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Vidéo transcription

Littoral

Wahab, un jeune québécois issu d’une famille libanaise, perd son père peu après son anniversaire de naissance. Et la vie insouciante de Wahab bascule. Les tantes et les oncles qui l’ont élevé refusent que la dépouille du père repose à côté de celle de sa femme dans le caveau familial. Avec stupéfaction, Wahab apprend la vérité sur la mort de sa mère et découvre que toute la famille tient le père responsable. Profondément bouleversé, Wahab se rebiffe contre sa famille et décide d’aller enterrer son père à Kfar Ryat, son village natal au Liban.



Réalisateur: Wajdi Mouawad
Acteurs: Steve Laplante, Gilles Renaud, Isabelle Leblanc
Année de production: 2004

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Il vente et il fait très froid. C’est la tempête de neige. Sur un banc de parc, un homme semble mort dans le froid. Les remorqueuses font sonner leurs sirènes pour annoncer le déplacement des véhicules. Un homme sort de sa chenillette de déneigement des trottoirs. Une voix radiophonique se fait entendre.


VOIX MASCULINE

Encore de la neige…


Le conducteur de la chenillette s’approche et examine l’homme gelé sur le banc du parc.


WAHAB est chez lui, il ouvre la porte à deux policiers dans la nuit.


AGENT TURCOT

Agent Turcot.

Mon adjoint, agent Renaud.

Police de Montréal.

Vous êtes bien M...

Wahab Chouahir?


WAHAB

Chouayri.


AGENT TURCOT

Fils de Thomas et de Souha…


WAHAB

Oui.


AGENT TURCOT

Monsieur…

Votre père est décédé.


WAHAB

Quoi?


Les deux policiers entrent chez WAHAB qui est complètement nu. L’AGENT RENAUD tousse.


AGENT TURCOT

Au début de la nuit,

on a retrouvé

le corps d'un homme

mort de mort naturelle.

D'après les papiers

qu'il avait sur lui,

il s'agirait de votre père.


L’AGENT TURCOT montre les documents à WAHAB pendant que son collègue se mouche.


WAHAB

Je comprends rien.


AGENT RENAUD

Votre père est mort, monsieur.


WAHAB

Mon père est au Brésil.

Il faudra quand même vous

rendre à la morgue, monsieur pour id...


WAHAB

Écoutez, c'est pas lui.

Je comprends pas

ce qui s’est passé pour le passeport,

mais je lui ai parlé hier.

J’ai reconnu sa voix

puis j’ai entendu une

musique de samba

dans le fond.

Alors, c'est pas lui.


AGENT TURCOT

(Montrant le passeport)

Le cadavre qu'on

a retrouvé correspond

à la photo de cet homme.


AGENT RENAUD

D'après son passeport,

votre père est jamais

allé au Brésil, monsieur.

Depuis deux semaines,

il a une chambre

à l'hôtel Le Valois

sur Saint-Denis.


AGENT TURCOT

La morgue ouvre à 7 heures.

Vous présenterez ce papier.


AGENT RENAUD

Sincèrement désolé.


Les deux agents sortent en laissant WAHAB ébranlé, seul au milieu de son salon. WAHAB sort dans le corridor et regarde les deux agents partir en laissant tomber le papier sur le sol.


Titre :
Littoral


WAHAB marche dans le froid. Il fait encore nuit.


Générique d’ouverture


Le jour se lève lentement. WAHAB traverse la ville à pied. Il marche le long du fleuve. Plus tard, WAHAB attend à la morgue. Un employé sort d’une pièce et lui fait signe d’entrer en le laissant seul. WAHAB entre dans la pièce et voit son père étendu sur une civière, mort. Il hoche de la tête pour signifier qu’il s’agit bien de son père.


En ressortant de la pièce, WAHAB est assailli par sa tante RENÉE et d’autres personnes, parents et amis de son père.


TANTE RENÉE

Ils ont insisté pour venir.


WAHAB

J'aurais pas dû t'appeler.


TANTE RENÉE

Comment ça?

Mais qu'est-ce que tu racontes?


WAHAB

OK, là, j'aurais

besoin d'être seul!


TANTE RENÉE

Ah non, tu ne dois pas

rester seul.


Le groupe suit WAHAB en arguant qu’il ne peut rester seul.


TANTE RENÉE

Mais on est là.

On va s'occuper de tout.

Tu n'as pas besoin

de t'inquiéter de rien.


TANTE RENÉE continue en arabe.


TANTE RENÉE

On va tout arranger…

On va tout arranger.


Les voix se confondent dans la tête de WAHAB qui regarde l’employé de la morgue sortir le corps de son père de la pièce.


TANTE RENÉE

Il y a un salon funéraire

sur l'Acadie.

L'Acadie?


WAHAB est confus. Plus tard, il est devant une intervenante au salon funéraire.


INTERVENANTE DU SALON FUNÉRAIRE

Où voulez-vous inhumer

le corps de votre père?


WAHAB

Au cimetière

de l'Est de Montréal.

Ma mère est enterrée là.

C'est un caveau.


Après, WAHAB est seul dans un terrain vague. Il regarde la note avec l’adresse de l’hôtel où son père était avant de mourir.


Plus tard, un employé de l'hôtel lui ouvre la porte de la chambre.


EMPLOYÉ DE L’HÔTEL

(Ouvrant la porte de la chambre pour WAHAB)

Prends ton temps.

T'en fais pas pour moi.

Je suis pas pressé.

Je vais être en bas

si t'as besoin de moi.


WAHAB retire ses chaussures avant d’entrer dans la petite chambre sombre. Il allume une lampe et s’assoit sur le lit. Il retire son manteau. Puis il découvre des photos encadrées sur le lit. Ensuite, il trouve un cheveu de son père sur l’oreiller. WAHAB se lève et fouille dans les affaires de son père. Il trouve une cassette sur laquelle on peut lire: «Wahab, 20 ans».


WAHAB débranche la lampe et la change de place. Il trouve d’autres cassettes dont, «Wahab 1 an».


WAHAB met la cassette dans le lecteur et démarre l’écoute.


VOIX DE THOMAS

Wahab…

Mon petit Wahab.

Aujourd'hui, tu as un an

et je ne suis pas là.

Je ne veux pas que tu penses

que je t'ai abandonné.

Bientôt, je te dirai la vérité.

Je t'embrasse, mon petit.

Le reste de la cassette est

pleine de la musique

que ta mère aimait écouter.

Bonne fête, Wahab.


Une musique orientale commence. WAHAB arrête l’écoute. Il change de cassette.


VOIX DE THOMAS

Wahab, aujourd'hui, tu as 2 ans.

Je pense combien seront tristes

tes jours d'anniversaire

puisque ce jour te rappellera

aussi la mort de ta mère.

Je ne veux pas être triste.

Aujourd'hui, c'est ton deuxième anniversaire.

Alors, je vais t'offrir

ce que j'ai de mieux.

Mon plus beau souvenir.

C'était avec ta mère,

sur une plage au Liban.

C'était au temps où ta mère

se perdait au fond de mes yeux,

la vie à nos pieds.


WAHAB s’imagine les pieds dans l’eau sur la plage.


Une porte ouverte donne soudainement sur la plage. WAHAB sort sur la plage. Il avance dans l’eau, les vagues lui balayant les pieds.


Des rires de femme attirent l’attention de WAHAB qui marche vers de gros rochers. WAHAB escalade les rochers et aperçoit dans une baie une femme vêtue de rouge qui rie devant un homme qui tente de la photographier avec un vieil appareil posé sur un trépied de bois.


SOUHAYLA

Yalla, Thomas!

Yalla! Yalla!


THOMAS plus jeune règle la minuterie de l’appareil et se dépêche de rejoindre SOUHAYLA pour la photo.


SOUHAYLA

Yalla, Thomas!

Viens ici, viens ici!


WAHAB s’approche de SOUHAYLA qui se tourne vers lui.


SOUHAYLA

Yalla! Yalla, Thomas!


THOMAS jeune parle arabe à SOUHAYLA qui lui répond aussi en arabe.


JEUNE THOMAS

Qu’est-ce que tu regardes?


SOUHAYLA

Si je te le disais, tu ne

me croirais pas.


