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Vidéo transcription

Les escaliers

Après avoir survécu à des décennies de vie dans la rue, trois travailleurs sociaux viennent en aide à leur communauté, tout en luttant contre leurs propres démons.



Réalisateur: Hugh Gibson
Année de production: 2016

Accessibilité
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Ce film est en langue originale anglaise sous-titré en français. Seul le texte français est retranscrit dans ce document.


Générique d’ouverture


Titre :
Les escaliers


MARTY (Narrateur)

J’étais à l’arrière d’un immeuble.


Un homme, MARTY, témoigne d’un événement.


MARTY

J’ai dit à Buddy que je voulais

100 dollars de crack.

Il m’en a donné pour 40.

Je lui ai dit: «Non,

il m’en faut plus.»

Buddy m’a dit: «Non, non.»

J’ai dit: «Eh bien, tant pis,

reprends-le.»

Buddy a sorti un pistolet

et l’a pointé sur ma tête.

Je croyais qu’il blaguait.

J’ai dit: «Je vais pas te donner

100 dollars pour ça.»

Buddy a baissé le pistolet.

C’est un de ces pistolets

qu’il faut armer.

Quand je l’ai vu faire ça,

j’ai dit: «Il va me tirer dessus.»


Intertitre :
Marty


Une porte apparaît. Seule la poignée est apparente.


MARTY (Narrateur)

J’ai commencé à courir.

J’ai juste entendu:

pan! Pan!


Une seconde porte adjacente apparaît.


MARTY (Narrateur)

Et j’avais du sang plein

les jambes.


Les deux portes donnent sur la rue. Seule une minuscule bande de ciment les sépare du bitume.


MARTY (Narrateur)

J’ai pris les 20 dollars,

car j’avais besoin d’un taxi

pour aller chez ma copine

fumer ce morceau

de crack de 40 dollars.


MARTY poursuit son témoignage chez lui.


MARTY

J’ai pris un taxi,

je suis allé chez elle.

Elle n’y était pas.

J’ai dû ouvrir la fenêtre

de force, rentrer chez elle,

fumer mon crack.

J’ai fumé mon crack

et changé mon pantalon.

Dès que j’ai changé

mon pantalon, j’ai appelé

un taxi.

Puis, je me suis regardé

et y avait autant de sang

sur mon pantalon qu’avant.

Le taxi est arrivé.

J’ai couru dehors, ouvert

la portière et sauté dedans.

J’ai dit: «Je me suis fait

tirer dessus. Emmenez-moi

à l’hôpital.»


MARTY montre les cicatrices de ses blessures par balle sur une de ses cuisses.


MARTY

La balle est entrée dans mes

deux jambes et est encore logée

dans ma jambe gauche.


HUGH

Ouais.


MARTY montre ensuite les cicatrices sur la seconde cuisse.


MARTY

Rentrée par là…

et la voilà… une .38.


En montrant l’autre côté de sa cuisse, la cicatrice est surélevée.


HUGH

Tu la sens encore?


MARTY

Oui, je la sens toujours.

Essaye.


HUGH, le réalisateur pose sa main sur la bosse et MARTY réagit. Puis il rit.


MARTY

Ça fait peur aux

gens d’habitude.

Ça n’a pas marché avec toi,

pas grave.

Je dois rire du passé.

Sinon, je vais devenir fou.


MARTY s’assoit sur un fauteuil couvert avec une couverture.


MARTY

C’est du passé. Maintenant,

c’est le présent.

Difficile d’imaginer que ça

s’est passé.


Texte narratif :
Deux ans plus tôt


HUGH (Narrateur)

Dis-moi quand t’es prêt,

mon pote.


MARTY marche dans la une ville.


MARTY

Quand j’ai commencé

à fumer du crack, j’avais 25 ans.

Quand j’ai arrêté,

j’en avais 47.

Maintenant, j’ai 51 ans.

Quand je suis dehors

en train de chercher du crack

et qu’il est 23 heures, minuit,

et que les foyers sont fermés,

je peux pas rentrer, et il pleut,

je pars dormir dans un de ces

immeubles du coin.

Je rentre, je monte au dernier

étage, je dors dans la cage d’escalier.


MARTY fait le tour d’un quartier en passant parfois par les ruelles, puis il passe devant plusieurs immeubles à logements. Dans un des immeubles, MARTY se dirige vers la cage d’escalier. Il s’y glisse.


MARTY

Voilà les escaliers.


MARTY s’assoit sur la première marche.


MARTY

Viens dans mon salon.

Assieds-toi.

T’as faim?

(Pointant la seconde marche)

Viens dans la cuisine.

Maintenant, t’es dans

la salle de bain.


Montrant les marches plus bas.


MARTY

Maintenant, t’es dans la

salle à manger.

C’était ma maison,

mes escaliers.

Je dormais ici,

comme ça.


MARTY s’allonge sur le palier.


MARTY

Tu peux y faire dormir

une famille entière.

Sans blague.


MARTY descend d’un étage.


MARTY

Oh, tu vois?

Regarde, ils ont sali

mon salon.


Sur le palier, le plancher est salle.


MARTY

Regarde ça! Je viens

de laver le plancher.


Sur le palier entre les étages, des morceaux de papier traînent sur le sol.


MARTY

De l’urine partout sur

mon sol propre.

T’aurais dû filmer ici.


MARTY continue de descendre les étages.


MARTY

Allez, tirons-nous d’ici.


Un homme passe devant MARTY et ouvre la porte qui mène à la porte de sortie.


MARTY

J’ai écrit une chanson aussi,

à propos des escaliers.

Je vais te la chanter demain.


Dans son appartement, GREG témoigne.


GREG

Ma consommation?

Je consomme toujours.

J’ai pas peur de le dire.

Ceux qui sont pas contents

peuvent aller se faire…

J’aime consommer.

Je m’en fous.

Si t’es pas content,

tu peux aller te faire foutre

aussi.

(Riant)

Je rigole.


Intertitre :
Greg


Des hommes se retrouvent au «Regent Park Community Health Centre». GREG est dans un bureau. PETE arrive dans la porte


PETE

Salut, Greg,

comment ça va, mon pote?


GREG

Salut Pete, quoi de neuf?

Comment tu vas?

Fait chaud, hein?


PETE

Fait chaud.


GREG

T’as besoin d’une trousse

d’injection?


PETE

Oui, s’il te plaît.


PETE s’assoit devant le bureau de GREG qui fouille dans un tiroir.


GREG

Pas de problème.

Un millilitre?


PETE

Oui, s’il te plaît.


GREG

Personne n’aime utiliser

les seringues 0,5 millilitre.

Je sais pas pourquoi.

En fait, si, je sais pourquoi.


PETE

Difficile de trouver

une veine avec ça.


GREG

Exactement.

Voilà.

Tu sors de l’immeuble,

n’est-ce pas?


PETE

Ouais.


GREG donne la trousse à PETE.


GREG

Tu connais les règles.

Je peux pas donner de trousse

sauf si tu sors du bâtiment.


GREG poursuit son témoignage dans son bureau.


GREG

Écoute, avant je fumais

du crack dans les toilettes

et de la drogue dehors

sur la propriété

et maintenant je travaille ici.

Et je pense que c’est un miracle.

Tu vois ce que je veux dire?

D’ailleurs, je devrais pas

dire trop souvent que

je consommais dans les toilettes.

Mais bon, je le faisais.

C’est juste la vérité.


À l’accueil du centre, plusieurs personnes travaillent au comptoir de réception. Tout près se trouve une petite cuisine où les usagers se retrouvent. Des pots de beurre d’arachides sont déposés sur les tables et des cafetières. Quelqu’un lit un dépliant expliquant différentes situations à risque. GREG est devant un ordinateur, il tient une liste dans ses mains.


GREG

Marty.


MARTY s’approche de GREG et se penche sur son épaule pour lire ce que GREG lui montre sur la feuille.


GREG (Narrateur)

À 47 ans,

un de mes rêves serait

de retourner à l’université.

Je travaille ici et je vais

à l’école à temps plein

Donc, maintenant j’y suis

tout le temps et j’adore ça.


MARTY et GREG sont assis ensemble dans la petite cafétéria.


MARTY poursuit son témoignage chez lui.


MARTY

Quand ils nous voient

dans la rue, ils se disent:

«Ça, c’est quelqu’un qui

consomme.»

Comment faire pour qu’ils

nous écoutent?

Comment obtenir leur

attention et la garder?

«Hé! Donnons-leur de l’argent».

Ils se sont dit.

Ouah! Ça, c’est une bonne idée.

«Combien on devrait leur donner?

Bon, ils fument du crack et

ça coûte 20 dollars,

donc donnons-leur

20 dollars pour venir

écouter pendant deux heures

ce qu’on a à dire.»

Ils sont venus,

ils m’ont demandé.

J’ai dit bien sûr.

J’obtiens 20 dollars,

j’achète mon crack.

Magnifique.

J’y suis allé, j’ai écouté

pendant deux heures, pris

mes 20 dollars, puis je suis

parti acheter mon crack.

Mais le truc, c’est que

c’est pas une seule fois.

Quand tu t’inscris,

tu t’inscris pour six mois.

Donc, chaque semaine

pendant six mois, tu reçois

20 dollars.

C’est fantastique.

La deuxième fois, j’y suis allé,

je n’écoutais pas vraiment,

car tout ce que je voulais,

c’était mes 20 dollars,

mon crack, comme tout

le monde.

J’ai pris mon argent

et on est parti.

Et puis un jour,

ma troisième fois là-bas,

j’ai commencé à écouter.

Mais quand j’écoutais,

je rêvassais un peu.

J’avais fumé du crack

toute la nuit et j’étais

fatigué.

Donc, j’ai fermé les yeux

et essayé de les écouter.

Et je jure devant Dieu,

si j’avais gardé les yeux

fermés pendant que je les

entendais parler,

j’aurais juré qu’ils parlaient

de moi.

J’aurais juré que c’était

moi qui parlais.

J’ai demandé au monsieur:

«Comment tu sais tout ça?»

«Oh, je suis à l’université.»

«Mais t’as pas fait trois ans

de prison? T’es sorti l’an dernier?»

«Ouais, c’est vrai Marty.

Et toi aussi, tu peux y arriver.»

J’ai dit: «Oui, je peux.»

J’ai demandé à quelqu’un

d’autre, une fille.

«Je t’ai déjà vue, mais

je voulais pas le dire.

Tu faisais le trottoir

sur Jarvis, non?»

«Oui, Marty, c’était moi

et je le fais toujours.

Mais je le fais différemment

maintenant. Je ne dépense

plus mon argent en drogue.»

J’ai dit «Ouah!

Et apparemment tu es

au Upper Canada College?

C’est l’école des avocats, non?»

Ça m’a ouvert les yeux.

J’ai dit, attend une minute,

j’ai 48 ans.

Ces gens n’avaient que 20 ou

30 ans. Mais j’en suis

capable. Je peux être

l’un d’eux.

Donc, j’ai laissé le crack

pour l’école.

Regarde-moi, je suis en

troisième année.

