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Vidéo transcription

Les dernières fiançailles

À son soixante-dix-huitième printemps, après cinquante-cinq ans de vie commune avec Rose, sa femme, Armand Tremblay est victime d’un infarctus. On veut le transporter à l’hôpital. Il s’objecte, sachant que la mort ne tardera pas. Rose, sagement, promet de mourir en même temps que lui. Car ce n’est pas juste que l’un parte sans l’autre quand, depuis cinquante-cinq ans, deux ne font qu’un.



Réalisateur: Jean Pierre Lefebvre
Acteurs: Marthe Nadeau, J.-Léo Gagnon, Marcel Sabourin
Année de production: 1973

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Dédicace : Pour fêter la naissance de Blaise


Début générique d'ouverture


Titre :
Les dernières fiançailles


Fin générique d'ouverture


Le jour se lève. Un coq chante. Dans une maison de campagne, un bruit régulier se fait entendre. Celui d'une horloge qui affiche 6 heures 22. Un crucifix est fixé au mur d'une chambre, dans laquelle un homme, ARMAND TREMBLAY, est couché. Il tousse. Sa femme, ROSE TREMBLAY, est couchée à côté de lui. Ses yeux sont ouverts. Elle prend son chapelet sous son oreiller et s'assoit dans le lit. Elle fait son signe de croix, embrasse son chapelet et le dépose sur sa table de nuit. ROSE enfile ses pantoufles et sa robe de chambre, puis replace ses cheveux devant le miroir. Elle sort de la chambre et retire le drap recouvrant la cage de son oiseau.


ROSE TREMBLAY

Bonjour, mon petit pit!

Bonjour! Pit!

Pit! Pit! Pit!


ROSE met des bûches et du journal dans le foyer et allume un feu. Elle remplit un bol de lait, puis appelle son chat.


ROSE TREMBLAY

Minou! Viens, mon beau minou!

Minou!


ROSE met de l'eau à bouillir et dépose un sachet de thé dans un pot.


Pendant ce temps, ARMAND se réveille péniblement. Il prend son dentier dans le verre d'eau sur sa table et le met dans sa bouche. Il enfile à son tour ses pantoufles, une chemise et un pantalon.


ROSE dépose sur la table une assiette de rôties.


ARMAND TREMBLAY

Bonjour, ma vieille.


ROSE TREMBLAY

Bonjour, mon vieux.


ARMAND jette un regard aux deux horloges de la maison. L'une d'elles est quelque peu en retard. Il l'ajuste. ARMAND jette un regard à l'extérieur.


ARMAND TREMBLAY

On va peut-être avoir

une belle journée.

Pas chaud, chaud, chaud!


ARMAND enfile une veste.


La bouilloire siffle.


ROSE TREMBLAY

Ça sera pas long,

l'eau bout.


ARMAND s'assoit à table.


ARMAND TREMBLAY

Tabarouette que j'ai mal dormi

cette nuit.


ROSE TREMBLAY

J'ai bien vu ça.

T'as pas arrêté de grouiller.

T'as passé ton temps

à me réveiller.


ARMAND TREMBLAY

Pauvre vieille.

J'ai assez fait

un drôle de rêve...

Dans notre jardin, il poussait

rien que de la mauvaise herbe.

On avait beau l'arracher,

l'arracher...

Elle repoussait.

Elle repoussait tout le temps.

Puis c'était l'été.

Et puis, c'était l'automne.

C'était l'hiver.

Puis c'était

le printemps encore.

Puis la mauvaise herbe poussait.

Elle poussait toujours.

On avait beau l'arracher,

elle repoussait.

C'est drôle, les rêves,

des fois, hein?

En tout cas...


Plus tard, ARMAND bêche son jardin. ROSE quant à elle installe des cordes pour délimiter des rangs.


ARMAND TREMBLAY

Il fait chaud!


ARMAND s'essuie le visage et tousse.


ROSE TREMBLAY

Oui, pas mal.


Une voiture passe à toute vitesse sur la route.


ARMAND TREMBLAY

Il va pourtant se la péter,

un de ces quatre matins,

ce maudit fou-là.


ROSE TREMBLAY

C'est encore le jeune

Pronovost, là?