JEUNE THOMAS

Regarde la caméra.


Le couple regarde la caméra. WAHAB est maintenant assis devant eux et les regarde prendre la pose.


VOIX DE THOMAS

Les médecins lui ont dit

qu'elle ne pouvait pas

garder l'enfant.

Elle était enceinte de toi,

son ventre comme une lune.

Tes tantes, tes oncles…

Tous lui ont dit:

«Avorte. Avorte.»

Moi aussi, je lui ai dit.

Elle ne voulait pas avorter.


WAHAB est de nouveau dans la chambre d’hôtel. SOUHAYLA est avec lui.


SOUHAYLA

Mon ventre est à moi,

je répondais.

Ma vie est à moi.

Personne ne pouvait.

Je te rêvais depuis

que j'étais toute petite.

Je t'espérais

depuis si longtemps.


WAHAB marche sur la plage avec SOUHAYLA.


SOUHAYLA (Narratrice)

Comment j'aurais fait après

pour vivre sans toi?

Les médecins disaient:

«Ou la mère, ou l'enfant.»

Les gens m'ont dit:

«Sacrifiez l'enfant.»

Moi, j'ai crié:

«Gardez l'enfant.»

J'ai regardé ton père.

Je lui ai dit:

«Thomas…

L'enfant… L'enfant…

Il sera toi, moi…»


THOMAS ET SOUHAYLA (Narrateurs)

«Ton visage,

mon visage dans son visage.»


SOUHAYLA

«Garde l'enfant, Thomas.»


VOIX DE THOMAS

Alors, j'ai dit:

«Gardez l'enfant.»

Où est la vérité?

Ta mère est morte.

Tout le monde

m'a traité d'assassin.


Pendant que la voix de THOMAS continue de raconter l’histoire, WAHAB voit sa mère s’enfoncer dans la mer.


VOIX DE THOMAS

On a inventé cette histoire

d'accident de voiture

pour ne pas te faire de peine.

J'ai voulu te garder.


WAHAB écoute les enregistrements de son père dans la petite chambre sombre.


VOIX DE THOMAS

Ils ont failli me tuer.

J'ai manqué de courage.

Je n'avais pas celui de ta mère.

Je n'ai pas su me battre.

J'aurais dû te garder.

Toi et moi,

sur les chemins du monde.

Mais je n'ai pas su.

Je vis avec le sentiment

d'avoir gâché ma vie.

Je n'arrive pas à te voir

et te parler,

te dire la vérité.


WAHAB est au restaurant avec sa tante RENÉE et les autres membres de la famille. Il souffle des bougies pour son anniversaire.


VOIX DE THOMAS

J'ai si peur

que tu ne comprennes pas,

si peur que tu m'en veuilles.

Si peur de te perdre encore.


Pendant que la voix de THOMAS continue de raconter l'histoire, WAHAB est avec LAYAL dans son appartement. Tous deux se dévêtissent. Plus tard, la sonnette de la porte résonne. WAHAB et LAYAL baisent. THOMAS est seul dans un parc dans la tempête, il s’assoit sur un banc. Les images d’hiver et de mer s’entremêlent. THOMAS s’endort dans le froid. WAHAB se réveille, nu. LAYAL est partie. Il ouvre la porte, ce sont les deux agents de police. WAHAB revoit le film des événements. Tout s’arrête à la morgue. WAHAB sort de la petite chambre d’hôtel avec le lecteur et les cassettes audio.


Plus tard, WAHAB est chez sa tante RENÉE.


WAHAB

Qu'est-ce qui est vrai?

Je veux savoir ce qui est vrai.

Est-ce qu'elle est morte

dans un accident?


ONCLE

Puisque tu le sais maintenant,

pourquoi tu poses la question?


WAHAB

Alors, pourquoi

vous m'avez rien dit?


ONCLE

Tu voulais qu'on te dise quoi?

Que ton père est un assassin?

Que ta mère est morte

à cause de toi?


WAHAB

Elle n'est pas morte à cause

de moi. C'est elle qui a voulu.


ONCLE

«C'est elle qui a voulu.»


WAHAB

C'est elle qui voulait

me garder, je te dis.

Qui a obligé mon père

à choisir. C'est elle.


TANTE RENÉE

Peu importe, Wahab.

C'est passé, c'est fini.

Ça ne change rien.


WAHAB

Oui, ça change.


ONCLE

En quoi ça change?


WAHAB

Vous aviez pas besoin de le

haïr, de le tenir loin de moi.


TANTE RENÉE

C'est lui qui est parti.


WAHAB

Vous l'avez chassé.


TANTE RENÉE

Bon. Qu'est-ce que tu veux

qu'on fasse maintenant?


WAHAB

Je veux que mon père

soit enterré avec ma mère.


ONCLE

Ça, jamais. Jamais!

Jamais ce salaud ne sera enterré

dans le caveau de la famille.

Ta mère était ma grande soeur.

La grande soeur de ta tante.

Elle m'a élevé, m'a éduqué.

Et je lui dois au moins ça.


WAHAB

Je suis sûr que ça lui ferait

vraiment plaisir à ta soeur

de t'entendre traiter son mari

de salaud le lendemain de sa mort.


TANTE RENÉE

Ça suffit! Qu'il soit

enterré là ou là,

ça n'a aucune importance.


WAHAB

Ça a tellement pas

d'importance

que vous avez même ressorti

le gâteau de fête, merde!


WAHAB se lève de table en balayant son assiette sur le sol. Il est en colère.


WAHAB

Ça fait l'affaire de tout le

monde qu'elle meurt finalement.


TANTE RENÉE

Toi, ma tante,

ça t'a donné un fils

sans que t'aies besoin

d'en faire un.


ONCLE

Toi, mon oncle, personne est

venu te piquer ta grande soeur.


L’ONCLE frappe WAHAB au visage.


WAHAB sort de la maison, la famille se rue dans la porte de la maison de RENÉE.


ONCLE

Si ce n'était pas

de ta mère et ta tante,

ton père, je le laisserais

pourrir au soleil.

Mais, je vais aller l'enterrer.

Je vais y mettre le prix.

Mais quand je le verrai

au fond de son trou,

je serai l'homme

le plus heureux au monde.


Au cimetière de l’est, WAHAB arrive au caveau avec un bouquet de fleurs. Il regarde la photo de sa mère et imagine son père déposant des fleurs et une enveloppe. WAHAB remarque alors l’enveloppe et la prend. Sur l’enveloppe, il est écrit: «Pour Wahab».


WAHAB s’assoit et ouvre l’enveloppe qui contient la photo de la plage représentant ses parents jeunes.


Dans le corridor du mausolée, TANTE RENÉE et l’ONCLE se chamaillent en marchant.


TANTE RENÉE

Il est toujours pas chez lui!

Il n'a pas laissé de message.


L’ONCLE s’exprime en arabe.


ONCLE

S’il ne vient pas à l’enterrement

de son père, je le tue!


Toute la famille s’énerve. Chacun crie plus fort que l’autre.


ONCLE

Sur la tête de mon père,

je le tue!


L’INTERVENANTE du salon funéraire ouvre les portes du salon.


ONCLE

Il est où, mon neveu, madame?

Il est où? Hein?

Il est où le cercueil? Hein?


INTERVENANTE DU SALON FUNÉRAIRE

Monsieur Chouayri a décidé

de procéder autrement.

Il a cependant laissé cela

à votre intention.


Tous se retournent pour voir de quoi il s’agit.


Dans la salle, la photo de la plage agrandie est exposée parmi les fleurs.


De nouveau à la plage, le couple se regarde après le déclic de la photo. Ils se sourient et s’embrassent.


Dans un aéroport du LIBAN, des soldats transportent le cercueil sur le tarmac.


SOLDATS

(langue_etrangère)

Yalla! Yalla! Let's go!

Yalla!

Hey! Let's go!

Let's go![/langue_etrangère]

WAHAB est seul sur le tarmac. Il regarde le tombeau de son père déposé devant lui.


Une voix se fait entendre par les haut-parleurs.


VOIX FÉMININE

Mesdames et messieurs,

bienvenue au Liban.

Ayez vos passeports

et visas en main…

(langue_etrangere=EN)

Ladies and gentlemen,

welcome to Liban.

