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Vidéo transcription

La loi

À l’automne 1974, le Président français Valéry Giscard d’Estaing charge sa ministre de la Santé, Simone Veil, d’une lourde tâche : porter la loi sur l’avortement. Durant trois jours, devant les parlementaires, elle va défendre son texte avec une ténacité exemplaire. Diane, jeune journaliste, en fait le sujet de sa première enquête et découvre, au fil de ses investigations, une condition féminine en pleine mutation.



Réalisateur: Christian Faure
Acteurs: Emmanuelle Devos, Lorànt Deutsch, Flore Bonaventura
Année de production: 2015

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Générique d'ouverture


Titre :
La loi Le combat d'une femme pour toutes les femmes


Dans le service des urgences, une infirmière, PASCALE, aide une jeune femme, DIANE RIESTROF, à se faufiler sans être vue dans les couloirs de l'hôpital. Elle l'emmène jusqu'à une pièce tout au bout d'un couloir et DIANE sort son appareil photo.


Texte narratif :
Lundi 25 novembre 1974 Veille des débats parlementaires sur l'IVG


Au fond de la pièce, plusieurs femmes dorment dans des lits alignés les uns à côté des autres. PASCALE et DIANE parlent en chuchotant.


PASCALE

C'est comme ça

tous les lundis.


DIANE RIESTROF

Et comment t'as fait

pour me cacher ça?


PASCALE

C'était trop dangereux

pour les médecins,

et pour elles aussi.


DIANE RIESTROF

Il y a déjà eu

des arrestations?


PASCALE

Oui. Deux femmes.

Maintenant, on espère

beaucoup de la loi.

Et puis elles utilisent

n'importe quoi.

Des aiguilles à tricoter. Du fil

de fer. Et même des couteaux.


DIANE prend des photos des femmes dans les lits. Elle se tourne vers l'autre côté de la pièce, où se trouve une autre rangée de lits avec des femmes, et s'apprête à prendre l'une d'elles en photo, mais PASCALE l'arrête.


PASCALE

Oh, non, non. Pas elle.


PASCALE se dirige vers une des femmes dans un lit, CHANTAL, et se penche vers elle.


PASCALE

C'est mon amie la journaliste.

Je vous en ai parlé.

Elle peut prendre des photos?


CHANTAL lui répond d'une voix très faible.


CHANTAL

Allez-y.


DIANE s'approche de CHANTAL avec son appareil.


DIANE RIESTROF

Bonsoir.


Elle la prend en photo.


DIANE RIESTROF

Vous vous appelez comment?


CHANTAL

Chantal.


DIANE RIESTROF

Qui a procédé à l'avortement?


CHANTAL

Mais personne. C'est moi.


DIANE RIESTROF

Où est-ce que

vous avez fait ça?


CHANTAL

Chez mes parents.


DIANE RIESTROF

Chez vos parents?


CHANTAL

Oui. Dans ma chambre.


DIANE RIESTROF

Comment vous êtes venue ici?


CHANTAL

Je saignais beaucoup.

Ça n'arrêtait pas.

J'ai été obligée

d'appeler ma mère.

Elle...

Elle a fait venir le SAMU.


DIANE continue à prendre des photos.


DIANE RIESTROF

(Baissant son appareil)

Elle ne vous a

pas accompagnée?


CHANTAL

Elle n'a pas voulu.

Elle m'a dit que j'étais majeure

et qu'elle en avait marre

de mes conneries.


PASCALE

Bon, Diane, il faut partir.

Je vais me faire virer.

Ils vont prendre tes pellicules.


DIANE RIESTROF

Chantal, si on publie,

vous savez ce que vous risquez?


CHANTAL

Maintenant, ça m'est égal.


DIANE RIESTROF

Merci beaucoup.


DIANE s'apprête à prendre une autre photo, mais quelqu'un ouvre la porte et PASCALE essaye de l'entraîner, paniquée.


PASCALE

Viens! Viens vite!


Un MÉDECIN entre dans la pièce et surprend DIANE.


MÉDECIN

On peut savoir ce

que vous faites là?


DIANE braque son appareil photo sur lui et prend des photos avec le flash.


SIMONE VEIL est assise dans un studio de télévision face à un JOURNALISTE. Ils regardent ensemble un reportage jouer sur une télévision.


REPORTER

(À la télévision)

Voilà quelques mois

que Madame Simone Veil

a été nommée par Valéry

Giscard d'Estaing ministre

de la Santé du gouvernement

de Monsieur Jacques Chirac.

Ancienne déportée du camp

concentrationnaire d'Auschwitz,

elle devient, après le concours

de la magistrature,

haut fonctionnaire

au ministère de la Justice

où elle défendra, sous la direction

du garde des Sceaux, Jean Foyer,

une réforme ambitieuse

du système pénitentiaire

avant d'être nommée

secrétaire générale

du Conseil supérieur

de la magistrature.

C'est donc cette femme,

dont la persévérance

n'est plus à prouver,

qui défendra la Loi

sur l'interruption volontaire

de grossesse dès demain,

au coeur de l'Assemblée.


Le reportage prend fin.


JOURNALISTE

Voilà pour votre présentation,

mais ce que ne dit pas

ce reportage,

c'est qu'en réalité votre

présence au gouvernement,

vous la devez au premier

ministre Jacques Chirac.


SIMONE VEIL

Oui, en effet.


JOURNALISTE

Et alors, qui du premier

ministre ou du président,

vous a confié la périlleuse

mission qu'est cette loi?


SIMONE VEIL

Le président et la nécessité.

Je pense que

la situation actuelle

est une situation injuste

pour les femmes

parce qu'en définitive,

c'est surtout contre

les plus démunies que la

loi pénale est rigoureuse.


Plusieurs personnes, dont DOMINIQUE LE VERT, le directeur de cabinet de SIMONE VEIL, se tiennent à l'extérieur du studio et assistent à l'entrevue.


SIMONE VEIL

Pour les autres,

il est très facile

d'aller en Hollande

ou même en Angleterre,

ou même de trouver un médecin

qui le fasse en France.

Il y en a. Nous le savons.


JOURNALISTE

Le texte ne pourra être voté

qu'avec une partie importante

des voix de l'opposition.

Est-ce que cela vous gêne?


SIMONE VEIL

Vous savez, en tant

que ministre de la Santé,

je ne suis pas d'un camp

plutôt que d'un autre.

Particulièrement sur ce sujet.

Je ne voudrais pas choquer

ceux que l'idée

de l'avortement heurte,

mais j'irais jusqu'au bout.

Parce que tous les jours,

des femmes meurent

dans d'insupportables

souffrances, alors qu'il est

si facile d'y mettre fin.


Dans une chambre noire, les photos que DIANE a prises à l'hôpital sont suspendues à un fil. DIANE les examine et en sélectionne certaines, qu'elle décroche.


Ses photos à la main, DIANE traverse les bureaux du journal L'Express, où un téléphone sonne.


VOIX DU JOURNALISTE

(À la télévision)

Si cette loi est

votée, n'est-ce pas

une double victoire

pour les femmes?


VOIX DE SIMONE VEIL

(À la télévision)

L'avortement n'est jamais

une victoire.


DIANE entre dans le bureau du rédacteur en chef, PATRICK, dans lequel celui-ci regarde l'entrevue de SIMONE VEIL à la télévision, un verre à la main.


SIMONE VEIL

(À la télévision)

Ce que nous voudrions

avec ce texte,

c'est qu'il n'y ait plus

d'avortements clandestins,

mais que certaines femmes

que nous pourrons aider

grâce à cette procédure

renoncent à se faire avorter.


PATRICK

Elle en fait un problème

de santé publique,

alors qu'il faut parler

de la liberté des femmes

disposer de leurs corps.

Giroud a raison.


DIANE RIESTROF

Tu dis ça parce que

c'était ta patronne.

Je sais que j'ai jamais

signé seule,

mais personne n'a parlé

de ça jusque-là.


DIANE pose ses photos sur le bureau de PATRICK, qui les prend en soupirant et les examine.


PATRICK

Elle sait ce qu'elle risque,

cette femme, si on publie?


DIANE RIESTROF

(Acquiesçant)

Elle sait.


PATRICK

T'as un titre?


DIANE RIESTROF

«Les lundis rouges

des hôpitaux français.»


PATRICK

Pas mal.


DIANE RIESTROF

Patrick, je veux

travailler sur la loi.


PATRICK

(Reposant les photos)

Allez, recommence pas.


DIANE RIESTROF

(Reprenant les photos)

Mais il faut parler de ceux qui

attendent vraiment cette loi.

La politique, c'est pas...


PATRICK

(L'interrompant)

La politique, c'est

la chasse gardée de Rémy.


PATRICK désigne le journaliste RÉMY BOURDON d'un signe de tête. Celui-ci se trouve dans un bureau attenant avec d'autres journalistes et il lève son verre à l'intention de DIANE. DIANE soupire.


PATRICK

Tu sais prendre des photos,

qui dit que tu sais écrire?


DIANE RIESTROF

Je peux le faire, ce dossier.

Rémy a peut-être ses entrées,

mais il va réduire le débat

aux dinosaures de l'Assemblée.

(Montrant une photo)

Regarde cette femme.

Elle était prête à tout

pour se faire avorter.

Tu crois vraiment qu'un type

comme Rémy peut la comprendre?

Peut comprendre sa souffrance?


DIANE secoue la tête et s'éloigne.


Dans le bureau d'à côté, les gens lèvent leurs verres pour trinquer.


FEMME

Allez, à toi, Rémy.


Dans une loge du studio de télé, une MAQUILLEUSE démaquille SIMONE VEIL.


MAQUILLEUSE

Madame la ministre, je...

Je voulais vous dire merci.

Vous étiez...


DOMINIQUE LE VERT s'approche, l'interrompant.


DOMINIQUE LE VERT

Demain, vous avez un

rendez-vous à 10 heures.

Vous voulez que j'annule?


SIMONE VEIL

Pourquoi donc?


DOMINIQUE LE VERT

Je me disais qu'avec l'ouverture

des débats à l'Assemblée,

pour ne pas dire des combats...


SIMONE VEIL

(Se levant)

Non, non. On ne change rien.


VEIL prend ses affaires et se dirige vers la sortie. LE VERT lui emboîte le pas.


JOURNALISTE

Bonsoir, Madame la Ministre.


SIMONE VEIL

Bonsoir.


JOURNALISTE

Merci beaucoup.


VEIL et LE VERT s'éloignent du studio à bord d'une voiture conduite par un chauffeur. Des manifestants avec des pancartes et des bannières contre l'avortement les attendent et se mettent à crier des slogans à leur approche.


MANIFESTANTS

Avorter, c'est tuer!

Avorter, c'est tuer!


Les manifestants cognent leurs pancartes contre les vitres de la voiture lorsqu'elle passe près d'eux.


DOMINIQUE LE VERT

Ils sont totalement déchaînés.


SIMONE VEIL

On en est où avec le MLAC?


DOMINIQUE LE VERT

Les militantes nous ont

assuré qu'elles suspendaient

les avortements, ainsi que

leur bus vers l'étranger pour

favoriser la bonne conduite

des débats.


SIMONE VEIL

Eh bien, espérons

que ce soit vrai.


Les manifestants continuent à crier tandis que la voiture s'éloigne.


MANIFESTANTS

Avorter, c'est tuer!

Avorter, c'est tuer!

Assassins! Assassins!

Assassins! Assassins!


La voiture roule à travers la ville.


DOMINIQUE LE VERT

Vous avez terminé

votre discours?


SIMONE VEIL

Non, je le revois cette nuit.


DOMINIQUE LE VERT

Si vous voulez que

je reprenne quelque chose...


SIMONE VEIL

Vous reprendrez.

Bien sûr, vous reprendrez.


DOMINIQUE LE VERT

(Montrant une lettre)

Ah, voilà. Nous avons

reçu ça ce matin.

(Lisant)

«Madame, j'ai appris que vous

aviez survécu à Auschwitz.

Si je m'en suis réjoui

à ce moment-là,

maintenant je le regrette.

Vous allez devenir

à votre tour, madame,

un des grands criminels

de ce siècle.

Vous allez tuer nos enfants,

et tout ça pour satisfaire

une poignée de féministes

déchaînées, homosexuelles

pour la plupart d'entre elles.»


Pendant qu'il lit, VEIL s'allume une cigarette.


DOMINIQUE LE VERT

(Lisant)

«Catholique fervent,

je me suis toujours défendu

de tout antisémitisme.

Force est pourtant de constater

que cette loi satanique est

l'oeuvre, madame, d'une juive.»


SIMONE VEIL

Bon, bien, je crois qu'on a

compris l'idée générale.

On doit pas se laisser

entraîner sur le débat moral.


DOMINIQUE LE VERT

Alors, il faut insister sur

la réalité de l'avortement

aujourd'hui.

250 000 avortements par an,

c'est 2500 femmes qui

meurent chaque année.

Près de sept femmes qui

meurent chaque jour.


SIMONE VEIL

Vous croyez que les chiffres

disent vraiment la réalité

de l'avortement?

Le discours ne doit porter que

sur la souffrance des femmes.

Leur souffrance. Rien d'autre.


La voiture s'arrête devant un immeuble et VEIL en descend. LE VERT la rappelle au dernier moment.


DOMINIQUE LE VERT

Madame la Ministre,

si vous pouviez

rappeler à votre mari...


SIMONE VEIL

Oui, oui, je le ferai.


Elle referme la portière, la voiture redémarre et s'éloigne. VEIL se dirige vers l'immeuble et sonne. Un signal électrique se fait entendre et elle entre. Elle attend l'ascenseur lorsqu'un couple de voisins entre à son tour dans l'immeuble, en tenue élégante. Ils la saluent en se dirigeant vers leur appartement au rez-de-chaussée.


VOISIN

Bonsoir, Madame la Ministre.

Nous avons quelques scrupules

à rentrer de l'opéra en même

temps que vous du travail.


VOISINE

De toute façon,

c'était très mauvais.


Le VOISIN ouvre la porte de l'appartement et entre, mais la VOISINE s'attarde pour parler à VEIL, s'approchant d'elle.


VOISINE

Madame la Ministre...

je ne voudrais pas

abuser de votre temps,

surtout la veille

d'un jour aussi important.

Mais j'aimerais avoir votre avis

sur une affaire...

qui nous préoccupe beaucoup,

mon mari et moi.


SIMONE VEIL

Oui, mais ça pourra attendre

quelques jours, n'est-ce pas?


VOISINE

Naturellement.


SIMONE VEIL

Bonne nuit.


VEIL entre dans son appartement, où quelqu'un joue du piano de manière hésitante et un enfant babille. Elle se déchausse et avance dans l'appartement.


VOIX D'ANTOINE VEIL

On recommence?


VEIL rejoint son mari, ANTOINE, qui joue du piano dans le salon avec un bébé sur les genoux.


ANTOINE VEIL

À toi.


L'enfant rit. VEIL s'approche et embrasse son mari, puis leur bébé.


SIMONE VEIL

Bonsoir.


L'enfant babille.


SIMONE VEIL

Oh, tu as eu Jean?


ANTOINE VEIL

Oui. Il a appelé dès qu'ils

ont atterri à New York.

Ils ne voulaient que

des nouvelles de sa fille.

Je t'ai fait préparer un repas.


SIMONE VEIL

Merci.

Tu as regardé?


ANTOINE VEIL

T'étais très bien.


SIMONE VEIL

Les pro-vies

étaient à l'entrée.

Pro-vies, mais prêt à laisser

mourir des centaines de femmes.


ANTOINE se remet à jouer du piano.


SIMONE VEIL

Ah, tu as parlé à ton ami pour

le rendez-vous avec l'église?


ANTOINE VEIL

Oui. Il y travaille. Mais même

si tu rencontres le prélat,

il faut pas trop espérer.

Les catholiques s'opposeront.


SIMONE VEIL

Je sais, mais je n'ai pas le choix.

Si l'Église s'oppose,

le vote est perdu.


Un HOMME entre dans la pièce avec un repas sur un plateau.