Hé que je voudrais pas

être sa mère!


ROSE creuse un sillon dans le jardin. ARMAND est essoufflé. Il s'essuie le visage.


Plus tard, une voiture s'arrête devant leur boîte aux lettres. Une femme y dépose une enveloppe, puis l'homme qui conduit klaxonne.


ROSE TREMBLAY

Ça doit être nos chèques

de vieillesse.


ARMAND TREMBLAY

Ça doit pas.

Ils arrivent toujours le 27.


ARMAND peine à respirer.


ROSE se rend à la boîte aux lettres, puis revient auprès de son mari avec les enveloppes.


ROSE TREMBLAY

C'était encore

de la publicité.


ARMAND TREMBLAY

Qui c'est que tu veux

qui nous écrive?


ARMAND reprend le travail. Il tousse et respire difficilement. Il s'arrête, essoufflé, pour s'essuyer le visage. Il se tient la poitrine.


ARMAND TREMBLAY

(D'une voix faible)

Rose...


Plus tard, ROSE pétrit de la pâte qu'elle enfarine et dépose dans un moule. ARMAND est assis au salon, le chat sur les cuisses. ROSE met de l'eau à bouillir et prépare le thé.


L'horloge sonne, ce qui réveille ARMAND. Il sursaute, puis se prend la poitrine. Il tousse.


ROSE TREMBLAY

Puis? Comment

ça va, mon vieux?

T'as mal?


ARMAND TREMBLAY

Ah...

Je suis pas tuable,

tu le sais bien.

Ça va passer.


ROSE TREMBLAY

T'aimerais pas mieux

que j'appelle le docteur?

C'est pas la première

fois que ça t'arrive, ça.


ARMAND TREMBLAY

Bien non,

bien non, bien non.


La bouilloire siffle.


ROSE TREMBLAY

Tu vas prendre

un bon thé chaud, là.

Ça va te faire du bien.


ROSE prépare le thé et l'apporte au salon. Elle sort de sa poche son alliance et la met à son doigt avant de servir le thé.


ARMAND TREMBLAY

Merci bien.


ROSE s'assoit dans la chaise berçante devant son mari.


ARMAND TREMBLAY

On est bien le 14 de mai,

aujourd'hui?


ROSE TREMBLAY

Oui.

14 du mois de Marie.

Hier, c'était la fête des Mères.


ARMAND TREMBLAY

Eh bien!

Ça va faire 50 ans

qu'on s'endure, déjà!

Pas si mal, hein,

sa vieille?


ROSE TREMBLAY

Bois ton thé, là,

pendant qu'il est chaud.


ARMAND tousse.


ROSE TREMBLAY

Tu prends pas de biscuit?


ARMAND TREMBLAY

(Toussant)

Tout à l'heure.

C'est bon, ton thé,

sa vieille.


ROSE TREMBLAY

C'est le même depuis 50 ans.


ARMAND TREMBLAY

(Souriant)

C'est pour ça

qu'il est si bon.


ROSE TREMBLAY

Tu dis des bêtises.


ARMAND TREMBLAY

C'est pas des bêtises,

c'est pas des bêtises.

Ah, cré Rose, des fois!

Tu changeras donc jamais...

Chaque fois qu'on veut

te faire un compliment,

tu tournes le dos,

comme une vraie mouffette.

Mais souviens-toi...

Souviens-toi,

ma petite crapaude,

que ça te faisait bien plaisir

quand même, à 20 ans,

que je te dise que t'étais

bien belle et puis que...


ROSE TREMBLAY

C'est pas un péché.


ARMAND TREMBLAY

Tabarouette que non,

c'est pas un péché!

C'est même une grande vertu.


ROSE soupire.


ROSE TREMBLAY

Tu parles pour rien dire.

Finis ton thé, ça va être froid.


ARMAND TREMBLAY

Bon, bon...

Je ne dis plus rien.


ROSE sort de la maison et entre dans l'enclos des poules qui caquettent.


ROSE TREMBLAY

Bidu-bidu-bidu-bidu...

Bien oui, mes petites.


ROSE lance des grains aux poules.


ROSE TREMBLAY

Tiens!

Tiens!