J’ai dit… Attends.


MARTY se lève.


HUGH

Coupe.


GREG est assis devant une maison dehors abandonnée et placardée. Il tend la main à quelqu’un qui s’approche.


GREG

Mon pote.

Béni sois-tu, Funky.

Béni sois-tu.


FUNKY serre la main de GREG et continue son chemin.


GREG

Yah! C’est mon pote.

Je vais pas dire son

nom, mais c’est mon pote.

J’ai beaucoup d’amis ici.

C’est mon quartier.

Je l’adore

Rien de mieux.

En été, à l’ombre,

tu fumes du crack.

Bien quoi?

Il y a mieux que ça?

(Riant)

Cette rue est l’un des

derniers repères où

fumer du crack est

presque légal.

Et c’est presque légal

parce qu’ils veulent tout

le monde au même endroit.

Quand ils ont besoin

d’arrêter du monde,

ils peuvent juste

venir sur la rue George

et une fois au bout de

la rue, la banquette arrière

sera remplie.


GREG marche dans la rue déserte.


GREG (Narrateur)

On est du bétail, pour eux,

pour leurs quotas d’arrestation.

C’est ce qu’on est.

Juste du bétail.


GREG poursuit son témoignage dans son bureau du centre de santé.


GREG

Et on est traité comme tel.

Et c’est juste triste.

En en plus, ils m’ont battu.

Sérieusement.

L’an dernier.

Ils étaient six à me tabasser.

Pour rien.

Mais en cour,

j’obtiendrai justice.

Espérons-le.

Ils n’avaient aucune

raison de me tabasser.

Aucune.

Donc, je veux vraiment voir

comment ils vont poursuivre

cette affaire.

Car je crois que je les

tiens par les couilles.

Vraiment. Dans ma tête.

On verra comment ça se passe.


Plus tard, GREG et MARTY sont avec d’autres personnes sur un toit.


MARTY

OK, John, Mark, Lisa,

tout le monde.

Calvin, Mark.


MARTY tient une caméra et prend une photo du groupe.


MARTY

Ne bougez pas.

Les escaliers ont joué un rôle

important dans nos vies

à tous.

Nos les drogués.

J’ai décidé d’écrire

une chanson sur les escaliers.

Et ça donne ça…

(Prenant une photo du groupe)

1, 2, 3.

Attendez une minute.

On bouge pas.


MARTY témoigne chez lui.


MARTY

On a des rats,

des cafards, des punaises

de lit aussi.

Elles m’ont piqué,

je sais qu’elles vont te piquer.

Là-haut, dans les escaliers,

les vieux escaliers sales.

On a de l’urine dans un coin,

des excréments dans un autre.

Je suis content qu’elle

ne me voie pas ici.

Qui? Ma chère mère.

Dans ces vieux escaliers sales.

On a de la morphine,

de l’oxy, des opiacés aussi.

Pendant que je les prends,

quelqu’un va te voler.

Là-haut, dans les escaliers,

les vieux escaliers sales.

Quand je me réveille

dans les escaliers, tout ce

que je sens sur mon visage

c’est mes larmes.

Je regarde vers le ciel

et je dis, s’il vous plait,

aidez-moi, aidez-moi

là-haut, à quitter ces vieux

escaliers sales.


DIRTY sourit après avoir déclamé sa chanson.


Dehors dans un parc, les arbres sont dénudés. C’est l’hiver. Une femme, ROXANNE, marche dans le parc. Puis elle s’assoit sur le banc d’une table à pique-nique.


ROXANNE (Narratrice)

Quand je m’endors, j’ai

souvent des terreurs nocturnes.

Je dois complètement m’abrutir.

C’est juste pour me protéger,

car j’ai un gros problème

de somnambulisme.

Parfois je parle aux gens

ou je commence à cuisiner.

Je fais toutes sortes de choses

quand je dors.

En 2009, quand mon compagnon

a fait une overdose,

j’avais vraiment beaucoup

de mal à dormir.

Je crois que j’ai passé

trois ou quatre jours sans

dormir, même avec des

médicaments.


Intertitre :
Roxanne


ROXANNE (Narratrice)

Je me suis réveillée

et j’ai vu plein de flics

autour de moi.


ROXANNE témoigne dans une salle bien décorée.


ROXANNE

Je ne savais pas où j’étais,

mais j’ai reconnu le coin.

J’essayais de comprendre

où j’étais, mais les flics

essayaient de me mettre

les menottes.

Et puis, j’ai vu que j’étais nue.

Je me suis demandé, putain,

mais qu’est-ce qui se passe?

J’avais marché trois coins

de rue, nue, jusqu’à un

parc public au bout de la rue.

Mon docteur m’a dit que

mon niveau de TSPT est

comparable à celui d’une

personne qui a fait la guerre.


Dans le parc, ROXANNE est appuyée contre la table de pique-nique sous un arbre. Le sol est à demi couvert de neige. Le parc est désert.


ROXANNE (Narratrice)

Ils m’avaient plaquée à terre

et je ne m’étais pas réveillée.


Le témoignage de ROXANNE se poursuit dans la pièce bien décorée.


ROXANNE

Ça donne une idée de la

profondeur de mon somnambulisme.

Ça vient du stress post-traumatique.


Texte narratif :
2013


Dans les rues de Toronto, la circulation est fluide et des passants marchent; font du vélo; poussent des landaus. À l’intérieur du centre de santé communautaire Regent, des affiches sont posées sous des panneaux indiquant les jours de la semaine. Jeudi: Une rencontre pour les travailleuses du sexe. Le vendredi: Un groupe d’hommes. ROXANNE est en entrevue avec une consommatrice, EFFIE, dans un petit bureau du centre.


EFFIE

Quand j’ai déménagé

dans le coin en 2002,

j’avais jamais connu la drogue.

J’en avais vu à la télé,

mais jamais dans la vraie vie.

J’en avais jamais eu

dans la main, jamais fumé.

Jusqu’à ce qu’un de mes

petits amis me convainque

de déménager ici.

Et c’est là qu’il m’a rendue

accro au crack.


ROXANNE

Je pense que tu devrais

fêter chaque jour où t’as

entendu: «Allez, Effie!»,

et t’as refusé.

Il y a toujours des jours

ou «non» ne veut pas

dire «non».

Ça m’arrive encore.

Parfois je vais voir un

client, ou je vais dans une

maison de crack, et je sens

l’odeur du crack et je

commence…

à grincer des dents.


EFFIE ajoute un commentaire.


ROXANNE

Oui, voilà

Ça m’arrive encore.

Et moi, ça fait 15 ans.


EFFIE

Vraiment?

Tant que ça?


ROXANNE

Ouais. Pour cette

drogue-là, oui.


Sur le bureau de ROXANNE, des photos de ses petits enfants sont étalées. ROXANNE poursuit son témoignage, dans la salle bien décorée.


ROXANNE

Je pense que c’est injuste

et faux de dire que

si tu te drogues,

t’es une mauvaise mère.

Ou si tu te prostitues,

t’es une mauvaise mère.


ROXANNE est dans une rue avec des travailleuses du sexe.


ROXANNE (Narratrice)

J’ai toujours été très

ouverte avec mes enfants.

À partir d’un certain âge,

où ils ont compris ou

deviné ce que je faisais…


Le témoignage de ROXANNE se poursuit chez elle.


ROXANNE

… j’ai été très honnête

avec eux.

Je sais pas si c’est bien

ou mal.

Je sais juste que je peux pas

expliquer aujourd’hui

ce qui se passait à l’époque.


Au centre de santé communautaire, dans un bureau, des boîtes contenant toutes sortes de matériel sont étalées sur un bureau. Plusieurs femmes sont rassemblées autour des tables et préparent des trousses.


ROXANNE

C’est pour ça qu’il faut vérifier!

J’ai dépensé beaucoup d’argent

pour mettre mon cerveau

dans cet état.


FEMME ROUSSE

Je sais.

Et tu veux en retirer

les avantages.

Surtout la perte de mémoire.


ROXANNE

C’est un inconvénient

et un avantage, la perte

de mémoire.


ROXANNE (Narratrice)

J’avais une dépendance

très sérieuse aux opiacés.

Et cette consommation

m’a suivie jusqu’à l’an dernier.


De nouveau, ROXANNE poursuit son témoignage chez elle.


ROXANNE

Donc… 30 ans.


Dans la salle, les quatre femmes continuent de préparer les trousses.


ROXANNE

Vous savez, le 23,

ça faisait pile deux ans que

j’étais sur le Suboxone.


FEMME

Vraiment? Félicitations!


ROXANNE

J’ai commencé avec le

dosage légal le plus élevé

et là, je suis à deux milligrammes.

C’est le plus bas.


FEMME ROUSSE

Bobby s’en est débarrassé.

À Noël.


ROXANNE

Comment il a fait?


FEMME ROUSSE

Il l’a fait.


ROXANNE

C’était dur?


FEMME ROUSSE

Pendant deux semaines.


ROXANNE

C’est tout?


FEMME ROUSSE

C’est tout. Deux semaines.

Pas pu dormir, pas pu

manger, pas pu chier.

Tu vois: la merde totale.

Et il a quitté.

Ça mérite des félicitations.


AUTRE FEMME

Bravo, Roxanne.

C’est incroyable.

Maintenant, tu dois

acheter plus d’herbe.


Dans un autre coin de la ville, près d’une bretelle d’accès à l’autoroute, les voitures circulent.


ROXANNE (Narratrice)

Dans mon monde,

ça, c’est un repère.

Comme la CN [mot_etranger=EN]Tower[/mot_etranger]

Le Champ de Rêves.


Dans un espace vert en bordure de la bretelle d’accès, des femmes errent.


ROXANNE

Les gens achètent leur came

en haut de la rue et viennent ici,

se droguent et s’endorment.

D’où le nom.


Plusieurs personnes sont endormies sur des matelas de fortune à l’abri du soleil, dans des buissons. L’endroit est jonché de déchets d’injection et d’autres détritus.


Un travailleur nettoie le secteur des seringues souillées.


TRAVAILLEUR

Ma première fois ici,

j’avais peur.

On sait jamais.

Si tu te piques avec un de

ces trucs, et que ça porte

le VIH ou l’hépatite C…

tu peux l’attraper.

Tu peux choper le VIH.

Donc, ça fait un peu peur…

Si je nettoie et empêche

quelqu’un d’autre de se

piquer…

Au moins, je sais ce que je

fais. La plupart du temps.


Le TRAVAILLEUR marche près d’un parc à chien, à la recherche de seringues souillées laissées dans la pelouse.


MARTY (Narrateur)

Le Champ de Rêves…

C’est comme les escaliers.

Comme les escaliers,

mais dehors.


Dans un contenant de plastique se trouvent des dizaines de petits tubes de verre. Au centre de santé communautaire, quelqu’un ramasse ce qu’il reste de matériel pour le ranger.


MARTY

La réduction des méfaits.

L’usage sécuritaire des drogues.


Dans une autre salle, des gens préparent des doses et le matériel de consommation pour les usagers.