Please have your passports

and visas ready...[/langue_etrangere]

Des gens passent et commentent le cercueil sur le sol. L’autobus qui fait la navette quitte l’aéroport, mais WAHAB est toujours là avec son cercueil et ses bagages.


Un long moment passe. WAHAB est toujours sur le tarmac de l’aéroport. À la fin de la journée, WAHAB est assis par terre, adossé sur le cercueil de son père. Il s’endort et rêve de son père. THOMAS porte un complet blanc et un panama. Il saute de joie et marche vers WAHAB. Puis il danse sur le tarmac. WAHAB sourit. Le rêve se termine quand des soldats réveillent brusquement WAHAB.


WAHAB se lève et montre ses papiers.


SOLDAT

Hum…

Chouayri.


Les deux soldats s’adressent à WAHAB en arabe.


SOLDAT

Français?


WAHAB

Français, oui.


SOLDAT 2

Ah… Français.


SOLDAT

Et ça, c'est quoi?


WAHAB

C'est mon passeport.


SOLDAT

Ah…

Si tu es Libanais, pourquoi

pas le passeport libanais?


Le second soldat invective WAHAB en arabe.


WAHAB

Je l'ai pas.

Mais je suis Libanais d'origine.


SOLDAT

D'origine, hein?

D'origine.


SOLDAT 2

Chou, d'origine?


SOLDAT

Origine…


Les deux soldats tentent de faire réagir WAHAB en lui parlant arabe. Ils ouvrent le cercueil.


VOIX DE THOMAS

(Enregistrement audio)

Wahab,

aujourd'hui, tu as 5 ans.

Tu sais marcher. Tu sais parler.

Tu dois avoir peur dans le noir.

Je pense à toutes les histoires

que je t'aurais racontées

pour t'aider à te rendormir.

Aux histoires qu'on m'a racontées…


Les soldats fouillent le cercueil et le referment. Puis, ils s’éloignent.


WAHAB

Monsieur!


SOLDAT 2

Chou?


WAHAB

On m'a dit qu'un ambulancier

viendrait me chercher.


Une fois de plus, WAHAB reste seul sur le tarmac. Le soleil est couché et WAHAB est allongé sur le cercueil avec ses affaires pour se couvrir. Quelqu’un approche et allume une lampe sur le visage de WAHAB.


AMBULANCIER

Wahab Chouayri?


WAHAB se réveille et voit MASSI dans une combinaison orange qui se tient devant lui.


WAHAB est en sueur, il se fait conduire par MASSI dans une ville très animée. En chemin, le véhicule s’arrête et fait monter un homme qui discute avec MASSI en arabe. WAHAB a de plus en plus chaud.


MASSI

OK. OK, OK…


Des caquètements attirent l’attention de WAHAB. Le véhicule s’arrête et l’homme descend tout en continuant de parler sans arrêt en saluant le chauffeur.


WAHAB

C'est encore loin, là?


MASSI

Dix minutes.


WAHAB

Kfar Rayat?


MASSI

Non. Non, Kfar Rayat,

c'est dans les montagnes.

Il faut attendre demain matin.


WAHAB

Puis on va où, là?


La radio joue un air populaire du Liban. MASSI chante.


Finalement, la voiture s’arrête dans ce qui semble être un cul-de-sac.


Des chiens aboient. WAHAB descend et MASSI ouvre le coffre pour sortir ses bagages.


WAHAB

On laisse le corps là?


MASSI

Bien, tu peux

l'amener si tu veux,

mais c'est au troisième étage.


Les deux hommes montent un escalier de ciment en colimaçon.


Dans l’appartement pratiquement vide, MASSI retire sa combinaison orange. WAHAB remarque que certains des murs n’existent plus, que des sacs de sable bloquent une fenêtre qui n’existe plus non plus. L’appartement de MASSI a été bombardé.


MASSI

C'est un 255.

C'est ce qu'il y avait

de plus puissant comme obus.

La famille de mon cousin

était réfugiée ici.

Ils sont tous morts.

(Montrant un trou géant dans le mur)

Il est entré par ici,

et il a explosé juste là.

C'est bon pour l'aération.

(Tendant la main)

Je m'appelle Massi.


MASSI et WAHAB sont assis devant un plat de tomate et de houmous, quelques olives et du pain.


MASSI

Le Canada, c'est grand.

Il y avait pas de place

pour enterrer ton père?


WAHAB

Je veux pas

l'enterrer n'importe où.


MASSI

Mais c'est ici, ça,

n'importe où.

Le Liban, c'est le plus

n'importe où dans le monde.

Partout ailleurs,

c'est quelque part, sauf ici.


WAHAB

Non, tu comprends pas.


MASSI

Le Liban, pour toi,

c'est le taboulé, le houmous,

le ciel bleu, la mer.


WAHAB

Non. Ce que je veux dire,

c'est que le village natal

de mon père,

c'est pas n'importe où.


MASSI

Mais il n'y a plus rien.

Il n'y a plus de village natal.

Plus rien.

Les Libanais comme toi,

ils viennent ici en vacances.


WAHAB

Tu penses que je suis

en vacances, là?


MASSI

Ils disent au Canada,

il fait froid.

Les gens se parlent pas,

mangent n'importe quoi.

Ici, c'est le plus beau

pays du monde.

Et puis ils retournent

au Canada.

Je les comprends. Moi, je ferais

tout pour aller là-bas.

Je suis en train de faire

ma demande.

J'ai entendu dire que vous avez

besoin d'ambulanciers.


WAHAB

Je sais pas.


MASSI

Tu sais pas?

Tu sais rien?

Tu sais rien sur le Liban.

Tu sais rien sur le Canada.

Tu sais même pas parler arabe.


WAHAB

Bien non, j'ai pas appris.

Et alors? Ça s'apprend.


MASSI

Moi, j'apprends l'anglais.

(langue-etrangere=EN)

John is in the street.

John is not in the street.

Is John in the street?

(/langue_etrangere)

Hé…


WAHAB rit.


MASSI

(Pointant l'affiche au mur)

Samantha Fox.


WAHAB

Samantha Fox, oui.


MASSI

Avant que tu repartes,

je vais te donner une lettre

que tu posteras pour moi.

C'est pour ma demande

d'immigration.


WAHAB

Oui, ça va me faire plaisir.

Mais pour ton travail

d'ambulancier,

ils vont te demander

ton expérience.


MASSI

Pendant toute la guerre,

j'ai ramassé des blessés,

des cadavres,

des femmes, des enfants.

De l'expérience, non?


WAHAB

Je sais pas s'ils vont

accepter l'équivalence.

Mais ça, tu vois, c'est un mot

qui n'existe pas en arabe.

Équivalence. C'est un mot

de chez toi, ça. L'équivalence.


Une coupure d’électricité plonge l’endroit dans le noir.


WAHAB

Qu'est-ce qu'il se passe?


MASSI

Bien, c'est

une panne d'électricité.

Allez, on va se coucher.

On se lève tôt demain.


WAHAB se revoit en train de baiser avec une fille.


FILLE

Dis-moi…

Dis-moi des mots en arabe.

Dis-moi des mots en arabe.


WAHAB

Je sais pas parler arabe.


[FILLE:] Dis-moi des mots en arabe.

N'importe quoi.


WAHAB

Taboulé… Couscous…

Shish taouk...


FILLE

Shish kaboum...


WAHAB

Shish… kebab!

Ah!


Le cri de jouissance de la fille coïncide avec le chant du coq. WAHAB est réveillé et est assis sur la toilette avec des crampes au ventre.


MASSI commence par rire, puis il renifle l’odeur nauséabonde que dégagent les défections de WAHAB.


WAHAB

Ah, man… Fuck.


Plus tard, les deux hommes roulent en voiture en écoutant du Samantha Fox.


MASSI

Samantha Fox!

Sors ton passeport.

Un barrage syrien.


La voiture s’arrête au barrage. Les douaniers ouvrent le cercueil et le fouillent.


VOIX DE THOMAS

Wahab, je n'ai plus de mots.

Aujourd'hui, tu as 14 ans.

Alors, comme cadeau,

je t'offre mon silence.


Les soldats s’éloignent et MASSI referme le cercueil. La voiture reprend la route.