ROSE sort de l'enclos et verse une larme.


ROSE TREMBLAY

Voyons, Rose!

Espèce de folle!

(Sortant un mouchoir de sa poche)

Tu vas pas te mettre

à brailler!


ROSE essuie ses larmes. Le bruit de l'ouverture la porte la fait sursauter. Elle range son mouchoir et retrouve ARMAND qui sort de la maison.


ROSE TREMBLAY

Tu peux pas rester tranquille

5 minutes?


ARMAND TREMBLAY

Ah, bah, bah! Ça va me faire

du bien de prendre l'air un peu.

Ça sent le moisi

du printemps, là-dedans.

Viens marcher, ma vieille.


ROSE TREMBLAY

Il faut que je

prépare le souper, là.

Puis c'est pas

bon pour toi, ça.


ARMAND TREMBLAY

Voyons...

Qu'est-ce que t'as

aux yeux, donc, toi?


ROSE TREMBLAY

C'est rien, c'est rien.


ARMAND TREMBLAY

Ah bon...

(S'adressant au coq)

Attention de pas maganer

mes poules, toi,

mon gros tabarouette!


ARMAND et ROSE marchent sous les arbres dans leur verger.


ARMAND TREMBLAY

Cré Rose, va!

Belle Rose du printemps!

Ah! Maudit que c'est beau!

De la belle herbe

verte qui pousse.

Maudit que c'est beau,

les belles choses du bon Dieu.

J'ai jamais pu

comprendre ça, moi.

La belle herbe

verte qui pousse,

la belle neige

blanche qui tombe,

la bonne eau d'érable,

les belles feuilles d'automne.

Non, j'ai jamais été capable

de comprendre ça,

puis je pense bien

que je comprendrai jamais.

Ha!

Si quelqu'un m'avait dit

qu'on aurait fini

comme gardiens de verger...

Te souviens-tu, il y a 2 ans?

Quand on avait vu la chose?


ROSE TREMBLAY

Bien oui, bien oui...


ARMAND TREMBLAY

C'était tout rouge,

ça s'éloignait, ça revenait,

ça grossissait, ça rapetissait.

Bonyenne de bonyenne!

Moi, j'aurais pas détesté

ça, lui voir le visage,

ce Martien-là.

Je me demande bien ce

qu'il pense de nous autres.

Je le sais bien pas trop...


ROSE TREMBLAY

Bon, viens, on va

rentrer, Armand, là.

Il faut pas que

tu te fatigues.


ARMAND TREMBLAY

Oui, ma Rose!

Oui, ma Rose!


ARMAND embrasse ROSE sur le front. ARMAND et ROSE rentrent à la maison. En chemin, ARMAND pointe des choses au loin. ROSE semble amusée, on l'entend rire faiblement.


Au souper, ARMAND est préoccupé, pendant que ROSE mange.


ROSE TREMBLAY

Veux-tu du pain?


ARMAND TREMBLAY

Non, merci. J'en ai encore.


ROSE TREMBLAY

T'as pas encore

touché à ta soupe.


ARMAND TREMBLAY

Je la mange tout de suite.

(Prenant une bouchée)

Elle goûte bon.


ROSE, ayant terminé sa soupe, lave et essuie son bol. Elle apporte ensuite un chaudron au centre de la table. ARMAND soulève le couvercle, regarde à l'intérieur en touillant, puis remet le couvercle. ROSE revient à table.


ARMAND TREMBLAY

Veux-tu bien me dire, Rose...

pourquoi est-ce que t'as

toujours été si pressée

pour laver la vaisselle?


ROSE TREMBLAY

Je te l'ai déjà dit.

Les assiettes collent pas

puis ça sauve du temps.


ROSE sert les assiettes.


ARMAND TREMBLAY

Mais à quoi tu penses

que ça sert de gagner du temps?

Gagner du temps...

Gagner du temps à notre âge...

Au fond, c'est pas

si bête que ça.

Après tout, le temps,

c'est peut-être la seule

chose qui nous reste.

Le temps puis notre

pension de vieillesse.

Notre petit jardin, aussi.

Qu'est-ce que tu veux

qu'on fasse d'autre à notre âge?

Dormir, manger, dormir.