MARTY

Et la plupart des gens ici sont

bénévoles. Et les autres

sont des travailleurs sociaux.

Il y a aussi deux étudiants.

On se réunit pour le bien

de la communauté.


MARTY colle des bandes de couleur sur les tubes de verre qui servent à fumer le crack.


MARTY

Voilà ce qu’on fait.

On prend deux pipes.

Deux grilles.

Deux préservatifs.

Un bâtonnet.

Un usager.


Après avoir rassemblé les éléments de la trousse sur un feuillet d’information, MARTY replie le feuillet pour en faire un nécessaire de consommation.


MARTY

Et voilà. Maintenant,

tu emballes tout.

Tu dois attacher les deux bouts.

Rien de pire que de

recevoir une trousse de crack

sans pipes.

Là, t’es vraiment fâché.

Et voilà, pour l’usager suivant.


Les petits kits sont déposés dans une boîte pour la distribution. Ensuite, MARTY sort de la salle et prend l’ascenseur.


MARTY (Narrateur)

J’ai beaucoup de stress.

Sans mon appart,

je serais sûrement

toujours en train de fumer

du crack. Pas de doute.


MARTY entre dans son appartement. En entrant, il ouvre les stores pour y faire pénétrer la lumière du jour.


MARTY

Ah!

Je vais commencer à cuisiner.

Je sors la rôtissoire.

Travers de porc, ce soir.

Je vais te montrer comment

préparer un repas complet.


MARTY dépose les travers de porc dans une rôtissoire, il y ajoute des pommes de terre en morceau.


MARTY

Un par personne.

Mets le four à 450.

Mets un film, relaxe

jusqu’à ce que ce soit prêt,

et régale-toi.

Je n’ai pas d’oignon.

D’habitude, j’ai un oignon,

mais j’ai pas fait les courses

aujourd’hui.

J’ai cinq films. Non, huit.


MARTY est devant son téléviseur.


MARTY

Ils étaient à 3,49 dollars chacun.

J’avais besoin de films,

alors je suis descendu en acheter

huit hier.


Sur l’écran commence un film, «Bonanza». MARTY s’assoit dans son fauteuil et regarde le film qui commence sur son écran de téléviseur.


MARTY

Ouais, «Bonanza -

La génération suivante».

Ça, c’est Hoss et les gars.

Tu vois, Hugh?

Finalement, je suis chez moi.

Je suis maintenant chez moi,

mec. Tu vois ce que je veux dire?

Putain, la journée est terminée.


L’appartement est calme. À la fenêtre se trouve un petit climatiseur. Dans le coin, se trouve aussi un scooter.


MARTY

Quand tu vois ce scooter

ou quand tu me vois

avec de nouveaux vêtements,

c’est l’argent de la drogue.

C’est de l’argent que j’aurais

dépensé en drogue.

Je suis passé par une phase

Bob Marley.


Sur un mur, une photo de Bob Marley est accrochée. Marty fouille dans sa penderie et sort un t-shirt avec la photo de Bob Marley.


MARTY

J’aime sa musique,

ce qu’il représente,

les paroles.

J’ai commencé ma propre

petite collection Bob Marley.


MARTY montre plusieurs T-shirts à l’effigie de son idole.


MARTY

À chaque paie, je vais

acheter deux T-shirts de

Bob Marley.

Je les ai achetés sur

Yonge. Mais je vais

par dire quel magasin.

Je veux pas que tout

le monde prenne mes

T-shirts de Bob Marley.

Je collectionne aussi

Jimmy Hendrix.


MARTY montre maintenant sa collection Jimmy Hendrix.


MARTY

Au même magasin.

J’en ai à peu près 200.

Attends de voir mes chaussures.

Pour chaque T-shirt,

il y a une paire de chaussures

qui va avec.


Dans le fond de la penderie, des dizaines de chaussures sont empilées.


MARTY

J’ai des chaussures

pour chaque chapeau,

chaque chandail

et, écoute,

(Prenant une chaussure)

ces chaussures ont

cinq ans.

Attends une minute,

laisse-moi te montrer

quelque chose.

(Sortant une autre chaussure)

Ces chaussures ont trois ans.

Attends une minute.

(Cherchant une autre chaussure)

Je crois que ces chaussures

ont à peu près quatre ans.

Mais ces trucs ont l’air neufs.

J’en prends soin, mec.

Je gaspille pas mon argent.

Je prends soin de mes affaires.


MARTY montre maintenant sa collection de casquettes.


MARTY

Ces casquettes coûtent

30-40 dollars. Pour moi,

c’est un peu fou.

Mais je les aime, alors

laisse-moi te dire un truc,

je vais prendre soin d’elles.

Tu dois avoir une casquette

de Boston et une vieille casquette

sale des Yankees.


Sur un mur, une affiche de Martin Luther King est posée.


MARTY

Tout ce que j’ai, je le chéris.


Il fait nuit. C’est soir de pleine lune, près de Garden District, rue Mc Gill. ROXANNE témoigne.


ROXANNE

Certaines femmes reçoivent

une voiture pour leur anniversaire

de leur client préféré

et moi aussi.

J’ai eu une Corvette jaune.

Elle était magnifique.

Je l’ai vendue pour payer

l’école.


ROXANNE est debout près d’un mur.


ROXANNE (Narratrice)

J’ai passé un million d’heures

sur ce coin de rue. Je sais

à quoi ressemblent les

briques sur ce mur.

Je les ai probablement comptées.


Plusieurs murs de briques défilent.


ROXANNE (Narratrice)

Le trottoir, c’est:

«T’as l’argent?

Ok, on fait ça ici et

maintenant, qu’on en finisse.»


ROXANNE s’allume une cigarette. Puis, son témoignage se poursuit dans la nuit.


ROXANNE

Et que je puisse retourner

à ce que j’ai envie de faire.

Comme escorte, faut

les convaincre de payer

pour plus de temps,

comme ça tu fais plus d’argent

d’un coup et t’auras

probablement moins besoin

de baiser. Et en plus,

tu échappes au froid.

Donc, on négocie le temps

avant de négocier une pipe.

Tu peux tomber sur un gars

qui n’a jamais payé une

fille avant, et si tu te débrouilles

bien, tu peux le convaincre

de dépenser tout son compte

bancaire et il reviendra

à sa prochaine paie.

Si tu l’attrapes au bon moment.

(Riant)

Et en fait, si on baisait

autant que le pensent les hommes,

nos lèvres vaginales

pendraient jusqu’aux chevilles.

C’est pas le cas, tu vois?

Très souvent, les femmes

qui font ce métier,

en fait, elles baisent pas.

Certaines, oui.

Elles le font si elles

n’ont pas le choix.

Mais si le gars est saoul,

ou même juste un peu bourré,

on fait tout ce qu’on peut

pour lui faire croire

qu’il a eu une relation

sexuelle satisfaisante.

Mais on fait rien.

On utilise nos mains,

on fait des bruits, pour

que ça ait l’air d’un vagin.

On le fait convulser

comme un vagin.

Et il y a aucun homme

qui fera la différence.

Surtout si la fille

fait ça depuis 20 ans.

Crois-moi.

Un peu de salive dans

la paume de ta main,

ça fait un vagin parfait!


Dans les rue de Toronto, des voitures circulent pendant la soirée sur une autoroute. Ensuite, le jour se lève.


ROXANNE (Narratrice)

Tôt le matin, j’arrive chez

moi et mes petits se préparent

pour l’école.

J’ai pris une douche, lavé

et attaché mes cheveux.


Le témoignage de ROXANNE se poursuit pendant qu’elle est dehors.


ROXANNE

Et je passe la matinée à

préparer mes enfants pour l’école.

Et m’assurer qu’ils partent

pour l’école.

Il n’y avait pas grand-chose

dans ma vie que j’aimais pas.


Dans un autre quartier, un homme marche en plein jour. De son balcon, MARTY regarde le passant marcher. Il fume un reste de joint. Ensuite, il continue son témoignage à l’intérieur de son appartement.


MARTY

J’ai fait une désintox.

Première fois de ma vie.

On est tous assis autour

de la table.

Un gars me dit que

c’est sa quatrième fois.

Un autre dit que c’est sa

septième.

Un autre, sa dixième.

T’as passé tellement

de temps ici et tu vas

toujours pas bien?

Je me suis levé et

je suis parti.

C’est une porte tournante.

C’est une manière pour

le gouvernement de dire:

«Regardez, on les aide.»

Ils font que dalle.


Sur son balcon, MARTY rigole. Puis il retourne à l’intérieur.


MARTY

Je fume mon herbe

tous les jours.

Tous les jours.

À la place du crack,

je vais chercher autre chose.

Un caillou dure une seconde.

Et après tu dois t’en faire

un autre.

Puis un autre, et encore un autre.

Si je me fais un opiacé,

je suis bien toute la nuit.

Huit, dix heures.

Et j’ai encore de l’argent

au réveil.

Viens ici.

Si elle miaule pas,

elle sortira pas.

Laisse-moi voir si je peux

la faire sortir.


MARTY soulève une serviette placée sur une petite étagère et passe le bras sous les tablettes pour faire sortir une chatte.


MARTY

Viens ici, bébé.

Elle sortira pas.

Je vais pas la forcer.

Tu dois attendre.

Elle veut pas sortir.

Je vais pas la forcer

à sortir.

Je me lève à cinq heures,

mais je me réveille à trois.

À trois heures, elle monte

sur le lit: «Miaou,

regarde-moi.»

Je lui dis, je me lève

pas avant quatre heures.

À quatre heures, elle miaule

jusqu’à ce que je me lève.

«Allez, Marty. Lève-toi,

je veux ma bouffe.»

Je me lève, lui donne

sa bouffe, prends une douche,

me rase, repasse mes vêtements.

Des fois, je prends mon petit-déj,

mais j’ai trop hâte de sortir.

J’ai juste envie de monter

sur mon scooter et de m’en aller.

Et je suis au centre-ville

à six, sept heures du matin.

Je suis au centre-ville, Hugh.

Sept heures du matin.

Garanti.


Plus tard, MARTY tient sa chatte dans ses bras, pendant qu’il est assis sur son fauteuil.


MARTY

Salut, minou.

Minou, minou.

Avant, j’étais beaucoup

plus excité.

Je l’ai eu quand c’était

un chaton.

J’étais excité et disais:

«Viens ici, minou.»

Et elle se cachait.

Je l’appelais et elle

avait peur.

Je comprenais rien.

Puis, j’ai compris que

c’était moi.

Je disais: «Calme-toi.»

Ce chat m’a calmé

à un point incroyable.


Sur un mur, un article de journal parle de MARTY. Sous l’article se trouve une photo de chat.


MARTY

J’ai toujours eu

mauvais caractère.

Et quand je me fâchais,

je bégayais.

Et ça me fâchait encore

plus de me mettre à bégayer

et de pas pouvoir sortir

les mots.

Je disais: «Putain,

battons-nous.»

J’ai perdu mon bégaiement

vers 21 ans.

À 21, 22 ans, je l’ai perdu.

