FLORENCE entre dans l'appartement.


FLORENCE

Oui, c'est moi.


JEAN arrête le gramophone. FLORENCE entre dans la pièce, l'inspectant du regard.


FLORENCE

C'est bien comme ça

que j'imaginais votre chambre.


JEAN

Parce que vous imaginiez

ma chambre?


FLORENCE

(Acquiesçant)

Hum, hum.


JEAN

Ça aurait été plus simple

de venir la voir. Non?


FLORENCE

On fait place nette?


JEAN

Oui.

On fait place nette.


FLORENCE

Vous ne me dites pas

de m'asseoir?


JEAN

Asseyez-vous.


JEAN retire un veston sur le dossier d'une chaise. FLORENCE s'y assied. JEAN jette d'autres photos dans le foyer, pendant que FLORENCE sort la photo d'une femme d'un cadre. FLORENCE tient la photo à deux mains.


FLORENCE

Je peux?


JEAN

Si ça vous amuse.


FLORENCE déchire la photo d'un coup sec.


FLORENCE

Ça me plaît, oui.


JEAN

Vous êtes chargée

de mission par Rodier?


FLORENCE

Il ne s'agit pas du patron,

Jean. Il s'agit de moi.

Ceci dit, je suis quand même

de l'avis de Rodier.

La guerre,

c'est vraiment pour ceux

qui ne peuvent pas

faire autrement.


JEAN

Justement, Florence, moi,

je ne peux pas faire autrement.

Même si je n'étais pas d'accord

sur le plan politique,

je partirais quand même.

Pourquoi? Bof!

Ça tient en quatre mots

un peu cons:

«le baptême du feu.»

Je voudrais savoir

comment je me comporterai

sur les fronts baptismaux.

Voilà, c'est tout.

Mais ça compte pour un homme.


JEAN s'approche de FLORENCE, pour ensuite lui saisir les épaules.


JEAN

Vous ne pouvez pas comprendre.


FLORENCE

Oh non, sûrement pas.


FLORENCE repousse les mains de JEAN, se levant ensuite d'un coup.


FLORENCE

On ne rate pas une carrière

pour se donner le frisson.

Le frisson, je serais plutôt

pour, moi aussi, vous savez.

Seulement, ça ne me suffit pas,

j'en ai trop bavé.

Ce que je veux, c'est réussir.

Gagner de l'argent, et vite.

Tant pis si je vous déçois.

C'est ça, ma liberté.


JEAN

La liberté, c'est...


FLORENCE

(Interrompant)

Laissez-moi finir.

C'est pas tellement commode.

Alors, si je trouve un homme

qui m'apporte ce que je veux,

je serai à lui et je crois

que je serai loyale.


FLORENCE s'approche doucement de JEAN, posant ses mains sur ses épaules.


FLORENCE

Mais si cet homme, c'est vous...

... je serai heureuse.


FLORENCE et JEAN se regardent droit dans les yeux.


FLORENCE

Vraiment heureuse.

Tu restes?


JEAN secoue la tête, avant de saisir les mains de FLORENCE.


JEAN

Je pars.


FLORENCE baisse les yeux, déçue.


FLORENCE

Je crois qu'on s'est tout dit.


FLORENCE se dirige vers la porte.


JEAN

Non, attends.


FLORENCE s'arrête, se retournant ensuite vers JEAN.


JEAN

Quand un homme et une femme ont

envie de faire l'amour ensemble

et ne le font pas,

c'est toujours stupide.

Alors là, aujourd'hui,

ce serait de la démence.


FLORENCE se déshabille lentement.


Sur les abords d'une route de campagne, un bataillon de soldats allemands chantent dans leur langue, pendant que JEAN et un groupe de prisonniers sont dirigés vers un pont surplombant le Rhin, que le groupe doit traverser. Dans le même groupe de prisonniers, à l'avant, ROGER se penche pour tenter de remettre en place une bande de tissu qui se défait à sa cheville. Un soldat le somme de reprendre la marche, s'adressant à ROGER en allemand. ROGER se relève, aidé par JEAN.


ROGER

(Regardant le tissu)

J'en sortirai jamais.


JEAN

Attends, pauvre cloche.

Moi, je vais t'arranger ça.


JEAN entraîne ROGER à l'écart du groupe, près de la clôture du pont, l'aidant ensuite à retirer la bande de tissu. JEAN lance ensuite le tissu dans le fleuve, avant que les deux hommes ne soient sommés par un soldat allemand de rejoindre le reste du groupe. JEAN et ROGER reprennent leur marche parmi les prisonniers.


JEAN

Alors, ça va pas mieux comme ça?


ROGER

Ça va mieux,

mais c'est pas réglo.


JEAN

Tu sais, le règlement,

il est en train

d'en prendre un bon coup.


JEAN et ROGER regardent le fleuve, tout en traversant le pont.


ROGER

Ça fait drôle, quand même,

de passer de l'autre côté.


JEAN

Tu l'as dit, oui.

Surtout comme ça.


ROGER

C'est vachement large.


JEAN

Sur un pont, ça va encore,

mais à la nage...

Qu'est-ce que tu fais

dans le civil?


ROGER

Boulanger-pâtissier.

Et toi?


JEAN

Journaliste.


JEAN, ROGER et le reste des prisonniers ont traversé le pont surplombant le Rhin. Le groupe continue leur marche sur les berges du fleuve.


ROGER

Pourquoi tu m'as dit

tout à l'heure sur le pont:

«Ça va encore mieux

à la nage»?


JEAN

Ben, parce que pour revenir,

ça m'étonnerait qu'on puisse

passer sur le pont.

Regarde.


JEAN et ROGER observent des camions militaires allemands passer sur le pont. Un soldat allemand somme les deux hommes de continuer leur route. Plus tard, dans la cour d'un camp de prisonniers, un soldat allemand dénombre les détenus, lisant leurs noms sur un document.


SOLDAT

Barbet, Raoul.


RAOUL

Présent.


SOLDAT

Profession?


RAOUL

Chauffeur de taxi.


SOLDAT

Dannet, Pierre.


PIERRE

Présent.


SOLDAT

Profession?


PIERRE

Horloger.


JEAN

Anado, Gaston.


GASTON

Présent.


SOLDAT

Profession?


GASTON

Tapissier.


SOLDAT

Clobet, Jean.


JEAN CLOBET

Présent.


SOLDAT

Profession?


JEAN CLOBET

Menuisier.


SOLDAT

Dubois, Paul.


PAUL

Présent.


SOLDAT

Profession?


PAUL

Boulanger.


SOLDAT

Durrieu, Jean.


JEAN

Présent.


SOLDAT

Profession?


JEAN

(Confiant)

Cultivateur.


ROGER jette un long regard vers JEAN. Le SOLDAT prend quelques instants avant de reprendre sa lecture.


SOLDAT

Fournol, Gustave.


GUSTAVE

Présent.


SOLDAT

Profession?


GUSTAVE

Garagiste.


SOLDAT

Perrin, Roger.


ROGER

Présent.


SOLDAT

Profession?


ROGER regarde vers JEAN, hésitant à répondre. JEAN regarde ROGER du coin de l'oeil.


SOLDAT

Profession?


ROGER

Cultivateur.


JEAN sourit tout en regardant ROGER.


SOLDAT

Lapeyre, Lucien.


LUCIEN

Présent.


SOLDAT

Profession?


Plus tard, ROGER et JEAN prennent place dans un camion transportant les prisonniers sur une route de campagne. ROGER regarde les terres au loin, tout en donnant un coup de coude à JEAN.


JEAN

Quoi?


ROGER

Tu vois, c'est drôle,

je pensais pas que ça pouvait

être pareil chez les Chleuhs.


JEAN

Quoi, pareil?


ROGER

Pareil que chez nous.


JEAN consulte une petite boussole cachée dans sa main.


JEAN

Nord-nord-est.

Dieu sait jusqu'où

ils vont nous emmener.


ROGER

Bof! À 50 kilomètres près.


JEAN

Quand il faudra

se les taper à pied,

la nuit et sans bouffer,

tu m'en diras des nouvelles.


Plus tard, le camion de prisonniers s'arrête au cœur d'un village. Dans une auberge, la radio diffuse un discours d'Adolf Hitler, pendant que le TENANCIER et des clients discutent entre eux en allemand. Tous observent un portrait d'Hitler affiché sur un mur. Un coup de klaxon se fait entendre. Le TENANCIER enfile un brassard sur lequel est brodé une croix gammé, accueillant ensuite les militaires qui entrent dans l'auberge, accompagnés de JEAN, ROGER, et quelques autres prisonniers.


TENANCIER

(Saluant)

(langue_etrangere=DE]Heil Hitler![/langue_etrangere)


Le TENANCIER donne en allemand des directives aux militaires et aux prisonniers. Le TENANCIER envoie ensuite les prisonniers dans une salle fermée plus loin dans l'auberge.


TENANCIER

Allez.

Allez.


Une fois les prisonniers dans la salle, un militaire sort un document de sa poche. Le TENANCIER arrache le document des mains du militaire.


TENANCIER

(Saluant les prisonniers)

(langue_etrangere=DE]Heil Hitler![/langue_etrangere)


JEAN, ROGER et les autres prisonniers restent de glace. Le TENANCIER se met à lire le document.


TENANCIER

«Par ordre de la

(mot_etranger=DE]Kommandatur[/mot_etranger)

, il est

strictement interdit

aux prisonniers

de s'approcher

sans autorisation

des femmes et des jeunes

filles allemandes.»


JEAN sourit avec désinvolture. Le TENANCIER reprend la lecture du document.


TENANCIER

«Toute infraction

à cet ordre sera puni

d'une peine de prison

et selon la gravité du cas

même de la peine de mort.»


Le TENANCIER remet le document au militaire.


TENANCIER

(Saluant)

(langue_etrangere=DE]Heil Hitler![/langue_etrangere)


Le militaire et le TENANCIER quittent la salle.


JEAN

Eh bien, maintenant,

on est fixés.


Le TENANCIER enferme les prisonniers dans la salle, cadenassant la porte. Pendant que JEAN, ROGER et les prisonniers se choisissent un lit, des enfants allemands observent les prisonniers à travers les barreaux des fenêtres. Le prisonnier LOUIS se gratte les aisselles.


JEAN

Te gratte pas comme ça, ils vont

te lancer des cacahuètes.


Le prisonnier fait fi de la remarque de JEAN et continue de se gratter. Des enfants se mettent à grimacer tout en observant les prisonniers. Les enfants discutent entre eux en allemand. ROGER décide de fermer les fenêtres et de baisser les rideaux. Le carreau d'une fenêtre se fracasse.


ROGER

Mon beau-père avait raison.

Les Boches,

il faudrait tous les tuer.


Le lendemain, deux militaires escortent JEAN, ROGER et un autre prisonnier à l'extérieur de l'auberge. Avant de s'engager dans la rue, un MILITAIRE ordonne aux prisonniers de se placer en rang.


MILITAIRE

(mot_etranger=DE]Halt[/mot_etranger)

.

JEAN, ROGER et le prisonnier marchent dans la rue, escortés par les militaires. Le prisonnier salue de la main une femme qui porte une fillette, non loin. La fillette salue le prisonnier à son tour, la femme s'empressant d'empêcher la fillette de saluer le prisonnier plus longtemps. Les prisonniers s'arrêtent près d'un cheval attaché à une petite écurie.


MILITAIRE

(mot_etranger=DE]Halt[/mot_etranger)

.

Le MILITAIRE ordonne à JEAN d'entrer dans la cours donnant sur l'écurie. JEAN s'adresse ensuite à ROGER et le prisonnier.