Et puis...

s'inquiéter s'il y a un ciel,

un bon Dieu.

Je sais pas s'il l'a rencontré,

le bon Dieu, notre Rosaire.


ROSE TREMBLAY

Tu devrais pas

penser à Rosaire.


ARMAND TREMBLAY

Je sais bien, je sais bien,

mais j'y pense pareil.

Notre seul fils.


ROSE TREMBLAY

Tu te fatigues,

puis c'est pas bon de penser

aux morts, mon vieux.

Il faut pas penser aux morts.

C'est pas bon pour les vivants.

Ça porte malchance.


ARMAND TREMBLAY

Rosaire, c'est pas un mort

comme les autres.

Puis c'est pas vrai qu'il faut

pas penser aux morts, Rose.

Il faut penser aux morts.

Il faut penser à la mort,

ma Rose.

Tu vois bien que toi et moi,

on est assez proches d'elle.

C'est même une chance

qu'on soit pas encore avec.

Non...

C'est pas un péché

de penser aux morts.

Ni à la mort.

À notre âge, c'est normal.

Mais pour Rosaire,

c'était pas normal.

Non. Il avait pas le droit

de mourir à cet âge-là.

Pourquoi est-ce qu'il

est mort, maudit?

Pourquoi, maudit bon Dieu?


ROSE TREMBLAY

Blasphème pas, mon vieux.

C'est pas bon pour ton coeur.

Puis Rosaire...

il peut pas ressusciter.


ARMAND TREMBLAY

T'as peut-être raison.

N'empêche qu'aujourd'hui,

on aurait peut-être

des petits-enfants.

On serait pas tout seuls.

Tu serais grand-maman.

Moi, je serais grand-père.


ROSE pleure.


ARMAND TREMBLAY

Pardon, pardon,

ma Rose! Pardon!

Non, il faut pas pleurer.

Il faut pas pleurer. J'ai

pas voulu te faire de peine.

C'est pas de ta faute,

c'est pas de ma faute.

C'est pas notre faute,

c'est de la faute

à leur maudite guerre.


ROSE TREMBLAY

C'est pas pour ça

que je pleure.


ARMAND TREMBLAY

Non? Bien c'est pour quoi?


ROSE TREMBLAY

Tu le sais bien, pour quoi.


ARMAND TREMBLAY

Je vois pas...

Non, je vois pas.


ROSE TREMBLAY

C'est parce que j'ai

pas été assez bonne

pour te donner d'autres

enfants que Rosaire.


ARMAND TREMBLAY

Tut! Tut! Tut! Ma Rose,

qu'est-ce que tu vas

chercher là?

Voyons, ça fait 50 ans

qu'on est heureux ensemble.

Moi, j'en demande pas plus.

C'est le bon Dieu

qui a pas voulu.

C'est le bon Dieu

qui a fait la chose comme ça.


ROSE TREMBLAY

Merci, mon vieux.

Merci.


Plus tard, dans le salon, un jeu-questionnaire est présenté à la télévision. ROSE joue aux cartes, au jeu de solitaire. ARMAND somnole devant la télévision.


ARMAND TREMBLAY

C'est toujours la même chose,

ces maudites niaiseries-là.


ARMAND se lève, puis éteint la télévision et sort de la pièce.


ROSE se lève, puis rallume la télévision.


Dans la cuisine, ARMAND entreprend de réparer une horloge.


ROSE continue de jouer aux cartes en jetant de temps en temps des coups d'oeil à la télévision.


ARMAND se verse un verre d'alcool en cachette, le boit, puis range la bouteille dans l'armoire. Il retourne dans le salon.


ARMAND TREMBLAY

Pourquoi t'as pas fermé

cette niaiserie-là?


ROSE TREMBLAY

Bien, ça passe le temps.

Puis j'aurais tellement aimé ça

gagner le gros lot une fois

dans ma vie.

Ou bien un voyage

dans les vieux pays.


ARMAND prend l'Almanach du peuple 1973 sur la table du salon et se rassoit sur le sofa.


ARMAND TREMBLAY

Bof, tous les pays

se ressemblent.


ARMAND tousse.


ROSE TREMBLAY

Je vais aller

te chercher quelque chose.