Mais la colère est restée.

La colère est restée,

et elle est toujours là.

J’ai très mauvais

caractère, Hugh.

C’est pour ça que la plupart

du temps, je m’en vais.

Avant, je m’en allais jamais.

«Va te faire foutre,

on se bat.»

Mais maintenant,

je m’en vais souvent.

Je veux pas aller en tôle.

Je veux pas retourner

à la case départ.


Il pleut.


ROXANNE (Narratrice)

J’ai dit à personne

que je m’étais inscrite à

l’école, car je pensais

pas être prise.

J’ai jamais fini l’école

secondaire.


ROXANNE poursuit son témoignage chez elle.


ROXANNE

J’étais très seule.

J’étais celle que tout

le monde allait voir

pour trouver des trucs,

je connaissais tous les

macs, tous les dealers,

je pouvais trouver

n’importe quoi,

n’importe quand.

Je pouvais meubler

ta maison pour 100 dollars

à trois heures du matin.

Mais à l’école, j’étais

juste assise seule en classe

et je savais pas trop

quoi faire.

Il commençait à faire froid

et je prenais le métro

pour l’école ; j’avais

jamais fait ça avant.

Quand j’allais au travail,

j’y allais en voiture,

ou en moto, ou je prenais

un service de limousine.

J’avais toujours de l’argent

pour aller là où je voulais aller.

J’étais dans le métro

et je portais un manteau

de fourrure, car il faisait froid.

Et cette femme me regarde

en face dans le métro et

me dit: «Vous savez

combien d’animaux ont

été tués pour faire ce manteau?»

Et par réflexe, j’ai crié:

«Vous savez combien d’animaux

j’ai dû baiser pour l’avoir?»

Et tout le métro s’est tu.

Et quand je suis arrivée

à l’école, on était en classe

et tout le monde racontait

leur début de journée,

et j’ai raconté cette histoire,

car j’étais tellement énervée.

Toute le monde était

stupéfait par mon langage

et ma réponse.

J’étais juste stupéfaite

que quelqu’un ose me parler.


ROXANNE marche dans la rue, c’est l’été. Ensuite, elle est dans le bureau de son médecin.


MÉDECIN

On va essayer de diminuer

le Suboxone.

Le prendre un jour sur deux.


ROXANNE

OK.

Ça va pas me rendre malade?

Vous pensez que je vais

être malade?


MÉDECIN

Je ne pense pas.


ROXANNE marche dans la clinique et s’arrête à un comptoir où l’intervenante lui donne un pot contenant quelques cachets.


ROXANNE (Narratrice)

Le Suboxone enlève la

sensation de manque.

Arrêter la dose la plus

basse est un peu effrayant.

C’est me rappeler

d’où je viens.

Ça pourrait recommencer.

Deux petits-enfants,

une maison stable,

un boulot que j’aime.

Ça peut disparaître

en une seconde.

Ça pourrait arriver.


ROXANNE est assise dans la salle d’attente de la clinique et semble songeuse.


Derrière des grilles se trouve un site en construction. Une affiche annonce la construction d’un nouveau site. Les ouvriers travaillent à faire des escaliers de ciment.


JUDY

Je suis allée demander

un transfert. Je vais essayer

de déménager.


FEMME 2

Dans un de ces immeubles?


JUDY

Ouais, les nouveaux.


FEMME 2

Bonne chance.


JUDY

Ha, je sais.

Je vais essayer.


Les deux femmes sont sur un toit et discutent.


FEMME 2

J’aurais jamais les

moyens de vivre là.

Ils construisent dans

un coin où la plupart

des gens sont SDF.

Qu’en est-il des gens

qui vivaient là avant?


FEMME 2

Ouais.


JUDY

Tu déplaces le problème

ailleurs.


FEMME 2

À l’époque, c’était drôle.

Tu faisais une pipe

sur la rue Parliament

et tu devais finir avant

d’arriver sur Sherbourne.


JUDY

Ouais.


FEMME 2

Et tu faisais 60 dollars.


JUDY

Ouais, 60 dollars.


FEMME 2

Maintenant,

ils sont trop radins.

Tu connais ce film,

«Looking for Mr. Goodbar»?

J’ai jamais trouvé…


JUDY

Mr Goodbar?


FEMME 2

Ouais.


JUDY

Parce qu’il existe pas.


FEMME 2

Et j’ai jamais trouvé

Richard Gere.


JUDY

Richard Gere, t’es où?

J’ai besoin de toi.

Donne-moi des diamants.


FEMME 2

J’ai trouvé un

Richard Gere de 80 ans.

Fauché.


JUDY

Tu tombes sur ces

gars qui s’accrochent à toi

parce qu’ils comprennent

que tu te prostitues

et que tu gagnes de l’argent

et ils veulent que tu leur

fournisses la dope,

l’appart, les fringues.

Mais je vais pas

t’entretenir, mec.

C’est moi qui dois

m’allonger et écarter

les jambes, tu devrais

m’aider.

Ils veulent pas aider.

Ils veulent que tu prennes

soin d’eux.

Je vais pas prendre soin

de toi! Je me suis

occupée de trois gamins!

T’es pas un de mes gamins,

je vais pas prendre soin

de toi, désolée.


Intertitre :
Judy


JUDY livre un témoignage dans une pièce anonyme.


JUDY

Je suis originaire

de l’île de Trinidad.

D’une famille assez aisée.

Et quand je suis venue

ici, les choses ont changé

drastiquement. Mes parents

n’avaient plus les moyens

de me donner les choses

que je voulais.

Mes parents se sont séparés.

Ma mère a fait déménager

son petit ami à la maison.

Ce qui m’est arrivé de plus

dur dans la vie, qui m’a

déglinguée, c’est: tout le

monde disait: «Va voir

ta mère.» J’ai parlé à ma

mère pour me rendre compte

qu’elle me croyait pas.

Ça m’a donné à réfléchir.

Que la personne qui est

censée te protéger soit

plus intéressée à

garder son petit ami

qu’à protéger son enfant.

C’est encore plus dur

maintenant que ma mère

est morte et que j’ai jamais

pu clore ce chapitre.


Sur une table, des figurines d’une famille à l’église décorent l’appartement de MARTY.


MARTY

À Noël, Pâques,

la Saint-Valentin, surtout

Noël, mes frères

me cherchaient en van

à travers la ville.

Parce qu’on passait

toutes ces fêtes en famille.

Et à Noël, je savais pour

sûr qu’ils me cherchaient.

Je me cachais.


Derrière les figurines, des photos de familles sont encadrées.


MARTY

Un Noël, je me suis

réveillé dans les escaliers.

J’étais pas avec ma famille

depuis sept ou dix ans.

C’était probablement le

stade le plus bas de ma vie,

j’étais vraiment déprimé,

et j’ai commencé à pleurer.

Si ma mère était entrée

à ce moment-là, j’aurais

demandé à Dieu de me

faire mourir.

Un jour, je marche sur la rue

Parliament et je vois

ces petites figurines.

Je les regarde.

Elles ont l’air tellement vraies,

elles ressemblent aux gens

de mon église.

Et je savais que si ma mère

les avait vues, elle en serait

tombée amoureuse.

J’ai acheté un ensemble

pour moi et un pour ma mère.

Celle-ci ressemble à ma

grand-mère. Je te le jure.

Ce dont je me souviens

le plus de l’église,

c’est que tout le monde

dans l’immeuble y allait.

L’église était peut-être

à un pâté de maisons,

mais tout le monde y allait

en bus.

Et tout le monde s’amusait

et faisait l’idiot dans le bus.

J’adore cette sensation.

Mais le mieux, c’est qu’après

l’école du dimanche, il y avait

ce rituel. Tout le monde

courait à la maison.

On courait tous à la maison,

on enlevait nos habits

du dimanche, et on

s’assoyait par terre,

car on n’avait pas de

tapis à l’époque.

On s’allongeait par terre

et on regardait Sinbad le marin,

ou n’importe quelle émission

du dimanche après-midi.

Tout le monde court, t’arrives

à la table de la cuisine.

Après avoir mangé le repas

de ta mère, tu peux plus bouger.

C’était juste incroyable!

Tu retournes par terre.

(Riant)

Mec, après tu t’endors.


MARTY retourne à la table où toutes les figurines assises sur des bancs d’églises sont posées avec les photos de famille.


MARTY

Cette table ici est couverte

de tous mes amis et ma famille

qui sont décédés.

Lui, c’est cet homme

dont je te parle sans cesse.

(Montrant la photo d’un homme)

Mon héros. Mon père.

Et c’est la seule

photo que j’ai de lui.

Il est décédé en 1999.

Ouais, c’est mon meilleur

ami, juste là.

Et il avait un surnom.

Il aimait tellement boire,

son surnom était Alcoolo.

C’était son surnom, Alcoolo.

Et on l’appelait Charlie aussi.

Le samedi, Papa tondait

la pelouse.

Papa tondait toujours la pelouse,

tous les samedis, c’était comme

un rituel. Ouais, il tondait

la pelouse, prenait une bière.

Il y avait de la bière

plein la maison

en fin de semaine.

Mais en semaine, il prenait

jamais une goutte.


Le matin se lève sur la campagne. Les champs de blé viennent d’être fauchés.


ROXANNE (Narratrice)

Ma mère était accro

à l’héroïne. J’ai été adoptée

par une famille qui a déménagé

dans une région mennonite.

J’avais l’air différente

du reste de la communauté.

Les filles mennonites avaient

de jolis cheveux épais

et j’avais des cheveux très

fins qui n’ont jamais poussé.

J’avais des lignes sombres

sur les dents.

Je voulais juste en savoir

plus sur le monde extérieur,

voir ce qui se trouvait

derrière ces murs.


Dans la petite ville, une calèche passe, tirée par un cheval.


ROXANNE (Narratrice)

Une copine m’a dit:

«Je viens avec toi.»


Une route longe les champs.


ROXANNE (Narratrice)

On marchait sur la route

qui traversait la petite ville

où on a grandi et on se

tenait chacune d’un côté de

la route avec nos pouces en l’air.

Et on partait là où allait

la première voiture

qui nous ramassait.


ROXANNE continue son histoire dans sa salle à manger.


ROXANNE

Et on disparaissait.

On partait et on revenait.

Oh, j’étais une mauvaise

fille. Vraiment très mauvaise.

J’essayais de m’éloigner

de tout.

Mon père était un pompier

bénévole et mon frère

était pyromane.

Mon frère a été accusé

de choses horribles

en lien avec ses problèmes

de santé mentale et

l’abus qu’on a vécu

à la maison.

On l’a emmené en prison.

Dès que mon frère

est parti, je suis partie.

Car il était la seule

personne qui me protégeait.

Le jour où je suis partie,

je me suis disputée

avec ma mère.

Elle m’a giflée et ma

fendu la lèvre, je suis

allée dans ma chambre faire

mes valises, j’ai pris

mon chat préféré et j’ai dit:

«Je m’en vais.»

Elle a dit: «Si tu quittes

cette maison, sache que tu

ne pourras jamais revenir.»