ANTOINE VEIL

(S'adressant au bébé)

Bon, allez. Allez, au lit.


SIMONE VEIL

(S'adressant à l'HOMME)

Merci.


L'HOMME sort de la pièce. ANTOINE va déposer le bébé dans son berceau. [SIMONE VEIL

Il rentre quand?


ANTOINE VEIL

Dans une semaine,

mais la nourrice arrive demain.


Le lendemain matin, dans la cuisine des VEIL, une nourrice marche avec le bébé dans les bras. Les nouvelles jouent à la radio et la table est dressée pour le petit-déjeuner.


Texte narratif :
Mardi 26 novembre 1974 Premier jour des débats parlementaires sur l'IVG


JOURNALISTE

(À la radio)

Fin de la grève des PTT,

mais début de la grève à l'ORTF. Ouverture aujourd'hui

des débats parlementaires

sur l'IVG. C'est pourquoi

ce matin, nous recevons

Françoise Giroud qui a

accepté une interview

dans nos studios...


VEIL se tient debout à côté de la table et prend des notes en fumant.


SIMONE VEIL

Vous pouvez monter le son

de la radio, s'il vous plaît?


La nourrice monte le son.


JOURNALISTE RADIO

(À la radio)

Françoise Giroud, bonjour.

Votre ancien journal,

L'Express, titre aujourd'hui:

«Pour la loi Veil».

Un article signé

de Michèle Cotta

et Catherine Nay.

Et vous,vous en êtes

où avec cette loi?


Dans le studio de radio, FRANÇOISE GIROUD, la secrétaire d'État à la condition féminine, rit de la question.


FRANÇOISE GIROUD

Voilà une question directe.

Ma position est très claire.

Nous faisons partie

du même gouvernement

et je la soutiens absolument.


JOURNALISTE RADIO

De votre point de vue,

pourquoi cette loi

doit être votée?


FRANÇOISE GIROUD

Mais parce que la répression

de l'avortement est injuste.

D'abord, il se pratique

librement dans les pays voisins.

Ensuite, et surtout,

parce que les femmes ont droit

à disposer de leur corps.


JOURNALISTE RADIO

Là, c'est la féministe qui parle,

mais Simone Veil se place, elle,

d'un point de vue de santé

nationale. Elle veut arrêter

ce désastre humain que

les avortements provoquent.


FRANÇOISE GIROUD

Madame la Ministre

a une ligne très claire,

mais je suis au secrétariat

d'État à la Condition féminine,

je rappelle. Je défends donc

les femmes, toutes les femmes.

Même Simone Veil.


VEIL lève la tête en entendant ces mots et la secoue.


JOURNALISTE RADIO

(À la radio)

Mais ne craignez-vous pas

que ce positionnement

très féministe effraie certains

députés de votre propre majorité,

alors que s'ouvrent aujourd'hui

les débats à l'Assemblée nationale?


LE VERT se réveille sur le canapé dans le bureau de VEIL en entendant l'entrevue à la radio.


FRANÇOISE GIROUD

(À la radio)

Le féminisme n'est ni de droite

ni de gauche. Les femmes

doivent prendre ce pouvoir

que les hommes ne sauraient

leur dénier.


JOURNALISTE RADIO

(À la radio)

Madame Giroud...


LE VERT éteint la radio et se lève, puis ouvre le store. Deux assistantes, SYLVIE et MARIE-HÉLÈNE, entrent dans le bureau avec un café et une chemise propre.


DOMINIQUE LE VERT

Vous avez entendu Giroud?

Hein? Vous l'avez entendue?


MARIE-HÉLÈNE

Elle affirme sa position.

Ce n'est pas surprenant.


DOMINIQUE LE VERT

Bien sûr.

Et ce serait juste drôle

si son côté féministe

révolutionnaire

ne nous coûtait pas des voix.


LE VERT passe la chemise propre, puis il ramasse deux piles de papier posées à terre et les pose sur deux chaises, l'une avec la mention «pour» et l'autre avec la mention «contre».


DOMINIQUE LE VERT

Marie-Hélène, vous pourriez

me prendre ces papiers

et me taper la liste des pour

et celles des contre?


MARIE-HÉLÈNE

Je fais suivre à l'Assemblée?


DOMINIQUE LE VERT

Oui. Davin en aura besoin.

Et faites-en une copie

pour madame la ministre.


MARIE-HÉLÈNE l'aide à mettre un noeud papillon. Pendant ce temps, SYLVIE dispose des journaux en ordre sur le bureau de VEIL.


DOMINIQUE LE VERT

Et vous, Sylvie?

Vous avez l'impression de

ne pas disposer de votre corps?


SYLVIE

Je...


DOMINIQUE LE VERT

Giroud va finir par

nous mettre dans la merde.

Plus elle parle, et plus notre

majorité se braque contre nous.


SYLVIE

Mais la droite ne voterait

quand même pas contre elle-même.


DOMINIQUE LE VERT

N'en soyez pas si sûre.


VEIL passe dans le hall d'entrée de son immeuble. Sa VOISINE sort aussitôt de son appartement pour l'interpeller.


VOISINE

Madame la Ministre...


VEIL continue à marcher et sa VOISINE lui court après. VEIL s'arrête juste avant la porte pour l'écouter.


VOISINE

Je... Je n'ai pas voulu

insister hier soir.

Vous sembliez épuisée.

Mais, voilà, Josépha,

ma femme de ménage,

vous l'avez déjà croisée,

je pense.

Eh bien, je suis embêtée

de vous demander cela,

mais elle est enceinte,

voyez-vous. Évidemment,

il n'y a pas de mari.

Josépha est une femme

courageuse et honnête.

Nous nous demandions,

mon mari et moi, si... Enfin...

Peut-être que vous pourriez

nous conseiller.


VEIL la dévisage durement.


SIMONE VEIL

Je ne comprends pas

ce que vous me demandez,

madame.


VOISINE

Eh bien...


SIMONE VEIL

(S'éloignant)

Bonne journée.


Dans un petit appartement en désordre, DIANE est allongée par terre et fixe la photo de CHANTAL en écoutant de la musique. La porte s'ouvre tout à coup et sa mère entre dans l'appartement. DIANE se redresse brusquement en la voyant.


DIANE RIESTROF

Mais qu'est-ce que tu fais là?


MÈRE DE DIANE

Papa venait sur Paris.

J'en ai profité pour te rapporter

ton linge. Je l'ai repassé.

J'ai essayé de t'appeler,

mais tu ne réponds jamais.


La MÈRE DE DIANE pose un sac sur le lit, puis elle enlève son manteau. DIANE s'approche pour lui faire la bise.


DIANE RIESTROF

Je travaille.


MÈRE DE DIANE

Tu travailles trop

et tu ne gagnes pas assez.

Regarde où tu vis.

T'aurais mieux fait

de rester à la maison.

Avec le train, on est à 30

minutes de Paris maintenant.


DIANE se dirige vers la cuisine pour fumer.


DIANE RIESTROF

Tu peux pas débarquer

comme ça, maman.


MÈRE DE DIANE

Un vrai travail,

ça rapporte un vrai salaire.


La MÈRE DE DIANE sort des vêtements du sac qu'elle a apporté.


MÈRE DE DIANE

La mère de Pascale

m'a dit que tu étais passée

à son hôpital pour faire

des photos.


DIANE RIESTROF

Pour le journal.


Sa mère la rejoint dans la cuisine.


MÈRE DE DIANE

Tu photographies

des femmes à moitié mortes?

Ça doit être joli, ça, dis donc.


DIANE RIESTROF

C'est-à-dire?


MÈRE DE DIANE

Il y a pas des sujets plus...


DIANE RIESTROF

Plus quoi?

(Éteignant la musique)

Recommence pas, maman.


MÈRE DE DIANE

Tant que je range tes

culottes, je dis ce que je veux.

Tu veux un café?

Je me fais un café.


DIANE RIESTROF

Non, je dois y aller.


DIANE ramasse la photo qu'elle regardait et se prépare à sortir.


MÈRE DE DIANE

Ces filles-là, elles ont déjà

la pilule. Maintenant,

qu'est-ce qu'elles veulent?


DIANE RIESTROF

Le choix.


Sa mère range sa cuisine.


MÈRE DE DIANE

N'importe quoi.

Papa non plus n'est

pas d'accord.


DIANE RIESTROF

73% des Français le sont.


MÈRE DE DIANE

Oui, 73% des Parisiens

peut-être, mais...


DIANE RIESTROF

Bon, écoute, on n'est pas

obligées de parler de ça.


MÈRE DE DIANE

Pourquoi? Je suis pas assez

intelligente pour comprendre?


DIANE soupire.


DIANE RIESTROF

Je file.


DIANE sort de l'appartement tandis que sa mère commence à nettoyer le plan de travail.


Depuis le trottoir d'en face, DIANE observe la boulangerie Maurin. À l'intérieur, MADAME MAURIN discute avec un CLIENT.


MADAME MAURIN

La petite, ça va?


CLIENT

Oui, ça va. Ça grandit vite.


MADAME MAURIN

Pfou! Oui.

Elle va à l'école, là?


CLIENT

Oui, oui, ça y est.

Elle est rentrée.


MADAME MAURIN

Je mets ça sur la note.


CLIENT

Merci.

Le bonjour à votre mari.

Au revoir.


MADAME MAURIN

Merci. Au revoir.


Le CLIENT sort avec une baguette au même moment que DIANE entre dans la boulangerie. MADAME MAURIN sert une autre CLIENTE.


CLIENTE

Bonjour. Vous allez bien?


MADAME MAURIN

Et vous, ça va?


CLIENTE

Ça va. Je vais vous prendre

une baguette, s'il vous plaît.


MADAME MAURIN

Oui. Avec ça?


CLIENTE

Ce sera tout. Pas trop cuite.


MADAME MAURIN

Pas trop cuite

comme d'habitude.

Voilà. Très bien.


MADAME MAURIN tend une baguette à la cliente.


CLIENTE

Merci. Au revoir.


MADAME MAURIN

Au revoir. Bonne journée.


DIANE s'approche du comptoir et MADAME MAURIN la salue avec un large sourire.


MADAME MAURIN

Bonjour.


DIANE ne réagit pas, la dévisageant.


MADAME MAURIN

Qu'est-ce qu'il vous fallait?


DIANE RIESTROF

Un croissant.


MADAME MAURIN

Oui.


MADAME MAURIN prend un croissant et l'emballe. Une autre cliente entre.


DIANE RIESTROF

Je suis une amie

de votre fille. Chantal.


Le sourire de MADAME MAURIN disparaît. À ce moment-là, MONSIEUR MAURIN arrive de l'arrière-boutique avec des pains dans les bras.


MADAME MAURIN

(Faiblement)

Ça fait 60 centimes.


DIANE RIESTROF

Elle va pas très bien.


MONSIEUR MAURIN écoute la conversation.


MADAME MAURIN

Je sais pas

de qui vous parlez.


MADAME MAURIN échange un regard avec son mari, qui pose les pains sur un présentoir.


DIANE RIESTROF

Elle est à l'hôpital.

Vous le savez?

Enfin, c'est vous qui l'avez

fait hospitaliser.


MONSIEUR MAURIN se place à côté de sa femme et s'adresse durement à DIANE.


MONSIEUR MAURIN

Vous n'avez pas entendu?

On ne voit pas

de qui vous parlez.


DIANE RIESTROF

Je parle de Chantal Maurin,

votre fille.


Un autre client entre et le couple de boulangers jette un regard aux gens qui attendent derrière DIANE.


DIANE RIESTROF

Monsieur, écoutez,

nous savons tous les trois

ce qui s'est passé.


Quelqu'un d'autre entre encore dans la boulangerie.


MADAME MAURIN

Écoutez, mademoiselle,

ça ne vous regarde pas.

Ça ne regarde personne.


MONSIEUR MAURIN

(Agressivement)

Maintenant, ça suffit.

Prenez votre croissant

et vous sortez.


MONSIEUR MAURIN attrape DIANE par le bras pour la faire sortir de force. DIANE se dégage brusquement et revient jusqu'au comptoir. Elle sort la photographie de CHANTAL de son sac et la pose devant MADAME MAURIN.


DIANE RIESTROF

L'adresse de l'hôpital

est derrière.


DIANE sort de la boulangerie. MADAME MAURIN prend la photo de sa fille et la regarde, se mettant à pleurer.


VEIL entre dans ses bureaux. MARIE-HÉLÈNE la salue en passant dans le couloir.


MARIE-HÉLÈNE

Bonjour, madame le ministre.


SYLVIE, assise à la réception, l'accueille.


SYLVIE

Madame la Ministre,

votre rendez-vous vous attend.


VEIL pose un dossier sur le bureau de SYLVIE.


SYLVIE

(Montrant une pile de lettres)

Excusez-moi,

mais vous avez à nouveau reçu

ce genre de lettres.

17 ce matin.


SIMONE VEIL

Si les gens ont du temps

à perdre, qu'ils continuent

de m'insulter. Que voulez-vous

que ça me fasse?


SYLVIE

Oui, bien sûr.


VEIL se dirige vers son bureau. SYLVIE jette les lettres à la poubelle.


Une copie du magazine L'Express est posée sur le bureau de VEIL, avec une photo d'elle en couverture et le titre: «Pour la loi Simone Veil». Elle s'entretient avec BERNARD MARIE, un député de la majorité, tout en lisant un document.


BERNARD MARIE

Giroud continue de débattre

sur le droit des femmes.

Mais pour qui nous

prend-elle à la fin?

Parce que nous

sommes des hommes,

nous ne serions pas

éclairés sur la question?

Qu'est-ce que nous devons

penser, nous, les députés

de votre majorité?


SIMONE VEIL

Ce n'est pas Giroud qui est

en charge de cette loi.


BERNARD MARIE

Elle est au gouvernement,

comme vous.

Alors, qui devons-nous croire?

Pour qui parle-t-elle?


SIMONE VEIL

Pour elle. Toujours pour elle.

Et vous connaissez ma position.

Il n'est pas question de droit

à disposer de son corps.

Ce n'est pas ça.


BERNARD MARIE

Ce n'est pas si clair.


SIMONE VEIL

Il n'y a pas de journalistes ici.

Laissez tomber

les arguments fallacieux

pour justifier l'incertitude

de votre propre position.


BERNARD MARIE

Comprenez que

c'est un sujet délicat.

Et ça ne doit pas devenir

l'étendard du combat féministe.


SIMONE VEIL

Ce que je sais, c'est que

des centaines de femmes

meurent chaque année,

et que le président a décidé

de les protéger.

C'est ce que nous voulons.

Pas vous?


BERNARD MARIE

Évidemment.

Mais si la voix de Giroud

est discordante, vous devez

vous arranger pour qu'on

ne l'entende plus. Sans quoi,

nous ne pourrions être

à vos côtés.

(Se levant)

Quoi qu'il en soit,

nous nous retrouvons

dans l'Hémicycle tout à l'heure.


BERNARD MARIE sort du bureau de VEIL. Celle-ci prend L'Express et le consulte, puis elle ouvre la porte pour s'adresser à SYLVIE.


SIMONE VEIL

Prenez-moi un rendez-vous

avec le ministre de l'Intérieur.


VOIX DE SYLVIE

Bien sûr, Madame la Ministre.


VEIL repose L'Express sur son bureau.


Dans un luxueux bâtiment, MICHEL PONIATOWSKI, le ministre de l'Intérieur, descend des escaliers et remonte un couloir. Un ASSISTANT s'élance après lui.


ASSISTANT

Monsieur le ministre!

Monsieur le ministre!


MICHEL PONIATOWSKI

Qu'y a-t-il d'urgent?

Le président m'attend.


ASSISTANT

Les pro-vies ont

planté leur tente devant

l'Assemblée nationale.


MICHEL PONIATOWSKI

Que voulez-vous

qu'on fasse? Répondre?

Ils n'attendent que ça.


ASSISTANT

Et... nous avons

un autre problème.


MICHEL PONIATOWSKI

Arrêtez de parler par énigmes.


