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Vidéo transcription

Les soeurs Bronte

Londres, aux alentours de 1850, il y a une représentation au Royal Italien House à Covent Garden. Parmi la foule élégante, Charlotte Brontë est accompagnée de son mari, le Révérend Nicholls et de son éditeur, Monsieur Smith. Charlotte fait la connaissance de l’écrivain le plus en vue de son époque, Thackeray. Alors que le rideau se lève, Charlotte se rappelle certains épisodes de sa vie au presbytère de Howarth avec son père, ses soeurs Emily et Anne et son frère Branwell…



Réalisateur: André Téchiné
Acteurs: Isabelle Adjani, Marie-France Pisier, Isabelle Huppert
Année de production: 1979

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L'action de ce film se situe en Angleterre au dix-neuvième siècle.


Dans les landes anglaises désertes, le vent souffle.


Devant l'hôtel Taureau Noir, près d'une pompe à eau, une femme est assise par terre, la tête entre les genoux.


À l'intérieur, un homme âgé, JOHN BROWN s'adresse à d'autres hommes attablés qui l'écoutent attentivement.


JOHN BROWN

Eux tous y ont été

comme du bétail.

Hommes, femmes, enfants,

dans les manufactures à laine.

De l'aube à la brume,

elles travaillent

comme des bêtes là-dedans.

Alors, quand on mène

une vie comme ça,

c'est normal,

avec une paie régulière

que les hommes essaient

de la boire ou de la jouer.

Histoire de tenir le coup

et d'avoir l'impression

de vivre encore.


Dans un coin, un violoniste joue un air dramatique.


JOHN BROWN

Mais les Brontë,

pendant ce temps,

ils écrivaient.

Ils noircissaient des pages

de leur fine écriture illisible.


Générique d'ouverture


Titre :
Les Soeurs Brontë


Dans sa chambre, BRANWELL BRONTË, un jeune homme portant des lunettes, peint un portrait de lui entouré de trois femmes. Il déplace son chevalet et range son pinceau. Il sort de sa chambre.


BRANWELL BRONTË

(Vociférant)

Ça y est!

Vous pouvez venir voir.

J'ai fini.


BRANWELL cogne à la porte d'une chambre. Une jeune femme, CHARLOTTE BRONTË, monte l'escalier et rejoint BRANWELL, suivie d'un chien. La porte s'ouvre et laisse sortir deux femmes, l'une jeune, ANNE BRONTË, l'autre austère et plus âgée, la tante ELIZABETH BRONTË. Les femmes entrent toutes dans la chambre de BRANWELL. Puis un homme âgé portant des lunettes, le père PATRICK BRONTË, monte l'escalier, suivi d'une jeune femme, EMILY BRONTË. Ils entrent dans la chambre de BRANWELL. Ils regardent tous le tableau.


PATRICK BRONTË

La ressemblance est frappante.

C'est un véritable artiste.

Je suis très content, Branny.

Vraiment. Très content.


BRANWELL BRONTË

Anne et Emily,

j'ai trouvé tout de suite.

C'est Charlotte et moi

qui m'ont donné le plus de mal.


PATRICK BRONTË

Mais c'est tout

à fait ça. Exactement.

Nous avons un artiste

dans la famille.


Un autre jour, EMILY parcourt les landes et traverse une petite rivière.


Plus tard, dans la maison des BRONTË, ANNE et EMILY écrivent à une table. TABBY, la gouvernante, les rejoint avec des vêtements masculins dans les bras.


TABBY

Emily, ta veste

et ton pantalon

sont encore tout crottés.

Marcher dans la lande

attifée en garçon.

Tu as l'air d'un épouvantail.

Mais en plus,

ta tante trouve ça indécent.


EMILY BRONTË

(Prenant les vêtements)

Ils me permettent simplement

d'aller plus vite et plus loin.

(Déposant les vêtements dans un panier)

De toute façon, là où je vais,

personne ne me voit.


Le vent souffle sur les landes anglaises. Sur la berge d'une rivière, ANNE cueille une fleur.


ANNE BRONTË

Viens voir, Emily.

Regarde comme c'est beau

un rosier sauvage.


EMILY BRONTË

(Rejoignant ANNE)

C'est un églantier.

On l'appelle aussi

rosier des chiens.


ANNE BRONTË

Tu l'aimes, alors?


EMILY BRONTË

Non.

Je préfère ce buisson de houx.


ANNE et EMILY s'approchent d'un buisson de houx près de la rivière.


ANNE BRONTË

Le houx.

Mais c'est une plante humble.

Et triste. Et banale.


EMILY BRONTË

Tu ne vois

que l'apparence des choses.

Tu es fascinée en ce moment

par le rosier sauvage

parce qu'il est

dans tout son éclat.

Mais bientôt, il perdra

toutes ses fleurs

parce qu'elles tombent

précocement.

Cet hiver, diras-tu

que l'églantine est belle?

Tandis que le houx sera

toujours verdoyant.

(Saisissant la fleur d'ANNE)

Le rosier sauvage,

c'est l'amour.

L'amour qui n'a

qu'un temps de floraison.

Je le méprise et je le piétine.

(Jetant la fleur)

Je crache sur l'amour

et sur sa vanité.


EMILY piétine l'églantier.


EMILY BRONTË

Le houx, c'est l'amitié.


EMILY cueille une feuille de houx et la pose dans les cheveux d'ANNE.


EMILY BRONTË

Et il durera

jusqu'à notre hiver.


Dans la maison des BRONTË, EMILY et ANNE écrivent une lettre à la table.


EMILY BRONTË

(Lisant leur ébauche)

«Charlotte travaille

dans la chambre de Tante.

Anne et moi écrivons.

Anne, un poème

qui commence par:

«Beau s'annonçait le soir,

rayonnait le soleil.»

Moi, la vie

d'Augustus Almeida premier.

Belle journée assez frisquette

avec de minces nuages gris,

mais ensoleillée.

Tante travaille

dans la petite chambre.

Papa sorti,

Tabby dans la cuisine.»


ANNE BRONTË

Et Branwell?

Il faudrait dire qu'il a

rencontré Leyland, le sculpteur.


EMILY BRONTË

Oui. Qu'est-ce qu'il disait

dans sa lettre?


ANNE ferme les yeux pour se remémorer.


Dans un bar, BRANWELL rencontre JOE LEYLAND, un homme distingué.


ANNE BRONTË (Narratrice)

Dans sa lettre, il disait...

Il disait...

J'aimerais lui ressembler.

Il a un talent fou.

Une élégance...

Une aisance...

Quelque chose

qui émane de lui...

Un épanouissement

qui frappe tout de suite,

qui ne trompe pas.


BRANWELL BRONTË

Enfin, je voulais vous

remettre simplement mon adresse.

Au cas où vous passeriez

dans ma région.

Ce n'est pas si loin.


JOE LEYLAND

Et puis, le monde est petit.


BRANWELL BRONTË

Je me ferais un honneur

de vous recevoir

et de vous présenter mes sœurs.

Ici, je n'oserai

jamais solliciter

un repas en votre compagnie.

Ni même un verre de bière.


JOE LEYLAND

Vous manquez

singulièrement d'audace.

Est-ce à moi d'en faire preuve?


LEYLAND donne une coupe de vin à BRANWELL qui le suit jusqu'à une banquette où ils s'assoient tous les deux.


BRANWELL BRONTË (Narrateur)

Il me fallait la ville,

même une petite ville

comme Bradford,

pour mesurer mes chances

en ce monde.

Joe Leyland a été

un allié précieux.

Il dit que je dois

trouver ma voie.

De ne plus hésiter

entre peinture et poésie.

J'ai vu au musée

son œuvre la plus puissante.


Au musée, la sculpture d'un énorme visage aux traits grossiers et durs est présentée.


BRANWELL BRONTË (Narrateur)

Le Satan du Paradis perdu

d'après Milton.


Une plaque indiquant «Satan Milton's Paradise Lost by J. Leyland» est présentée.


BRANWELL BRONTË (Narrateur)

Si un tel homme

me fait confiance,

c'est que la gloire me regarde

et espère en moi.


Au musée, BRANWELL admire la sculpture de LEYLAND.


Sur le haut d'une colline, BRANWELL arrive à cheval.


BRANWELL BRONTË (Narrateur)

Il peint très vite

comme on fait aujourd'hui

d'après les plaques du calotype,

cet appareil nouveau.


BRANWELL observe des gens au bas de la colline se faisant prendre en photo devant un lac.


BRANWELL BRONTË (Narrateur)

Je ne peux pas

rivaliser avec lui.

Alors je lui ai montré

mes poèmes du royaume

de Gondal.


À l'extérieur, LEYLAND lit une lettre attentivement.


BRANWELL BRONTË (Narrateur)

À un tel homme,

on peut confier une

petite part de notre secret.


Dans la maison des BRONTË, ANNE, EMILY, CHARLOTTE et BRANWELL sont à table. EMILY et ANNE rangent des verres et une carafe pendant que CHARLOTTE plie des serviettes. ANNE est devant un BRANWELL pensif.


BRANWELL BRONTË

Mon talent ne peut

pas s'épanouir

si je ne suis pas reconnu.

Mais je deviendrai célèbre.

Vous ne savez pas ce que c'est

que la vie d'une ville,

petites sœurs.


EMILY prend une cage à oiseau et l'emmène dans une autre pièce. ANNE augmente la lueur d'une lampe à huile, dépose les verres sur un buffet et part avec les assiettes et les ustensiles sales.


BRANWELL BRONTË

C'est aussi différent d'ici

que la vie peut l'être

de la mort, que le jour

peut l'être de la nuit.


BRANWELL se sert un verre d'eau pendant que CHARLOTTE range les serviettes dans un tiroir du buffet.


BRANWELL BRONTË

Ici, vous pourrissez

dans une cave.


CHARLOTTE prend la lampe à huile et s'éloigne vers une autre pièce, mais BRANWELL lui bloque le passage.


BRANWELL BRONTË

Vous pourrissez

comme des pommes de terre,

alors que là-bas, tout va

plus vite, infiniment plus vite.


EMILY descend l'escalier derrière le chien. CHARLOTTE et BRANWELL la suivent.


BRANWELL BRONTË

Écoute-moi bien, Charlotte.

Je ne connais pas encore

les règles du jeu de la société,

mais Leyland, le grand Joe

Leyland me les apprendra.


Ils se rejoignent tous dans un salon, près d'un feu de foyer.


BRANWELL BRONTË

Une à une. Et quand

je les connaîtrai à mon tour,

vous rayonnerez de mon triomphe.

Voilà ce que c'est, mon projet.

Je le poursuivrai

de toutes mes forces.

Voilà ce que sera ma vie.


ANNE BRONTË

Arrête un peu, Branny.

Tu nous fatigues.


VOIX DE JOHN BROWN

Branwell!


BRANWELL BRONTË

Oh, vous sentez

l'odeur du soufre?


Le chien aboie à la fenêtre alors que JOHN BROWN cogne sur les carreaux à l'extérieur.


BRANWELL BRONTË

Emily...

Emily, dois-je laisser entrer?


EMILY BRONTË

Pas tant que je serai là.


CHARLOTTE BRONTË

Qui est-ce?


ANNE BRONTË

C'est John Brown

le sacristain.

Je ne crois pas

que son désir soit d'entrer.


BRANWELL BRONTË

Non, en effet,

petite sœur. Eh bien,

puisque je vous fatigue,

je vais prendre le frais.

Je crois que ça me fera du bien.


BRANWELL s'éloigne, mais CHARLOTE se lève d'un bond.


CHARLOTTE BRONTË

Branwell.


CHARLOTTE et BRANWELL se dévisagent quelques instants.


BRANWELL BRONTË

Quoi donc, grande sœur?


BRANWELL sort de la maison alors que le carillon d'une horloge retentit. Il rejoint JOHN BROWN et ils s'éloignent de la maison ensemble.


À l'intérieur, dans le salon, CHARLOTTE retourne s'asseoir avec ses sœurs près du feu.


EMILY BRONTË

Prendre le frais.

Le Taureau Noir est si enfumé

qu'on ne doit pas

y voir à trois pouces.


CHARLOTTE regarde dans le vide en direction du feu de foyer qui crépite.


Plus tard, devant l'hôtel Taureau Noir, BRANWELL et l'homme passent devant la femme qui est toujours assise, la tête penchée vers l'avant, puis entrent.


À l'intérieur, une foule d'hommes sont assis et écoutent attentivement un violoniste et des chanteurs interpréter un air lyrique.


Devant l'hôtel, le crépuscule tombe sur la femme assise la tête penchée.


La nuit tombée, à la maison des BRONTË, EMILY est rejointe par CHARLOTTE à la fenêtre.


CHARLOTTE BRONTË

Mais qu'est-ce que tu fais

là à cette heure?

Tu ne te sens pas bien?