Et elle le pensait.

Je le savais.

Je suis partie et je ne suis

jamais revenue.


Près d’un lac, des fleurs sauvages poussent. De l’autre côté du lac, la forêt est dense.


ROXANNE (Narratrice)

En gros, j’ai grandi

sans personne.

Je vivais à 15 ans dans la rue.

Il ne sont jamais

venus me chercher.

Alors, j’ai trouvé

ma famille ailleurs.


MARTY continue son témoignage.


MARTY

Nous, les drogués,

on se tient ensemble.


GREG montre un endroit connu des consommateurs du coin.


GREG

Voici un coin de souvenirs très

connu pour nous.

On a tous fumé des quantités

considérables de drogue

ici et on s’est amusé

avec des filles.


L’endroit est un escalier qui mène à la porte d’un sous-sol. GREG tient des kits pour consommateurs dans ses mains.


MARTY

Des filles, des gars.


GREG

Imagine cet endroit,

on est ici. On est à la merci

de la police. On s’en fout.

On voyait juste d’énormes

quantités de fumée sortir d’ici.


MARTY

Hiroshima.


GREG

C’est un jeu compliqué.

Faut être vraiment intelligent

pour fumer de la drogue dans

la rue. Tu peux pas être

con et fumer de la drogue.

Si t’es con et tu fumes

dans la rue, tu vas pas

fumer longtemps.

Quelqu’un d’autre

va fumer ta drogue.

Tu vas l’acheter, mais

quelqu’un d’autre va

la fumer.


MARTY

Si tu connais pas le jeu.


GREG

Si tu connais pas le jeu.


MARTY

Faut connaître le jeu.

Ce jeu, c’est le bordel.


Près d’une tour d’appartement à loyer modique, GREF marche avec une femme.


GREG (Narrateur)

J’ai fait dix

désintox dans ma vie.

J’en ai jamais fini une.

Je sais pas, je crois que

je suis juste têtu.

Très, très, très têtu.


GREG poursuit son témoignage dans son bureau au centre de santé communautaire.


GREG

Dans un monde parfait,

est-ce que je prendrais

de la drogue?

Probablement pas.

Sauf de la marijuana.

La marijuana peut toujours

rester à mon avis.

Toujours.

Le crack, pas vraiment.

J’aimerais ça, pas fumer

du crack. Pour être honnête.

J’aimerais ne pas en fumer.

Mais j’ai appris à aimer ça.

Et est-ce que je veux

arrêter d’en prendre?

Probablement, oui.

C’est un démon que je vais

devoir combattre tout seul.

Mais en attendant, je crois

que j’ai accompli pas mal

de choses dans ces deux

ou trois dernières années,

et j’arrive à voir un futur,

alors qu’il y a deux, trois ans,

il n’y avait aucun futur pour moi

à part la prison ou la mort.

Et… ouais.

Donc… ouais.


Texte narratif :
2014


MARTY marche vers le centre de santé communautaire. Les intervenants dans la salle commune viennent de terminer de préparer les trousses. MARTY continue seul de faire des paquets pour les fumeurs de crack.


MARTY

Je connais Greg depuis 30ans.

Depuis aussi longtemps

que tous ces autres mecs.

On a grandi ensemble,

Greg et moi.

Oui.

Donc, il vit dans un foyer.

Comme la plupart d’entre nous,

quand on a vraiment pas

de chance.

Comme il a un procès en cour,

depuis 4 ans, ça pourrait finir

demain.

Mais il faut s’assurer qu’il

y aille. Parce que dans le passé

il s’est pas présenté. Il aura

pas de tôle, même pas

de liberté surveillée. Il a

déjà fait du temps.

Tout sera terminé.

Mais il doit y aller.

Pendant son arrestation,

la police l’a vraiment

tabassé. Deux yeux au

beurre noir et une hospitalisation.

Il voulait les poursuivre.

Il avait même commencé.

J’espère qu’il va y aller

parce que c’est vraiment

sa dernière chance.

Tu sais, quand quelqu’un

veut t’aider.

Tu peux pas avoir mieux.


Les bacs de trousses sont terminés. Les bénévoles font le ménage de la salle. MARTY passe ensuite à la cuisine et lave quelques assiettes.


BÉNÉVOLES

Bonne nuit.

Toi aussi.

À plus.


MARTY

Allez, tout le monde.

Par là!

Si vous sortez, allez-y pour

que je puisse verrouiller.


BÉNÉVOLE

Allez, Nancy.


MARTY

T’occupe pas de Nancy,

toi, dépêche-toi.


BÉNÉVOLE

La patience est une vertu.

T’es pas patient.


MARTY

Salut, tout le monde,

à plus tard.


MARTY marche dans la ville pour rentrer chez lui.


MARTY

Donc, Greg était ici plus tôt.

Apparemment, il est parti

au dortoir pour dormir un

peu. On est allé au dortoir

et pas de Greg ; le dortoir

est vide. Greg a disparu.

Je sais pas où il est, mais

on va pas l’attraper aujourd’hui.


MARTY joue avec ses doigts. Il est nerveux, assis sur la banquette avant d’une voiture.


MARTY

Quoi qu’il soit en train

de faire, ça a commencé

l’an dernier, Hugh.

Et ça dure peut-être

depuis plus d’un an.

C’était une chance

unique pour lui.

Regarde tout le soutien

qu’il avait. Je le crois pas.

Il aurait dû y aller, putain.

Maintenant, il va avoir

un mandat d’arrêt.

Il va finir par aller

en prison pour ces charges.

Je ne lève plus le petit doigt

pour lui.


Une femme marche près du Champ de Rêves. Elle tient un sac.


ROXANNE

Aide sociale.

Aide sociale.


ROXANNE fait le tour des abris temporaires à la recherche de personnes qui pourraient avoir besoin d’aide. Elle trouve un vélo sur le sol.


ROXANNE

Il vient d’être volé,

les réflecteurs sont

encore là.

Ça, ça vaut beaucoup

dans la rue.

Il a ses deux pneus et

sa chaîne.

Il est en bon état.

Tu sais combien on peut

faire avec ça ?

10 dollars.


ROXANNE sort du bosquet et part à la rencontre de consommateurs qui arrivent.


Une jeune femme témoigne en fumant une cigarette à l’extérieur au Champ de Rêve. Elle discute avec ROXANNE.


JEUNE FEMME

J’avais l’habitude de faire

du stop vers Toronto.

J’avais 16 ans.

J’étais assez maline.

Arnaqueuse de nature.


ROXANNE

Les jeunes de 16 ans le sont.


JEUNE FEMME

J’ai rencontré ce mec

qui m’a mise sur le trottoir.


Pendant le témoignage, plus loin, un itinérant examine le cadavre de vélo que ROXANNE a vu plus tôt.


JEUNE FEMME

Je me faisais 1000 dollars

en deux nuits.

J’avais 16 ans.

J’étais pas légale.

Mais je disais que j’avais

18 ans.

Je fais de 40 à 80 dollars

si j’ai de la chance.

Les mecs sont tellement radins, ici.

Et je me fais belle et tout.


ROXANNE

Ouais.

Tu travailles où? Sur River?


JEUNE FEMME

Sur Shutter. Tout en haut.

Je marche depuis River

et jusqu’à Pembrooke.

C’est dégueulasse.

Il y a de mauvais clients.

Il y a un mec, la fille

monte dans sa voiture et

il la cogne en pleine face.


ROXANNE

Je sais.


JEUNE FEMME

Puis il jette l’argent sur

les genoux, elle l’attrape ou pas,

et il la pousse hors de la voiture.

Elle est chanceuse si elle touche

son argent.

C’est ça qui l’excite.

Apparemment, après, il

part se branler ailleurs.


Sur le sol dans cette aire protégée pour junkies, des flacons de pilules, des garrots, des vestiges de kit d’injection et même un vieux téléphone cellulaire traînent parmi les feuilles mortes.


ROXANNE est passagère dans une voiture. Il fait nuit. Elle est très silencieuse.


ROXANNE (Narratrice)

Quand tu regardes dans

la voiture, t’as s30 secondes

pour deviner si cette personne

va te tuer.

Je vérifiais la plaque

d’immatriculation.

L’autocollant sur la plaque

est le même mois que l’anniversaire

sur l’assurance. Tu te demandes

si c’est sa voiture.

Tu peux lui demander son signe.

Je disais toujours au mec

que mes amies avaient

relevé sa plaque d’immatriculation.


Le témoignage de ROXANNE se poursuit dans la nuit.


ROXANNE

Si j’avais un mauvais

pressentiment, je sortais.

Aucun fric ne vaut

un mauvais client.

À vrai dire, j’avais même

pas peur de la prison.

J’avais juste peur des

mauvais clients.


Au matin, JUDY et une autre INTERVENANTE font la tournée des coins malfamés pour venir en aide aux femmes qui font le trottoir.


JUDY

Allô!

Comment ça va?

On est du Centre de santé

de Regent Park.

On peut faire quelque

chose pour toi?


TRAVAILLEUSE DU SEXE

Tout.


INTERVENANTE

Tout?

T’as besoin de chaussettes?


TRAVAILLEUSE DU SEXE

Ouais.


JUDY poursuit son témoignage dans une salle du centre de santé.


JUDY

Il y avait un vieil hôtel chinois

où tu pouvais ramener

des mecs. La chambre coûtait

15 dollars.

Le vieux derrière le comptoir

était gentil avec toutes les filles.

Et j’ai ramené un client

une nuit.

À l’époque, j’étais sur l’héroïne.

Et il a commencé à faire un

bad trip.

Il était persuadé qu’il y avait

des vers à l’intérieur de moi.

Il voulait me couper

pour les sortir.

Il a failli me tuer.

Et c’était un client régulier.


L’INTERVENANTE qui accompagne JUDY distribue des chaussettes et des dépliants à la TRAVAILLEUSE DU SEXE. Le dépliant s’intitule: Le livre des mauvaises journées. Il s’agit d’un dépliant prodiguant des informations et des conseils aux travailleuses du sexe de Toronto. Il est aussi stipulé que les informations ne seront jamais partagées avec la police.


JUDY (Narratrice)

Certaines ont de la chance

et d’autres pas.

J’ai eu de la chance.

J’ai survécu.


JUDY continue son témoignage.


JUDY

J’ai des amies

qui n’ont pas survécu.

J’ai une amie qu’on a retrouvée

dans le Lac Ontario.

Et ils n’ont toujours

pas attrapé le tueur.


JUDY et l’INTERVENANTE continuent leur intervention auprès de la travailleuse du sexe.


JUDY

C’est ton enveloppe à

préservatifs. T’as des capotes

ici. Et n’en mets pas deux.

Il y a plein de gens qui disent

d’en mettre deux.


La travailleuse éclate de rire.


JUDY

Mais la friction

peut les faire briser.


TRAVAILLEUSE DU SEXE

Oui.


JUDY

Donc, pas deux.

Une suffit.


TRAVAILLEUSE DU SEXE

OK.


INTERVENANTE

Donc, t’as quelques

capotes là-dedans.