JEAN

Ça va.

Bonne chance.


ROGER et le prisonnier poursuivent leur route, escortés par les militaires. Une fois dans la cour, JEAN observe deux travailleurs en train de ferrer un cheval. L'un des travailleurs donne des directives à JEAN en allemand. Le TRAVAILLEUR se lève et indique à JEAN de le suivre.


TRAVAILLEUR

(mot_etranger=DE]Komm, komm.[/mot_etranger)


Le TRAVAILLEUR saisit une fourche tout en donnant des directives en allemand à JEAN.


JEAN

Fumier?


TRAVAILLEUR

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

JEAN saute dans une fosse remplie de paille et de fumier. Une femme âgée sort de la maison, rejoignant le TRAVAILLEUR près de la fosse. La femme et le TRAVAILLEUR observent JEAN, qui s'apprête à travailler. La femme enfile des lunettes pour mieux observer JEAN. JEAN se retourne en saluant poliment la femme. La femme et le TRAVAILLEUR vaquent chacun à leurs occupations.


JEAN

Eh ben, ça va.


JEAN pellette de la paille dans une brouette. À une fenêtre du deuxième étage de la maison, une jeune femme, LOTTE observe JEAN en train de travailler. JEAN s'arrête pour regarder LOTTE à son tour. Brusquement, LOTTE ferme la fenêtre et tire le rideau. JEAN continue à pelleter tout en souriant.


Plus tard, ROGER, le prisonnier et les militaires s'arrêtent devant une vaste maison en campagne. Le MILITAIRE ordonne à ROGER de d'y rendre.


MILITAIRE

(mot_etranger=DE]Halt. Haus.[/mot_etranger)

.

Hein?

Compris? Hein?


ROGER marche vers la maison, s'arrêtant à mi-chemin pour regarder les militaires et le prisonnier.


MILITAIRE

(Faisant signe à ROGER de continuer)

Hé, hé, hop!


ROGER s'approche de la porte principale de la maison. Un chien se met à aboyer à l'arrivée de ROGER. ROGER s'arrête devant un tableau d'affichage installé près de la porte et le regarde, avant d'aller cogner.


VOIX DE FEMME

Rentre.


ROGER entre dans la maison, croisant des gens attablés dans la cuisine. Le BOURGMESTRE entre dans la cuisine à son tour.


BOURGMESTRE

(langue_etrangere=DE]Guten Morgen[/langue_etrangere)

.

ROGER et le BOURGMESTRE se serrent la main.


ROGER

Bonjour, monsieur.


Le BOURGMESTRE s'adresse en allemand aux gens présents dans la pièce, puis il présente ROGER à sa femme, sa fille HELGA, son fils FRITZ et KURT, un travailleur.


BOURGMESTRE

(langue_etrangere=DE]Das ist meine Frau[/langue_etrangere)

.

FEMME DU BOURGMESTRE

(langue_etrangere=DE]Guten Morgen.[/langue_etrangere)

.

ROGER

Bonjour.


BOURGMESTRE

(langue_etrangere=DE]Mein Sohn, Fritz[/langue_etrangere)

.

FRITZ

(langue_etrangere=DE]Hallo[/langue_etrangere)

.

ROGER

Bonjour.


BOURGMESTRE

(langue_etrangere=DE]Meine Tochter, Helga[/langue_etrangere)

.

HELGA

(langue_etrangere=DE]Morgen[/langue_etrangere)

.

ROGER

(langue_etrangere=DE]Morgen[/langue_etrangere)

.

BOURGMESTRE

(langue_etrangere=DE]Das ist Kurt[/langue_etrangere)

.

KURT

(langue_etrangere=DE]Morgen[/langue_etrangere)

.

ROGER

Bonjour.


Le BOURGMESTRE prend place à la table, invitant ROGER à faire de même en s'adressant à lui en allemand. ROGER s'assied, vu l'insistance du BOURGMESTRE. La FEMME DU BOURGMESTRE verse du café dans une tasse, qu'elle place ensuite au centre de la table. En allemand, le BOURGMESTRE demande à FRITZ de donner la tasse à ROGER. FRITZ renverse volontairement la tasse sur ROGER. Le BOURGMESTRE se lève et demande à FRITZ de le suivre dans une autre pièce. Pendant ce temps, HELGA offre un linge à ROGER pour se sécher, tout en essuyant le café sur la table. HELGA sourit timidement.


Plus tard, JEAN, ROGER et le prisonnier sont escortés jusqu'à l'auberge par des militaires. Le TENANCIER enferme les prisonniers dans la salle en cadenassant la porte. JEAN et ROGER discutent en se dévêtant.


JEAN

Alors, comment ça s'est passé?


ROGER

Bof, je crois

que j'ai eu du pot.

Je suis tombé

chez le bourgmestre.

C'est pas le mauvais cheval.

Je suis comme qui dirait

son adjoint.

Et toi?


JEAN

Le vieux et la vieille,

deux pauvres cons,

mais il y a la belle

fille et là,

je crois que

tous les espoirs sont permis.

En attendant, regarde,

j'ai déjà piqué ça.

Une carte de la région.


JEAN et ROGER examinent la carte.


JEAN

Tiens, on est...

On est là.


Les lumières s'éteignent dans la salle, plongeant celle-ci dans l'obscurité.


JEAN

Ah, les vaches de Chleuhs.


Plus tard, ROGER et KURT prennent place dans un camion conduit par HELGA, ROGER montant à l'arrière. HELGA arrête le camion à un barrage routier tenu par des militaires allemands. Un SOLDAT s'approche du camion, discutant avec KURT en allemand. KURT donne un papier au SOLDAT, ce dernier inspectant ensuite la cargaison du camion.


SOLDAT

(langue_etrangere=DE]Kartoffeln[/langue_etrangere)

?

ROGER

Patates, [mot_etranger=DE]ja[/mot_etranger].

Le SOLDAT rend le papier à KURT, puis une barrière s'ouvre. Le camion poursuit sa route en pleine forêt, passant lentement devant des prisonniers travaillant dans un camp de bûcherons.


PRISONNIER 1

(Regardant ROGER)

Hé, dans tes sacs,

t'as rien à bouffer?


ROGER

C'est contrôlé, vieux.


PRISONNIER 2

T'as vraiment rien?


PRISONNIER 3

Planqué!


ROGER

Rien.


Le camion poursuit doucement sa route. ROGER fait signe à un autreprisonnier de s'avancer.


ROGER

Allez, viens.


Le prisonnier suit discrètement le camion. Au tournant d'une courbe, ROGER balance un sac de pommes de terre hors du camion, à l'insu de HELGA et KURT. Le prisonnier ramasse le sac et se sauve dans les bois. Quelques secondes plus tard, HELGA arrête le camion pour ensuite y compter les sacs. HELGA s'adresse à ROGER en allemand, qui ne comprend pas les propos.


HELGA

(langue_etrangere=DE]Es ist eine Katastrophe[/langue_etrangere)

.

HELGA saisit un sac de jute vide pour le remplir de pommes de terre prises à même les autres sacs. ROGER aide HELGA dans sa tâche, les deux s'esclaffant avec complicité par la suite.


Plus tard, JEAN s'affaire à atteler un cheval à un corbillard. Une fois le corbillard parti, JEAN entre dans un atelier annexé à la maison du TRAVAILLEUR. JEAN affûte nonchalamment une hache, fixant LOTTE qui coud à la machine dans la pièce juste à côté de l'atelier. LOTTE tente de poursuivre sa couture, dérangée par le regard insistant de JEAN, qui s'avance jusque dans le cadre de porte. Exaspérée, LOTTE referme la porte sèchement. Amusé, JEAN se tourne vers une bruyante affûteuse électrique, qu'il laisse volontairement en marche pour détourner l'attention.


Alors que l'affûteuse roule, JEAN sort à l'extérieur, grimpant à une échelle pour rejoindre une chambre à coucher au deuxième étage. JEAN se met à inspecter les lieux, fouillant dans les différentes commodes. JEAN quitte ensuite la chambre, inspectant le palier. JEAN fouille ensuite dans une armoire, subtilisant un habit. JEAN monte ensuite au grenier, cachant les vêtements dans une poche de jute. JEAN trouve une cachette pour y déposer la poche, redescendant ensuite jusqu'à la chambre. JEAN surprend LOTTE en train d'ajuster la blouse qu'elle était en train de coudre. JEAN s'approche doucement de LOTTE, qui se couvre la poitrine avec ses bras. JEAN s'approche davantage, LOTTE étant paralysée par le regard de JEAN. JEAN approche sa main pour caresser le visage de LOTTE.


LOTTE

(Esquivant)

Non.


JEAN agrippe LOTTE et l'embrasse furieusement. Après une intense embrassade, LOTTE se précipite ensuite sur le lit et JEAN se rue vers elle pour l'embrasser à nouveau. LOTTE finit par en avoir assez, repoussant sèchement JEAN. LOTTE manifeste son exaspération en allemand, pour expulser ensuite JEAN hors de la chambre.


Le soir venu, dans la salle de l'auberge, un COIFFEUR s'occupe des cheveux d'un prisonnier, tandis que LOUIS mange à une table plus loin.


PRISONNIER COIFFEUR

(S'adressant à LOUIS)

Attention, mignonne.

Les sardines,

c'est mauvais pour le teint.


LOUIS

Une fois par semaine,

ça m'étonnerait.


En retrait dans la salle, ROGER lit une lettre. JEAN est à ses côtés.


ROGER

Il ne manquait plus que ça.


JEAN

Qu'est-ce qu'il y a

qui va pas?


ROGER

C'est la mère d'Alice

qui est malade.


JEAN

Grave?


ROGER

On dirait.

En tout cas, c'est pas

le moment, tiens.

(Lisant)

«Il y a justement

un travail fou.

J'ai décidé, si maman reste

encore longtemps au lit,

d'engager

une deuxième vendeuse.

Pendant que le commerce

marche, il faut en profiter.

Ici, rien n'est plus

comme avant.

C'est les clients

qui sont polis avec nous.

C'est bien agréable.»


JEAN

Il faut reconnaître

ce qui est, mon vieux.

On leur manque.


Un son de cadenas se fait entendre. ROGER s'empresse d'éteindre sa bougie en soufflant dessus. JEAN et ROGER se couchent, feignant de dormir. Accompagné d'un INTERPRÈTE, le TENANCIER entre dans la salle, allumant la lumière.


TENANCIER

(langue_etrangere=DE]Heil Hitler![/langue_etrangere)


JEAN et ROGER ne bougent pas, faisant semblant d'être endormis. Le TENANCIER interpelle ensuite JEAN par son nom de famille.


TENANCIER

Durrieu.


JEAN ne bouge pas. ROGER se relève en regardant vers JEAN. Le TENANCIER s'approche du lit de JEAN, haussant le ton.


TENANCIER

Durrieu!


JEAN se lève du lit, se dressant debout face au TENANCIER. Le TENANCIER se met à sermonner JEAN en allemand.


TENANCIER

Mauvais travail.


Le TENANCIER poursuit ses remontrances en allemand. Le TENANCIER se tourne ensuite vers l'INTERPRÈTE.


INTERPRÈTE

Patron pas content.


TENANCIER

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

!

Pas content!


JEAN

(Murmurant)

Salope...


Un nouveau prisonnier entre dans la salle, avec son bardas sous le bras. Le TENANCIER continue de s'adresser à JEAN en allemand, pointant le nouveau prisonnier.


INTERPRÈTE

Lui remplacer vous.


JEAN baisse les yeux. Le TENANCIER continue de semoncer JEAN en allemand.