WAHAB

C'est une manie ici

de fouiller les cadavres?


MASSI

Normalement,

ils les brûlent sur place.


WAHAB

On est où là?

On est encore au Liban?


MASSI

Bien oui.


WAHAB

Pourquoi il y a des Syriens?


MASSI

Tu lis pas vraiment

les journaux, toi, hein?


La voiture roule dans les routes sinueuses des montagnes libanaises.


WAHAB est endormi dans la voiture. MASSI le réveille.


MASSI

Hé!


WAHAB

(Sursautant)

Hum…


MASSI

Kfar Rayat.


Dans la montagne, WAHAB aperçoit le village perché.


Un procession de gens qui portent un mort bloque la route.


MASSI ferme la musique et arrête la voiture. La procession passe de part et d’autre de la voiture.


Plus tard, WAHAB et MASSI descendent de la voiture et se dirigent vers le cimetière pour assister à l’enterrement. Une jeune femme, LAYAL, joue du violon.


Un HOMME s’avance et crie sur la violoniste en arabe.


HOMME ENDEUILLÉ

On t’avait dit pas de musique.

Pas de musique !


LAYAL fait fi de l’intervention de l’homme et continue de jouer.


L’homme prend le violon de LAYAL et le casse.


LAYAL est désemparée. D’autres hommes prennent le cadavre enveloppé dans un linceul et le déposent dans un cercueil en bois, très rudimentaire, dans lequel il y a déjà un cadavre.


WAHAB

Ils enterrent un mort

avec un mort.


MASSI

Oui.


WAHAB

Pourquoi?


MASSI

Plus de place.


WAHAB

(Pointant un grand champ)

Puis là-bas?


MASSI

Non. C'est miné.

On peut pas y mettre un pied.


WAHAB

Je comprends pas.


MASSI

Tu comprendras.


Des femmes pleurent.


MASSI fait ses leçons d’anglais.


MASSI

(langue_etrangere=EN)

I… am…

an… am…

bu… lan…

(/langue_etrangere)


WAHAB

Est-ce que tu penses

que je peux aller

leur parler de mon père?

Tu fais ce que tu veux.

C'est ton père.


MASSI

(langue_etrangere=EN)

… lance… Ambulance.

Guy…

Ambulance guy...

and... I... run...

run… [/langue_etrangere]

WAHAB s’approche de l’homme et la femme endeuillés.


FEMME ENDEUILLÉE

Il est où?


WAHAB

Dans l'auto, juste là.


MASSI soupire.


Tous les gens du village suivent WAHAB jusqu’à la voiture. Il ouvre le cercueil.


HOMME ENDEUILLÉ

Thomas Chouayri.


WAHAB

Je voudrais l'enterrer ici.


La femme s’adresse en arabe à l’homme.


FEMME ENDEUILLÉE

Tu viens d'où?


WAHAB

Du Canada.


Tout le village se met à rire de WAHAB.


FEMME ENDEUILLÉE

Il dit que tu aurais dû

appeler avant de te déplacer.


WAHAB

Puis pour la place?


HOMME ENDEUILLÉ

No étranger ici.

Étranger, non. Non!


WAHAB

C'est pas un étranger. Il est

né ici. Vous l'avez connu.


L’HOMME ENDEUILLÉ crie des injures en arabe.


FEMME ENDEUILLÉE

Il dit que ton père

est un lâche.

Qu'il a fui le pays

avec son argent

et qu'il aille se faire enterrer

au Canada. Ou alors en Syrie.

Ils ont de la place.


Tout le village s’en va, sauf LAYAL.


LAYAL

N'essaie pas

de l'enterrer ici.

Si tu l'enterres ici, demain,

il va être déterré puis brûlé.

Il n'y a plus de place.


WAHAB

Et l'autre côté de la clôture?


LAYAL

C'est miné partout.

Le garçon qu'on vient

d'enterrer est mort

en sautant sur une mine.

(Pointant l’endroit)

Là-bas.

Il a fallu deux jours

pour aller chercher son corps.

On peut rien faire ici.

Dans le village du bas,

on dit qu'il y a de la place.

Comment tu t'appelles?


WAHAB

Wahab.


LAYAL

Moi, c'est Layal.

Je ne rentrerai pas chez moi

tout de suite.

Si tu veux, je t'accompagne

jusqu'à là-bas.


WAHAB

Maintenant?


LAYAL

Il vaut mieux, pour ton père.


Plus tard, dans la voiture, LAYAL est assise devant avec MASSI, tandis que WAHAD est derrière avec le cercueil.


LAYAL

(Propos traduits de l’arabe)

Ici, tourne ici.


MASSI

(Propos traduits de l’arabe)

Bonne idée, je dois pisser.


MASSI arrête la voiture près d’un grand arbre au milieu de nulle part.


WAHAB

Qu'est-ce qui se passe?


MASSI

Pipi.


LAYAL et WAHAB sont sortis de voiture.


WAHAB

Ça va?


LAYAL

Si on rentre au village

avec le cercueil,

ce sera plus difficile.

Il faut qu'il reste ici.


WAHAB rejoint MASSI et pisse aussi.


MASSI

Je devais te conduire

à Kfar Rayat et c'est tout.

Et là, tu me demandes

de surveiller

le cadavre de ton père.


WAHAB

Tu es payé

à la journée quand même.


MASSI

Vous les Canadiens,

vous pensez toujours à l'argent.


WAHAB

Je suis pas Canadien.

Je suis Libanais.


MASSI rigole.


MASSI

Tu pisses pas assez loin

pour un Libanais.


WAHAB

Je vais te donner de l'argent.


MASSI

J'en veux pas de ton argent.


WAHAB

Bon, tu veux quoi?


MASSI

Je veux ton passeport

canadien.


WAHAB

OK.


WAHAB et LAYAL partent ensemble. MASSI reste avec le corps et la voiture.


En arrivant au village, des chants arabes résonnent. Devant le cimetière des femmes sont rassemblées. Des grues travaillent dans le cimetière et sortent les cercueils du sol. LAYAL questionne une des femmes en arabe.


LAYAL

(S'adressant à WAHAB)

Elle dit qu'ils vident

le cimetière.


WAHAB

C'est qui?


LAYAL

Les Syriens.


FEMME

Hier, ils ont pris

le corps de mon mari.

Il était enterré là.

Vous êtes Français?


WAHAB

Oui. Non, Québécois.

Mais, je suis aussi Libanais.

Mes parents aussi sont Libanais.

Bon… C'est compliqué.


LAYAL

(Propos traduits de l'arabe)

Il n’est pas né ici.

Ses parents on fui au Canada.

Son père est mort.

Il était de Kfar Rayat.


FEMME

Tu ne pourras pas

l'enterrer ici.


WAHAB

Alors, qu'est-ce

qu'on peut faire?


FEMME

Allez voir Jamil.

C'est la maison

à l'entrée du village.

Il a du terrain.

Il vend des places

si tu as de l'argent.


WAHAB et LAYAL reviennent vers MASSI. La voiture n’est plus là. MASSI se rase la barbe avec un rasoir électrique. LAYAL questionne MASSI en arabe.


WAHAB

Qu'est-ce qu'il dit?

Qu'est-ce qu'il dit?


MASSI

Une patrouille

de Syriens est passée.

Ils ont vu le cercueil.

Ils sont partis avec.

Et mon ambulance aussi.


WAHAB

(Paniquant)

Non, non, non, non!


WAHAB attrape MASSI par le col.


WAHAB

On peut vraiment pas

te faire confiance, toi, hein?


MASSI

J'ai tout fait, Wahab.

Je te jure.

J'ai même réussi

à sauver ta housse.


WAHAB

Je m'en fous de ma housse.


WAHAB pousse MASSI par terre.


WAHAB

Fuck! Fuck!


LAYAL

Faut que tu te calmes!


WAHAB

Je veux pas me calmer.

Je veux pas me calmer, bordel!

J'ai aucune envie de me calmer.

J'ai aucune envie, puis j'ai

aucune raison de me calmer!


LAYAL

Du calme, je te dis. On va

se calmer et on va réfléchir.


WAHAB

Réfléchir?

Il n'y a plus rien à réfléchir.

Mon père est parti

avec des Syriens.

Fuck!


