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Vidéo transcription

Rencontres avec un jeune poète

L’histoire émouvante d’un jeune poète, Paul Susser, qui rencontre son idole, le grand écrivain et dramaturge lauréat du prix Nobel, Samuel Beckett, dans un petit café. Les deux hommes se lient d’une amitié complexe et profonde qui s’échelonne sur les deux dernières décennies de la vie de Beckett et change le futur de Paul à jamais. Après la mort de Beckett, Paul fait la rencontre de Lucia Martell, une actrice qui désire jouer Krapp, personnage le plus masculin et le plus autobiographique de l’oeuvre de Samuel Beckett. En s’ouvrant à cette femme, Paul saisira finalement tout le sens de l’héritage de Beckett.



Réalisateur: Rudy Barichello
Acteurs: Vincent Hoss-Desmarais, Maria De Medeiros, Stephen McHattie
Année de production: 2014

Accessibilité
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La grande majorité des dialogues de ce film ont en anglais. Les quelques répliques en français seront identifiées comme telles.


Générique d'ouverture


Des extraits de correspondances entre SAMUEL BECKETT et un dénommé PAUL SUSSER s'enchaînent à une vitesse croissante.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Cette obscurité que j'avais toujours tenté de cacher était mon atout le plus précieux.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Cher monsieur Beckett, sans vos mots les miens n'auraient jamais existé.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Un langage qui ne livre pas ses secrets...


PAUL SUSSER (Narrateur)

Désespérément parfait...


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Mon cher ami...

Un fantôme...

Je suis condamné à la gloire.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Un rêve de mes rêveries...


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Les voix se sont faites plus sourdes...

Est-ce l'écho de vos écritures?


PAUL SUSSER (Narrateur)

Mon silence s'est rempli...


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Je ne peux plus écrire ni jouer de musique.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Votre adversaire...


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Il n'est pas question d'abandonner.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Je n'ai pas votre force.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Quel est le mot?


PAUL SUSSER (Narrateur)

La tour prend le pion.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Folie. Folie pour de...


PAUL SUSSER (Narrateur)

Votre dévoué...


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Amicalement...


PAUL SUSSER (Narrateur)

Paul Susser.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Samuel Beckett.


SAMUEL BECKETT est debout, au bord de l'eau, au beau milieu de la nuit. Il porte un imperméable. Le vent souffle sur ses cheveux en bataille.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Je n'oublierai jamais

ce que j'ai vu cette nuit-là,

au bout de la jetée dans le hurlement du vent.

Tout est devenu limpide.

J'ai vu le monde qu'il me fallait inventer

si je voulais être en mesure de respirer.

Une vision, enfin.

Une crise.

Une puissante révélation.


Titre :
Rencontres avec un jeune poète


Sur la scène du théâtre impérial, en 1992, la comédienne LUCIA MARTEL interprète Winnie, le personnage de SAMUEL BECKETT dans la pièce «Oh les beaux jours». LUCIA est au sommet d'un mamelon géant. Elle sort de son sac plusieurs objets qu'elle examine attentivement: un revolver, une banane et un miroir. Elle joint ensuite ses mains comme une prière et marmonne des paroles incompréhensibles.


LUCIA MARTEL

Amen.


LUCIA fait un signe de croix exagéré.


LUCIA MARTEL

Bon!


LUCIA sort une brosse à dents de son sac, puis un tube de dentifrice. Elle met du dentifrice sur la brosse et se brosse les dents en chantonnant. Elle pousse un petit cri pour réveiller Willie, interprété par JEROME, un autre comédien. Comme Willie ne se réveille pas, LUCIA imite le bruit d'un réveille-matin et JEROME se réveille en sursaut.


LUCIA MARTEL

Mon cher!


LUCIA fait un petit signe de la main à JEROME, qui se rendort aussitôt. LUCIA sourit à pleines dents, pour examiner ses dents dans son miroir. La lumière disparaît peu à peu. LUCIA commence par ricaner, mais son sourire s’estompe peu à peu. La foule applaudit.


Plus tard, JEROME et LUCIA sont dans la loge. JEROME ouvre une bouteille de champagne.


JEROME

Ton public s'impatiente, ma chère.

À notre dernière scène ensemble.

Quand il n'y a plus de mots...


L'agente de LUCIA entre dans la loge avec un bouquet de fleurs.


AGENTE

C'est la folie!


LUCIA MARTEL

(Donnant son verre à son agente)

Tiens.


AGENTE

Jamais au boulot.


LUCIA MARTEL

Grave erreur.


L'agente s'en va.


JEROME

Que faire en attendant le retour du public?

«Peigner mes cheveux?»


LUCIA MARTEL

«Me couper les ongles?»


JEROME

«Continuer, aller de l'avant...»


L'agente revient, l'air désemparé.


AGENTE

Je leur dis quoi?


JEROME

D'attendre.


L'agente repart.


JEROME

Elle est toujours pressée,

alors qu'elle a toute la vie

devant elle.

Buvons.

Comme autrefois.


JEROME et LUCIA trinquent et boivent une gorgée de leur verre.


LUCIA MARTEL

Mon cher...


JEROME

Tu ne vas pas vraiment arrêter?


Pour toute réponse, LUCIA se contente de sourire.


JEROME

J'en étais sûr.

Tu as des projets.


LUCIA MARTEL

Ne t'inquiète pas,

il n'y a rien pour toi.


JEROME

Tu es mignonne.


Les journalistes entrent dans la loge.


JOURNALISTE

Que ferez-vous ensuite?


LUCIA MARTEL

(Recevant une rose)

Merci.

(S'adressant au journaliste)

L'impossible.


JOURNALISTE 2

Le cinéma?


LUCIA MARTEL

Je n'ai pas dit «l'insignifiant»

mais «l'impossible».


Les journalistes posent plusieurs questions en même temps tout en prenant des photos.


JOURNALISTE

On vous aime!


LUCIA continue de poser pour les journalistes.


PAUL SUSSER est dehors, dans son jardin, et s'allume une cigarette. Il la fume en silence.


C'est le jour. PAUL est à son bureau. Il écrit dans un cahier, devant un verre de vin et une cigarette allumée. Il enfile une paire de lunettes fumées.


LUCIA entre dans le petit hall d'entrée de l'immeuble de PAUL. Elle appuie sur le bouton d'interphone de son appartement. PAUL ne répond pas tout de suite. Au bout d'un moment, il s'impatiente et répond.


PAUL SUSSER

Allô?


LUCIA MARTEL

C'est...


PAUL SUSSER

Je sais.

Je vous ai vue de ma fenêtre.


LUCIA MARTEL

Nous n'avions pas rendez-vous.


PAUL SUSSER

Non.


LUCIA MARTEL

Je vous avais laissé un billet, à l'accueil.

Vous n'êtes jamais venu.


PAUL SUSSER

Non, je connais la pièce par coeur.

Que m'aurait appris votre Winnie?


LUCIA MARTEL

Qu'avez-vous déjà appris d'une femme?


PAUL ricane.


LUCIA MARTEL

Le but de ma visite est tout simple.


Un long moment passe avant que PAUL réponde.


PAUL SUSSER

Quel est donc le but de votre visite?


LUCIA MARTEL

J'ai une question.


PAUL SUSSER

Posez-là.


LUCIA MARTEL

Vous ne me faites pas entrer?


PAUL ne répond pas. LUCIA décide de s'en aller. Elle est déjà partie quand la sonnerie de la porte se fait entendre. La voix de PAUL résonne dans l’interphone.


PAUL SUSSER

Allô? Mademoiselle Martel?