ASSISTANT

Madame la Ministre de la Santé

réclame un rendez-vous de toute

urgence, c'est à propos de Giroud.


MICHEL PONIATOWSKI

Il fallait s'y attendre.

Trouvez-lui un créneau.


L'ASSISTANT repart en courant dans l'autre direction.


JACQUES CHIRAC, le premier ministre, rejoint ses conseillers, MARIE-FRANCE GARAUD et PIERRE JUILLET dans un couloir de l'Élysée. Ils parlent tous les trois en marchant.


JACQUES CHIRAC

Je suis en retard?


MARIE-FRANCE GARAUD

Légèrement. Vous vouliez

le faire attendre, non?


JACQUES CHIRAC

Je veux faire tout ce qui

peut emmerder Giscard.

Il nous a foutus

dans un beau merdier.

Il divise la droite, fait

le mort, et compte les points.


PIERRE JUILLET

C'est dangereux un premier

ministre aussi populaire que vous.


MARIE-FRANCE GARAUD

Surtout auprès des femmes.


PIERRE JUILLET

Mais les femmes ne sont pas

toutes pour l'IVG. Loin de là.


MARIE-FRANCE GARAUD

Mais à un moment ou à un

autre, elles peuvent le devenir.


PIERRE JUILLET

Politiquement, ce serait une

erreur de soutenir cette loi.

Et moralement,

c'est inacceptable.


MARIE-FRANCE GARAUD

Pierre,

ne sois pas si radical.

Du point de vue de la société,

Giscard n'a pas tort

et ne peut pas gouverner

dans un tel décalage.

Il ne faut pas paraître

moins progressiste que lui.


JACQUES CHIRAC

Je suis autant

progressiste que lui.

Je soutiens cette loi

sans discuter.

Mais pas sans me méfier.


Les deux conseillers s'arrêtent et CHIRAC s'éloigne dans un couloir. Il rejoint PONIATOWSKI, qui attend devant le bureau du président.


MICHEL PONIATOWSKI

Vous êtes en retard.


JACQUES CHIRAC

Peut-être, mais à ce jeu,

il est le plus fort.


MICHEL PONIATOWSKI

Lequel de nous deux

bizute-il, croyez-vous?


JACQUES CHIRAC

Celui qui a de l'avenir.


Un MAJORDOME leur ouvre du bureau et les annonce.


MAJORDOME

Monsieur le premier ministre

et monsieur le ministre

de l'Intérieur.


Le président, VALÉRIE GISCARD D'ESTAING, se tient debout dans son bureau, regardant par une fenêtre.


DIANE monte en courant un escalier et arrive dans les bureaux de L'Express. Elle se hâte de rejoindre le reste de l'équipe, qui est rassemblée en réunion.


PATRICK

Bon, Vincent, on est d'accord.

Tu pars pour Marseille

pour couvrir le déplacement

dans les bidonvilles. Agnès,

il me faudrait un truc sur

les conséquences de la grève.

Il paraît qu'il y a un service

de courrier parallèle

qui s'est mis en place.

Pour la loi, notre papier

d'hier a fait du bruit.

Donc, c'est Rémy et Diane

qui couvriront les débats.


DIANE sourit, RÉMY lui jette un regard surpris.


PATRICK

(S'adressant à DIANE)

Bonjour.

Par ailleurs, Diane est

en charge de faire un dossier

sur les acteurs de la loi.


RÉMY BOURDON

Non, attends, attends.

C'est nouveau, ça.


DIANE RIESTROF

Il y a neuf femmes

à l'Assemblée

pour tenter de convaincre,

quoi, 482 hommes?

Eh bien, ça leur en fera

une de plus à l'extérieur.


JOURNALISTE

C'est le début de la parité.


MYRIAM

Il y a vraiment qu'un homme

pour dire ce genre de conneries.


DIANE RIESTROF

C'est sûr que ça va vous faire

tout drôle si la loi passe, hein.

Quand on pourra décider ou

non de garder les gosses

que vous nous avez faits.


PATRICK soupire.


JOURNALISTE

«Vous», c'est nous.

C'est les hommes.


PATRICK

Oui, oui. Voilà. Ça va.

On s'arrête là. On a compris.

Pour la rubrique

«Vie moderne», j'aimerais

un truc sur Uri Geller.

Je sais pas comment il fait

avec ses petites cuillères.


JOURNALISTE

C'est une arnaque.


MYRIAM

C'est toi l'arnaque.


PATRICK

(Se levant)

Vous oubliez pas ce soir

Giscard à la télé.

Hein, Rémy. T'oublie pas.


Ils se lèvent tous pour sortir de la salle de réunion.


RÉMY BOURDON

Oh là là! Giscard ne dira rien

que je ne sais pas déjà.

Par contre, Diane,

elle pourra regarder. Hein?

Comme ça, elle pourra apprendre

des choses. Hein, Diane?


DIANE RIESTROF

J'adore ta générosité

et ton humilité, Rémy.


DIANE frappe à la porte d'un bureau et entre. MYRIAM, la documentaliste du journal, travaille à son bureau.


MYRIAM

Ah! Alors?

Tu vas défier Saint-Rémy

en ses terres politiques?


DIANE RIESTROF

Dis-moi, il y a des gens

que tu aimes?


MYRIAM rit.


MYRIAM

Tu voulais quelque chose?


DIANE RIESTROF

Oui.


DIANE referme la porte du bureau.


DIANE RIESTROF

Tout ce que tu as sur

Simone Veil, s'il te plaît.


MYRIAM

Mais je sais pas encore

si tu le mérites.


DIANE prend un air attendrissant et MYRIAM sourit. Elle se lève et fouille dans ses dossiers.


MYRIAM

Hum... Alors...

(Prenant un dossier)

Tiens.

J'avais fait ça pour Rémy,

mais évidemment,

ça l'intéressait pas.


DIANE RIESTROF

Ah, mais tout ce qui ne

l'intéresse pas m'intéresse.


DIANE s'assied à une table pour consulter le dossier, qui est rempli de coupures de presse et de photos.


DIANE RIESTROF

Mais elle dit jamais

rien sur elle.

Comment t'as fait

pour réunir tout ça?


MYRIAM

Mon boulot.


DIANE souffle profondément et lit un document avec des informations sur VEIL.


DIANE RIESTROF

Mariée à 19 ans.

Bonnes études.

Magistrate. Gaulliste.

Dans le fond, elle a rien

d'une révolutionnaire, hein.


MYRIAM

(Riant)

On dirait un reproche.


DIANE RIESTROF

Elle est fascinante

quand même.

Ça vient d'où

cette distance, là?


MYRIAM

Des morts.

Ça vient des morts.

Sa mère, son père.

Son frère à Auschwitz.


DIANE regarde des photos d'Auschwitz et une copie de papiers d'identité portant la mention «juive».


MYRIAM

Et puis sa soeur et son neveu

dans un accident.

Ah oui, hein. Ça suffirait

à en abattre plus d'un.


DIANE examine un article de magazine avec la photo d'une femme.


DIANE RIESTROF

Et elle, c'est qui?


MYRIAM

Ah bien dis donc, c'est pas

le tout d'être ambitieuse.

Il faut sortir aussi, hein.

Elle, c'est Marceline Loridan

Ivens. C'est quand même

une cinéaste importante, hein.

Bien, c'est la meilleure amie

de Simone. Elles étaient

dans les camps ensemble.


VEIL et LE VERT marchent ensemble dans le couloir des bureaux de VEIL.


DOMINIQUE LE VERT

Si nous réussissons

à faire passer cette loi,

vous pouvez être sûre que

Giscard réclamera la victoire.


SIMONE VEIL

Et si nous échouons?


DOMINIQUE LE VERT

Nous n'aurons plus qu'à partir.


SIMONE VEIL

(Riant)

J'aime votre enthousiasme.


DOMINIQUE LE VERT

Il faut être pragmatique.

Giscard ne donnera pas

de consignes à nos députés.


SIMONE VEIL

Et Giroud qui nous fait

perdre des voix

à chacune de ses

saillies féministes.


DOMINIQUE LE VERT

En définitive, nous ne pouvons

compter que sur la gauche.


SIMONE VEIL

Ils l'ont très bien compris,

quand on voit leurs exigences sur

le remboursement et l'obligation

des médecins à pratiquer l'IVG.


DOMINIQUE LE VERT

L'avenir est donc radieux.

Pour le moment,

c'est la défaite assurée.


VEIL et LE VERT sortent du bâtiment et se dirigent vers une voiture.


SIMONE VEIL

Une chose après l'autre.

Commençons par éliminer Giroud.


Dans son bureau, PONIATOWSKI s'allume un cigare. VEIL est assise un peu plus loin dans la pièce.


MICHEL PONIATOWSKI

Les malheureuses qui meurent

chaque jour pèsent autant

sur votre ministère que sur

le mien. J'ai imaginé cette loi

avant vous. Maintenant,

je veux qu'elle passe.


SIMONE VEIL

Raison de plus

pour recadrer Giroud.


MICHEL PONIATOWSKI

Elle est très aimée

du président.


SIMONE VEIL

Oui, mais son obsession

à vouloir retirer aux hommes

le choix de l'enfantement nous

fait perdre beaucoup de voix.

Moi, je veux montrer

aux députés que cette loi

est un coup d'arrêt à

la souffrance des femmes.


MICHEL PONIATOWSKI

Elle n'a aucun sens politique,

je vous l'accorde.


SIMONE VEIL

J'en ai pas beaucoup non plus,

mais j'ai le sens de la loyauté.

Les députés de notre majorité

ne savent plus sur quel pied

danser. S'ils nous lâchent,

la loi ne passera pas.


MICHEL PONIATOWSKI

Si elle ne passe pas, le MLAC

viendra dans nos bureaux

pour pratiquer des avortements.


SIMONE VEIL

(Se levant)

Il faut écarter Giroud,

monsieur le ministre.


MICHEL PONIATOWSKI

Nous ne pourrons pas

la congédier. Nous avons

besoin de femmes.


SIMONE VEIL

Elle se donne pourtant

assez de mal pour faire

oublier qu'elle en est une.


VEIL sort du bâtiment et s'approche de sa voiture, où LE VERT l'attend. Le chauffeur démarre aussitôt.


SIMONE VEIL

Allons-y.


VEIL consulte des documents pendant que la voiture roule.


DOMINIQUE LE VERT

Comment vous sentez-vous?


SIMONE VEIL

Je vous mentirais en vous

disant que je n'ai pas le trac.


DOMINIQUE LE VERT

Le combat commence sur

le perchoir, et votre discours

est parfait.


SIMONE VEIL

Oui, il est parfait.

(Souriant)

Avec votre célèbre touche

de lyrisme en plus.


DOMINIQUE LE VERT

(Souriant)

Vous l'avez notée?


La voiture approche de l'Assemblée nationale. Des manifestants antiavortement sont rassemblés en avant avec des pancartes et des banderoles. Ils agitent leurs pancartes et crient des slogans lorsque la voiture passe près d'eux.


SIMONE VEIL

(S'adressant au chauffeur)

Bon, avancez!


Les manifestants entourent la voiture, s'appuyant sur le capot et se pressant contre les vitres.


MANIFESTANTS

Non à l'avortement!


Rassemblés autour de la voiture, ils l'empêchent de bouger. Exaspérée, VEIL s'apprête à descendre de voiture, mais LE VERT la retient.


DOMINIQUE LE VERT

Non, attendez!


SIMONE VEIL

Non, on n'a pas le temps.


VEIL descend de voiture sous les invectives des manifestants et LE VERT la suit. Des gendarmes les aident à se frayer un chemin entre les manifestants. Certains d'entre eux se mettent à réciter le Notre Père. DIANE se glisse parmi les manifestants pour prendre des photos. VEIL et LE VERT entrent dans le bâtiment et les gendarmes referment la porte derrière eux. Les manifestants huent. DIANE s'éloigne de la porte et se dirige vers des femmes rassemblées à un stand devant l'Assemblée nationale.


DIANE RIESTROF

Bonjour.

Je travaille à L'Express.


MARIE

Nous ne parlons pas

aux journalistes.


DIANE RIESTROF

Je sais bien que c'est pas une

carte de visite très engageante,

mais... Enfin, vous êtes une

femme. J'aimerais comprendre.


MARIE

Qu'est-ce que ça change

que je sois une femme?


DIANE RIESTROF

Vous avez pas envie de

défendre votre point de vue,

vous expliquer? Vous avez

quelque chose à cacher?


Son mari, JACQUES, entend la conversation et s'approche.


MARIE

Écoutez, tout ce que

vous avez besoin

de savoir est sur notre

brochure. Tous nos arguments,

puisqu'il en faut aujourd'hui

pour préserver la vie.


DIANE RIESTROF

La vie de qui?


JACQUES murmure à l'oreille de sa femme. Celle-ci reprend la brochure de la main de DIANE et écrit une adresse dessus.


MARIE

Si vous voulez vraiment

nous écouter, venez

ce soir à cette adresse.


JEAN-PAUL DAVIN, l'attaché parlementaire de SIMONE VEIL, traverse en courant la cour intérieure de l'Assemblée nationale. On entend les slogans des manifestants qui se trouvent à l'extérieur.


VOIX DES MANIFESTANTS

Non à l'avortement!

Non à l'avortement!


DAVIN rejoint VEIL et LE VERT qui se tiennent dans la cour.


JEAN-PAUL DAVIN

Ils désarment pas, hein.

Vous savez que certains

restent la nuit aussi?


VEIL et LE VERT se mettent en marche et il les suit.


JEAN-PAUL DAVIN

J'ai reçu la liste

des pour et des contre.

Eh bien, dans les contre,

vous pouvez ajouter Debré.


SIMONE VEIL

Ce n'est pas étonnant.


JEAN-PAUL DAVIN

Aussi, les députés du centre

attendent la position de l'Église.


SIMONE VEIL

Oui, je sais. On s'en occupe.


JEAN-PAUL DAVIN

Si on en donne trop à l'Église,

alors nous perdons le vote

de la gauche.


SIMONE VEIL

Mais nous gagnerons le centre.


JEAN-PAUL DAVIN

Madame la Ministre,

si on perd la gauche,

il y a pas le compte

et on rentre chez nous.


SIMONE VEIL

Bon, trouvez des solutions

au lieu de paniquer.

Vous connaissez mieux que moi

les arcanes de cette maison.


JEAN-PAUL DAVIN

J'ai peur que si nous courtisons...


SIMONE VEIL

La peur, laissez-la

aux femmes qui prennent

des bus pour avorter.

(S'adressant à LE VERT)

À tout à l'heure.


VEIL se sépare d'eux et continue à avancer. De nombreux journalistes, dont RÉMY, se pressent autour d'elle, tendant leurs micros, l'interrogeant et prenant des photos.


RÉMY BOURDON

Madame la Ministre,

s'il vous plaît.

Votre propre majorité est

divisée et vous aurez donc

besoin de la gauche pour

faire passer votre loi.

Êtes-vous sûre de leur soutien?


JOURNALISTE

Ne craignez-vous pas un vote

hostile de l'opposition?


VEIL ne répond pas et LUCIEN NEUWIRTH, un député de la majorité, intervient, se frayant un passage jusqu'à elle.


LUCIEN NEUWIRTH

(S'adressant aux journalistes)

Vous voulez bien laisser

madame le ministre préparer

tranquillement son discours et

passer plutôt vos nerfs sur moi?

(S'adressant à VEIL)

J'ai l'habitude.


RÉMY BOURDON

Monsieur le député, est-ce

que cette loi ne désavoue pas

votre propre loi sur la pilule?


LUCIEN NEUWIRTH

La loi sur la pilule, c'était

une première avancée.

Fondamentale. Ce n'est pas moi

qui vous dirais le contraire.


RÉMY BOURDON

Donc, votre loi n'était

pas suffisante?


DIANE arrive en courant et écarte un homme pour s'approcher de NEUWIRTH.


LUCIEN NEUWIRTH

Je vous rappelle, cher

Monsieur Bourdon, qu'avant

d'être Lulu la pilule,

j'étais le malfaiteur public

ou le fossoyeur de la France.