Emily, réponds-moi.

Tu es malade?


EMILY BRONTË

Ne t'inquiète pas, Charlotte.

Je vais très bien.

Il m'arrive souvent

de veiller un peu.


CHARLOTTE BRONTË

Je t'en supplie.

Va dormir. Il est plus d'une heure

et dans la journée,

tu travailles autant que Tabby.


EMILY BRONTË

J'attends Branwell.

Je ne veux pas qu'il réveille

Papa ou Tante en rentrant.

Mais toi, qu'est-ce

qui te met debout

à une heure pareille?


CHARLOTTE BRONTË

Tu attends Branwell?

Ainsi donc, c'est toi

qui lui ouvres?

Je pensais qu'il s'était

arrangé avec Tabby.

Comme c'est drôle tout ça.


EMILY BRONTË

Tu as l'air drôle toi-même.


CHARLOTTE s'éloigne un peu d'EMILY.


EMILY BRONTË

Il est arrivé quelque chose?


CHARLOTTE s'assoit.


CHARLOTTE BRONTË

Oui.


EMILY BRONTË

Cela concerne Branwell?


CHARLOTTE BRONTË

En un sens.


EMILY s'assoit avec CHARLOTTE.


EMILY BRONTË

Qu'est-ce que c'est?


CHARLOTTE BRONTË

Une lettre.

Pas n'importe quelle lettre.

Une lettre à vous faire

perdre le sommeil.

(Murmurant)

Une lettre de Southey.


EMILY BRONTË

De Southey?

Mais c'est fantastique.

Branwell va être fou de joie.


CHARLOTTE remet la lettre à EMILY.


EMILY BRONTË

Après tous les poèmes

qu'il lui a adressés,

le grand homme daigne

enfin lui répondre.

Oh, Charlotte. Il faut

lui faire la surprise.


CHARLOTTE fixe le vide devant elle.


EMILY BRONTË

Charlotte?

Comme tu es bizarre.

Tu l'as lue?


CHARLOTTE BRONTË

À tout prendre,

elle est plutôt élogieuse.

Je n'arrivais pas

à trouver le sommeil.

Je voulais la relire ici.

Elle n'est pas adressée

à Branwell.


EMILY BRONTË

Elle n'est pas adressée...?

(Remettant la lettre à CHARLOTTE)

Oh! Mon Dieu que je suis sotte.

Tu lui écrivais toi aussi.


CHARLOTTE BRONTË

Sous un faux nom.

Mais il a deviné

que j'étais une femme.

(Ouvrant la lettre et la remettant à EMILY)

Tiens, tu peux lire.


EMILY BRONTË

(Lisant)

«Vous avez évidemment...»


EMILY ET CHARLOTTE BRONTË

(Lisant)

«Ce qu'on appelle

le talent de la poésie.

Je ne le déprécierai

pas en disant

qu'il n'est pas rare

de nos jours. Donc...»


CHARLOTTE BRONTË

(Récitant la lettre par cœur)

«Quiconque ambitionne

de se distinguer

de cette façon

doit s'attendre

à des déceptions.

Moi qui ai fait de la

littérature ma profession,

je me sens obligé

de vous mettre en garde.»


Devant la maison, BRANWELL arrive en marchant et s'arrête un instant devant la fenêtre où CHARLOTTE et EMILY parlent, le dos tourné.


CHARLOTTE BRONTË

(Récitant la lettre par cœur)

«Je vous exhorte seulement

à écrire de la poésie

pour le plaisir d'en écrire,

et non dans un esprit

d'émulation

et avec le désir

de la célébrité.»


EMILY rend la lettre à CHARLOTTE, qui continue à lire.


CHARLOTTE BRONTË

(Lisant)

«La littérature ne peut être

une occupation féminine

et ne doit pas l'être.

Plus une femme est occupée

à ses vrais devoirs,

moins elle aura

de loisirs pour écrire

même comme art d'agrément

ou comme passe-temps.

Mais ne croyez pas

que je déprécie

le don que vous possédez.»


À l'entrée de la maison des BRONTË, BRANWELL gratte la porte, puis cogne doucement.


À l'intérieur, CHARLOTTE arrive à la porte d'entrée.


CHARLOTTE BRONTË

Emily.


EMILY la rejoint, lui prend la lettre et la cache derrière son dos avant d'ouvrir à BRANWELL. Ce dernier entre.


BRANWELL BRONTË

J'ai donc désormais

deux sœurs de charité.

Formidable!

Formidable.

Qu'est-ce que vous complotiez

toutes les deux?

Vous étiez penchées

sur des feuilles de papier

qui semblaient vous causer

le plus vif intérêt.


EMILY BRONTË

On relisait le texte

du sermon de papa

de dimanche dernier

sur le pardon des offenses.


BRANWELL s'éloigne en riant.


BRANWELL BRONTË

Matthieu 18, 21.

C'est vrai que vous écoutez

toujours ces fadaises.

Je me demande si le vieux

y croit encore lui-même.


CHARLOTTE BRONTË

(Chuchotant)

Moins fort, Branwell.

De là-haut, on peut t'entendre.


EMILY remet la lettre à CHARLOTTE et monte l'escalier.


À l'étage, BRANWELL ouvre la porte de sa chambre et échange un regard avec EMILY qui s'arrête près de lui. BRANWELL entre dans sa chambre et ferme la porte. EMILY regarde CHARLOTTE au rez-de-chaussée.


Au rez-de-chaussée, CHARLOTTE prend la lettre et la serre contre sa poitrine.


Dans la maison des BRONTË, assises à une table, EMILY et ANNE écrivent une lettre avec une illustration les représentant écrivant autour d'une table.


EMILY BRONTË

(Lisant)

«À ouvrir dans quatre ans

d'ici, jour pour jour.»

Je me demande où nous serons,

comment nous serons, et

quelle journée ce sera alors.

Espérons pour le mieux.

Tu signes?

Je crois que dans quatre ans,

jour pour jour, nous serons ici.

Tous bien à l'aise.


ANNE signe la lettre et la remet à EMILY.


ANNE BRONTË

Moi, je crois

que nous serons partis

tous ensemble quelque part.


EMILY BRONTË

(Pliant la lettre)

Où?


Un autre jour, dans une église, ANNE est agenouillée et prie à voix haute.


ANNE BRONTË

Charlotte et moi

gagnons notre vie,

mais Emily à la maison

est aussi occupée que nous.

Elle travaille autant que nous.

J'ai les mêmes défauts

qu'il y a quatre ans,

mais j'ai gagné en sagesse

et en expérience.

Et je suis plus maîtresse

de moi-même.

Je n'oublie pas

le royaume de Gondal.

Je me demande si,

dans quatre ans,

ces personnages

et leurs destinées

nous occuperont autant

et où ils seront.


HOMME

(Arrivant derrière elle)

Mademoiselle Brontë?

Vous me pardonnerez

de vous interrompre,

mais les enfants sont

abandonnés à eux-mêmes.

Il est plus que temps

de les ramener.

Ne m'obligez pas constamment

à vous rappeler à l'ordre.


ANNE accélère le pas et rejoint les deux enfants, MARIE ROBINSON et EDMOND ROBINSON, près de l'entrée de l'église, puis sort avec eux.


Plus tard, dans un jardin, ANNE, MARIE et un homme regardent EDMOND faire de l'équitation.


Plus tard, à l'intérieur dans la demeure des ROBINSON, ANNE lit un livre près de MARIE et de LYDIA ROBINSON, la mère de MARIE et EDMOND, faisant de la broderie.


ANNE BRONTË

Soyez gentille, Marie.

Dites-moi le mot.


MARIE ROBINSON

Est-ce que vous me raconterez

l'histoire de «Toto Le Minet»

tout à l'heure dans mon lit?


ANNE BRONTË

Oui, bien sûr.

À condition

que vous me disiez le mot.


ANNE et MARIE gardent le silence un instant.


ANNE BRONTË

Allons, Marie,

dites-le tout de suite

afin qu'il n'en soit

plus question.


MARIE ROBINSON

Non.


Au crépuscule, à l'une des fenêtres de la demeure des ROBINSON, ANNE regarde à l'extérieur avec un air grave.


Le lendemain matin, dans le salon des BRONTË, ELIZABETH et CHARLOTTE prennent le petit-déjeuner.


CHARLOTTE BRONTË

Reprenez du thé.

Des gâteaux?


EMILY les rejoint et sert le thé à ELIZABETH alors que CHARLOTTE tend une assiette de gâteaux.


CHARLOTTE BRONTË

Il nous faut offrir

des avantages supérieurs.

Mais comment?


EMILY s'assoit devant un piano. Elle regarde les touches puis CHARLOTTE, qui lui demande de jouer d'un mouvement de tête.


CHARLOTTE BRONTË

Nous savons un peu de français.

Assez pour le lire, mais guère

assez pour l'enseigner.


EMILY se met à jouer du piano.


CHARLOTTE BRONTË

L'allemand, n'en parlons pas.

La musique, nous ignorons

la théorie.

Bref, nous avons grand besoin

de nous perfectionner.

Le père et la mère

de mes élèves actuels

pensent que six mois d'études

sur le continent et...


ELIZABETH BRONTË

Vous ne le supporteriez pas.

Vous, des esprits droits,

protestants, anglais,

chez des jésuites, les papistes.


CHARLOTTE BRONTË

Six mois seulement, ma tante.

Nous avons des connaissances

qui se trouvent

en pension à Bruxelles

et qui en sont enchantées.


ELIZABETH BRONTË

Cela va coûter

une fortune.


EMILY joue une fausse note.


ELIZABETH BRONTË

Ah!


EMILY est bouche bée et se couvre la bouche de la main. CHARLOTTE lui fait signe de la main d'arrêter et de s'éloigner.


CHARLOTTE BRONTË

Si vous nous laissiez

partir pour Bruxelles,

nous ne serions que deux,

Emily et moi.

Anne viendrait

plus tard. De plus,

comme Miss Wilier nous

prêtera le mobilier scolaire,

nous n'aurions pas besoin

de tout le crédit

que vous avez la bonté

de nous accorder.


ELIZABETH sort une petite boîte, pince la poudre à l'intérieur et renifle la poudre sur ses doigts.


CHARLOTTE BRONTË

Une partie pourra être consacrée

au voyage et

à nos frais de pension.


ELIZABETH BRONTË

Qu'en penserait ton père?

Il va trouver ce projet

bien ambitieux.

Bien audacieux.


ELIZABETH range sa petite boîte.


CHARLOTTE BRONTË

Qui a jamais progressé

dans le monde sans ambition?

Je veux notre réussite à tous.

Je sais que nous avons

tous des talents.

Et j'aimerais tellement que nous

puissions faire quelque chose.

Peut-être pas de grandes choses,

mais quelque chose.


ELIZABETH BRONTË

Emily, approche.


EMILY revient vers ELIZABETH et CHARLOTTE.


ELIZABETH BRONTË

Placez-vous

toutes les deux devant moi.


CHARLOTTE se lève et se place à côté d'EMILY.


ELIZABETH BRONTË

Il faudra vous coiffer,

vous habiller.


Sur un chemin traversant la lande, un fiacre s'éloigne vers l'horizon.


Sur la mer, un canot navigue près de la rive.


Dans le salon chez MONSIEUR HAGER, EMILY donne un récital de piano à un petit groupe d'hommes et de femmes, dont CHARLOTTE. La pièce se termine et le groupe applaudit poliment. EMILY se lève et salue son public d'un hochement de tête.


MONSIEUR HAGER

La suite.

Vous ne jouez pas la suite?


MONSIEUR HAGER se lève et se dresse à côté d'EMILY.


EMILY BRONTË

Non. Je ne joue pas la suite.


Le groupe de spectateurs quitte la pièce sauf CHARLOTTE et une femme plus âgée qui tricote.


MONSIEUR HAGER

Mademoiselle Brontë,

permettez-moi

de vous féliciter.

Vous n'avez rien

des alanguissements

qui caractérisent votre sexe

dans votre façon de jouer.


EMILY BRONTË

Si c'est un compliment,

je vous remercie, monsieur Hager.


MONSIEUR HAGER

Ce n'est pas

vraiment un compliment.

Que seriez-vous devenue

si vous aviez été un homme?


EMILY lance un regard à MONSIEUR HAGER, puis détourne le regard.


EMILY BRONTË

Je vous demande pardon?


MONSIEUR HAGER

Je ne veux pas

vous obliger à me répondre,

mais je vous vois

très bien en navigateur.

Ne disposant pas de navire,

je pourrais vous employer

comme professeur de piano.


EMILY BRONTË

Non, je ne crois pas,

monsieur Hager.

Permettez-moi de prendre congé.


EMILY quitte la pièce.


CHARLOTTE BRONTË

Emily n'aime pas

voyager, monsieur.

Et elle n'aime pas la mer.