LAYAL

Des Syriens, et alors?


WAHAB

Bordel, c'est quelque chose.

Pensez-y un peu. Des Syriens.


LAYAL se retourne et questionne MASSI en arabe.


MASSI

Ils sont partis.

On va les retrouver.


WAHAB

Trouver? Trouver quoi?

Il n'y a plus rien

à trouver, bordel!

Oh, et puis de toute façon,

je voulais l'enterrer

dans son pays natal.

Eh bien, c'est fait.

C'est tout. C'est terminé!


LAYAL

On va le chercher et trouver

où ils l'ont emmené.


WAHAB

Ah oui? Puis si on le trouve?


LAYAL

On va demander

gentiment à le récupérer.


WAHAB

Ils vont l'avoir enterré.


LAYAL

On va leur demander gentiment

de le déterrer et le récupérer.


WAHAB

Tu sors d'où, toi?

T'es complètement folle!


LAYAL frappe WAHAB.


LAYAL

Écoute-moi bien, Wahab.

La seule fois où j'étais folle

dans ma vie,

c'est quand j'ai vu des hommes

entrer dans mon village,

aller chercher mon père,

puis ma mère,

les mettre contre un mur, les

tuer d'une balle dans le cou.


La petite LAYAL sort de la maison avec son violon et court se cacher pendant que ses parents se font tuer.


LAYAL

La seule fois

où j'étais folle, Wahab,

c'est quand j'ai vu

ces hommes-là

prendre le corps

de mes parents,

leur pisser dessus, les asperger

d'essence, puis y mettre le feu.

Là! Là, oui, je t'avoue,

j'étais un peu folle.

Je te demande pas

la permission, Wahab.

Je te dis simplement

ce que moi, je vais faire.

Je vais retrouver

le corps de ton père

puis je vais l'enterrer.

Si tu veux venir

avec moi, tu peux.

Sinon, la route

pour Beyrouth est par là.


Le soir tombe lentement. WAHAB et LAYAL boudent. MASSI lance des cailloux.


Des voitures traversent une route dans la forêt, elles sont visibles les phares allumés.


MASSI

Venez voir.

Ils vont vers le village

détruit de Bouriyah.


LAYAL

On va passer par la forêt.


Les trois amis traversent la forêt presque en courant. WAHAD est à bout de souffle et trébuche. LAYAL et MASSI reviennent vers lui.


WAHAB

Ça va, ça va.


MASSI

Yalla!


Des bruits inquiètent MASSI et LAYAL et ils courent se cacher. WAHAB les suit. Il remarque un étang et s’empresse de s’hydrater avant de poursuivre sa route.


Au matin, les trois amis courent encore. MASSI arrête LAYAL et WAHAB. Il remarque des panneaux indiquant un danger. Ils sont tous les trois dans un terrain miné.


WAHAB

Quoi?

(Criant)

Quoi?


MASSI

Le terrain est miné.


WAHAB

Quoi?

Le terrain est miné.

Où ça, le terrain est miné?


MASSI

Sous nos pieds.


WAHAB

Sous nos pieds…

Le terrain est miné

sous nos pieds.

On recule alors.


MASSI

Non! C'est miné

derrière nous aussi.


WAHAB

Quoi?


WAHAB

Le terrain est miné

derrière nous?

Alors, pourquoi

tu nous as emmenés ici

si tu savais que

le terrain était miné?


WAHAB pousse MASSI.


LAYAL

Arrête!


WAHAB

(Hurlant)

Salaud!


MASSI

Je savais pas! On se calme!

C'est miné derrière nous.

C'est miné devant nous.

C'est miné partout.

Alors, on se calme!

OK?

OK?


WAHAB

OK.


MASSI

Calme.


WAHAB

Qu'est-ce qu'on fait?


MASSI retire sa veste et s’agenouille.


MASSI

Restez dans mes pas.


MASSI commence à avancer en balayant les herbes sèches sur le sol. Lentement le groupe progresse. Soudain, MASSI pose sa main sur le sol et un déclic se fait entendre. La respiration de MASSI accélère.


LAYAL

Chou?


MASSI

Pardon.


LAYAL recule vers WAHAB qui est resté en retrait. Tous les deux reculent. MASSI respire et se concentre. Il retire une enveloppe de sa poche et la regarde en retenant ses larmes. Puis il respire. Il retire sa main et la bombe explose. MASSI meurt sur le coup. MAWAD court pour le secourir. Il lève le corps, puis l’échappe, puis le relève et l’échappe de nouveau.


LAYAL

Arrête.

Arrête.

Arrête!


WAHAB tente de faire tenir le corps de MASSI debout. Il pleure, il panique.


WAHAB transporte le corps de MASSI plus loin.


LAYAL

Wahab, c'est miné!

C'est miné! Arrête!

Arrête! Arrête!


LAYAL court derrière WAHAB pour l’empêcher de se faire sauter aussi, elle finit par le faire tomber avec le corps de MASSI dans les bras. LAYAL et WAHAB pleurent et se consolent ensemble.


WAHAB

On peut pas.

On peut pas traîner

sur nos épaules

tous les cadavres du pays.


LAYAL commence à creuser pour enterrer MASSI. WAHAD creuse aussi. Une fois le trou assez grand, WAHAB et LAYAL déposent le cadavre de MASSI dedans et se recueillent.


WAHAB

(Lisant l’adresse sur la lettre)

Samantha Fox.

Case postale

30 120, Londres, Angleterre


WAHAD ouvre l’enveloppe pour lire la lettre écrite en anglais.


WAHAB

(Lisant)

«Chère Mademoiselle Fox,

Je veux vous dire que je pense

à vous sans arrêt.

Vous êtes si belle.»


L’affiche de Samantha Fox fixée au mur de l’appartement de MASSI apparaît. La voix de MASSI continue la lettre en anglais.


VOIX DE MASSI (Narrateur)

«Parfois, je rêve que je dois

vous sauver.

Je roule très vite

sur la route de Beyrouth.

Et vous êtes amoureuse de moi.

Et je vous montre à tous

mes amis pendant la guerre.

Je passe mon temps à courir

dans les rues surveillées par

des tireurs d’élite.

Je vais vite pour prendre les corps

des gens tués par des tireurs

d’élite. Et à chaque fois que je cours,

je sens les projectiles passer près de moi.

Merci pour tout, Samantha.

Vous êtes plus forte que la guerre.

Un jour, j’irai au Canada

et je deviendrai un citoyen.

J’obtiendrai un visa pour

l’Angleterre et j’irai vous voir.

J’en suis certain, oui.»


Pendant ce temps, WAHAB dépose son passeport canadien sur le corps de MASSI. LAYAL dépose son écharpe. Les deux amis commencent à pousser la terre sur le corps de MASSI pour l’enterrer. Puis, ils s’en vont et finissent par revenir sur la route d’où ils étaient venus.


LAYAL et WAHAB soufflent à peine avant de reprendre la route.


LAYAL

Qu'est-ce qu'on

fait, là? On va où?


WAHAB

On va retrouver

le corps. C'est tout.

(Montrant une construction plus loin)

C'est quoi, ça?


LAYAL

Je ne sais pas.


WAHAB

Viens.


LAYAL ET WAHAB marchent et contournent un bâtiment abandonné. Ils avancent vers d’autres constructions. L’ambulance est là. LAYAL et WAHAB foncent droit sur l’ambulance. LAYAL retrouve les morceaux de son violon, mais le cercueil n’est plus là.


WAHAB est en colère, il se dirige vers l’une des constructions et entre. C'est une ancienne école. WAHAB trouve la boîte qui contenait les cassettes et celles-ci sont toutes éparpillées sur le sol. Il range les cassettes dans la boîte et la prend avec lui. Puis, ensemble, lui et LAYAL avancent dans une cour intérieure où des corps dévêtus sont étendus sur une grande bâche verte. Dans un contenant se trouvent des alliances en or et des dents.


LAYAL

Ce doit être les cadavres

déterrés hier.


WAHAB

Bordel, ils volent les morts.


LAYAL

Regarde.


LAYAL montre le cercueil de THOMAS plus loin. WAHAB se dépêche de l’ouvrir. Son père est intact. Des bruits de moteur approchent. LAYAL se dépêche d’aller voir.