Mets un préservatif,

et avec l’autre, tu t’attaches

les cheveux.

C’est ce que je fais.


Le témoignage de JUDY se poursuit.


JUDY

Les femmes qui font

le trottoir sont au bas

de la liste de priorités

de la police.

Ils se disent:

«Elle est parano»

ou «Elle a sûrement essayé

de le voler.»

Ils nous prennent pas au

sérieux.


MARTY circule dans la ville en scooter, malgré le temps froid. Il porte un col de ski et le remonte sur son menton pour se protéger. Il arrive à sa tour à appartements. Il grimpe dans l’ascenseur, puis avance dans le corridor qui mène chez lui. Il range le scooter dans un coin près du comptoir de cuisine.


MARTY

La semaine dernière,

il m’est arrivé quelque chose,

alors que je travaillais

au Centre de santé de Regent Park.

J’ai prêté de l’argent à quelqu’un.

Et cette personne disait

toujours qu’elle allait me payer.

Je le confrontais toujours.

Ça fait six mois que ça dure.

Je vais au travail,

je vois cette personne.

Je lui dis que je veux

mon argent.

«T’inquiète, je vais te payer.»

Je savais qu’elle mentait.

Elle avait une clope

au bec et disait ça comme

si elle était une dure.

J’ai voulu lui arracher

sa cigarette.

Mais j’ai raté et je l’ai

frappée sur la lèvre.

Elle a reculé.

Une autre femme entre

dans l’immeuble et va

à l’accueil et dit:

«Qui est le superviseur?

Où est le patron?»

Comme ça, super énervée.

La femme qui voulait

le superviseur me regarde

et dit: «Tu vas te faire virer.»

Comme si c’était un jeu,

comme une gamine.

«Tu vas te faire virer.

Haha.»

La fille qui me doit l’argent,

avec qui j’ai eu l’affrontement,

entre par le côté.

La femme la regarde et dit:

«Appelle la police.

Dénonce-le.»

Et cette fille la regarde

et me regarde et dit:

«Je vais pas appeler la police»,

et elle s’en va.

J’ai regardé la femme et dit:

«Mêle-toi de tes affaires!»

Alors que j’essaye de sortir,

elle me barre le chemin.

Et elle se tient à ça

de mon visage.


MARTY lève sa main à quelques centimètres de son visage.


MARTY

Et elle crie: «Me parle pas

comme ça! Je suis pas elle!»

J’ai crié: «Ferme ta gueule

et tire-toi!»

Et là, elle me gifle.

J’étais sous le choc,

et je la giflée aussi.

Et là, j’ai figé.

«Oh, non! J’ai pas fait ça!»

Elle tenait un sac à main.

Elle m’a donné un coup

sur la tête avec son sac.

J’ai pas bougé.

Elle m’a encore frappé.

Je bougeais pas.

Elle m’a frappé une

troisième fois en plein visage.

Je faisais toujours rien,

car j’étais encore sous le

choc d’avoir frappé quelqu’un.

Je me dis que la police

va arriver.

Je l’ai frappée.

J’ai un casier.

Je vais aller en prison.

La police m’a mis les menottes,

dans l’immeuble.

Ils m’ont sorti, m’ont mis

dans une voiture et m’ont

emmené en prison.

Mes collègues me regardent

pendant tout ce temps.

Je suis assis à l’arrière de

la voiture et je transpire.

Je me dis: «Merde,

pas encore.»

Je me sentais comme quand

je dormais dans les escaliers.

Comme si toute cette désintox

voulait plus rien dire.

Parce que je suis de retour

en arrière.


Dans la salle commune du centre une conversation lieu entre JUDY et l’INTERVENANTE.


INTERVENANTE

Je me suis botté le cul.

Je me suis botté le cul,

putain.


JUDY

Je l’ai trouvé au coin de la rue.


INTERVENANTE

Ouais.


JUDY

Et elle a klaxonné.

T’étais où?

Oh! mon Dieu!


INTERVENANTE

«Si tu viens pas,

jeudi prochain,

je vais te traîner

de force et t’humilier.»


JUDY

«OK, j,arrive.»


GREG est assis devant la table, il semble absent. Sur un tableau est écrit le contenu d’une trousse: 5 aiguilles, 5 cuillères, 5 garrots, 5 contenants d’eau, 5 grilles, 1 feuillet d’information, tiges pour curer les pipes, 1 bande de comprimés de vitamines C et 3 condoms. Pendant toute la conversation, GREG écoute d’une oreille, il est plus ou moins attentif à ce qui se passe autour et prépare ses trousses lentement sans motivation.


JUDYl

Fantastique.

On a vraiment besoin

d’une pause.


INTERVENANTE

1, 2, 3, 4, 5.

J’aurais déjà terminé

si j’étais sur la meth.

(S’adressant à GREG)

Grouille-toi, Papi.


GREG

Quoi?


JUDY

Hé écoute.


GREG

Comment tu me parles?


JUDY

Quand on tient à toi

et que tu disparais

pendant des semaines

et des semaines…


INTERVENANTE

Je rigole, Papi.


JUDY

T’es comme mon grand-père.


GREG

Ouah!

Je suis pas un grand-père.

En fait, si, mais bon… ;


INTERVENANTE

Voilà!

Alors, chut.


GREG

J’en reviens pas que

tue me voies comme ça.

En fait, si.

Mais personne ne m’a

jamais appelé Papi.


BÉNÉVOLE

Hé, pépé!


GREG

Même mon petit fils

ne m’appelle pas encore

Papi.


INTERVENANTE

Il t’appelle comment?


GREG

Heuh!

Heuh!


Tous rient autour de la table. GREG semble mal à l’aise.


MARTY continue de parler de l’événement dans son appartement.


MARTY

Je l’ai vue il y a trois jours.

Je l’ai attrapée.

J’ai dit: «Mon fric.»

«Oh, je te l’amène

ce soir ou demain.»

Mais je voulais

pas m’engueuler.

Je voulais juste prouver

que je pouvais l’attraper

n’importe quand.

Elle pense qu’elle aura

pas besoin de me rembourser.

Et quand je la reverrai,

elle aura toujours pas mon

argent.

C’est vraiment une salope.

Non, c’est un principe.

Elle marche sur ma

gentillesse.

Ça m’énerve.

Je vais lui trancher la gorge.

Je vais lui péter la gueule.

Si je la choppe seule,

je lui pète la gueule.

Je lui dirai, j’ai rien fait.

C’est toi qui as commencé.

Je vais mentir.

Comme elle. C’est rien.

Est-ce que ça vaut le coup?

Oui, jusqu’à ce que je récupère

mon fric. Je le ferai.

Je devrais oublier.

C’est quoi, 20 dollars.

Mais c’est 20 dollars

de ma poche.

Elle aura pas mon fric.

Je pourrais payer une

fille pour la tabasser.

Pas la gifler ou la

frapper, la tabasser.

Elle va payer.


HUGH

Tu ferais vraiment ça?


MARTY

Oh oui, je le ferais.

T’as juste besoin

d’un caillou de 20 dollars.

Ça suffirait pour

la faire tabasser.


Une voiture circule dans une tempête de neige sur une route de campagne.


ROXANNE (Narratrice)

La pire passe de ma vie,

c’était à la fin des années 80.

Cet homme m’a séquestrée

pendant deux jours.

Je pouvais sortir du lit

uniquement pour

aller aux toilettes.

Il me tenait par les cheveux

pour m’emmener aux toilettes

du sous-sol.

J’ai essayé de sortir.

Chaque fois que je déposais

quelque chose, j’essayais

de m’en souvenir.

Pour pouvoir le faire arrêter.

Je lui disais encore et encore:

«Mon fils est à la maison.

Je dois rentrer.»


ROXANNE poursuit ce témoignage chez elle.


ROXANNE

Et il disait qu’il pouvait

pas me laisser partir

parce que j’allais le faire

expulser du pays et

il voulait pas retourner

en Colombie.

Il buvait depuis

deux jours et parlait sans

arrêt et me violait et était

très violent et je lui ai

dit que j’allais l’épouser

pour qu’il puisse rester

dans le pays.

Mais qu’on devait faire

des tests sanguins.

Donc on devait sortir

pour faire ces tests

et aller à la mairie.

Comme ça, il pourrait

rester dans le pays.

Mais d’abord je voulais

aller chercher mon fils.

J’ai vu qu’après une

demi-journée à lui mettre

cette idée en tête,

il commençait à baisser

la garde.

Il devenait un peu plus

gentil avec moi.

Donc, j’ai tenté ma chance

et j’ai demandé à aller

aux toilettes.

Il me tenait par les cheveux,

comme d’habitude.

Mais à un moment, il m’a lâché

les cheveux et m’a tenu le bras

pour descendre aux toilettes.

J’avais les mains attachées

dans le dos.

Dès qu’il a commencé

à descendre l’escalier

pour aller aux toilettes,

je me suis libérée

et jetée par la fenêtre.

J’étais nue.

J’ai couru au milieu de la

rue où j’ai été renversée par

une Corvette.

J’ai roulé sur le capot.

Je suis tombée à terre,

je me suis relevée et j’ai

continué à courir.

Grâce à Dieu, il y avait

une femme dans un minivan

avec une autre femme et

trois enfants.

Elles se sont arrêtées et

ont crié: «Monte!»

Elles m’ont donné un chandail

pour me couvrir et

(Faisant une pause pour contenir ses émotions)

m’ont emmenée à la

quatorzième Division.

Et ces policiers qui me

voyaient toutes les nuits

depuis qu’il y avait ces

limites, ne m’ont pas

reconnue.

Tellement j’étais amochée.

Je me suis évanouie.

(Au bord des larmes)

Quand j’ai repris conscience,

j’étais couchée dans les toilettes

du poste.

J’étais couverte de vomi.

Ces deux flics qui avaient

essayé de me coincer plus tôt

cette semaine me tenaient

et me disaient que tout

irait bien. Et qu’ils allaient

m’emmener à la maison du

type.

Ils m’ont demandé si je

voulais y aller.

J’ai dit oui.

C’était la seule manière

de leur dire où était la maison.

Je me souvenais de la rue

et de l’aspect de la porte.

Il y avait une initiale

au milieu de la porte

qui était de travers.

C’est tout ce que je me

rappelais, et puis le nombre

de marches devant la maison.

Parce que quand je me suis

sauvée, j’ai compté,

1, 2, 3, 4, 5.

Je savais où était chaque

chose dans la maison.

Où j’avais laissé tomber

les capotes, et les emballages

de capotes ; où étaient

mes vêtements ; où j’avais mis

des choses dans la salle

de bain pour prouver

que j’y avais été et que

ça m’était arrivé.

La police m’a emmenée

chez lui et ils ont

allumé les lumières très

fortes pour qu’il ne me voie

pas et que je le voie et j’ai

pu l’identifier.

Et je crois qu’il a pris

sept ou huit ans de prison.

Et à l’époque, les travailleuses

du sexe ne dénonçaient pas

vraiment les viols, mais je

voulais savoir qui il était.