CHARLOTTE approche lentement de MONSIEUR HAGER.


CHARLOTTE BRONTË

Vous avez parlé

de l'engager comme professeur.

Je souhaiterais...

J'aimerais enseigner l'anglais

ici, sous votre direction.

Je me sens faite pour enseigner.

Je suis sûre que

je ne vous décevrai pas.

J'en ai la conviction.


MONSIEUR HAGER

Nous verrons cela plus tard,

si vous voulez bien.

Vous pouvez regagner le jardin.


MONSIEUR HAGER se rend à la fenêtre alors que CHARLOTTE quitte la pièce sous le regard de la tricoteuse.


Dans une salle de classe remplie, CHARLOTTE et EMILY sont assises à un pupitre. Une femme à un autre pupitre, AVRIL, s'adresse à tout le monde.


AVRIL

Il paraît qu'en Angleterre,

on n'aime que le gigot

pommes de terre.


Tout le monde rit, sauf CHARLOTTE et EMILY. EMILY prend une racine qui lui servait de marque-page.


FEMME 1

Eh bien, quoi, le gigot?


FEMME 2

(Mimant des manches sur ses épaules)

Les manches gigots.


Tout le monde s'esclaffe encore, sauf EMILY et CHARLOTTE. EMILY se lève et s'avance devant AVRIL.


AVRIL

Eh bien, Brontë prend

la mouche, on dirait.


Les autres femmes rient.


EMILY BRONTË

Encore une expression

que je ne connais pas.

Toi, en attendant,

prends toujours ça.


EMILY met la racine dans la robe d'AVRIL, sur sa poitrine, et AVRIL crie de panique. Puis, la porte s'ouvre abruptement et tout le monde se tait et se lève. MONSIEUR HAGER entre dans la salle de classe. La racine posée sur son pupitre, AVRIL retient de petits cris puis pleure en se tenant la poitrine. La tricoteuse traverse la salle de classe, s'assoit et reprend son tricot.


MONSIEUR HAGER

Donnez-moi ça.


EMILY prend la racine sur le pupitre d'AVRIL et lui donne.


MONSIEUR HAGER

Je vous interdis de traîner

du côté des cuisines.

Vous me rendrez compte

de cela plus tard.

Prenez la porte,

mademoiselle. Tout de suite.


EMILY quitte la salle de classe.


MONSIEUR HAGER

Je ne veux pas savoir

ce qui s'est passé.

Avril, veuillez cesser

de pleurnicher.

Vous n'apitoyez personne.


AVRIL soupire.


MONSIEUR HAGER

Et d'ailleurs,

vous l'avez mérité.


AVRIL

Oh!


Les femmes murmurent entre elles.


MONSIEUR HAGER

Silence!

Je ne tolérerai

aucun chuchotement.

Asseyez-vous.


Les étudiantes s'assoient.


MONSIEUR HAGER

Vos devoirs

sur la mort de Napoléon.


Les étudiantes ouvrent leur pupitre et en sortent des cahiers. MONSIEUR HAGER s'assoit à son bureau à l'avant de la classe.


MONSIEUR HAGER

Brontë, Charlotte.

Au tableau!


CHARLOTTE prend son cahier et marche jusqu'au tableau.


CHARLOTTE BRONTË

(Lisant ses notes)

«Napoléon naquit en Corse

et mourut à Sainte-Hélène.»

(Récitant par cœur)

«Entre ces deux îles...

rien qu'un vaste

et brûlant désert.

Un vaste brûlant désert

et l'océan immense.»


Dans sa chambre, ELIZABETH est étendue dans son lit, morte, les mains croisées en prière. JOHN BROWN entre et la regarde. Puis, il s'adresse à BRANWELL près de la fenêtre.


JOHN BROWN

Hé...

Qu'a dit le médecin?


BRANWELL BRONTË

Il a dit épuisement

dû à la constipation.


Les deux s'esclaffent.


BRANWELL BRONTË

Je n'arrive pas

à y croire encore.

Pourtant, j'ai encore

ses cris dans mes oreilles.

Elle m'a servi de mère

pendant dix ans.

John Brown...

J'ai veillé pendant deux nuits

et assisté à des souffrances

si abominables

que je ne les souhaiterais

pas à mon pire ennemi.

J'ai écrit à Charlotte et à Anne

quand on a su qu'il n'y avait

plus rien à faire.

Et elles,

elles arriveront trop tard.


Plus tard, dans le salon des BRONTË, un rapace en cage est près d'une fenêtre. À l'extérieur, un orage se déchaîne.


Dans la salle à manger, BRANWELL et ANNE sont attablés devant leurs assiettes vides. BRANWELL met son verre dans son assiette. TABBY arrive et dépose un drap sur la cage du rapace.


TABBY

Vous n'avez rien mangé?

Ça doit déjà être tout froid.


ANNE BRONTË

Charlotte et Emily ne vont

sûrement plus tarder maintenant.

Nous n'allons pas

commencer sans elles.


TABBY

Avec un temps pareil,

ça m'étonnerait pas

que le coche se soit embourbé.


BRANWELL quitte la salle à manger subitement.


À l'extérieur sous la pluie, un groupe de personnes est arrêté près du cimetière des BRONTË. Sous un parapluie, EMILY avance près d'une pierre tombale où BRANWELL est assis, trempé.


EMILY BRONTË

Branwell.

Allez, viens.

Viens avec moi, Branwell.

Je t'emmène au Taureau Noir.


Toujours sous la pluie, devant l'hôtel Taureau Noir, BRANWELL et EMILY s'arrêtent devant la pompe à eau où une femme est toujours assise, la tête penchée entre les genoux.


EMILY BRONTË

J'ai détesté Bruxelles.

Je suis contente d'être ici.


EMILY embrasse longuement BRANWELL sur la joue.


EMILY BRONTË

Je suis déjà ivre du vin

que tu vas boire

que je ne goûterai jamais.


EMILY accompagne BRANWELL jusqu'à la porte de l'hôtel. BRANWELL entre et referme la porte derrière lui. EMILY se retourne et esquisse un petit sourire.


Dans la salle à manger des BRONTË, ANNE et CHARLOTTE sont attablées. CHARLOTTE est sous le choc.


CHARLOTTE BRONTË

(Se prenant le ventre)

Quelle horreur!


ANNE BRONTË

Il est secoué.

Il l'a vue mourir.


ANNE prend une bouchée de haricots verts.


ANNE BRONTË

Ça va passer, Charlotte.

Mais il ne faut pas

qu'il reste ici.

Je vais le prendre avec moi

chez les Robinson.

Ils ont besoin d'un précepteur

pour le petit Edmond.

Si je suis là, je suis sûre

que tout ira mieux.


CHARLOTTE BRONTË

Mon Dieu que j'ai été stupide!

J'ai été stupide.


ANNE BRONTË

Mais pourquoi?


CHARLOTTE BRONTË

J'ai été stupide de revenir.

Elle est morte et enterrée.

À quoi bon?

J'aurais jamais dû revenir.

Je n'aurais jamais dû.

Je le savais! Je le savais!

J'aurais dû rester là-bas.

Il faut que je reparte

immédiatement à Bruxelles.


ANNE mange une autre bouchée et CHARLOTTE se prend la tête, désespérée.


Un autre jour, le vent souffle sur la lande, où PATRICK est assis sur un banc.


Dans la salle à manger, ANNE, EMILY, CHARLOTTE et BRANWELL mangent à table. BRANWELL porte un costume élégant.


ANNE BRONTË

Tu te sens prêt à affronter

les Robinson, Branwell?

Ce costume te va

merveilleusement.

Tu vas leur faire

grande impression.


BRANWELL BRONTË

Grâce à toi, petite sœur.

Grâce à Emily.

Si vous n'étiez pas là

pour me tisser

mes cols et mes manchettes,

de quoi aurais-je l'air?


CHARLOTTE BRONTË

C'est vrai.

Tu resplendis ce matin.

(S'adressant à ANNE)

Comment sont-ils, les Robinson?


ANNE BRONTË

Suffisamment cultivés

pour apprécier nos talents.

Et suffisamment intelligents

pour ne pas

nous casser les pieds.

Et suffisamment généreux

pour nous offrir

un salaire convenable.


Tous s'esclaffent.


BRANWELL BRONTË

C'est le rêve.


ANNE BRONTË

Branwell, tu seras

professeur de notre pensionnat,

et toutes les élèves

seront amoureuses de toi.


CHARLOTTE part dans ses pensées.


EMILY BRONTË

Si vous partez cet après-midi,

permettez-moi de vous remercier.


ANNE BRONTË

Nous remercier? Mais de quoi?

Qu'est-ce qui te prend?


EMILY BRONTË

Oh, de pas grand-chose.

De m'autoriser à rester ici.

En tout cas, je tenais

à vous rendre hommage

et à vous souhaiter

à tous un bon voyage.


Plus tard, le vent souffle sur la lande et un coup de feu retentit. EMILY et son père se tiennent côte à côte et EMILY tient un pistolet devant elle.


PATRICK BRONTË

Tu l'as eu?

Tu l'as eu, Emily? Je n'ai

pas entendu le verre éclater.


EMILY BRONTË

Tu ne vois vraiment rien

à cette distance?


PATRICK BRONTË

Tout ce que j'espère, c'est

qu'il me reste assez de vue

le mois prochain

pour voir mon fils.


EMILY et son père échangent leurs pistolets.


EMILY BRONTË

Quant à Anne, ça n'a

évidemment aucune importance.


PATRICK BRONTË

Oh, non. Ce n'est pas

ce que je voulais dire, voyons.

Tu sais très bien quelle joie

ce serait pour moi

de voir Anne et Charlotte.

Mais elles se sont

lassées d'écrire.


EMILY vise quatre bouteilles de verre disposées par terre dans l'herbe.


EMILY BRONTË

Oui, c'est étrange.


EMILY tire et la balle casse une bouteille.


Dans la bibliothèque des ROBINSON, BRANWELL fait la dictée à EDMOND.


BRANWELL BRONTË

(Dictant)

«J'ai peur pour toi,

vieux marinier.

J'ai peur de ta main décharnée.»

Écrivez, Edmond.

(Dictant)

«J'ai peur de ta main décharnée.»


EDMOND ROBINSON

Je suis fatigué.


BRANWELL BRONTË

Il faut finir.

Que dira votre père? Écrivez.


EDMOND ROBINSON

Non.


BRANWELL BRONTË

Écoute...

Si tu finis ta dictée,

tout à l'heure, je fais avec toi

une partie de croquet

avant le dîner. D'accord?


BRANWELL voit passer un homme menant un cheval, suivi de MONSIEUR ROBINSON, le père de MARIE et EDMOND. EDMOND les regarde passer par l'autre fenêtre.


Dans le salon, les hommes et le cheval passent devant la fenêtre où ANNE lit un livre près de MARIE et de LYDIA, qui brode.


À l'entrée de la résidence des ROBINSON, MONSIEUR ROBINSON se dévêt de son manteau qu'il tend à un valet. Puis, un autre valet l'aide à mettre une veste.


MONSIEUR ROBINSON entre dans le salon.


MONSIEUR ROBINSON

Qu'y a-t-il à dîner?


LYDIA ROBINSON

Une dinde

et un coq de Bruyère.


MONSIEUR ROBINSON

Et quoi encore?


LYDIA ROBINSON

Du poisson.


MONSIEUR ROBINSON

Quel genre de poisson?


LYDIA ROBINSON

Je ne sais pas.


MONSIEUR ROBINSON

Vous ne savez pas?


LYDIA ROBINSON

Non. J'ai dit au cuisinier

d'acheter du poisson sans lui

dire quelle sorte de poisson.


MONSIEUR ROBINSON

En voilà qui dépasse tout.

Madame tient la maison

et ne sait même pas

quel poisson il y a pour dîner?

Comment acheter du poisson sans

préciser quel genre de poisson?


LYDIA ROBINSON

Peut-être, monsieur,

jugerez-vous convenable

de commander vous-même,

à l'avenir, le dîner?


MONSIEUR ROBINSON

Mademoiselle Brontë, je suis surpris

de la façon dont vous avez

coiffé ma fille.

(Faisant pivoter la tête de MARIE par le menton)

J'ai l'habitude de lui voir

une triple tresse

attachée avec des rubans.

Permettez-moi de vous demander

de monter la coiffer

correctement.

Ma chère, ma chère,

je vous prie à l'avenir

de tenir cette enfant

dans un état décent.


ANNE et MARIE quittent le salon suivies de MONSIEUR ROBINSON.


Dans la bibliothèque, MONSIEUR ROBINSON arrive et prend EDMOND dans ses bras.


EDMOND ROBINSON

Papa, est-ce que je peux aller

jouer au croquet

dans le jardin avec

monsieur Brontë?

J'ai terminé ma dictée.