PAUL écrit à LUCIA.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Chère mademoiselle Martel,

si vous insistez pour me voir,

je vous propose un lieu public.

Un terrain neutre.

Votre dévoué, Paul Susser.


PAUL attend LUCIA dans un café. Il porte toujours ses lunettes de soleil. MARCEL, le serveur s'approche de sa table


MARCEL

Autre, chose monsieur?


PAUL SUSSER

L'addition, s'il vous plaît.


MARCEL

Mademoiselle Martel

est souvent en retard.

Excusez-moi.


LUCIA fait son entrée. MARCEL la croise et lui offre un verre de vin.


LUCIA MARTEL

Bonjour, Marcel.


MARCEL

Bonjour.


LUCIA MARTEL

(Prenant le verre)

Merci.


MARCEL

Je vous en prie.


LUCIA s'assoit à la table de PAUL.


LUCIA MARTEL

Vous ne m'avez pas vu?


PAUL SUSSER

Quand il y a trop de lumière, vous savez...


PAUL enlève ses lunettes fumées.


LUCIA MARTEL

(Citant SAMUEL BECKETT)

Là où nous avons la lumière et l'obscurité

nous avons aussi l'inexplicable.


PAUL SUSSER

La citation exacte est:

Là où nous avons l'obscurité

et la lumière, nous avons aussi

l'inexplicable.


LUCIA MARTEL

Êtes-vous toujours aussi susceptible?


PAUL SUSSER

Qu'est-ce que vous intéresse, chez moi?


LUCIA MARTEL

Quelle prétention!


PAUL SUSSER

De la part d'une vaniteuse...


LUCIA MARTEL

Le seul remède contre la vanité

est le rire est le seul défaut risible

est la vanité.


PAUL SUSSER

Une obscure citation de Bergson.

Je trouve que vous allez loin.


LUCIA MARTEL

Beckett allait loin, lui aussi.


PAUL SUSSER

J'ignore toujours ce qu'on fait ici.


LUCIA MARTEL

C'est Beckett qui m'intéresse.

Rien d'autre.

Je veux savoir quel homme il était.


PAUL SUSSER

Il y a des montagnes de documents sur lui.

Son oeuvre, l'homme... tout.


LUCIA MARTEL

J'ai tout lu.

Même vos essais sur son oeuvre.

J'ai aimé votre comparaison

de son écriture avec une partie d'échecs.


PAUL SUSSER

Vous n'avez pas besoin de moi.


LUCIA MARTEL

Vous n'avez jamais écrit sur l'homme.


PAUL SUSSER

Il a choisi de rendre publiques

ses pièces, et non sa vie.


LUCIA MARTEL

Mais comment était-il?


PAUL SUSSER

À chacun son Beckett.

On décrirait tous

un personnage différent.


LUCIA MARTEL

Votre version m'intéresse,

vous êtes son exécuteur littéraire.


PAUL SUSSER

Pourquoi maintenant?


LUCIA MARTEL

Je veux monter «La Dernière bande».


PAUL SUSSER

Avec quel acteur?


LUCIA MARTEL

Je jouerai Krapp.


PAUL SUSSER

Krapp est un personnage masculin.

Beckett ne l'aurait jamais permis.

Et moi non plus.


LUCIA MARTEL

(Sortant une cigarette de son sac)

Je ne vous demande pas d'autorisation.


PAUL SUSSER

Alors je ne comprends pas.


LUCIA tente d'allumer sa cigarette, mais son briquet n'allume pas. PAUL se sert de son briquet pour allumer sa cigarette.


LUCIA MARTEL

Krapp est Beckett et Beckett est Krapp.

Simple recherche,

sans mauvais jeu de mots.

(S'adressant à une serveuse en français)

Un verre de vin s'il vous plaît.


SERVEUSE

(En français)

Oui madame.


PAUL SUSSER

Je ne vois pas l'intérêt

de poursuivre cette conversation.

Vous m'aguichez

pour soutirer mon accord?


La serveuse apporte un verre à LUCIA.


SERVEUSE

(En français)

Voilà.


LUCIA MARTEL

(S'adressant à la serveuse en français)

Merci.

(S'adressant à PAUL en anglais)

Pas seulement.

Votre poésie m'a beaucoup touchée.

Votre seul et unique ouvrage, je crois.

Il y a 20 ans.

Est-ce Beckett qui a muselé

votre inspiration?


PAUL ne répond pas tout de suite.


PAUL SUSSER

À la fin,

il écrivait le silence.


LUCIA MARTEL

Je sais.

La plus courte des pièces.

Une respiration de 35 secondes.

Attendez.


LUCIA prend une grande inspiration, puis expire très lentement, le regard vide.


LUCIA MARTEL

(En français)

Voilà.


PAUL SUSSER

Ce n'est pas exactement ce que Beckett imaginait.


LUCIA MARTEL

Trop séducteur?

Nous parlions de votre oeuvre,

ou plutôt de votre silence.


PAUL SUSSER

Ma lutte pour vaincre le silence

ne vous regarde en rien.

Vous n'avez pas le droit

de monter «La Dernière bande»

sans mon autorisation.


LUCIA MARTEL

Je n'ai pas le droit

de vendre des billets,

mais je peux le jouer

autant que je veux.


PAUL SUSSER

Bonne chance.


PAUL remet ses lunettes fumées et s'en va.


LUCIA MARTEL

Échec et Krapp.


SAMUEL BECKETT est seul, debout à l'extérieur.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Il était clair

que cette obscurité que j'avais toujours

tenté de cacher était en réalité

mon atout le plus précieux.

Fuir Proust, fuir Joyce,

et me réfugier en moi-même.


PAUL écrit une lettre à SAMUEL BECKETT.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Cher monsieur Beckett,

pardonnez ma prétention,

mais sans vos mots les miens

n'auraient jamais existé.

Je vous envoie le premier volume

de mes poésies, il vous est dédié,

dans l'espoir que vous

consentiez à me rencontrer.

Respectueusement, Paul Susser.


L'action remonte au 23 avril 1968. PAUL SUSSER attend à une table dans un café parisien. Il aperçoit un homme âgé entrer dans le café. L'homme s'assoit au bar, à côté d'un homme au chapeau melon. Les deux hommes font penser aux personnages de VLADIMIR et ESTRAGON de la pièce «En attendant Godot», de SAMUEL BECKETT.


VLADIMIR

Quelle journée éclatante!


ESTRAGON

Oui, éblouissant. Le printemps arrive.


Un téléphone sonne derrière le bar. BILLIE, la tenancière du café, répond.


BILLIE

(En français)

Bonjour.

(En anglais)

Oui, il est là.

Ne vous inquiétez pas, je le lui dirai.

Rien de grave, j'espère?

Ça va s'arranger, bien sûr.

Au revoir, Suzanne.


BILLIE raccroche et s'approche de la table de PAUL.


BILLIE

Il ne peut pas venir.


ESTRAGON

Il est en retard.


VLADIMIR

Pas étonnant... avec cette lumière.


BILLIE

(S'adressant à PAUL)

Il n'allait pas bien, hier soir.

Il vous écrira

pour fixer une autre date.


PAUL SUSSER

Comment est-ce qu'il...


BILLIE

C'est sûrement la grippe.


PAUL SUSSER

À quoi ressemble-t-il?


BILLIE

Il est plutôt élancé.

Il fume trop.


PAUL SUSSER

Je vois.


BILLIE

Il est... comment dire?

Je ne trouve pas le terme exact.


PAUL SUSSER

Il va m'écrire?


BILLIE

C'est le message de sa femme.

Il écrit beaucoup, vous savez.

Un autre café?