Nous avons beaucoup oeuvré

pour qu'une morale

de la connaissance

se substitue à une morale

de la contrainte, mais

nous ne sommes visiblement

pas allés assez loin.


DIANE RIESTROF

Vous êtes donc clairement

pour la loi sans réserve aucune?


RÉMY regarde DIANE.


LUCIEN NEUWIRTH

Mademoiselle, je ne souhaite

l'avortement pour aucune femme.

Vous savez, au lendemain

de la Libération, nous étions

une équipe de jeunes gens

qui n'avaient pas démérité

pendant la Résistance.

Parmi nous se trouvait

une petite jeune fille

de Firminy, gentille comme tout.

Elle faisait l'intermédiaire,

le guet. Courageuse.

La vie a fait qu'elle est tombée

enceinte au mauvais moment.

Ses parents n'ont pas hésité

une seconde et l'ont mise

à la porte. La nuit même,

elle s'est jetée dans l'eau glacée

d'une rivière et elle est morte.

C'est assez simple finalement,

mon combat. C'est celui-là.


Des employés finissent de préparer l'hémicycle de l'Assemblée nationale, encore vide. Depuis un balcon, DIANE observe la salle en souriant. RÉMY arrive près d'elle et sourit légèrement, puis s'avance. Elle le suit.


Les députés entrent en discutant et prennent place dans l'hémicycle. EDGAR FAURE, le président de l'Assemblée nationale s'installe à son bureau en hauteur et tapote avec son bâton.


EDGAR FAURE

La séance est ouverte.


LE VERT observe la salle depuis un côté.


EDGAR FAURE

L'ordre du jour appelle la

discussion du projet de loi

relatif à l'interruption

volontaire de la grossesse.

La parole est à madame le

ministre de la Santé.


VEIL se lève du siège où elle était assise et se dirige jusqu'à la tribune de l'orateur, en dessous du bureau du président, pour faire son discours.


SIMONE VEIL

Monsieur le président, mesdames,

messieurs les députés,

si j'interviens aujourd'hui

à cette tribune, ministre

de la Santé, femme,

et non parlementaire,

pour proposer aux élus

de la Nation une profonde

modification de la législation

sur l'avortement, croyez bien

que c'est avec un profond

sentiment d'humilité devant

la difficulté du problème,

comme devant l'ampleur

des résonances qu'il suscite

au plus intime de chacun des

Françaises et des Français,

et en pleine conscience de

la gravité des responsabilités

que nous allons assumer

ensemble.

Je voudrais tout d'abord

vous faire partager

une conviction de femme.

Je m'excuse de le faire

devant cette assemblée

presque exclusivement

composée d'hommes.

Aucune femme ne recourt

de gaieté de coeur

à l'avortement.

Il suffit d'écouter les femmes.

C'est toujours un drame...


NEUWIRTH se met à applaudir avec entrain et d'autres députés l'imitent.


SIMONE VEIL

C'est toujours un drame.

Cela restera toujours un drame.

Nous sommes arrivés à un point

où, en ce domaine, les pouvoirs

publics ne peuvent plus éluder

leurs responsabilités.

Parce qu'en face d'une femme

décidée à interrompre sa grossesse.

Les médecins, les personnels

sociaux, les infirmières savent

qu'en refusant leur conseil

et leur soutien, ils la rejettent

dans la solitude et dans l'angoisse

d'un acte perpétré dans les pires

conditions, qui risque de

la laisser mutilée à jamais.


Depuis le balcon, parmi d'autres journalistes, DIANE et RÉMY l'écoutent avec attention.


SIMONE VEIL

Et ces femmes, elles ne sont pas

nécessairement les plus immorales

ou les plus inconscientes.

Elles sont 300 000 chaque année.

Ce sont celles que nous côtoyons

chaque jour et dont nous ignorons

la plupart du temps la détresse

et le drame. C'est à ce désordre

qu'il faut mettre fin.

C'est cette injustice qu'il convient

de faire cesser.


Une députée se met à applaudir avec enthousiasme et d'autres députés applaudissent à leur tour. DIANE sourit et jette un regard à RÉMY. Sur le côté, LE VERT s'éloigne. VEIL descend de la tribune.


JEAN FOYER, un député de la majorité et ancien garde des sceaux, se trouve maintenant à la tribune.


JEAN FOYER

Vous avez, madame le ministre,

évoqué tout à l'heure, et je vous

ai écoutée avec émotion,

l'époque où nous avons collaboré

à la préparation d'un certain

nombre de grandes lois

notamment sur les prisons.

C'est la raison pour laquelle

je regrette qu'aujourd'hui,

notre désaccord soit si profond

à propos de ce texte,

à la fois par ce qu'il contient

et par ce qu'il omet.

Si vous changez la loi,

fût-elle inappliquée,

vous modifierez

plus de comportements

que vous ne le pensez.

N'en doutez pas.

Déjà, des capitaux sont

impatients de s'investir

dans l'industrie de la mort.


DIANE secoue la tête avec frustration.


JEAN FOYER

Et le temps n'est pas loin

où nous connaîtrons

en France ces avortoirs,

ces abattoirs où s'entassent

des cadavres de petits d'hommes

et que certains de nos collègues

ont pu visiter à l'étranger.


Certains députés applaudissent et d'autres poussent des exclamations de désapprobation. Des députés se mettent à taper des mains sur leurs pupitres en huant et le président tente de les rappeler à l'ordre.


EDGAR FAURE

Messieurs! Messieurs,

s'il vous plaît!

S'il vous plaît!

S'il vous plaît!

Mes chers collègues,

je vous serais reconnaissant...


DIANE RIESTROF

(S'adressant à RÉMY)

Les débats vont durer

combien de temps?


RÉMY BOURDON

Dans trois jours, c'est plié.


EDGAR FAURE

... de laisser parler

tous les orateurs,

même si leurs propos

ne vous conviennent pas.


DIANE se lève et s'éloigne. RÉMY la regarde faire avec surprise. Les députés continuent à lancer des invectives.


EDGAR FAURE

Messieurs!


DIANE sonne à la porte d'un appartement. MARIE lui ouvre en souriant.


MARIE

Merci d'être venue.

J'avoue que je pensais pas

que vous oseriez.


Elle la fait entrer dans le vaste appartement luxueux.


DIANE RIESTROF

Pourquoi?


MARIE

Les journalistes ne sont pas

assez curieux de nous

comprendre et aucun

ne partage nos idées.


DIANE RIESTROF

Je ne les partage pas

non plus.


MARIE

Inutile de le préciser.

Je vous débarrasse?


DIANE RIESTROF

Oui.


DIANE lui donne son manteau en regardant JACQUES, qui se trouve plus loin dans l'appartement et prépare des tracts.


DIANE RIESTROF

Mais je n'ai pas d'a priori.


MARIE

Enfin, disons que vous

en avez, mais que vous

acceptez de nous écouter.

(Lui pointant une direction)

Je vous en prie.


DIANE RIESTROF

Merci.


Des manifestants antiavortements, tous habillés de manière chic, sont rassemblés dans un salon, autour d'une télévision où passe le discours de VALÉRY GISCARD D'ESTAING.


VALÉRY GISCARD D'ESTAING

(À la télévision)

Il faut aussi changer

la société française.


PAUL

Mais de quoi parle-t-on, là?

De la vie.

À partir de quel moment

pensez-vous qu'un homme vit?

Et qui peut décider de la vie

et de la mort de ces enfants?


DIANE RIESTROF

Enfin... Vous opposez

des idées philosophiques

à la vie très concrète et

compliquée des femmes.


MARIE

Le vrai droit des femmes,

c'est de ne pas tomber enceinte.


PAUL

Je suis médecin et j'obéis

au serment d'Hippocrate.

Et j'ai pas le souvenir

qu'il engage à tuer.


ÉLISABETH

Pas d'avortement.

Aucun avortement.

Et quelles que soient

les circonstances.

Et la pilule. Ah!

On pourrait en reparler.


DIANE RIESTROF

Et les avortements

dans des cas dramatiques?


ÉLISABETH

Non! Non! C'est insupportable!

D'accord pour que l'abandon et

l'adoption soient facilités,

mais l'avortement, non.

C'est contre toutes nos convictions.


PAUL

C'est contraire

à la Parole sainte. Voilà.


JACQUES entre dans le salon et intervient.


JACQUES

Évitons la religion.


DIANE RIESTROF

Et les dizaines de femmes

qui meurent d'avortements

clandestins?


MARIE

C'est pas notre responsabilité.

Elles doivent être conscientes

de leurs actes.


DIANE RIESTROF

Et sur le plan politique?

Quelles sont vos marges

de manœuvre maintenant

que le débat est lancé?


JACQUES

Nous voulons ébranler

les députés les plus timides.

Et avec violence s'il le faut.


DIANE RIESTROF

Avec violence?


ÉLISABETH

Vous ne croyez pas

que cette nouvelle religion

du sexe est violente, elle,

pour nous? Satan dirige le bal

et nous ne devrions rien faire?


JACQUES

(Doucement)

Élisabeth, je crois que

mademoiselle a compris.


Ils se taisent et écoutent la suite du discours de GISCARD D'ESTAING à la télévision.


VALÉRY GISCARD D'ESTAING

(À la télévision)

... débat d'une grande gravité

puisqu'il touche à la fois

à la vie et à la justice.


PAUL

Et il ose parler

de vie et de justice.


ÉLISABETH

Chut! Écoutons comment

il va légitimer un tel débat.


VALÉRY GISCARD D'ESTAING

(À la télévision)

... pendant la durée

d'une législature

de l'Assemblée nationale,

concerne le sort individuel

d'un million et demi de femmes.


DIANE RIESTROF

(À l'oreille de MARIE)

Où sont les toilettes,

s'il vous plaît?


MARIE

Au fond du couloir.

La petite porte de droite.


VALÉRY GISCARD D'ESTAING

(À la télévision)

Et j'ai demandé au gouvernement

de ne ménager aucun effort

pour faire en sorte...


DIANE s'éloigne dans l'appartement. Elle se dirige discrètement vers le bureau où JACQUES préparait des tracts et en prend plusieurs à la hâte, ainsi qu'une cassette audio, les glissant dans son sac. Elle aperçoit ensuite une liste de plusieurs pages accrochée au mur et elle prend son carnet pour noter. Des éclats de voix entremêlées proviennent du salon.


VOIX D'ÉLISABETH

Oh, non, mais je n'ai

plus envie de l'entendre.

Oh, mais non!

Enfin, vous l'avez entendu?


DIANE entre dans une pièce dans les bureaux de L'Express et allume la lumière. Un grand tableau en liège est accroché à un mur, divisé en trois sections: «contre», point d'interrogation, et «pour». Chaque section contient les noms et les photos de députés, avec le nom de leur parti, ainsi que d'autres informations. DIANE sort les tracts de son sac et en sélectionne un avec la photo d'un fœtus et le texte: «MLAC plus VEIL égale criminels!», qu'elle punaise dans la section «contre». Quelqu'un entre dans la pièce et frappe contre la porte. DIANE se retourne et découvre avec surprise FRANÇOISE GIROUD derrière elle.


DIANE RIESTROF

Françoise?


FRANÇOISE GIROUD

(Souriant)

On dirait que t'as vu

un fantôme.

Je suis au gouvernement.

Je suis pas morte.


DIANE RIESTROF

Non, bien sûr, mais enfin,

vous ici, ça fait pas un mélange

de genre dangereux?


FRANÇOISE GIROUD

Ce serait pas une première.

J'ai besoin de quelqu'un

qui travaille sur la loi.

Et toi, tu travailles

sur la loi. Non?


DIANE RIESTROF

Oui.


FRANÇOISE GIROUD

Suis-moi. Tu seras pas déçue.


GIROUD sort de la pièce et DIANE lui emboîte le pas. Dans le couloir, elle croise un journaliste, qui la salue.


JOURNALISTE

Bonsoir.


FRANÇOISE GIROUD

Bonsoir.


GIROUD mène DIANE jusqu'à une autre pièce, où deux jeunes femmes sont assises à une table. Elles s'asseyent autour de la table avec elles.


FRANÇOISE GIROUD

Diane, je te présente

Fabienne et Joëlle

de l'association «Choisir».


FABIENNE

Enchantée.


JOËLLE

Bonsoir.


FRANÇOISE GIROUD

Alors, Diane fait...


DIANE RIESTROF

Une enquête sur le vote de

la loi. Partisans, opposants...


FRANÇOISE GIROUD

Voilà. Alors, vous êtes

peut-être déjà au courant,

mais aujourd'hui, Poniatowski

m'a demandé de me taire.

(Riant)

Je suis trop bruyante.


FABIENNE

Le ministre de l'Intérieur

lui-même? Bravo, Françoise.


FRANÇOISE GIROUD

(Ouvrant sa sacoche)

Oui, mais c'est mal

me connaître. Parce que si

je ne peux pas parler,

je peux quand même

vous donner ça.


GIROUD sort des documents et les distribue aux jeunes femmes.


JOËLLE

Qu'est-ce que c'est?


FRANÇOISE GIROUD

Une liste de députés qui n'ont

pas encore choisi leur camp.


FABIENNE

Tu veux dire qu'on va pouvoir

les travailler nominativement

pendant les débats?


FRANÇOISE GIROUD

Et les retourner.


FABIENNE et JOËLLE échangent un sourire.


FRANÇOISE GIROUD

Nous avons étudié

la question au cabinet.

Alors, évidemment, c'est

un document à ne pas diffuser.


DIANE RIESTROF

À ne pas diffuser?

Enfin, c'est un peu tard

parce que les pro-vies ont

exactement la même liste.


FRANÇOISE GIROUD

Comment tu peux savoir ça?


DIANE RIESTROF

J'étais chez eux ce soir.


DIANE sort les tracts de son sac et les pose sur la table.


DIANE RIESTROF

Ils leur envoient des colis

très bien faits avec des tracts,

des photos assez dégueulasses.


JOËLLE, FABIENNE et GIROUD regardent les documents, troublées.


DIANE RIESTROF

(Sortant la cassette)

Et une cassette aussi.


FRANÇOISE GIROUD

Eh bien, soyons plus

rapides qu'eux.


JOËLLE

Il faut absolument obtenir

un entretien avec la ministre

pour insister sur le remboursement

de l'IVG.


FABIENNE acquiesce.


FRANÇOISE GIROUD

Si la loi passe sans le

remboursement, c'est une loi

pour quelques-unes.


DIANE RIESTROF

L'important, c'est que

la loi passe justement.


DIANE RIESTROF

Oui, mais pour

toutes les femmes.


FRANÇOISE GIROUD

(Regardant la cassette)

Il y a quoi là-dessus?


À l'Assemblée nationale, le député de la majorité RENÉ FEIT se trouve à la tribune de l'orateur et s'adresse aux députés en faisant tourner une cassette d'une de ses mains.


RENÉ FEIT

La question est d'ordre aussi

bien philosophique que médical,

et c'est à nous les hommes

de décider du début

de notre humanité.

En gynécologie, nous avons

une réponse. Mais peut-être

sommes-nous présomptueux.


Dans l'assemblée, VEIL lève les yeux.


RENÉ FEIT

Madame la Ministre,

oui ou non, admettez-vous

que la vie commence

au moment de la fécondation?


Des cris de réprobation s'élèvent dans la salle, tandis que d'autres députés applaudissent. Au balcon, RÉMY regarde autour de lui, cherchant DIANE.


EDGAR FAURE

Allons, messieurs!


RENÉ FEIT

Madame, je peux vous raconter

les foetus récupérés

dans les sacs en plastique.

Je peux vous raconter

la vigueur avec laquelle

ils se débattaient pour vivre.

Oui, pour vivre! Vous en avez

plus qu'assez du discours.

Vous ne me croyez pas.

Eh bien, écoutez.


FEIT prend un magnétophone et met la cassette dedans, puis il la met à jouer et approche le magnétophone du micro. Un enregistrement de battements de cœur se fait entendre. Dans la salle, des députés échangent des regards et d'autres se parlent à voix basse avec confusion.