MONSIEUR ROBINSON dépose EDMOND et s'approche de BRANWELL, qui est devant la dictée sur le bureau.


MONSIEUR ROBINSON

Il n'y a aucune raison

pour que monsieur Brontë joue

au croquet avec toi

dans le jardin.

Ni joue à quoi que ce soit

dans l'enceinte de cette maison.

Monsieur Brontë a

pour seule attribution

de te faire répéter

correctement tes leçons,

de corriger tes fautes,

et te faire faire des progrès,

et de me rendre fier de toi.

Ce que je ne suis pas toujours.


MONSIEUR ROBINSON jette un œil sur le bureau puis souffle sur un livre et le range.


MONSIEUR ROBINSON

Pour cela, il est payé

la somme exacte

de 20 livres par trimestre.

Ce que d'aucuns pourraient

trouver une somme...

confortable.

Je suis surpris que tu songes

à jouer avec monsieur Brontë.

Je suis surpris que monsieur Brontë

songe à jouer avec toi.

Ce n'est pas parce que

nous lui faisons l'honneur,

ainsi qu'à mademoiselle Brontë,

de dîner à notre table

qu'il faut perdre toute retenue

au point de se croire

de la famille.


MONSIEUR ROBINSON prend quelques livres qui traînent et les remet à BRANWELL.


MONSIEUR ROBINSON

Monsieur Brontë, tout savant

qu'il se prétend,

ne diffère de notre domesticité

que par ce seul détail

et le taux de ses émoluments.


BRANWELL BRONTË

Monsieur Robinson.


MONSIEUR ROBINSON

Allez, monsieur Brontë, c'est votre

tour de recevoir une leçon.

Ne la prenez pas trop mal,

mais qu'elle vous soit

profitable.

Viens avec moi, Edmond,

si tu veux t'amuser.

Je vais te faire monter

Andy, le poney rouge.


EDMOND ROBINSON

Non. Je préfère monter

Joanna, la jument pommelée.


MONSIEUR ROBINSON

Tu vas monter

Andy, le poney rouge.


LYDIA regarde MONSIEUR ROBINSON et EDMOND sortir. Puis, elle voit BRANWELL et penche la tête, triste. BRANWELL traverse le salon.


LYDIA ROBINSON

Monsieur Brontë!


LYDIA s'approche de BRANWELL.


LYDIA ROBINSON

Ne partez pas tout de suite.

Monsieur Brontë,

je n'approuve pas la façon

dont mon mari

vient de vous parler.


BRANWELL BRONTË

Vous êtes très bonne, madame.


BRANWELL quitte le salon sous le regard inquiet de LYDIA. Celle-ci le poursuit dans le couloir.


LYDIA ROBINSON

Attendez!


BRANWELL s'arrête et LYDIA le rejoint.


LYDIA ROBINSON

Je suis honteuse...


LYDIA fait une longue pause.


LYDIA ROBINSON

... de la grossièreté que

monsieur Robinson vous a témoignée.

Monsieur Robinson est un homme dur,

un homme orgueilleux

qui songe moins à Dieu

et à ses proches

qu'à sa position dans le monde.

Je tenais à vous dire que

je ne vous ai jamais considéré

comme un domestique, monsieur Brontë,

mais comme un homme

plein de science,

d'esprit, de délicatesse.

Je l'ai vu dès le premier jour.

Voilà ce que

je voulais vous dire.


LYDIA se sauve sous le regard amusé de BRANWELL.


Sur un chemin traversant la lande, LYDIA se tient dans une calèche identifiée d'un «R» avec des fleurs jaunes.


Dans la bibliothèque des ROBINSON, ANNE voit arriver la calèche par la fenêtre.


À l'entrée, des valets aident LYDIA à descendre de la calèche.


LYDIA ROBINSON

Il y a longtemps

que je n'avais fait

une promenade aussi agréable.


LYDIA enlève son chapeau.


LYDIA ROBINSON

Thurston,

occupez-vous des fleurs.


BRANWELL suit LYDIA et remet une gerbe de fleurs à THURSTON, un domestique âgé. La calèche repart et THURSTON regarde LYDIA et BRANWELL entrer dans la maison.


À l'intérieur, BRANWELL et LYDIA montent l'escalier.


LYDIA ROBINSON

On dit que la tour est hantée.

La jambe du grand-père

de monsieur Robinson

monte et descend la tour

à cloche-pied,

certaines nuits d'hiver.

On l'entend très distinctement.

Que vient-il chercher là?

Que s'est-il commis là-haut?

C'est ce que personne ne sait.


Au rez-de-chaussée, ANNE s'approche de l'escalier et écoute. Les coups d'une horloge sonnent. ANNE passe devant THURSTON qui dispose les fleurs dans un vase, blasé.


À l'étage, LYDIA et BRANWELL entrent dans une chambre.


LYDIA ROBINSON

Edmond qui n'a peur de rien,

sauf de la cravache de son père,

vient de temps en temps

jouer ici.


BRANWELL rit.


LYDIA ROBINSON

Qu'avez-vous?


BRANWELL BRONTË

J'imagine une jambe poilue

en train de sauter

toute seule dans

cette chambre abandonnée.


LYDIA ROBINSON

Un peu de décence,

s'il vous plaît.

C'est d'un goût

on ne peut plus douteux.


LYDIA se dirige vers la porte pour sortir.


BRANWELL BRONTË

(Rattrapant LYDIA par le bras)

Assez! Je ne pourrais pas

supporter longtemps

ces alternances

de coquetterie et de dédain.

Ça suffit avec votre charmant

époux que vous estimez si fort.


LYDIA se défait de la poigne de BRANWELL.


BRANWELL BRONTË

Lydia Robinson,

je dois demeurer ici

pendant des jours

et des semaines,

et je refuse

de passer autant de temps

allongé sur le gril

de Saint Laurent.

Aussi vous demanderais-je

une fois pour toutes:

voulez-vous me rendre le séjour

dans cette maison supportable

ou bien...


LYDIA soupire en secouant la tête.


LYDIA ROBINSON

Non.


BRANWELL BRONTË

(Ouvrant la porte)

Descendons.


LYDIA sort de la chambre. ANNE monte l'escalier et, entendant les pas de LYDIA, redescend.


Dans les prés, ANNE s'enfuit en courant, puis s'arrête, haletante.


Dans la salle à manger des ROBINSON, MONSIEUR ROBINSON est appuyé sur le manteau de la cheminée, où crépite un feu. Les coups d'une horloge retentissent. Il s'approche de la table où MARIE, EDMOND, ANNE et BRANWELL attendent debout. Un valet ouvre la porte à LYDIA, qui entre et prend place à la table.


MONSIEUR ROBINSON

Que le Seigneur soit

pleinement remercié

pour tout ce que

nous allons recevoir,

pour tout ce qu'il nous donne,

pour tout ce qu'il nous a donné,

pour tout ce qu'il nous donnera.


BRANWELL

Amen.


MONSIEUR ROBINSON

Amen.


LYDIA ROBINSON

Amen.


Tous s'assoient. Une domestique apporte un plateau de nourriture qu'elle dépose sur un support. Les valets commencent le service alors que MONSIEUR ROBINSON toise LYDIA du regard à l'autre bout de la table. Un valet présente un plat à MONSIEUR ROBINSON. Celui-ci se sert une part. À l'autre bout de la table, LYDIA prend une bouchée sans regarder MONSIEUR ROBINSON. BRANWELL fixe son assiette.


MONSIEUR ROBINSON

(Fixant LYDIA)

Il n'est pas mangeable.


Un valet présente la nourriture à MARIE qui fait non de la tête. Le valet remet l'assiette sur le plateau.


MONSIEUR ROBINSON

Qu'on apporte le bœuf froid.


MONSIEUR ROBINSON fait tinter une clochette de service.


LYDIA ROBINSON

Qu'a donc le mouton, mon cher.


MONSIEUR ROBINSON

Il est trop cuit.

Il est bon pour le chat.

Ne sentez-vous pas

que toute sa saveur a disparu?

Ne voyez-vous pas qu'il n'a pas

ce rosé délicat au centre

qui fait toute sa qualité?


Le valet présente un plat de légumes à MARIE qui pointe ce qu'elle veut. ANNE sert la part à MARIE et dépose les ustensiles. MARIE pointe à nouveau un aliment. ANNE la sert à nouveau. Puis, MARIE pointe à nouveau un autre aliment qu'ANNE lui sert. La domestique s'approche de LYDIA.


LYDIA ROBINSON

Le mouton est trop cuit.

Remportez-le

et dites-le à la cuisine.

Servez le bœuf froid.


La domestique reprend le plateau et quitte la salle à manger. Au bout de la table, MONSIEUR ROBINSON fixe toujours LYDIA. Puis, un chat vient le voir en miaulant. MONSIEUR ROBINSON le prend dans ses bras.


MONSIEUR ROBINSON

Oh...

Patte de velours, œil d'ambre.

Jolie bête.

Pourquoi tu es venu

me voir? Hum?

Tourne ton museau vers moi.


À l'autre bout de la table, LYDIA boit une gorgée de sa coupe et fixe MONSIEUR ROBINSON qui parle au chat.


MONSIEUR ROBINSON

Tu veux un baiser, hein?

Baiser? Mais non,

tu n'auras pas ça maintenant.

Non, pas maintenant.

Mmm! Quel bruit tu fais

avec ta gorge.

On dirait un vrai

nid d'abeilles.

Allez, allez! Va-t'en.

Je te chasse. Allez, par terre!


Le chat s'enfuit des bras de MONSIEUR ROBINSON.


MARIE ROBINSON

Maman, pourquoi y a-t-il

des fleurs aujourd'hui?

Et pourquoi monsieur Brontë

est-il tout rouge?


LYDIA ROBINSON

Taisez-vous, impertinente!

Les enfants ne doivent pas

parler à table.

Qu'y a-t-il, monsieur Brontë,

vous êtes souffrant?


BRANWELL BRONTË

Je suis un peu près

de la cheminée,

mais ce n'est pas

autrement gênant.

Je vous remercie, madame.


ANNE BRONTË

Madame Robinson et monsieur,

je vous demande

la permission de me retirer.

Je souffre

d'une affreuse migraine.


LYDIA ROBINSON

Allez. Voulez-vous que Nancy

vous prépare une tisane?


ANNE BRONTË

Je vous remercie.

Je crois que cela va passer

si je me couche.


ANNE dépose sa serviette de table, tire sa révérence et quitte la table sous le regard de BRANWELL. Le chat monte sur la table et MONSIEUR ROBINSON l'agrippe par la peau du cou et le lance plus loin.


Un autre jour, dans le jardin, ANNE supervise EDMOND et MARIE qui s'amusent. LYDIA les regarde par la fenêtre de sa chambre. BRANWELL est étendu sur le lit.


LYDIA ROBINSON

(S'adressant à BRANWELL)

Ils sont sous la garde

de votre sœur.

Ils ne savent pas

quelle mère abominable je fais.


BRANWELL BRONTË

Vous n'êtes pas abominable.


LYDIA ROBINSON

Pourquoi restez-vous ainsi?

Comme un mort.

Un mort avec

la respiration d'un chat.

Regardez le chat

comme il est calme.

Calmez-vous.


BRANWELL prend une grande respiration.


BRANWELL BRONTË

Prenez-moi.


LYDIA ROBINSON

Je n'ai jamais rien

entendu de semblable.

Quelle sorte d'homme

êtes-vous donc?


BRANWELL BRONTË

Une sorte de...


LYDIA ROBINSON

Ne dites rien.

Vous êtes un fou, un poète,

et moi, je suis vieille.

Vieille et perdue.


LYDIA s'approche de BRANWELL.


LYDIA ROBINSON

Que Dieu

me pardonne.

Je ne sais pas

jusqu'où j'ai mérité sa colère.


BRANWELL BRONTË

Non, laissez-le

tranquille là-haut.

Vieux Papa Personne

ne s'occupe pas de nous.

Lydia...

C'est quand la loi s'endort

que nous pouvons

croire au bonheur.

Vous êtes belle.


BRANWELL prend de sa main la taille de LYDIA .


BRANWELL BRONTË

Vous êtes belle.


BRANWELL se lève et enlace LYDIA.


BRANWELL BRONTË

Venez.


BRANWELL fait pivoter LYDIA près du lit. À la fenêtre, le chat fait sa toilette.


Dans le jardin, EDMOND et MARIE s'amusent toujours sous la supervision d'ANNE.


ANNE BRONTË

Mais vous ne voyez donc pas

que c'est très mal

de faire de telles choses?

Souvenez-vous que les oiseaux

ressentent aussi bien que vous.

Est-ce que vous aimeriez

qu'on vous fasse la même chose?


EDMOND ROBINSON

Je ne suis pas un oiseau

et je ne ressens pas

ce qu'ils souffrent.