PAUL SUSSER

Non. Je prends le prochain bus.


PAUL paye son café et s'en va.


VLADIMIR

Il n'a pas peur de la lumière, lui.


BILLIE

Il va l'aimer.


ESTRAGON

Je me disais la même chose.


PAUL est à la porte du restaurant, s'apprêtant à sortir.


BILLIE

Le voilà enfin.


VLADIMIR et ESTRAGON se retournent. PAUL est parti.


BILLIE

Non, pas... le mot que je cherchais, inimaginable.


ESTRAGON

(S'adressant à VLADIMIR)

Elle parle encore de lui.


VLADIMIR

Toujours la même chose.


BILLIE

Inimaginable.

Ça lui va comme un gant.


SAMUEL BECKETT écrit à PAUL SUSSER.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Cher ami, je vais mieux.

Des complications imprévues.

Pardonnez mon retard.

Je vous propose le 21 ou le 23

de ce mois.

Amicalement, Samuel Beckett.


Le 21 octobre 1968, PAUL SUSSER est assis à la table du café, mais cette fois-ci avec SAMUEL BECKETT devant lui. BILLIE leur apporte une bouteille de whisky.


BILLIE

Je vous apporte des glaçons.


SAMUEL BECKETT

Merci.

(S'adressant à PAUL)

Je devrais le boire sec, mais...

je suis encore trop jeune!


PAUL et SAMUEL BECKETT rient. SAMUEL BECKETT va pour verser du whisky dans le verre de PAUL. BILLIE retourne au bar.


PAUL SUSSER

(En français)

Non, merci. Je ne bois jamais.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Comme vous voulez.

(En anglais)

Tu sais quoi, Billie?


BILLIE

Quoi?


SAMUEL BECKETT

Le jeune poète ne boit pas.


BILLIE

Donc il ne fume pas non plus.


SAMUEL BECKETT s'adresse à PAUL.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Merci pour votre volume de poésie.

(En anglais)

Dialogue de silence.

(En français)

Vous écrivez toujours en anglais?


PAUL SUSSER

(En français)

C'est sorti comme ça.

Pour le prochain, qui sait?


SAMUEL BECKETT

Bien sûr.

Je ne prétendrai pas exprimer d'opinion,

bonne ou mauvaise.

Vous l'avez écrit.

(En français)

Voilà l'essentiel.

Vous connaissez Keats?


PAUL SUSSER

Oui.

(En français)

J'aime beaucoup sa poésie.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Et ses lettres?


PAUL SUSSER

(En français)

Je ne les connais pas.


SAMUEL BECKETT

(Citant Keats)

Quand un homme sait exister

parmi les incertitudes, les mystères,

et les doutes, sans la quête irritable

de faits ou de raisons...


SAMUEL BECKETT verse un verre à PAUL.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Apprenez à boire.

Ça passe le temps.


SAMUEL BECKETT et PAUL SUSSER prennent chacun une gorgée. PAUL s'étouffe un peu.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Vous jouez aux échecs?


PAUL SUSSER

(En français)

Un peu.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Enfin... une bonne nouvelle.

Billie!


BILLIE

Quoi?


SAMUEL BECKETT

Il joue aux échecs!


BILLIE

Ça, c'est encourageant.


BILLIE apporte un jeu d'échecs à la table de PAUL et de SAMUEL BECKETT. SAMUEL BECKETT chantonne en plaçant les pièces sur le jeu.


BILLIE

(En français)

Voilà.


SAMUEL BECKETT

(Chantant)

Qu'avons-nous ici...

Qu'avons-nous ici...


CLIENTE DU CAFÉ

Et c'est reparti.


PAUL SUSSER

(S'adressant à SAMUEL BECKETT)

Apollinaire.


SAMUEL BECKETT acquiesce.


PAUL SUSSER

(En français)

Mais je préfère

(Citant Apollinaire)

l'océan a jeté son manteau bleu de roi.

Il est sauvage, ému, maintenant

dans l'effroi de ce qui vit.

Mais lui défie à la tempête et chante

et chante et chante ainsi qu'un grand poète.


SAMUEL BECKETT

Les adversaires redoutables

se font rares, de nos jours.

Vous jouez bien?


SAMUEL BECKETT s'allume une cigarette.


PAUL SUSSER

Et vous?


BILLIE fait sonner une cloche.


BILLIE

(S'adressant à des touristes en français)

Le bus est ici.

Bon voyage.


SAMUEL BECKETT

(S'adressant à PAUL)

Non.


SAMUEL BECKETT place les pièces sur l'échiquier. PAUL sourit.


De retour au présent.


LUCIA est avec JEROME, dans un débarras rempli d'objets hétéroclites. JEROME fouille dans une boîte de carton.


JEROME

Elle est par ici.

Ne touche à rien, c'est une zone

de fouilles archéologiques.

Déplaçons chaque tas sachant

qu'il correspond à une année.

Je ne vois pas pourquoi tu veux monter

«La dernière bande».

Tu n'as aucune chance,

ce poète est un fanatique.


LUCIA ne répond pas.


JEROME

Sauf si tu couches avec lui.

Un peu tard

pour la promotion canapé, non?


LUCIA MARTEL

Ça a marché avec toi.


JEROME

La carrière était un bonus.

Le sexe, un pur délice.


LUCIA MARTEL

Une fois de plus ta grossièreté

prouve ta lucidité.


JEROME

(En français)

Pardon?


LUCIA MARTEL

On revient toujours au sexe.

Comme le titre de la pièce, d'ailleurs.

(En français)

«La dernière bande.»


JEROME

Ça aurait pu être

«la dernière érection.»

Que vient faire ce jeu de mots

puréril là-dedans?


LUCIA MARTEL

Tu as aimé jouer l'alter ego impuissant

de Beckett dans «Oh les beaux jours»

à écouter les inepties de Winnie?


JEROME

Ce n'était pas bénévole.


LUCIA MARTEL

Les chiffres...


JEROME

Winnie est un superbe rôle.


LUCIA MARTEL

Winnie est asexuée.

L'écho d'un Beckett qui s'avoue vaincu.

En tant que femme,

je devrais jouer le moment d'après

quand tout a été fait et dit?


JEROME trouve un chapeau melon dans le désordre et le place sur la tête de LUCIA.


JEROME

Tu voudrais être un homme!


LUCIA MARTEL

Je veux faire Beckett.

À tout prix.


JEROME

J'avais des rêves, moi aussi.

Changer le monde, coucher avec des anges.

Mes fesses ont ramolli,

et j'ai perdu toute ambition.


LUCIA MARTEL

Félicitations.

Il faut du talent pour vieillir

sans grandir.


JEROME trouve une cassette VHS dans la boîte.


JEROME

Je l'ai!


LUCIA MARTEL

Wow!


JEROME

C'est fou comme ces choses restent là,

dans l'attente.

(En parlant de la cassette)

Ce n'est pas rembobiné.


JEROME tend un verre de vin à LUCIA.


JEROME

(langue_etrangere=IT)

Signorina

(/langue_etrangere)


LUCIA MARTEL

(langue_etrangere=IT)

Grazie mille.

(/langue_etrangere)


JEROME fait jouer la vidéo. Il s'agit d'une captation de «La dernière bande». Sur la scène, JEROME, interprétant Krapp fait jouer une bande-son sur un vieux magnétophone. La voix de JEROME résonne dans haut-parleur de l'appareil.


VOIX DE JEROME

Je suis allongé.

C'est sans espoir, a-t-elle dit.

Je vais protéger ses yeux.

Laisse-moi entrer, a-t-elle dit.

Et tout a bougé de part en part.