INTERPRÈTE

Vous travaillez

chez bourgmestre.


Le TENANCIER salue les prisonniers.


TENANCIER

(langue_etrangere=DE]Heil Hitler![/langue_etrangere)


Le TENANCIER et l'INTERPRÈTE quittent ensuite la salle, s'empressant de cadenasser la porte.


JEAN

On peut dire que

je reviens de loin.


ROGER

Et ton costume?


JEAN

Un coup pour rien.


Le jour venu, pendant qu'un violent orage s'abat, ROGER épingle des notes sur le tableau d'affichage près de la porte de la maison du BOURGMESTRE. Au même moment, ROGER remarque JEAN, qui aide HELGA à descendre de cheval. HELGA s'empresse de se mettre à l'abri, souriant à ROGER en le croisant dans l'escalier. JEAN amène ensuite le cheval dans une étable.


JEAN

Viens, ma belle, viens.

Allez, bouffe ça, va.


ROGER rejoint ensuite JEAN dans l'étable. JEAN retire sa chemise, la tordant pour essayer de la sécher.


ROGER

Ça marche?


JEAN

Hein?

Ça marche même très bien.


ROGER

Trop bien peut-être.


JEAN

Ça veut dire quoi, ça?


ROGER

Rien, comme ça.


JEAN

Écoute, Roger.

Le Rhin est à 300 kilomètres.

À pied, il y en a

pour sept nuits,

en supposant qu'on y arrive.

En camion,

une fois le tunnel passé,

en prenant les petites routes,

il y en a pour cinq heures.

Tu entends? Cinq heures.

C'est tout.


ROGER

Et elle?


JEAN

Elle, quoi? Elle nous fait

passer le tunnel, évidemment.


ROGER

T'as pensé à ce

qu'il lui arrivera après?


JEAN

Il vaut mieux

pas trop penser, Roger.

Il faut choisir.


ROGER

Les Kessler sont pas vaches

avec nous, Jean,

on pourrait quand même...


JEAN

C'est des Allemands, Roger,

et c'est la guerre.


ROGER

On pourrait quand même choisir

de pas être trop vaches avec eux.


HELGA entre dans l'étable. Pendant que ROGER nourrit le cheval, HELGA saisit une poignéet de paille pour ensuite s'approcher doucement de JEAN, qui est torse nu. HELGA se met à chatouiller JEAN avec la paille.


JEAN

Arrête, tu me chatouilles.

Arrête!


ROGER observe la scène, en silence. Voyant que ROGER l'observe, HELGA cesse son jeu et reprend son sérieux. HELGA s'approche ensuite du cheval, avec un carré de sucre à la main. JEAN intervient.


JEAN

Mais arrête, je te dis!

Mais t'es folle! Tu vas pas

donner ça au cheval, non?


HELGA se sauve dans l'étable, tout en ricanant. JEAN la poursuit.


JEAN

Veux-tu me donner ça?

Donne-moi ça. Donne ça.

Donne.


JEAN saisit HELGA par les épaules. HELGA s'adresse à JEAN en allemand, sourire aux lèvres. JEAN imite le hennissement du cheval, HELGA ouvrant ensuite sa main pour dévoiler le carré de sucre. JEAN croque dans le carré, au grand plaisir d'HELGA. JEAN et HELGA se rapprochent ensuite pour s'embrasser. Voyant la scène, ROGER quitte l'étable en trombe. Une fois ROGER parti, JEAN et HELGA s'embrassent langoureusement.


Plus tard, pendant qu'un OUVRIER repeint les barreaux d'une clôture ceinturant une demeure du village, une fillette et un garçon s'amusent ensemble, s'exprimant entre eux en allemand. À l'insu de l'OUVRIER, la fillette subtilise le pot de peinture de l'OUVRIER. L'OUVRIER réprimande ensuite la fillette, s'adressant à elle en allemand.


OUVRIER

(langue_etrangere=DE)

Nein, Gerta.

Nein.

Nein, nein, nein, nein.[/langue_etrangere]

Dans une charrette conduite par ROGER, le BOURGMESTRE s'arrête près de la clôture. Le BOURGMESTRE donne ensuite des directives en allemand à ROGER, avant d'aller saluer l'OUVRIER et les enfants. Le BOURGMESTRE entre ensuite dans la cour.


OUVRIER

(S'adressant aux enfants)

Bien, quand on vous dit bonjour,

il faut répondre:

(langue_etrangere=DE]«Guten Tag»[/langue_etrangere)

.

Allons.


Le BOURGMESTRE s'éloigne et l'OUVRIER rejoint ROGER près de la charrette.


OUVRIER

Qu'est-ce qu'il veut,

monsieur le maire?


ROGER

Ton patron...


OUVRIER

Oui?


ROGER fait un geste brusque de la main.


OUVRIER

Non, c'est pas vrai.


ROGER acquiesce en hochant la tête.


OUVRIER

(Étonné)

Oh...

Les enfants qui lui avaient

préparé une surprise.

Il devait venir en terme

la semaine prochaine.


ROGER sourit aux enfants, qui leur renvoient la politesse.


ROGER

Tu le connaissais?


OUVRIER

Non. Pourtant,

c'est tout comme.

(Regardant sa veste)

C'est une veste à lui.

Connerie, va.


L'OUVRIER retourne près des enfants. Pendant ce temps, un camion conduit par HELGA s'arrête près de la charrette de ROGER. JEAN est assis à l'arrière du camion.


JEAN

Juste une minute.

(langue_etrangere=DE]Ein moment, bitte[/langue_etrangere)

.

HELGA

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

JEAN descend du camion pour s'approcher de ROGER.


JEAN

Écoute, Roger, dans un bidon,

j'ai des frusques,

des provisions et des marks,

et on part en forêt

chercher du bois.


ROGER

Tu te tires?


JEAN

Si tu veux, je t'attends.

On remet ça ensemble

la semaine prochaine.

Tu n'as qu'un mot à dire.


ROGER

Non.


JEAN

Tu ne veux plus partir?


ROGER

Pas comme ça.


JEAN

Tu es complètement con!


ROGER

Je préfère être un con

qu'un salaud.


JEAN

Décidément,

je te comprends pas.


ROGER

Moi non plus.


HELGA se met à klaxonner.


JEAN

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

JEAN retourne vers le camion, se retournant une dernière fois vers ROGER.


ROGER

Bonne chance quand même.


JEAN hoche la tête en signe de désapprobation. JEAN remonte ensuite dans le camion, qui repart. JEAN salue ROGER de la main et celui-ci le salue en retour.


Plus tard, le camion conduit par HELGA s'arrête à un barrage routier. KURT est assis à l'avant et JEAN est installé à l'arrière. KURT remet un document au SOLDAT, qui le lit. Le SOLDAT regarde ensuite à l'arrière.


JEAN

(S'adressant au SOLDAT)

Ah non, aujourd'hui,

il y a rien. Pas de patates.

La fille de l'air.

Je mets les bouts.


Le SOLDAT rigole, ne comprenant pas les propos de JEAN. Le SOLDAT s'adresse à JEAN en allemand, avant de remettre le document à KURT.


JEAN

C'est ça, mon gros, c'est ça.


La barrière s'ouvre, le camion roulant ensuite sur une route à travers les bois. JEAN sort un petit couteau de sa poche, s'en servant pour retirer un morceau de bois du plancher à l'arrière du camion et accéder à un mécanisme relié au moteur du camion. JEAN s'amuse à manipuler le mécanisme, donnant au moteur une série de soubresauts. HELGA, sourire aux lèvres, finit par garer le camion. KURT et HELGA inspectent ensuite le moteur en se parlant en allemand entre eux. KURT demande à HELGA de vérifier si le réservoir d'essence est plein, en y trempant un longue et fine tige de bois. JEAN demande à voir la tige.


JEAN

Ben, c'est plein.


HELGA

(langue_etrangere=DE]Ja. Voll.[/langue_etrangere)


HELGA rejoint KURT à l'avant, lui demandant en allemand d'inspecter la tige. JEAN descend du camion, rejoignant HELGA et KURT près du moteur. Les trois inspectent le moteur, embêtés par la situation. HELGA retourne derrière le volant, toujours le sourire aux lèvres. JEAN demande à HELGA d'essayer de repartir le camion.


JEAN

Essaie.


HELGA essaye, en vain. HELGA s'adresse à JEAN en allemand, pendant que ce dernier la rejoint près de la porte du camion.


JEAN

Tu sais, moi, les moteurs,

j'y connais rien.


HELGA sourit, tout en s'exprimant en allemand. HELGA s'apprête à descendre du camion, s'agrippant aux épaules de JEAN tout en le fixant droit dans les yeux. JEAN sourit, saisissant ensuite les hanches d'HELGA, sous le regard désapprobateur de KURT. JEAN dépose HELGA en bas du camion et ils se lâchent.


JEAN

Bon, eh ben...

(langue_etrangere=DE]Ich garage[/langue_etrangere)

.

KURT répond de manière négative en allemand, puis rejoint HELGA et JEAN près de la porte côté conducteur. KURT s'adresse à HELGA en allemand.


HELGA

(Étonnée)

Ah.


JEAN

Qu'est-ce qu'il dit?


HELGA

Hum...


HELGA pointe vers la route, tout en saisissant la montre au poignet de JEAN. HELGA mime ensuite les mouvements des aiguilles d'une montre.


HELGA

(langue_etrangere=DE]Eins, zwei, drei[/langue_etrangere)

.

JEAN

Trois heures?


KURT et HELGA acquiescent en hochant la tête.


JEAN

(Tapotant l'épaule de KURT)

Pauvre vieux.

Eh ben, courage.


KURT prend la route à pied, laissant HELGA et JEAN seuls.


JEAN

(S'adressant à KURT)

Et prends ton temps.


Pendant que KURT s'en va au loin, JEAN entraîne HELGA dans les bois, laissant le camion là. JEAN appuie HELGA contre un arbre, avant de l'embrasser.


HELGA

(langue_etrangere=DE]Ich liebe dich[/langue_etrangere)

.

Je t'aime.

Je t'aime.


JEAN pose sa main sur la bouche d'HELGA.


JEAN

Tais-toi.

Tu m'aimes, mais

ça n'empêchera rien.

Hum? Dès que j'aurai

le dos tourné,

tu vas cavaler après le vieux

et donner l'alerte?


HELGA

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

JEAN

La chasse à l'homme

va commencer.


HELGA

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

JEAN

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

JEAN et HELGA se fixent droit dans les yeux. JEAN entraîne HELGA un peu plus loin dans la forêt.


JEAN

(Regardant HELGA dans les yeux)

Alors, quoi faire?

Hum?


JEAN pose ses mains autour du cou d'HELGA.


JEAN

Je te tue?


HELGA ferme les yeux doucement, JEAN lui caresse ensuite les épaules. JEAN soulève l'une des bretelles de la robe d'HELGA.


JEAN

Mais t'as rien en dessous,

ma parole.


JEAN serre HELGA contre lui, ce qui la fait rire. HELGA demande en allemand à JEAN de la transporter sous un arbre, près d'une clairière. HELGA se couche ensuite sur le dos, regardant passionnément JEAN dans les yeux.


JEAN

Tu comprends pas que...

que si je fais ça,

je suis foutu.


JEAN se couche auprès d'HELGA. HELGA saisit ensuite timidement la main de JEAN.


HELGA

Jean...

(mot_etranger=DE]Komm[/mot_etranger)

.

JEAN et HELGA s'embrassent langoureusement. JEAN dégrafe lentement la robe d'HELGA, avant de cesser de l'embrasser. JEAN fixe HELGA dans les yeux, puis il arrache violemment sa robe. JEAN se sauve ensuite avec la robe, laissant HELGA seins nus, simplement en sous-vêtements.