ANNE BRONTË

Mais peut-être aurez-vous

à le ressentir un jour, Edmond.

Vous savez où vont

les méchants après la mort.

Et si vous ne renoncez pas

à torturer...


MARIE approche un petit bol près d'EDMOND qui y trempe un pinceau et applique son contenu sur des branches d'arbre plantées dans le sol.


EDMOND ROBINSON

Cessez un peu

ces enfantillages.

Papa sait très bien

comment je les traite

et il ne m'a jamais

blâmé pour cela.

L'été dernier, il m'a donné

une nichée de jeunes moineaux

et il m'a vu

leur arracher les pattes,

les ailes et la tête

et il ne m'a rien dit

sauf que ce sont

des choses malpropres

et que je ne dois pas

tacher mon pantalon.


ANNE BRONTË

Et votre maman, que dit-elle?


EDMOND ROBINSON

Oh, elle n'a pas le temps

de s'occuper de ça.

Et d'ailleurs, elle fait

de bien plus vilaines choses

que des pièges

pour les moineaux.

Demandez à votre frère,

mademoiselle Brontë.

Ou allez voir là-haut dans la

tour. Ils y sont tous les deux.


ANNE se lève d'un bond et regarde vers la tour. Le chat n'est plus à la fenêtre.


Un autre jour, dans le jardin, LYDIA, ANNE et BRANWELL discutent alors que des bagages sont chargés sur une calèche derrière eux.


LYDIA ROBINSON

J'espère que vous

nous reviendrez vite.


BRANWELL BRONTË

Je souhaite à votre mari

un prompt rétablissement, Lydia.

Madame Robinson.

J'espère que ce n'est

rien de grave.


LYDIA ROBINSON

Il a très souvent

des malaises à l'époque

des grandes vacances

ou des Fêtes.

Certaines personnes

ne supportent pas

l'atmosphère de joie

qui règne alors.

Mais il sera certainement

sur pied dans la journée.

Je le souhaite comme vous.


BRANWELL BRONTË

Vous ne savez pas le chagrin

que j'éprouve de devoir partir.


LYDIA ROBINSON

Si, je le sais.


ANNE BRONTË

Branwell, nos bagages

sont installés.

Il est temps de partir.


ANNE se dirige vers la calèche.


LYDIA ROBINSON

Adieu!


BRANWELL BRONTË

Adieu.


LYDIA ROBINSON

À bientôt.


BRANWELL suit ANNE vers la calèche. LYDIA les suit un peu plus loin derrière. BRANWELL et ANNE montent dans la calèche et partent.


Dans l'embrasure du portail, LYDIA regarde s'éloigner la calèche au loin sur le chemin.


Dans la calèche, BRANWELL tient les rênes.


BRANWELL BRONTË

Pourquoi tu ne dis rien?

Ne me juge pas, petite sœur.

Tu ne sais rien de la vie.

Toi et tes sœurs,

vous avez été élevées

comme des pommes de terre

dans une cave.

Vous ne savez pas ce que c'est

qu'un véritable amour.

Tu ne sais pas ce que c'est

qu'une vraie passion

qui brûle et qui déchire

et se moque de la loi.


ANNE BRONTË

Tais-toi!

Tu ne vas pas

en plus te répandre

en bavardages impies

et complaisants. Je t'en prie.

C'était déjà assez dur là-bas.

Épargne-moi maintenant

tes discours.


BRANWELL BRONTË

Petite chérie, âme fragile,

parfaite méthodiste.

Traîne ta croix.

On t'a élevée pour ça.

Mais ne viens pas

me la brandir sous le nez.

Je suis libre.

Libre comme le vent.

Et le vent souffle où il veut.


ANNE BRONTË

Le vent... Ah!


ANNE se tord de douleur et pose sa main sous sa poitrine.


BRANWELL BRONTË

Anne, qu'est-ce

qu'il y a? Tu as mal?


ANNE BRONTË

Ah... C'est rien.

Ah... ça me prend parfois

comme un coup de lance.


ANNE soupire.


BRANWELL BRONTË

Ah oui?

Ah oui, le fameux

coup de lance.


ANNE et BRANWELL continuent leur chemin.


Un autre jour, dans son salon, MONSIEUR HAGER écoute CHARLOTTE.


CHARLOTTE BRONTË

C'est un village perdu

dans la lande

comme une oasis

en plein désert.

Le vent hurle.

Le vent hurle sans cesse

et les hivers sont atroces.

J'aime bien le temps ici.

J'aime Bruxelles.

Mon pays ne me manque pas.

J'ai l'impression que

je pourrais rester ici

à enseigner et à étudier

toute mon existence.


MONSIEUR HAGER

Pourtant...

Vous devez repartir,

m'avez-vous dit.


CHARLOTTE BRONTË

Je reviendrai.

C'est le devoir

qui me commande de rentrer.

Le devoir d'aînesse

si je puis dire.

J'ai reçu de mauvaises nouvelles

de mon père.

Sa vue est

de plus en plus mauvaise.

Et puis autre chose...


MONSIEUR HAGER

Votre sœur Emily?


CHARLOTTE BRONTË

Mon frère...


MONSIEUR HAGER

Vous avez un frère?

Hum. À quoi peut-il

bien ressembler?


CHARLOTTE BRONTË

Il est déréglé comme le vent

et secret sur

ce qu'il fait la nuit.

Mais je reviendrai.

Ce serait cruel pour moi

de ne pas revenir.


MONSIEUR HAGER

Allons, vous ne savez pas

ce que vous dites.

Vos élèves en classe d'anglais

vous rendent la vie impossible.

Je le sais fort bien.

Ne le saurais-je pas d'ailleurs

qu'il me suffirait de vous voir.

Vos yeux sont creusés. Vous

avez un visage d'insomniaque.


CHARLOTTE BRONTË

Je sais que je ne suis

pas une beauté.


MONSIEUR HAGER

Ah, je n'ai jamais dit cela!


CHARLOTTE BRONTË

Vous vous trompez. Mes élèves

ne me donnent aucun souci.

Je méprise leur agitation

et j'aime à la vaincre.

J'aime ce métier, monsieur. Je

l'aime plus que tout au monde.

Je vous supplie de me croire.


MONSIEUR HAGER

Ne vous emballez pas.

Je vous crois.

Je vous crois, mais je pense

qu'un peu de repos

dans votre famille vous

ferait le plus grand bien.

Vous semblez à bout de nerfs.


CHARLOTTE BRONTË

(Soupirant)

Je ferai ce que

vous me direz, monsieur.

Vous êtes le maître.

Je suis votre élève.

Et je vous dois l'obéissance.


MONSIEUR HAGER

Mais qu'est-ce

que vous me chantez là?

C'est vous qui êtes venue

m'annoncer votre départ.

Ce n'est pas moi

qui vous l'ordonne.

Je vous souhaite un bon voyage,

mademoiselle Brontë.


MONSIEUR HAGER quitte la pièce et CHARLOTTE penche la tête, attristée.


Sur un chemin traversant la lande, une calèche avance contre le vent qui siffle.


Devant l'hôtel Taureau Noir, le ciel se couvre et le tonnerre se fait entendre.


Chez les BRONTË, EMILY regarde la pluie qui tombe par le fenêtre, puis elle ouvre la porte à CHARLOTTE.


EMILY BRONTË

C'est toi?

Entre. Je croyais

que c'était Branwell.


CHARLOTTE BRONTË

Il n'est pas au Taureau Noir?


EMILY BRONTË

Si, bien sûr. Mais ne reste

pas là. Viens, entre.


CHARLOTTE entre en titubant et s'effondre sur un banc près de l'escalier.


EMILY BRONTË

(Refermant la porte)

Je vais t'apporter

des vêtements secs, Charlotte.


Un autre jour, BRANWELL traverse les landes à cheval.


Devant une auberge, une enseigne montrant un mouton harnaché dans les airs est accrochée. BRANWELL se précipite à l'intérieur. LYDIA se tient à côté de la cheminée, où rôtit un porc. LYDIA s'approche de BRANWELL qui lui prend les mains. Les deux s'assoient à une table, près du feu.


LYDIA ROBINSON

Je n'en puis plus.


BRANWELL BRONTË

Vous êtes maltraitée?


LYDIA ROBINSON

Non. C'est bien pire.

Il me couvre de fleurs,

de menus cadeaux.

Comme ces gants que je porte.


LYDIA enlève vivement ses gants et les jette sur la table.


LYDIA ROBINSON

Et d'une tendresse gluante

qui est plus insupportable

que les coups.

Je crois que

j'en deviendrai folle.

(Chuchotant)

Je n'ai qu'un espoir.


BRANWELL BRONTË

Dites.


LYDIA ROBINSON

C'est affreux à dire.

Il est malade.

Il a déjà eu quatre

attaques successives depuis,

et le docteur

m'a fait comprendre

que la prochaine

pouvait lui être fatale.


BRANWELL sourit.


LYDIA ROBINSON

Je profite de ce qu'il est

alité en ce moment même.


BRANWELL BRONTË

En voilà une nouvelle, Lydia.


LYDIA ROBINSON

(Reculant)

Ah, ne dites pas cela.

Ne dites pas cela comme ça.

Il peut mourir, c'est vrai.

Mais il peut survivre.

Pendant des années, survivre

en m'appelant sans cesse

à son chevet,

en gémissant

comme un chien malade.

Et moi, que deviendrais-je?

Ne vous reposez pas

sur ce lâche espoir.


BRANWELL BRONTË

C'est un espoir.

Et je suis contraint

de m'y raccrocher.

(Baissant la tête)

Pardonnez-moi.

(Relevant la tête)

Vous savez où nous sommes ici?

Nous sommes

à la croisée des chemins.

L'un de ces endroits

où l'on inhume encore

sans cérémonie

et sans pierre tombale

ceux qui ont mis fin

volontairement à leurs jours.

Si je prenais une bêche,

et si je creusais

au pied de ce poteau

où j'ai attaché mon cheval...


LYDIA ROBINSON

Taisez-vous. Je vous

interdis de parler ainsi.


BRANWELL BRONTË

Vous pouvez m'interdire

de parler,

mais vous ne pouvez pas

m'empêcher d'y penser.

Je rêve de vous, Lydia.

Vous m'apparaissez toujours

le visage baissé

et les cheveux dénoués.

De sorte que je ne peux voir

votre visage.


LYDIA ROBINSON

(Soupirant)

Hum! Quel incorrigible bavard!

Croyez-vous vous-même

à ce que vous racontez?


BRANWELL BRONTË

Lydia...


LYDIA ROBINSON

Écoutez-moi. Je suis sérieuse.

Pendant que vous rêvez,

que vous vous apitoyez

lâchement sur vous-même,

moi, je vis

une situation atroce

entre un mari que j'abhorre

et des enfants pervers

et sans cœur.

Croyez-vous que je vous ai fait

venir dans cette auberge perdue

pour que nous pleurions

ensemble sur notre sort?


BRANWELL BRONTË

Que voulez-vous que je fasse?


LYDIA ROBINSON

(Détournant le regard)

Vous êtes un poète.

Vous écrivez des romans.

(Penchant la tête)

Que fait-on dans les romans?


BRANWELL BRONTË

Que fait-on dans les romans?


LYDIA ROBINSON

Conduisez-vous en homme.

(Relevant la tête et fixant BRANWELL)

Enlevez-moi.


BRANWELL soupire. LYDIA se lève et quitte la pièce. BRANWELL voit LYDIA par la fenêtre s'enfuir en courant.


Un autre jour, dans le salon de MONSIEUR HAGER, la tricoteuse remet une lettre à ce dernier et quitte la pièce. MONSIEUR HAGER ouvre et lit la lettre.


CHARLOTTE BRONTË (Narratrice)

«Nuit et jour, je ne trouve

ni repos ni paix.

Si je dors, je suis troublée

par des rêves torturants...»


À table chez les BRONTË, CHARLOTTE écrit une lettre qu'elle récite en regardant devant elle.


CHARLOTTE BRONTË

(Récitant)

«Où je vous vois...

toujours sévère...

Toujours grave.

Toujours irrité...

contre moi.»


De retour chez MONSIEUR HAGER, celui-ci replie la lettre et la déchire.


Un autre jour où la neige tombe devant la maison des BRONTË, CHARLOTTE regarde à la fenêtre alors qu'une cloche retentit. CHARLOTTE ouvre la porte d'entrée au facteur, MONSIEUR RASBELL.


MONSIEUR RASBELL

Avec les mauvais jours,

le courrier aura

de plus en plus de retard.


CHARLOTTE BRONTË

Mais les bateaux traversent

aussi régulièrement

en hiver qu'en été,

n'est-ce pas?


MONSIEUR RASBELL

Vous voulez parler

des tempêtes?


CHARLOTTE BRONTË

Non. Mais entrez.

J'attendais cette lettre

depuis si longtemps.