SAMUEL BECKETT est assis à l'arrière d'une charrette en mouvement, traversant le sentier d'un cimetière.


VOIX DE JEROME (Narrateur)

Oui. C'est ma dernière bande.


SAMUEL BECKETT fume un cigarillo. Le sentier est jonché de feuilles mortes.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Cher ami.

Comment se porte votre poésie?

Avez-vous persévéré?

Si cela pouvait être aussi simple.


La lettre de SAMUEL BECKETT à PAUL est présentée.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Je suis, depuis une Nobel,

condamné à la gloire.

Les adversaires sont encore

plus difficiles à trouver.

Je vous laisse les Blancs.

(En français)

À vous de jouer.


SAMUEL BECKETT descend de la charrette.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Merci Monsieur.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

(En français)

Amitiés, Sam.


SAMUEL BECKETT marche dans le cimetière et s'arrête devant la tombe d'un dénommé Henri Hayden. Il s'assoit au pied de la tombe.


SAMUEL BECKETT

Henry, mon ami.

Le calme est revenu...

depuis cette nuit où j'ai vu la Gestapo,

et où tu peignais.

Les voix se sont faites plus sourdes.

Et plus désespérées, aussi.

Et plus grises.


SAMUEL BECKETT ouvre un cahier de notes et écrit dedans. Différentes voix récitent des extraits du carnet en plus de SAMUEL BECKETT qui en lit quelques-unes en les écrivant.


VOIX MASCULINE

Il n'y a pas de différence

entre la chute d'une bombe

et celle d'une feuille.


VOIX FÉMININE

Nous naissons tous fous.


SAMUEL BECKETT

Certains d'entre nous, mon ami,

le restent.


VOIX FÉMININE

Sauve-moi.

Souviens-toi de moi.


SAMUEL BECKETT

Le souvenir

d'une ombre profonde.


VOIX FÉMININE 2

Plus de plaisir. Plus jamais.


VOIX FÉMININE 3

Son visage entre mes seins,

sa main...


VOIX FÉMININE 3

Quelle tristesse...


Les extraits sont maintenant récités par les différents clients du café.


CLIENT 1

Quelle tristesse!


CLIENT 2

Comment...


CLIENTE 1

C'est peut-être trop.


CLIENTE 2

Qui va m'enterrer?


CLIENT 3

Un jet de pierre de la tombe.


CLIENTE 3

Comment... redevenir...


CLIENT 4

Elle était... magnifique.


Une voix masculine pousse un rire dément.


SAMUEL BECKETT se revoit un soir avec PAUL, au café, en train de boire un verre. Les deux amis sont devant un jeu d'échecs.


CLIENT 5

Ils m'ont dit c'est de l'amitié.

Oui, c'est de l'amitié!


CLIENT 6

Je te quitte.


CLIENTE 4

Non!


CLIENTE 5

Nous sommes déjà passés par là.


CLIENT 7

Ce sera douloureux.


BILLIE

(Parlant fort entre ses dents)

L'angoisse!


SAMUEL BECKETT est toujours au café avec PAUL SUSSER.


VOIX FÉMININE

(Chuchotant)

L'angoisse.


SAMUEL BECKETT

(À voix basse)

L'angoisse. Impossible. Brisé.


Texte narratif :
12 mai 1975


SAMUEL BECKETT

(En français)

J'ai quelque chose pour vous.


SAMUEL BECKETT remet un petit livre à PAUL. Le livre contient des poèmes en italien.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Vous lisez l'italien?


PAUL SUSSER

(En français)

Presque pas.


SAMUEL BECKETT

Ça ne fait rien. Lisez à voix haute. Écoutez les voyelles.


SAMUEL BECKETT récite quelques vers en italien, puis le récite en anglais.


SAMUEL BECKETT

«Petit et le feu de celui qui sait qu'il brûle.»

Il ne faut jamais ignorer notre condition.


SAMUEL BECKETT déplace une pièce sur l'échiquier.


PAUL SUSSER

(En français)

Échec et mat en trois.


SAMUEL BECKETT réfléchit un moment, puis appelle BILLIE, qui est au bar.


SAMUEL BECKETT

Billie?


BILLIE

Oui Sam.


SAMUEL BECKETT

Une autre bouteille. Ton meilleur.


PAUL rit.


L'action revient au présent. LUCIA est dans un bistro et lit le recueil de PAUL, intitulé [mot_etranger=EN]Dialogues of silence[/mot_etranger]. JEROME vient à sa rencontre et lui fait la bise avant de s’asseoir à sa table.


JEROME

Qu'est-ce que tu fais là?

Tu as vu cette lumière?

Viens jouer dehors.

(Apercevant le livre)

Je comprends, tu es en tête-à-tête.

Dialogue de silence.

Joli titre. C'est Beckettien.

Beckettesque? Beckettable?

Je ne sais pas. Voyons voir.

(Lisant un extrait du livre à voix haute)

Notre corps dans la lutte,

ma mort dans tes yeux,

les mots de Pavese, un silence déchiré,

débordant de vide.

Brûlés sous nos doigts, nos corps dans la mort,

ma douleur sur tes lèvres.


LUCIA reste coite et a le regard vague.


JEROME

Dis donc! Te voilà éprise.

Alors tu l'envisages?


LUCIA MARTEL

Tu es fou.


JEROME

Oui. Le fou de la reine,

condamné à dire la vérité.

Je te connais depuis des lustres.

Tu es sans pitié avec l'objet de ta passion.


LUCIA ne répond rien.


L'action revient en arrière, à la soirée au café avec SAMUEL BECKETT et PAUL. Il fait nuit et les deux hommes sont ivres. Il ne reste plus qu'eux et BILLIE au café. PAUL et SAMUEL BECKETT poursuivent leur partie d'échecs en manipulant maladroitement les pièces. Ils boivent et fument en communiquant par grognements. BILLIE les regarde faire, assise en retrait à la table d'à côté.


SAMUEL BECKETT

Billie. Pourrait-on trouver à manger

pour notre jeune ami?


BILLIE

Si je tiens debout.


SAMUEL BECKETT

Ne regarde pas en bas.


BILLIE

(Se préparant à se lever)

Ça va. C'est juste une question d'équilibre.


BILLIE se lève et titube jusqu'au bar. SAMUEL BECKETT la rejoint.


SAMUEL BECKETT

Hier, c'était l'anniversaire de la mort d'Henri.


SAMUEL BECKETT se sert un verre.


BILLIE

Levons notre verre, Sam.

Levons notre verre à Henry.

J'ai mieux que ça.


SAMUEL BECKETT

Merveilleux.


BILLIE

Oui. Oui, Sam!


BILLIE ouvre une trappe au plancher et descend dans une petite réserve de bouteilles de vin. Elle en sort deux et les montre à SAMUEL BECKETT.


BILLIE

Regarde. Je sais.

J'aurais dû les remettre à sa femme.


SAMUEL BECKETT

Elle préfère le whisky.

(Regardant la bouteille)

Beychevelle. 45.

Une bouteille de la Libération.


BILLIE

Oui. Tu n'as pas rejoint

la résistance pour rien!


SAMUEL BECKETT

C'est l'idée cruciale.

Comment laisser reposer les morts

qui ne se font pas oublier?


BILLIE

(Émue)

C'est pour Henry, Sam.


SAMUEL BECKETT

Tu as raison.

Ça va nous faire du bien.

Allons-y.


Un peu plus tard, PAUL dévore un repas tandis que SAMUEL BECKETT et BILLIE boivent en silence.


PAUL SUSSER

(Faisant une citation)

Qui n'a pas mangé son pain

arrosé de ses larmes...