RENÉ FEIT

Voici les battements de coeur

d'un foetus de huit semaines

et deux jours.

Dites-moi s'il est en vie!


Des cris de réprobation s'élèvent à nouveau dans la salle. Une DÉPUTÉE tape sur son bureau avec un classeur.


DÉPUTÉE

Ça suffit! Assez!


Depuis le balcon, LE VERT se frotte le front d'un air inquiet. VEIL regarde sur le côté, puis elle fixe FEIT sans réagir. Celui-ci finit par éteindre le magnétophone.


Dans un couloir de l'Assemblée nationale, VEIL et LE VERT discutent.


SIMONE VEIL

Ils me donnent la nausée.

Ce sont les mêmes députés

qui rejettent la loi

et qui demandent à voix basse

comment faire avorter

leurs maîtresses.


DOMINIQUE LE VERT

Je sais pas comment

vous faites pour garder

votre contrôle face

à une telle mascarade.


SIMONE VEIL

Parce que c'est

ce qu'ils veulent.

Que nous perdions

notre sang-froid.

Mais je les battrai

sur leur terrain. La politique.


DOMINIQUE LE VERT

Que faisons-nous

pour la gauche?


SIMONE VEIL

Rallions d'abord

notre majorité.

Ensuite, nous verrons

avec la gauche.


DOMINIQUE LE VERT

Et l'Église?


SIMONE VEIL

Toujours pas de nouvelles.


Le signal de reprise des débats se fait entendre. VEIL s'apprête à retourner dans la salle, lorsque LE VERT la rappelle.


DOMINIQUE LE VERT

Au fait, sachez

que Giroud a été écartée.


SIMONE VEIL

Ah! Maintenant,

il faut pousser Chirac

à nous soutenir officiellement.


LE VERT la regarde s'éloigner, puis il sort du couloir.


Le soir, LE VERT rejoint MARIE-FRANCE GARAUD dans un luxueux restaurant.


LE VERT et GARAUD discutent en mangeant.


DOMINIQUE LE VERT

Nous avons entendu dire

que ton complice Pierre Juillet

était férocement contre nous.


MARIE-FRANCE GARAUD

Moralement, il ne supporte pas

l'idée de l'IVG.


DOMINIQUE LE VERT

C'est lui qui fait douter Chirac?


MARIE-FRANCE GARAUD

Non. Chirac ne sait pas encore.

Il veut la loi, mais il se méfie

de Giscard, alors il calque

son attitude sur lui.


LE VERT leur ressert du vin.


DOMINIQUE LE VERT

Il doit entendre

que nous avons besoin

de tous les soutiens pour

convaincre les députés.


MARIE-FRANCE GARAUD

Même si dans le fond,

pour lui, tout ça n'est qu'une

histoire de bonnes femmes,

il est très attaché à ta ministre.


DOMINIQUE LE VERT

Sans être idéaliste, on pourrait

espérer qu'il gouverne

autrement qu'à l'affect.


MARIE-FRANCE GARAUD

En soutenant Giscard, Chirac

a perdu sa famille gaulliste.

Et les gaullistes ne sont pas

particulièrement pour la loi.


DOMINIQUE LE VERT

Ce qui veut dire?


MARIE-FRANCE GARAUD

Qu'il ne veut pas se retrouver

minoritaire à droite.

Si politiquement une fenêtre

s'ouvre, il vous soutiendra.

Ah, je suis désolée, Dominique.

Je ne peux pas t'en dire

davantage.


VEIL rentre chez elle. De la musique jazz joue dans l'appartement. Elle se dirige vers le salon, où son mari ANTOINE discute avec MARCELINE LORIDAN.


VOIX DE MARCELINE LORIDAN

Tu n'es pas fatigué de

ces manigances politiques?

Avec son silence, Giscard

plante un couteau dans

le dos de Simone.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Mais non, Marceline. Qu'est-ce

que tu voulais qu'il fasse?


VOIX DE MARCELINE LORIDAN

Mais c'est lui qui a voulu

cette loi. Alors, pourquoi

utiliser Simone comme fusible?


VEIL entre dans le salon.


SIMONE VEIL

La politique, ce n'est pas

une histoire de personnes.


MARCELINE LORIDAN

Tout est une histoire

de personnes.


VEIL se penche pour faire la bise à LORIDAN.


SIMONE VEIL

Alors, qu'a dit Giscard?

Ou plutôt qu'est-ce

qu'il n'a pas dit?


MARCELINE LORIDAN

Dormez, dormez,

dormez, citoyens.


VEIL embrasse ANTOINE.


MARCELINE LORIDAN

Il a tourné comme une horloge.


MARCELINE LORIDAN

Rien qui ne puisse

t'aider en tout cas.


SIMONE VEIL

Ce n'est plus l'opinion

qu'il faut convaincre.

Ce sont les députés et même

pas ceux de l'opposition.

Marceline, tu as dîné?


MARCELINE LORIDAN

Non, pas sans toi.


VEIL et LORIDAN sont assises sur un lit. VEIL retire le plateau avec leur repas terminé du lit et le pose à terre.


MARCELINE LORIDAN

Tu pourrais devenir présidente.


SIMONE VEIL

Oh! Je n'en voudrais pas.


MARCELINE LORIDAN

Le pouvoir, c'est

quand même ton truc.


VEIL s'allonge près de LORIDAN, qui s'allume une cigarette.


SIMONE VEIL

Tu veux que je te dise?

Ça fait longtemps que

je me suis pas sentie

aussi seule.


MARCELINE LORIDAN

(Lui tendant la cigarette)

Ils te disent quoi?


SIMONE VEIL

Que je vais faire

construire des avortoirs

pour brûler les enfants.


MARCELINE LORIDAN

Ah! C'est délicat.


SIMONE VEIL

Tu te rends compte

qu'ils ont fait battre

le coeur d'un foetus

dans l'Hémicycle.


MARCELINE LORIDAN

Non, je ne m'en

rends pas compte.


SIMONE VEIL

Ils reculent devant rien.

Et ça vient de chez nous,

la droite.

Notre propre majorité.


MARCELINE LORIDAN

Tu veux que je te dise?

On n'est pas encore guéris

de la guerre.


SIMONE VEIL

La bêtise ne se soigne

pas facilement.


MARCELINE LORIDAN

Ils ont peur.


SIMONE VEIL

Qui?


MARCELINE LORIDAN

Les hommes.


SIMONE VEIL

Non.

Ce n'est pas ça la peur.


Menée par son amie infirmière PASCALE, DIANE se rend à nouveau dans la salle de l'hôpital où se trouvent les femmes qui ont avorté illégalement. Elles s'approchent toutes les deux du lit de CHANTAL, qui dort.


PASCALE

(Doucement)

Chantal?

Regardez. Diane est revenue

vous voir.


DIANE s'assied au bord du lit et tend un sachet à CHANTAL, qui se redresse.


DIANE RIESTROF

Bonsoir. Tenez.


CHANTAL prend le sachet et en sort les photos prises par DIANE.


CHANTAL

Elles sont très belles,

vos photos.

Pascale m'a dit que vous étiez

allée voir mes parents.


DIANE RIESTROF

Oui. Pour mon article. Je...


CHANTAL

Ils vous ont dit quoi?


DIANE regarde PASCALE sans répondre.


CHANTAL

Il ne faut pas

en vouloir à Pascale.


DIANE RIESTROF

Oui, je les ai vus.

Ils pensent que... Enfin...

C'est compliqué.


CHANTAL

C'est bon, j'ai compris.


CHANTAL et DIANE se regardent tristement.


DIANE RIESTROF

(Émue)

Ils ne viendront pas.

Ils comprennent rien.

Je suis sûre qu'ils vous aiment,

mais ils viendront pas.

À cause de tout ce qu'on dit

sur l'avortement.

Chantal, je suis désolée.


CHANTAL repousse la main de DIANE et les photos, puis elle s'allonge, lui tournant le dos. PASCALE prend le sachet et remet les photos dedans.


PASCALE et DIANE s'éloignent. DIANE s'arrête en soupirant.


DIANE RIESTROF

Je sais pas comment tu fais

pour supporter ça.


PASCALE

C'est pas la première

Chantal que je vois.

(Sortant un papier de sa poche)

Tiens, c'est tout ce que

j'ai trouvé. C'est une antenne

du MLAC. C'est un médecin

qui me l'a donnée.


DIANE RIESTROF

(Regardant le papier)

Tu crois qu'elle est

encore active?

Parce qu'à la direction,

personne ne veut me répondre.


PASCALE

C'est possible.


DIANE RIESTROF

Merci.


PASCALE

Les médecins disent

qu'on pourrait abandonner

le remboursement.

Mais qui viendra ici alors?


DIANE RIESTROF

(S'éloignant)

Je sais pas.


Le matin, assise dans son lit, VEIL tente de donner le biberon à son bébé, qui détourne la tête. Plus loin dans l'appartement, quelque joue du piano.


Texte narratif :
Mercredi 27 novembre 1974 Deuxième jour des débats parlementaires sur l'IVG


Le téléphone sonne dans une autre pièce et le piano s'interrompt, ANTOINE allant répondre.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Allô?


Quelques instants plus tard, ANTOINE entre dans la chambre.


ANTOINE VEIL

J'ai obtenu le rendez-vous

avec le prélat.

L'Église t'attend.


VEIL pousse un soupir soulagé.


SIMONE VEIL

Le vent va peut-être tourner.


ANTOINE VEIL

(Souriant)

Si tu souffles assez fort.


VEIL marche avec un prêtre dans un couloir.


Dans le bureau du PRÉLAT, VEIL lui parle, assise dans un fauteuil, tandis qu'il se tient à l'étage d'une bibliothèque.


SIMONE VEIL

Monseigneur,

toute vie doit être protégée.

Et croyez-moi, je sais le prix

de chacune d'entre elles.


PRÉLAT

L'Ordre des médecins

lui-même ne semble pas

enclin à vous soutenir.


Le PRÉLAT descend l'escalier de la bibliothèque avec un livre et rejoint VEIL.


PRÉLAT

Et c'est pourtant

une organisation de droite.


SIMONE VEIL

L'Ordre des médecins

ne représente que lui-même.


PRÉLAT

Ne sous-estimez pas son poids.


SIMONE VEIL

Je ne sous-estime personne.


PRÉLAT

Qu'envisagez-vous exactement?


SIMONE VEIL

Que désirez-vous

que nous envisagions?


PRÉLAT

Pourrions-nous inscrire

dans la loi le libre choix

des médecins à pratiquer

ou non l'avortement?


SIMONE VEIL

Oui, c'est envisageable.

Mais la gauche qui, elle,

soutient ouvertement notre loi

en fait une de ses conditions.


Le PRÉLAT s'assied à son bureau face à VEIL et soupire.


PRÉLAT

Comprenez que nous

ne sommes pas dans

des considérations politiques.


SIMONE VEIL

Bien. Je comprends.

(Se levant)

Nous en sommes au

deuxième jour des débats.

Nous n'avons plus beaucoup

de temps. Que dois-je

attendre de vous?


PRÉLAT

De moi?

Beaucoup de sympathie.

Et de l'Église, je pense

pouvoir promettre le silence.

Ni soutien ni opposition.

Tant que les médecins garderont

leur liberté d'action.


VEIL le regarde, puis elle hoche légèrement la tête pour acquiescer. Elle sort ensuite du bureau du PRÉLAT.


DIANE marche dans la rue, vérifiant une adresse sur un papier. En tournant le coin d'une rue, elle aperçoit deux jeunes avec des valises. Elle se cache derrière le coin d'une maison et les prend en photo. Les jeunes femmes sonnent à la porte d'une maison et entrent. Une autre femme sort de la maison et regarde autour, puis retourne à l'intérieur. À ce moment-là, un bus arrive et se gare devant la maison. DIANE le prend en photo. Un groupe de femmes avec des valises sort alors de la maison. DIANE continue à prendre des photos tout en se précipitant vers elles.


FEMME

Mais arrêtez?

Qu'est-ce que vous faites?


FEMME 2

Ça va pas, non? Arrêtez!


Les femmes montent dans le bus.


DIANE RIESTROF

Je suis journaliste.

Vous sortez du MLAC.

Vous allez où?


FEMME DU MLAC

Hé, ho! Vous avez pas

le droit, là. Ho!


DIANE RIESTROF

Et vous deviez pas arrêter

les bus et les avortements?


Une des femmes avec une valise s'approche de DIANE.


FEMME 2

J'en suis à huit semaines.

Mon mari est pas au courant.

Et j'en ai déjà trois. Ce bus

me sauve la vie. C'est tout.


Elle retourne vers le bus.


FEMME DU MLAC

(La faisant monter)

Allez.


La FEMME DU MLAC se retourne vers DIANE et tente de lui arracher son appareil photo.


DIANE RIESTROF

Mais arrêtez!

Je suis pas contre vous, moi.


FEMME DU MLAC

Ça fait des années que

le MLAC organise

des avortements pour obliger

les politiques à faire une loi.

Alors, oui, aujourd'hui,

elle va peut-être passer,

mais ces filles-là,

on en fait quoi?


En arrière d'elle, une jeune femme sanglote tandis qu'une autre femme essaye de la réconforter.


FEMME DU MLAC

Écoutez, je sais pas qui fait

la grève de l'avortement,

mais elles, là, ces filles

que vous photographiez,

elles font pas la grève

de leurs grossesses.


La FEMME DU MLAC se tourne vers la jeune femme qui pleure.


FEMME DU MLAC

Ça va aller. On y va.

Allez.


Elle fait monter la jeune femme dans le bus, puis elle se tourne vers l'autre femme qui reste là et pleure elle aussi.


FEMME DU MLAC

Ne vous inquiétez pas.

Ça va aller. Hein?


La FEMME DU MLAC monte à son tour, tandis que la femme sanglote en regardant la jeune femme dans le bus. Elle pose sa main contre la vitre et la jeune femme pose la sienne au même endroit à l'intérieur. DIANE hésite en regardant leur geste, puis elle se déplace et prend leurs mains en photo. Le bus démarre et s'éloigne. La femme envoie des baisers à la jeune femme qui la regarde depuis l'arrière du bus. DIANE prend d'autres photos du bus.


Un conseil des ministres se termine. À un bout de la table, GIROUD discute avec un autre ministre. Elle adresse ensuite un regard à VEIL, qui se tient à l'autre bout de la table. Un MAJORDOME ouvre les portes de la salle et VEIL sort. PONIATOWSKI la rattrape sur le seuil pour lui parler.


MICHEL PONIATOWSKI

Madame la Ministre,

je voulais vous assurer

de mon soutien.

Et même s'il n'a pas pris

de position officielle,

du soutien du président.


SIMONE VEIL

Je comprends très bien,

mais je ne suis pas

celle qu'il faut rassurer.

Son silence ne facilite pas

la décision de certains députés.


MICHEL PONIATOWSKI

Ses convictions lui imposent

de les laisser choisir

selon leur conscience.


VEIL lui répond tandis qu'il s'éloigne.


SIMONE VEIL

Vous voulez parler

de conscience politique,

je suppose?


JEAN LECANUET, le ministre de la Justice, aborde VEIL à son tour.


JEAN LECANUET

Madame la Ministre,

entre le chômage, la crise,

et l'inflation sans précédent

qui se présente, vous croyez

bien que nous avons

autre chose en tête.


SIMONE VEIL

Ne me faites pas la leçon.

J'étais là pendant le conseil.


GIROUD sort à son tour de la pièce et les écoute en passant.


JEAN LECANUET

Le président a une équation

délicate à résoudre.


SIMONE VEIL

La démarche du président

est limpide.

Inutile de me l'expliquer.


VEIL se retourne pour regarder GIROUD s'éloigner.


SIMONE VEIL

Et monsieur le ministre,

avant de m'expliquer

la position du président

j'aimerais connaître la vôtre.


JEAN LECANUET

En l'état, je ne peux soutenir

la loi. Mais nous n'en sommes

qu'au deuxième jour des débats

et nous attendons les

amendements pour nous situer.


VEIL s'éloigne sans répondre.