ARMAND TREMBLAY

Pas des maudites pilules!


ARMAND referme le livre et les yeux. Dans la chambre, ROSE prend des pilules dans la commode. Elle regarde la photo de Rosaire sur celle-ci, puis retourne au salon, où ARMAND dort. Elle lui enlève le livre des mains et place un oreiller derrière sa tête. ROSE met ensuite la table pour le déjeuner du lendemain.


Le lendemain, le jour se lève. Un bruit régulier se fait entendre. Celui d'une horloge qui affiche 6 heures 22. ROSE est couchée dans la chambre. La voix d'ARMAND se fait entendre.


ARMAND TREMBLAY

Bonyeu de bonyeu!


ROSE se réveille en sursaut. Elle boutonne sa veste et rejoint son mari dans le salon.


ROSE TREMBLAY

Bonjour, Armand.


ARMAND tousse.


ARMAND TREMBLAY

Tabarouette, pourquoi est-ce

que tu m'as laissé

dormir icitte?


ROSE TREMBLAY

Tu dormais si bien!


ARMAND TREMBLAY

(Soupirant)

T'aurais dû me réveiller.


ARMAND essaie de se lever du sofa, mais il n'y arrive pas.


ARMAND TREMBLAY

Voyons! Voyons, Armand Tremblay!

T'es pas si vieux que ça!


ROSE TREMBLAY

Fatigue-toi pas. Reste assis,

je vais te faire du thé.


ARMAND essaie de nouveau de se lever, mais il n'y parvient pas.


ARMAND TREMBLAY

Tabarouette,

je suis pas un invalide.


ROSE TREMBLAY

Non! Non!

Reste assis, ce sera pas long.


ROSE retire le drap sur la cage de son oiseau.


ROSE TREMBLAY

Bonjour, mon petit pit!

(S'adressant à ARMAND)

Ce sera pas long.


ROSE met de l'eau à bouillir, puis elle met du bois dans le poêle. Elle remarque alors qu'ARMAND s'est levé. Elle le rejoint au salon.


ROSE TREMBLAY

T'es donc pas fin, Armand!

T'es pas fin pantoute!


ARMAND TREMBLAY

Ça va mieux, ça va mieux!


ARMAND respire difficilement. ROSE l'aide à se déplacer. ARMAND s'arrête devant une horloge qui est quelque peu en retard sur l'autre.


ARMAND TREMBLAY

Voyons, toi! La paresseuse!


ARMAND déplace l'aiguille pour que l'horloge soit à la bonne heure.


ARMAND TREMBLAY

T'es pas capable

de suivre les autres?


ROSE aide ensuite ARMAND à se déplacer près de la fenêtre.


ARMAND TREMBLAY

Ha! Le diable doit

battre sa femme!

Il mouille puis il fait

soleil en même temps.


ROSE TREMBLAY

Bien oui, bien oui...

Viens t'asseoir, là.


ARMAND TREMBLAY

Je voudrais bien...

Je voudrais bien finir

nos semences.


ROSE TREMBLAY

Viens t'asseoir.

Moi, je finirai les semences.

Puis toi, tu vas te reposer.


ARMAND s'assoit difficilement à table.


ARMAND TREMBLAY

Comment, me reposer? Voyons!

J'ai pas dormi comme

un ours tout l'hiver

pour me croiser les bras

quand c'est pas le temps.


ROSE TREMBLAY

Mon doux que t'as

la tête dure!


ARMAND TREMBLAY

Oui...

Tu peux le dire, ma vieille.

Tu peux le dire.


ARMAND se prend le front et se penche en avant.


Plus tard, ARMAND est allongé dans son lit. Il respire difficilement. Un docteur l'ausculte.


ARMAND TREMBLAY

Je vous l'ai dit,

docteur, c'est rien.


ROSE TREMBLAY

Parle pas, mon vieux.

Tu déranges le docteur.


ARMAND respire difficilement.


ARMAND TREMBLAY

Je vais parler tant

que je serai pas mort.


DOCTEUR

Respirez...

Plus fort.


ARMAND respire profondément.


DOCTEUR

Pas trop, pas trop...


ARMAND TREMBLAY

Bon...