PAUL SUSSER ET SAMUEL BECKETT

...qui n'a pas passé de triste nuit

assis sur sa couche en versant des pleurs,

celui-là ne vous connaît pas,

ô puissances célestes!


PAUL SUSSER

Goethe, il était allemand!


PAUL et SAMUEL BECKETT poursuivent la fin de la citation en allemand. Ils rient. SAMUEL BECKETT prononce quelques mots en allemand, puis les trois amis trinquent.


PAUL SUSSER

Pavese. Achevez-moi.


SAMUEL BECKETT

Tel un cadavre,

il est tombé comme tombe un corps.


SAMUEL BECKETT lance son verre vide derrière lui. Le verre se brise et il sourit. PAUL lance son verre à son tour. BILLIE vide son verre d'un trait et le lance derrière elle. Les trois amis rient.


SAMUEL BECKETT est seul dans une salle de théâtre apparemment vide. Il parle en direction de la scène.


SAMUEL BECKETT

Interprétez le vide, comme un bruit blanc.

Oublier la psychologie

et les motivations du personnage.

Fiez-vous au son de vos voix,

au rythme de vos paroles.


On retire les draps sur les banquettes de la salle de théâtre. C'est la première de la pièce «En attendant Godot.»


L'action retourne au présent. LUCIA est dans le hall d'entrée de l'immeuble de PAUL, en pleine nuit. Elle appuie sur tous les boutons de l'interphone. Les voix de l'ensemble des locataires résonnent dans le haut-parleur.


VOIX FÉMININE

C'est une folle.


VOIX MASCULINE

Arrêter de sonner!


VOIX MASCULINE 2

Qui est?


La sonnette retentit, permettant ainsi à LUCIA d'entrer.


VOIX FÉMININE 2

C'est cassé?


VOIX MASCULINE 3

Je crois que c'est cassé.


VOIX FÉMININE 4

Allez-vous-en!


LUCIA entre dans l'immeuble. Les voix dans le haut-parleur se mettent à rire.


PAUL fait entrer LUCIA dans son appartement. Elle transporte plusieurs paquets-cadeaux dans ses bras.


LUCIA MARTEL

Enfin! Tenez.


LUCIA remet les paquets à PAUL.


PAUL SUSSER

Mais qu'est-ce que... quelle heure est-il?


LUCIA MARTEL

Techniquement, c'est encore la nuit.

Mais pas pour longtemps.


PAUL SUSSER

Il faut que vous partiez.


LUCIA fait le tour de l'appartement.


LUCIA MARTEL

Vous rêviez?


PAUL SUSSER

Non. Je ne crois pas.


LUCIA MARTEL

Alors rien n'est perdu.


LUCIA feuillette un calepin sur le bureau de PAUL. PAUL arrache le calepin des mains de LUCIA.


LUCIA MARTEL

Vous avez besoin de café, on dirait.


PAUL SUSSER

Ai-je vraiment le choix?


LUCIA MARTEL

C'est trop tard.


PAUL soupire et se dirige vers la cuisine.


LUCIA MARTEL

Beaucoup de sucre dans le mien.

Et je meurs de faim.


LUCIA trouve un échiquier et en retire toutes les pièces. Plus tard, LUCIA a remplacé toutes les pièces par de petits verres de shooters remplis d'alcool. PAUL a remis ses lunettes fumées.


PAUL SUSSER

Qu'est-ce que c'est que ça?


LUCIA MARTEL

Un jeu.


PAUL SUSSER

Non, ça.


PAUL désigne un des shooters.


LUCIA MARTEL

Un soldat dans notre champ de bataille.


PAUL SUSSER

Un pion.


LUCIA MARTEL

À chaque fois que vous prenez un pion,

vous viderez le verre.

Vous êtes prêt?


PAUL SUSSER

Méfiez-vous, je prends les échecs très au sérieux.


LUCIA MARTEL

Vous parlez de jouer sérieusement

à une comédienne?


PAUL s'allume une cigarette et retourne l'échiquier.


PAUL SUSSER

Je prends toujours les noirs.

Ça reflète bien mon tempérament.


LUCIA fait signe à PAUL de commencer.


PAUL SUSSER

Les noirs jouent en deuxième.


LUCIA avance un pion.


PAUL SUSSER

Vous savez jouer, au moins?


LUCIA MARTEL

Pas au début.

J'attends le dénouement.


LUCIA vide son verre dans sa tasse et le remet à PAUL.


PAUL SUSSER

Échec et chaos.

Comme Beckett.

Sauf qu'il respectait les règles.


La partie continue. PAUL boit dans l'un des verres. LUCIA déplace un des pions, puis trinque avant de vider un des shooters. PAUL ricane et prend l'un des pions de LUCIA.


PAUL SUSSER

Vous sacrifiez votre dame.


LUCIA MARTEL

(Malicieusement)

Oups.


PAUL SUSSER

Je vous vois venir.


LUCIA MARTEL

Oh.


PAUL SUSSER

Si je prends votre dame,

vous me mettez échec et mat

en trois coups.


LUCIA MARTEL

Mais vous aurez la dame.

Une bonne contrepartie.

Un roi pour une dame

et une dame pour un roi.


PAUL SUSSER

Et vous gagnez.


LUCIA MARTEL

Mais qu'avez-vous perdu?


L'action retourne en arrière. SAMUEL BECKETT est seul dans sa maison et regarde par la fenêtre.


Plus tard, SAMUEL BECKETT joue du piano.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Ma main est si douloureusement crispée

qu'elle ressemble à une pince.

Je ne peux plus écrire

ni jouer de musique sans qu'elle me fasse mal.

Abandonner l'un ou l'autre

est hors de question.


Le visage de SAMUEL BECKETT se crispe de douleur à chaque note jouée.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Cher Sam, mes doigts fonctionnent bien,

mon esprit aussi.

J'échoue quelque part entre les deux.

J'ai hâte de reprendre la partie,

je serais sur le ferry de 20 heures.


Sur la partition de SAMUEL BECKETT se trouve les paroles d'une chanson en allemand. Une partie de la chanson comporte la phrase « Et il le laisse aller selon son mot vouloir.»


Le soir, PAUL et SAMUEL BECKETT sont à bord d'un traversier. SAMUEL BECKETT fume son cigarillo et PAUL s'allume une cigarette.


PAUL SUSSER

(En français)

Cavalier. G8, F6.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Cavalier B1. C3.


PAUL SUSSER

(En français)

Fou, F8. B4.


PAUL rit. SAMUEL BECKETT rit à son tour, puis hoche la tête en silence.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

J'examine les yeux de ma mère.


La mère de SAMUEL BECKETT est seule dans son salon et arrache des feuilles sur les tiges de fleurs, dans le but de les mettre dans un vase.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Si bleus, si perplexes...

des yeux d'enfant déchirants,

dans la finitude de nos vieux jours.

Ce sont les premiers eux que je puis véritablement voir.

Et pleurer.


Sur le traversier, SAMUEL BECKETT et PAUL poursuivent leur partie d'échecs.


SAMUEL BECKETT

Dame. D8. D7.


SAMUEL BECKETT réfléchit un moment, puis éclate de rire.


SAMUEL BECKETT

Capablanca Botvinnik, Rotterdam, 1938!


PAUL SUSSER

(En français)

Et Capablanca a perdu malgré sa brillance.


SAMUEL BECKETT

Il a joué un coup épatant,

même dans la défaite.


Un peu plus tard, PAUL et SAMUEL BECKETT descendent les marches du traversier.


SAMUEL BECKETT

Vous gagnez votre vie?