Dans la cour de l'Élysée, un HOMME s'entretient avec des journalistes.


HOMME

On est en pleine négociation

avec la CGT et FO et je pense

trouver un compromis

dans l'après-midi.


À ce moment-là, VEIL sort dans la cour de l'Élysée. Non loin des marches. GIROUD discute avec PONIATOWSKI. Elle s'interrompt en voyant VEIL et se précipite vers elle.


FRANÇOISE GIROUD

Madame la Ministre.


SIMONE VEIL

Je dois me rendre

à l'Assemblée.


FRANÇOISE GIROUD

Une seconde. Peu importe

ce que vous pensez de moi,

mais je vous assure

que dans ce combat,

nous sommes à vos côtés.


SIMONE VEIL

Mais je n'en doute pas

une seconde.


VEIL s'éloigne. Les journalistes se ruent vers GIROUD.


JOURNALISTES

Madame la Ministre!


JOURNALISTE 1

Qu'avez-vous dit à Simone

Veil? De quoi avez-vous parlé?


JOURNALISTE 2

Y a-t-il un profond désaccord

entre vous et Madame Veil?


Depuis le perron, PONIATOWSKI et CHIRAC observent la scène.


FRANÇOISE GIROUD

Écoutez, je n'ai rien

à dire à ce sujet.


Pendant ce temps, VEIL monte en voiture.


JOURNALISTE 2

Et pourtant, certaines rumeurs

font état du fait que vous seriez

un tout petit peu écartée du débat.


La voiture de VEIL s'éloigne.


FRANÇOISE GIROUD

Non, absolument pas.


JOURNALISTE 3

Qu'avez-vous pensé du discours

de Madame Veil hier?


FRANÇOISE GIROUD

Il était en tout point parfait.


FRANÇOISE GIROUD

Madame Veil n'a pourtant

jamais fait mention du droit

des femmes à disposer

de leur corps.


FRANÇOISE GIROUD

Monsieur, ne polémiquons pas.

Si la loi est votée,

le bouleversement qui

s'en suivra sera long et profond,

mais sera sans retour.


VEIL et LE VERT marchent dans un couloir jusqu'aux bureaux de VEIL.


SIMONE VEIL

Lecanuet a dit

qu'il ne nous soutiendra pas.


DOMINIQUE LE VERT

La justice qui ne soutient pas

ce qui est juste.


Ils entrent dans les bureaux. LE VERT s'adresse à SYLVIE à la réception pendant que VEIL se dirige vers son bureau.


DOMINIQUE LE VERT

Vous pouvez m'apporter

le discours de la ministre?


SYLVIE

Bien sûr.


DOMINIQUE LE VERT

Et les lettres anonymes,

vous n'oubliez pas de les

verser aux archives, hein?


SYLVIE pousse un cri horrifié.


DOMINIQUE LE VERT

(Se figeant)

Qu'est-ce qu'il se passe?


SYLVIE

Mais Monsieur Le Vert...


DOMINIQUE LE VERT

Mais qu'est-ce qu'il y a?

Remettez-vous.


SYLVIE

(Bouleversée)

Je les ai jetées. C'était trop

immonde. J'ai tout jeté.

Je pensais pas que...


Exaspéré, LE VERT entre dans le bureau de VEIL et referme la porte derrière lui.


DOMINIQUE LE VERT

Sylvie a jeté toutes

les lettres à la poubelle.


SIMONE VEIL

C'est leur place.

Ça n'a pas d'importance. Nous

avons d'autres chats à fouetter.

(Souriant)

Qu'y a-t-il?


DOMINIQUE LE VERT

Non, c'est l'expression

«chat à fouetter».

Je peux pas m'empêcher

d'imaginer des chats

qu'on fouette.


Maintenant assis dans un fauteuil, LE VERT sort son carnet, où il note les choses à faire et les différentes positions des députés.


DOMINIQUE LE VERT

Et le rendez-vous

avec le prélat?


SIMONE VEIL

Il exige que les médecins

puissent refuser de pratiquer

l'avortement.


DOMINIQUE LE VERT

Si nous acceptons,

l'Église nous soutiendra?


SIMONE VEIL

Non, mais elle ne

s'opposera pas.


DOMINIQUE LE VERT

La gauche ne va pas

aimer cette reculade.


VEIL réfléchit.


SIMONE VEIL

Alors, c'est notre prochaine

étape. Convaincre Defferre.

Parce que si personne ne lâche

rien, nous serons seuls

dans l'Hémicycle à la fin

de ces débats.


Dans les bureaux de L'Express, DIANE jette les photos qu'elle a prises du bus du MLAC sur le bureau de MYRIAM.


DIANE RIESTROF

Je suis tombée sur ça.


MYRIAM prend les photos et les examine.


MYRIAM

C'est quoi?


DIANE RIESTROF

C'est des filles du MLAC.

Elles continuent les voyages

et les avortements, alors

qu'elles avaient dit partout

qu'elles ne feraient rien

pour ne pas gêner les débats.


MYRIAM

Et alors?


DIANE RIESTROF

Non, mais merde!

Tu vois pas l'hypocrisie?

C'est l'occasion d'insister

encore sur ce que les femmes

sont obligées de faire.


MYRIAM

Ça, c'est pas un [mot_etranger=EN]scoop[/mot_etranger], hein.

MYRIAM repose les photos et se lève pour continuer son travail.


DIANE RIESTROF

Ces photos montrent

pourquoi la loi doit passer.


MYRIAM

Non. C'est tout le contraire.

Avec ça, tu fusilles la loi.

Les pro-vies vont se précipiter

dessus et dire que le MLAC

continue à déporter des femmes

vers des avortoirs et qu'elles

continueront même si la loi

est votée.


DIANE RIESTROF

Mais je suis pas d'accord.

C'est notre boulot.


MYRIAM

(S'énervant)

Je te dis que tu peux pas

sortir ça.


DIANE soupire et regarde ses photos.


DIANE RIESTROF

Je comprends pas. C'est pas ça

qu'on veut dénoncer?


MYRIAM

Avec ces photos, tu plombes

ceux qui se battent pour la loi.

Tiens.

Si tu veux faire du journalisme.


MYRIAM prend un papier et note quelque chose.


MYRIAM

(Lui donnant le papier)

Va les interroger.


DIANE sort de son bureau.


Dans un luxueux restaurant, un député en rejoint un autre à une table.


DÉPUTÉ

Ils bloquent totalement

le quartier.

Je sais pas si ça va leur

changer la vie, l'avortement,

mais nous, ça pourrit la nôtre.

Elles sont complètement

surexcitées.

(Riant)

Encore un peu, il faudrait

les mettre en cloque juste

pour qu'elles puissent avorter.


LE VERT est assis seul à une table un peu plus loin. DIANE entre dans le restaurant et s'adresse au MAÎTRE D'HÔTEL.


DIANE RIESTROF

Bonjour.


MAÎTRE D'HÔTEL

Bonjour.


DIANE RIESTROF

Monsieur Le Vert,

s'il vous plaît.


Le MAÎTRE D'HÔTEL lui indique la table de LE VERT.


DIANE RIESTROF

Merci.


DIANE aborde LE VERT, qui prend des notes à sa table.


DIANE RIESTROF

Monsieur Le Vert,

je peux vous parler?


DOMINIQUE LE VERT

Je vous en prie,

Mamoiselle Riestrof.


DIANE le regarde avec surprise.


DIANE RIESTROF

Mais vous me connaissez?


DOMINIQUE LE VERT

Vous travaillez à L'Express

avec Rémy Bourdon

et vous venez d'être nommée

pour suivre les débats

à l'Assemblée.


DIANE RIESTROF

(Riant)

Ça, c'est la liberté de la presse.


Elle s'assied à sa table.


DOMINIQUE LE VERT

C'est notre métier de savoir

qui nous parle.


DIANE RIESTROF

Si vous savez tout,

peut-être que vous pourriez

expliquer ça à nos lecteurs.


DIANE pose les photos du bus devant LE VERT. Celui-ci les examine gravement.


DOMINIQUE LE VERT

Qui a pris ces photos?


DIANE RIESTROF

Moi. Ce matin.


DOMINIQUE LE VERT

Et vous pensez publier?


DIANE RIESTROF

C'est le genre de choses

que nous faisons,

nous les journalistes.


DOMINIQUE LE VERT

L'Express change de camp?

Une semaine, vous nous soutenez.

L'autre, vous nous attaquez.


DIANE RIESTROF

Je défends les femmes.

C'est tout.


DOMINIQUE LE VERT

Vous ne les aidez pas en

montrant que le MLAC a menti.

Et vous nous affaiblissez

en prouvant que nous

ne contrôlons pas tout.


DIANE RIESTROF

Je ne fais pas de politique.


DOMINIQUE LE VERT

Alors, vous n'êtes pas

journaliste.


DIANE RIESTROF

Que doivent faire ces femmes

pendant que vous débattez,

Monsieur Le Vert?


DOMINIQUE LE VERT

Vous apprendrez

que toutes les informations

ne sont pas bonnes à publier.

Ou qu'il y a un temps

pour le faire.


LE VERT se remet à prendre des notes. DIANE le regarde, puis elle reprend les photos, se lève et s'en va. LE VERT la regarde s'éloigner.


JEAN-PAUL DAVIN entre dans le hall de l'Assemblée nationale et cherche VEIL parmi les députés qui se tiennent là à discuter. Il la trouve finalement qui discute avec deux hommes dans un autre couloir et se hâte vers elle. Il se racle la gorge pour attirer son attention.


JEAN-PAUL DAVIN

Madame la Ministre.


SIMONE VEIL

(S'adressant aux hommes)

Excusez-moi.

(Se tournant vers DAVIN)

Oui?


Ils s'éloignent tous les deux et DAVIN lui parle à voix basse.


JEAN-PAUL DAVIN

Les prévisions sont mitigées.


SIMONE VEIL

Est-ce arrangé

avec Monsieur Defferre?


JEAN-PAUL DAVIN

Oui, il vous attend, mais

je ne sais pas si rencontrer

la gauche dès maintenant

est la meilleure stratégie,

alors qu'on ne sait toujours

pas ce que le centre va faire.

Il est encore temps d'annuler.


SIMONE VEIL

Vous plaisantez?


JEAN-PAUL DAVIN

Cette idée fait du bruit

dans nos rangs.


SIMONE VEIL

On ne gagne pas une bataille

sans prendre des risques.


JEAN-PAUL DAVIN

Pourquoi ne pas plutôt

abandonner le remboursement

de l'IVG pour réunir

notre camp?


SIMONE VEIL

Ce n'est pas le moment de

prendre ce genre de décisions.


VEIL entre dans la bibliothèque de l'Assemblée nationale.


VEIL s'entretient à présent avec GASTON DEFERRE, le président du groupe socialiste, dans un coin de la bibliothèque.


GASTON DEFERRE

Madame la Ministre,

nous ne sommes pas dupes.

Quels amendements

pensez-vous proposer?


SIMONE VEIL

Si votre groupe ne vote pas

massivement, c'est perdu.


GASTON DEFERRE

Ce n'est pas exactement

ce que je vous ai demandé.


SIMONE VEIL

Nous allons devoir

retravailler certains passages.


GASTON DEFERRE

Lesquels?


SIMONE VEIL

Ce n'est pas décidé.


GASTON DEFERRE

Madame la Ministre...

Trop de changements dans

cette loi lui seraient fatals.

Ni l'obligation légale

des médecins

ni le remboursement

ne sauraient être retirés

du texte. Vous entendez?


SIMONE VEIL

Vous comprenez que

si je suis là, au risque

de perdre une partie

des députés de ma majorité,

c'est que cette loi n'est pas

un combat politique.


DEFERRE soupire profondément.


GASTON DEFERRE

Bon. L'obligation légale

à la rigueur.

Mais le remboursement

est essentiel.

C'est l'âme de votre loi.


SIMONE VEIL

Non! Il s'agit des victimes,

Monsieur Defferre.

Ce sont ces âmes-là

que nous devons sauver.


Le signal de la reprise des débats retentit. Ils se lèvent tous les deux.


GASTON DEFERRE

C'est un effort important

que vous nous demandez.

Je vais voir ce que je peux faire.


VEIL acquiesce légèrement.


GASTON DEFERRE

Mais ce n'est pas une promesse.


SIMONE VEIL

Les femmes ont une certaine

habitude de cela.


VEIL s'éloigne et DEFERRE la suit.


Dans l'hémicycle, MICHEL DEBRÉ, un député de la majorité et ancien premier ministre, s'exprime maintenant depuis la tribune de l'orateur.


MICHEL DEBRÉ

Madame la Ministre, il faut

que l'affaire qui nous occupe

soit bien grave pour que je me

lève pour vous contredire

et souhaiter que le texte

proposé ne soit pas voté.


Des députés l'applaudissent et d'autres le huent.


MICHEL DEBRÉ

Car, ce n'est pas au moment

où la compétition internationale

fait rage et n'épargne pas

l'Europe occidentale qu'il faut

affaiblir la Nation française.

Or, la baisse de notre natalité

nous laisse présager la même

dégradation profonde dont

la France a tant souffert.

Que dis-je?

Dont elle a failli périr.


À nouveau, des députés l'applaudissent et d'autres le huent. DIANE entre à la hâte sur le balcon et s'assied à côté de RÉMY.


VOIX D'EDGAR FAURE

Allons, allons,

messieurs les députés!


RÉMY BOURDON

Deuxième jour. Mais on est

quand même contents de te voir.


FAURE tape sur son pupitre pour obtenir le silence.


MICHEL DEBRÉ

Monsieur le président...


EDGAR FAURE

S'il vous plaît!

S'il vous plaît!


Les députés se calment et FAURE reprend son discours.


MICHEL DEBRÉ

En effet, portons notre regard

vers l'Orient, lointain ou proche,

vers l'Afrique du Nord.

Leur démographie en est

considérable. Le doute,

mes chers collègues,

le doute n'est pas permis.

Quand le déséquilibre sera trop

grand, la paix entre nos deux

hémisphères sera purement

et simplement menacée.


Des députés poussent des cris de réprobation et tapent bruyamment sur leurs pupitres.


EDGAR FAURE

S'il vous plaît, messieurs!


VEIL regarde autour d'elle dans la pièce.


EDGAR FAURE

Messieurs, nous sommes

déjà très en retard.


DIANE RIESTROF

Qu'est-ce qu'il vient

de dire, là? Une loi sur

l'avortement en France,

ça va déclencher une guerre

en Afrique. C'est ça?


RÉMY BOURDON

C'est la grande trouille

du club des natalistes.


RÉMY montre d'un signe de la tête une partie de la salle où des députés applaudissent.


CHARLES PASQUA, un conseiller de JACQUES CHIRAC, entre dans le bureau de CHIRAC en claquant la porte. CHIRAC est assis à son bureau, avec ses conseillers MARIE-FRANCE GARAUD et PIERRE JUILLET assis de l'autre côté.


CHARLES PASQUA

Cette loi fout un sacré

bordel chez les députés.


PIERRE JUILLET

Je suis d'accord avec Charles.

Ce débat nous scinde

terriblement.


CHARLES PASQUA

Nos alliances avec

les gaullistes comme avec

le centre sont foutues.


PIERRE JUILLET

La question, c'est comment

isoler Giscard en rassemblant

la droite autour de vous.


JACQUES CHIRAC

Vous en pensez quoi

de ce débat, Marie-France?


MARIE-FRANCE GARAUD

Vous avez nommé la ministre.

On ne comprendrait pas

que vous ne la souteniez pas.


CHIRAC reste songeur.


Dans une salle de bains à l'Assemblée nationale, VEIL se rend au lavabo pour se laver les mains. DIANE sort à son tour d'une cabine et aperçoit VEIL avec surprise. Elle se dirige vers les lavabos et dévisage VEIL. Celle-ci sort de la salle de bains en laissant sa cigarette à moitié fumée sur le lavabo.


Dans un couloir de l'Assemblée nationale, des députés discutent. DAVIN se faufile entre eux, cherchant VEIL. Il se met à parler dès qu'il la voit.