C'est fini, les chatouillages?


DOCTEUR

Oui, Monsieur Tremblay,

c'est fini.


ARMAND TREMBLAY

Bon... puis?


DOCTEUR

Ha! Ha! Ha!

Eh bien...


ARMAND TREMBLAY

Je veux la vérité vraie.

Pas de menteries.


DOCTEUR

La vérité vraie, Monsieur Tremblay,

c'est qu'il faut

vous transporter

immédiatement à l'hôpital.


ARMAND TREMBLAY

À l'hôpital?


DOCTEUR

Oui.


ARMAND TREMBLAY

Jamais de la vie.

Je veux mourir icitte.

Chez nous!


ROSE TREMBLAY

C'est pour ton bien,

mon vieux.


ARMAND TREMBLAY

Je m'en sacre!

Si vous voulez me

tuer au plus coupant,

rentrez-moi à l'hôpital.


DOCTEUR

Mais écoutez, on peut rien

pour vous ici, hum?

À l'hôpital, ils ont

des spécialistes...


ARMAND TREMBLAY

Jamais, jamais!

Je vous l'ai dit: jamais!


DOCTEUR

Vous avez dû faire des efforts

trop considérables, hein?


ROSE TREMBLAY

Je te l'avais dit, mon vieux.


ARMAND TREMBLAY

Fais pas de morale.

Tu sais que j'aime pas ça.

Va faire du thé,

ma vieille...


ROSE TREMBLAY

Oui...

Oui, Armand.


ROSE quitte la chambre. Le docteur, debout, la regarde sortir.


ARMAND TREMBLAY

Assis, docteur.


Le docteur s'assoit à côté d'ARMAND.


ARMAND TREMBLAY

Bon...

J'en ai pour combien

de temps encore?


DOCTEUR

Ça, ça dépend.

Si vous restez ici, vous risquez

de faire une autre attaque

n'importe quand.

Mais je peux pas vous dire...

dans une semaine,

demain, dans une heure...


ARMAND TREMBLAY

Je suis venu au monde icitte.

Puis je vais mourir icitte.


DOCTEUR

J'ai pas le droit, moi,

de vous laisser ici.


ARMAND TREMBLAY

Pas le droit, pas le droit...

T'as pas le droit de te mêler

de ce qui te regarde pas.


DOCTEUR

Bon, bien si vous

changez d'idée,

Madame Tremblay

peut me téléphoner.


ARMAND TREMBLAY

Je change jamais d'idée.


DOCTEUR

Bon, bien

dans ce cas-là...


ARMAND TREMBLAY

Dans ce cas-là,

salut bien, docteur.


DOCTEUR

Oui, comme vous dites.

Salut bien.


ARMAND soupire, puis s'essuie le visage avec une serviette.


Le docteur sort de la maison. ROSE l'accompagne sur le balcon.


ROSE TREMBLAY

Docteur, vous

pouvez pas me dire?


DOCTEUR

Je pense que

vous savez déjà.

Enfin, si jamais...


ROSE est triste. Le docteur lui caresse l'épaule, plein de compassion.


DOCTEUR

Bonjour, Madame Tremblay.


Le docteur monte dans sa voiture, puis s'en va. ROSE rentre.


Un jour, il pleut très fort. ROSE est dans le jardin et travaille, sous la pluie, à retirer les cailloux de la terre et à planter les graines, qu'elle recouvre ensuite de terre. Quand elle a terminé, elle essuie ses bottes et ses mains dans la pelouse pour en retirer la terre. Elle rentre alors dans la maison. Elle retire le foulard qui lui couvre la tête, suspend son manteau à crochet et se lave les mains.


Dans la chambre, elle met à son doigt son alliance et s'assoit près d'ARMAND qui est allongé dans le lit.


ROSE TREMBLAY

Ça y est, les semences

sont faites.


ARMAND TREMBLAY

La pluie est chaude?


ROSE TREMBLAY

Oui.


ARMAND TREMBLAY

Ça va bien pousser.


ROSE TREMBLAY

T'as besoin de quelque chose?


ARMAND TREMBLAY

Non.


ROSE TREMBLAY

Mon doux, j'ai oublié

d'arroser les plantes!