PAUL SUSSER

Je m'en sors.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Ce serait dommage.


SAMUEL BECKETT remet un manuscrit à PAUL.


SAMUEL BECKETT

C'est pour le Festival d'Avignon.

Si vous avez le temps de le lire.


Plus tard, PAUL est chez lui et lui le texte remis par SAMUEL BECKETT.


L'action retourne au présent, au moment de la partie d'échecs entre PAUL et LUCIA.


LUCIA MARTEL

Et ce texte qu'il vous a remis?


PAUL SUSSER

Comme toujours.

Désespérément... parfait.

J'ai reçu une enveloppe le lendemain

qui contenait une somme assez conséquente.

Suffisamment pour vivre quelques mois.

J'ai découvert bien plus tard

que sa générosité avait souvent

fait l'objet d'abus.

Il en était conscient.

Mais il disait ne pas pouvoir se permettre...

de risquer de laisser quelqu'un dans le besoin.


LUCIA reste muette un moment, puis déplace un de ses shooters sur l'échiquier.


LUCIA MARTEL

Une autre raison de le fuir.


Pour toute réponse, PAUL prend une grande bouffée de sa cigarette.


L'action retourne en arrière. Une lettre de SAMUEL BECKETT à PAUL est présentée.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

(En français)

Mon cher ami, vous ai-je blessé?

Écoutez votre détresse... écrivez!

Sam.

PS: E7, E6.


SAMUEL BECKETT est chez lui, seul. Dehors, il pleut.


SAMUEL BECKETT

La notion de lumière.

C'est tout.


Le ciel s'assombrit davantage.


SAMUEL BECKETT

C'est tout.


À son bureau, PAUL répond à la lettre de SAMUEL BECKETT.


L'action revient au présent. PAUL est toujours assis devant LUCIA.


LUCIA MARTEL

Sa perfection a anéanti votre écriture?

Sa mort vous a démuni au point...

d'être devenu aveugle?


LUCIA se penche vers PAUL et lui retire ses lunettes fumées. PAUL ferme les yeux. LUCIA lui caresse la joue.


LUCIA MARTEL

Laissez-moi entrer.


LUCIA et PAUL s'embrassent lentement.


LUCIA MARTEL

Laissez-moi entrer.


Plus tard, LUCIA et PAUL sont nus sous les draps de PAUL. Ils dorment.


LUCIA MARTEL (Narratrice)

Laissez-moi entrer, a-t-elle dit.

Laisse la lumière de l'extérieur

rencontrer l'ombre de l'intérieur.

Regarde-moi, a-t-elle dit.


LUCIA ouvre les yeux et regarde PAUL.


LUCIA MARTEL (Narratrice)

Mais il hésita. La lumière était trop blanche.


LUCIA place sa main à quelques centimètres au-dessus des yeux fermés de PAUL.


LUCIA MARTEL (Narratrice)

Trop éclatante.


PAUL finit par ouvrir les yeux. Il sourit en voyant LUCIA.


LUCIA MARTEL

Il ouvre les yeux.


LUCIA lui caresse le visage.


LUCIA MARTEL

Tout est là. Elle le regarde.


LUCIA monte sur PAUL et lui fait l'amour.


LUCIA MARTEL

Pas la marée... la houle.

Le blanc fond.

La neige devient printemps.


PAUL et LUCIA poursuivent leurs ébats.


Le soir venu, LUCIA s'allume une cigarette et se balade nue dans l'appartement. PAUL se lève à son tour et aide LUCIA à enfiler un peignoir. Ils s'embrassent.


L'action retourne en arrière. PAUL est devant sa machine à écrire. Il hésite, puis tape timidement sur quelques touches.


SAMUEL BECKETT se promène dans le bois et ramasse des brindilles pour faire un feu.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

(En français)

Cher ami.

(Propos traduits de l'anglais)

Je mets en scène [mot_etranger=DE]Nacht und Träume[/mot_etranger]

pour la télévision allemande.

J'aurais préféré mettre en scène

plutôt que cette pièce:

des scènes et des mots impossibles

à mettre en scène.


SAMUEL BECKETT fait un feu avec les brindilles.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Il me tarde d'être à Ussy,

dans ma campagne adorée,

et de ne rien faire.

Sam.

PS: Votre silence m'inquiète.

Est-ce l'écho de votre inspiration?


Dans son bureau, PAUL est toujours en train d'hésiter devant sa machine à écrire. Il se relit, puis arrache brutalement la page avant de la jeter par terre. Il se lève et jette sa machine à écrire sur le sol.


Devant son feu de brindilles, SAMUEL BECKETT semble pensif. Il s'éloigne.


PAUL et SAMUEL BECKETT sont à leur table habituelle au café de BILLIE. BILLIE sonne la cloche au-dessus de son bar.


BILLIE

Le bus est là.


BILLIE apporte une bouteille d’alcool fort, deux verres et un bol de glaçons à la table de PAUL et SAMUEL BECKETT.


BILLIE

Voilà, les garçons.


SAMUEL BECKETT

Merci, Billie.


Texte narratif :
14 février 1985


SAMUEL BECKETT place des glaçons dans son verre, puis s'apprête à en mettre dans celui de PAUL, mais celui-ci refuse. SAMUEL BECKETT se sert un verre.


SAMUEL BECKETT

Vous avez laissé tomber

davantage que l'écriture.


PAUL SUSSER

Je suis moins vaillant que vous.


SAMUEL BECKETT

Je dors beaucoup.

Quand j'étais plus jeune,

avant d'être capable d'écrire,

j'avais beaucoup de mal

à sortir de mon lit.

Ça recommence.

Billie.


BILLIE

(En français)

Oui?


SAMUEL BECKETT

Notre ami se cherche.


BILLIE

Quel dommage,

gâcher un si bel avenir!


SAMUEL BECKETT éclate de rire.


SAMUEL BECKETT

(S'adressant à PAUL)

Vous ne vous laissez pas beaucoup de marge.

(En français)

Langue partie.

Couleur partie.

Coeur parti.

Revenez au français.

(Propos traduits de l'anglais)

Ne me faites pas perdre mon temps.


PAUL SUSSER

(En français)

Vous voulez que je parte, c'est ça?


SAMUEL BECKETT ne répond pas. Autour d'eux, des bribes de conversations des clients du café se font entendre.


CLIENTE 1

Il est environ minuit, il fait sombre...


CLIENTE 2

Je ne peux plus continuer comme ça.


CLIENT 1

Oui.


SAMUEL BECKETT

(S'adressant à PAUL)

Oui.


Les deux hommes restent assis en silence. Les bribes de conversations entre les clients se succèdent.


CLIENT 2

Tu dis qu'il faut revenir demain?


CLIENT 3

Oui.


CLIENTE 2

Je ne peux plus continuer comme ça.


CLIENT 1

On dit ça.


CLIENTE 2

Si on se quittait?


Le premier client se lève.


CLIENT 2

Attends.


CLIENT 1

Pourquoi?


CLIENT 2

Et si il vient?


CLIENT 1

Eh bien?


CLIENTE 3

(S'adressant à la quatrième cliente)

Allons-y.


CLIENTE 4

Oui, allons-y.


Les deux clientes restent assises. PAUL se lève de table pour aller se chercher un café au bar. En revenant à sa table, il croise les deux hommes ressemblants à VLADIMIR et ESTRAGON. VLADIMIR enlève son chapeau melon, le retourne et tape dessus. Des rires fusent dans le café. PAUL se rassoit devant SAMUEL BECKETT.


SAMUEL BECKETT

Oui, vous devriez partir.


PAUL se verse un verre d'alcool.