HELGA

Jean! Jean!


HELGA se met à sangloter, regardant JEAN se sauver au loin. HELGA se recroqueville, en sanglots, essayant de cacher sa poitrine.


Le soir venu, le TENANCIER, l'INTERPRÈTE et des militaires entrent dans la salle de l'auberge, réveillant les prisonniers en leur criant après en allemand. ROGER et les prisonniers se lèvent. Le lit de JEAN est vide. Le TENANCIER fait signe à l'INTERPRÈTE de traduire ses propos.


INTERPRÈTE

Durrieu parti.


Le TENANCIER s'approche de ROGER, lui posant une question en allemand. ROGER hausse les sourcils.


INTERPRÈTE

Vous savoir?


ROGER

Savoir quoi?


INTERPRÈTE

Votre ami et Helga.


ROGER

Je comprends pas.


Le TENANCIER se met à gifler ROGER, qui tombe sur son lit. LOUIS s'approche pour le défendre, les poings fermés.


ROGER

Non, Louis, non.

Bouge pas.


Le TENANCIER fouille dans la bibliothèque utilisée par JEAN. Le TENANCIER trouve une photo d'HELGA, la donnant ensuite à ROGER. Sur la photo est écrit un message fait à la main.


INTERPRÈTE

Vous lire.


ROGER

(Lisant)

«Je t'aime, Helga.»


L'INTERPRÈTE regarde en direction du TENANCIER.


INTERPRÈTE

(Traduisant)

(langue_etrangere=DE]Ich liebe dich, Helga[/langue_etrangere)

.

Le TENANCIER arrache la photo des mains de ROGER, s'adressant ensuite à lui en allemand.


ROGER

Qu'est-ce qu'il dit?


INTERPRÈTE

Lui sait comment s'appelle

en français.


ROGER

C'est quoi?


Le TENANCIER tient la photo d'HELGA, tout en regardant ROGER.


TENANCIER

(mot_etranger=DE]Hure[/mot_etranger)

.

Putain.

Putain!

Putain!


Le TENANCIER, l'INTEPRÈTE et les militaires quittent la salle. ROGER éponge le sang sur sa lèvre.


Le jour venu, des militaires débarquent à la ferme du BOURGMESTRE, embarquant HELGA avec eux sous le regard de ROGER et du BOURGMESTRE.


Plus tard, JEAN est de retour en France, se baladant sur une place publique de Paris. JEAN saisit un journal, tombant sur un article écrit par FLORENCE. Sur la même page du journal, JEAN lit un article écrit par DELMAS, dont le titre est «Je souhaite la victoire de l'Allemagne, parce que c'est la victoire de l'Europe».


Plus tard, JEAN sonne à la porte d'un appartement dont les occupants sont absents. JEAN trouve une note laissée au bas de la porte, sur laquelle est inscrit «Chéri, je vais chez le coiffeur. Ta secrétaire vient de téléphoner. Rappelle d'urgence le colonel Grubert à la [mot_etranger=DE]Kommandantur[/mot_etranger]. Les clés sont sous le paillasson. Flo». JEAN soulève le paillasson, prend la clé et entre dans l'appartement, remettant ensuite la clé et la note en place. Une fois dans l'appartement, JEAN se rend à la fenêtre du balcon, observant le panorama de Paris.


JEAN

C'est quand même

quelque chose.


JEAN prend ensuite une bouteille dans le bar. FLORENCE fait son arrivée à l'appartement, saisissant la note et la clé sous le paillasson. FLORENCE retrouve JEAN à l'intérieur, le surprenant à fixer un tableau accroché à un mur.


JEAN

Dis-moi, mais ma parole...

c'est un vrai?


FLORENCE sourit. JEAN prend une gorgée d'alcool.


JEAN

Eh oui, Florence. Tout arrive.

Même moi.


JEAN se rapproche de FLORENCE.


FLORENCE

Ne crâne pas.

À quoi ça sert de crâner?


JEAN caresse les épaules de FLORENCE.


JEAN

Ah, ce que

c'est bon une femme.

Pas croyable ce

que ça peut être bon.

On en rêve la nuit.

On croit qu'on en remet,

qu'on l'invente.

Et quand on en tient une

dans ses bras, une vraie,

on s'aperçoit

que c'est encore mieux

que tout ce qu'on a pu rêver.


FLORENCE et JEAN se mettent à soupirer de désir. JEAN observe la note tombée par terre.


JEAN

On peut pas dire que tu m'aies

accablé de nouvelles.


FLORENCE

Et la censure?

Tu n'as pas pensé à la censure?


JEAN

La censure.

J'y avais pas pensé.


FLORENCE

Je t'ai envoyé des paquets.


JEAN

Je te remercie bien.


FLORENCE ramasse la note et la déchire.


FLORENCE

Écoute, Jean...


JEAN

On doit passer te prendre

pour dîner, je suppose.


FLORENCE

Oui.


JEAN

Tu vas te changer?


FLORENCE

Oui, bien sûr.


JEAN

Qu'est-ce que tu attends?

Tu vas pas te gêner

pour moi. Hein?


FLORENCE se change dans la chambre, sous le regard de JEAN.


JEAN

Jolie robe.

Je vois que ces messieurs

de la couture

n'ont pas perdu

de temps à Paris.

Toi non plus d'ailleurs.

En somme, tout a très bien

marché depuis deux ans.


FLORENCE

Tout a marché, Jean.

L'attentisme,

ce n'est pas mon genre.


JEAN

Je sais.

À quand l'hôtel particulier?


FLORENCE

Avant la fin de la guerre,

pourvu qu'elle

dure suffisamment.

Tu veux m'attacher?


JEAN

Tu manques pas d'estomac.


FLORENCE

Pourquoi? C'est pas moi

qui l'ai déclarée, la guerre.

Alors, puisqu'elle est là,

il y a pas de raison

pour que je n'en profite pas.

C'est une époque en or.


JEAN remonte la fermeture éclair de la robe de FLORENCE dans son dos. FLORENCE se dirige ensuite vers une coiffeuse, sur laquelle se trouve une photo d'elle entourée d'un jeune homme et de DELMAS.


JEAN

C'est à quelle heure,

ton rendez-vous?


FLORENCE

9 heures, 9 heures et quart.


JEAN

(Pointant la photo)

Avec un de ces deux-là?


FLORENCE

Oui.


JEAN

Le jeune aryen blond?


FLORENCE

Non. L'autre.


JEAN

Delmas?

Félicitations.


On sonne à la porte. FLORENCE fouille dans son sac à main, remettant un papier à JEAN.


FLORENCE

Va à l'hôtel du Globe,

rue de la Croix Nivert.

Tu diras que c'est de ma part.

Ce sont des cartes

d'alimentation. Elles sont

vraies. Ce sont les miennes.


JEAN

Mais, et toi?


FLORENCE

Moi, je m'en passe fort bien.

Sauve-toi par l'escalier

de service.


JEAN

Comme un voleur passe

pour une fois.

Mais fourre-toi bien ça

dans le crâne,

Florence, c'est la dernière.

Parce que le voleur,

c'est l'autre.


FLORENCE

Tu sais ce que tu m'as dit

il y a deux ans avant de partir?

«Je n'ai aucune

confiance en toi.

Pourtant, je pars tranquille.

Ce que je demande à une femme,

personne ne peut

me le prendre.

Personne.»


JEAN rigole. On sonne de nouveau.


JEAN

Pour une belle connerie,

c'était une belle connerie.


On cogne à la porte. JEAN va ouvrir, laissant entrer DELMAS.


DELMAS

Agréable surprise.


DELMAS veut fermer la porte mais JEAN l'en n'empêche.


JEAN

Ferme pas la porte, Michel.

Il y en a sûrement un de nous

deux qui ne va pas rester.


DELMAS ferme la porte.


DELMAS

Hein, tu as pas changé toi

au moins. Tu perds pas de temps.


JEAN

J'ai perdu deux ans, Michel.


DELMAS

Je te le fais pas dire.


JEAN

Et toi, pendant ces deux ans,

ce que tu as fait du journal,

tu en es fier?


DELMAS

Pourquoi pas?

Tu connaissais mes opinions.

J'en ai pas changé.


JEAN

Écoute-moi bien, Michel.

Cette guerre, toi et tes amis,

vous finirez par la perdre.

Et j'aime mieux

te prévenir tout de suite.

Après, il n'y aura

aucune pitié

pour ceux qui, comme toi,

n'auront pas changé.


DELMAS

T'es drôle, Jean.

C'est mot pour mot

ce que j'allais te dire.


DELMAS fait un baisemain à FLORENCE, avant de quitter l'appartement.


FLORENCE

Ah, vous êtes parfaits

tous les deux.


JEAN

Tu n'es pas mal non plus en

ton numéro de femme d'affaires.

Toi et ton époque en or.

De la belle merde, oui.


FLORENCE brandit un verre d'alcool dans les airs.


FLORENCE

À ta liberté!


JEAN donne un coup sur le verre, avant de gifler FLORENCE.


JEAN

Tu l'auras voulu.


FLORENCE

Bien sûr.


JEAN et FLORENCE s'embrassent passionnément.


Plus tard, un message radiophonique se fait entendre dans un salon. Un portrait d'Hitler est affiché sur l'un des murs.


VOIX MASCULINE

(Propos traduits de l'allemand)

Les hommes de 50 à 55 ans sont mobilisés.


Un camion militaire rempli d'hommes s'arrête devant la ferme du BOURGMESTRE. Pendant que ROGER s'affaire à atteler une faucheuse à un cheval, le BOURGMESTRE sort de la maison avec son bardas, accompagné de FRITZ. Le BOURGMESTRE refuse un chandail que sa femme voulait lui donner, puis il s'arrête près de JEAN.


BOURGMESTRE

Roger...


ROGER

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

Le BOURGMESTRE poursuit la conversation en allemand.


BOURGMESTRE

J'ai compris...


Le BOURGMESTRE poursuit en allemand.


ROGER

Pourquoi?


BOURGMESTRE

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

...

J'ai compris

pourquoi toi, euh...


Le BOURGMESTRE poursuit en allemand.


ROGER

Pas partir?


BOURGMESTRE

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

ROGER

Qu'est-ce que

vous voulez dire?


BOURGMESTRE

Avec Jean Durrieu.


ROGER

Avec Jean.


BOURGMESTRE

(mot_etranger=DE]Ja[/mot_etranger)

.

ROGER

Vous avez compris pourquoi

je suis pas parti avec Jean.

Je pouvais pas vous faire ça.


BOURGMESTRE

(mot_etranger=DE]Danke[/mot_etranger)

.

La FEMME DU BOURGMESTRE rejoint ROGER et son mari. Le BOURGMESTRE continue en allemand, regardant ses terres, ses bâtiments de ferme et sa maison.


BOURGMESTRE

Compris?


ROGER

Si, très bien.

Je ferai ce que je pourrai.

Vous pouvez partir tranquille.


ROGER et le BOURGMESTRE se serrent la main. ROGER regarde ensuite le BOURGMESTRE se diriger vers le camion, accompagné de sa femme et de FRITZ. Le camion s'éloigne avec le BOURGMESTRE à son bord.


Plus tard, un MESSAGER marche dans la rue principale du village, tout en faisant sonner une cloche. Des curieux s'arrêtent pour l'écouter.


MESSAGER

(Propos traduits de l'allemand)

Monsieur Klotz est nommé

bourgmestre.