LAYAL

Wahab.


WAHAB rejoint LAYAL et tous les deux observent les Syriens décharger des cercueils.


Un homme, AMÉ, aide les soldats à transporter les cercueils dans la cour.


Après avoir déchargé les cercueils, les soldats s’en vont. AMÉ et un autre homme, SABBÉ, reste dans la cour. Ils se parlent en arabe.


SABBÉ

Merci.

(Regardant AMÉ)

Homme ou femme?


AMÉ

Homme.


SABBÉ

(Soulevant le couvercle)

Ah! Merde!


Les deux hommes finissent par apercevoir LAYAL et WAHAB.


SABBÉ s’adresse à WAHAB.


WAHAB

Je parle pas arabe.


SABBÉ

On peut savoir qui c'est?


WAHAB

Mon père.


SABBÉ

Tu dois pas y tenir vraiment,

sinon tu ne l'aurais pas perdu.

Mais qu'est-ce que tu veux

faire avec?


WAHAB

L'enterrer.


SABBÉ

Nous, on est payés pour ça.


WAHAB

Oui? Moi, je veux

l'enterrer moi-même.


SABBÉ

Et tu viens d'où, toi?


WAHAB

Fuck!

La prochaine personne

qui me pose cette question,

je lui mets

ma main sur la gueule.

Je veux juste l'enterrer.

C'est tout!


WAHAB se rue sur l’homme pour le pousser du cercueil de son père. Une bagarre commence, mais LAYAL retient WAHAB et AMÉ retient son ami.


SABBÉ

OK. OK, OK, OK!

OK…

(S’approchant de WAHAB)

OK…

Hum.

Les clés de la voiture.

Tu me donnes un coup de main?


SABBÉ et les autres s’approchent du cercueil.


SABBÉ

Je crois que mon ami, ici,

en a assez de mes conneries.

Hier, on a fait 8 kilomètres

pour remettre un cadavre

à une femme et lui fait croire

que c'était le corps de son fils.

Bien, vous savez quoi?

Elle l'a cru.

Comme ça, elle va cesser

d'attendre son retour.


AMÉ parle en arabe à SABBÉ.


SABBÉ

Il dit qu'il s'en fout.

Lui, il se fout de tout.

Il parle pas français.

Moi, si. Par ma mère.

Elle était Française.

Elle est morte.

Allez.


Tous retournent au cercueil pour le porter dans la voiture, mais AMÉ sort une arme. SABBÉ le pousse juste avant qu’il ne tire. AMÉ pointe alors son arme sur la tête de SABBÉ. D’abord, celui-ci rit, puis il s’arrête. SABBÉ fait baisser le bras d’AMÉ et s’adresse à lui en arabe.


SABBÉ

(Propos traduits de l’arabe)

On va le jouer au baby-foot.

Je gagne, ils partent avec.

Tu gagnes, il reste ici.

Je te le jure!

S’ils essaient de le prendre..

je les tue!


AMÉ

(Propos traduits de l’arabe)

Tu n’as jamais tiré sur personne!


SABBÉ

(Propos traduits de l’arabe)

Je n’ai jamais perdu au baby-foot.


La partie de baby-foot commence.


Le pointage est égal.


SABBÉ

Balle de match.


Au ralenti, la dernière manche se joue et SABBÉ compte le point. Il saute de joie.


WAHAB sort dans la cour et se dirige vers le cercueil de son père. AMÉ se dépêche de le rattraper. AMÉ sort son pistolet. WAHAB ne sait pas qu’il est suivi.


AMÉ tire. LAYAL se dépêche de s’assurer que WAHAB va bien, pendant que SABBÉ se rue sur AMÉ pour l’empêcher de tirer une seconde fois. Les deux hommes se battent.


LAYAL

(Propos en arabe)

Ça suffit.


LAYAL s’approche et tente de séparer les deux hommes.


LAYAL

Ça suffit.


LAYAL se rue sur AMÉ et tente de l’étrangler. Cette fois, c’est SABBÉ qui se rue sur LAYAL pour la séparer d’AMÉ. LAYAL charge de nouveau et SABBÉ la repousse.


SABBÉ dit quelque chose en arabe à LAYAL et elle sort de la cour.


SABBÉ

(S’adressant à WAHAB)

Attendez-moi dehors.

J'ai dit: attendez-moi dehors!


WAHAB et LAYAL sont assis devant le portail de la maison. WAHAB joue avec les morceaux du violon cassé de LAYAL.


WAHAB

Pourquoi ils ont

cassé ton violon?


LAYAL

Je sais pas.

C'est comme pour tout.

Comme pour la mort de Massi.

Comme pour le corps de ton père.

Nos parents ne nous

ont rien dit.

Ils nous racontent rien.

Je leur demande pourquoi

il y a eu la guerre.

On me répond: «Oublie.

N'y pense pas. À quoi bon?

Il n'y a pas eu de guerre.»

Je leur demande:

«Mais qui tirait sur qui?»

On me dit: «Personne n'a

tiré sur personne.

C'est fini. Tu as rêvé, Layal.

Tu as rêvé.»

Alors, je ne sais pas.

Je ne sais pas.


SABBÉ revient et redonne la boîte de cassettes à WAHAB.


SABBÉ

Je lui ai parlé.


WAHAB

De quoi?


SABBÉ

De son père.

Amé a tué son père

pendant la guerre.


AMÉ s’en va.


SABBÉ

Il l'a pris pour un milicien

ennemi.

Pendant cette guerre,

tout le monde a fini

par confondre tout le monde.

Tout le monde se ressemblait.

Il ne l'a pas reconnu.


AMÉ monte dans sa camionnette et s’en va.


WAHAB

Bien, tu vois…

Moi, quand mon père est mort,

je pensais qu'il était au Brésil.

J'étais en train de baiser

avec une fille.

Je me souviens même pas

de son nom.


SABBÉ

Bon… Allons-y avant

que je change d'avis moi aussi.


LAYAL, SABBÉ et WAHAB chargent le cercueil dans l’ambulance.


SABBÉ

Attendez, attendez, attendez…


SABBÉ ouvre le cercueil.


SABBÉ

Viens voir. Viens voir.


SABBÉ prend la tête de WAHAB et la colle sur le visage du mort.


SABBÉ

Fais un peu plus attention

à lui maintenant.

C'est précieux un cadavre.

Très précieux.

L'odeur n'est rien.

L'odeur, au contraire,

je la trouve bien, moi, l'odeur.

Elle est rassurante presque.

Elle nous rappelle que

le cadavre est toujours là.

Pas perdu, pas volé, pas brûlé.

Moi aussi, j'ai été un fils.

Je m'appelle Sabbé.

Et mon père à moi, il est mort.

(Relevant WAHAB)

Mort est un faible mot,

parce que mon père à moi,

on l'a attrapé vivant.

Tout vivant.


Un souvenir de SABBÉ commence. Il est enfant, il joue au ballon avec son père et sa mère. Des gens armés arrivent et attrapent son père. Ils prennent des photos et tuent l’homme à la machette devant la mère et l’enfant.


SABBÉ

Ensuite, ils ont tué ma mère.

Tu vois…

Si t'arrives à l'enterrer, lui,

j'arriverai peut-être

à m'en débarrasser.


SABBÉ accompagne WAHAB et LAYAL dans la voiture. À un moment, WAHAB tourne la tête vers le siège du passager. Son père y est assis.


VOIX DE THOMAS

(Assis dans la voiture)

Wahab…

Je n'ai pas fait

attention à toi.

Pour ton vingtième anniversaire,

je voudrais te demander pardon.

Mais il est peut-être trop tard.

Il n'y a plus aucune raison

pour qu'on se rapproche

l'un de l'autre,

pour qu'on se retrouve.


La voix de THOMAS provient maintenant d'un enregistrement, alors que la voiture continue de rouler.


VOIX DE THOMAS

Je te parle d'une chambre

d'hôtel un peu triste.

Je suis peintre en bâtiment

dans la ville d'Alexandrie

et on ne sait plus rien

l'un de l'autre.

Comment on fait pour continuer

à vivre maintenant?


SABBÉ

Ralentis. Un barrage.


WAHAB

Fuck you.

Mon passeport.


LAYAL

Ne dis rien.