PAUL SUSSER

Je m'en vais?


SAMUEL BECKETT

(En français)

Oui, allez!


Les deux hommes éclatent de rire. PAUL boit une gorgée d'alcool. BILLIE sonne sa cloche au bar.


Un cercueil se fait incinérer dans un four crématoire.


SAMUEL BECKETT et une autre femme assistent à la crémation.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Dans cet endroit bondé,

à travers le silence assourdissant,

on pouvait entendre

distinctement le des eaux craquer

dans l'incinérateur.


SAMUEL BECKETT pleure à chaudes larmes.


Texte narratif :
Funérailles de Suzanne Beckett


La porte de l'incinérateur se referme. SAMUEL BECKETT et la femme sortent de la pièce en silence.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Ce fut la dernière fois que je pleurai.

Enfin, presque.


SAMUEL BECKETT s'arrête de marcher. La femme lui caresse amicalement le dos.


Une lettre de SAMUEL BECKETT à PAUL, datant de 1989, est présentée.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

Mon cher ami,

depuis la mort de Suzanne,

je vis au Tiers-Âge.

Un foyer de vieilles dames

aux cheveux bleus qui regardent

des feuilletons.

Je ne pourrais décrire

plus beau décor.

Sam.


Le 3 décembre 1989, PAUL se rend à la résidence de SAMUEL BECKETT. Il croise une dame âgée dans le corridor.


PAUL SUSSER

Excusez-moi,

je cherche monsieur Beckett.


DAME ÂGÉE

Je ne connais les gens que par leur prénom.


PAUL SUSSER

Samuel.


DAME ÂGÉE

Lequel?


PAUL SUSSER

L'écrivain.


DAME ÂGÉE

J'adorais lire,

quand j'avais de bons yeux.

Samuel Beckett, vous dites?

Qu'a-t-il écrit?


PAUL SUSSER

Il a remporté le prix Nobel.


DAME ÂGÉE

(S'en allant, déçue)

Renseignez-vous à la réception,

tout au bout du couloir.

Après la salle commune.


PAUL SUSSER

Merci.


PAUL entre dans une chambre et y trouve SAMUEL BECKETT en train de lire un livre tout en buvant de l’alcool et en fumant une cigarette. PAUL cogne discrètement à la porte et SAMUEL se lève lentement pour l'accueillir.


PAUL SUSSER

(En français)

C'est affligeant ici.

Êtes-vous à court d'argent?


SAMUEL BECKETT

(En français)

Pas du tout.

(Propos en anglais)

Cet endroit m'offre

tout ce dont j'ai besoin.

Toute sophistication serait inutile.

(En français)

Je suis écologique.

Recyclable, même.


SAMUEL BECKETT offre un verre avec des glaçons à PAUL.


SAMUEL BECKETT

J'ai finalement appris à boire sec.


SAMUEL BECKETT vide sa bouteille dans le verre de PAUL. PAUL sort une bouteille d'alcool de son sac et la présente à SAMUEL BECKETT.


PAUL SUSSER

(En français)

Voilà.


SAMUEL BECKETT

C'est très gentil.

(Regardant l'étiquette)

La même que l'autre.


SAMUEL BECKETT remet quelques petits livres à PAUL SUSSER.


SAMUEL BECKETT

Je vais garder le Johnson.

J'écrirai peut-être mon épitaphe.

On ne sait jamais.


Des bruits de conversation proviennent du corridor. SAMUEL BECKETT ferme la porte de sa chambre.


SAMUEL BECKETT

Pourquoi les vieillards

parlent-ils si fort?


Parmi les livres remis à PAUL se trouve une lettre à son nom. PAUL l'ouvre et constate qu'il s'agit d'une lettre de notaire le nommant unique exécuteur littéraire de SAMUEL BECKETT.


SAMUEL BECKETT

Vous aurez beaucoup de mal

à battre l'épitaphe de Jon Gay:

(Citant John Gay)

La vie est une plaisanterie,

tout le montre.

Je le croyais jadis,

maintenant je le sais.


Les deux hommes restent un moment sans parler.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Pour ma pierre tombale.

N'importe quelle couleur...

(Propos en anglais)

du moment que c'est gris.


PAUL et SAMUEL BECKETT ont un sourire entendu.


SAMUEL BECKETT

Il y a une copie chez mon notaire.


PAUL SUSSER

C'est impossible.


SAMUEL BECKETT

Non?


PAUL SUSSER

Comment savoir ce que vous auriez fait?


SAMUEL BECKETT

Je serai mort.


PAUL SUSSER

Mais c'est votre héritage.


SAMUEL BECKETT

Est-ce vraiment ma propriété?

Pas les mots,

ni rien de ce que j'ai tenté d'enregistrer.

Et aujourd'hui, encore moins.

Êtes-vous inquiet

pour votre propre oeuvre?

Votre langue à presque disparu.

Vous avez souffert en silence.

Je comprends maintenant

que c'est en partie ma faute.

J'aurais dû vous dire,

au tout premier jour,

que vous écriviez bien.


SAMUEL BECKETT soupire.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Ma foutue réserve anglo-saxonne.

Nos rencontres

vous ont imposé un fardeau.


PAUL a les larmes aux yeux. SAMUEL BECKETT aussi. PAUL remet un paquet de petits calepins à SAMUEL BECKETT.


PAUL SUSSER

(En français)

Toutes nos rencontres.

C'est la seule copie.


SAMUEL BECKETT feuillette les pages du premier calepin.


SAMUEL BECKETT

Ce n'est pas la peine.

(En français)

Je me souviens de tout.

(Propos en anglais)

Première rencontre.

Billie: Je vous apporte les glaçons.

Moi: Je devrais le boire sec,

mais je suis encore trop jeune.

Je ris.

Vous souriez.

Impressionné.

Je vous verse un verre.

Vous: Je ne bois jamais.

Je vous regarde, inquiet.


PAUL SUSSER

C'était notre deuxième rencontre.

Vous aviez manqué la première.


SAMUEL BECKETT

Je l'ai manquée?


SAMUEL BECKETT réfléchit.


PAUL SUSSER

J'attends.


PAUL SUSSER est à nouveau assis seul au café, attendant SAMUEL BECKETT.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Un sexagénaire arrive.

Je deviens soudain plus nerveux.

J'observe la grande horloge, derrière le bar.

Presque... inconsciemment.

15 heures 11.


Dans le café, l'action se déroule telle que décrite par PAUL.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Un vieil homme s'adresse

à un autre client au bar.

Quelle journée éclatante!

Le client répond oui, éblouissant.

Le printemps arrive.


L'action revient dans la chambre de SAMUEL BECKETT. PAUL poursuit son histoire.


PAUL SUSSER

Le téléphone.


SAMUEL BECKETT

C'était Suzanne.


Au café, BILLIE répond au téléphone.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Billy: Oui, il est là.


Dans la chambre, SAMUEL BECKETT complète l'histoire.


SAMUEL BECKETT

Suzanne: Dites à ce jeune homme

que Sam ne peut pas le voir aujourd'hui.

Moi: Dis à Billy que je fixerai une autre date.


PAUL sourit. Il a les larmes aux yeux.


PAUL SUSSER

Billie: Ne vous inquiétez pas,

je lui dirai.

Rien de grave, j'espère?


SAMUEL BECKETT

Suzanne: Une méchante fièvre.

Moi: Ne t'inquiète pas.

Suzanne: Vous avez entendu, Billie?

Il se sent déjà mieux.


PAUL et SAMUEL BECKETT restent assis en silence.


PAUL est à présent debout dans le noir. Seul son visage est visible.