ROSE arrose les plantes dans la chambre. Pendant ce temps, ARMAND s'étire pour essayer d'allumer la lampe de chevet, mais il n'y arrive pas. ROSE vient le faire pour lui.


ROSE TREMBLAY

T'es sûr que t'as

besoin de rien?


ROSE prend la main d'ARMAND.


ARMAND TREMBLAY

Juste que tu

restes un peu.

Il faut pas être

triste, ma Rose.


ROSE TREMBLAY

Je suis pas triste.


ARMAND TREMBLAY

Il faut avoir du courage.

Vois-tu...

on a beau pas

penser à la mort,

à un moment donné,

c'est elle qui pense

à nous autres.


ROSE TREMBLAY

Je le sais aussi bien que toi,

mon vieux.

Je le sais,

qu'il faut mourir un jour.

Mais c'est pas juste

qu'il y en ait un de nous deux

qui parte avant l'autre.

On n'a pas passé une vie

ensemble

pour se lâcher

à la dernière minute.

Si je pouvais donc prendre

un petit morceau de ton mal!

Si on pouvait partager

ces choses-là!


ARMAND TREMBLAY

On peut pas, ma Rose.

C'est le bon Dieu

qui l'a voulu comme ça.


ROSE TREMBLAY

C'est pas juste pareil.


ARMAND TREMBLAY

Mais...

Il faut bien

qu'un de nous deux reste

pour prendre soin du jardin,

soigner les poules,

donner du lait au chat.

Puis pour sentir les belles

fleurs pousser.


ROSE sort de la chambre, en tenant un chapelet. Elle fait un signe de croix, puis une prière.


ROSE TREMBLAY

Mon Dieu... Mon Dieu...

Mon Dieu, faites

que mon vieux et moi,

on soit jamais séparés.

Faites qu'on meurt ensemble

comme on a vécu ensemble.

Si vous voulez pas, mon Dieu,

moi, je promets de vouloir

pour vous.

Ainsi soit-il.


ROSE retourne dans la chambre. Elle apporte une tasse de thé à ARMAND.


ARMAND TREMBLAY

Merci.

C'est chaud.

C'est bon.


L'horloge sonne douze coups.


ROSE TREMBLAY

Tu devrais les arrêter.

Ça t'empêche de dormir.


ARMAND TREMBLAY

Non.

Non, il faut pas les arrêter.

Les horloges, ç'a pas

le droit de mourir.


ROSE TREMBLAY

Comme tu veux.


ARMAND TREMBLAY

Tu devrais aller

dormir, ma vieille.


ROSE TREMBLAY

T'as assez chaud comme ça?

T'as pas besoin d'une couverte?


ARMAND TREMBLAY

Tout est parfait, Rose.

Va dormir un peu.


ROSE TREMBLAY

Bonne nuit, mon vieux.


ARMAND TREMBLAY

C'est dommage.

C'est dommage, hein,

qu'on soit trop vieux

pour se dire

des mots d'amour?


ROSE embrasse ARMAND sur le front et quitte la chambre.


Le lendemain, le soleil se lève. Le coq chante. ARMAND est dans son lit. Il se réveille et s'assoit sur son lit. Il enfile sa chemise et sort de la chambre. Il replace les aiguilles de l'horloge quelque peu en retard, comme d'habitude. ROSE est couchée dans le salon. ARMAND enfile sa veste, puis sort de la maison. Il s'assoit face au soleil et se berce. À un moment, il cesse de se bercer. Sa tête se penche vers l'avant doucement. À l'intérieur, ROSE ouvre les yeux et voit son mari dehors. Elle place une couverture sur ses épaules et sort à son tour sur le balcon. Elle s'assoit sur la chaise à côté de son mari et commence à se bercer face au soleil, avant que sa tête bascule vers l'arrière, et que cesse le mouvement.


Deux enfants portant des ailes d'ange viennent les chercher et les emmènent au jardin. Un des anges creuse un trou dans le jardin, en extrait une graine et la place dans la main d'ARMAND, avant de la refermer sur la graine. L'autre ange fait la même chose avec ROSE. ROSE, ARMAND et les anges marchent ensuite dans le verger en fleurs.


Générique de fermeture

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