On va leur parler.


SABBÉ

Oui.


La voiture s’arrête au barrage. Les soldats s’approchent de la voiture.


LAYAL

(S’adressant en arabe au soldat)

Il a perdu son passeport.


Le soldat hoche la tête. SABBÉ sort de la voiture.


SABBÉ

(Propos traduits de l’arabe)

Écoute, écoute.

Il est là pour enterrer

le corps de son père.


La voiture avance vers un poste de contrôle.


Le soldat fait signe à WAHAB de sortir, puis il ouvre la portière et le sort de force. En lui parlant arabe, le soldat emmène WAHAB plus loin dans une carrière. En bas, il écrase le visage de WAHAB sur la pierre. Il sort une arme. À ce moment SABBÉ et LAYAL qui sont retenus par deux autres soldats s’affolent.


Le soldat donne quelques ordres aux deux autres et les rejoint. Finalement, il laisse WAHAB derrière et remonte pendant que les deux autres soldats sortent le cercueil de la voiture.


SABBÉ

(Propos traduits de l'arabe)

Ils vont l'emmener en Syrie!


LAYAL

(Criant à l'intention de WAHAB)

Tous les jours, l'après-midi

à 4 heures, à la croisée des chemins.


Les soldats emmènent LAYAL et SABBÉ et laissent WAHAB seul.


SOLDATS

Yalla!

Yalla! Yalla! Yalla!

Yalla.


La voiture démarre avec LAYAL et SABBÉ dedans. WAHAB est emmené en Syrie dans un camion de l’armée, avec les soldats et le cercueil de son père. Sur la route, il croise la camionnette d’AMÉ. Celui-ci est sur la route et il arrête le camion. AMÉ s’approche du camion et parle aux soldats. Il monte dans le camion devant WAHAB.


En Syrie, à la caserne, les soldats jouent au foot. Un officier syrien s’adresse à WAHAB.


OFFICIER SYRIEN

Vous savez, Monsieur Chouayri,

ici, vous êtes en Syrie.

Et en Syrie, on se promène pas

comme ça, comme on veut

avec le cadavre de son père.


WAHAB

C'est pas moi qui ai demandé

de venir ici, vous savez.


OFFICIER SYRIEN

Oui. Mais maintenant,

vous y êtes.

Et parce que

nous sommes civilisés,

nous allons enterrer

le corps de votre père.


WAHAB

À Montréal, on m'a dit

que je pouvais pas enterrer

mon père dans le caveau de

ma mère, mais que si je voulais,

je pouvais l'enterrer

dans le même cimetière,

puis j'ai dit non.

Là, ça recommence, puis je vois

pas pourquoi je vais dire oui.


WAHAB est jeté en prison dans un cachot sombre.


Une femme s’adresse à WAHAB en arabe.


WAHAB

(Criant)

Je parle pas l'arabe!


JOSÉPHINE

Ça va?


WAHAB

Disons que ça pourrait

être pire,

mais sérieusement,

je vois pas comment.


JOSÉPHINE

Comment tu t'appelles?


WAHAB

Wahab Chouayri.


JOSÉPHINE

Libanais?


WAHAB

Si on veut.

Libanais du quartier Villeray.

Pas loin du boulevard

Métropolitain.

Tu montes Saint-Hubert,

tu tournes à gauche

rendu au Harvey's. Je sais

pas si ça te dit quelque chose.

Chouayri… De Beit Ed Dine,

de Kfar Rayat ou Kfar Sarin?


WAHAB

Kfar Rayat.


JOSÉPHINE

Tu es le fils de Michel?


WAHAB

Non. Thomas.


JOSÉPHINE

Thomas…


JOSÉPHINE feuillette un cahier.


JOSÉPHINE

Thomas et Souhayla Chouayri

de Kfar Rayat.


WAHAB

On se connaît?


JOSÉPHINE

Je te connais pas.

Mais je connais ton nom.

Celui de tes parents,

tes grands-parents.

Et si je fouille un peu,

je pourrais remonter

encore plus loin.


Dehors, les soldats préparent un bûcher pour brûler le cercueil de THOMAS.


AMÉ observe la scène et semble frustré de la situation.


Dans le cachot, JOSÉPHINE discute avec WAHAB.


JOSÉPHINE

C'est une manière de coloniser

comme une autre.

Ils vident les cimetières,

volent les morts:

bagues, dents en or, montres.

Ils viennent réenterrer

les morts ici en Syrie.

Alors, les gens, quand

ils veulent visiter les tombes,

ils viennent en Syrie.

Il finissent par s'y habituer,

puis un jour,

il n'y a plus de frontière.


AMÉ s’est approché de la petite ouverture qui donne sur la cour et écoute le discours de JOSÉPHINE.


JOSÉPHINE

Ils mélangent les morts.

Des Syriens avec des Libanais,

avec des Kurdes.

Et le pire,

c'est que ce sont les Libanais

qui font le sale travail.


WAHAB

Puis toi, qu'est-ce

que tu fais ici?


JOSÉPHINE

Je répertorie

toutes les tombes arrachées.

Je viens ici,

j'essaie de les retrouver.

Parfois, j'essaie de ramener

les morts à leur place,

mais ça, c'est plus dur.


Au matin, un soldat laisse sortir WAHAB et JOSÉPHINE.


Un soldat remet une boîte avec une enveloppe portant le drapeau syrien à WAHAB. WAHAB ouvre la boîte et découvre les cendres de son père. Il s’assoit et commence à rire.


JOSÉPHINE et WAHAB traversent la frontière et reviennent au Liban. Les deux amis marchent longtemps. Soudain, JOSÉPHINE s’arrête. AMÉ est là devant eux. JOSÉPHINE et WAHAB s’avancent et AMÉ leur offre de monter dans sa camionnette, avec le corps de THOMAS.


AMÉ

(langue-etrangere=EN)

No question. Where you go?[/langue_etrangere]

WAHAB

Le village qui est en bas

de Kfar Rayat.


JOSÉPHINE

Kfar Matrah.


WAHAB

On doit aller voir

quelqu'un. Jamil.


JOSÉPHINE

Jamil Oumbarak.


WAHAB

Tu veux son numéro de téléphone

pour le prévenir?


Comme elle l’avait dit, LAYAL attend à la croisée des chemins et guette le passage de WAHAB. SABBÉ est avec elle.


SABBÉ

(Propos traduits de l’arabe)

C’est eux.


WAHAB descend de la camionnette avec sa nouvelle amie.


LAYAL

T'es en retard.


WAHAB

Les routes étaient mauvaises.

C'est Joséphine.


LAYAL

Jamil nous attend.


Le groupe enveloppe le mort de la camionnette dans un linceul. Ils l’attachent à une planche et le fixent sur le toit de l’ambulance de MASSI. SABBÉ va voir AMÉ.


SABBÉ

(Propos traduits de l’arabe)

Viens avec nous.

Hum?


AMÉ reste près de sa camionnette pendant que SABBÉ rejoint les autres dans l’ambulance.


La voiture roule et s’arrête près d’une ligne de transport électrique. Tous descendent de la voiture.


Le groupe pénètre dans une propriété cossue. Un jeune garçon les guide dans un jardin très luxuriant. Un homme, JAMIL, lit dans la piscine de la propriété. Le garçon vient l’avertir qu’il a des visiteurs.


JAMIL

Ah! La jeunesse.

La jeunesse. Haha!


JAMIL accueille le groupe dans l’allégresse en tenant des propos en arabe.


JAMIL

Ah, la jeunesse! Haha!

La jeunesse.

Ah…


JAMIL nage pour rejoindre le groupe en continuant d’exprimer sa joie en arabe.


JAMIL

Hé! Le monde est à la jeunesse.

Bonjour! Bienvenue,

bonjour. Bonjour.

Abibi.

La jeunesse. Ha, ha, ha!

Bonjour, mademoiselle.

Vive la jeunesse!

C'est toi, le Canadien?


JAMIL ajoute quelques mots en arabe. JAMIL fait signe à ADIB d’apporter quelque chose. Puis il guide le groupe plus loin en continuant de discourir en arabe.


Plus tard, tous sont assis au bord de la piscine.


JAMIL

Le Canada. Ça, c'est un pays.