PAUL SUSSER

Ce fut notre dernière rencontre.

Il est mort peu après.

Le 22, pour être exact.

À une heure de l'après-midi.


PAUL s'allume une cigarette et enfile ses lunettes fumées.


BILLIE marche dans son café vide. Elle caresse du bout des doigts la table où se tenait SAMUEL BECKETT. Un souvenir de SAMUEL BECKETT apparaît à la table.


SAMUEL BECKETT

Quel est le mot... quel est le mot...


PAUL SUSSER (Narrateur)

Un fantôme de mon imagination.

Un rêve de mes rêveries.


C'est la nuit. PAUL emmène LUCIA dans un endroit à l'extérieur où se trouvent un canapé, un petit arbre et plusieurs arbustes tout autour. Il vente beaucoup.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Partez, dit-il.

En me repoussant.

Mais je reste.


LUCIA MARTEL

Je n'aurais jamais imaginé.

Ton refuge.


LUCIA ferme les yeux pour écouter autour d'elle.


PAUL SUSSER

(En français)

Écoutez.

Le bruit des choses.

Le bruit des choses.


LUCIA MARTEL

Tu as amené Beckett ici?


LUCIA marche lentement sur le gravier au sol. Elle ferme les yeux pour écouter à nouveau.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Reste, dit-il.

Je n'étais pas parti.

Pas très loin.

Désolé, mon ami, dit-il, pour le don des mots

et pour le silence, fait de vent et de whisky.

Merci, dis-je, pour le silence

où l'on entend rien d'autre

que le bruit des choses qui cassent

et des poètes qui viennent au monde.


LUCIA MARTEL

Et pour ton texte.

(En français)

De toi j'aime aussi

(Propos en anglais)

«Dialogues de silence».

(Citant le livre de PAUL)

Nos corps dans la lutte,

ma mort dans tes yeux,

les mots de Pavese,

un silence déchiré débordant de vide,

brûlé sous nos doigts.

Nos corps dans la mort,

ma douleur sur tes lèvres.


PAUL et LUCIA s'embrassent.


SAMUEL BECKETT est plongé dans l'obscurité. Seule sa bouche est visible.


SAMUEL BECKETT

J'étais sur le point de dire

«au péril de ma vie»,

mais à chaque jour suffit sa peine.

Il s'agit plutôt de minutes.

Je suis de plus en plus fatigué,

vraiment fatigué de ma douleur,

vraiment fatigué de ma plume.

Elle tombe.

Pour mémoire.


LUCIA est seule dans sa loge et se prépare à se maquiller. Une photo de SAMUEL BECKETT est collée sur son miroir. LUCIA fume une cigarette en silence. Elle fredonne doucement un air mélancolique. Quelques instants plus tard, elle commence à se maquiller. Elle prend un verre d'alcool fort et se remémore SAMUEL BECKETT au café.


SAMUEL BECKETT

(En français)

Apprenez à boire.


LUCIA MARTEL

Ça passe le temps.


SAMUEL BECKETT (Narrateur)

(En français)

Ça passe le temps.


LUCIA prend une gorgée de son verre, puis continue de se maquiller. Lentement, elle se dessine une ride sur le visage.


PAUL se rend à l’entrée du théâtre, on attend JEROME à l'intérieur. PAUL cogne à la porte vitrée et JEROME se retourne. Il ouvre la porte à PAUL.


JEROME

Vous attendez...


PAUL SUSSER

Il y a un billet pour moi.

Paul Susser.


JEROME

Désolé, il n'y a rien.

D'ailleurs, nous ne pourrons jamais

vendre le moindre billet.


JEROME s'en va en fermant la porte. Un instant plus tard, il revient par la porte arrière et attire l'attention de PAUL.


JEROME

Que donneriez-vous pour entrer?


PAUL SUSSER

Rien.


JEROME

Parfait.


JEROME fait entrer PAUL et le guide à travers les coulisses du théâtre.


JEROME

Allons-y.


PAUL SUSSER

Nous n'irons nulle part.


JEROME émet un petit rire.


JEROME

On devrait entendre l'horloge.

J'entends quelque chose.

C'est un coeur!


JEROME et PAUL montent l’escalier principal. JEROME fredonne une chanson en français. Il fait signe à PAUL de se dépêcher.


JEROME

Vite, par ici. Vite, vite, avant la fin.


PAUL se rend finalement dans la salle, qui est complètement vide. Sur scène, LUCIA interprète SAMUEL BECKETT interprétant le rôle de Krapp. LUCIA s'empare d'une cassette et la fait jouer dans un magnétophone. La voix de LUCIA résonne dans l'appareil.


VOIX DE LUCIA MARTEL

Regarde-moi, a-t-elle dit.

Ma douleur sur ses lèvres.

Il hésita.

Il a ouvert les yeux.

Une réserve.


LUCIA fait jouer une cassette sur un deuxième magnétophone.


VOIX DE LUCIA MARTEL

Là où nous avons la lumière

et l'obscurité, nous avons aussi l'inexplicable.

Une belle contrepartie.

Un roi pour une dame et une dame pour un roi.


VOIX DE LUCIA MARTEL

Laisse la lumière de l'extérieur

rencontrer l'ombre à l'intérieur.


LUCIA change de cassette.


VOIX DE LUCIA MARTEL

Sa mort vous a démuni

au point d'être devenu aveugle?

Quelle prétention!

Un silence déchiré.

Débordant de vide.

Brûler sous nos doigts,

nos corps dans la mort.


LUCIA change de cassette.


VOIX DE LUCIA MARTEL

As-tu amené Beckett ici?

Laisse-moi entrer, a-t-elle dit.


LUCIA s'empare d'un autre magnétoscope et fait jouer une cassette. C'est maintenant la voix de SAMUEL BECKETT qui se fait entendre.


VOIX DE SAMUEL BECKETT

Je n'oublierai jamais

ce que j'ai vu cette nuit-là,

au bout de la jetée dans le hurlement du vent.

Tout est devenu limpide...


LUCIA change de cassette.


VOIX DE SAMUEL BECKETT

...choisissez une autre langue.

Quelque chose à inventer.

Une langue qui ne livre pas ses secrets.

Libre de toute exubérance anglo-irlandaise.

Délivrée de Joyce.

Ma vie n'est gouvernée

que par un seul thème:

un va-et-vient constant dans l'ombre.

De l'ombre extérieure à l'obscurité

qui m'habite...

à travers un silence assourdissant.

On pouvait entendre distinctement

le son des os craquer dans l'incinérateur.

Ce fut la dernière fois

que je pleurai.

Enfin, presque.


VOIX DE LUCIA MARTEL

Laisse-moi entrer.


PAUL regarde la scène, ému.


VOIX DE LUCIA MARTEL

Laisse-moi entrer.


Début générique de fermeture


Quelque temps plus tard, LUCIA est dans un café et ouvre une enveloppe contenant le dernier livre de PAUL intitulé [mot_etranger=EN]Screams beyond colours[/mot_etranger]. Elle ouvre le livre en souriant.


PAUL SUSSER (Narrateur)

Pendant 20 ans,

tu as voyagé aveugle,

avec les ombres grises et blanches

de tes paysages désolés,

avant d'apprendre à écouter.

Nous sommes arrivés au bout des mots,

mes silences sont remplis de couleurs.


À la première page du livre se trouve une dédicade disant «À L.M. Qui a su me lire.» La signature de PAUL se trouve sous la dédicace.


PAUL SUSSER (Narrateur)

J'ai enfin appris

à aimer le whisky sans glaçons ni eau.

Comme autrefois.


LUCIA sourit tendrement.


Fin générique de fermeture


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