JEAN-PAUL DAVIN

Ça y est. L'Ordre des médecins

va annoncer sa position.

Dès que nous savons,

je viens vous retrouver.


DAVIN s'éloigne.


BERNARD PONS, un député de la majorité, PONIATOWSKI et VEIL s'entretiennent dans une salle de réunion.


BERNARD PONS

Je ne vois vraiment pas

pourquoi on s'inquiète.

L'Ordre des médecins

ne sert plus à rien.


MICHEL PONIATOWSKI

Bernard, vous n'êtes pas

le seul médecin de l'Assemblée.

Je ne suis pas sûr que vos 60

confrères partagent votre avis.


SIMONE VEIL

Si l'Ordre des médecins part

en guerre contre la loi,

nous perdons à tous les coups.


LE VERT entre dans la pièce et les rejoint.


SIMONE VEIL

Bon, vous avez entendu Debré.


BERNARD PONS

J'aimerais savoir ce que

de Gaulle penserait de tout ça.


MICHEL PONIATOWSKI

Laissez le général là où il est.


BERNARD PONS

Monsieur le ministre,

Debré est irrécupérable.

Mais vous pouvez faire quelque

chose à propos de Lecanuet.

Il marche dans ses pas.


MICHEL PONIATOWSKI

En effet.


Des coups sont frappés à la porte, puis DAVIN entre à son tour, l'air grave.


JEAN-PAUL DAVIN

Contre. L'Ordre des médecins

s'est prononcé contre.


BERNARD PONS

Eh merde!


Un silence passe.


SIMONE VEIL

Il faut lâcher l'obligation

légale. C'est le moment.

On n'a pas le choix.

L'Église et les radicaux

l'attendent.


BERNARD PONS

Et la gauche?


SIMONE VEIL

Ils encaisseront.

Leur point de rupture,

c'est le remboursement.


MICHEL PONIATOWSKI

On les comprend.


SIMONE VEIL

Il faut annoncer au plus vite

que nous amendons le texte.

Davin, rédigez ça rapidement.


DAVIN s'éloigne aussitôt. Les autres s'apprêtent à sortir aussi, mais PONS se retourne pour poser une question.


BERNARD PONS

Et Claudius-Petit?


MICHEL PONIATOWSKI

C'est un grand catho.

Il était déjà farouchement

contre le projet de loi

sur l'avortement que j'avais

proposé.


SIMONE VEIL

Je sais, je sais aussi que

si on ne parvient pas à

le faire changer d'avis,

c'est tout le centre

qui nous lâche.


PONIATOWSKI et PONS sortent de la pièce. LE VERT et VEIL restent là à se regarder quelques instants, puis VEIL sort à son tour.


Les manifestants antiavortement continuent à scander des slogans devant l'Assemblée Nationale.


MANIFESTANTS

Simone Veil, démission!

Simone Veil, démission!


LE VERT sort par une petite porte sur le côté et leur jette un regard, avant de s'éloigner. Il aperçoit soudain EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT, le président du groupe centriste, qui marche un peu plus loin sur le trottoir et hâte le pas pour le rattraper.


DOMINIQUE LE VERT

Puis-je vous accompagner

quelques instants?


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Je m'attendais

à vous voir avant.


DOMINIQUE LE VERT

Madame la Ministre n'a pas le

goût des discussions de couloir.


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Ce n'est pas la seule chose

qui me plaît chez elle,

mais elle surévalue mon

influence dans l'Hémicycle.


DOMINIQUE LE VERT

Non, vous le savez très bien,

Monsieur Claudius-Petit.

Tous les centristes sont

suspendus à votre décision.

La loi a reçu le soutien

de l'Église.


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Parlez plutôt d'indifférence.


DOMINIQUE LE VERT

Oh, non, quand même.

Leur silence est d'or.

Vous ne pouvez pas l'ignorer.


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Quoi qu'il en soit,

et contrairement à

ce que pense votre ministre,

je ne suis pas une grenouille

de bénitier.


DOMINIQUE LE VERT

Je dois vous dire aussi

que nous lâchons

l'obligation légale

pour les médecins.


CLAUDIUS-PETIT s'arrête de marcher et scrute LE VERT.


DOMINIQUE LE VERT

Monsieur, sans votre soutien,

nous perdons le centre

et la loi est menacée.

Vous devriez la rencontrer.


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Pour quoi faire?

Elle connaît ma position.

Nous verrons ça après la séance.


DOMINIQUE LE VERT

Vous y revenez?


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Ce ne sera pas

ma première nuit blanche.


CLAUDIUS-PETIT s'éloigne.


Allongée sur le canapé dans son bureau, VEIL parle au téléphone à son mari.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Il vous reste combien

de temps de débat?


SIMONE VEIL

Un jour et deux nuits,

je pense.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Et tu te sens comment?


SIMONE VEIL

C'est très violent. Il faut tenir.

Nous sommes loin du compte.

La droite ne se rassemble pas

et la gauche menace

de s'abstenir.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Et la défaite?


SIMONE VEIL

On ne peut pas l'écarter.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Cette soirée ne tombe pas

très bien.


SIMONE VEIL

Non, détrompe-toi. Au

contraire. Ça me fera du bien.

Ça me changera les idées

avant de retourner dans l'arène.

Cette nuit promet son lot

d'inepties.


MARCELIN LORIDAN arrive à ce moment-là dans le bureau et embrasse VEIL sur le front.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Allô?


SIMONE VEIL

Non, c'est Marceline

qui vient d'arriver.

Elle m'accompagne puisque

tu n'as pas voulu venir.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Embrasse-la de ma part.


SIMONE VEIL

Certainement pas.


VOIX D'ANTOINE VEIL

Bon, je t'embrasse.


SIMONE VEIL

Oui, moi aussi.


VEIL raccroche le téléphone.


SIMONE VEIL

(S'adressant à LORIDAN)

Antoine t'embrasse.


Lors d'une soirée mondaine pour l'association «Médecins sans Frontières», LORIDAN et VEIL marchent un verre à la main parmi les gens chics.


MARCELINE LORIDAN

Regarde comme ils t'observent.


SIMONE VEIL

J'ai l'impression qu'ils attendent

que je monte sur un tabouret

et que je fasse un discours.


MARCELINE LORIDAN

Tu es une star.


SIMONE VEIL

Oh... Ça leur passera.


DEBRÉ s'approche de VEIL.


MICHEL DEBRÉ

Bonsoir, madame le ministre.


SIMONE VEIL

Marceline, je te présente

Monsieur Debré.


MARCELINE LORIDAN

Ah, c'est vous? Alors,

qu'est-ce qui vous a pris

de faire ce discours?

La guerre avec l'Afrique.

Non, mais quand même!


SIMONE VEIL

Marceline est documentariste

engagée et une très bonne amie.


DEBRÉ jette un regard vexé à LORIDAN, puis il se tourne vers VEIL.


MICHEL DEBRÉ

Madame la Ministre, quoi

qu'il en soit, le texte est

encore trop...


SIMONE VEIL

Laissez les débats à l'Assemblée,

si vous le voulez bien.


VEIL et LORIDAN s'éloignent


DIANE et RÉMY se tiennent sur le trottoir l'extérieur du bâtiment où se tient la soirée. DIANE pousse un profond soupir, puis se tourne vers RÉMY.


DIANE RIESTROF

On est vraiment

obligés de faire dans

les dîners mondains?


RÉMY BOURDON

Qu'est-ce que tu veux?

Je peux pas m'en empêcher.

Il faut que je suive les

politiques partout où ils vont.


DIANE RIESTROF

L'odeur du pouvoir.


RÉMY BOURDON

Ah! Va savoir.


DIANE RIESTROF

Hé!


VEIL et LORIDAN sortent du bâtiment et les journalistes se ruent aussitôt vers elle, l'interpellant et prenant des photos.


JOURNALISTES

Madame Veil!


DIANE pousse un journaliste pour passer avec son appareil photo et RÉMY la suit en courant. DEBRÉ fait barrière entre les journalistes et VEIL pour que celle-ci puisse atteindre sa voiture.


MICHEL DEBRÉ

Allons!

Laissez passer

madame le ministre.


RÉMY BOURDON

(Tendant son micro)

Que pensez-vous des attaques

de votre majorité?


HOMME

Arrêtez, messieurs!

Un peu de calme.

S'il vous plaît.


VEIL et LORIDAN ont réussi à monter en voiture.


RÉMY BOURDON

(Tendant son micro)

Que pensez-vous des critiques

de la part de la majorité?


HOMME

Pas de déclarations,

s'il vous plaît.


La voiture s'éloigne et certains journalistes tournent leur attention vers DEBRÉ.


À l'arrière de la voiture, VEIL s'adresse à son chauffeur.


SIMONE VEIL

Nous déposons mon amie avant

de retourner à l'Assemblée.


MARCELINE LORIDAN

Vous avez une vie étrange,

les politiques.

Une minute, vous vous faites

une guerre sans fin,

et l'autre, vous vous embrassez

un verre à la main.


SIMONE VEIL

Ce n'est pas ce que je préfère.


MARCELINE LORIDAN

Le verre ou la guerre?


SIMONE VEIL

Le verre.


MARCELINE LORIDAN

Ça va faire parler

cette sortie avec Debré.


SIMONE VEIL

Si seulement.


MARCELINE LORIDAN

(Riant)

Avec ça, certains

croiront qu'il te soutient.


Dans la chambre noire à L'Express, DIANE développe les photos qu'elle vient de prendre de VEIL. RÉMY s'approche derrière elle.


RÉMY BOURDON

T'y retournes cette nuit?


DIANE RIESTROF

Je sais pas encore.


RÉMY BOURDON

Attends, Diane.

Qu'est-ce que tu fais?

T'es partout sauf à l'Assemblée.


DIANE RIESTROF

Cette loi, c'est aussi

pour les vraies gens, Rémy.


RÉMY BOURDON

Ce seront pas les vraies gens

qui la voteront.


DIANE RIESTROF

C'est quand même pour eux

que Simone Veil l'a fait.


RÉMY BOURDON

T'es complètement

sous son charme.


DIANE RIESTROF

Sa force vaut mieux

que les intrigues de couloir

dont tu raffoles.


DIANE allume une lampe sur laquelle elle examine des négatifs. RÉMY se penche contre elle et l'embrasse dans le cou. DIANE se dégage.


DIANE RIESTROF

Rémy... C'est pas parce

qu'on a couché une fois ensemble

que tu dois tout te permettre.


RÉMY l'embrasse dans le cou de plus belle.


RÉMY BOURDON

Ah, mademoiselle, ne me dites

pas que votre féminisme

vous interdit aussi

de prendre du plaisir.


DIANE le repousse avec son coude.


DIANE RIESTROF

Arrête! Tu fais chier.

J'ai pas envie, là.


Il pose les mains sur ses épaules et elle se retourne vers lui. Elle sourit et il se remet à l'embrasser. Cette fois-ci, elle répond à ses baisers et ils s'enlacent. Une EMPLOYÉE de L'Express entre à ce moment-là dans la chambre noire.


EMPLOYÉE

Diane.

Téléphone pour toi.


DIANE échange un regard avec RÉMY.


DIANE court dans un couloir de l'hôpital et s'arrête en voyant des infirmiers rouler un lit. CHANTAL est étendue dedans, morte. DIANE la regarde en pleurant. Un MÉDECIN passe à côté d'elle, mais elle ne l'entend que de manière distante.


MÉDECIN

Vous pouvez pas rester là,

mademoiselle.

C'est la zone de service.


DIANE tourne la tête et aperçoit PASCALE au bout du couloir.


Plus tard dans la nuit, PASCALE et DIANE sont assises toutes les deux sur le capot d'une ambulance à l'extérieur de l'hôpital. PASCALE parle en pleurant.


PASCALE

C'est idiot.

Je sais pas pourquoi...

C'est idiot. Je vois tous les

jours des gens qui meurent,

mais là...

J'ai repéré l'hémorragie.

J'ai suivi l'opération.

J'étais là tout le temps.

Je peux pas te dire.

Elle me regardait.

Je l'ai vue. Il y avait du sang

partout, et puis elle est morte.

Personne n'est venu.

Et quand j'entends

ces connards de députés

parler de l'invasion

de l'Afrique.


CHIRAC et VEIL se tiennent tous les deux dans un couloir de l'Assemblée nationale et fument.


JACQUES CHIRAC

Si j'avais été désigné

comme dauphin de Pompidou,

j'aurais pris des décisions

plus fermes.

Sans ces débats pénibles.


SIMONE VEIL

Si vous aviez été désigné,

cette loi n'aurait peut-être

jamais été présentée.


Il rit doucement.


JACQUES CHIRAC

J'ai appris pour

l'Ordre des médecins.

Et l'Église?


SIMONE VEIL

Elle soutient par son silence.

Elle fait comme vous,

monsieur le premier ministre.

Enfin, jusqu'à ce soir.


Le signal de la reprise des débats retentit. VEIL et CHIRAC se dirigent vers l'hémicycle, comme les députés autour.


SIMONE VEIL

Qu'est-ce qui vous a décidé?


JACQUES CHIRAC

Vous, évidemment.

Nos députés feront

comme ils veulent,

mais je suis avec vous.


SIMONE VEIL

Il faut espérer que nos rangs

soient sensibles aux symboles.


Un député de la majorité, JEAN-MARIE DAILLET, s'adresse maintenant à l'assemblée depuis la tribune de l'orateur.


JEAN-MARIE DAILLET

Oui, je défends le droit

à critiquer mon propre

gouvernement.

Quand il s'agit de tuer

des êtres humains sans défense,

ce n'est plus un droit,

c'est même un devoir.

Allons-nous admettre

le permis légal de tuer?


Les députés réagissent avec des applaudissements et des huées. Au balcon, RÉMY sourit légèrement en voyant DIANE le rejoindre.


JEAN-MARIE DAILLET

Supposez, chers collègues...


EDGAR FAURE

S'il vous plaît.


JEAN-MARIE DAILLET

Supposez que l'on retrouve

l'un des médecins nazis.


Assis à côté de VEIL, CHIRAC lui jette un regard perturbé, mais VEIL reste impassible.


JEAN-MARIE DAILLET

L'un de ces hommes

qui pratiquaient la torture

et la vivisection humaine.

Y a-t-il, voulez-vous me

le dire, différence de nature

entre ce qu'il a fait et ce qui

sera pratiqué officiellement

dans des hôpitaux

et des cliniques de France?


Certains députés l'applaudissent et d'autres le huent avec intensité.


VOIX D'EDGAR FAURE

Messieurs, s'il vous plaît!

Ça suffit!


JEAN-MARIE DAILLET

On est allés, quelle audace

incroyable, jusqu'à prétendre

tout bonnement qu'un embryon

humain était un agresseur.

Eh bien, ces agresseurs,

vous accepterez, madame,

avec ce projet de loi, de les voir,

comme cela se passe ailleurs,

jeter aux fours crématoires

ou remplissant des poubelles.


Les députés applaudissent ou huent de plus belle. De nombreux députés poussent des exclamations indignées et tapent sur leurs pupitres.


VOIX D'EDGAR FAURE

Messieurs! Messieurs,

s'il vous plaît!

Non, non, ça suffit!

Ça suffit!


Les députés continuent à réagir avec intensité. CHIRAC pose la main sur le bras de VEIL, troublé.


VOIX D'EDGAR FAURE

Messieurs!


DAILLET quitte la tribune en regardant VEIL, qui ne montre aucune émotion.


VEIL est maintenant à l'arrière de sa voiture, qui roule à travers la ville dans la nuit.


SIMONE VEIL

(S'adressant au chauffeur)

Arrêtez-vous là.

Je vais marcher.


Le chauffeur arrête la voiture et VEIL en descend.


SIMONE VEIL

Demain, 8 heures 30.