Non loin, ROGER installe un tableau d'affichage près de l'entrée d'un bâtiment au centre du village. Un homme entre dans le bâtiment, saluant ROGER en allemand au passage.


Plus tard, une voix masculine se fait entendre dans des haut-parleurs sur une place publique de Paris. Plusieurs curieux s'arrêtent pour écouter le message.


VOIX MASCULINE

De lâches criminels

à la solde de Londres

ont assassiné un officier

de l'armée d'occupation.

En conséquence,

le général Sandorz annonce:

premièrement, les otages seront

immédiatement fusillés.


Un homme, LUDOVIC est chez lui, lisant un magazine couché sur son lit. JEAN fait irruption dans l'appartement.


JEAN

Salut. T'as des nouvelles?


LUDOVIC

Hum, hum. Bonnes et pas bonnes.


JEAN

Accouche et donne-moi

une cigarette.


LUDOVIC

J'ai vu

le colonel Mathieu ce matin.

Après l'affaire de l'autre jour,

il s'imagine

que je suis grillé ici.


JEAN

Alors, Londres?


LUDOVIC

Oui.


JEAN

Tu leur as parlé de moi?


LUDOVIC

J'ai deux places pour le 18.

Avant, c'est complet.


JEAN

Tu as deux places pour le 18?

C'est merveilleux. On dirait

qu'on part en croisière.

Visitez l'Espagne

et ses prisons modèles,

Gibraltar et ses catacombes;

Londres et les feux d'artifice.

Et la frontière, on la passe où?


LUDOVIC

Je sais pas,

du côté de Béhobie.

Ce sont les contrebandiers

qui s'en chargent.

Sous les ordres du curé.


JEAN

Ainsi soit-il. Je t'en prie,

donne-moi une cigarette.


LUDOVIC

Je n'en ai plus.

Au tabac du coin,

je crois qu'ils

m'en doivent encore un paquet.


JEAN se précipite à la porte.


LUDOVIC

Ah, tu t'imagines qu'ils vont

me donner ma ration comme ça?

Attends-moi ici.


LUDOVIC sort de l'appartement, laissant JEAN seul. Une fois rendu dans les escaliers, LUDOVIC se cache dans les toilettes communes de l'immeuble, à la vue d'un AGENT allemand et de deux militaires qui montent les escaliers. Le trio fait irruption dans l'appartement de LUDOVIC, surprenant JEAN.


AGENT

Ludovic Favre?


L'AGENT sort une photo de sa poche, s'exprimant ensuite en allemand.


AGENT

Vous n'êtes pas Ludovic Favre.

Papiers.


JEAN prend ses papiers dans sa poche de veston, pour ensuite les donner à l'AGENT.


JEAN

Qui est Ludovic Favre?


L'AGENT examine les papiers de JEAN.


AGENT

(Lisant)

«Delcroix, Robert».

Suivez-moi.


L'AGENT et un militaire sortent de l'appartement. JEAN s'adresse au deuxième militaire avant de sortir de la pièce.


JEAN

Vous n'auriez pas

une cigarette?


Le militaire somme JEAN de sortir, en allemand.


Plus tard, JEAN se fait interroger dans un commissariat par un policier de la Gestapo. Sur le mur, un calendrier affiche la date du vendredi 12 juillet. Le POLICIER prend les papiers de JEAN et les jettent à la poubelle.


POLICIER

Ils sont faux, vos papiers.


JEAN

Vous les avez

même pas regardés.


POLICIER

C'est ma foi vrai.


Le POLICIER reprend les papiers dans la poubelle.


POLICIER

Eh bien...

Puisque vous insistez,

nous allons les faire

étudier par nos services.

Ils sont remarquablement

organisés, nos services,

monsieur...

(Lisant avec une loupe)

Delcroix.


Plus tard, FLORENCE est chez elle, discutant au téléphone avec DELMAS, qui est dans son bureau.


FLORENCE

C'est toi, Michel? Écoute...

Je suis folle d'inquiétude.

Jean s'est fait arrêter

hier par les Allemands.

Tu m'entends?


DELMAS

Oui, oui. Je t'entends.


FLORENCE

Il faut faire quelque chose

tout de suite, Michel.

Dans sa situation,

tu sais ce qu'il risque.


DELMAS

Excuse-moi, Florence,

mais je suis en conférence.


DELMAS raccroche. Plus tard, JEAN fait les cent pas, emprisonné dans une pièce miteuse. Après avoir donné un coup de pied dans une tasse, JEAN trace une septième croix sur un mur avec un morceau de charbon. Un militaire ouvre la porte de sa cellule, lui donnant des directives en allemand.


JEAN

(Murmurant)

Enfin...


JEAN retrouve le POLICIER dans son bureau. JEAN observe le calendrier, affichant la date du jeudi 18 juillet. Le POLICIER manipule les papiers que JEAN lui avait donnés auparavant.


POLICIER

Eh bien, monsieur... Delcroix,

nos services

ont examiné vos papiers

avec la plus grande attention.


Nerveux, JEAN ravale sa salive.


POLICIER

Les voici.

Vous êtes libres.


JEAN prend les papiers et quitte le bureau. Le POLICIER contacte ensuite le COLONEL GRUBERT par téléphone, lui parlant en allemand. Dans son bureau, le COLONEL GRUBERT raccroche, s'adressant ensuite à ÉRIC.


COLONEL GRUBERT

Voilà. Tout est en ordre.

Vous êtes satisfait, Erich?


ÉRIC se retourne vers FLORENCE, à l'écart dans le fond du bureau.


ÉRIC

Vous êtes contente?


FLORENCE

Merci, Éric.


ÉRIC

Ce n'est pas moi qu'il faut

remercier, Florence.

C'est le colonel Gruber.


Le COLONEL GRUBERT offrent des coupes de champagne à FLORENCE et ÉRIC. ÉRIC refuse la sienne.


ÉRIC

Non. Il faut que je parte.


ÉRIC quitte le bureau.


COLONEL GRUBERT

À vos amours.


Le COLONEL GRUBERT et FLORENCE trinquent.


Plus tard, dans une chapelle, un PILOTE fait son entrée, se dirigeant vers le curé qui est en train de jouer de l'orgue. JEAN, LUDOVIC et un autre homme, CADIX sont parmi les gens présents dans la chapelle, assis à l'avant. Le PILOTE et le curé discutent, le curé cessant de jouer.


JEAN

Qu'est-ce qu'on attend?


LUDOVIC

Le bon Dieu, sans doute.


JEAN

Plaisante pas avec ça.

C'est pas le moment.


CADIX

Dis donc les gars, c'est prévu

pour quelle heure le départ?


LUDOVIC

10 heures.


CADIX

Mais il est 10 heures et quart.


JEAN

Faites-vous

rembourser, mon vieux.


Le PILOTE prend la parole devant les gens.


PILOTE

Changement de programme.

Au lieu de passer directement

par la voie du chemin de fer,

on va remonter la Bidassoa

sur 20 kilomètres.


LUDOVIC

Il y a un pépin?


PILOTE

Non, non.

On décide toujours

du point de passage

au dernier moment.

C'est plus sûr.


CADIX

Alors, on va

faire 20 kilomètres

comme ça à pattes

à la queue leu leu?


PILOTE

Non, au gazo.


JEAN

Quand? Tout de suite?


PILOTE

Le temps de l'allumer.


Le PILOTE quitte la chapelle et le curé se remet à jouer de l'orgue. CADIX quitte la chapelle à son tour, faisant un signe de croix avant de sortir. LUDOVIC fouille dans un sac caché sous le tabernacle, en sortant deux petits paquets. LUDOVIC en offre un à JEAN, qui le refuse.


JEAN

Non, merci.

J'ai peut-être une chance

d'avoir Florence au téléphone.

Je vais au café.

Oh, écoute! Elle sait même pas

qu'ils m'ont relâché.


JEAN se dirige vers la sortie de la chapelle. Pendant ce temps, CADIX, discrètement installé dans le sous-sol de la chapelle, discute au téléphone.


CADIX

363, oui.

Mais non, mademoiselle.

Vous m'avez donné le 63.

Je vous ai demandé

le 363 à Bayonne. Oui.


JEAN aperçoit CADIX au téléphone. JEAN s'approche furtivement de lui.


CADIX

Avec priorité officielle.

Quoi?

Mais je sais mieux que vous

que c'est le siège de la milice.

Ici le sergent-chef Cadix.

Passez-moi le capitaine Ollier.


JEAN surgit derrière CADIX et se met à l'étrangler. CADIX se débat et gémit, mais JEAN tient bon et l'étrangle jusqu'à ce qu'il meurt. JEAN dispose du cadavre en le cachant dans une cage d'escalier. JEAN déconnecte ensuite le téléphone en arrachant un câble. JEAN quitte ensuite les lieux.


Une photo montrant la une du journal «La France libre» du 15 août 1942 est présentée, affichant un article écrit par JEAN DURRIEU, intitulé «Liberté, liberté chérie...». Une émission de Radio Londres joue pendant ce temps.


VOIX DU PRÉSENTATEUR RADIO

Ici, Londres.

Aujourd'hui,

sept-cent-quatre-vingt-seizième

jour de la lutte

du peuple français

pour sa libération.


Une image montrant la une du journal «La France libre» du 15 juin 1944 est présentée. La une affiche un article dont le titre est «Au tableau d'honneur, notre ami Jean Durrieu a reçu la Military Cross des mains du général Alexander.» Une autre émission de Radio Londres est diffusée.


VOIX DU PRÉSENTATEUR RADIO

Ici, Londres.

Aujourd'hui,

mille-quatre-cent-soixante-douzième

jour de la lutte

du peuple français

pour sa libération.

Français, l'heure

de la délivrance approche.

Écrasé sous les bombes,

reculant sur tous les fronts,

le [mot_etranger=DE]Reich[/mot_etranger]

en est réduit

à mobiliser

ses dernières ressources.


Plus tard, dans le village allemand, le TENANCIER observe une longue file de citoyens faisant la queue à l'extérieur de la mairie située au cœur du village. Plusieurs citoyens sont accompagnés de leurs chevaux. À l'intérieur des locaux, ROGER est assis à un bureau, examinant les papiers d'une CITOYENNE, les deux discutant en allemand. ROGER estampille les papiers de la CITOYENNE.


CITOYENNE

(mot_etranger=DE]Danke[/mot_etranger)

, Roger.

(mot_etranger=DE]Danke[/mot_etranger)

.

La CITOYENNE s'éloigne. Un CITOYEN entre dans le bureau, présentant un papier à ROGER.


CITOYEN

(Propos traduits de l'allemand)

Une permission à viser.


ROGER examine le papier, discutant avec le CITOYEN en allemand.


ROGER

(Propos traduits de l'allemand)

Je connais vos filles.


ROGER se sert de son bras pour mimer l'âge et la taille des trois filles du CITOYEN.


ROGER

Willemine, Rosa, Maria.


CITOYEN

(Propos traduits de l'allemand)

Vous les connaissez mieux

que moi.


ROGER estampille le papier du CITOYEN.


ROGER

(Propos traduits de l'allemand)

Trois ans en Allemagne.


CITOYEN

(Propos traduits de l'allemand)

Trois ans sur le front russe.


ROGER

(Remettant le papier au CITOYEN)

(Propos traduits de l'allemand)

Bonne permission!


Plus tard, alors que des citoyens défilent dans les rues du village avec leurs chevaux, ROGER rejoint l'INTERPRÈTE, alité dans une chambre de la mairie.


ROGER

Ça va?


INTERPRÈTE

Doucement. Tout doucement.

N'oublie pas de passer

chez Madame Klintz.


L'INTERPRÈTE donne une enveloppe à ROGER.