MONSIEUR RASBELL entre dans la maison et CHARLOTTE referme la porte.


CHARLOTTE BRONTË

J'ai attendu cette lettre

depuis si longtemps

que je n'osais plus y croire.


MONSIEUR RASBELL plonge sa main dans sa poche et en ressort une lettre qu'il donne à CHARLOTTE.


MONSIEUR RASBELL

J'ai peur que ce soit

pour votre frère.

Je me doute que c'est d'autres

nouvelles que vous attendiez.

Mais les gens se méfient

d'une région perdue comme ici.

Vous ne verrez pas

grand monde dans votre école.


CHARLOTTE BRONTË

Notre école? Ah oui, l'école.

Au revoir, monsieur Rasbell.


MONSIEUR RASBELL

Ah, c'est grand dommage.

Toutes les trois,

vous sauriez très bien

instruire les enfants.

Je suis sûr de ça.


MONSIEUR RASBELL quitte la maison.


CHARLOTTE BRONTË

(Criant)

Branwell!

(Murmurant)

Une lettre pour toi.


BRANWELL dévale l'escalier et prend la lettre que CHARLOTTE tient. Il l'ouvre, met ses lunettes et la lit. Puis, il laisse échapper un petit rire.


BRANWELL BRONTË

Il est mort.

Monsieur Robinson est mort.

(Criant de joie)

Ça va changer toute ma vie.

Il est mort! Nous sommes libres!

Lydia est libre!


BRANWELL court dans sa chambre et claque la porte. CHARLOTTE s'assoit sur le banc dans l'entrée, atterrée.


Un autre jour, BRANWELL parcourt la lande à cheval. Il s'arrête à la croisée des chemins et patiente en regardant à l'horizon. Il souffle sur ses doigts pour les réchauffer. Puis, il voit s'approcher un fiacre identifié d'un «R». Le fiacre le rejoint et s'arrête. BRANWELL s'approche du fiacre. Le cocher descend de son siège et ouvre la porte. Un homme en sort et remet une lettre à BRANWELL.


LYDIA ROBINSON (Narratrice)

«Un testament imprévu

m'oblige à choisir

entre mon cœur et ma fortune.

Si j'avais rencontré chez vous

plus de résolution,

mon choix eût été autre.

Ne cherchez

en aucune façon à me revoir.»


Le fiacre fait demi-tour et repart, laissant BRANWELL seul dans le vent glacial qui souffle.


Sur la berge d'un petit lac gelé, EMILY déracine des plants d'églantiers. Le cheval de BRANWELL s'approche d'elle. Elle se lève et part alors à la recherche de BRANWELL.


EMILY arrive à la croisée des chemins et regarde dans toutes les directions. Puis, elle aperçoit BRANWELL, recroquevillé au sol. Elle s'approche de lui et l'aide à se relever. Puis, elle l'installe sur le cheval et le raccompagne à la maison.


À la maison des BRONTË, EMILY alite BRANWELL dans sa chambre. Puis, elle quitte la pièce.


La nuit tombée, BRANWELL allume une lampe à huile, met ses lunettes et regarde le portait de ses sœurs et lui. Il remet le portrait sur son chevalet et imbibe un torchon de solvant. Il frotte énergiquement avec le torchon son visage dans le portrait, ce qui l'efface.


Dans la maison des BRONTË, CHARLOTTE remonte le mécanisme de l'horloge. Elle monte l'escalier et ferme la porte de la chambre de BRANWELL. Puis, elle hésite et entre dans la chambre de ce dernier. Dans son lit, BRANWELL dort, un torchon à la main. CHARLOTTE remarque le portrait avec le visage de son frère effacé. BRANWELL laisse tomber le torchon par terre. CHARLOTTE sort de la chambre.


CHARLOTTE entre dans la chambre d'EMILY.


CHARLOTTE BRONTË

Emily.


Il n'y a personne dans la chambre. Sur le lit, des vêtements d'homme sont éparpillés. CHARLOTE s'en approche et prend des lettres dépassant d'une poche. Elle les lit. Puis, le chien ouvre la porte de la chambre, suivi d'EMILY. CHARLOTTE se dépêche de remettre les lettres dans la poche. EMILY entre dans sa chambre.


EMILY BRONTË

Eh bien, tu as vu un fantôme?


CHARLOTTE BRONTË

Oui.

J'ai vu tout à l'heure un esprit

se tenir là où tu te tiens.

À ses pieds ruisselaient

trois fleuves.


EMILY BRONTË

Sale espionne!

Tu le regretteras.

(Forçant CHARLOTTE hors de sa chambre)

Je te le ferai regretter.


CHARLOTTE BRONTË

Emily...

Je suis entrée par hasard.

Écoute-moi.

Il faut que tu m'écoutes.


CHARLOTTE pousse dans la porte, mais EMILY la bloque.


EMILY BRONTË

Je t'interdis d'entrer ici.

Je ne t'adresserai plus

jamais la parole.

Tu n'es plus rien pour moi.

Plus rien.


CHARLOTTE BRONTË

Oh, je savais

que tu serais furieuse.

Mais j'ai pris

ce risque sciemment.

Laisse-moi entrer.

J'ai jamais rien lu de pareil.

Vas-tu me laisser entrer?

Insupportable tête de mule!

Il faut que ce soit publié,

espèce de sotte!


EMILY BRONTË

Jamais! Jamais!

Je ne pourrai plus vivre

en ta compagnie.

Plus jamais.

Oh... Comme je te hais!

Oh... Comme je te hais bien!


CHARLOTTE BRONTË

C'est ce que nous avons

toujours voulu, Emily.

Nous avons toujours écrit.

Le pensionnat,

les demoiselles Brontë.

C'était un masque.

Un masque en carton.

Aussi vain

que le masque de vérité

que Papa nous mettait autrefois.

Il faut que tu publies

ces poèmes!

Il faut que nous publiions!


EMILY BRONTË

Publier...

Idiote!

Avec tes rêves de gloire

qui valent autant

que tes rêves d'amour!


CHARLOTTE est prise de tremblements. ANNE sort de sa chambre et regarde CHARLOTTE. ANNE passe devant CHARLOTTE, qui est ébranlée, se dirige pour descendre l'escalier, mais lance un regard à CHARLOTTE. Celle-ci se courbe de tristesse. ANNE descend l'escalier et passe devant l'horloge.


La nuit tombée, le vent souffle dans la chambre de BRANWELL qui est endormi dans son lit.


Dans son propre lit, CHARLOTTE a un rêve agité.


CHARLOTTE BRONTË

Non... Non...


Dans son rêve, le vent souffle sur les trois sœurs BRONTË, qui sont debout près d'un blaireau pendu à une corde.


CHARLOTTE se réveille et entend le vent siffler.


Dans la chambre de BRANWELL, les rideaux poussés par le vent font tomber la lampe à huile par terre, ce qui allume un incendie sous le lit de BRANWELL.


CHARLOTTE se lève et ouvre la porte de la chambre de BRANWELL. Elle recule à la vue des flammes. Elle entre dans la chambre et ressort par une autre porte.


CHARLOTTE BRONTË

(Criant)

Anne! Emily!


CHARLOTTE retourne dans la chambre de BRANWELL, mais ne peut avancer très loin. Elle accourt à la fenêtre et la ferme violemment en brisant des carreaux. EMILY et ANNE arrivent et sortent BRANWELL inconscient de son lit. EMILY prend une couverture dans la penderie et tente d'éteindre le feu sur le lit. CHARLOTTE aide ANNE à transporter BRANWELL. Dans le couloir, ANNE et CHARLOTTE déplacent BRANWELL toujours inconscient.


CHARLOTTE BRONTË

Mais pourquoi

ne s'est-il pas réveillé?


ANNE BRONTË

C'est l'opium.

Il a fait provision

de laudanum à la pharmacie.


EMILY lance la couverture et éteint les dernières flammes.


Plus tard, dans la chambre de BRANWELL, le portrait des sœurs BRONTË se révèle dans la fumée.


Le lendemain matin, BRANWELL est dans son lit, les murs de sa chambre ayant des marques de brûlure.


La nuit tombée, dans le salon, ANNE, CHARLOTTE et EMILY sont assises à une petite table près d'un feu de foyer. ANNE distribue les feuilles d'un manuscrit une à une à EMILY, qui les donne à CHARLOTTE après les avoir inspectées.


Le lendemain matin, dans sa chambre, BRANWELL se réveille et prend une bouteille de laudanum sur sa table de nuit. Il en verse dans sa main.


La nuit tombée, ANNE, EMILY et CHARLOTTE terminent de lire les feuilles d'un manuscrit. CHARLOTTE lit et dépose la dernière feuille sur la pile constituant le manuscrit.


Dans une autre pièce, assise à une table, CHARLOTTE lit une lettre à la lueur d'une lampe à huile.


Un autre jour, des paquets de feuilles reliées intitulés «Wuthering Heights, a novel by Ellis Bell», «Agnes Grey, by Acton Bell» et «Jane Eyre, an autobiography edited by Currer Bell» sont présentés.


Dans le bureau d'un éditeur, quatre hommes et une femme discutent de la publication de ces romans.


HOMME 1

Mon cher,

comme toute l'Angleterre,

nous ne nous posons

qu'une seule question.


HOMME 2

Qui est Currer Bell?


HOMME 1

Qui est Currer Bell, en effet.

Est-ce un homme?

Est-ce une femme?

Vous savez que là-dessus,

madame Martineau et monsieur Lewis

sont d'un avis différent.


MONSIEUR LEWIS

Je ne fais que me ranger

à l'avis de personnalités

aussi compétentes

que messieurs Thackeray et Dickens.

Si l'auteur de

«Barry Lyndon»

et celui de

«L'embranchement de Mugby»

décèlent dans cette histoire

de gouvernante

la main d'une femme, il me

semble qu'on peut les suivre.


MADAME MARTINEAU

Le bon sens pourrait

tenir compte aussi de l'avis

d'une femme. Il y a certaines

choses dans «Jane Eyre»,

notamment

la description de l'amour

que cette gouvernante

éprouve pour son maître

qu'un homme n'aurait pu écrire,

ou du moins

n'aurait pu écrire seul.

En revanche, la dureté

de certains passages

ne peut être attribuée

à une main féminine.

C'est pourquoi j'incline

à une collaboration.


HOMME 1

Quoi qu'il en soit, Newby,

notre concurrent direct,

vient de faire paraître

deux romans signés Bell.

Une édition abominablement

cochonnée, entre parenthèses.

Deux romans qui paraissent

après notre deuxième

édition de «Jane Eyre»

et qu'il prétend avoir sous

presse depuis plus de six mois.

Et notez qu'il en est capable.


HOMME 2

Ce n'est pas tout.

«Jane Eyre» fait actuellement

un malheur en Amérique.

Les éditeurs américains

sont donc très désireux

d'acquérir les droits du

prochain roman de Currer Bell.

En fait, nous avons

conclu un accord

avec Faver et Johnson

de New York à ce sujet.

Or, ils viennent de me signaler

que Newby a conclu le même

accord avec leur concurrent.


MONSIEUR SMITH

Et alors?


HOMME 2

Ah! Il sort un nouveau roman

signé Acton Bell:

«Le locataire de Wildfell Hall».

Une sombre histoire d'alcoolisme

que Newby proclame

supérieur aux trois premiers.


MONSIEUR SMITH

Il vend sa marchandise.


HOMME 2

Il prétend également...

et c'est là la catastrophe,

pouvoir affirmer...

avec preuve à l'appui,

que Currer, Ellis et Acton Bell

sont une seule et même personne.


MONSIEUR SMITH

Très ennuyeux.

Madame Martineau, et vous, Lewis,

qu'en pensez-vous?

Est-il possible que ces trois

auteurs n'en soient qu'un?


MADAME MARTINEAU

Je crois qu'il s'agit

d'un homme et d'une femme.


MONSIEUR LEWIS

Vous avez une adresse.

Écrivez.

Peut-être consentira-t-il

ou consentira-t-elle...

ou consentiront-ils

à sortir de l'anonymat.


Près d'une fontaine, CHARLOTTE, ANNE et EMILY sont assises, adossées à un mur en pierre.


CHARLOTTE BRONTË

La seule idée de ce voyage

me fait trembler

de la tête aux pieds.

J'ai peur pour Branwell.

Si tout cela vient

à ses oreilles, cela l'achèvera.


EMILY BRONTË

Il n'y a aucune chance.

Les oreilles de Branwell

sont fermées depuis longtemps

à ce qui vient de l'extérieur.

Il dort toute la journée.


CHARLOTTE BRONTË

Peut-être...

fait-il semblant.


EMILY BRONTË

Alors, c'est trop tard.

Il sait déjà tout.

Simplement, je me demande

si ce voyage à Londres

est vraiment nécessaire.

Qu'avons-nous à rentrer

dans des querelles d'éditeurs?