Le chauffeur acquiesce et VEIL referme la portière, puis la voiture s'éloigne. Elle marche dans la rue, le visage fermé. Elle se fige en approchant de son immeuble et en découvrant les nombreuses affiches antiavortement qui ont été collées à la façade. En entrant dans l'immeuble, elle voit les inscriptions qui ont été faites à la peinture dans le hall d'entrée, telles que: «Veil égale nazi», avec une étoile de David à côté de son nom. De nombreuses croix gammées ont également été peintes, ainsi que d'autres inscriptions traitant VEIL d'assassin. Elle regarde autour d'elle, puis elle rentre dans son appartement.


Une fois dans la cuisine, elle ouvre la fenêtre et allume une cigarette. Son mari la rejoint.


ANTOINE VEIL

Ça va?


SIMONE VEIL

Oui, oui, ça va.

Je pensais pas

qu'ils iraient aussi loin.


ANTOINE s'approche d'elle et scrute son visage. Elle croise son regard et lui passe le bras autour de l'épaule, puis elle continue à regarder dans le vide. Le téléphone sonne dans l'appartement. Ils se regardent avec perplexité, puis VEIL va répondre.


SIMONE VEIL

Allô!


VOIX DE JEAN-MARIE DAILLET

Madame la Ministre?


SIMONE VEIL

Oui?


VOIX DE JEAN-MARIE DAILLET

C'est Jean-Marie Daillet.

Il n'y a pas de mot.

Je suis contrit.

Madame Veil, je sais pas

ce qui m'a pris.

Mes propos, ce soir, madame,

étaient outranciers.

Je sais pas comment

j'ai pu oublier votre passé,

que votre mère...

Madame la ministre,

je vous prie d'accepter

mes excuses les plus sincères.


SIMONE VEIL

Il est trop tard pour

les excuses, Monsieur Daillet.


VEIL raccroche le téléphone. ANTOINE la regarde depuis le seuil de la pièce et elle se retourne vers lui.


Le lendemain matin, VEIL arrive dans la cuisine où un jeune cuisinier, FRED, prépare le petit-déjeuner pendant que les nouvelles passent à la radio.


SIMONE VEIL

Bonjour, Fred.


FRED

Bonjour, madame.


Texte narratif :
Jeudi 28 novembre 1974 Troisième jour des débats parlementaires sur l'IVG


JOURNALISTE

(À la radio)

Concorde.

Giscard va demander

à Gerald Ford d'intervenir

pour lever l'interdiction

de survol des États-Unis

par le supersonique.

Le port de la ceinture

de sécurité sera bientôt

rendu obligatoire même

dans les villes...


VEIL consulte un dossier.


Dans le bureau de VEIL, LE VERT relève le col de sa chemise et MARIE-HÉLÈNE lui passe aussitôt son noeud papillon. SYLVIE arrive à son tour dans le bureau et pose les journaux sur le bureau.


SYLVIE

J'ai retrouvé

quelques lettres anonymes.

Je les ai versées aux archives.


VEIL arrive sur le seuil de son bureau.


SIMONE VEIL

Vous avez un lit

à vous, je suppose?


Les assistantes s'empressent de sortir de la pièce.


SIMONE VEIL

Vous devriez essayer

d'y dormir de temps en temps.


DOMINIQUE LE VERT

Oui.


VEIL s'assied à son bureau et LE VERT finit d'enfiler son costume.


DOMINIQUE LE VERT

J'ai vu Claudius-Petit hier soir.


SIMONE VEIL

Je vous l'avais demandé?


DOMINIQUE LE VERT

Non, mais j'ai trouvé

stratégique d'essuyer

le premier refus.

Alors, il se dit troublé

par le texte et qu'il n'est pas

une grenouille de bénitier.


SIMONE VEIL

Il ne supporte pas l'idée

d'aller contre la vie.

D'une certaine manière,

je peux le comprendre.


VEIL ouvre une enveloppe et LE VERT consulte ses notes dans son carnet.


DOMINIQUE LE VERT

Sur nos bancs,

nous n'avons pas la majorité,

malgré le silence de l'Église

et la présence de Chirac

hier soir à vos côtés.


SIMONE VEIL

L'Ordre des médecins

a été un coup dur.

Et Debré qui s'entête!


DOMINIQUE LE VERT

Alors, la question,

c'est comment faire

plier Claudius-Petit.

Nous devons ramener

le centre vers nous.


SIMONE VEIL

Il faut lâcher

le remboursement.

C'est maintenant.


DOMINIQUE LE VERT

Et la gauche?


SIMONE VEIL

Bien, il faudra qu'elle

tienne, sinon c'est perdu.


GARAUD entre dans le bureau de CHIRAC, où celui-ci est assis avec le journal, en compagnie de PASQUA.


MARIE-FRANCE GARAUD

Ce n'est pas un,

mais deux amendements

qui vont être votés.

Pas d'obligation pour

les médecins à pratiquer l'IVG

et le non-remboursement.

C'est un coup de poker de Veil.

La gauche peut jouer

l'abstention.


CHARLES PASQUA

Pour une fois qu'on fait

une loi pour eux, il faut

encore qu'ils nous emmerdent.


JACQUES CHIRAC

Et chez nous?


MARIE-FRANCE GARAUD

Il n'y a pas encore une majorité.


CHARLES PASQUA

Pas tant que Claudius-Petit

ne se sera pas prononcé.


JACQUES CHIRAC

On va quand même pas

laisser voter une loi

sans notre majorité.

Qu'est-ce que je peux faire

de plus pour Simone?


CHARLES PASQUA

Lui poser la main sur l'épaule.


MARIE-FRANCE GARAUD

Ce qu'elle attend de vous,

c'est un soutien plein et entier.

Rien d'autre.


Les députés entrent dans la cour intérieure de l'Assemblée nationale. PONIATOWSKI interpelle JEAN LECANUET qui marche en avant de lui.


MICHEL PONIATOWSKI

Jean.


JEAN LECANUET

(Se retournant)

Monsieur le ministre

de l'Intérieur.


Ils marchent tous les deux en parlant.


MICHEL PONIATOWSKI

Je ne vous ai pas

entendu sur la loi.

Je vais être direct.

Comme ministre de la Justice,

je dois vous dire,

l'affaire est délicate.


JEAN LECANUET

Sans doute, mais en toute

conscience, je ne peux pas...


MICHEL PONIATOWSKI

Si vous appelez à voter contre

cette loi et qu'elle passe,

vous serez dans une position

intenable.


JEAN LECANUET

Je pensais que nous

avions toute latitude

pour pouvoir choisir.


MICHEL PONIATOWSKI

Oh, les députés, peut-être.

Mais le ministre de la Justice...

Comment pourriez-vous faire

appliquer une loi contre laquelle

vous vous seriez opposé?

Nous en avons parlé avec

le président. Nous pensons

qu'il serait sage de vous garder

au gouvernement.


PONIATOWSKI sourit à LECANUET, puis s'éloigne.


Plus tard, les députés ressortent de l'hémicycle dans un brouhaha d'indignation. Au bout du couloir, les journalistes interpellent ROBERT BALLANGER, le président du groupe communiste.


VOIX D'UN JOURNALISTE

Monsieur Ballanger,

s'il vous plaît.


VOIX DE RÉMY BOURDON

Monsieur Ballanger,

s'il vous plaît, pour L'Express.


BALLANGER se dirige vers les journalistes pour s'exprimer, furieux.


ROBERT BALLANGER

Il fallait s'en douter.

Comment faire confiance

à la droite?

Ils ne font que des annonces.

Sans remboursement,

à quoi sert cette loi?

Les riches seront toujours

aussi bien soignées,

et les ouvrières

continueront de mourir.


DIANE RIESTROF

Cet amendement...


RÉMY BOURDON

(L'interrompant)

Monsieur Ballanger,

pensez-vous que

les communistes

et les socialistes

voteront contre la loi?


ROBERT BALLANGER

Contre? Certainement pas.

Pourquoi voter contre?

Une abstention générale de

la gauche n'est évidemment

plus à exclure.


DIANE RIESTROF

Mais ça pourrait condamner

la loi dans son ensemble.


ROBERT BALLANGER

À qui la faute?


VEIL et PONIATOWSKI marchent parmi les députés dans le couloir en parlant.


MICHEL PONIATOWSKI

Non, madame la ministre,

vous ne pouvez pas encore

parler à la gauche.

De quoi aurions-nous l'air?

Je ne crois pas une seconde

à cette abstention.


SIMONE VEIL

Et si c'est le cas?


MICHEL PONIATOWSKI

Nous sommes presque

à la majorité chez nous.


SIMONE VEIL

Sans Claudius-Petit?


MICHEL PONIATOWSKI

J'ai imposé à Lecanuet

d'appeler à voter pour nous.


SIMONE VEIL

Très bien, mais il emporte

un petit groupe,

ce n'est pas suffisant.


MICHEL PONIATOWSKI

Il faut encore interroger...


SIMONE VEIL

Excusez-moi.


VEIL s'éloigne dans le couloir et se dirige jusqu'à GASTON DEFERRE, sous les regards surpris des députés autour. DEFERRE la regard avec embarras, puis ils font quelques pas ensemble pour parler à l'écart.


GASTON DEFERRE

Madame la Ministre,

nous sommes à gauche,

et vous à droite, et il faudrait

que nous acceptions tout

pour faire passer votre loi.


SIMONE VEIL

Ne vous abstenez pas.


DEFERRE jette un regard aux autres députés dans le couloir.


GASTON DEFERRE

Comment tenir mon groupe

sans lui garantir

qu'il est entendu?


SIMONE VEIL

Mais vous le savez bien.

Même imparfaite,

il faut lancer cette loi.

Personne ne l'arrêtera ensuite.


GASTON DEFERRE

Me convaincre est une chose.

Réunir socialistes et

communistes en est une autre.


SIMONE VEIL

Je vous l'assure.

Nous n'avions pas d'autre choix.

Je dois pouvoir compter

sur vous cette nuit.

Donnez une chance à cette loi.


VEIL s'éloigne et les députés se retournent sur son passage. BALLANGER se retourne vers DEFERRE.


VEIL fume dans la cour de l'Assemblée nationale. LE VERT la rejoint, lui aussi avec une cigarette.


SIMONE VEIL

(Montrant sa cigarette)

Il faudra qu'on s'occupe

de ça après.


DOMINIQUE LE VERT

Les dernières études

ne sont pas bonnes.

Le tabac nous tuera tous.


SIMONE VEIL

Vous croyez que

je devrais arrêter avant

de lancer une campagne?


DOMINIQUE LE VERT

(Souriant)

Faites ce que je dis,

mais pas ce que je fais.


SIMONE VEIL

Encore une expression

qui vous amuse.


Le signal de la reprise des débats retentit.


DOMINIQUE LE VERT

On y est.


SIMONE VEIL

On y est.


Ils rentrent dans le bâtiment, suivis des députés qui se trouvaient dans la cour.


Les débats ont repris dans l'hémicyle.


VOIX D'EDGAR FAURE

La parole est à Eugène

Claudius-Petit.


CLAUDIUS-PETIT se lève, un dossier sous le bras, et se rend jusqu'à la tribune de l'orateur. VEIL et CHIRAC, toujours assis côte à côte, échangent un regard. LE VERT se tient sur le côté, nerveux.


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Monsieur le président,

Mesdames et messieurs

les députés, nous sommes

en train d'élaborer une loi,

et pas de gaieté de coeur,

pour coller à la réalité.

Cette loi doit être clairement

et profondément une loi de santé

pour la morale publique.


De nombreux députés applaudissent. CHIRAC et VEIL font de même.


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Nous, membres de la majorité

associés à l'opposition, devons

arracher au gouvernement

tout ce qu'il faut pour mettre

en oeuvre la contraception.

Mais aussi, mettre en place

un dispositif d'accueil pour

que l'enfant ne soit plus rejeté,

pour que la mère ne soit pas

rejetée, car s'il fallait rejeter

tous les hommes responsables

de ces situations, il y aurait

bien trop à faire.


Dans l'assemblée, DAILLET et DEBRÉ échangent un regard.


EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT

Alors, et précisément parce que

je n'ai pas laissé au vestiaire

mes convictions spirituelles,

je ne peux pas me défaire

de la solidarité qui me lie

à la société dans laquelle je vis.

Pour obéir à mes exigences,

je suis avec ceux qui souffrent

le plus. Avec celles qui sont

condamnées le plus. Avec celles

qui sont méprisées le plus.

Je serai près d'elles, parce que,

dans le regard de la plus

désemparée des femmes,

dans celui de la plus humiliée,

de la plus fautive se reflète

le visage de celui qui est la vie.

À cause de cela, à cause de Lui,

je prendrai ma part du fardeau.

Je lutterai contre tout ce qui

conduit à l'avortement,

mais, oui, je voterai la loi.

Je vous remercie.


Les députés l'applaudissent. CHIRAC et VEIL se parlent à voix basse. Au balcon, RÉMY et DIANE applaudissent aussi.


RÉMY BOURDON

Beau retournement. Chapeau.


EDGAR FAURE

Nous allons maintenant

procéder au vote,

mesdames et messieurs

les députés.


VOIX D'UN DÉPUTÉ

Monsieur le président,

nous demandons un vote public.


EDGAR FAURE

Accepté.


VEIL adresse un regard à PONIATOWSKI, assis un peu plus loin, et celui-ci se tourne vers LECANUET à côté de lui, le regardant avec insistance. Les députés se mettent lentement à lever la main. VEIL se tourne de chaque côté pour suivre le vote. Lorsque CLAUDIUS-PETIT lève la main à son tour, de nombreux députés autour de lui l'imitent. DEFERRE regarde VEIL, hésitant, puis il se tourne et croise le regard de BALLANGER. Finalement, DEFERRE lève la main et les députés autour de lui l'imitent. BALLANGER lève la main à son tour et de nombreux autres députés lèvent la main.


EDGAR FAURE

284 pour, 189 contre.

La loi est adoptée.


VEIL sourit et les députés applaudissent. Au balcon, DIANE et RÉMY se regardent avec joie. Sur le côté, LE VERT applaudit avec beaucoup d'entrain, puis il se hâte de ramasser ses affaires. Les députés se lèvent ensuite pour quitter l'Assemblée. VEIL reste assise à sa place un moment, puis elle se lève à son tour. Au balcon, DIANE se lève précipitamment.


Dans le couloir de l'Assemblée, VEIL parle à un député, puis elle sourit en rejoignant LE VERT qui l'attend. [SIMONE VEIL

(Prenant sa main)

Merci, Dominique.

Merci.


VEIL s'éloigne et LE VERT la regarde avec fierté.


DIANE se précipite pour descendre les escaliers, se frayant un chemin entre les gens. Elle traverse le hall d'entrée en courant et s'élance dans la cour. Elle s'arrête, haletante, regardant au loin. LE VERT arrive derrière elle.


DOMINIQUE LE VERT

Vous prenez goût

à la politique finalement.


DIANE RIESTROF

Si ça peut changer les choses.


DOMINIQUE LE VERT

Les choses.

Voilà un terme bien vague.

Il faudrait que nous

en reparlions à l'occasion.


DIANE lui adresse un sourire, puis elle regarde VEIL sortir au loin.


Devant l'Assemblée nationale, les manifestants antiavortement tiennent une veillée.


VEIL arrive devant chez elle en voiture et se dirige vers l'immeuble. Les affiches ont été retirées de la façade et un gendarme fait le guet devant, la saluant.


VEIL entre dans le hall d'entrée et découvre que les inscriptions ont aussi été effacées. Elle s'apprête à prendre l'ascenseur, mais décide finalement de monter à pied. Elle arrive à son appartement et son mari lui ouvre la porte. Ils s'embrassent et elle entre.


Texte narratif :
La loi Veil fut adoptée le 17 janvier 1975. Le remboursement de l'IVG fut voté en 1982. On estime aujourd'hui à 47 000 le nombre de femmes mourant chaque année, à travers le monde, des suites d'avortements clandestins.


VEIL retire son manteau et son mari s'installe au piano et se met à jouer.


Texte narratif :
Cette histoire est basée sur des faits et des personnages réels. Cependant, certains faits et propos tenus par les protagonistes relèvent de la fiction.


VEIL allume une cigarette et fume, songeuse.


Générique de fermeture

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