INTERPRÈTE

Tu lui diras pour son mari.


ROGER

Oui, qu'elle doit être

courageuse et fière.

Qu'elle est la veuve

d'un héros. Un de plus.

Ça va, j'irai.


Plus tard, dans la maison du BOURGMESTRE, ROGER observe FRITZ qui est en train de se raser. ROGER s'adresse d'abord à FRITZ en allemand, puis lui parle en français.


ROGER

Quand on se rase

à l'heure du dîner,

c'est pas pour aller

embrasser sa mère.


La FEMME DU BOURGMESTRE passe dans le couloir.


FRITZ

Je vais voir une fille.


ROGER

(Essuyant le visage de FRITZ)

Là, t'as encore de la mousse.

Tu me raconteras

comment ça s'est passé.


FRITZ

Oui, monsieur

le [mot_etranger=DE]Bürgermeister

(/mot_etranger)

.

La FEMME DU BOURGMESTRE échange quelques mots en allemand avec ROGER.


ROGER

Des bêtises.


ROGER prend ensuite place à la table de la cuisine, dans la chaise anciennement occupée par le BOURGMESTRE. Plus tard, alors que ROGER fauche le foin dans un champ, HELGA descend la route seule, à pied, avec sa valise. HELGA passe devant ROGER sans le regarder pour ensuite rejoindre la maison.


Le soir venu, ROGER s'apprête à rejoindre HELGA et le reste de la famille à table. ROGER s'adresse à FRITZ.


ROGER

(Regardant HELGA)

Pourquoi ils l'ont relâchée?


FRITZ

Pas relâchée. Usine [mot_etranger=DE]kaputt[/mot_etranger], toute la ville, [mot_etranger=DE]kaputt[/mot_etranger].

Elle, sauvée.


HELGA regarde en direction de ROGER et FRITZ.


HELGA

(Fâchée)

(Propos traduits de l'allemand)

Ici, en Allemagne,

on parle allemand.


ROGER prend place à la table, servant le repas à la FEMME DU BOURGMESTRE. ROGER s'apprête à servir HELGA, qui refuse en plaçant ses mains au-dessus de son assiette. HELGA quitte la table en trombe, montant à l'étage. La FEMME DU BOURGMESTRE prépare ensuite une assiette et rejoint HELGA. FRITZ et ROGER se retrouvent seuls.


FRITZ

Mange.


ROGER

Je n'ai plus faim.


FRITZ

Moi, j'ai...


FRITZ tend son assiette à ROGER, qui lui sert le repas. Un vrombissement de moteurs d'avions se fait entendre. ROGER et FRITZ regardent par la fenêtre, voyant des bombes exploser dans le champ de l'autre côté de la route. Des militaires allemands courent ou passent en voiture sur la route.


Plus tard, une flotte de navires de guerre font leur arrivée sur une plage, pendant que des forces aériennes parachutent une horde de militaires. Des chars d'assaut roulent ensuite dans les rues de Paris, déclenchant une série de combats armés. Plusieurs véhicules avec l'inscription «FFI» sur les portières se garent devant les locaux du journal «L'Espoir».


Dans les locaux du journal, dans lesquels un portrait du général de Gaulle est affiché, LUDOVIC fait circuler un casque de soldat parmi les employés, chacun y déposant un bout de papier. JEAN est dans la salle, vêtu d'une chemise de militaire. LUDOVIC pige ensuite les papiers, les lisant à voix haute un par un.


LUDOVIC

Durrieu... Durrieu...

Durrieu... Durrieu...

Jean.

(S'adressant à JEAN)

Ça, je suppose que c'est

toi. Il y a pas d'autres Jean.


EMPLOYÉ

Non.


LUDOVIC

Durrieu... Durrieu...

Ludovic. Ha!

(S'adressant à JEAN)

Je reconnais ton écriture.

(Pigeant)

Durrieu... Durrieu...

Durrieu... Durrieu... Durrieu.


LUDOVIC dépose le casque.


LUDOVIC

Élu à l'unanimité

moins une voix, la tienne.


Les employés acclament JEAN avec enthousiasme.


EMPLOYÉ

Pour Durrieu, hip, hip, hip...


LES EMPLOYÉS

Hourra!


EMPLOYÉ

Hip, hip, hip...


LES EMPLOYÉS

Hourra!


EMPLOYÉ

Hip, hip, hip...


LES EMPLOYÉS

Hourra!


LUDOVIC

Bravo, patron!

Quels sont les ordres?


JEAN

Eh bien, pour commencer,

un numéro dont on se souviendra.

Sur huit colonnes.

(Écrivant)

Paris... est libre!


Plus tard, des piles de journaux avec comme titre «Paris est libre» sortent des presses, pour être ensuite être distribués par des livreurs en motocyclettes. JEAN s'adresse à un livreur dans la rue, devant les locaux du journal.


ÉDITEUR

N'oublie pas, Valin.

Le numéro, on le donne gratis.


Une fois les livreurs partis, JEAN et LUDOVIC discutent dans la rue.


JEAN

C'est marrant.

Pourquoi «Paris libéré»,

ça n'a pas la même gueule

que «Paris occupé»?

Les maisons, les rues, le ciel.

Tu le sais, toi?

Tu sais ce que Tristan Bernard

disait de la liberté?


LUDOVIC

Oui. Il disait: «La liberté,

c'est quand on sonne chez vous

à 6 heures du matin et qu'on se dit,

tiens, voilà le laitier.»


JEAN

Bien, tu vois, pour moi,

la liberté, c'est à la fois

plus simple et plus compliqué.

C'est quand on sonne,

que c'est pas le laitier,

mais que tu peux encore

sauter par la fenêtre.


Depuis une fenêtre des locaux du journal, un JOURNALISTE interpelle JEAN.


JOURNALISTE

Jean! Oh, oh! Delmas!


JEAN

Quoi, Delmas? Il a été arrêté?


JOURNALISTE

Non. Il s'est suicidé.


Le JOURNALISTE retourne dans le local.


LUDOVIC

Ça m'étonne pas de lui, ça.

Et toi?

À quoi tu penses?

À Florence?


JEAN

Oui. Je suis passé

chez elle tout à l'heure.


LUDOVIC

Alors?


JEAN

Disparue.


Un camion militaire rempli d'hommes s'arrête devant la maison du BOURGMESTRE, pour y prendre FRITZ et KURT. ROGER donne un coup de main à KURT pour monter dans le camion avec son bardas. ROGER serre ensuite la main de plusieurs hommes se trouvant dans le camion. FRITZ prend HELGA et sa mère dans ses bras, les deux femmes sont secouées de sanglots. Le chauffeur donne des coups de klaxon insistants, sommant FRITZ de monter. FRITZ serre ROGER dans ses bras, avant de rejoindre les autres à l'arrière du camion. Le camion repart, HELGA et sa mère saluent les hommes, qui les saluent en retour. HELGA est consolée par sa mère, échappant au passage un mouchoir. ROGER ramasse le mouchoir pour le rendre à HELGA.


Le soir, une voiture dépose JEAN devant une vaste demeure. Alors que JEAN s'apprête à entrer, un claquement de porte de voiture se fait entendre. FLORENCE rejoint JEAN devant la porte.


FLORENCE

J'ai eu de tes nouvelles

par les journaux.

Enfin, par le journal.


JEAN

T'aurais pu me donner

signe de vie.

Tu entres?


JEAN et FLORENCE entrent dans la maison, discutant dans une pièce où se trouve une table de billard.


FLORENCE

(Lançant des boules sur la table)

C'est drôle.


JEAN

Quoi?


FLORENCE

C'est toi qui y seras

arrivé le premier.


JEAN

Arrivé à quoi?


FLORENCE

À l'hôtel particulier.

Mon rêve. Tu te souviens?


JEAN

Viens voir.


JEAN et FLORENCE montent à l'étage, JEAN faisant visiter les lieux à FLORENCE.


JEAN

Il ne manque qu'une toute petite

chose et tout ça m'appartient.

L'hôtel est réquisitionné.


JEAN et FLORENCE entrent dans une chambre en désordre.


JEAN

(Retirant son manteau)

Voilà. C'est ici que je campe.

Tu n'ôtes pas ton imperméable?


FLORENCE

Non.


JEAN

Et toi, où étais-tu

pendant tout ce temps?


FLORENCE

En Sologne. Un coin retiré.

On n'y tond pas les femmes.

Enfin, pas encore.


JEAN

Whisky?


FLORENCE fait signe que non en hochant la tête.


JEAN

Bon...

Tu vois, mon genre à moi,

c'est toujours resté

au fond la chambre d'hôtel.


FLORENCE

Je vois. La bohème.


JEAN se sert un verre.


FLORENCE

(Prenant le verre des mains de JEAN)

Jean...

Toi et moi,

on s'est ratés deux fois.


JEAN

Pas sur tous les plans

quand même.


FLORENCE

Non, c'est vrai.


JEAN s'approche pour embrasser FLORENCE, qui refuse.


FLORENCE

Mais on peut pas bâtir toute

une vie autour de ça, Jean.

C'est peut-être dommage,

mais c'est comme ça.

J'ai rencontré

avant le débarquement

un Argentin,

conseiller d'ambassade.

Je l'aime pas. Je le désire pas.

Je l'épouse la semaine

prochaine à Madrid.


JEAN

Et c'est pour me dire ça

que tu es venue?

Tu l'épouses?


FLORENCE

Pourquoi pas?


JEAN

Bravo.

Tu pars quand?


FLORENCE

J'aurai mon passeport

demain à midi.

Je prends le train demain soir.

Je voulais pas quitter Paris

sans te dire adieu.


JEAN prend une gorgée.


JEAN

Adieu, Florence.


FLORENCE

Adieu, Jean.


FLORENCE quitte la chambre.


ROGER ramasse de la paille avec une fourche dans l'étable. Des aboiements se font entendre dans la cour, attirant l'attention de ROGER. ROGER regarde par la fenêtre de l'étable et voit l'INTERPRÈTE monter les escaliers de la maison. ROGER vaque à ses occupations, mais les aboiements reprennent de plus belle. ROGER rejoint l'INTERPRÈTE dans la cour.


INTERPRÈTE

Roger, cette nouvelle-là,

j'ai pas voulu que toi annonces.


ROGER

Qui c'est?


INTERPRÈTE

Le père.


ROGER

Mon Dieu!


L'INTERPRÈTE repart. ROGER rejoint HELGA et la FEMME DU BOURGMESTRE dans la cuisine, les deux ayant les larmes aux yeux. La FEMME DU BOURGMESTRE fait quelques pas dans la cuisine, avant de s'effondrer. ROGER et HELGA relèvent la femme, qui est inconsciente.


Plus tard, FLORENCE croise JEAN sur les quais d'une gare de train.


FLORENCE

Jean, j'ai horreur des adieux

sur les quais de gare.


JEAN

Moi aussi.


FLORENCE

Alors, pourquoi es-tu venu?


JEAN

Je viens te parler.


La voix d'un ANNONCEUR se fait entendre dans les haut-parleurs de la gare.


VOIX D'UN ANNONCEUR

Attention, attention!

Les voyageurs pour Poitiers,

Bordeaux, Irun, Madrid,

en voiture!


FLORENCE

Me parler? J'espère

que ça tient en une phrase.

Nous n'avons plus

beaucoup de temps.


Un contrôleur s'approche de FLORENCE, qui lui tend son billet.


JEAN

(Regardant le contrôleur)

Un instant!

(Se tournant vers FLORENCE)

Ça tient en deux phrases.

Je t'aime et je veux t'épouser.

Tu restes.