Ici, les jeunes sont

des voyous, des voleurs,

des paresseux.

Ils ne foutent rien.

Sous prétexte qu'ils ont fait la

guerre, ils baissent les bras.

Ils abandonnent.

Au moins au Canada,

les jeunes, ils travaillent.

Tu vois, mon vieux,

je suis fier de recevoir

un Canadien, un vrai, chez moi.


SABBÉ

Et vous faites quoi,

vous, dans la vie

pour que nous, on puisse

faire comme vous?


JAMIL

Eh bien, mon pauvre garçon,

pour faire ce que j'ai fait,

il est un petit peu

trop tard. Hum.

La guerre est finie.


WAHAB

(Se levant)

Bon. On va le voir,

le cimetière?


JAMIL

Bien oui, bien sûr.

Bien sûr. Allez, va.

Allez, donne-moi…

(Se faisant aider pour se lever)

Ah! Merci.


Au fond du jardin, deux pierres tombales trônent. Une caméra est fixée sur un trépied pour filmer les enterrements.


JAMIL

Voilà. C'est ici.

C'est encore modeste,

mais ça va s'améliorer.

Il faut savoir que j'ai commencé

à vendre mon terrain

il y a seulement trois semaines.

J'ai eu trois petits morts,

mais bientôt,

j'aurais un grand,

un beau cimetière.

J'ai toujours aimé

les grandes et belles choses.

Il faut être à la hauteur

de ses passions, vois-tu?

La plupart des gens achètent

des petites caméras vidéo,

mais moi, j'ai acheté une vraie

caméra de professionnel.

Pour filmer les enterrements,

parce que j'aime

les enterrements.

C'est beau, les enterrements.

Ça se garde. Ça se regarde.

Et puis, ton père, hein…

Ton père. Nous allons

lui faire une belle tombe.

Là, comme ça.

Et puis, nous allons marquer

une inscription sur le marbre.

À la mémoire de Thomas Chouayri,

mort en exil, enterré par la

volonté de son fils du Canada.

Voilà.

Maintenant, je voudrais

que tu parles à ma caméra

et que tu lui dises

ce que tu sens,

ce que tu penses,

ce que t'as dans la tête. Allez!

Je vais te filmer. Attends.

Je règle…


La caméra tourne. WAHAB se tient debout, le regard froid, les bras croisés.


JAMIL

(Propos traduits de l'arabe)

Attention, ça tourne.

Tu peux parler.


WAHAB ne dit rien.


JAMIL

Mais enfin, dis quelque chose.

Dis ce que tu penses,

ce que tu ressens. Dis-le-moi.


LAYAL

Wahab…


WAHAB est filmé et il est présenté à travers la caméra. Même s'il parle, aucun son n'est entendu. Ses propos apparaissent à l'écran sous forme de sous-titres.


WAHAB

Y'a pas longtemps,

je me suis rendu compte

que j’avais pas d’amis.

En arrivant ici, je m’en

suis fait un. Il s’appelle Massi.

Il est mort hier.

En marchant sur une mine.

Une mine que t’as sûrement

vendue.

Avec l’argent, t’as peut-être

acheté ta grosse caméra

pour filmer tes conneries.

Alors, ça serait un peu

dégueulasse d’enterrer

mon père ici.

Puis si tu veux vraiment savoir

ce que je pense,

je pense que t’es rien qu’un

gros porc.

Puis ça, c’est une opinion

personnelle, pas publique.

Mon père, j’aime encore mieux

le brûler que de l’enterrer

dans ton patio.


WAHAB s’en va et il est suivi par ses amis.


JAMIL est à son tour présenté à travaers la caméra. Aucun son n'est entendu. Ses propos apparaissent à l'écran sous forme de sous-titres.


JAMIL

Moi: «gros porc»?

Fils de pute!

Fous le camp d’ici,

je t’emmerde

et j’emmerde ton père !

J’emmerde tous les copains

et tout le cinéma qui t’as

amené ici!

Va te faire foutre!

Enculé de ton Dieu,

enfoiré de ta mère.

Moi: «gros porc»!


Le son revient.


JAMIL

Adib!


JAMIL vocifère en arabe.


JAMIL

Arrête la caméra.


ADIB se place devant la caméra, juste avant que la pellicule arrive au bout.


Dehors, il pleut. Un orage tombe sur les quatre amis qui quittent la propriété de JAMIL et qui retournent à la voiture.


La voiture roule sous l’orage. Une silhouette se dessine sur le pare-brise embué.


SABBÉ

Là!


AMÉ attend au milieu de la route.


SABBÉ

Amé!

Amé!


Tout le monde descend pour aller voir AMÉ. SABBÉ tire AMÉ pour le faire bouger. Tous reviennent dans la voiture, AMÉ aussi. La voiture repart. WAHAB roule dans la nuit sous l’orage de plus en plus violent. Il s’arrête pour respirer pendant que tout le monde dort. Soudain, la voix de son père retentit, comme un souvenir.


VOIX DE THOMAS

Wahab, aujourd'hui,

c'est ton 25e anniversaire.

Je suis à Montréal.

Je t'ai appelé tout à l'heure

et je t'ai encore fait

le coup du Brésil.

Mais aujourd'hui, c'est fini.

Je vais aller chez toi,

je vais sonner à ta porte,

et je vais te parler.

Je vais tout te raconter.

Je tombe.

Il neige toujours. Il fait froid

et j'ai froid. J'arrive.


Dans la voiture, tout le monde dort. WAHAB rêve.


Il marche sous un pont et court à la rencontre de ses parents, vêtus comme sur la photo de la plage. Il sort un pistolet et tue ses parents. WAHAB se réveille après le cauchemar. Dans la voiture, les autres dorment. WAHAB se rend compte qu’il est au bord de la mer, sur la plage de ses parents. Les autres membres du groupe se réveillent et sortent de la voiture. Ils regardent tous vers la mer.


WAHAB

On va pas l'enterrer.

On va «l'emmerer».


Le groupe dépose le corps de THOMAS sur la plage, puis ils sortent d’autres objets de la voiture. WAHAB sort le complet blanc de son père dans lequel il apparaît en souvenir. SABBÉ, LAYAL et JOSÉPHINE dévêtissent THOMAS dans l'eau. WAHAB se dévêtit à son tour et plonge à la mer.


À un moment, alors que SABBÉ, AMÉ, LAYAL et JOSÉPHINE se nettoient le visage en s'aspergeant d'eau, WAHAB est assis sur la plage, en retrait. THOMAS est à côté de lui.


LAYAL et WAHAB s’embrassent près du fantôme de THOMAS pendant que les autres lavent le corps. WAHAB sort de l’eau. Sa mère est sur la plage, elle lui tend les bras. Ensuite, les filles aident THOMAS à revêtir son complet blanc et son panama, pendant que WAHAB revêt son complet, aidé par sa mère. Ensemble, ils font une photo, le père, la mère et le fils.


WAHAB est assis sur la plage, il regarde la photo de ses parents sur la plage. Il la glisse dans la poche de son veston.


LAYAL accorde son violon qu’elle a rafistolé et se met à jouer, malgré les sons chevrotants qui en sortent.


LAYAL fixe son violon sur le corps de THOMAS, étendu sur un radeau. SABBÉ et JOSÉPHINE terminent d’emmailloter le corps avec des bandelettes, comme une momie. WAHAB s’approche, c’est l’heure de la mise à l’eau.


WAHAB

J'aurais voulu

mieux te connaître.


Le groupe soulève le radeau mortuaire et marche vers la mer. Ensemble, ils s’enfoncent dans l’eau jusqu’à être certains que le courant emportera le radeau. Ils reviennent vers la plage. Le radeau s’enfonce lentement dans l’eau.


VOIX DE THOMAS

Wahab, mon âme est rassurée.

Je vais rejoindre le grand

calme des profondeurs.

Voici une cassette que

je ne t'ai jamais enregistrée.

Je te l'offre, puisque tu m'offres

la lumière de mon pays.

Elle restera gravée

dans nos mémoires

comme une trace du mystère

que tu as été pour moi

et que j'ai été pour toi.


Le visage de WAHAB et la dépouille de THOMAS qui coule au fond de l'eau se superposent.


Générique de fermeture

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