Je voulais savoir, juste au cas

où je le rencontre encore,

qui il était.


Tout près du parc Regent, GREG traverse la rue et marche vers un stationnement. Puis il se rend sous un porche et s’allume une pipe de crack. Puis, il lève les pouces en l’air, satisfait d’avoir sa dose.


GREG

Oui. Très bien.

Quand tu prends ta première

bouffée, ça change ton état

d’esprit.

Ce à quoi je pensais avant

n’a plus d’importance.

Tout ce qui compte,

c’est le crack.

Crack, crack, crack.


GREG repose son tube de verre dans sa chaussette.


GREG

J’essaie de trouver un logement,

bien sûr. C’est numéro un.

C’est difficile.

Je déteste vivre dans les foyers.

Ça me bousille mon

travail de réduction de méfaits.

Je suis à Seaton House, sur

la rue George.

En gros, c’est le centre

du crack.

C’est toujours présent.


GREG finalement ressort son tube et s’apprête à fumer une autre roche.


GREG

Peu importe l’heure de la

nuit, quelqu’un y est.

Toujours.

C’est très dur.

Très dur de pas y toucher…

Même un accro comme moi,

ça fait juste empirer les choses.

Actuellement, c’est une impasse.

Ils veulent que je plaide

coupable.

Et si je plaide coupable,

ça veut dire que j’ai plus

le droit de les poursuivre.

Ça fait presque quatre ans

que ce procès dure.

Presque quatre ans.

Quatre putain d’années.

Pour la raclée que j’ai pris.

Mais tu sais quoi?

Je veux même pas leur argent.

Putain de flics.

Ils m’ont tabassé.

Ils voulaient que je leur

vende de la drogue.

J’y ai pas cru.

Et ils ont insisté.

J’ai pas mordu, et

du coup, ils ont dit:

«Merde, on le tabasse.»

Et ils m’ont tabassé.

Ils m’ont bien tabassé.

Faut leur reconnaître ça.

Ils étaient six.

Des coups sur la tête

pendant deux minutes.

Coups de pied et de poing

pendant deux minutes.

Mais j’ai encaissé comme

un champion.

J’ai pas crié, j’ai rien dit.

Ils voulaient que je geigne.

J’ai rien dit.


Pendant son témoignage, GREG passe la main sous son chandail et regarde à l’intérieur en soulevant son col, comme s’il cachait un trésor.


GREG

J’ai encaissé comme un champion.

Oui, monsieur.


GREG s’apprête à s’allumer une autre pipée, en regardant autour pour s’assurer que personne ne le voit.


GREG

En tous cas…

une autre bouffée.


GREG allume sa pipe sous son T-shirt qui s’illumine. Ensuite, il marche le long du parc. Il traverse le parc. Quelqu’un l’interpelle.


GREG

Ouais.


Quelqu’un veut lui vendre quelque chose.


VENDEUR

40 dollars, yo!


GREG

Combien?


VENDEUR

50. Disons 50.


Au coin de la rue George, GREG fume une cigarette, appuyé sur un poteau.


HUGH

Tu te rappelles, il y a un

moment, tu devais habiter

chez Marty?

La veille du procès?


GREG

Oui, oui.


HUGH

Tu t’en souviens?


GREG

Oui.


HUGH

Tu sais ce qui s’est passé?


GREG

J’étais sûrement sur George.

En train de fumer du crack

quelque part…

Je pouvais être sur George

une minute, dans Moss Park,

la suivante, ou sur Sherbourne

et Queen.

Tu vois ce que je veux dire?

Je vais où le crack est.

Tu vois?


HUGH

Tu lui en as parlé?


GREG

Oh oui.


HUGH

Qu’est-ce qu’il a dit?


GREG

Il a compris.

J’étais censé dormir

chez lui pour aller

ensemble au tribunal, mais

je suis allé quand même.


HUGH

Ouais.

Vous êtes en bons termes?


GREG

Moi et Marty?

Ouais. Bien sûr.


MARTY se rase dans sa salle de bain.


MARTY

Depuis l’incident,

je vais juste du boulot à la maison.

Je joue aux fléchettes le samedi.

Mais c’est fini depuis la

semaine dernière.

Donc, je suis de nouveau

un ermite.


MARTY ajoute une photo à son babillard. Celle d’une femme décédée. Sa porte de réfrigérateur est transformée en chronique nécrologique. Plusieurs photos de personnes décédées y sont affichées.


MARTY cuisine. Ensuite, il angoisse assis sur son fauteuil en se mordant les lèvres.


MARTY (Narrateur)

J’ai été accusé d’agression.

Je peux perdre mon travail,

ma réputation,

le respect de mes collègues.

Tout ça pour rien.


ROXANNE est couchée dans son lit. Ensuite, elle est dans son salon.


ROXANNE (Narratrice)

Je me réveille tous les jours

à la même heure trempée

de sueur.

Tout est exacerbé,

je tremble et je peux pas respirer.

Je dois aller dehors.


ROXANNE sort dans la cour arrière.


ROXANNE (Narratrice)

Comme si j’étais terrifiée.


ROXANNE descend quelques marches et s’assoit dans un petit porche où elle a un fauteuil et une table. Elle fume.


ROXANNE (Narratrice)

Un jour, je vais aller en vacances.

Quelque part au chaud.


Dans un coin de l’appartement se trouve une grosse cruche de verre qui contient de la monnaie pour les vacances.


ROXANNE (Narratrice)

Les Îles Fidji, la Jamaïque.

Juste pour me détendre.

Pas de téléphone, pas d’internet,

personne peut me contacter.

Dormir.


Sur une étagère, des poupées genre Barbie sont vêtues de différentes manières, comme les filles qui font la rue.


ROXANNE (Narratrice)

Vendredi, c’était le premier

jour où j’ai pas pris de Suboxone

au réveil depuis plus

de deux ans.

Où j’ai rien pris depuis trente

ans.


ROXANNE est étendue sur son divan et regarde la télé.


ROXANNE (Narratrice)

La rechute fait partie

du rétablissement.

Je veux juste pas que ça

fasse partie du mien.


MARTY est assis dans un parc. Un homme est assis près de lui.


MARTY

Quoi de neuf, Redman?

Tu vas bien?

T’as besoin de quelque chose?


REDMAN s’approche et parle à MARTY.


MARTY

Putain.

C’est pas bon.

Non, c’est pas bon.

Mais t’as toujours ton appart?


REDMAN

Ouais.


MARTY

Ah, bien.


MARTY marche le long de la clôture d’un site en construction.


MARTY (Narrateur)

Mon avocate a appelé

et a dit: «On a une résolution.»


MARTY et l’homme du parc, BRUCE, regardent le chantier de construction.


BRUCE

C’est un champ?


MARTY

Aucune idée, Bruce.

Aucune idée.

Peut-être qu’ils vont mettre

un autre immeuble?

Un autre condo.


MARTY repart. BRUCE le suit.


MARTY (Narrateur)

Quand je suis arrivé

au tribunal le lendemain,

elle m’a dit que c’était

un engagement à ne pas

troubler l’ordre public.

Je le signe, et la femme

qui m’a accusé de l,avoir

agressée le signe.

Et on ne se voit pas

pendant un an

et c’est fini.

Avant on me prenait

les empreintes.


MARTY est près d’une sortie du centre dehors. Il fume.


MARTY

Maintenant je suis

un cas d’étude.

Je fais pas les choses

à moitié!

(Riant)

C’était pas comme ça

il y a quelques années.


MARTY travaille au centre à faire des trousses.


MARTY (Narrateur)

Ce week-end, je commence

la désintox.

Lundi, je vais chez le médecin,

et elle me mettra

sur le Suboxone.

Et j’économiserai

400 dollars aux deux semaines.

Ça va me rendre ma liberté.


MARTY parle au téléphone dans un bureau.


MARTY (Narrateur)

Pour pas que je me réveille,

le matin en ayant mal

partout et incapable de bouger.


Sur un mur, un faux diplôme au nom de MARTY est accroché.


MARTY (Narrateur)

Ça en vaut pas la peine.


Dans l’allée près du centre, MARTY fume encore.


MARTY

J'ai pas d’enfants.

Je dois laisser quelque chose

derrière.

Si je continue à parler

et à crier, peut-être

que ma voix restera.

Avec mon esprit.

L’esprit hurlant,

comme on dit.


GREG est assis dans une voiture. Il parle de ses cicatrices au visage.


GREG

Celle-ci, c’est une altercation

que j’ai eue avec quelqu’un

qui m’a jeté une bouteille

de bière au visage.


HUGH

C’était quand?


GREG

Oh, il y a 8, 9 ans.

Je m’en fous de la cicatrice.

Ça plait aux filles.

«Où t’as eu ça?

C’est trop cool.»

«Ouais… Je sais.»

En tant que bébé mixte

dans les années 60,

on a pas voulu de moi.

La société ne tolérait

pas les noirs et les blancs

ensemble.

Mes parents m’ont placé

en adoption, car ils voulaient

pas être stigmatisés pour

leur gamin mixte.

C’est probablement ça que

je fuis. Je me fuis moi-même.

Probablement que j’aime pas

qui je suis.

J’aimerais être blanc ou noir.

Pas blanc et noir.

Tu vois?

Et en même temps, j’aime

qui je suis donc c’est une

contradiction en soi.

J’ai un fils et une fille

et j’ai un petit-fils.

Ma fille a 24 ans et

mon fils 27.

Mon petit-fils a deux ans.

Je suis censé aller

le garder bientôt.

Ma fille veut que j’aille

le garder pendant une semaine.

J’ai hâte.

Ça va être un bon moyen

de me sortir de cette jungle.

(Soupirant)

Aller en banlieue,

même si je déteste la banlieue,

mais je dois aller

à Brampton

pour voir mon petit-fils.

Apprendre à le connaître.

Il me connaît pas,

il connaît pas son grand-père.

Il ne m’a vu qu’une seule fois.

Je pense à lui tous les jours.

Mais ils vont bien.

Ils vient à Brampton,

ils font ce qu’ils veulent.

Je crois que ma fille

me comprend.

Elle accepte qui je suis

et comment je vis.

Il ne me parle pas vraiment.

Il est très fâché contre moi.

Très fâché. Ça fait longtemps

qu’on s’est pas parlé.

Ça fait des années.

C’est ce que c’est.

Je vais pas changer qui

je suis.

Même si selon la société,

je suis un pourri de drogué.

Je pense que je suis assez

intelligent, que mes idées

sur plein de trucs sont justes

et que les gens se trompent

dans leur vision de la vie.

Donc chacun est braqué

sur sa position.

Et je vais pas bouger.


Une grue de démolition est à l’œuvre sur un édifice désert.


Dans le site en construction, l’étape de démolition est presque complétée.


L’immeuble est un ancien immeuble à logement. Les murs éventrés laissent voir les intérieurs autrefois habités.


MARTY est chez lui. Il est assis sur son lit et appelle sa chatte.


MARTY

Viens ici, minou, minou.


MARTY se lève et commence à chercher la chatte.