FLORENCE

Tu n'as pas pensé

que je pouvais dire non?


JEAN

Pas une seconde.


FLORENCE

Jean, il faut que tu saches.

Tu es peut-être en train

de gâcher ta vie.


JEAN

Réponds vite.

Tu n'as droit qu'à un mot.

Un seul.


VOIX D'UN ANNONCEUR

En voiture, s'il vous plaît!

Attention, départ du train!


FLORENCE

Imbécile!


JEAN et FLORENCE s'embrassent passionnément, alors que le train démarre.


Dans le village allemand, le MESAGER sonne sa cloche dans la rue principale. Des badauds s'arrêtent pour l'écouter.


MESSAGER

(Propos traduits de l'allemand)

L'ennemi approche.

Les hommes et les femmes

valides doivent

organiser une résistance

totale.


Un peu plus tard, sous l'oeil attentif de ROGER, HELGA prend soin de sa mère, souffrante et alitée, pendant que des bombardements se font entendre au loin. ROGER ouvre un contenant de médicaments, montrant à HELGA qu'il est vide. ROGER se rue sur le téléphone, dans le bureau du BOURGMESTRE. ROGER tente de faire un appel, sans succès. HELGA rejoint ROGER, en panique, s'adressant à lui en allemand.


ROGER

Téléphone [mot_etranger=DE]kaputt[/mot_etranger].

ROGER se précipite à l'extérieur et court jusqu'à la route. ROGER se place ensuite en plein milieu de la route, bloquant le chemin au TENANCIER qui circule en voiture, ses nombreux bagages attachés sur le toit de l'auto. ROGER réussit à faire immobiliser la voiture, échangeant ensuite en allemand avec le TENANCIER. Après une discussion animée, le TENANCIER reprend la route, mais ROGER s'accroche à la porte côté conducteur. Le TENANCIER ouvre le coffre à gants pour y récupérer une arme, mais ROGER réussit à l'attraper avant lui. ROGER pointe le pistolet sur lui en lui disant de se dépêcher et le TENANCIER conduit jusqu'à la maison du BOURGMESTRE, arrêtant la voiture dans la cour.


ROGER

(Klaxonnant)

Helga!


HELGA se présente à la fenêtre de la chambre. ROGER s'adresse à elle en allemand, puis il jette à terre les bagages posés sur la banquette arrière de la voiture. HELGA revient paniquée à la fenêtre et demande ROGER de monter la rejoindre. ROGER court vers la maison et le TENANCIER profiter de l'occasion pour redémarrer et s'enfuir. ROGER rejoint HELGA dans la chambre et découvre la FEMME DU BOURGMESTRE inanimée. ROGER colle son oreille contre la poitrine de la FEMME DU BOURGMESTRE, puis il regardant HELGA en secouant la tête. ROGER recouvre ensuite le visage de la FEMME DU BOURGMESTRE avec le drap. HELGA éclate en sanglots.


Plus tard, une caravane de citoyens prend la route, avec leurs charrettes remplies de bagages. Roulant à contre-sens de la caravane, ROGER et HELGA transportent le corps de la FEMME DU BOURGMESTRE jusque dans un cimetière, pour ensuite l'inhumer. Au moment où ROGER plante une croix, un bruit de moteur d'avion se fait entendre. ROGER et HELGA suivent du regard la trajectoire de l'avion dans le ciel. ROGER profite de l'occasion pour prendre HELGA par les épaules. HELGA se laisse faire, tout en regardant ROGER.


Plus tard, pendant que des soldats allemands entrent dans l'auberge les mains par-dessus la tête, les prisonniers français en sortent, criant de joie.


PRISONNIER 1

Allez, les gars! Ha, ha!


PRISONNIER 2

Vive le futur!


PRISONNIER 1

Direction Paname! En voiture!


Les prisonniers sautent à l'arrière d'un camion, aidé par un PATROUILLEUR.


LOUIS

Ho, ho! Dis donc!

Il y en a encore un.


PATROUILLEUR

Où ça?


LOUIS

Dans une ferme par là.


PATROUILLEUR

Bon, on y va.


Le camion prend la route, les prisonniers se mettant à chanter à l'unisson. Plus tard, dans la maison du BOURGMESTRE, HELGA dresse la table, pendant que ROGER travaille dans un champ. ROGER et HELGA cessent leurs activités, interpellés par les chants des prisonniers. Le camion s'arrête dans la cour de la maison du BOURGMESTRE.


LOUIS

Oh, Roger! Roger!

Allez, grouille-toi!

On est libres, mon gars!


ROGER s'approche de la cour, le regard triste. Le PATROUILLEUR s'adresse à HELGA.


PATROUILLEUR

Alors, où est-il?

Tu parles, dis?


ROGER s'approche et intervient.


ROGER

Lâchez-la, quoi! Je suis là.


PATROUILLEUR

En route. Il faut

qu'on soit à 5 heures au «PC».

Allons, viens!


Le PATROUILLEUR traîne ROGER jusqu'au camion, ce dernier préférant regarder le visage triste d'HELGA.


PATROUILLEUR

T'es sourdingue ou quoi?

Ressaisis-toi, mon vieux.

La guerre continue.

En avant, marche!


Le PATROUILLEUR et ROGER se dirigent vers le camion. ROGER continue de regarder en direction d'HELGA.


PATROUILLEUR

Belle môme, la frisée.

T'as pas dû t'emmerder.


HELGA regarde ROGER monter dans le camion, aidé par les prisonniers.


LOUIS

Allons, mon gars!

Allez! En avant!


Le camion reprend la route, les prisonniers continuant de chanter. ROGER regarde HELGA au loin tandis que le camion s'éloigne.


Plus tard, dans les locaux du journal, JEAN donne des directives à son équipe de mise en page du journal.


JEAN

L'article d'Hubert,

tu le repasses à la une.


EMPLOYÉ

OK.


JEAN

Et la photo juste

en dessous de l'éditorial.

Voilà.

Bien, ça ira comme ça.

Je vous remercie.


Le bureau se vide, sauf LUDOVIC et quelques employés.


JEAN

Ça va, merci.


EMPLOYÉ 1

Non, Jean.

Justement, ça ne va pas.


JEAN

J'écoute.


L'EMPLOYÉ 2 regarde en direction de LUDOVIC, avant de sortir un journal de sa poche.


EMPLOYÉ 2

C'est intitulé «De l'eau dans son vin».

(Lisant)

«Aurions-nous bientôt

l'occasion de présenter

nos félicitations

et nos voeux de bonheur

à Jean Durrieu

de L'Espoir dit Libéré?»


JEAN

Te fatigue pas.

Ça fait partie de mes

attributions de lire la presse.

Même la presse

de chantage. J'ai lu.

Après?


LUDOVIC

On peut publier un démenti.


JEAN

Sûrement pas.


LUDOVIC

Tu penses

que ça donnerait corps?


JEAN

Non, Ludovic. C'est

beaucoup plus simple que ça.

Je ne vais pas publier

un démenti parce que c'est vrai.

J'épouse Florence.


LUDOVIC

Tu as pensé au journal?


JEAN

Bien sûr.


LUDOVIC

Et tu es arrivé

à cette conclusion

que ta vie privée

ne regardait que toi?


JEAN

Pas tout à fait.


L'EMPLOYÉ 1 et un autre travailleur s'apprêtent à s'éloigner. JEAN les retient dans le bureau.


JEAN

Écoutez-moi.

Je ne vais pas vous rappeler

tout ce qu'on a fait

pendant quatre ans pour

rester des hommes libres.

Vous le savez aussi bien que

moi. Et on a finalement gagné.

Mais si c'est pour

s'entendre dire aujourd'hui

par les copains

de ces quatre ans, par ceux

qui ont combattu pour la même

liberté qu'on n'a pas le droit

d'épouser la femme qu'on aime,

alors c'est vraiment

que ça valait pas le coup.

Voilà ma conclusion.

Vous pouvez foutre le camp.


Les employés s'en vont, sauf LUDOVIC. JEAN s'assied à son bureau.


JEAN

Toi aussi.


LUDOVIC

Jean...

Aujourd'hui, diriger un journal,

c'est pas seulement

vendre du papier.

C'est défendre une cause.


JEAN

Ce qui veut dire?


LUDOVIC

Que tant que tu seras

à la tête de

«L'Espoir»,

tu ne peux pas

épouser cette femme.


JEAN

Qu'est-ce qui peut

m'en empêcher?


LUDOVIC

Elle a été

la maîtresse de Grubert.

Le chef de la Gestapo

de l'avenue Foch.


JEAN

C'est immonde.


LUDOVIC

Je te le fais pas dire.


JEAN se lève, furieux.


JEAN

C'est immonde d'ajouter

foi à ces calomnies.


LUDOVIC

La voiture est en bas.

Tu trouveras dans ma serviette

le dossier qu'ils ont

réuni sur Florence.

Dossier que j'aurais préféré

que tu ne vois pas.

Ou on publie un démenti

et on continue à faire

du bon travail ensemble,

ou «L'Espoir» annonce

en même temps ton mariage...

et ta démission.

C'est elle ou nous, Jean.


JEAN

J'avais compris.


Plus tard, ROGER est de retour comme employé de la boulangerie, préparant des tartelettes dans le sous-sol avec son BEAU-PÈRE et un autre employé. ALICE ouvre une trappe dans le plafond.


ALICE

Les religieuses

de Madame Guichon, ça arrive?


ALICE referme la trappe. ROGER se tourne vers son BEAU-PÈRE.


ROGER

(Prenant une tartelette)

T'en veux une?


BEAU-PÈRE

Ah non, non.

Grouillez-vous.

C'est l'heure du coup de feu.


ROGER

Coup de feu,

coup de feu. J'en ai jamais

tant entendu parler

pendant toute la guerre.


BEAU-PÈRE

Hum! Là où tu étais?


ROGER

Planqué comme qui dirait.


BEAU-PÈRE

J'ai pas dit ça.

T'es parti, tu t'es battu,

t'as été fait prisonnier.


ROGER

Je me suis pas vraiment battu,

mais j'ai vraiment

été fait prisonnier.

Et encore...


BEAU-PÈRE

T'as fait ton devoir.


ROGER

J'ai essayé.


Une sonnerie se fait entendre. ALICE ouvre la trappe de nouveau.


ALICE

Alors, ces religieuses,

c'est pour aujourd'hui

ou pour demain?


ALICE referme la trappe.


ROGER

C'est fou ce qu'elle a

la voix de sa mère.


Plus tard, ROGER et ALICE discutent dans leur chambre. ALICE est sous les couvertures, écrivant des notes dans un cahier.


ROGER

T'en as pas marre

de faire tes comptes?


ALICE

Pourquoi tu dis ça?


ROGER

Pour rien. Comme ça.


ALICE

J'aime pas comme tu parles

depuis quelque temps, Roger.

Pendant que tu n'étais pas là,

j'ai fait marcher le commerce

toute seule et je ne t'ai pas trompé.

Toutes les femmes de prisonnier

ne peuvent pas en dire autant.


ROGER

Qu'est-ce que tu veux de plus?


ALICE

Quoi?


ROGER enfile un pyjama.


ROGER

Rien. Je terminais ta phrase.

«Je suis ta femme.

J'ai fait marcher le commerce.

Je t'ai pas fait cocu.

Qu'est-ce que tu veux de plus?»

Tu me demandes ce que je veux.


ALICE

Tu ne vas pas me le reprocher tout

de même? Ça, c'est un monde!


ROGER

Bien sûr,

je te le reproche pas.


ALICE

Qu'est-ce que

tu me reproches alors?


ROGER

Rien.


ALICE

Tu vois.