Qu'ils acceptent de nous publier

ou qu'ils refusent,

nos rapports

devraient s'arrêter là.


ANNE BRONTË

Ne recommençons pas.

Ta volonté sera respectée.

Nous ne dirons rien

à ton sujet, Emily.

Nous dirons seulement

qu'Ellis Bell existe aussi.

Pas un mot de plus.


Près de l'hôtel Taureau Noir, ANNE, CHARLOTTE et EMILY se lèvent d'un banc avec leur bagage à la main.


HOMME

En voiture!


Les trois sœurs BRONTË montent à bord d'un fiacre. À l'entrée de l'hôtel, une femme retourne s'asseoir près du puits. Le fiacre quitte la cour de l'hôtel et s'éloigne.


Dans la maison des BRONTË, BRANWELL dort dans son lit, malgré la clarté du jour.


Le vent souffle sur la cour devant l'hôtel Taureau Noir. Une femme est toujours assise près de la porte, la tête penchée vers l'avant.


EMILY aide BRANWELL à marcher jusqu'à la porte de l'hôtel. Puis, ils s'arrêtent un instant.


BRANWELL BRONTË

Je suis présentable au moins?

Emily... Dis-moi.

Je ne fais pas peur à voir?


EMILY et BRANWELL s'approchent lentement de la porte, puis s'arrêtent à nouveau.


BRANWELL BRONTË

Tu comprends?

Si c'est bien lui. Si ce n'est

pas en réalité un autre,

il est venu de loin pour me voir

et... il ne faut pas

que je le déçoive.


EMILY BRONTË

Tu ne le décevras pas.


EMILY guide BRANWELL jusqu'à la porte, puis BRANWELL entre. À l'intérieur, plusieurs hommes chantent un air maussade, accompagnés d'un violoniste. BRANWELL regarde dans la salle et croise le regard de LEYLAND, qui l'observe d'un air suspicieux. BRANWELL s'approche piteusement d'une table et LEYLAND le rejoint.


JOE LEYLAND

C'est pas possible.

Tu as mis la veste de ton père?


Devant l'hôtel, EMILY s'éloigne de la porte et s'arrête devant une fenêtre. Le vent souffle fort et la fait frissonner.


Dans l'hôtel, LEYLAND aide BRANWELL à s'asseoir, puis s'assoit à côté de lui.


BRANWELL BRONTË

C'est bien Leyland?

Joe Leyland?


JOE LEYLAND

Comme tu vois.


BRANWELL tourne son visage cadavérique vers LEYLAND et le regarde.


BRANWELL BRONTË

Oui.


BRANWELL prend un bol devant lui et boit rapidement son contenu.


BRANWELL BRONTË

Quand j'ai su que tu venais,

j'ai d'abord eu

du mal à le croire.

Comme tu ne m'as pas écrit

depuis longtemps.

Je t'avoue, j'ai cru

qu'il s'agissait d'une ruse.


JOE LEYLAND

Ah bon?

Une ruse?


BRANWELL BRONTË

J'ai cru un moment.

Mais je suis rassuré.

Je suis rassuré.


Une femme ferme les deux parties d'une porte menant à la salle à manger.


Devant l'hôtel, EMILY patiente debout dans le vent près de la femme assise la tête penchée vers l'avant.


Plus tard, la femme assise n'est plus là, mais EMILY patiente toujours debout dans le vent, frissonnant.


À l'intérieur de l'hôtel, une femme range la cuisine et écoute à la porte qu'elle a fermée plus tôt.


De l'autre côté, dans la salle à manger, BRANWELL s'adresse à LEYLAND.


BRANWELL BRONTË

Lydia de son côté entourée

de puissants personnages

qui me haïssent

comme le diable en personne.


JOE LEYLAND

Tu n'as presque rien mangé.


BRANWELL BRONTË

Mais si, j'ai un peu mangé.

Ça ne m'était pas arrivé

depuis longtemps.

(Détournant le regard)

À vrai dire, j'ai été

trop gâté au cours de ma vie.

Et dans ma dernière place,

j'ai été à ce point mon maître.

Et je m'adonnais si librement

aux plaisirs les plus...


JOE LEYLAND

Avec le temps,

tu arriveras à te débarrasser

des images qui t'obsèdent.


BRANWELL BRONTË

(Regardant LEYLAND dans les yeux)

Tu es gentil, Leyland.

Mais le temps, je ne l'ai plus.

À 28 ans,

je suis un vieil homme.

Et même plus encore

qu'un vieil homme.


EMILY rouvre les deux parties de la porte de la salle à manger.


BRANWELL BRONTË

Qu'est-ce que c'est

qu'un vieil homme?

Un homme qui continue à désirer

et qui n'a plus assez

de force pour entreprendre.

Alors que moi, je n'arrive

même pas à désirer.


JOE LEYLAND

(S'adressant à EMILY)

Je vous rends

votre frère, mademoiselle.

Il est bien tard et je n'ai

pas vu le temps passer.

J'espère que vous

ne m'en voudrez pas

de l'avoir retenu

si longtemps.

À vrai dire,

je dois être moi-même

tôt demain matin à Bradford.


LEYLAND s'éloigne puis s'arrête.


JOE LEYLAND

Au revoir, Patrick.

Je t'écrirai prochainement.


LEYLAND passe derrière une femme nettoyant une table et sort de l'hôtel.


Dans la salle à manger, EMILY aide BRANWELL à se lever et marcher. À mi-chemin vers la porte, BRANWELL s'arrête.


EMILY BRONTË

Tu peux y arriver.


BRANWELL BRONTË

Franchement, je ne crois pas.

Je ne pourrai pas

monter la côte.


EMILY prend le menton de BRANWELL et tourne son visage vers le sien en le regardant droit dans les yeux.


EMILY BRONTË

Et moi, je te dis

que tu pourras.


La femme dépose un tabouret sur la table et regarde BRANWELL et EMILY reprendre lentement leur marche vers la sortie. La femme souffle la chandelle de la salle à manger alors que BRANWELL et EMILY sortent.


Un autre jour, ANNE et CHARLOTTE sont assises dans une salle d'attente.


CHARLOTTE BRONTË

Permettez-moi d'insister.

Monsieur Smith est bien

dans son bureau?

Pourriez-vous lui dire

que nous voudrions lui parler?


Un SECRÉTAIRE assis à un bureau marmonne, se lève et s'approche d'elles.


SECRÉTAIRE

Qui dois-je annoncer?


CHARLOTTE BRONTË

Je vous ai déjà dit que nous

ne tenons pas à donner de noms.

Dites-lui simplement

que nous avons quelque chose

qui pourrait l'intéresser.


Le SECRÉTAIRE soupire et entre dans le bureau de MONSIEUR SMITH sous le regard impatient d'ANNE et de CHARLOTTE. Devant elles, un homme est assis et lit un livre intitulé «Le chef-d’œuvre inconnu» écrit par H. De Balzac.


CHARLOTTE BRONTË

(S'adressant au lecteur)

Pardonnez-moi, monsieur.

Vous êtes Français

à ce que je vois.


LECTEUR

En effet, mademoiselle.

Vous connaissez la France?


CHARLOTTE BRONTË

Non. La Belgique seulement.


LECTEUR

Et vous, mademoiselle?


ANNE BRONTË

Non, non.


LECTEUR

Ainsi, la Belgique?

Vous avez été à Bruxelles?


CHARLOTTE BRONTË

Oui, j'ai été à Bruxelles.


Le SECRÉTAIRE sort du bureau et rejoint les sœurs BRONTË en silence. Celles-ci se lèvent et s'approchent de la porte. Le SECRÉTAIRE hausse les épaules. CHARLOTTE regarde le SECRÉTAIRE, puis le LECTEUR et finalement ANNE. Finalement, les deux sœurs entrent dans le bureau en laissant les portes grandes ouvertes.


MONSIEUR SMITH

Vous désirez?


CHARLOTTE BRONTË

(Remettant une lettre à MONSIEUR SMITH)

Je crois

que cela vient de vous.


MONSIEUR SMITH

(Inspectant la lettre)

Où est-ce

que vous avez eu cela?


CHARLOTTE BRONTË

Je suis Currer Bell.

Et voici Acton.

Nous sommes trois sœurs.

Il n'y a pas d'homme.


Dans sa chambre, BRANWELL est mort étendu dans son lit, la bouche ouverte. TABBY et JOHN BROWN sont de chaque côté du lit. Un médecin s'adresse à PATRICK BRONTË alors qu'il pleure en silence.


MÉDECIN

Rien ne pouvait le sauver.

Le marasme. C'est le nom que

nous donnons à cette affection.

Il ne mangeait plus rien.

Il n'y a aucun remède à cela.


JOHN BROWN tente de refermer la bouche de BRANWELL, qui demeure ouverte. Il réessaie, mais la bouche se rouvre.


JOHN BROWN

Vous n'auriez pas du ruban

ou de la ficelle?


Plus tard, dans la cour des BRONTË, PATRICK et MONSIEUR NICHOLLS sont assis sur un banc sous un arbre.


MONSIEUR NICHOLLS

Cette fois, nous sommes

contraints de relever le défi.

La réunion de la chapelle

de Guiseley est

une véritable provocation

à l'Église d'Angleterre.

Si nous feignons de les ignorer,

ils considéreront cela

comme un triomphe pour eux

et comme une défaite pour nous.


PATRICK BRONTË

Je refuse de laisser l'église

devenir un forum

pour débats politiques.

Nous vivons

dans un monde d'afflictions.

Notre tâche consiste plus

à soulager la misère

qu'à inspirer

l'effroi devant le Ciel.

Moins je m'en acquitte et plus

votre aide m'est souhaitable.

Allez, et tâchez

de ne pas prendre froid.

La fraîcheur tombe vite.


MONSIEUR NICHOLLS

À demain.


MONSIEUR NICHOLLS se lève et s'éloigne. Il croise plus loin CHARLOTTE assise sur un autre banc.


MONSIEUR NICHOLLS

Mademoiselle, pardonnez-moi.

Dans la mesure où l'on peut être

de quelque réconfort

pour une sœur qui vient

de perdre son frère,

je le serai.


CHARLOTTE BRONTË

Je vous remercie infiniment,

monsieur Nicholls.


Dans la chambre de BRANWELL, EMILY lave le mur alors qu'ANNE examine les esquisses et dessins de leur frère. Elle ouvre une lettre et la lit.


ANNE BRONTË

Charlotte m'a donné

les critiques de ton livre.

Tu veux les entendre?


EMILY BRONTË

Oui.


ANNE BRONTË

(Lisant)

«L'Amérique ne vaut pas

mieux que l'Angleterre.»

Écoute ça:

(Lisant)

«L'auteur des

«Hauts de Hurlevent» semble croire

que la perversité de l'esprit

humain est faite de la somme

de plusieurs férocités animales.

Il a donc choisi les traits

les plus frappants du loup,

du chacal et du chat sauvage

pour créer la brute démoniaque

qui sera le héros de son roman.»

Je continue?


EMILY BRONTË

Oui.


ANNE BRONTË

(Lisant)

«Les grands écrivains

réussissent

infiniment mieux leurs effets

avec une plus grande

économie de moyens.»


EMILY BRONTË

C'est assez. Je vois. Merci.

Tu peux rendre ça à Charlotte.


ANNE quitte la chambre en refermant la porte derrière elle. EMILY referme la porte de la penderie, mais s'interrompt. Elle prend un veston et le porte. Elle s'approche d'un miroir et s'admire en portant le veston. Puis, une violente quinte de toux l'afflige. Elle s'assoit sur le lit, mais la toux continue très violemment. Elle dévêt le veston toujours en toussant. Puis, la toux cesse. Elle regarde le mur brûlé en haletant. Sa respiration redevient lentement normale.


Plus tard, dans la cuisine. EMILY pétrit du pain tandis que la neige tombe à gros flocons à l'extérieur. TABBY et CHARLOTTE sont avec elle.


TABBY

Une créature pire que toi,

je n'ai jamais vue.

Ton père se tourmente

et se décompose à vue d’œil.

Quant à Charlotte,

elle n'ose rien dire.

Elle donnerait bras et jambes.

Elle donnerait sa vie

pour faire cesser

la souffrance que tu lui causes.

Regarde Anne.

Anne n'est pas comme toi.

Anne est la plus douce

de vous toutes.


EMILY met la pâte à pain dans le four.


TABBY

Elle, elle comprend

que c'est pour son bien.

C'est un ange de patience.

Un ange de patience.

Je t'en supplie, Emily.

Rien qu'une fois.


EMILY se lave les mains à l'évier.


TABBY

Pour ton père. Pour moi.

Pour Charlotte. Pour Anne.

Mon Dieu! Pourquoi es-tu

si méchante?


EMILY s'appuie sur la table, le visage pâle et les yeux rougis.