MARTY

Ici, minou.


Il verse des croquettes dans un bol pour le chat. Ensuite, il s’assoit près de la fenêtre et lit. Puis il se prépare une dose en faisant fondre une pilule et se l’injecte dans le bras.


MARTY

Tout mon corps va me

démanger maintenant.

C’est l’effet typique.


MARTY se gratte. Puis il se lève et jette sa seringue dans la poubelle. Ensuite, il nettoie l’espace.


GREG

Ça va durer jusqu’à 21 ou 22 heures.

Peut-être un peu plus tard.

Avec l’autre, je vais être

bon jusqu’à 2 heures ou 3 heures

du matin.

Donc, plus de sueur pour

un moment.


MARTY se lève et fait du rangement dans son petit appartement.


Au centre, GREG est dans son bureau. Un homme parle au téléphone en entrant dans le bureau de GREG.


HOMME AU TÉLÉPHONE

Non, je suis au bureau.


GREG lui tend un paquet.


GREG

Une, ça suffit?


USAGER

Ouais.

Il y a un autre endroit

où je peux faire ma lessive?


GREG

Ailleurs?

Dans le coin?


Ensuite, GREG regarde un plan.


GREG

C’est l’endroit dont je te parlais.

Du lundi au vendredi

jusqu’à midi,

seulement sur rendez-vous.

C’est tout.

Il y a nulle part où aller,

honnêtement.


GREG témoigne dans son bureau.


GREG

Mon logement est bien.

J’y vais dès que je finis

pour voir si mon chèque

est arrivé.

Et je vais passer un peu

de temps chez moi.

Apprendre à connaître mon lit.


GREG marche vers chez lui. Il arrive dans une maison et entre dans son appartement.


GREG

C’est ma maison.


L’appartement est meublé. GREG est assis dans un salon.


GREG

Ma salle de télé. Mon salon.


GREG compose un numéro sur un téléphone fixe.


VOIX FÉMININE

T’as commencé ton dossier

d’indemnisation pénale?


GREG discute avec ROXANNE.


GREG

Non, je peux pas.

Je dois être déclaré

non-coupable pour être

payé.

Donc, ils essayent de…

C’est pour ça que ça

fait cinq ans.

C’est des conneries.

J’en veux même pas

de leur putain de fric.

Sérieusement.

Je vais juste le recycler

comme j’ai l’habitude,

et ça va pas leur plaire.

Ils m’ont jeté à travers une

fenêtre, à côté du restaurant

Buffalo sur Sherbourne

et Queen.

On m’a emmené à l’hôpital

et le docteur m’a regardé

et a dit: «Merde, qui t’a fait ça?»

J’ai répondu: «Un flic.»

Il a dit: «Ouais, c’est ça.»


ROXANNE

Tu as bien guéri.


GREG

Merci.


ROXANNE

De rien.


GREG

Merci.


ROXANNE

C’est vraiment traumatisant.

Tu gères?


GREG

Non, toujours pas.

Comme je t’ai dit,

je veux même pas de leur

putain d’argent.


ROXANNE

Je veux pas dire financièrement.

T’as parlé à quelqu’un?

Un thérapeute?


GREG

J’en ai parlé à quelques

personnes.


ROXANNE

Tu as de la famille ici?


GREG

Ici, à Toronto?


ROXANNE

Oui, près d’ici.


GREG

Personne proche.

Ils sont tous en banlieue.

J’ai parlé à ma sœur

il y a deux jours.

Et à ma fille hier.

J’ai parlé à mon petit-fils

hier pendant une minute.

Il est comme moi.

Tellement, tellement.

Je suis pas le bienvenu,

à part avec ma fille.

Et même elle,

je l’ai abandonnée.

De toutes sortes de manières.

J’ai jamais été là pour elle.

Mais elle me laisse

quand même lui parler

et faire partie de sa famille.

Je sais pas quoi faire

de ça.


ROXANNE (Narratrice)

Tellement de gens viennent

me voir pour trouver des

réponses ou de l’aide,

et j’aimerais avoir les

réponses ou savoir

quoi faire.


Dans le Champ de Rêves une personne s’affaire près d’un abri de fortune.


ROXANNE (Narratrice)

Bien sûr, c’est très différent

quand c’est ton enfant.

Je viens de découvrir que

mon plus jeune fils consomme.


ROXANNE poursuit son témoignage chez elle.


HUGH

Il a quel âge?


ROXANNE

18 ans.


Dans le Champ de Rêves, des seringues sont plantées sur le tronc d’un arbre.


ROXANNE (Narratrice)

Tu penses que tu aurais dû

faire les choses autrement,

que tu aurais dû être là

au bon moment pour le

protéger.

Il a grandi en voyant des

choses qu’il aurait pas dû voir.


Le soleil se couche sur la ville de Toronto. C’est le début de l’hiver. ROXANNE marche sur la voie d’accès près du Champ de Rêves.


ROXANNE (Narratrice)

Et c’était tellement normal

pour nous qu’il l’a normalisé

aussi. Comme si ça faisait

partie de la vie.

Ça aurait pas dû être le cas.


La grue de démolition est figée à mi-hauteur de l’édifice à moitié détruit. Ensuite, les travaux se poursuivent lentement. MARTY regarde un pan de son quartier disparaître lentement. Plus tard, MARTY discute avec l’HUGH.


HUGH

Comment va Greg?


MARTY

Mal.

Très mal.

Il était en congé maladie

toute la semaine

parce qu’il se laisse aller.

Il est venu aujourd’hui

et il puait vraiment.

Vraiment.

Il était sobre et tout,

mais il puait.


HUGH

Il était chez lui?


MARTY

Apparemment il était chez lui,

mais…

Je sais de quoi je parle.

Il a dit la même chose à Jessica.

Si je dis rien, quand il va

perdre son appart, je vais

me sentir coupable

d’avoir rien dit.

C’est ça la réduction des

méfaits. Plus de bas que

de hauts.

Pour que tu puisses arriver

à quelque chose sans drogue,

ça va te prendre des années.

Ça aussi, c’est un dilemme.

Tu sais à quel point il faut

être fort pour ça?

Et Greg était fort, tout

comme moi, au début.

Puis il a eu l’argent,

3 000 dollars et ça a tout déclenché.

Après il est redevenu clean,

et est retourné aux études.

Il a reçu de nouveau 3 000 dollars

et s’en est pas remis.


HUGH

Comment il a eu cet argent?


MARTY

Des prêts d’études.


Sur le mur se trouve un cadre avec une photo du groupe d’intervenants du centre.


MARTY

Je suis allé au tribunal

avec Greg els 4 ou 5 dernières

fois, mais il a dû y aller au moins

50 ou 60 fois en 5 ans.

Et Greg s’en sort bien,

en 4 ans il a juste eu des

problèmes une fois

Il aurait pas dû

attendre 4 ans.

Ça devrait être fini

depuis longtemps.


Sur le toit, l’INTERVENANTE prend l’air. Elle regarde les édifices devant elle. Puis ROXANNE continue de témoigner chez elle.


ROXANNE (Narratrice)

Tu vis tellement de choses.

J’ai vu des gens se faire

assassiner. Tabasser.

J’ai vu des gens

se faire violer.

Tu peux pas vivre des trucs

pareils et fonctionner

avec tout ça dans la

tête et le cœur.

Tu dois t’en débarrasser.

Je suis allée à une fête

d’anniversaire.

Les gens consommaient

autour de moi et offraient

des lignes.

Ils disaient: «Vas-y!»


ROXANNE joue aux cartes avec son amie en buvant une bière.


ROXANNE (Narratrice)

Et j’y ai pensé.

(Commentant le jeu)

OK, six.


ROXANNE frappe ses mains.


ROXANNE

J’ai pas dit dernière carte!


INTERVENANTE

C’est pas grave. T’en as

eu quatre d’affilée.


ROXANNE

C’est une bonne chose

qu’on joue pas d’argent.


INTERVENANTE

Je sais.

Tu veux une bière.


ROXANNE

Oui.


L’INTERVENANT va à la cuisine pour chercher de la bière et en profite pour se faire une injection. Ensuite, elle jette sa seringue dans le réceptacle à recyclage de matériel médical. Les deux femmes fument en jouant aux cartes.


ROXANNE

J’ai juste des huit.


Le témoignage de ROXANNE reprend.


ROXANNE (Narratrice)

Mon fils a besoin de moi.

Je vais faire tout ce que je

peux. Peu importe ce que

les gens pensent de moi.

Ça n’a plus d’importance.


La conversation se poursuit chez ROXANNE.


ROXANNE

J’ai vu de quoi

ils sont capables.

Je pourrais jamais

être aussi mauvaise qu’eux

alors, je vois pas comment

on peut me juger.


Le témoignage de MARTY se poursuit.


MARTY

Les fins heureuses,

ça n’existe pas.

Il a des jours heureux,

c’est pour ça qu’on dit,

un jour à la fois.

Je suis un toxicomane

qui essaye d’en sortir.

T’en est un pour

le reste de ta vie.

Alors, où est la fin heureuse?

C’est un bon jour.

Pas une fin heureuse.

La fin, c’est quand t’es mort.

Ça c’est une bonne fin.

(Riant)

Mais tant que t’es en vie,

t’es en lutte.

Tu dois te battre.

Quand tu te réveilles,

t’es content d’avoir

passé une autre journée sans

fumer de crack.

C’est ça notre fin heureuse.

OK, on n’est pas retombé

aujourd’hui.

Je suis pas retombé hier.

Je vais pas retomber aujourd’hui

non plus.

C’est ça notre fin heureuse.

Parce que ça finit jamais.


MARTY attend pour traverser une rue dans un quartier résidentiel. Il monte dans une voiture et s’assoit sur le siège passager.


MARTY

J’ai besoin que tu

me rendes un service.

Greg doit aller en cour

aujourd’hui.

Il doit y être à 9 heures.

S’il n’y va pas, ça va être

un défaut de comparaître

et ils vont le jeter en prison.

C’est le dernier jour.

Ils ont tout ce qu’il faut.

Ça va se passer aujourd’hui.

Mais si on le trouve pas,

tout va être foutu…

Son avocat l’attend là-bas

et je suis censé être

là-bas, avec lui,

mais je l’ai pas trouvé ce matin,

donc je vais le chercher.

On peut pas être en retard.


MARTY cherche dans une maison à appartements, il monte dans l’ascenseur puis arpente les corridors; passe par les escaliers pour redescendre en courant. Puis il sort en n’oubliant pas de passer par le sous-sol où se trouve la salle de lavage. La voiture continue de faire le tour du secteur.


Des photos polaroid montrent le visage tuméfié de GREG après l’assaut du 25 novembre 2010.


MARTY (Narrateur)

Toute cette merde pour 40 dollars.

40 dollars de dope qu’il a vendu

à un flic en civil.

Arrête la voiture, Hugh.

Je sais pas quoi te dire.

Donne-moi une minute.


MARTY descend de la voiture et se dirige vers un lieu secret. Il entre et ressort très vite. GREG le suit.


Générique de fermeture




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