ROGER

Si je te le disais,

tu me croirais pas.

T'as toujours l'air

d'une femme-tronc.

Derrière ta caisse,

on voit jamais tes jambes.

Même là dans ton lit, tiens, on

dirait que t'es coupée en deux.

Puis, tu comptes tes sous,

tu comptes tes sous.


ALICE

Arrête de dire

des bêtises, tu veux?

Éteins.


ALICE se détache les cheveux.


ALICE

Viens.

Comme ça, tu verras

si j'en ai des jambes.


ROGER

Comme tu dis ça, Alice.

Ça a l'air dégueulasse.


ALICE éteint sa lampe de chevet.


ALICE

Comme tu voudras.


ROGER se couche, ajustant ensuite son réveil.


ALICE

Je croyais que demain,

c'était le jour de papa.


ROGER

Non.

Demain, c'est mon jour à moi.


Plus tard, JEAN et FLORENCE discutent dans leur chambre. FLORENCE examine des documents et des photos, qui la montrent au bras d'un militaire allemand.


JEAN

Dis-moi que ça n'est pas vrai.

Dis-moi au moins que tu as

empêché certaines choses,

certaines horreurs.

Dis-moi au moins

que t'as essayé, Florence.


FLORENCE

Si tu trouves aujourd'hui

à Paris un collaborateur,

un seul qui te dise qu'il n'a

pas au moins sauvé un juif

ou un résistant,

présente-le-moi.

Mais moi, je ne te le dirai pas.


JEAN

Non. Tu me le diras pas

parce que ce n'est pas vrai!


FLORENCE

Oh, mon pauvre Jean.


JEAN

Puisque tu aimes les coups,

tu vas être servie.

Mais je te préviens

tout de suite que cette fois-ci,

ça va pas se terminer

au plumard!


FLORENCE

Oh, ce que tu peux être bête.


JEAN saisit FLORENCE par le col.


JEAN

Florence, regarde-moi.

Regarde-moi bien.

C'était pour moi. Hein?

C'est toi qui m'as sorti de là?

Réponds-moi, je t'en supplie.

Si c'est ça, dis-le.

C'est toi?


FLORENCE

Qui veux-tu que ce soit?

Delmas avait refusé.

Tout le monde avait refusé.


JEAN relâche FLORENCE en soupirant.


FLORENCE

Non, Jean. Non.

Non, il fallait bien.


JEAN agrippe à nouveau FLORENCE par le col.


JEAN

Non, il fallait pas!

Il fallait n'importe quoi,

mais pas ça!

Il fallait me laisser crever,

mais pas ça!

Pas ça!


JEAN gifle FLORENCE, qui tombe. FLORENCE se met à sangloter.


JEAN

Florence.

Florence, ma chérie.

Regarde-moi, Florence. Florence!


JEAN et FLORENCE s'embrassent passionnément.


Le jour venu, le réveil sonne dans la chambre d'ALICE et de ROGER. ROGER arrête le réveil, empêchant ALICE de se réveiller. ROGER enfile ensuite en douceur des vêtements de ville.


Chez JEAN, FLORENCE déjeune pendant que JEAN ajuste sa cravate.


FLORENCE

Tu as pris une décision?


JEAN

Sauter par la fenêtre?

Quand c'était la Gestapo

qui sonnait,

et qu'il y avait encore

cette solution,

j'ai l'impression

que c'était le bon temps.


FLORENCE

Tu ne veux pas essayer de

regarder les choses calmement

au lieu de dire des bêtises?

Moi non plus,

j'ai pas fermé l'oeil.


JEAN

Bon. Eh bien, regardons

les choses calmement.

Je t'écoute.


JEAN s'assied auprès de FLORENCE.


FLORENCE

Eh bien, de deux choses l'une.

Tu gardes le journal.


JEAN

Pardon. Pour le moment, c'est

plutôt le journal qui me garde

ou qui me fout à la porte.


FLORENCE

Tu gardes le journal

et tu me pries de disparaître.


JEAN

C'est ça que tu appelles

parler sérieusement?


FLORENCE

Ou que tu me gardes moi

et que tu remplaces le journal

par un autre.


JEAN

Parce que tu crois

qu'un journal,

ça se remplace comme ça?


FLORENCE

Je sais pas, Jean.

Je te demande.


JEAN

Eh bien, moi, je te réponds.

Pour moi, «L'Espoir»,

c'est irremplaçable.

Si je le quittais,

c'est comme si je désertais.

Et pour aller où?

Dans la presse pourrie

d'avant-guerre

qui reparaîtra peut-être

dans trois ou quatre ans.


FLORENCE

Trois ou quatre ans?

Et d'ici là?


JEAN

On a de fortes chances

de bouffer de la vache enragée.

Ça te fait peur?


FLORENCE

Oui.

J'ai 32 ans.


JEAN

Tu es bien

telle que je t'aime.

Toujours lucide,

n'essayant pas de tricher.

D'ailleurs, si tu m'avais

répondu non,

je crois bien que

ma décision était prise.


FLORENCE

Et maintenant?


JEAN embrasse FLORENCE sur la joue.


JEAN

Maintenant, je ne sais pas.

Je ne sais plus.


JEAN quitte la maison. Un bruit de moteur d'automobile se fait entendre. FLORENCE court à la fenêtre.


FLORENCE

Jean!


Le son d'une voiture s'éloignant au loin se fait entendre. Plus tard, JEAN se rend dans les locaux du journal, croisant ROGER dans l'entrée.


JEAN

Roger!


JEAN et ROGER se prennent dans les bras.


Pendant ce temps, FLORENCE est chez elle, pleurant devant sa coiffeuse. FLORENCE ouvre la porte d'une armoire et regarde une valise à l'intérieur. FLORENCE referme l'armoire immédiatement.


JEAN et ROGER prennent un verre dans un bar.


ROGER

Je t'ennuie

avec mes histoires.


JEAN

Mais non, absolument pas.

Qu'est-ce que

je peux faire pour toi?


ROGER

Tu peux me procurer un ordre

de mission, vrai ou faux?

Jean, sans toi,

j'y arriverai pas.

Tu ne peux pas?


JEAN

Mais si, je peux.

Là n'est pas la question.

Roger, tu te rends compte

de ce que tu fais?

Tu veux retourner là-bas?


ROGER

J'ai pas autre chose à faire.


JEAN

(Baissant les yeux)

C'est Helga

que tu vas rejoindre?


ROGER

C'est elle et c'est pas elle.

Toi, t'as toujours

été quelqu'un.

Tu peux pas comprendre.

Là-bas, je servais

à quelque chose.

Pour la première fois de ma vie,

j'ai eu l'impression

que les autres avaient

besoin de moi.

Ici...

Ben, ici, je ne suis plus

dans ma peau.

Mon beau-père, ma femme,

quand je les regarde,

je ne me reconnais pas.

Bien sûr, Helga et moi...

... je crois qu'on s'aime bien.


Un SERVEUR interpelle JEAN.


SERVEUR

Monsieur Durrieu! Téléphone.


JEAN se lève et rejoint le SERVEUR.


SERVEUR

Votre bureau, monsieur.


JEAN prend le combiné.


JEAN

Oui?

Non, pas maintenant, Ludovic.

J'ai besoin d'être seul.

Je te donnerai ma décision

demain matin.

Passe-moi Denise, veux-tu?

Denise? Appelez chez moi

et dites que je m'absente

24 heures pour

une affaire urgente.

Oui.


JEAN raccroche, rejoignant ensuite ROGER.


ROGER

Je te dérange?


JEAN

Pas toi, non. Au contraire.


Plus tard, FLORENCE est dans un wagon de train en gare, regardant par la fenêtre. Dans les haut-parleurs, la voix de l'ANNONCEUR se fait entendre.


VOIX D'UN ANNONCEUR

Attention, attention,

les voyageurs

pour Poitiers, Bordeaux,

Irun, Madrid, en voiture,

s'il vous plaît.

En voiture.


JEAN est au volant d'une voiture, avec ROGER comme passager.


JEAN

On aurait quand même pu passer

chez toi prendre une valise.


ROGER

La première fois, j'en avais

pas non plus, ça s'est arrangé.


JEAN

Ça s'est arrangé?

T'en as de bonnes.


Le train de FLORENCE quitte la gare. FLORENCE, le regard triste, se mordille les lèvres.


La nuit venue, un train traverse un champ, pendant qu'une voiture file à bonne allure sur une route de campagne.


Le jour venu, ROGER se fait servir à boire dans un café de Strasbourg. Une sonnerie de téléphone se fait entendre.


SERVEUSE

Allô, oui?

(S'adressant à JEAN)

Vous avez Richelieu, monsieur.


JEAN décroche le combiné d'un téléphone placé discrètement dans un corridor du café.


JEAN

Ici Durrieu.

Passez-moi Ludovic.


LUDOVIC est dans une vaste salle remplie de presses, observant un travailleur.


VOIX D'UN IMPRIMEUR

Ludovic, téléphone.


LUDOVIC prend le combiné.


LUDOVIC

Allô.

Ah, c'est toi? Alors?


JEAN

Tu peux annoncer mon mariage

et ma démission.

Adieu, Ludovic.


LUDOVIC

Adieu, Jean.


JEAN rejoint ROGER au bar du café.


ROGER

Ça va comme tu veux?


La SERVEUSE raccroche le combiné du téléphone.


SERVEUSE

Vous avez eu l'unité,

monsieur,

et Passy ne répond pas.


JEAN

Dites qu'on insiste.


SERVEUSE

Bien.


La SERVEUSE compose un numéro. Au même moment, une sonnerie de téléphone se fait entendre dans un appartement. Le téléphone repose sur un meuble, près d'une photo de FLORENCE. Une lettre avec l'inscription «Pour Jean» est déposée tout près. Pendant que la sonnerie résonne toujours, la voix de FLORENCE se fait entendre.


VOIX DE FLORENCE (Narratrice)

«J'ai 32 ans et j'ai peur.

Peur d'en avoir bientôt 35,

40 et d'être pauvre.

Puis, je sais que

si tu quittais le journal

à cause de moi,

tu me le pardonnerais jamais.

Alors voilà,

c'est moi qui pars.

Et cette fois-ci, nous

nous séparons pour toujours.

Adieu, Jean.»


Plus tard, des soldats allemands discutent entre eux près d'un poste frontalier situé près du Rhin. La voiture conduite par JEAN s'arrête près du poste. Papiers en main, JEAN se met à discuter avec un soldat, pendant que ROGER regarde les bateaux naviguer sur le fleuve. JEAN fait ensuite signe à ROGER.


JEAN

Roger!


ROGER rejoint JEAN près d'un grillage, JEAN lui remettant ensuite les papiers.


JEAN

Voilà, mon vieux.

Tout est en règle.


Un soldat ouvre une porte en grillage donnant sur un pont.


ROGER

Quand même,

t'as été drôlement chic.


JEAN

Tu permets que

je te dise merde, Roger?


ROGER

Au moins, tu sais maintenant

que je suis sauvé.

Tu m'as pas raconté

grand-chose, mais...

... tu m'ôteras pas de l'idée

que c'est à moi

à te souhaiter bonne chance.


Les deux hommes se serrent la main. ROGER marche d'un bon pas sur le pont. JEAN le regarde s'éloigner à travers le grillage de la porte. JEAN salue ROGER de la main et celui-ci lui renvoie la politesse. La voix de FLORENCE se fait ensuite entendre.


VOIX DE FLORENCE (Narratrice)

«Adieu, Jean. Adieu, mon amour.

Je sauve ce que tu as

de plus précieux au monde:

ta liberté.»


Générique de fermeture



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