EMILY BRONTË

(Chevrotante et haletante)

Je ne suis pas... méchante.

Mais vous êtes trop... nerveux.

Vous... attachez...

trop... d'importance

à ces stupidités.

Je vais parfaitement bien.


Plus tard, dans le salon, PATRICK est assis près du feu de cheminée alors que le MÉDECIN tend une cuillère de potion à ANNE.


MÉDECIN

Il faudra en prendre

régulièrement

jusqu'à ce que

les symptômes aient disparu.


ANNE lance un regard hésitant à CHARLOTTE puis avale la cuillerée en faisant la grimace.


MÉDECIN

Ce point au côté,

vous le sentez en permanence?


ANNE BRONTË

Assez souvent.


MÉDECIN

Ici?


ANNE BRONTË

Oui.


CHARLOTTE BRONTË

Emily éprouve la même chose.

Je l'ai vue fréquemment

quand elle croyait

que personne ne l'observait.


MÉDECIN

Hum. Et comment est la toux?

Est-elle sèche, espacée,

en courts spasmes?

Ou bien profonde et caverneuse?


CHARLOTTE BRONTË

Profonde et caverneuse.

La dernière fois qu'elle s'est

laissée prendre le pouls,

j'ai compté

115 pulsations par minute.


Un autre jour, dans la salle de lavage, ANNE range des draps dans une armoire en regardant EMILY assise, le teint livide et le regard vide.


À l'entrée de la maison, CHARLOTTE sort, suivie de TABBY qui tente de la retenir.


TABBY

Charlotte, reviens. Je deviens

folle ici. N'y va pas.

Oh, je suis sûre

que tu vas prendre mal.

Reste ici. Tu vas tomber malade

toi aussi avec ce froid.


CHARLOTTE BRONTË

Je n'irai pas très loin.

Je vais revenir tout de suite.


TABBY

À quoi est-ce que ça rime?


CHARLOTTE BRONTË

Mais tu ne comprends pas.

Elle n'est pas

comme tout le monde.

Bien sûr, quelque chose

de la lande.

Il lui faut quelque chose

de la lande.

Elle a raison. C'est pas

une stupide médecine

qui pourra lui

redonner la santé.

C'est magique.

Un parfum, une odeur.

Quelque chose

à toucher, à sentir.

Oh, je vais sûrement trouver.


TABBY

(Vociférant)

Charlotte, reviens!

Tu ne trouveras rien.

(Parlant doucement)

La lande est un désert.


Le soleil éclaire la lande et la croisée des chemins près de la maison des BRONTË.


Plus tard, CHARLOTTE rejoint ANNE et EMILY dans la salle de lavage.


CHARLOTTE BRONTË

Regarde ce que j'ai

trouvé, Emily. Regarde.

De la bruyère.

De la bruyère de la lande.


CHARLOTTE s'accroupit devant EMILY avec un petit bouquet de bruyère.


CHARLOTTE BRONTË

Je n'ai trouvé que ça.

La lande était gelée.


EMILY verse une larme en silence. CHARLOTTE se retourne en caressant le bouquet. EMILY se lève.


ANNE BRONTË

Charlotte!


EMILY BRONTË

Si vous appelez un médecin,

j'accepterai de le voir.


EMILY s'évanouit et tombe par terre.


À l'entrée de la maison, le vent souffle et un chien aboie.


Plus tard, dans la chambre d'EMILY, TABBY lave les pieds d'EMILY, qui est morte. D'autres domestiques plient les draps du lit d'EMILY.


CHARLOTTE BRONTË

Non, Anne. Il faut ranger

le costume de la lande.

On ne peut pas

la mettre en terre

avec des habits de garçon.


ANNE ferme un moment les yeux, attristée. Puis CHARLOTTE aide TABBY à mettre une robe à EMILY. ANNE s'approche de la fenêtre et regarde à l'extérieur, pensive.


Dans un souvenir, ANNE remet une lettre à EMILY.


ANNE BRONTË

Moi, je crois

que nous serons partis

tous ensemble quelque part.


EMILY BRONTË

(Pliant la lettre)

Où?


ANNE BRONTË

Je ne sais pas.

Au bord de la mer.

Je n'ai jamais vu la mer.

J'aimerais bien

la voir un jour.


Le souvenir se termine et ANNE regarde toujours par la fenêtre alors que les coups de l'horloge retentissent. À l'entrée de la maison, PATRICK et des porteurs attendent.


Dans la chambre d'EMILY, une des domestiques récite la Bible.


DOMESTIQUE

(Récitant)

«Que la grâce de l'Éternel,

notre Dieu, soit sur nous.

Affermis l'ouvrage

de nos mains.

Affermis l'ouvrage

de nos mains.»


À la porte d'entrée de la maison, PATRICK est pensif.


Un autre jour, ANNE et CHARLOTTE regardent la mer s'agiter et déferler au bas d'une falaise.


ANNE BRONTË

Ah! Je me sens revivifiée.

Joyeuse. Je tenais

si fort à ce voyage.

J'ai si souvent rêvé de ça.

Je pourrais rester

des heures. Pas toi?


CHARLOTTE BRONTË

Non.

Pas plus ici que dans la lande.


Plus tard, dans une chambre près de la mer, un médecin place un miroir de poche sous la bouche d'ANNE, qui est étendue dans un lit, morte. CHARLOTTE les regarde, assise près du lit. Le cri des mouettes parvient jusqu'à eux.


Un autre jour, des gens se promènent dans la lande, d'autres pêchent dans un lac et font du canot. Sous un arbre, CHARLOTTE est accompagnée de PATRICK et MONSIEUR NICHOLLS. Ils marchent ensemble en silence. Plus loin, un barbier coupe la barbe d'un homme en plein air.


Plus tard, dans une calèche, CHARLOTTE et MONSIEUR NICHOLLS se regardent en silence, puis détournent le regard. CHARLOTTE enlève sa main d'en dessous de celle de MONSIEUR NICHOLLS.


Dans les rues d'une ville, WILLIAM MAKEPEACE THACKERAY et MONSIEUR SMITH marchent ensemble.


WILLIAM MAKEPEACE THACKERAY

La vie est

d'une telle insolence.

Je n'ai jamais pu

apprendre la centième partie

des tours qu'elle se permet.

Il faudrait un temps fou.

C'est pour cela

que les œuvres de jeunesse

sont toujours

pleines de scories.


MONSIEUR SMITH

Ce n'est pourtant pas

le cas de Charlotte Brontë,

dont tout Londres

reconnaît le talent

et que nous verrons

demain à l'opéra.


WILLIAM MAKEPEACE THACKERAY

La vie est trop

courte pour l'art.

Il nous faudrait

beaucoup plus de temps

pour durcir notre coquille.

Dure et brillante.

Mais la chose diabolique,

c'est que souvent,

elle est brillante

sans être dure.


Dans une bibliothèque, un PHRÉNOLOGUE inspecte la tête de CHARLOTTE sous le regard de MONSIEUR SMITH, tout en énonçant un texte qu'un autre homme retranscrit par écrit.


PHRÉNOLOGUE

... en état d'hostilité

envers ceux

qu'elle souhaiterait aimer...


TRANSCRIPTEUR

(Répétant)

«Plutôt que de vivre

en état d'hostilité

envers ceux

qu'elle souhaiterait aimer...»


PHRÉNOLOGUE

Plutôt que de vivre

en état d'hostilité

envers ceux

qu'elle souhaiterait aimer,

elle préférerait les quitter

quand bien même

cette rupture dût en faire

la plus malheureuse des femmes.


TRANSCRIPTEUR

(Répétant)

«Elle préférerait

les quitter...»


Plus tard, dans une chambre d'hôtel, CHARLOTTE se peigne devant un miroir sous le regard de MONSIEUR NICHOLLS.


CHARLOTTE BRONTË

Ne me regardez pas.


MONSIEUR NICHOLLS

Je préfère

regarder votre visage

que les murs de cet hôtel.


CHARLOTTE BRONTË

Ne me regardez pas.

Ne me regardez pas.

J'ai l'impression

d'avoir à la place du crâne

une mappemonde en relief

avec les noms imprimés

des organes de la sensibilité,

de la moralité

et de l'intelligence.


MONSIEUR NICHOLLS

Je ne vois rien pourtant.

D'où vient cette impression?


CHARLOTTE BRONTË

Monsieur Smith, mon éditeur, m'a

conduite chez un phrénologue

en me faisant passer

pour sa fille sous le nom

de mademoiselle Fraser.

Cela l'amusait beaucoup

et je dois dire

que cela m'amusait aussi.

Je vous montrerai

le rapport du professeur.


On frappe à la porte.


VALET

Madame Arthur Bell Nicholls,

Charlotte Brontë?


MONSIEUR NICHOLLS

Entrez.


Deux valets entrent dans la chambre. L'un d'eux dépose un pot de fleurs sur une commode et l'autre place un colis sur le lit.


CHARLOTTE BRONTË

C'est mon portrait

exécuté par Richmond

que l'on vient d'apporter?


MONSIEUR NICHOLLS

Je ne veux pas abuser

de mes droits d'époux

et découvrir

le tableau avant vous.


CHARLOTTE BRONTË

Je ne l'ouvrirai pas non plus.

Je n'ai aucune envie de me voir.

Monsieur Smith doit nous attendre

en bas dans sa voiture

et il nous faudra

au moins une heure

avant d'atteindre l'opéra.


MONSIEUR NICHOLLS

Justement...

Pour l'opéra...

j'ai pensé...

vous offrir quelque chose.

Je sais que...

votre vue est très basse...


MONSIEUR NICHOLLS s'approche de CHARLOTTE et lui remet un petit paquet.


MONSIEUR NICHOLLS

Et...


CHARLOTTE ouvre le paquet et découvre une paire de lunettes.


CHARLOTTE BRONTË

Non.

Elles sont trop belles.

Je les aurai

toujours près de moi,

sur la cheminée

ou sur la commode,

mais je ne pourrai

pas les porter.


MONSIEUR NICHOLLS

Pas même ce soir?


CHARLOTTE BRONTË

Je préfère voir les choses

dans un brouillard.

C'est moins...

Et puis je ne veux pas

faire illusion.

Ni à monsieur Thackeray

ni à quiconque.

Mais je ne veux pas

que vous ayez de peine.

C'est un cadeau magnifique,

monsieur Nicholls.

Un cadeau magnifique.


MONSIEUR NICHOLLS donne un baiser sur le front de CHARLOTTE et l'enlace.


Plus tard, devant l'opéra, un valet accueille le fiacre de CHARLOTTE et aide celle-ci à descendre. MONSIEUR SMITH et MONSIEUR NICHOLLS suivent, puis le valet referme la portière derrière eux. Le valet les guide jusqu'à l'opéra où d'autres personnes affluent.


À l'intérieur, les gens discutent dans le hall. MONSIEUR SMITH et MONSIEUR NICHOLLS laissent CHARLOTTE seule dans le hall. CHARLOTTE se rend au vestiaire où des valets l'aide à se dévêtir de son manteau.


À l'étage, plusieurs personnes en tenue élégante se promènent.


Devant l'escalier, au rez-de-chaussée, CHARLOTTE fait la révérence à THACKERAY.


MONSIEUR SMITH

Monsieur Thackeray vous invite

à partager sa loge.


CHARLOTTE BRONTË

Je vous remercie.


WILLIAM MAKEPEACE THACKERAY

Allons.


TACKERAY et CHARLOTTE montent le grand escalier au bout duquel est affiché un grand tableau de bateaux sur la mer au coucher du soleil.


Dans une loge, deux hommes et une femme prennent place.


Dans la loge de TACKERAY, une femme donne des jumelles à TACKERAY qui les tend à CHARLOTTE. Celle-ci regarde à l'intérieur vers la scène.


Dans une autre loge, une femme regarde dans un face-à-main, une autre se rafraîchit avec un éventail, près d'un homme hautement décoré de médailles.


Plusieurs autres loges de spectateurs sont présentées. Puis, l'opéra se termine et CHARLOTTE dépose les jumelles.


Un autre jour, la mer déferle sur le rivage.


BRANWELL BRONTË (Narrateur)

Tu ne sais rien de la vie.

Tu ne sais pas ce que c'est

qu'une vraie passion

qui brûle et qui déchire

et se moque de la loi.


EMILY BRONTË (Narratrice)

Tu ne vois

que l'apparence des choses.

L'amour qui n'a

qu'un temps de floraison.

Je le méprise et je le piétine.

Je crache sur l'amour

et sur sa vanité.


À l'opéra, les loges sont maintenant vides dans la pénombre.


EMILY BRONTË (Narratrice)

Le houx, c'est l'amitié.

Il durera jusqu'à notre hiver.


ANNE BRONTË (Narratrice)

Mais c'est une plante humble.

Et triste.

Et banale.


Générique de fermeture

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